II. CHAR I.OTTE STIEGLITZ
Ore more unforliinntc Woary of breatlie.
Tn. lloon.
L’infortunée Charlotte Stieglilz! je l’ai vue bien des fois, sans songer que bientôt personne ne la verrait plus.
Elle avait, à Leipzig, un vieil ami qui fut aussi le mien, un brave et digne homme, très-instruit , et humblement dévoué à sa profession de Privalgelehrle , traduisant avec un soin consciencieux des livres anglais, français, italiens, compulsant des notes bibliographiques, écrivant des préfaces pour des libraires, el, conlent de se faire ainsi un petit revenu avec lequel il vivait modeslcmenl, en dehors du bruit el des richesses de la ville, dans une paisible maison du faubourg. C’était le docteur Ad. Wagner. Il semblait être le type de ce docteur Wagner qui dit naïvement à Faust : « Je sais déjà quelque chose,
mais je voudrais bien tout savoir ; » qui écoule
avec une respectueuse attention un des dithyrambes de Tardent rêveur et lui répond : « Moi, je n’ai point de telles impulsions, et je n’envie pas les ailes de l’oiseau. Mais quel plaisir pour l’esprit d’aller de livre en livre, de page en page! Par les livres, nos nuits d’hiver sont égayées, un heureux sentiment nous anime, et quand nous découvrons un manuscrit précieux, il semble que le ciel descende jusqu’à nous. »
Wagner à côté de Faust; la tâche paisible et régulière à côté du travail impétueux et fiévreux ; le développement graduel de la pensée, à côté des élans désordonnés de l’imagination ;
du foyer à côté de Méphistophélès !
Wagner m’avait pris en affection, parce qu’il avait une parfaite bonté d’âme, et aussi parce qu’il me voyait très-occupé des œuvres de Gœthe. 11 avait pour le grand poète une admiration sans bornes, ou pour mieux dire un culte. Son bonheur était de le louer et de l’entendre louer. Un jour il avait osé lui dédier un de ses livres, et
LES DRAMES DE BERLIN. t'Jl
Goethe, en le remerciant, lui avait donné une coupe d’argent. C’était sa coupe de roi de Thulé. Aux grands jours de fête, il la plaçait triomphalement sur sa table. A la fin de sa vie, il l’a sans doute prise entre ses mains pour y boire sa dernière goutte de vin.
Cher docteur! si je ne suis pas devenu plus savant, ce n’est point sa faute. Il s’intéressait à mes études et me donnait d’excellents conseils.
Pendant le temps que j’ai passé dans sa région saxonne, celte noble, intelligente et laborieuse région aujourd’hui maîtrisée par la Prusse, je le voyais presque chaque jour. Tantôt, j’allais le visiter dans sa silencieuse retraite. En me voyant entrer, il déposait à l’instant sa plume et ses lunettes sur son pupitre, et se mettait à causer avec moi, comme s’il n’avait rien de mieux à faire. Tantôt, il venait lui-même me chercher à mon quatrième étage sur la marktpJatz. Quelquefois, nous étions invités à dîner ensemble dans quelque riche maison de Leipzig. Il voyait là, sans la moindre envie, le luxe de la fortune, et
se réjouissait de retrouver le soir, dans son modeste logis, sa tasse de thé et son bullerbrod. Quelquefois, par une belle journée, nous faisions de longues promenades sous les arbres du Rosenthal. 11 avait un sentiment de la nature, joyeux et candide, comme celui d’un enfant. Les oiseaux le regardaient avec confiance, et les petites bêtes du bon Dieu ouvraient sans crainte auprès de lui leurs ailes dorées.
11 est mort doucement comme il avait vécu, laissant dans les bibliothèques d’Allemagne plusieurs ouvrages excellents et dans le cœur de ses amis un souvenir sans tache. S’il avait pu, dans sa modestie, songer à se faire lui-même une épitaphe, je pense qu’il aurait volontiers adopté celle-ci, qui en vaut bien une autre :