‹ Souvenirs d'une artisteChapitre 4 sur 6 · MASSENET · texte numérisé non relu

MASSENET

J'ai dit qu'au Lyrique j'avais créé un rôle de Bacchante, dans Philémon et Baucis, j'ai dit aussi comment un jour, à l'improviste, j'avais chanté la Reine de Saba, après l'avoir répétée avec l'auteur.

Gounod était d'une parfaite amabilité, plus que cela, d'une raffinée galanterie, ne parlant jamais aux femmes qu'avec les formes les plus exquises.

Artiste jusqu'au bout des ongles, d'ailleurs, et vous donnant non seulement les meilleurs enseignements, mais les meilleur exemples, car il possédait, onlesait, une charmante voix de ténor, souple, moelleuse, dont il se servait à ravir.

Avec lui on n'étudiait pas seulement sa partie, on répétait, au sens complet du mot.

J'ai travaillé encore avec lui Faust et Roméo et Juliette, opéras dans lesquels j eus partout de très vifs succès.

De tous les compositeurs que j'ai connus, celui avec qui j'ai eu les relations les plus suivies — relations qui, je l'espère pour nous deux, dureront longtemps encore — c'est mon grand ami Reyer.

En 1862, je créai, à Baden-Baden, son Erostrate qu'il avait écrit pour moi.

Quel merveilleux rôle et combien peu l'interprète a de mérite personnel, lorsqu'il est ainsi porté par l'inspiration de l'auteur. Ce fut pour Reyer un triomphe — car vous avez remarqué que l'on fait beaucoup plus de cas des auteurs français

à l'étranger qu'en France — et ce triomphe je le partageai.

11 fallait cela pour me consoler d'autres déboires. Malgré les avertissements du directeur du Casino, M. Dupressoir, je m'étais laissé gagner par la folie ambiante, et la roulette, en moins de rien, m'avait ratissé quelques mille francs qui me faisaient bien défaut.

Je dois dire que, l'ayant appris, M. Dupressoir, tout en m adressant une semonce bien méritée et dont j'ai profité, ajouta au montant de mes cachets les quelques mille francs que j'avais perdus... C'était, n'est-ce pas, un bien charmant homme !

Revenons à lie ver — car il me semble que j'ouvre beaucoup de «parenthèses, entraînée par le plaisir de me rappeler

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les bons procédés que j'ai partout rencontrés.

De même que Rêver avait écrit Erostrate, il écrivit Siffufd, dans l'intention de m'en confier la création. Il me fit même travailler le rôle avec cette science parfaite qu'il possède, et j'eus l'occasion de faire connaître les principaux passages de cette superbe partition bien avant quelle fût représentée.

C'est à une soirée donnée chez Sainte- Beuve qu'on les applaudit. Il y avait là Emile de Girardin, Roqueplan, le prince Napoléon, et nombre de sommités des arts, de la littérature, de la politique.

C'est avec Maurel que je chantai ces fragments. L'effet produit sur cet auditoire d'élite fut considérable — et pourtant, c'est Bruxelles qui devait avoir la

primeur de cette œuvre de si grandiose allure, que Paris reprit ensuite avec un succès qui ne s'est jamais démenti.

Mais Reyer attendit longtemps pour qu'elle vît le jour. J'avais quitté l'Opéra pour suivre la carrière italienne, et ce fut ma première élève, Rose Caron, qui, tout naturellement, hérita du rôle. Au regret que j'en éprouvai, se mêla cette satisfaction de voir triompher encore mon excellent ami et l'artiste dont j'avais formé le jeune talent.

Parmi lés compositeurs contemporains que j'ai le mieux connus, je citerai encore Saint-Saëns et surtout Massenet.

Je n'ai jamais, cela va sans dire, chanté leurs œuvres, mais je les ai travaillées avec eux, comme si je l'eusse dû faire, afin de transmettre à mes élèves les

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enseignements des auteurs, comme je le fais pour Meyerbeer, Wagner, Verdi. Je liens à rendre hommage ici non pas à leur talent, universellement consacré, c'est-cà-dire non pas aux auteurs, mais aux hommes.

Chacun, avec son tempéramment particulier, caractéristique de son œuvre — Saint-Saëns plus renfermé en lui-même; Massenel plus répandu, plus souple, d'une grâce plus moelleuse — sont dïm commerce aussi agréable que possible.

J'ai étudié leurs partitions en leur compagnie avec les plus profondes jouissances artistiques, et j'ai fait toujours ce qui était en moi pour communiquer à mes élèves ridée très haute que j'en ai.

Ma vie intime a tellement été liée à ma vie au théâtre, que, en rappelant mes souvenirs de scène, j'ai, pour ainsi parler, tout dit de moi.

Sous le titre que je viens d'écrire, je ne veux que grouper quelques souvenirs sur les hommes, les choses et les faits au milieu desquels j'ai vécu.

Avant tout, un mot consacré à ma mère, qui fut pour moi un constant appui et que je perdis à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

C'est d'elle que je tenais ma voix. Dans le lointain de ma mémoire je l'entends encore chanter quand mon père faisait de la musique, au piano ou sur quelque instrument. Mais jamais elle n'avait songé à cultiver son organe.

Tout en cherchant à développer mes dons naturels, ainsi que je l'ai dit ailleurs, mon père n'envisageait pas pour moi la carrière théâtrale. Il voulait faire de sa tille une institutrice. C'est pourquoi il s'imposait de si lourds sacrifices qu'à sa mort nous nous trouvâmes presque sans ressources.

J'ai conté comment nous fûmes tirées d'affaire par mon entrée imprévue au concert et dit le rapide changement de notre position. Il était tout indiqué, étant donné mon jeune âge, que ma mère

s'occupât de toutes mes affaires et me dirigeât dans l'existence. Elle le fil avec un absolu dévouement de toutes les heures.

Elle était de tempérament un peu autoritaire et c'était fort heureux pour moi, car, avec ma nature expansive, j'avais besoin d'être tenue. Peut-être aurais-je, dans les premières années, moins travaillé et le succès se fût-il fait plus attendre. 11 ne me faisait pas toujours plaisir, je l'avoue, d'être ainsi bridée, mais je rongeais mon frein, rendant justice, dans le fond, aux intentions de l'excellente femme, et je lui rendais en affection ce qu'elle me prodiguait en soins.

Jeune encore à la mort de mon père, elle trouva plusieurs fois l'occasion de se remarier. Mais elle refusa toutes ces

propositions pour se consacrer toute entière à moi.

Je lui en ai toujours gardé une vive reconnaissance, reconnaissance que j'ai eu le bonheur de lui pouvoir prouver.

Nous ne nous sommes quittées que quelques mois, la seconde année après mon mariage. Il v avait entre ma mère et mon mari» une si absolue incompatibilité d'humeur, que je dus me séparer momentanément de la première. Je lui louai et meublai un appartement non loin de chez moi. Mais c'est tout ce que je pouvais faire de ne l'avoir pas sans cesse à mes côtés. Chaque jour elle venait, s'occupait avec moi, et dînait avant de rentrer chez elle.

Le désaccord persista donc, ainsi qu'il arrive souvent, d'ailleurs, entre le gendr ? .

et la belle-maman. J'y fus tout naturellementmêlée. On s'aigrit des deux parts, et, finalement, amenée à choisir, c'est de M. Castelmary que je me séparai.

Depuis ce jour jusqu'à sa mort, ma mère est demeurée avec moi.

Les soirs où je chantais, elle m'accompagnait au théâtre, aidait à m'habiller, puis, à mon entrée en scène, gagnait une seconde loge de face — je parle de TOpéra — pour m'entendre et recueillir les impressions de la salle, dont elle venait, à l'entr'acte, me faire part.

Elle me présentait aussi ses observations qui, j'en dois convenir, n'étaient pas toujours d'une absolue justesse au point de vue de l'art, et dont je ne pouvais, parfois, m'empêcher de rire, à sa

grande indignation.

Car elle avait gardé une très haute idée de l'autorité maternelle et de ses prérogatives. Elle avait conservé aussi des sentiments profondément religieux qu'elle m'avait communiqués.

Je n'ai jamais manqué, en effet, de faire brider, les jours où je chantais, un cierge à la Vierge. Ah ! j'étais une bonne cliente des marchandes de Notre-Damedes-Victoires!

Superstition, diront des sceptiques qui peut-être riront de moi. Mais ne va-t-on pas au danger lorsqu'on affronte une salle de spectacle? J'agissais comme les marins qui vont offrir des ex volo à quelque madone avant d'affronter la mer dont ils sont toujours sur le point d'être la proie ?

11 n'y a jamais eu entre ma mère et

moi que quelques petits nuages, venant de ce qu'elle me voulait encore traiter un peu en gamine, alors que j'étais une femme, et une femme accoutumée aux faveurs du public. Elle a beaucoup aimé sa fille et sa fille le lui a rendu autant qu'il était en elle, en lui faisant jusqu'à la fin la vie la plus douce et la plus tranquille.

N'étais-je pas mise en mesure de le faire par l'indulgence, les gâteries du public et de tous ceux qui m'entouraient? Elle eût bien ri, la petite fille du concert de Charleroi, si on lui eût dit qu'un jour, fêtée dans le premier théâtre du monde, elle frayerait avec tout ce que Paris comptai! d'hommes célèbres à la fin de l'empire et se ferait entendre aux Tuileries en maintes circonstances. 11 eût bien ri, sans

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doute aussi, malgré son amour pour sa fille. le pauvre père qui, hélas ! était trop tôt disparu.

Singulièrement brillantes avec, cependant, quelque familiarité d'allure, ces soirées des Tuileries. L'impératrice était fort affable, non sans un certain laisseraller. Elles étaient assez fréquentes, et, presque toujours, dans les dernières années, mon nom était au programme.

À titre de curiosité, voici la reproduction de l'un d'eux :

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