L'AFRICAINE
Les deux maîtres dont j'ai conservé le meilleur souvenir sont : Meyerbeer, d'abord, et Wagner.
La première impression que j'avais produite sur Meyerbeer n'avait pas été favorable. C'était peu de temps après mes débuts à l'Opéra. Le maître fréquentait peu le théâtre, mais chaque fois qu'une artiste nouvelle se produisait, il allait l'entendre, cherchant toujours la créatrice rêvée de sa Sélika. Le rôle dans lequel il me vit tout d'abord ne me con-
venait sans doute pas très bien, à son avis, car il dit dédaigneusement :
— C'est pour ça qu'on m'a dérangé ! . . .
Pourtant, il revint m'entendre, apprécia mieux ça la seconde, puis la troisième fois, et, enfin, comme épreuve, demanda que je reprisse les Huguenots.
Pendant trois mois il me fit travailler le rôle de Valentine, s'attachant surtout au duo du troisième acte avec Marcel.
C'est le point culminant, mais c'est aussi le passage le plus dur, le plus épineux, au point de vue vocal, de ce chefd'œuvre. Assis au piano, il m'accompagnait, indiquant les moindres nuances, m'expliquant la contexture des phrases musicales et leurs intentions. Tout cela avec une science, un goût si sûr, un sens artistique si délicat, et, tout en-
semble, une courtoisie si parfaite, que c'était un délice, véritablement, d'étudier avec ce grand musicien, qui se mettait si bien à votre portée et descendait des hauteurs de l'inspiration pour vous indiquer les moindres nuances d'un rôle.
Ah! ce duo du troisième acte, lai-je répété pendant ces trois mois! Le maître me le faisait reprendre jusqu'à deux et trois fois de suite, disant avec grâce, afin de s'en excuser, que c'était pour sa satisfaction personnelle, et tellement il prenait plaisir à l'entendre ainsi chanter.
Que refuser à un si charmant homme, qui se faisait votre obligé, alors qu'il vous donnait d'inestimables leçons?
Pendant les repos, il me faisait entendre des compositions inédites, des
fragments d'oeuvres encore inconnues.
C'est ainsi qu'il m'exécuta divers morceaux de cette Africaine, son œuvre de prédilection, toujours ajournée, toujours remise sur le chantier, et dont il n'était jamais satisfait, cherchant, non pas même la perfection, mais l'au delà.
Nombre de morceaux avaient été composés en double , en triple. Par exemple, il avait écrit plusieurs versions de la fameuse Berceuse : « Sur mes genoux, fils du soleil. . . ». Sans être décidé encore à me confier le rôle de Sélika, il me demanda mon impression sur ces diverses versions, et j'ai la joie de penser qu'il voulut bien, définitivement, fixer son choix, sur celle qui m'avait le plus particulièrement séduite et charmée.
Je garde précieusement la mémoire de ces jours passés dans l'intimité du maître à qui je dois les plus hautes jouissances de ma vie artistique.
Cette représentation des Huguenots fut peut-être la plus belle, au moins pour moi, de ma carrière. Ce fut dans la salle un enthousiasme délirant, des acclamations sans fin. Mais ce qui consacra ma prise de possession d'un des plus admirables rôles qui soient, c'est que Meyerbeer, enfin convaincu de ce que je pouvais faire, en m'entendant interpréter ce rôle, que jusqu'alors j'avais seulement chanté avec lui, sans la fièvre que nous donne, à nous autres artistes, le contact delà foule, cette électrisation des applaudissements, que Meyerbeer, dis-je, s'écria, comme si je lui eusse été rêvé-
lée, après le duo du troisième acte, chanté sans une coupure :
— Enfin, j'ai trouvé mon Africaine !
En effet, de par sa volonté expresse, respectée par ses héritiers, il devait m 'être donné, après la mort du maître, hélas ! de créer cette Sélika dont je savais déjà une partie du rôle, et dont j'avais choisi, comme je viens de le dire, un des principaux airs.
A cette représentation des Huguenots se rattache un des incidents de ma carrière qui me donnent le plus de fierté. Je le veux relater en quelques lignes.
Roger , le célèbre ténor , l'artiste universellement apprécié , y assistait.
Dès que le rideau fut tombé , il se précipita dehors, entra dans un café, et, au crayon, griffonna ces quelques
lignes qu'il me fit aussitôt parvenir :
n ex
On juge de mon émotion à la lecture de cette lettre si spontanément jaillie et signée d'un nom si éclatant au théâtre.
J'eus l'occasion, par la suite, de me trouver nombre de fois avec Roger. Toujours il me témoigna la plus franche sympathie artistique, et je lui garde une reconnaissance attendrie.
Cette représentation des Huguenots, cependant, n'avait pas marché sans accrocs. L'artiste qui chantait Marguerite s'était trouvée malade ; Villaret, le ténor, également. A peu près seule, j'étais en possession de mes moyens, et peutêtre cela fut-il heureux pour moi. Mes camarades étaient consacrés déjà ; on leur fît crédit, les sachant indisposés, et l'attention se porta tout entière, en
dehors même de l'intérêt du début, sur Valentine. L'opinion émise par Meyerbeer, confirmée par celle de Carvalho, qui avait dit très haut : « Voilà quelqu'un ! » et, on vient de le voir, par l'impeccable juge Roger, fut celle de toute la salle qui me combla d'applaudissements et me fit d'extraordinaires ovations.
La seconde fut plus brillante encore.
Aucun accroc, cette fois, et, en outre, la présence de MmeMiolan-Carvalho qui avait pris possession du rôle de Marguerite.
Je veux dire, à cette occasion, toute mon admiration pour cette talentueuse cantatrice. Jamais la Reine de Navarre n'a été chantée comme par elle, non plus, d'ailleurs, qu'aucun des rôles qu'elle a abordés. Elle fut vraiment Far-
tiste complète, possédant les dons les plus rares, et la plus merveilleuse conception du théâtre et de l'art du chant.
Lorsque Meyerbeer mourut, on ne savait rien de précis encore au sujet de Y Africaine. Après la cérémonie funèbre qui eut lieu à la gare du Nord et à laquelle tout le personnel de l'Opéra prit part en exécutant quelques-unes des œuvres les plus émouvantes et imposantes de ce grand compositeur, sa dépouille mortelle fut dirigée sur Berlin.
M. Perrin, directeur de l'Académie nationale de musique, l'accompagnait pour assister à l'ouverture du testament, qui eut lieu quelques jours après. Jusqu'à sa dernière heure, Meyerbeer avait pensé à son Africaine, cette fille de son cerveau, préférée de son cœur. 11 donnait à
l'Opéra de Paris l'autorisation de la monter, sous diverses conditions dont les principales étaient l'imposition de deux artistes comme interprètes : Faure pour Nélusko, moi pour Sélika.
M. Perrin rentra aussitôt à Paris et les répétitions commencèrent dès son retour.
Tci se place un des seuls accidents dont j'aie été victime au cours d'une carrière que je crois pouvoir dire bien remplie.
Trois ou quatre mois après que les études de Y Africaine eussent commencé, je fus prise, presque subitement, d'un enrouement grave. Les soins des médecins les plus éclairés, des spécialistes du plus haut savoir se heurtaient à un mal tenace.
A l'Opéra, où l'on ne voulait pas avoir
perdu son temps, la question fut posée de chercher une autre Sélika, et j'essayerais vainement d'exprimer mon désespoir lorsque je l'appris.
Par bonheur, la famille de Meyerbeer, fidèle exécutrice des volontés du défunt, opposa un veto formel. J'avais été, après de longues recherches, une patiente attente, choisie par le maître pour créer son œuvre, on attendrait que je fusse rétablie, comme il avait attendu lui-même.
Cette décision me fut un réconfort.
Et peut-être la joie que j'éprouvai futelle pour beaucoup dans l'amélioration qui se produisit h ce moment. L'enrouement, en effet, commença à disparaître ; les cordes vocales recouvrèrent leur sonorité, et bientôt je fus en état de reprendre les études de Y Africaine.
L'ouvrage était difficile à monter.
L'acte du vaisseau surtout donna beaucoup de mal au directeur, aux régisseurs, aux machinistes. Mais je n'ai pas à entrer ici dans les détails d'une technique autre que la mienne. Ce que je puis dire, c'est qu'on surmonta, grâce à d'inouïs efforts, toutes les difficultés et que Y Africaine vit le jour.
Ce que fut cette soirée, je n'ai pas à le dire. On sait que l'œuvre tant attendue fut accueillie non sans froideur et que la presse, une partie de la presse tout au moins , se montra assez dure pour l'œuvre du défunt. L'un des écrivains de l'époque justifia même la vivacité de ses critiques en disant que si l'on doit des égards aux vivants on ne doit aux morts que la vérité. Cela me parut, je l'avoue,
assez bizarre, car je m'étais toujours figuré, au contraire, qu'on doit respecter les morts et leurs œuvres d'autant plus qu'ils ne peuvent se défendre.
Mais les éloges furent unanimes pour l'interprétation. Le caractère de l'impeccable talent de Faure ne semble pas, évidemment, adéquat au rôle, plein de rudesse et de contrastes violents. Mais le merveilleux chanteur est de ceux pour qui nul obstacle n'existe et le maître savait bien qu'en exigeant son concours il s'assurait le meilleur élément de succès.
Naudin, avec sa voix charmante, son élégante allure, était le Vasco rêvé, et Mme Marie Battu présenta une Inès délicieuse. Le rôle est écourté, sans doute, mais la cantatrice en tira le meilleur parti, car elle était de celles qui mettent
en relief les personnages les plus effacés.
Les autres personnages, on le sait, étaient ainsi distribués :
Belval, l'amiral ; Obin, le grand prêtre ; David, l'inquisiteur; Warot, don Alvare ; Castelmary, don Diego.
Ah ! cette Africaine, cette merveilleuse A f'/'icai ne, Y &i-je assez chantée, plus prise chaque fois par le charme de passion profonde, absolue de Sélika! Meyerbeer m'avait choisie lui-même pour incarner son héroïne ; les éloges que j'ai partout recueillis me disent que j'étais vraiment, comme on dit au théâtre, « entrée dans la peau du personnage ». Et pourtant je ne l'ai jamais chantée sans me dire qu'il y avait mieux à faire encore, sans chercher à y mettre plus de transports, plus
Marie Sasse dans l'Africaine, à la création.
d'élans amoureux, plus de noblesse et d'abnégation douloureuses.
Car si c'est une inexprimable joie pour un vrai artiste d'interpréter au contentement de tous un pareil rôle, c'est une souffrance intime de penser que, peutêtre, il y a mieux à faire encore, et que ce mieux, un autre pourra l'atteindre un jour.
Tant il est vrai que, plus on approche du sens de la perfection, et plus on sent que cette perfection vous échappe.
Je ne veux pas terminer ce paragraphe sur l'homme à qui je conserve une sorte de culte artistique, sans un mot de souvenir à sa veuve et à sa fille qui. venues à Paris pour la première de V Africaine, me comblèrent d'attentions délicates, de témoignages de sympathie.
La création du Tannhàuser est un des
souvenirs dont je crois pouvoir ni enorgueillir. A notre époque où Wagner, ce géant musical, se voit enfin rendre justice en France, je considère comme une gloire d'avoir été choisie par lui pour personnifier une de ses nobles et symboliques figures.
Il ne m'appartient pas de juger le rôle joué plus tard par Richard Wagner; d'apprécier l'acte qu'il commit, dans une heure d'égarement sans doute, contre les Français vaincus et accablés. Ce génie si haut avait été, lui, victime de l'opposition inepte organisée par quelques retardataires endurcis. Pour garder près de la foule la faveur dont ils avaient jus-
qu'alors joui, certains musiciens, qui n'étaient auprès de lui que des pygmées, avaient monté la cabale qui fit tomber son œuvre.
Cette œuvre, dira-t-on, ne pouvait être encore comprise. Soit. Mais c'est justement les compositeurs qui devaient, de tous leurs efforts, seconder le maître que l'admiration universelle a consacré quelques années plus tard, Or, c'est le contraire qu'ils ont fait, pour barrer la route, le plus longtemps possible, à ce concurrent dangereux.
Tout en nerfs, et en vibrance, par conséquent, AYagner devait profondément ressentir cette hostilité. Il avait conscience de sa valeur et il s'indigna. 11 a manqué de grandeur d'àme, certes, en rendant tout un peuple responsable de la
150 SOUVENIRS D'UNE AUTISTE
malveillance intéressée de certains confrères. Mais quoi? pour si élevé qu'il soit, un homme est un homme. Son injure ne se justifie pas, mais son irritation s'explique.
Malgré sa nervosité, Wagner était le plus affable homme du monde, et, à TOpéra, tout le monde, interprètes, musiciens, chœurs, machinistes, n'eut jamais qu'à se louer de lui.
L'interprétation en cette année 1861 comprenait : le ténor Xiemann, le baryton Morelli, la basse Cazaux. Mine Tedesco, qui chantait le rôle de Vénus, et moi à qui était échu celui d'Elisabeth. M. Ditch conduisait l'orchestre.
Wagner se montrait enchanté de tous, remerciant aimablement pour les efforts tentés, prodiguant les encouragements et
les éloges, tandis qu'il enveloppait les critiques de maintes précautions et n'exprimait ses désirs qu'avec les formes les plus courtoises. Très difficile à satisfaire, en tant qu'auteur, il savait cependant ne pas se montrer ouvertement exigeant et obtenait de tous, par les égards et la persuasion, la plus grande somme de travail et d'intelligente application.
Il fut avec moi particulièrement attentionné, affectueux même, puis-je dire. Il venait très souvent me faire étudier, et ses judicieux conseils d'artiste, en même temps que son enseignement d'auteur, me furent infiniment précieux.
Quelques jours avant la première, au cours d'une de ces répétitions intimes, il m'exprimait à nouveau sa satisfaction.
Je lui demandai alors, comme un témoi-
gnagede ce contentement, de me donner la partition sur laquelle on avait fait les répétitions. Il sourit, sans cependant s'engager. Mais, après les deux premières représentations, si troublées, si houleuses, et la troisième au cours de laquelle furent déchaînés de tels orages que, on le sait, elle ne put être achevée, il m'envoya cette partition avec la dédicace que voici :
SI*^«^Jti/^
Opéra en trois actes •
Qui a vu, ainsi que moi, le dernier soir, pleurer comme un enfant le grand génie que fut Wagner, do il comprendre les angoisses par lesquelles il passa et s'expliquer, dans une certaine mesure, les excès auxquels, plus tard, le poussèrent les lancinements d'une blessure qui ne se ferma jamais.
IIALÉVY. — VERDI.
Je fis mon second début à l'Opéra, dans la Juive, que je travaillai avec
Halévv lui-même.
C'était, lui aussi, un bomme cbarmant, d'une très grande bienveillance et qui m'encouragea beaucoup.
Je connus Verdi en 1862.
Étant venu à Paris, le maestro italien
m'entendit dans plusieurs œuvres, parmi lesquelles son Trouvère, et demanda aussitôt à la direction de l'Opéra de reprendre avec moi Don Carlos, qu'il me fit travailler, puis ensuite les Vêpres Siciliennes. On ne pouvait qu'accéder à ce désir dont je fus aussitôt informée.
J'avoue que cette perspective m'effraya. Le rôle de Elena, qui avait été créé avec un très grand éclat par la Cruvelli, est un des plus difficiles qui existent, au point de vue vocal, et, quoique ne manquant point de confiance en moi-même, ce n'est jamais sans appréhension que je me suis trouvée en présence d'une partition nouvelle pour moi.
Cependant, comme le travail, si dur soit-il, ne m'a jamais fait reculer, je me déclarai prête à donner satisfaction au
maître et les études commencèrent aussitôt.
Verdi avait lui-même insisté, fort gracieusement, en me disant que j'avais tout ce qu'il fallait pour bien chanter le rôle que, d'ailleurs, il me ferait répéter.
J'ai toujours adoré travailler, on a pu le voir, avec les auteurs, les écouter et me pénétrer de leurs instructions, chercher à saisir, à comprendre leur pensée, et j'acceptai avec empressement.
Ah ! ce n'était pas la même chose qu'avec Wagner ou Meyerbeer. Autant ceux-ci se montraient amènes, patients, onctueux, mettanttouteleur attention à ne jamais froisser un interprète, ne se pénétrât-il que difficilement du caractère et des intentions d'un rôle, autant Verdi, aussitôt à l'étude, devenait exigeant, dur,
souvent même, je puis le dire, brutal.
Des mots vifs lui échappaient, et, bien des fois, j'ai pleuré au cours de ces séances quotidiennes.
Alors, le maître, que son tempéramment exubérant avait emporté, s'adoucissait, m'adressait des excuses, m'encourageait, et nous recommencions avec acharnement.
Ses leçons m'ont été aussi inestimablement précieuses. A force de travail et de conseils, il parvint à assouplir ma grande voix, encore un peu rugueuse, peut-être, me fit surmonter toutes les difficultés et m'assura un des beaux succès de ma carrière, me préparant en outre, pour la scène italienne.
Tout en lui gardant beaucoup de reconnaissance de ses excellents conseils,
je ne puis m'empêcher de constater, on le voit, qu'il était d'humeur assez mal commode. C'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas chanté d'autres opéras de lui que ceux déjà cités.
Us ne sont pas, au reste, d'une tessiture qui m'ait jamais beaucoup convenue.
Cependant c'est avec une grande joie que j'eusse interprétée^, auCaire, où j'étais engagée cette année là, pour la seconde fois. Cet opéra avait été écrit, on le sait, spécialement pour la scène égyptienne, sur le désir du vice-roi.
Je trouvai dans le rôle qui m'était destiné, et qui me fut communiqué avant mon départ pour le Caire, quelques passages, non insurmontables sans doute, mais peu dans la nature de ma voix. Je télégraphiai à Verdi, pour lui demander
de légères modifications ne devant en rien altérer le caractère du rôle ni celui de l'œuvre. 11 me répondit nettement que c'était impossible et qu'il s'y refusait d'une façon absolue.
Je revis alors poindre quelques séances, fort utiles sans doute, mais peu agréables, comme celles que m'avaient values les Vêpres Skilienne.s, et, ma foi, je renonçai, ainsi que je l'ai dit plus haut, à chanter Aida.
Je le regrette, certes, mais enfin Verdi avait-il le droit de se montrer plus intransigeant, plus intraitable que Wagner ou Meyerbeer? Cela ne me parait pas démontré.
G0UN0D. - REYEH. — SAINT-SAENS.