‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 9 sur 15 · IL VÉCUT HONNÊTE HOMME ET CULTIVA LES LETTKES · texte numérisé non relu

IL VÉCUT HONNÊTE HOMME ET CULTIVA LES LETTKES

C’est par l’entremise de ce bon docteur si simplement heureux, que j’ai connu Henri et Charlotte Stieglitz qui, de loin, lui apparaissaient dans une complète béatitude.

LES DRAMES DE BERLIN

Comme je me préparais à partir pour Berlin :

« Je vous en prie, me dit-il, allez voir là deux jeunes mariés que j’aime beaucoup. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour eux, et vous serez bien reçu. »

Je fus, en effet, accueilli par les amis de Wagner avec cet élan d’hospitalité cordiale, cette gemutlichkeit, qui est une des qualités de l’Allemagne. De prime abord, je me sentis tout content d’ètre admis dans leur maison, et très-empressé d’y retourner.

Henri était alors à la fleur de l’âge, passionné pour la poésie et ardemment occupé de ses Tableaux de l’Orient. Il y avait comme un reflet de la lumière et du caractère de l’Orient dans ses yeux noirs, et sur sa figure fine, parfois rêveuse et parfois étrangement animée.

Madame de Staël disait du célèbre poêle danois Oehlcnschlager : « C’est un arbre qui porte des tragédies. »

Quand on avait passé quelques heures avec Henri Stieglilz, on pouvait dire que c’était un

arbre de si singulière essence, qu’en le secouant un brin, il en tombait, comme fleurs de cerisiers, ou d’acacias, des odes, des élégies, des chants de guerre ou d'amour.

El Charlotte! avec sa jeune et virginale figure d’une pureté de lignes plastique , ses lèvres roses finement découpées, ses cheveux bruns ondoyant sur son front et retombant en longs anneaux sur son col, ses joues revêtues d’un pudique incarnat, ses grands yeux noirs veloutés et lumineux, elle apparaissait comme une poésie vivante; elle était belle sans prétention, gracieuse sans coquetterie, et son regard et son sourire annonçaient une intelligence peu ordinaire.

A celte époque, deux femmes à Berlin semblaient se disputer le privilège d’attirer l'attention des beaux esprits ; madame Betlina d’Arnim, qui avait écrit de si tendres lettres à Goethe, et madame Raehel Yarnhagen, dont un cercle de fidèles recueillait comme des oracles sibylliques les moindres paroles.

•l’ai eu l’honneur de connaître ces deux illus-

LES DRAMES DE BERLIN. 105

trations. Charlotte Slieglitz leur était aussi supérieure par son véritable esprit que par sa jeunesse et sa beauté. Elle n’avait à ses pieds mignons aucune teinte deblue stocking, et dans sa jolie tête, pas la moindre envie des succès de salon. Elle sortait fort peu et ne recevait qu’un très-petit nombre de personnes.

’ — Quelle charmante femme! disais-je un soir, en quittant sa demeure, avec un collègue de son mari, un employé de la bibliothèque royale.

— Oui, me répondit-il, et plus vous la verrez, plus vous serez frappé de scs qualités. Vous ne l’avez pas encore entendue chanter? C’est une excellente musicienne. Vous avez jusqu’à présent peu causé avec elle : vous serez surpris du mouvement de ses idées. À une très-grande modestie elle unit une sérieuse instruction ; à une vive sensibilité, une extrême énergie.

— Son mari est aussi fort agréable.

— Oui.

— Et un écrivain distingué!

— Pas du premier ordre, à son grand regret.

— S’il n’est point satisfait de son sort, il me paraît injuste envers la Providence. Ce que je viens de voir dans cette maison : jeunesse, amour, poésie, calme retraite, cela me semble l’idéal d’un bonheur humain.

— Je crains que ce bonheur ne soit souvent troublé.

Cette mélancolique remarque n’était que trop juste. Bientôt, je fus forcé de reconnaître que Charlotte et Henri Slieglitz n’étaient point heureux comme je l’avais imaginé. En retournant chez eux, quelquefois, je les trouvais assis l’un en face de l’autre d’un air morne et abattu. Ils faisaient un effort pour s’égayer et causer avec moi ; mais malgré eux, je remarquais leur contrainte et me sentais par là embarrassé. Quelquefois, à nos tentatives d’entretien succédait toulàcoup un long silence, non point ce silence d’un doux recueillement que les Allemands représentent par celle image poétique : « Ehi lïngel schweblüber uns » (Un ange plane sur nous), mais ce lourd silence produit par les diflicul lés d’une conversa-

LES DRAMES DE BERLIN. 197

lion dont on cherche vainement à renouer les (ils interrompus. Quelquefois Charlotte se mettait à son piano et en faisait vivement résonner les touches. Elle avait une voix d’une délicieuse suavité quand elle parlait, d’une étonnante plénitude quand elle chantait, et en ces moments-là, il me semblait qu’elle faisait de la musique, non point pour se délecter dans un de ses goûts artistiques, mais pour distraire son mari et se distraire elle-même d’une pénible préoccupation.

Quelquefois, ces deux figures m’apparaissaient non plus seulement préoccupées et soucieuses, mais très-tristes, et la maison où je les voyais était triste aussi, une grande maison noire, de l’autre coté de la Sprée, dans le Schiffsbauerdamm , un vilain quartier, sablonneux et boueux. On éprouvait une impression sinistre, en se dirigeant le soir de ce côté, par une avenue mal éclairée, et en traversant un sombre pont.

Henri et Charlotte s’aimaient. Ils jouissaient de l’estime et de l’affection de tous ceux qui les connaissaient. S’ils n’étaient pas riches, ils possé-

daient au moins tout ce qui constitue une honnête aisance, et ils avaient un oncle, le riche banquier Stieglitz, de Pétersbourg, qui, au besoin, leur aurait tendu une main généreuse.

Cependant ils étaient l’un et l’autre obsédés par un chagrin qu’ils ne pouvaient surmonter. Ils ne disaient point la cause de ce chagrin. Je n’étais point assez lié avec eux pour la leur demander, et je les quittai sans la savoir.

L’année suivante, je retournais de nouveau à Berlin. Un matin, j’allais frapper à leur porte, et les trouvais tout autres que je les avais laissés.

— Soyez plus que jamais le bienvenu, me dit Charlotte d’un ton joyeux. A votre dernier voyage, vous nous avez vus souvent bien maussades. Henri était souffrant, et moi naturellement je souffrais avec lui. Grâces au ciel, c’est fini. Notre oncle a justement découvert le remède qu’il nous fallait : un voyage, un délicieux voyage qui nous a rendu une nouvelle vie.

Au même instant, Henri rentra tout riant et pimpant. Il m’invita à dîner, et j’acceptai. Pcn-

LES DRAMES DE BERLIN

dont les quelques heures que nous passâmes ensemble ce jour-là, il me charma par sa gaieté. Il me raconta, tantôt avec une amusante vivacité, tantôt avec un enthousiasme poétique, le long trajet qu’il venait de faire à travers les plages maritimes de l’Allemagne du Nord, les sites étonnants de la Finlande, les grandes villes delà Russie, il avait eu là des impressions toutes nouvelles. Il avait contemplé des paysages, observé des physionomies, noté des scènes de mœurs qui lui faisaient concevoir des plans de poëmcs dont le

succès lui paraissait indubitable.

Charlotte n’avait peut- être pas tout à fait la même certitude. Cependant, elle s’associait à scs espérances, et par là reprenait réellement, comme elle l’avait dit, une nouvelle vie.

Huit mois plus tard, les journaux annonçaient sa mort fatale.

Quelques mois après, je recevais un livre écrit par M. Th. Mundt avec une pieuse émotion et un remarquable talent.

Par ce livre, j’apprenais l’histoire de celle

malheureuse femme, ses douleurs et son désespoir.

C’était la fille d’un honorable négociant de Leipzig. De bonne heure, elle se fit remarquer par son ardeur pour l’étude, son penchant particulier pour la poésie, et son esprit rêveur, un peu prompt à s’exaller. Un jour, son frçre lui présenta un de ses condisciples, un beau jeune homme aux cheveux noirs, à l’œil vif, qui composait des vers avec une prodigieuse facilité, et qui, à cette auréole d’écrivain, joignait déjà une petite auréole de persécution. Inscrit comme élève à l’Université de Gœltingue, il avait été banni de celte ville pour s’être associé à une manifestation politique, et il venait continuer ses éludes à Leipzig.

Henri avait alors dix-neuf ans ; Charlotte en I avait seize.

Henri retourna dans la maison où il avait été amicalement accueilli, une maison idyllique, qu’on appelait la Maison bleue, construite en dehors de la ville, de l'autre côté des vieux rem-

LES DRAMES DE BERLIN

paris, au milieu d’un vaste square parsemé de fleurs et coupé par de verts enclos.

Dans les soirées d’été, Charlotte descendait avec ses parents en un frais jardin.

Henri arrivait cl s’asseyait à côté d’elle sous les rameaux de tilleuls odorants. Tous deux se disaient leurs goûts littéraires, leurs désirs intellectuels, leurs rêveries idéales : Wilhelm Meister, dans ses Lehrjahre , plein d’ardeur et de confiance, et Mignon, une Mignon allemande, aspirant au ciel lumineux, aux fleurs embaumées d’une magique région.

Ils s’aimèrent ainsi, et se fiancèrent par un anneau de poésie.

En Allemagne, comme en Danemark et en Suède, les fiançailles constituent un engagement solennel, consacré par plusieurs cérémonies et difficile à rompre. Elles précèdent d’une année au moins le mariage, et souvent durent beaucoup plus longtemps. Mais les fiancés ont plusieurs agréables prérogatives. S’ils demeurent dans le même lieu, ils se voient chaque jour, causent

entre eux tant qu’il leur plaît, et se promènent bras dessus bras dessous librement. Personne ne leur fait l’injure de les surveiller; personne ne les gêne dans leurs secrets entretiens, et à chaque dîner, à chaque bal, où l’un d’eux est invité, l’autre doit l’être également.

S’ils résident en deux différents pays, ils s’écrivent régulièrement, avec l’affectueux tutoiement, si doux dans les expansions du cœur, si indigne et cruel dans les arrêts de notre première république, et ils doivent tâcher de se réunir en plusieurs circonstances.

Le verlobte d’Allemagne, le kaeraste de Suède, n’hésite pas, s’il en a la liberté, à se mettre en route, dans la plus mauvaise saison, pour s’en aller à une longue distance rejoindre sa fiancée au jour anniversaire de sa naissance, ou pour célébrer avec elle la grande fête de Noël.

Jours de fiançailles! chaste poëme de l’amour, vermeille aurore de la vie conjugale, chant de l’alouette au matin de la vie, jours de bénédiction pour ceux dont ils éclairent de plus en

LES DRAMES DE BERLIN

plus les pensées et fortifient les résolutions, et pour d’autres, tristes jours d’une lente épreuve, après laquelle on arrive à la couronne du mariage, le cœur vieilli, refroidi, appauvri.

Henri Stieglitz, n’ayant pas de fortune et se fiançant avec la belle Charlotte, qui n’en avait guère plus, devait nécessairement, avant de se marier, essayer d’acquérir un revenu par un emploi.

Ses études universitaires finies à Leipzig, il se rendit à Berlin et y resta cinq ans. Il écrivait alors assidûment à Charlotte de longues lettres qui ont été réunies et publiées en deux gros volumes après sa mort. 11 y a dans ces lettres une vive sève de jeunesse, mais peu de profondeur. Les vers s’y joignent galamment à la prose pour célébrer les charmes de cette fiancée, que Slieglilz appelle sa lumière, son étoile, son soleil et sa rose. Mais on dirait que ces images lui tiennent lieu d’un sentiment plus sérieux. Il aime cependant Charlotte : on ne peut en douter* Mais en lisant ses lettres, on en vient à penser

SOUVENIRS D’UN VOVAGEUIi.

qu’il a pour elle un amour d’imagination plus qu’un amour de cœur. Il n’est qu’à cinquante lieues d’elle, et il pourrait aisément la voir. Mais pendant scs vacances, il préfère entreprendre un voyage, tantôt en Bavière, tantôt en Poméranie, puis en Silésie, et, un jour, il déclare qu’il ne voudrait pas se marier avant d’avoir vu Borne.

Dans le cours de ses excursions, il continue sa correspondance avec Charlotte ; il lui raconte de point en point toutes ses émotions et lui envoie toutes les strophes qu’il a composées. Mais il lui écrit de telle sorte, qu’il semble trouver plus d’agrément à l.ui écrire qu’à être près d’elle, et il lui adresse tant de vers, et lui parle si fréquemment de ses odes et de ses Tableaux de l’Orient , qu’on doit croire que ce qu’il attend surtout de la belle jeune fille dont il est destiné à être le mari, c’est une inspiration et un accord dans son ardeur poétique.

Il avait, en effet, par-dessus tout, la passion de la poésie et l’espoir de s’élever au rang des premiers écrivains de son pays. Charlotte, dans

LES DRAMES DE BERLIN

l'ingénuité de son amour, s’associait à cette espérance et s’enorgueillissait d’épouser un émule de Goethe et de Schiller. Mais un jour vint où elle dut songer qu’il ne prendrait point un si grand essor, et un jour vint où lui-même se sentit Tort ébranlé dans son ambition. De là les opiniâtres efforts, les luttes fiévreuses, et enfin les douleurs qui le terrassaient et qui accablèrent la jeune femme. v

Une fois, comme il en revenait sans cesse à ses poésies, et se plaignait d’êlre obligé de s’en détourner chaque jour pour accomplir sa tâche officielle, Charlotte lui écrivait : « Il y a des moments où je voudrais être, non point la fiancée, mais ton amie, pour ne pas te donner un souci matériel. »

Une autre fois, elle lui adressa celte sévère remontrance : « Quand je le voue mes meilleurs souhaits, c’est dur pour moi, c’est bien dur de le voir, ennemi de loi-même, l’agiter, le tourmenter sans cesse. Malheur à toi ! malheur à

moi! si, dans ta vocation de poêle, tu n’es pas

satisfait de travailler dans la mesure de tes facultés. Il doit y avoir une joie salutaire dans le travail ; mais, en outre-passant les forces, lu te condamnes à la prostration de l’esprit et du corps. »

Ainsi disait Charlotte, et elle avait raison; mais déjà Henri ne pouvait plus suivre ses conseils.

Cependant après avoir, selon les règlements prussiens, subi plusieurs examens, afin d’obtenir un emploi, il retourna à Leipzig pour s’y marier.

Depuis cinq ans, les deux fiancés s’étaient à peine vus. Ils n’avaient cessé de s’écrire, mais ils avaient désappris à se parler ; ils s’aimaient encore, mais leur amour n’avait plus la même foi ni le même prestige : Henri arrivait à Leipzig l’esprit fatigué et Charlotte était inquiète.

Leur mariage fut célébré tristement, et tristement aussi ils se mirent en route pour faire leur voyage de noces. Au moment où ils achevaient leurs préparatifs de départ, Henri re-

LES DRAMES DE BERLIN. 207

marqua qu’il n’avait pas une arme pour se défendre en cas de besoin. Charlotte sortit et acheta un poignard.

Puis ils montèrent én voiture et s’en allèrent par la Thuringe, par Francfort, dans les provinces du Rhin.

Puis, à la fin de l’été, les voilà rentrés à Berlin, installés dans leur demeure, et commençant un autre acte de leur fatal drame.

Certes, quand on songe à ce qu’il y a d’accidents, de désordres, de deuils inconsolables et de misère mortelle dans certaines destinées humaines, on n’est pas tenté de s’apitoyer sur le sort de deux mariés qui ont la jeunesse, la beauté, l’esprit, et sinon la fortune, au moins le bien-être matériel. Mais il y a des maladies morales plus tenaces, plus cruelles, souvent plus irrémédiables que les plus dangereuses infirmités physiques. Il y a dans l’océan de la vie des naufrages plus désastreux que ceux d’une cargaison de navire, les naufrages des plus précieux dons de Dieu, du rayon de l’ânie, de la

pensée, et Henri et Charlotte s’en vont vers leur naufrage.

À les voir pourtant clans leur humble maison, sur les bords de la Sprée,*si loin des orageux parages, qui pourrait deviner leur péril?

Henri est employé à la bibliothèque royale, et en même temps professeur dans un gymnase, deux places littéraires qui doivent s’accorder avec ses goûts. Mais il se révolte contre la nécessité qui le force à gagner ainsi un salaire mensuel ; il voudrait cire libre de se consacrer à toute heure tout entier à la poésie.

Le matin, il quitte sa demeure pour aller remplir ses fonctions, et ne rentre guère que le soir.

Charlotte, pendant ce temps, reste seule dans sa chambre, pensant à lui avec une pénible sollicitude. Elle l’a vu sortir pensif et sombre. Elle le verra rentrer soucieux et fatigué.

Sa tâche officielle est finie, et il voudrait alors continuer ses Tableaux de l'Orient , finir une ode ou une scène dramatique. S’il y réussit, la

LES DRAMES DE BERLIN. 200

satisfaction qu’il en éprouve le ranime , sinon il s’assombrit encore plus.

Quelquefois pour le distraire, Charlotte lui chante les chants qu’il aime. Quelquefois elle l’assiste dans ses compositions, et fait de trèsjolis vers. Le plus souvent, tous deux passent leurs soirées silencieusement et tristement.

Les jours, les semaines, les mois se succèdent, et de plus en plus le mal s’aggrave. La publication des Tableaux de l'Orient n’a point produit l’effet que Henri en attendait.

Quel bonheur pour lui et pour la douce Charlotte si celte déception pouvait l’éclairer, s’il pouvait se contenter d’être tout simplement un homme de talent, un des notables dans le second rang! Mais il a une autre ambition, il s’irrite de son insuccès; il veut faire de nouveaux efforts pour acquérir le renom qu’il ambitionne, et ces efforts surexcitent ses nerfs, puis l’accablent.

De temps à autre une visite d’amis, une soirée au dehors, un concert on un spectacle, courte

récréation ! Puis les deux époux se retrouvent

21 fl

dans leur morne solitude, l’un en face de l’autre, Charlotte inquiète; Henri taciturne, abattu ou exalté par une nouvelle conception, et travaillant avec un fiévreux transport.

Dans ces longues péripéties, pas une perspective de tranquillité assurée; dans ces nuages, pas un rayon durable, pas un sourire d’enfant qui éclaire et égaye la maison. Charlotte n'eut pas la joie de devenir mère, et par malheur, tout en parlant souvent de Dieu, elle n’avait pas le sentiment de foi qui console les affligés et souvent

leur donne une force miraculeuse par un espoir surnaturel.

Henri était malade, Charlotte tomba malade aussi. Les médecins prescrivaient le repos, la dislraction. Un voyage à Doberan, sur les côtes de la Baltique, leur fit quelque bien. Leur voyage en Russie les raviva de telle sorte, qu’à leur retour ils semblaient régénérés.

Cette heureuse phase ne fut pas de longue durée. Bientôt Henri, qui par sa sérénité réjouissait ses amis et ravissait Charlotte, fut ressaisi par

LES DRAMES DE BERLIN. 211

son démon funeste. Démon Thought , a dit Byron, démon de la pensée fougueuse, ambitieuse, déréglée.

Le voilà de nouveau, le débile poëte, dans son état de fièvre, de surexcitation, puis de dépérissement, et Charlolte, que cette rechute inattendue désole, essayant encore de le sauver, invoquant de tout côté un conseil, un appui. On lui ordonna les eaux de Kissingen. Elle y conduisit son malade, et six semaines après, elle le ramenait à Berlin, plus malade moralement qu’il ne l’avait jamais été. Alors, elle se sentit désespérée, et sa tête s’égara. Toutes les prescriptions médicales vainement employées, toute une œuvre de patience et de tendresse également inutile, et Henri encore si jeune !

Elle songea qu’un grand malheur pourrait, par une sorte de commotion électrique, le relever de sa léthargie mentale, raviver son ardeur juvénile et ses facultés engourdies. Elle était si aimée de lui, que le plus grand malheur qu’il put éprouver, c’était de la perdre. Dans la sombre

concentration de sa douleur, dans la folle effervescence de son idée de dévouement, elle décida qu’il la perdrait.

Elle résolut de mourir.

Pauvre femme abusée par les rêves de son ambition conjugale, par la fata morgana d’une gloire littéraire! Peut-être tenait-elle encore à ces rêves, non plus pour elle-même, mais pour celui avec qui elle les avait faits, dans le jardin de Leipzig, à l’aurore de ses fiançailles. Peut-être espérait-elle réellement, dans sa pensée mystique, faire jaillir, en la frappant d’un coup de foudre, des flots de poésie d’une âme en apparence desséchée, comme Moïse fit jaillir les eaux du roc, en les frappant de sa baguette. Peut-être aussi que, sons vouloir se l’avouer, l’infortunée Charlotte était lasse de sa déception, lasse de sa longue tâche, lasse de vivre, et qu’elle idéalisait son suicide par l’éclat d’un témoignage d’amour extraordinaire, d’un sacrifice sans pareil.

Quoi qu’il en soit, elle s’affermit secrètement dans son projet, si secrètement, que plusieurs

LES DRAMES DE BERLIN. 21 b

semaines avant sa mort, personne, en la voyant, n’aurait pu le deviner. Elle était grave et pensive, mais calme. Un peu plus tard, on pouvait même remarquer sur sa physionomie une expression de contentement inaccoutumé. Elle ne se plaignait plus de la vie : elle allait la quitter.

C’était au mois de décembre. Quand vint Noël, elle pria son mari de ne point acheter pour elle d’inutiles étiennes, de lui donner seulement un livre qu’il aimait. Elle passa la soirée de celte fêle solennelle chez la propriétaire de la maison où elle demeurait, et caressa avec une tendresse touchante les enfants.

Le lendemain, elle mit en ordre quelques papiers, et envoya un petit présent de Noël à un ami, en lui écrivant une affectueuse lettre.

Le 27 et le 28, elle lisait encore tranquillement les œuvres de Lessing. Le 29, qui devait être le jour fatal, elle fit une promenade avec son mari. .La veille, il avait été en proie à ses crises nerveuses. Ce jour-là, il était plongé dans une profonde tristesse. Elle le regardait avec une douce

pitié, et, lui rappelant leurs années d’autrefois, elle lui disait :

» Henri, si tu voulais, lu pourrais retrouver le calme de l’esprit ; mais il faut vouloir résolument. Il faut aussi savoir attendre, et au besoin savoir se résigner. »

11 penchait la tête et ne répondait que par monosyllables.

Ce fut le dernier entretien.

En rentrant, Charlotte trouva sur sa table deux billets de concert pour Je soir.

Alors, elle devint tout à coup sérieuse et silencieuse

Vers sept heures, elle s’assit sur son canapé cl dit à Henri :

— Je ne pourrai pas t’accompagner à ce concert; je me sens fatiguée. Mais vas-y avec un de tes amis.

— Soit! répliqua-t-il, mais je reviendrai bien-, tôt.

— Non, s’écria-t-elle, n’y vas pas avec cette

LES DRAMES DE BERLIN

idée. Il faut que tu écoutes tout ce qu’on va jouer, et surtout, je t’en prie, tâche d’écouter jusqu’au bout, en te maîtrisant, le morceau de Beethoven qui t’émeut si vivement.

Elle savait que ce morceau était le dernier inscrit sur le programme.

— Sois calme, ajouta-t-elle. Reviens calme ici. Tout a été employé pour te guérir. Il faut que tu sois calme, que tu tâches de prendre intérieurement possession de toi-même. C’est par le sacrilice qu’on acquiert la paix et le salut.

À ces mots, elle lui tendit la main. Il lui donna un baiser sur le front et sortit.

Dernier baiser ! à douze ans de distance de ses fiançailles, et six ans de son mariage.

Sept heures sonnaient. Charlotte avait deux heures à sa disposition, et son dessein était bien arrêté.

On a pu noter l’une après l’autre chacune de ses actions, et constater la tranquillité de son esprit en ce dernier moment.

Elle commença par appeler sa domestique,

'210 ' SOUVEMRS D’UN VOYAGEUR, lui donna, pour le service de son maître, diverses instructions, et la congédia.

Ensuite, elle déposa dans le pupitre d’Henri tout l’argent qu’elle gardait habituellement pour les dépenses du ménage, puis elle prit line feuille de papier, la plus large, la plus visible, et d’une main ferme écrivit en gros caractères cet adieu :

. « Tu ne pouvais devenir plus malheureux, cher aimé. Mais lu pourras devenir plus heureux dans un vrai malheur.

« Dans le malheur, il y a souvent une meilleure bénédiction. Elle descendra certainement sur loi. Nous avons tous les deux bien souffert. Tu sais comme j’ai. souffert. Qu’aucun reproche ne te soit fait! Tu m’as beaucoup aimée. Désormais, tu seras mieux, bien mieux. Pourquoi?

J’ai cette pensée sans avoir Je mot pour l’exprimer. Nous nous retrouverons plus libres, plus dégagés. Mais il faut d’abord que tu accomplisses la lâche de la vie, et que lu fasses bravement ton

LES DRAMES DE BERLIN

chemin en ce monde. Salue lous ceux que j’aimais et qui m’aimaient.

« Au revoir, dans l'éternité.

« Ta Charlotte.

« Ne sois pas faible. Montrc-toi calme, fort, grand. »

Dans ce funèbre écrit, pas une rature, pas un signe d’hésitation. Seulement, sur deux ou trois mots, la trace d’une larme.

Charlotte plaça celte feuille de papier en évidence sur le pupitre de son mari. Ensuite, elle se retira dans sa chambre à coucher, en ferma soigneusement à clef les deux portes, l’une qui s’ouvrait sur le vestibule, l’autre sur la cuisine. Puis elle se lava, changea de linge, mil aussi du linge blanc à son lit, se coucha, prit le poignard qu’elle avait acheté le jour de son mariage, et d’un seul coup l’enfonça dans son sein jusqu’au cœur. Elle eut encore le courage de retirer la

lame de la plaie et de ramener, par un sentiment

de pudeur, la couverture du lit sur sa poitrine. Puis elle resta immobile, la tête sur l’oreiller. Pas un cri, pas un gémissement. Mais elle était frappée à mort et ne pouvait réprimer le râle de son agonie. La servante, qui lui était très-aüacliée, l’entend, s’approche, et, tout épouvantée, appelle au secours. Les gens de la maison se réunissent, trouvent la porte close, en brisent la serrure, et lorsqu’ils parviennent près du lit ensanglanté, la malheureuse Charlotte exhalait son dernier soupir.

Henri quitta Berlin, et s’en alla dans leTyrol, en Italie, sur les rives de l’Adriatique, sur les cimes du Monténégro, errant comme une âme en peine, et de ci, de là, écrivant quelques pages de prose et quelques vers. L’insensé sacrifice de son innocente femme ne devait pas lui donner le repos qu’elle lui souhaitait, et ne pouvait faire éclater en lui le génie qu’il n’avait pas.

En 1849, il fut atteint, à Venise, par le choléra, et mourut dans le deuil de son cœur, dans l’amertume de son ambition littéraire.

LES DRAMES DE BERLIN

Fatale ambition, par laquelle périrent deux innocents êtres qui possédaient de vrais éléments de bonheur !

Je me souviens qu’un soir, dans un de nos entretiens littéraires , j’en vins par hasard à leur citer ces vers d’une modeste femme de Suède, madame Lenngren.

Sur les bords de la forêt sombre,

J’ai vu la source du vallon,

Qui lentement coule dans l’ombre Et s’enfuit obscure et sans nom.

L’été, son doux et frais murmure Souvent attire le passant,

Qui savoure son onde pure Et s’éloigne en la bénissant.

A travers les jours de voyage Qui nous mènent vers le tombeau, Puisse ma vie être l’image De cette obscure source d’eau !

Je laisse aux riches de la terre Un sort plus grand, plus envié,

Pour moi, mon Dieu, laisse-moi faire Quelque bien et vivre oublié.

Charlotte écouta ces vers très-attentivement,

puis me dit avec un accent.de mélancolie :

« Heureux ceux dont les désirs sont si restreints ! » Oui , heureux , en effet, les humbles de cœur !

IN

EN DANEMARK

Dans mes études de géographie et mes voyages, j’ai toujours eu une prédilection particulière pour les îles, pour les petites ainsi que pour les grandes. Les petites, Dieu, cesublime artiste, les a égrenées comme des émeraudes, sur les bassins des lacs, sur les rubans des ruisseaux. Les grandes ont été plantées au sein des mers par la Providence, pour dominer les flots impétueux, pour éclairer et abriter les navires, pour faciliter l’exploration et la traversée des vastes océans, pour rapprocher les uns des autres les peuples des différentes zones.

Par leur disjonction des longues bandes de

222 SOUVENIRS D'UN VOYAREUR.

terre qu’on appelle les continents, par leur isolement dans leur ceinture aquatique, les îles même les plus connues ont une sorte d’attraction mystérieuse. Par des traditions d’aventures étranges, de bataille ou de poésie, elles émeuvent, exaltent, ou reposent doucement la pensée : îles de la Grèce à jamais gloriliées par les chefsd’œuvre des arts et des lettres ; îles des Antilles, par lesquelles Christophe Colomb découvrit le nouveau monde ; îles terribles des flibustiers ; îles magiques de Taïti, où les jeunes filles avec leur longs cheveux noirs, couronnées de plantes aromatiques, vont au-devant des navigateurs en nageant comme des naïades ; îles des pirates de Bornéo, où le Dyak sanguinaire lègue comme un précieux héritage à ses enfants les tètes d’hommes qu’il a coupées; île de Ceylan, où Adam se retira après sa chute. Il y imprima la trace de ses pas sur une montagne qui porte encore son nom. Il s’y consola peut-être par l’aspect d’une végétation splendide qui lui représentait l’image de son paradis terrestre. Mais Eve, qui l’avait entraîné dans

son acte de désobéissance, ne cessait de pleurer, cl ses larmes de repentir se changèrent en perles. Ce sont ces perles que les plongeurs vont chercher au fond des eaux et qui parent aujourd’hui le front des reines ; île de Java, trésor des Hollandais ; île d’Irlande, douce et pieuse Erin, si fidèle à sa foi, si patiente en ses souffrances; île d’Angleterre, si hautaine et si ambitieuse ; île de Montréal au lointain Canada, illustrée par le courage de nos gentilshommes, sanctifiée par nos religieuses institutions; île de Mahattan, où s’élève la Babylone nouvelle, la Babylone de la religion du commerce, du culte de l’industrie, l'audacieuse New-York ; îles fictives des romanciers et des poètes; îles de Calypso et de Robinson , îles fantastiques des Mille et une Nuits. C’est dans une de ces îles que Shakspeare a placé la scène de sa Tempête , sa Miranda et son Ariel. C’est à l’une de ces îles que l’on aspire en un transport d’amour.

Oh hadwe some bright Utile islandl dit Th Moore.

C’est là aussi qu’on voudrait se retirer en des jours d’infortune. L’homme est d’une nature si sociable et a une telle confiance en ses semblables, que dans l’excès de sa joie ou de son malheur, il aspire à se soustraire à tous les regards. L’ile est le refuge solitaire, le rêve, et notre globe tout entier est une île, tournoyant, comme les autres globes, dans les océans aériens de l’univers infini.

J’ai eu le bonheur de parcourir plusieurs des îles les plus renommées : d’abord l’Islande, cette terre phénoménale où les eaux bouillantes des geiser jaillissent du sein d’un plateau couvert de neige ; où, par des amas de neige, on gravit au sommet de l’IIécla, qui a répandu au loin ses torrents de lave brûlante; où, dans sa misérable cabane, le pauvre paysan conserve les trésors de sa vieille Scandinavie, les sagas héroïques, les chants enthousiastes des anciens scaldes.

De là, j’ai été voir les îles pittoresques des grands lacs et des grands fleuves de l’Amérique septentrionale; puis Cuba, cette féerique région où le ciel est si lumineux, la mer si bleue, le sol si ri-

EN DANEMARK

che, l’air imprégnédesi doux arômes; où nul hiver ne flétrit les couronnes des palmiers ni les boutons des orangers ; où les lemmes , avec leurs vêtements de gaze et leurs guirlandes de fleurs, apparaissent comme des nymphes idéales dans l’éclat d’un printemps perpétuel; où les gens du peuple eux-mêmes, les ouvriers, les manœuvres ont une si riante apparence ; où les nègres sont si heureux que, par la satisfaction de leur sort, ils protestent éloquemment contre les pieuses homélies de l’Angleterre et le bruyant libéralisme des Etats-Unis.

Delà j’ai été voir les îles mythologiques de la Méditerranée et celles de l’Adriatique, toutes pleines de légendes religieuses et de traditions chevaleresques, et celles des régions boréales, par delà le cap Nord et Beeren Eilan, jusqu’aux pics funèbres et aux déserts de glace du Spitzberg, cette dernière limite du monde.

Et les îles de Norvège, de Suède ! Quiconque

les a connues ne peut les oublier. Avec leur pâle

verdure, leur aspect mélancolique, elles n’éblouis-

sent point le regard, elles l’attirent, doucement, et quand on s’y est arrêté, on en conserve une affectueuse impression. Il y en a dont le sol ne produit qu’une maigre récolte, et qui pourtant sont occupées par une population considérable: race de pêcheurs, habiles, hardis, vigoureux, que nulle fatigue n’étonne, que nulle tempête n’épouvante. C’est avec leurs filets, dans les froides nuits d’hiver, au sein des vagues orageuses, qu’ils font leur vraie moisson. La mer leur donne les ressources matérielles que la terre leur refuse. Quelques-unes de ces îles septentrionales sont si petites, qu’elles n’apparaissent que comme un point imperceptible à la surface des flots, et cependant, à certains jours, on y voit de nombreuses réunions. Là est le point central d’un archipel, là est l’église, le presbytère et le cimetière.

Des plages environnantes, dans la matinée du dimanche, une flottille arrive là, pacifique flottille de paysans et de pêcheurs, qui vont, avec leur famille, assister à l’office religieux. À différents jours, d’autres barques se dirigent encore de ce

EN DANEMARK

côté, barques pavoisées et joyeuses, qui annoncent une noce et un baptême; barque silencieuse, qui annonce un cercueil. Baptêmes, mariages et enterrements ont un caractère solennel dans cette église solitaire, où le souille des vents et le mugissement des vagues s’unissent au son des cloches, sur cette grève étroite, au sein de l’océan, image de l’infini.

J’ai fait d’heureuses stations dans les îles du Nord, et j’ai habité, à diverses reprises, la plus célèbre de toutes, la Seeland.

Ceux qui n’ont pas vu, dans la belle saison, celte royale île de Danemark, ne peuvent s’imaginer comme on se sent heureux d’y vivre. L’hiver, il faut l’avouer, y est long et froid, surtout brumeux. Souvent, alors, en songeant aux symboles de l’ancienne mythologie Scandinave, on pourrait se croire dans les ombres du Niflheim, sinistre empire des Elfes a ténébreux. Mais les Elfes lumineux, quelque temps comprimés par leurs maudits adversaires, ne sont point vaincus. Ils continuent leur noble lutte et finissent par rcm-

porter la victoire. Victoire subite et éclatante ! Les nuages s’entr’ouvrent ; le soleil luit, et la face de la terre est renouvelée.

Les poètes du Nord ont encore l’habitude de chanter le printemps. A vrai dire, le printemps n’apparaît guère dans leur pays. L’été y succède presque immédiatement à l’hiver. En quelques jours, la neige est fondue; les bois et les prés reverdissent. Nulle part, si ce n’est sous les sapins de Franche-Comté, on ne peut voir une verdure pareille, si fraîche, si lustrée et si veloutée. C’est là que les fées se plaisent à venir la nuit danser au clair de la lune. Nulle part elles ne trouveraient de plus moelleux tapis.

Dans celte île de Sceland, pas une montagne malheureusement. Mais, malgré celte lacune, une étonnante variété de sites et de points de vue. Çà et là, des bois solitaires ombragés par les larges rameaux des chênes el les branches flottantes des saules :

Sing, willow, willow, willow.*

EN DANEMARK

Çà et là, de vastes pelouses vertes et fleuries comme celles des parcs anglais, des champs de blé qu’un fermier de la Beauce envierait, des forêts de hêtres les plus magnifiques du monde, et de tout côte la mer, la mer Baltique, la mer du Nord, le Sund et le Bell, superbe ceinture de cette forte terre Scandinave. Sur les contours de la plage, à l'intérieur de file, partout la vieaventureuse du marin, l’actif travail du laboureur, les légères barques glissant sur l’eau limpide des lacs, les gros navires luttant contre les hautes vagues; sur la grève, les longs filets appendus aux façades des maisons; ailleurs, les habitations agricoles avec leurs enclos d’arbres fruitiers comme ceux de Normandie, leurs beaux attelages comme ceux de la Suisse, leurs murailles de briques et leurs fenêtres luisantes comme celles de Hollande; puis, les constructions de fantaisie : kiosques, pavillons, villas des riches négociants ou des familles nobiliaires; de. côté et d’autre, d’anciennes et vénérables églises, des monuments tumulairesd’un âge lointain et plusieurs cités où

aux traditions du passé s’allie le mouvement des temps modernes : Elseneur, qui commande le détroit du Sund ; Rœskilde, tombeau des rois ; Soroe, célèbre par son ancien couvent et sa riche académie, à laquelle le poète Ilolberg légua toute sa fortune ; Copenhague, la royale capitale.

Il a été jadis puissant et redouté, ce royaume aujourd’hui si cruellement mutilé. Toutes les anciennes chroniques de France parlent de ces terribles pirates qui, des régions lointaines du Nord, descendaient jusque sur les rives de la Seine. Les habitants des villes tremblaient à leur approche ; les prêtres et les religieux ajoutaient ce verset aux litanies : A furore Normaniorum libéra nos , Domine. La plupart de ces audacieux pirates, qui firent, dit-on, pleurer Charlemagne, étaient Danois. Au neuvième siècle, les Danois assiégeaient Paris ; au onzième, leur roi Canut plaçait sur sa tête la couronne d’Angleterre. Au quatorzième, leur reine Marguerite réunissait sous son sceptre les trois Etats Scandinaves. Les Danois ont longtemps possédé la Scanic, une des

EN DANEMARK

plus bel les provinces de la Suède, l’fle de Rugen et une partie de la Poméranie. Dans leur temps de prospérité et aussi dans leurs temps de crise, ils ont eu des princes qui aimaient le luxe et la splendeur, qui voulaient avoir un pompeux état de maison, des meubles en argent massif, des palais à la ville et des palais aux champs. Sans s’inquiéter des ressources souvent précaires de leur budget et des dettes qu’ils contractaient, ces princes fastueux bâtissaient au gré de leur fantaisie. Ils ont si bien bâti que, dans leur petite île de Seeland, on ne compte pas moins d’une douzaine de résidences royales, les unes étonnantes par leurs colossales dimensions, les autres remarquables par leur style architectural, et toutes curieuses à voir.

Je les ai vues, par une faveur spéciale, dans des conditions exceptionnelles. À mon arrivée à Copenhague, le roi Frédéric VI, qui daignait s’intéresser à mes éludes danoises, appela dans son palais un officier de marine que j’avais connu à Paris, et le chargea de me conduire à

travers la Seeland, de point en point, partout où je. voudrais aller.

Le lendemain matin, nous partions en celle radieuse saison des pays du Nord où le soleil, qui les a si longtemps abandonnés, semble les contempler avec amour et ne plus pouvoir les quitter, où la nuit n’apparaît que comme une ombre rapide imprégnée de lumière.

Nous partions, l’esprit joyeux, dans une bonne voiture attelée de deux chevaux de poste, libres de régler notre itinéraire comme il nous plairait, assurés d’être partout bien accueillis.

Dans de telles conditions, dans cette charmante île de Danemark, on rejetterait loin de soi, si on les avait, les bottes magiques de sept lieues, on gémirait de la rapidité des locomotives, on voudrait cheminer pas à pas, pour prolonger le trajet. Malheureusement, l’île n’est pas grande. En quelques jours, en observant le précepte de Boileau, en nous hâtant lentement, nous avions accompli notre odyssée.

En quelques jours, nous visitions l’active, la

EN DANEMARK

commerciale cité d’Elseneur, où chaque année abordent des milliers de navires; le château gothique de Kronborg, citadelle du Sund, le lac romantique d’Esrom, près duquel s’élevait jadis, à l’ombre des hêtres, un couvent célèbre ; la majestueuse forêt de Gurré, où le roi Valdemar se retira dans le deuil de son cœur, après avoir perdu la tendre jeune fille de Rugen qu’il aimait; le château de Fredensborg, construit au dix-huitième siècle par Frédéric IV, château de la paix, où l’aspect des bois ombreux, des eaux limpides, dont rien ne trouble le pur cristal, des verts gazons, où l’on n’entend que le cri de la cigale et le chant de l’oiseau, tout donne au cœur le sentiment d’une pacifique et idéale retraite.

Près delà sont les ruines du château deHirschliolm, une des capricieuses et coûteuses fantaisies de la reine Sophie-Madeleine, et le riant village où vécut Suhm, le laborieux et le généreux Suhm, qui consacra sa vie à l’élude, sa fortune à l’amour des lettres* qui publia de nom- , breux documents historiques et, en mourant,

légua à la bibliothèque de Copenhague plusieurs milliers de manuscrits et cent mille volumes.

Près de là est le pavillon de chasse de Jaegerspriis, où l’on voit un chêne qui, selon l’opinion des naturalistes, date de plus de mille ans,

„ tige fragile exposée à tous les orages et plus durable que la puissance d’un royaume. Ce chêne était déjà vieux au temps où les Canut, les Valdemar conquéraient des terres lointaines.

Mais la gloire humaine, a dit un poète anglais, est semblable à ces cercles qu’on fait sur l’eau, qui vont en s’élargissant, et s’effacent à mesure qu’ils s’élargissent. La gloire des conquérants danois est passée, et le chêne étend encore ses vigoureux rameaux sur le sol où il est né.

Près de là est l’ancienne cathédrale de Rœskilde, où sont les tombeaux des rois ; près de là, Sorgenfri, l’idyllique villa du gracieux, du savant, de l’excellent roi Christian Vlll, et l’illustre école de Soroe, et l’admirable Frederiksborg.

Quel délicieux Vbyage ! Vous en souvenezvous, mon cher Skiaerbeck? Vous souvenez-vous

EN DANEMARK

de ces beaux jours du mois de juin, de ces soirées où rayonnent encore les clartés du jour atténuées seulement par une sorte de gaze diaphane? En ce crépuscule nocturne, argenté et empourpré comme celui du malin, les oiseaux ne pouvaient se décider à rentrer dans leur nid. Ils continuaient à sautiller en se racontant une foule «le choses dans leur langue musicale que je regrette tant de ne pas comprendre. Les petits scarabées, qui avaient tant cheminé et bourdonné tout le jour, se promenaient encore sur leurs ponts aériens ; les fleurs entrouvraient encore leurs calices ; les champs et les bois exhalaient de fraîches senteurs. Et nous, assis devant la maison où nous devions passer la nuit, nous restions sous le charme de cette poétique nature, causant et rêvant. Rêves de jeunesse si conüants, si généreux, si tendres, hélas! que ne peut-on les faire toute la vie !

Vous souvenez- vous aussi de ces rencontres qui intéressaient votre cœur danois et ma curiosité d’étranger, de ce batelier qui nous condui-

sait sur le lac d’Esrom en nous racontant la bataille navale de Copenhague à laquelle il avait assisté ; de cette belle fille de Lyngbye qui nous chantait d’une voix si pure quelques-uns de vos anciens chants populaires, et de ce vieil employé du cloître de Valoe qui nous parlait si fièrement de la grandeur de cette institution des chanoinesses qui y demeuraient et des titres de noblesse qu’elles devaient avoir pour obtenir une telle faveur ?

A mon retour à Copenhague, le roi voulut bien me recevoir. Il habitait en face de son succsseur, le prince Christian, un des palais construits sur une place uniforme, dans Y Amaliegade , et vivait très-simplement. Deux factionnaires à sa porte, un officier d’ordonnance et un chambellan dans son antichambre. Rien de plus. De celte antichambre on entrait dans un salon si petitement meublé et si peu doré, que le moins exigeant de nos ministres en serait humilié. Là, le roi, vêtu d’un habit militaire sans broderies, et sans autre décoration que la croix de Danebrog, debout près

EN DANEMARK

d’une table, donnait ses audiences avec une affabilité qui, de prime abord, rassurait les solliciteurs les plus timides.

Il me demanda si je me plaisais en Danemark.

Ma réponse était facile. Grâce à lui, je venais de faire en Seeland une charmante excursion, et je me complaisais dans l’idée de passer plusieurs mois à Copenhague, cette grande et attrayante ville où l’on trouve des trésors d’art et de science, galeries de tableaux, riches bibliothèques, musées d’antiquités, musées ethnographiques, édifices somptueux, et des écoles de premier ordre, et des hommes d’une haute distinction.

Pendant mon séjour dans celte glorieuse capitale, j’ai eu le bonheur de voir là Thorvaldsen, le sculpteur; Melby, l’habile peintre de marine; Oehlænschlaeger, qui s’est fait par ses tragédies nationales un renom européen; Palludan Müller, dont on peut sans exagération comparer les œuvres à celles d’Alfred de Musset; Andersen, le populaire conteur; Ileiberg, le fin poète ; plusieurs autres poêles et plusieurs romanciers d’un

remarquable talent; Molbech, le sagace lexicographe et le vaillant critique; Rafn, l’infatigable secrétaire de la Société des antiquaires du Nord ; Finn Magnussen, l’interprète des runes, le savant commentateur de la littérature et de la mythologie islandaises; Thompson, l’aimable directeur de plusieurs musées ; Engelsloft, Werlauff, qui ont publié de précieux documents historiques; Rosenwingen, le laborieux jurisconsulte ; Oerstæd, l’illustre naturaliste, membre correspondant de notre Institut, et son frère, qui s’est illustré aussi par ses écrits sur la jurisprudence.

Le roi me dit avec bonté qu’il se plaisait à voir un Français s’occuper du Danemark. Il aimait la France. Je devais à ce sentiment la bienveillance qu’il daignait me témoigner. Il aimait la France. Cette tenace affection lui coûtait cher.

En 1801, une flotte anglaise, commandée par Nelson et Parker, entre dans le Sund, malgré les canons de Kronborg. Une bataille s’engage dans la rade de Copenhague, bataille acharnée, sanglante, terrible, où les Danois firent des pro-

EN DANEMARK

diges de valeur. Mais ils furent vaincus et obligés de se soumettre aux volontés de leurs cruels adversaires. En 1807, tout à coup, en pleine paix, sans aucun préliminaire hostile, ni aucune déclaration de guerre, une autre flotte anglaise passe aussi devant les bat leries de Kronborg, débarque sur la côte douze mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, sous le commandement du général Calhcart.

Copenhague est assiégée par terre et par mer, bombardée en même temps des deux côtés et forcée de capituler. Cette fois, les Anglais exigèrent que tous les bâtiments de guerre danois leur fussent livrés, et toutes les provisions navales : bois de mâture, toile, câbles, chanvre, tout, jusqu’aux instruments de travail appartenant aux ouvriers. Ils vidèrent le port et l’arsenal, brisant de côté et d’autre ce qu’ils ne pou* vaient enlever, puis partirent, emmenant avec eux leur butin.

Ni dans ce désastre, ni dans celui de 181 1 , le Danemark ne fut défendu par la France* 11 ne

l’a pas clé plus lard en une aulrc décisive circonstance, el dcrnièrcinenl la France l’a laissé honteusement spolier par la Prusse.

Ilélas ! nous avons de même abandonné à l’ambition de M. de Bismark la Saxe, qui fut aussi notre fidèle alliée. Comment donc pourrons-nous encore nous vanter de noire puissance . militaire, si nous n’employons cetle puissance à soutenir ceux qui se sont compromis pour notre cause? Comment osons-nous proclamer si haut nos principes de justice, si nous laissons tranquillement s’accomplir près de nous les plus flagrantes iniquités, les actes de violence les plus monstrueux?

En 1814, Frédéric VI se rendit au congrès de Vienne, et y* conquit, par sa mansuétude el sa bonne grâce, une sympathie universelle.

Un jour, l’empereur d’Autriche lui disait :

« Vous gagnez ici tous les cœurs. — Tous les cœurs! répliqua-t-il, mais pas une âme. »

Après le désastre de 1815, il n’aspirait qu’à conserver ce qui lui restait de l’ancien domaine

EN DANEMARK

de ses pères, el d’un trait de plume, le congrès lui en enlevait une des meilleures parts, la Norvège.

Noble, malheureux prince! Malheureux dès sa naissance, si débile quand il vint au monde, qu’il semblait à peine pouvoir conserver un souffle de vie, privé de sa mère dès l’âge de quatre ans, soumis à une tutelle haineuse et cupide, qui ne voyait en lui qu’un obstacle à d’ambitieux projets, obligé de combiner secrètement avec quelques amis le moyen de prendre possession de ses droits héréditaires, chargé tout jeune d’une grande tâche; régent d’un royaume dans les temps les plus difficiles, père de famille frappé plusieurs fois cruellement dans ses affections ; honnête souverain trompé dans ses droites intentions, déçu dans ses légitimes espérances, victime de sa loyauté. Il fut malheureux. Mais il était bon, juste, charitable, et le peuple danois l’aima et lui resta fidèlement attaché. Ce fut sa consolation dans ses infortunes.

Quand j’eus l’honneur d’être admis près de

lui, il était déjà vieux, un peu faible de corps, et en apparence un peu maladif. En observant sa douce et mélancolique physionomie, je remontais par la pensée à sa douloureuse enfance, et cette pensée me ramenait au souvenir de sa mère Caroline-Mathilde, dont la louchante tradition me saisissait le cœur dès mon entrée en Danemark, dont je suivais en différents lieux les vestiges avec un ardent intérêt.

Dans la résidence favorite de Christian IV, l’un des plus glorieux rois du Danemark, à Frederiksborg, ce magnifique palais construit sur trois îles, je m’arrêtais devant une vitre sur laquelle Caroline-Mathilde avait gravé ces mots :

Page 1