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CHAPITRE V

S’étourdir, — Je m’abandonne à mon triste sort, — De quoi se com^ posait ma vie, — Je n’ai jamais eu qu'une passion, — Perplexités* — Je m'adresse à ma mère, — Secours inattendu. — Madame de Couradilles* — Une jolie entremetteuse* — Proposition tentante, — Situation tragique* — Suprêmes préparatifs.

’eus assez d’empire sur moi-mêm e pour ne faire aucune récrimination, n’adresser à mon mari aucun reproche.

Quoi que je lui eusse dit, au surplus, je me serais donné une peine inutile; il aurait toujours eu raison.

N’ayant jamais eu d’autre occupation que de

sommaire

satisfaire ses passions, ne se sentant propre absolument à rien d’utile ou, du moins, qui fût assez productif pour couvrir nos dépenses, quand même elles auraient été réduites de moitié, il se laissait aller insouciamment au courant des choses, comptant sur le hasard, sur l’imprévu, qui, selon lui, joue le principal rôle dans toutes les affaires de ce monde. II paraissait n’avoir qu’une seule règle de conduite : s’étourdir !

C’était, en vérité, un bien singulier homme. Il riavait pas un grain de méchanceté. Sa candeur, quoiqu’il fût constamment dans le vice et dans le faux, était celle d’un enfant à la mamelle. Il était homme du monde, il avait de l’expérience, on ne pouvait le soupçonner de sottise, ni même de banalité. Et, uniquement parce que, jusqu’alors, il avait été habitué à représenter, à vivre d’une certaine manière, à fréquenter intimement des gens qui, étant riches, pouvaient impunément et plus légitimement que lui faire figure, il n’entrait pas dans sa pensée que, étant marié, il y avait pour lui une certaine opportunité à changer de système et de régime de conduite, et que, avant de condamner sa femme à cette existence d’expédients qu’il avait pu impunément mener depuis sa sortie du collège, il aurait été au moins équitable de la consulter. Ce qu’il y eut de plus affreux pour moi, dans tout cela, ce qui devait avoir les plus terribles conséquences pour mon avenir, c’est que le

voyant si calme dans les dettes, si peu craintif du lendemain, si confiant dans son étoile, si convaincu de sa propre infaillibilité, il m’amena insensiblement, et sans me sermonner, à sentir comme il le faisait lui-même. Me voilà donc, à vingt ans, acceptant cette vie de la bohème dorée du grand monde, ne luttant pas, autant par paresse native que par impossibilité de lutter, me laissant doucement aller au fil de l’eau, comme une noyée, ne me cloutant même pas alors que, étant femme, jeune, belle, adulée, courtisée, j’avais une ressource extrême pour me tirer d’affaire, ressource que mon mari n’avait pas, lui, et qui ne pouvait être le sujet d’aucune discussion entre nous.

Ce fut précisément au moment de mes plus grands succès que je fis la découverte de notre ruine totale, irrémédiable.

Elle me cassa bras et jambes. Mais, stimulée par mon mari et entraînée par l’habitude, je n’eus même pas la pensée de modifier la plus petite chose de mon train de vie. Mêmes occupations, mêmes dépenses. Un jour, cependant, nous examinâmes, à tête reposée, s’il n’y avait pas moyen de retrancher quelques petites choses dans le train ordinaire de notre existence. Nous ne trouvâmes rien, absolument .rien. Toutes les dépenses que nous faisions étaient utiles, indispensables. Je proposai de sacrifier mes nippes; mon mari émit

en tremblant l’idée de supprimer les voitures et

les chevaux, mais nous n’y consentîmes ni l’un ni l’autre.

La chose nous paraissait trop ridicule. Et d’ailleurs, qu aurait dit le monde si, après quelque temps de mariage, il m’avait vue aller à pied?

Nous continuâmes donc à vivre comme par le passé. A cela près que je n’avais pas cent sous dans ma bourse et dépensais, à moi toute seule, cent mille francs par an pour ma toilette; mon existence ressemblait, de tous points, à celle que mènent toutes les femmes.

! istence, jene cherche ni excuse ni explication même. Je mécontente de la constater.

Passer toutes ses journées hors de chez soi, à courir en voiture de magasin en magasin pour choisir des étoffes, puis envoyer des robes chez sa couturière, de là promener en public les toilettes et les coiffures de son invention il n’y

a besoin, pour cela, ni d’un bien grand mérite, ni d un bien grand cœur. Ce n’est pas mal en soi. Ce n est peut-être pas non plus très bien. Il est certain qu’on pourrait faire autre chose. Mais on

est femme, jeune, belle. Et c’est amusant! c’est amusant !

Voilà tout.

Variante, ligne 10, au Heu de cent ; lire : cinquante.

ligne 17, au lieu de envoyer; lire : essayer.

Je n’en peux pas dire davantage.

Dût-on m’en faire un crime, j’avancerai courageusement que je n’ai jamais eu qu’une seule véritable passion, celle de la toilette. Je ne sais pas si toutes les femmes sont comme moi, et je m’en inquiète peu. Mais encore aujourd’hui, où je suis arrivée à l’âge de la maturité dans la réflexion, à la seule pensée d’une mode nouvelle, et qui me siérait, je me sens sur le point de devenir folle.

Ma passion, depuis bien longtemps, était devenue une sérieuse occupation. J’avais pris pour habitude de composer mes toilettes moimême, me confiant à mon bon goût et à mon esprit inventif.

Un mannequin de ma taille étant placé devant moi, je disposais sur lui, avec des épingles, les étoffes que j’avais achetées pour en faire des robes. Je trouvais ainsi souvent des motifs d’une élégance ravissante. Mon mari s’en allait disant partout que je jouais à îa poupée, mais cela m’était bien égal.

Je composais aussi des coiffures et mes chapeaux sur une tête à perruque. Mais cela, malheureusement, ne me faisait faire aucune économie» Au contraire.

Tel était mon genre de vie enivrant et absor-

Variante, ligne i, au lieu de peux; lire : veux.

d’une CO CO dette

bant, quand notre situation pécuniaire descendit encore d’un cran.

Plus d’argent à la maison 1 Les avances que le chef avait faites pour la bouche s’élevaient à deux mille francs ; le piqueur en avait avancé douze cents pour payer le grainetier ; depuis six mois, les gages d’aucun de nos gens n’avaient été payés ; on clabaudait chez le portier et à l’office ; les mémoires des fournisseurs nous arrivaient

dru comme grêle, avec des lettres insolentes,

presque menaçantes.

Déjà même on avait remis à mon mari des papiers timbrés. Le malheureux, ne sachant littéralement plus où donner de la tête, jouait le jour

à la Bourse, le soir au cffib, pour essayer de se refaire.

Mais, hélas ! il perdait, il ne payait pas, et l’avalanche des dettes grossissait.

Il n’osait pas chercher à emprunter, dans la crainte de démasquer notre affreuse situation. D’ailleurs, lui aurait-on prêté ? Notre ciel était gros d’orages. Nous faisions les plus grands efforts pour tenir bon le plus longtemps possible. Mon mari maigrissait, changeait à vue d’œil.

Parfois, je surprenais des larmes dans ses yeux. Il nous paraissait extrêmement important que

Variante, ligne 5, au lieu de deux mille; lire : douze mille.

le monde ne soupçonnât pas notre position, Personne ne pouvait nous sauver ; l’animosité déchaînée pouvait aggraver nos désastres en les ébruitant. C’était ainsi, du moins, que nous pensions.

Us s’ébruitèrent. Il y avait trop de gens qui pensaient avoir intérêt à savoir exactement où nous en étions, pour garder toujours le silence. Nous faisions bonne contenance, mon mari et moi; mais déjà, dans le monde, parmi les hommes qui me faisaient la cour, il y en avait quelques-uns qui devenaient plus explicites.

Évidemment, selon l’expression de mon mari, « les chacals avaient flairé notre ruine. »

— Toutes les richesses de l’univers, s; je les possédais, me disait l’un, je les donnerais volontiers pour être distingué de vous.

Celui-là était vingt fois millionnaire, et, en parlant ainsi, ne s’aventurait pas beaucoup.

Un autre, plus familier ou plus grossier, me sermonnait ainsi :

— Soyez donc plus gentille. On sait que vous êtes gênée. On serait trop heureux de se mettre en quatre pour vous.

Un autre encore, mieux élevé ou plus discret, se contentait de me serrer la main en soupirant, et me disait :

— Si jamais il vous arrivait d’être obligée de recourir aux services d’autrui, c’est à moi que

d’une cocodftte

vous vous adresseriez, n’est-ce pas ? je serais si heureux de vous venir en aide !

Je répétais tous ces propos à mon mari.

Il en riait aux larmes, malgré ses préoccupations et sa tristesse. Je ne sais pas ce qu’il pensait de moi, mais il me dit :

— Ma chère, ne prends pas ces paroles au sérieux. Ces farceurs seraient enchantés de devenir tes amants, mais ils ne donneraient pas six sous pour cela, Je les connais. Ce sont des pingres.

Quelques secondes plus tard, sous forme de réflexion, il ajouta :

— Ce n’est point ainsi qu’on s’y prend quand on a envie d’une femme.

Il n avait pas un grain de jalousie, et, quoique tout le long du jour il m’entendît m’écrier : « Qu’allons-nous devenir, grand Dieu ! » il ne modifiait rien dans sa manière d’être. Il caressait sa manie érotique avec autant de soin que, moi, je cultivais celle de la toilette. Quelquefois, en plein jour et à propos de rien, il m’invitait à me déchausser, et me disait :

— Donne-moi ton joli pied à baiser. Et puis, sans même prendre la peine de tirer le verrou, lorsque nous étions seuls dans mon boudoir ou dans mon cabinet de toilette, sans dire gare, il me prenait sur ses genoux, me troussait comme une servante ; et puis, moitié de gré, moitié de force, il tirait de moi tout ce qu’il voulait, en

riant aux éclats et jurant ses grands dieux que j’étais « la plus ravissante des femmes. )>

Moi, je le rappelais constamment à la réalité de notre situation. Il enrageait. Cela gâtait ses plaisirs.

Jamais un mot de ce qu’il comptait faire pour nous tirer d’embarras.

De ;oin en loin, il disait que ses oncles finiraient par mourir et que, alors, selon toute probabilité, nous serions riches. L’un de ses oncles avait soixante ans, l’autre soixante-trois, et ce dernier avait deux enfants naturels. Ils se portaient tous deux fort bien. Leur héritage me semblait terriblement problématique.

Voyant que mon mari n’était bon à rien, je me mettais la tête à l'envers pour chercher le moyen de nous tirer d’embarras, mais je ne trouvais absolument rien de praticable.... M’adresser à mon père ? Je n’aurais réussi qu’à faire à cet excellent homme une peine inutile. Il lui restait encore cinq enfants à doter, dont deux filles, et ü n’aurait pu me donner un liard.

Je pensai un instant à S’adresser à mon cousin Alfred. Je ne l’avais pas revu depuis le jour de mon mariage, où il faisait piteuse mine. Sans faire alors la moindre allusion au passé, il m’avait dit, tout simplement, que je pourrais toujours compter sur son amitié.

Mais il vivait avec sa mère et n’avait pas un

d’une cocodette

soude fortune, A quoi bon alors îe mettre au courant d’une situation dont je n’avais pas lieu d’être ffère ? Un instant, je pensai à aller demander conseil à ma mère. Elle était très experte en toutes sortes de choses, on ne pouvait pas le nier, et fort capable d’indiquer une bonne règle de conduite. Mais depuis F aventure de Gobert, elle avait toujours eu l’air gênée devant moi, et je craignais d’être mal reçue. Cependant, je me décidai à aller la trouver, par acquit de conscience, très embarrassée de savoir ce que je lui dirais, ne pouvant prendre sur mon amour-propre de lui tout dire, mais seulement ce qui avait rapport aux affaires d’argent, et appréhendant fort de la voir accueillir ma triste confession par une joie secrète.

Je trouvai ma mère charmante, comme toujours. Elle portait une délicieuse robe de soie lilas qui lui seyait à ravir. J’en étais jalouse.

Elle se leva gracieusement, et m’embrassa dès qu’elle m’aperçut, me gronda doucement sur la rareté de mes visites, et enfin m’écouta parler.

Je lui dis simplement que mon mari était beaucoup moins riche qu’il ne l’avait dit en m’épousant, que le chiffre de nos dettes augmentait

Variante, ligne 1, au lieu de pas un sou ; lire : que peu.

Variante, ligne 21, apres visites ; lire : me fit quelques observations sur la nuance de la jupe que je portais ce jour-là.

chaque jour, que nous étions gêræs, et que, sachant combien elle était de bon conseil, et comme elle m’aimait, j’étais venue la consulter, lui demander quel parti je devais prendre.

Ma mère accueillit ma confession par un véritable cri du cceur et de la nature :

— C’est amusant pour moi ! s’écria-t-elle en sautant de son siège et choquant ses deux mains l’une contre l’autre. Avec le caractère que je te connais, tu ne sauras jamais garder pour toi le secret de votre gêne ; tout Paris le saura demain ; on dira que je t’ai mal mariée, que je n’avais pas pris assez d’informations sur mon futur gendre. Ah ! c’est bien amusant pour moi I

Cette sortie fut tout ce qu’il me fut possible de tirer du modèle des mères. Elle n’avait vu dans la ruine de ses enfants qu’un inconvénient pour elle. Peut-être voulait-elle que je la plaignisse 1

« Tu n’as que ce que tu as mérité, me disais-je en rentrant chez moi. Quel besoin avais-tu de lui raconter tes chagrins ? Pouvais-tu ignorer de quelle manière elle les accueillerait ? »

Je me sentais découragée par l’école que je venais de faire, je me voyais si isolée, si abandonnée, que je passai le reste de la journée à examiner sérieusement avec moi-même si je

Variante, ligne 11, au lieu de saura; lire : connaîtra.

d'une cocodette

ne ferais pas bien de me consacrer au théâtre.

je me voyais déjà devenue subitement l'une des reines du chant, ayant fait de brillants débuts à l’Opéra, gagnant des millions avec mes roulades. Mon mari, qui entra chez moi comme je m’amusais à ces beaux rêves, m’ayant demandé à quoi je pensais, je le lui dis tout naïvement. Mais, d’un seul mot, il fit tomber mon enthousiasme.

— Ton intention est bonne, me dit-il, mais elle est irréalisable. On t’applaudit dans les salons, on te sifflerait au théâtre, je regrette de t’enlever tes illusions, mais tu n’as qu’un talent de société.

Le lendemain matin, comme j’étais encore sous la double influence des sèches paroles de ma

mère et de mon mari, il m’arriva une aventure qui devait bientôt bouleverser toute ma vie.

Il était encore de bonne heure, et j’étais dans mon cabinet de toilette, occupée à me coiffer ; mon mari venait de sortir pour tâcher d’apaiser un créancier qui se montrait de méchante humeur; ma femme de chambre vint me dire qu’une blanchisseuse de dentelles, dont elle me remit la carte, demandait à me parler. Quoique je n’eusse pas invité cette femme à venir chez moi, son nom

Variante, ligne 1, après théâtre; lire : J'avais de la voix, du talent.

m’étant connu — elle avait pour clientes quelquesunes de mes amies les plus intimes, — je permis qu’on la fît entrer.

C’était une petite femme à l’air distingué, blanche et rose, toute mignonne, gentiment potelée, aux yeux d’un bleu profond, aux cheveux d’un très joli blond doré. Elle me parut avoir une quarantaine d’années, sa mise fort élégante annonçait du goût et elle se présentait avec aisance. On aurait pu la prendre pour une femme du monde. Elle portait à la main un petit carton, et, en entrant, elle me dit qu’elle m’était adressée par une femme de ma société, quelle me nomma.

Je la priai de s’asseoir et renvoyai ma domestique. Quand nous fûmes seules, ellese rapprocha de moi, souleva son voile, et me dit fort tranquillement en me regardant entre les deux yeux :

— Je vous demande pardon, madame la marquise, de m’être servie d’un subterfuge pour m’introduire auprès de vous. Je ne suis pas blanchisseuse de dentelles. Je me nomme la baronne de Couradilles. J’espère que mon nom ne vous est point inconnu. Personne ne m’a envoyée auprès de vous. J’appris, par hasard, que vous êtes dans de grands embarras d’argent, et je viens essayer de vous en tirer.

Le nom de cette femme m’était, en effet, connu et même très connu. Quelques personnes de nos amies en avaient plusieurs fois parlé devant moi

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comme d une femme séparée de son mari depuis longtemps, menant la vie des filles entretenues et ne recevant que des hommes. « Personne ne la salue plus, disait-on ; elle n’est plus reçue nulle part, »

Jetais extrêmement embarrassée. Je voyais que la nouvelle de notre désastre était ébruitée, et il ne me plaisait guère d’en parler.

Cependant, comme madame de Couradilles, tout en m’inspirant assez peu de confiance, affirmait qu’elle pouvait me tirer d’embarras, je réfléchis que je ne courais pas grand risque à la laisser parler, et, d’un gestepoli,je l’invitai à s’expliquer.

- — Les affaires de votre mari ne m’intéressent pas, me dit-elle. On dit qu’il a un million de dettes. C’est à lui de trouver le moyen de les payer. Mais vous, madame, vous pour qui je ressens toute la sympathie dont vous êtes digne, quelle somme vous faudrait-il pour payer vos petites dettes personnelles?

— Qu’appelez-vous dettes personnelles, madame ? lui demandai-je.

— Eh! parbleu, cela se comprend. Je veux parler de ce que vous devez à vos fournisseurs particuliers : couturière, cordonnier, marchande de modes, lingère, bijoutier.

J’étais horriblement perplexe.

— Mon Dieu! il me faudrait une cen-

taine de mille francs, répondis-je.

— C’est gros ! fit-eîle ; bien gros ! mais cela pourrait se trouver.

Quoique je fusse alors terriblement préoccupée par les ouvertures que venait de me faire madame de Couradilles, je ne pus m’empêcher de l’observer. Elle avait éveillé ma curiosité. En toute chose, dans toute sa personne, elle paraissait être absolument le contraire de moi-même : je suis très grande, elle était petite; j’ai les cheveux très noirs, les siens étaient du plus délicieux blond doré; elle avait de beaux yeux d’un bleu très foncé, une bouche fraîche, de belles dents, un teint éblouissant de douceur et de clarté. C’était enfin un charmant spécimen de petite femme blonde.

Tout me sembla mignon en elle: les pieds, les mains, la taille, les seins ; tout était soigné dans sa mise: le linge, la chaussure, les gants. Plus je l’étudiais, plus sa personne me plaisait. Son ton seul me choquait un peu. Je la trouvais trop familière. Pour tout dire en un mot, si je ne craignais pas de me servir d’une expression un peu triviale, je dirais qu’elle était, avant tout, « ragoûtante. »

Elle parut embarrassée de se voir ainsi obser-

Variante, ligne 2, après trouver; lire : Puis elle se mit à réfléchir.

Variante, ligne 16, au lieu de mignon; lire : charmant. — ligne, 21, au lieu de dire; lire ; exprimer.

d’une CO C ODETTE

vée. Cependant, elle reprit vite possession d’eliemême, et me regarda bien en face, semblant attendre une réponse à l’objection qu’elle m’avait faite.

— Je ne désire point emprunter, lui dis-je. Il faut rendre, tôt ou tard, quand on emprunte, et je ne saurais prendre d’engagements pour l’avenir,

— Qui parle de vous prêter ? fit-elle avec un

cri d’humeur. Il s’agit simplement de vous .

obliger.

— Qui consentirait à m’obliger en cette circonstance?

— • Ce ne serait pas moi, pour sûr; malgré le vif désir que j’en aurais, mes moyens ne me ;e

permettraient pas. Mais ce pourrait être

un ami,

— Hélas! madame, je n’ai pas d’amis.

— Oh! que si.

— Qui donc ?

— Cherchez.

— J’ai beau faire, je ne trouve pas.

— C’est que vous cherchez mal.

— Mais non. Je fais tout mon possible.

— je ne suis malheureusement pas autorisée à vous dire le nom de la personne, reprit-elle. Il m’est même formellement interdit de vous le faire soupçonner

— Vous pouvez bien, au moins, me dire si

cette personne est un homme ou une femme.

— VoÜà une question! C’est un homme, pardieu !

— Quel intérêt peut-il avoir à me donner cent mille francs pour payer mes dettes ?

— D’abord, il n’est pas dit qu’il vous les donne. Cent mille francs, c’est excessif! cela ne se sera jamais vu jusqu’ici. Mais supposons que tout se passe au gré de vos désirs : je pense que ce monsieur, en vous rendant un si grand service, tient à gagner votre affection.

— Bon, je conçois. Mais que me demanderat-il en échange d’une pareille somme?

— - Cela se comprend suffisamment,

— Mais non.

— Eh bien! il ne vous demandera rien du tout. Mais je pense qu’il sera heureux s’il vous voit lui montrer quelque reconnaissance.

— Et comment voulez-vous que je m’y prenne pour prouver ma reconnaissance, à l’occasion d’un pareil service ?

— Cela se demande-t-il ?

— Vous le voyez bien.

— Vous voulez vous moquer de moi, chère marquise. Une femme comme vous, belle, jeune, courtisée, a-t-elle besoin qu’on lui dise comment elle doit et peut récompenser l’ami qui l’aura tirée d’embarras ?

— Oui. J’ai besoin qu’on me le dise.

d’une cocodette

— -Vous êtes vraiment embarrassante. Moi, à votre âge, lorsqu’un monsieur m’avait rendu quelque service analogue......

— Eh bien, achevez donc. Que faisiez-vous ?

Madame de Couradilles était quelquefois d’un

cynisme qui n’avait rien de féminin.

— Je le faisais prier de venir me voir, un tel jour, à telle heure, répondit-elle, et je m’arrangeais de façon à ce qu’il me surprît en chemise.

Je me sentais mourir de honte.

— Comme vous dites cela, madame !

— Puisqu’il faut mettre les points sur les L

L’impudence de cette femme me révoltait.

— Et vous dites, repris-je, que cet homme est un de mes amis, un homme que je connais, de ma société ?

— Oui.

— Un homme que je reçois chez moi, peutêtre?

— Je n’en sais rien.

— S’il me connaît, comment se fait-il qu’il ait été vous chercher pour vous charger de cette commission? Que ne s’est-il expliqué lui-même ?

— Quand vous aurez plus d’expérience, belle marquise, vous saurez que les affaires de « haute galanterie » doivent toujours se passer comme

Variante, ligne 9, au lieu de en chemise ; lire : dans un déshabillé des plus engageants.

elles se passent aujourd’hui. Un homme de votre société est amoureux de vous; il apprend, par hasard, que vous êtes dans des embarras d’argent; naturellement, il en profite pour vous faire agréer ses services, par l’entremise d’une personne adroite et discrète, et cela dans l’espoir de se faire aimer.

Trouveriez-vous plus délicat, de meilleur goût, qu’il s’en vînt vous trouver lui-même, et, entre les deux yeux, comme cela, à brûle-pourpoint, vous proposât cent mille francs pour prix de vos faveurs?

— Vous avez une manière de dire les choses !

— C’est la bonne. Et la preuve, c’est que vous me comprenez enfin.

Je l’interrompis aussitôt :

— Dites-moi le nom de cet homme. Je le veux.

Il le faut.

— Impossible. Cela ferait tout manquer,

— Mais je vous dis que je le veux.

— Et moi, je vous répète que c’est impossible. Mais voyons, belle marquise, il est temps de vous décider. Vous ne trouverez pas souvent des occasions pareilles. Cent mille francs, c’est une fortune.

— Eh bien ! madame, je me décide à vous prier de sortir d’ici tout de suite, où je vous fais jeter dehors par mes gens.

d’une coco dette

J’étais exaspérée. Penser que, sans avoir rien fait pour cela, j’étais tombée si bas dans l’estime publique, qu’un homme de mon monde, que j’étais exposée à rencontrer partout, pouvait avoir eu la pensée de m’acheter comme une hile pu* blique, avec l’espoir que je me livrerais à lui, cela me mettait hors de moi. Et cette femme, cette horrible entremetteuse, si jolie, qui m’avait tenue là, pendant une heure, familière, me traitant comme si j 'avais été l’une de ses pareilles !...

Elle s 'était levée, elle était partie.

Mais à peine la porte eût-elle été refermée derrière elle, que la pensée de mes embarras d’argent, si pressants, me revint soudain à l’esprit. Je me dis avec terreur que j’avais été peut-être trop prompte à me laisser dominer par l’indignation et la colère. Et je sentis des larmes me monter au bord des yeux.

Mon mari se fit annoncer chez moi, sur ces entrefaites.

— ■ Parlez-moi franchement, lui dis-je. Cent mille francs vous suffiraient-ils pour sortir d’embarras et payer toutes nos dettes?

Il me répondit d’un ton dégagé :

— Si j’avais cette somme, je pourrais faire face au plus pressé, et j’obtiendrais facilement du temps pour le reste. Mais pourquoi me demandez-vous cela, ma chère? reprit-il.

J’avais froid dans le dos. Cependant, je fus assez forte pour payer d’audace.

— Excusez-moi, lui dis-je. C’était uniquement pour savoir où nous en sommes.

Lorsque mon mari fut parti :

« Comment faire pour revoir cette affreuse femme tout de suite? » me de mandai -je.

Hélas! la Couradilles ne m’avait pas laissé son adresse.

Et voilà que, maintenant, j’avais pris mon parti, j’étais décidée à me vendre.

Je ne parlerai point des angoisses terribles qui

me rendirent malade pendant plusieurs jours.

J’avais la fièvre. Je gardai le lit. L’idée de m’im-

moler me tenait et m’inspirait une sorte de fierté extraordinaire.

Plusjy réfléchissais, plus je passais en revue, dans mon esprit,, tous les détails probables du sacrifice, plus la chose me semblait possible.

La vérité était que mes dettes personnelles s’élevaient à vingt mille francs. Je n’avais dit « cent mille » à la Couradilles que pour être crue, par un singulier amour-propre. Il me semblait que, à l'époque où nous vivons, une femme à la mode ne pouvait pas se contenter d’avoir pour vingt mille francs de dettes, que cela ne paraîtrait probable à personne, et ne serait pas, d’ailleurs, considéré comme de « bon ton. »

Je ne devais qu a ma couturière, laquelle était,

d’une cocodette

naturellement, la meilleure faiseuse de Paris. Or, comme une sorte de liaison familière, et même affectueuse, ne tarde jamais à s’établir entre une femme et l’ouvrière qui l'habille, ma couturière m’adorait, ne cessait de me dire que «je lui faisais le plus grand honneur, que j’étais la meilleure des réclames pour elle, et qu’elle me devait sa fortune. » Bref, je me croyais sûre de n’être jamais-tourmentée de ce côté. Si je trouvais cent mille francs, je pouvais donc les appliquer en entier aux dettes de mon ménage, et, en faisant des économies, cherchant une occupation lucrative pour mon mari, nous pouvions parvenir à nous tirer d’affaire. Oui, mais cet homme !

Ici, je ne puis rien traduire des sentiments qui m’agitaient. Toutes les femmes les comprendront, si elles sont sincères vis-à-vis d’elles-mêmes.

C’était un mélange d’horreur, de répulsion, de craintes vagues, de curiosité.

De curiosité, hélas !

Et comment retrouver madame de Couradilles !

Elle ne s’était pas représentée chez moi ; elle ne m’avait pas écrit. Le jour même où je pus me lever et sortir pour la première fois, comme je tournais le bouton de la porte, chez ma corsetière, une femme qui poussait cette porte de l’autre côté, pour sortir, me heurta involontairement^ mais si fort, que je faillis tomber à la renverse. C’était elle, la Couradilles !

l6o SOUVENIRS

Nous nous reconnûmes en même temps. Elle me barra résolûment le passage, et me dit rapidement :

— Avez-vous réfléchi ? êtes-vous décidée, madame?

— Sans doute, répondis-je... Mais je ne pouvais vous écrire pour vous prier de revenir. Vous ne m’aviez pas laissé votre adresse.

Par cette seule phrase, j'étais déjà vaincue, perdue, livrée, souillée.

— Mon Dieu, que je suis folle ! avait- elle dit.

Puis elle me donna sa carte en ajoutant :

— J’irai vous voir demain matin. Le temps presse. Votre amoureux brûle.

On peut penser si, le lendemain, j’étais impatiente de voir arriver M me de Couradilles. A huit heures, comme je venais de me lever, on m'annonça enfin la « blanchisseuse de dentelles. »

Je donnai Tordre de la faire entrer.

Elle entra.

Dès que nous fûmes seules :

— Donnez-moi les cent mille francs tout de suite ! lui dis-je.

— Comme vous y allez ! répondit-elle. L’autre jour, vous ne paraissiez point assez pressée ; aujourd'hui, vous allez trop vite en besogne. Ce n'est point de cette façon que les choses doivent se passer.

— Et comment donc ?...

D ' U N Ji C OC O D ET T £

— Donnant, donnant.

Quoique sa résolution fût bien prise, je me sentais tout interdite.

— Je suis charmée de vous voir devenue plus raisonnable, reprit madame de Couradilles. Mais il est bon de prendre ses précautions et de ne pas faire de fautes en de telles affaires. Vous ne pourrez sans doute pas recevoir ce monsieur ici ?

— Non, sans doute. Mon mari n'aurait qu’à se méfier, je serais trop facilement surprise.

— Et lui, de son côté, ne peut pas vous recevoirchezlui. Il y vient trop de monde. Vous yseriez indubitablement rencontrée.

— Alors, je ne sais pas...

■ Il faudra donc que l’entrevue ait lieu chez moi, reprit madame de Couradilles. Oh ! ne redoutez rien. Vous serez à l’abri des indiscrets et vous aurez toutes vos aises.

— Mon Dieu, je n’en doute pas. Mais...

— Mais quoi ?

— Je voudrais bien savoir le nom de ce monsieur.

Je vous ai déjà dit que c’était impossible.

J avais hâte d’en finir. Cette conversation me mettait au supplice.

Quel jour donc ? demandai-je.

— * Voulez-vous demain ?

J aimerais mieux après-demain.

— Pourquoi ?

— Demain, je ne serai pas disponible.

— Je comprends. Va pour après-demain. A quelle heure ?

je me mourais. Je dis :

— Deux heures.

— C’est entendu. Vous avez mon adresse.

N’allez pas l’oublier,

— Oh ! non.

— J’espère bien, reprit-elle, que cette affaire n’est pas la dernière que nous ferons ensemble.

— Je vous suis obligée.

• — Tl n’y a pas de quoi.

— A après-demain, donc, à deux heures. Adieu, ma toute belle,

— Ah ! il faut que je vous recommande encore autre chose, fit-elle, en revenant sur ses pas.

— Quoi donc ?

— Soyez en costume de combat.

— Que voulez-vous dire ?

— Est-elle innocente ! pour une marquise !

J’entends qu’il faut que vous mettiez un costume galant, et surtout pas gênant. Quelque redingote

de chambre, ouverte par devant. Et puis...

Variante, ligne î, au lieu de disponible; lire : libre. — Lignes 22 à 1. 5 p. suiv. au lieu de quelque

redingote, etc. ; lire :

— Voilà encore que je ne comprends pas.

Elle se pencha vers mon oreille, prononça quelques mots à voix basse, puis elle se sauva sur la pointe despieds.

d’une cocodette

— Quoi donc encore ?

— Surtout, pas de pantalons.

— Très bien !

— Ni de corset.

— Parfait !

Il était temps qu’elle partît. Je suffoquais.

Je n’avais retardé le rendez-vous de vingtquatre heures que dans le but de me donner le temps de réfléchir. Je n’étais déjà plus décidée du tout. Mais c’était inutile. La résolution me revint

avec la réflexion. Je me jurai à moi-même de me sacrifier. Je me sentais en de telles dispositions, que je crois que je serais morte si quelque événement imprévu m’avait forcée de manquer de

parole.

Je passai tout le temps qui me séparait du rendez-vous à m’étourdir. Je fuyaismapensée.Un homme qui a résolu de se suicider doit se trouver dans une situation morale à peu près semblable à la mienne. J’avais alors déjà lu bien des romans, assisté à la représentation de bien des drames. Jamais je n’avais rencontré nulle part, jamais jen aurais cru qu’il pût exister une position plus réellement tragique que celle où je me trouvais, Moi, femme honnêtement élevée, de famille honorable, appartenant au monde, à la meilleure

société, comme une fille publique, j’allais me vendre... Ce n’était pas pour moi queje consentais a subir cette dégradation; c’était pour mon mari,

dont le désespoir paraissait véritable et me remplissait de chagrin.

Quel abîme est-ce donc que le cœur des femmes... j’allais faire cela pour mon mari, pour mon mari seul,... et je n’aimais pas ce mari !

Ce n’est point impunément qu’on est femme.

Même dans les plus grands malheurs, dans les plus grandes hontes, on n’oublie rien de ce qu’on doit à sa réputation d’élégance et de beauté. Ce malheureux, quiétait venu si étourdiment se jeter dans mes filets, je ne voulais pas mécontenter de l’éblouir ; il me fallait le fasciner, l’épouvanter de son bonheur. Quand le jour que j’avais indiqué pour le rendez-vous se leva, je me trouvai la tête froide et lucide, mais je n’avais pas le cœur calme. La moindre de mes actions fut mûrement méditée. En sortant de mon bain, j’allai me placer complètement nue devant ma psyché, pour m’examiner. « Cent mille francs, me disais-je, ce n’est vraiment pas trop payé. » Jamais je ne m’étais trouvée plus parfaitement belle. Cependant, autour des seins, que j’ai toujours eus fort petits, quelques-unes des petites veines bleues qui me semblaient placées là tout exprès pour faire valoir la blancheur satinée de ma peau, ne me

Variante, ligne 18, après mon bain; lire : à peine essuyée.

d’une CO CO dette

parurent pas, ce jour-là, assez apparentes. Et me voilà avec un pinceau délicatement imbibé d’indigo, occupée à refaire ces jolies petites veines. Tous les menus détails de ma toilette furent l'objet des soins les plus minutieux. Je me chaussai de bas de fil d'Ecosse brodés à jour, qui laissaient transparaître la nuance rosée de la peau, et de souliers découverts, à talons hauts, en chevreau mordoré. Mon mari, qui s’y connaissait, trouvait

cette manière de me chausser « irrésistible ». Je n’ai pas besoin de dire que mon linge fut choisi dans tout ce que j’avais de plus fin et de plus beau. « Il en aura pour son argent ! » me disaisje en passant mes jupons garnis de dentelles. Je suis honteuse de ces détails. Pour les esprits superficiels, ils sembleraient indiquer une insouciance vicieuse. Il n’y avait cependant chez moi que le désespoir d’une femme froidement décidée à s’immoler, joint à ce sentiment de coquetterie qui ne peut nous abandonner dans aucune des pins poignantes et des plus douloureuses circonstances de la vie, même, dit-on, à notre lit de mort. Quand je fus habillée, au moment de partir, je me trouvai, sur le palier de mon appartement, nez à nez avec mon mari.

Variante, ligne î 3» au lieu de 11 en aura pour son argent ; lire : Voilà un homme qui n'est pas à plaindre !

Je craignais qu’il ne se doutâtde quelque chose, et je devins toute tremblante.

— Quel mortel aimé des dieux vas-tu voir? me demanda-t-il. Je ne t’ai jamais vue si belle, même le jour de ton mariage.

— Je vais chez ma tante Aurore, lui répondis-

je.

Je sortis à pied. Je pris une voiture de place dans la rue, et je me fis conduire à l’adresse indiquée.

,e baron de C 3 **. — J’ai de la clianee. - Terrible Epreuve. - Inconvénients d’avoir de trop jolis pieds. - Je ne suis point assez aimable, — Ruses de femme. — Coup de théâtre- J aime mon

mari.

îADAMEdeCoiiradillesmereçut, m mtro„ i duisit dans une chambre à coucher très élégante et très confortable, qu’elle me dit être la sienne. On était au printemps. Il y avaitdes fleurs dans tous les coins.

Variante, au sommaire, après théâtre ; lire : j’y succombe.

Nous avions à peine commencé à causer, que j’entendis frapper à la porte.

Elle dit :

— Entrez.

Un homme entra. Je le connaissais, en effet.

Ce n’était autre que le banquier de mon mari, le baron de C**\

Jamais il n’était venu chez moi. Je le rencontrais souvent dans le monde, où il me faisait la cour la plus assidue, comme tant d'autres. C était un homme d’une cinquantaine d’années environ, déjà tout blanc, mais encore vert ; conservé de visage et parfait de manières. En somme, un homme du monde.

J’avais de la chance.

La situation était terrîb ement embarrassante pour moi comme pour lui. Madame de Couradilles avait pris le parti de s’esquiver. Nous étions là, debout et rougissant, sans prononcer une parole. Le baron en sortit à son honneur.

— Belle Madame, me dit-il, je savais depuis longtemps que les affaires de votre mari étaient embarrassées, mais j’ignorais que vous étiez tourmentée par vos petites dettes personnelles. Je suis le plus heureux des hommes que vous daigniez agréer mes services.

En 1 écoutant, je me disais que j’aurais pu

Variante, ligne q, apres monde ; lire : un gentleman.

d’une cocodette 169

avoir affaire à un homme grossier, sans délicatesse et sans formes.

J’étais presque tentée de bénir mon étoile. Cependant, j’étais interdite et je ne savais quoi répondre.

Il me mit dans les mains une sorte d’écrin ou de portefeuille en peau de chagrin.

— Voilà les cent mille francs dont vous avez besoin, dit-il.

Puis, sans me demander la permission, il me baisa galamment la main. J’espérais en être quitte pour la peur. Mais je connaissais bien peu les hommes. Le banquier ne m’eût pas plutôt payée, qu’il courut après son argent.

Je me trouvais debout devant lui, les mains pendantes. Il me fit asseoir sur un fauteuil, s’assît auprès de moi, puis il me débita des madrigaux, absolument comme si nous avions été dans un salon. Je me disais :

« Cela se passe mieux que je ne croyais. Si tout pouvait se passer en conversations! »

Je ne connaissais pas le baron. Mon père, s’il avait pu l’étudier, aurait dit qu’il « était une

variété de l’espèce dont mon mari représentait le type. »

Cependant, mon acquéreur était aussi embarrassé que moi. Il ne savait évidemment quelle

Variante, ligne 26, au lieu de embarrassé; lire : troublé.

manière employer pour prendre possession de la femme qvt il avait achetée et payée* Sa position d homme du monde, connu de moi, amoureux ouvertement de moi, le gênait. Il ne se trouvait

plus sur le même terrain, il glissait à toute minute.

Me serrer les mains, les baiser, soupirer, lever les yeux au ciel, c’était tout ce qu’il avait l’idée de faire. Pour mon malheur, mon pied, mon « adorable pied », aurait dit mon mari, si finement chaussé, dépassait le bord de ma robe. Il s’en aperçut tout à coup. Se baisser, le saisir, me demander assea lestement la permission de le baiser, furent, pour lui, l’affaire d’une seconde.

Puis, sans attendre ma permission, il se mit à me déchausser. Il avait enlevé mon soulier. Je ne pus m’empêcher de pâlir en sentant ses deux

Variante, ligne 9, au lieu de Pour mon malheur, etc .

lire ;

Le hasard fit que, ce jour-là, je portais des manches de tulle transparentes qui laissaient voir mes bras dans toute leur longueur. Et j’avais, disait mon mari, « les bras qui manquent à la Vénus de Milo. » Je sentis tout à coup les mains du baron sur mes bras. Il avait l'impudence de les baiser, absolument comme si je lui avais permis de le faire. J eus assez de puissance sur moi pour ne pas m’en fâcher. C’est ainsi que le premier pas, le plus difficile, fut fait entre nous, et, à partir de ce moment, le baron devint plus pressant.

ttl

d’une cocodette 17 1

mains remonter le long de ma jambe pour enlever ma jarretière*

Quand la jarretière fut tombés, il se mit à tirer le bas qui résistait un peu, ayant été imprimé sur mon pied, avec sa broderie, par la pression du soulier. Enfin, le bas fut enlevé . Alors, il se jeta sur mon pied nu et le baisa à plusieurs reprises, avec une avidité qui me faisait peur. On aurait presque dit qu’il voulait le manger. C’est ainsi que le premier pas, le plus difficile, fut fait entre nous, et, à partir de ce moment, le baron devint plus pressant. Il voulut remettre mon bas.

C’était pour caresser de nouveau mes jambes.

Je ne puis rendre l’impression désagréable, presque répugnante que me faisait éprouver la main de cet homme, glissant sous mes jupes.

J’ai toujours été chatouilleuse.

Cette fois, au lieu de le dissimuler, je le laissai voir, et trop bien voir.

— Laissez! disais-je à chaque instant, je n’aime pas qu’on me chatouille.

Et, comme sa tête se trouvait tout près de moi, sur mes genoux, en me débattant, je lui mis involontairement mon coude dans l’œil.

— En vérité, dit-il d’un air piteux, je n’ai pas de chance. Je vous adore. Je viens ici comptant que vous allez consentir à vous donner à moi, et je découvre que vous me détestez.

— Hélas ! je ne vous déteste pas, répondis-je

en pleurant. Mais* par pitié, mettez-vous un moment à ma place. Existe-t-il jamais une situation plus pénible que la mienne! Moi, femme mariée, jusqu’ici, je puis le dire avec orgueil, honnête femme, je me suis vendue à vous, dans le seul but de payer des créanciers impitoyables. Vous savez bien que je ne vous aime pas, que je ne peux pas vous aimer. L’affection peut-elle être l’objet d’un marché ?

Codant que je cherchais instinctivement à l’entraîner sur le terrain de ma situation, où j’avais tous les avantages, le baron ne perdait pas la tête et ses mains continuaient à me tracasser. J’en revins donc à ma première feinte, qui était d’affecter de ne pouvoir me tenir en place, de m agiter et de me révolter au plus léger attouchement,

— J’ai fait une déplorable affaire, reprenait le

baron, à tous les points de vue. Si j’avais été

plus adroit, vous vous seriez donnée à moi depuis longtemps et cela ne m’aurait pas coûté cent mille francs.

Variante, ligne 5, après vous ; lire : sans même savoir que c'était vous.

Variante, ligne n, au lieu de de ma situation; lire : du sentiment.

Variante, ligne 20, au lieu de et cela ne m'aurait pas coûté cent mille francs ; lire : et le plus gentiment du monde.

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d’une coco dette

Le banquier reparaissait sous l’homme de bon ton.

— Vous vous trompez, lui dis-je en repoussant ses mains. La vérité, c'est que vous n’avez pas su agir avec délicatesse. Il fallait me rendre service, puisque vous étiez décidé à le faire; mais vous auriez pu ne pas me presser si brutalement. Vous auriez été plus heureux si vous m’aviez laissée vous prouver ma reconnaissance à ma

manière et à mon heure,

— En est-il donc ainsi ? s’écria-t-il. Eh bien î je ne vous tourmente plus. Vous êtes libre. Faites ce que votre reconnaissance vous conseillera,

— Elle me commande de me livrer ! lui dis-je avec force. Et voyez, je me livre. En cet instant, j’avais véritablement la tête perdue. Cet homme, depuis que ses mains avaient touché mon corps, m’inspirait une répulsion insurmontable. Et j’étais renversée sous lui, dans ses bras, à demi nue, cette fois, grâce à sa présence d’esprit et à son adresse,

Je pensais mourir.

Mais alors, Dieu tout*puissant! au moment où mon maître, après une courte lutte nouvelle, croyait toucher au bonheur, où il y touchait en effet, et où, moi, en fermant les yeux, écrasée,

Variante, ligne 22, au heu de Je pensais; lire : Je me sentais.

passive, j’appelais la mort qui ne venait pas, la nature qui, elle aussi, a sa morale et ses idées, aurait dit mon père, vint inopinément à mon secours et m’arracher à mon triste sort par le coup le plus imprévu. Soudain, paralysé sans doute par 1 effet des trop vifs désirs qu’il ressentait, le baron se lediessa, puis se remit auprès de moi, inerte et pâle. De grosses gouttes de sueur perlaient sui son front, et son désordre égalait le mien. Quelle situation pour lui, pour moi ! Nul de nous n avait pu prévoir une telle mésaventure. Mon tyran en pleurait. Mais quelque étonnement, quelque humiliation que je ressentisse, il aurait fallu que je ne fusse pas femme, pour n’en point

tirer avantage. Je me levai et me rajustai d’un aîr piqué.

Puis, soudain, je gagnai la partieparuncoup de maître, en lui rendantson portefeuille et lui disant!

— ■ Maintenant, nous sommes quittes.

Le baron était fin. Il ne se laissa pas anéantir sans riposter.

Madame, me dit-il en se levant, d’un ton glacé, si vous ne reprenez pas ce portefeuille, je vous en donne ma parole d’honneur, ce soir, je me brûle la cervelle.

— Et moi, repris-je avec une présence d’esprit qui m’étonna, si vous n’êtes pas mon amant de suite, je vous soufflette avec vos billets de banque.

— Mais je ne le peux pas ! hurlait le malheu-

d’une cocodette

reux en trépignant, ou, du moins, je ne le peux plus, maintenant. Je suis ensorcelé. Je ne sais pas ce qui m’arrive.

Il avait l’air si malheureux que, malgré moi, je commençais à avoir pitié de lui.

— Je vous en prie, ajouta-t-il soudain, mettezmoi en état de vous posséder à l'instant meme, je vous donnerai cent mille francs de plus.

La scène qui, d’abord, avait été grotesque, touchait au tragique. Je pensai que, pour triompher, je n’avais autre chose à faire que de succomber. La parole donnée, l’argent reçu, rendu, repris, m’en faisaient un devoir, une nécessité.

Je succombai donc, avec grâce,, même avec bonne grâce. Le baron fut heureux. Il me le dit, du moins.

II est certain qu'il avait retrouvé la vigueur. Cependant, je ne lui avais épargné ni mes gaucheries calculées, ni même mes ruses.

Il y a des personnes qui ne se confessent que dans l’unique but de se disculper. Quelques-unes cependant, les confessions de J. -J. Rousseau sont là pour le prouver, semblent prendre un certain plaisir à s’accuser et se condamner. Je ne dois être rangée ni parmi les unes, ni parmi les autres. Je rédige ces mémoires uniquement pour me donner la satisfaction de m’examiner ; Qu’y a-t-il

Variante, ligne 19, au lieu de ruse; lire ; larmes.

de plus intéressant au monde, pour un individu quelconque, que sa personne même ? J’éprouve une satisfaction véritable, presque enfantine, à retracer ici, dans leurs détails les plus infimes et les plus intimes, toutes les aventures qui me sont arrivées. Je ne recherche pas si, et dans quelle proportion, la dernière que je viens de raconter est à ma honte. Je n’en tire ni conclusion, ni conséquence. Je suis certaine que, dans les vingt dernières années surtout, les nécessités du luxe aidant, elle a dû arriver, à quelques variantes près, à bien d’autres femmes. Le monde en a eu vent, 011 en a glosé. Maisaucun écrivain, que je sache, n'en a décrit les péripéties dans leur réalité poignante et terrible, Ce fait inouï, jusqu’ici, était absolument inédit. Pas plus dans cette occasion que dans les précédentes, je ne me suis fait grâce à moi-même. Et je me suis donné la plus grande satisfaction possible pour une femme, j’ai tout dit.

J’avais déjà complètement oublié cette abominable scène lorsque je revis mon mari. Je lui sautai au cou,

— Nous sommes sauvés ! m’écriai-je.

J’éprouvai un instant de véritable bonheur,

— Comment cela ? demanda-t-il.

Je lui donnai les cent mille francs que je tenais de ma tante Aurore. J’ajoutai précipitamment ri

Variante, ligne G, au lieu de recherche; lire : cherche.

— Arrange tes affaires à Paris, faisons des économies. Je te chercherai une place. Nous pouvons être heureux encore,

Il ne répondit rien.

Pendant une minute, je l’aimai.

SOMMAIRE

D’où viennent les cent mille francs. — Matante Aurore. — Un ménage à trois. — Je place mon mari dans la banque. — Comment on écrit l’instoire, — Un caractère comme on en voit trop. — Mon mari est jaloux. — j’aime, pour la première, la seule fois. — Le Chandelier. — Mon mari prend le change — Une nouvelle aventure plus extraordinaire que les précédentes, — Encore un coup de théâtre. — Conclusion.

i mon mari avait pu savoir à quel prix je m’étais procuré ce maudit argent, quel affreux sacrifice je venais de faire pour l’acquérir, il ne m’aurait peut-

etre pas tuée... Peut-être m’aurait-il adorée, Qui sait ?

Variante, au sommaire, après jaloux; lire : le baron n’est plus heureux, — Double Exécution. — Je m'affranchis pour vivre à ma guise.

Variante, ligne 5, au lieu de ne m’aurait peut-être pas tuée; lire : m’aurait peut-être tuée.

II n’y eut entre nous qu’une légère discussion au sujet de ma tante Aurore. Mon mari ne pouvait ignorer que la bonne femme avait très peu de fortune. Il me fallut inventer une petite fable ; raconter que ma tante m’avait donné ses économies, qu’elle avait engagé pour moi ses bijoux au mont-de-piété.

Quoiqu’il ne fût pas sot, mon mari fut bien obligé de croire mon « histoire ». Si les cent mille francs, en effet, ne m’étaient pas venus de ma tante, à qui aurais-je pu les emprunter ? Quand je vis mon mari bien convaincu de la réalité des choses, il me fallut courir chez ma tante Aurore, lui raconter nos embarras d’argent et inventer une autre fable pour expliquer la provenance des cent mille francs que, sans la consulter, je lui avais attribués. Mais ma tante devina tout. Elle m’aimait. Elle pleura, me serra longtemps sur son cœur.

Je disais :

— Ne m’accablez pas. Je suis dans la boue.

— Non. Tu n’es pas dans la boue. Tu ne connais pas, tu n’apprécies pas, comme tu le devrais, la portée de ton sacrifice. Tu es une sainte.

— Hélas ! non. Le chagrin de me voir perdue vous aveugle, ma chère tante. Je ne suis pas, et je n’ai jamais été une sainte. Je suis une femme bien malheureuse. Voilà tout.

Après cela, ma tante me dit que j’avais bien

fait de lui attribuer le prêt de cent mille francs, Elle me promit, de plus, de n’en point parler devant mon mari, afin de le bien confirmer dans sa confiance. Ma tante Aurore, comme la plupart des femmes qui ont beaucoup vu le monde, usé des petites licences de la vie, et mérité pour ellesmêmes l 'indulgence de la société, était très compatissante, très bonne. Elle n’avait jamais besoin qu’on lui expliquât les nuances d’une affaire de sentiment. Elle les comprenait toutes par instinct.

Depuis lors, je revis plusieurs fois madame de Couradilles. Comme elle était connue de mon mari et qu’elle se doutait bien qu’il ne la verrait pas chez moi d’un bon œil, elle ne venait que le matin, à l’heure où elle savait qu’il allait se promener au Bois à cheval, et elle se présentait toujours sous le nom de la « blanchisseuse de dentelles ». Je la recevais sans cérémonie, dans mon cabinet de toilette, et, comme on ne se gêne pas entre femmes, je me coiffais et me vêtissais librement devant elle. Je ne me rappelle point, en ce moment, si j’ai suffisamment parlé du caractère particulier de sa beauté. C’était une petite, mignonne et vraiment très jolie personne, aux yeux pénétrants, aux cheveux d’un blond fauve, admirablement conservée, Quoiqu’elle eût quarante

Variante, ligne 3, au lieu de confirmer ; lire : enfoncer.

d'une cocodette

ans, disait-elle — il est bien possible qu’elle eût deux ou trois années de plus, — on ne lui en aurait pas donné plus de trente. Elle avait beaucoup vu le monde, connaissait l’univers entier, me répétait à satiété <t que j’étais son idéal », avait toujours des histoires plus drôles les unes que les autres à me raconter. Bien qu’elle fût un peu familière et cherchait constamment à « vous gagner à la main », son entrain m’amusait assez, j’avais du plaisir à la voir . Une sorte de liaison occulte finit par s’établir entre elle et moi.

D’une autre part, le baron de C***, enthousiasmé, me disait-il quand il me rencontrait dans le monde, parle souvenir du « bonheur qu’il avait goûté », était devenu peu à peu le commensal de la maison. Comme mon mari l’avait déjà chargé précédemment de quelques affaires, qu’ils étaient tous deux du même Cercle, qu’il m’avait été pré sente dans le monde, ainsi que je l’ai déjà dit, il ne lui fut pas difficile de se faire amener chez moi par une connaissance commune, 11 affecta de se montrer très rond, très bon enfant, de prendre le plus grand intérêt à notre situation, qui lui était connue, ajouta-t-il ouvertement, <c par les on-dit du Cercle et de la Bourse. »

Cela n’était pas du tout maladroit de la part d’un homme qui ambitionnait, me dit-i : à l’oreille

Variante, ligne 6, au lieu de des ; lire : cent.

dans un moment où Ton nous laissa ensemble, « la faveur de devenir mon amant de cœur et de le demeurer toujours. »

A ces ouvertures bienveillantes, mon mari, qui ne se méfiait naturellement de rien du tout, répondit que, grâce à l’obligeance de l’une de mes tantes, il avait pu apaiser nos créanciers les plus récalcitrants et faire prendre patience aux autres.

Là-dessus, le baron lui demanda, toujours amicalement, sur quelles ressources il comptait pour terminer la liquidation de ses dettes.

— Sur l’héritage de mes deux oncles,

— Cela me semble bien problématique.

— En effet.

— Vous feriez peut-être mieux de vous mettre dans les affaires, reprit le baron.

— Je ne demanderais pas mieux. Mais où ?

Comment ? Chez qui ?

— Mon Dieu, chez moi.

L’affaire, étant ainsi entamée, ne fut pas longue à conclure.

Séance tenante, il fut convenu que mon mari entrerait dans la maison de banque du baron de C***, comme son fondé de pouvoirs. Son nom, son titre, ses grandes relations, la connaissance des opérations de Bourse qu’il avait acquise à ses dépens, étaient jugés des titres suffisants, et ses émoluments ou sa rémunération devaient être en

d’une cocodette

raison des services qu’il rendrait à la maison de banque.

Madame de Couradilles fut nécessairement mise au courant, par moi, de cette situation nouvelle.

Elle ne manqua pas de me rappeler, à plusieurs reprises, que c’était à elle que je devais d’avoir fait la connaissance intime du baron. De là à me tirer de temps à autre de petits cadeaux, il n’y avait pas grand chemin à faire.

Elle en tirait également du baron, et de plus gros. Il fallut bien se laisser traire. L’habile femme n’avait-elle pas notre secret ?

Voici, en peu de mots, quelle était la situation : Mon mari passait dans tout Paris pour « avoir fait un gros héritage, gagné des sommes considérables à la Bourse, et placé plusieurs millions chez le baron de C*"*, dont les affaires étaient embarrassées. C’est invariablement ainsi qu’on écrit l’histoire.

On expliquait ainsi leur association, et cela faisait beaucoup rire madame de Couradilles.

Grâce à cette sublime invention, nous pûmes conserver notre train de maison, sans faire d’économies et sans nous réduire. J’avouerai même que, loin de diminuer, nos dépenses, à partir de ce moment, ne firent qu’augmenter. Je redevins,

Variante, ligne 12, au lieu de traire ; lire : faire.

* ■- MH — — - — M - ,

et me maintins la femme la plus élégante de Paris. Je ne crois pas avoir besoin d’ajouter que le baron, selon son aimable expression, continuait à être le te plus heureux des hommes ». Je n’avais pas d’amour pour lui plus que pour mon mari. La vérité est que je n’en avais jamais eu pour personne ; mais nous devions au baron notre position, et je ne croyais pas pouvoir me montrer ingrate.

Le moment me semble arrivé de dire quelques mots du caractère du baron de C***. Il était pour le moins aussi vieux que mon mari. Je me trouvais donc journellement entre deux espèces de satyres dont il me fallait à tout prix satisfaire les exigences. Une pareille situation n’était pas toujours facile, ni toujours amusante. Néanmoins, étant fille de ma mère, je trouvai le moyen de suffire à tout.

Je ne me rappelle pas si j’ai déjà dit que le baron de C"** était excessivement riche. C’était par dizaine de millions que sa fortune pouvait se compter. Ainsi qu’il arrive d’habitude, son avarice, sans être sordide, se trouvait au niveau de ses immenses revenus.

Cependant, il ne comptait point avec ses passions. Et ses passions étaient aussi nombreuses que tyranniques; elles se composaient de tout ce qui peut flatter les sens et la vanité : femmes, chevaux, voitures, objets d’art, luxueux ameuble-

d’une cocodette

ments, et louanges exagérées, sans cesse répétées dans les journaux. Je dois dire, dès à présent, que ce féroce vaniteux, qui avait peine à racheter ses ridicules et ses travers par une certaine éducation et de bonnes manières, n était pas Français, Et le plus curieux de la chose, c’est que nul, parmi ses amis les plus intimes, ne savait bien exactement que était son pays.

Les uns le disaient Hongrois, d’autres Valaque, d'autres Américain, d’autres Russe. Il y en

ji i 4 *

avait qui assuraient imperturbablement qu u suivait la religion grecque ; d’autres, qu’il était de race juive. Si j’osais me permettre d’avoir une opinion sur ce sujet aussi scabreux, je dirais que le baron de C*** était à la fois tout cela : peutêtre même encore autre chose. Le fait est qu il aurait été difficile, pour ne pas dire absolument impossible, de rencontrer sur toute la surface de la terre un homme qui fût, en même temps, plus prodigue et plus lâche, plus mesquin et plus orgueilleux.

Il fallait absolument, il était complètement indispensable qu’il eût les plus beaux chevaux de Paris, la plus jolie femme de Paris pour maîtresse, les plus beaux tableaux de Paris, et qu’il gagnât toujours au jeu, La fortune des Rothschild, la galerie du marquis de Hertford, lui portaient bien un peu ombrage ; mais il en prenait son parti, disant que « sur la terre, il ne

peut jamais être de satisfaction complète, » et que, puisqu’il fallait qu’il fût dans une situation inférieure vis-à-vis de deux personnages connus, autant valait que cette infériorité portât sur le chiffre de la fortune et les qualités des objets d’art, que sur autre chose. Cet « autre chose » c’était indubitablement moi. Et ce n’était pas sans ennui que je me disais qu’il pourrait bien se faire un jour que mon beau baron, par vanité, s’en allât partout se vanter d’avoir obtenu mes faveurs.

Il paraît qu’il était écrit que je ne pourrais jamais vivre tranquille.

A peine avais-je commencé à me mettre martel en tête avec cette idée que mon mari, quijusqu’aîors, n’avait jamais paru se méfier de la présence continuelle du baron dans sa maison, se mit tout à coup, sans motifs, à être jaloux.

Et jaloux comme un tigre.

Selon ses propres expressions, « il avait mis le nez droit sur le baron ». XI ne cessait de me tourmenter à ce sujet, se servait de ce prétexte pour exiger de moi une soumission plus grande à ses désirs. Le baron averti, par moi, me conseillait de ne pas m’effrayer ; il disait qu’il trouverait moyen de parer le coup. Sur ces entrefaites, madame de Couradilles, qui avait la rage de se faufiler partout, afin de se réhabiliter dans l’esprit du monde, fit tant de platitudes auprès du baron, de mon

d’une cocodette

mari et de moi-même, qu’elle trouva enfin le moyen de se faire admettre librement chez moi. Mon mari, tout en me disant que je ferais bien de me méfier d’elle, de faire attention à ne point me montrer avec elle en public, parce qu’elle ne manquerait pas de me compromettre, la recevait cependant à merveille, et ne se gênait pas pour lui dire devant moi toute sorte de galanteries.

J’ai su après qu’elle faisait depuis longtemps avec lui son petit métier, lui procurait secrètement des femmes du monde et des actrices.

Il affectait, tout haut, de n’être pas amoureux d’elle, mais je suis sûre qu’au fond, elle ne lui déplaisait pas du tout. De son côté, madame de Couradilles devenait de plus en plus familière avec moi. Elle me répétait sur tous les tons, avec toutes les formules aimables possibles, qu’elle n’avait rien vu de si beau que moi sur la terre et qu’elle m’adorait. Chaque fois qu’elle venait me voir, elle ne manquait jamais de se hausser sur la pointe des pieds pour m’embrasser, et, chose qui me choquait extrêmement, elle m’embrassait toujours sur les lèvres.

La première année que mon mari passa dans la maison de banque du baron de C*** donna de très beaux bénéfices. Il rendit de réels services et

Variante, ligne 7, au lieu de galanteries; lire : gauloiseries.

reçut une grosse somme pour sa part. Toutes les dettes furent payées.

Ce succès, quelque espéré qu’il fût, ne diminua malheureusement en rien la jalousie du marquis. Au contraire. Et l’on va le voir.

Quand la saison des chasses fut arrivée, nous partîmes tous pour Galardon. Cette charmante propriété de plaisance m’était échue en partage à la mort de mon père. Madame de Couradilles fit si bien des pieds et des mains qu’elle trouva le moyen de se faire inviter. Elle arriva là-bas plus fraîche qu’une rose, avec un plein fourgon de toilettes ébouriffantes. J’avais également invité ma tante Aurore et mon cousin Alfred. Mon cousin vint tout seul. Depuis mon mariage, le pauvre garçon ne venait me voir que de loin en loin. Il

Variante, ligne 1, au lieu de les; lire : nos.

— ligne 5, au lieu de Au contraire, etc.; lire : Cette jalousie provenait de ce qu'il ne se sentait guère plus heureux que moi. Il ne s'était marié, comme on te sait, que dans le but de se procurer certaines satisfactions. Je ne cessais de m’y refuser. Il avait trouvé en moi exactement le contraire de ce qu'il espérait. Il avait beau me tourmenter, me supplier, inventer chaque jour quelque combinaison nouvelle pour me pervertir, je continuais à me montrer l’élève la plus revêche, la plus indocile.

Le baron, de son côté, avait d'autres ennuis, qui provenaient également de moi. îl se plaignait sans cesse de ne pas me voir aussi complaisante qu'il aurait fallu l’être

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était devenu un homme éminemment distingué, avait fait, poussé par mon père, des études médicales fort remarquables ; tout dernièrement, il avait publié des travaux appréciés du monde savant sur les maladies du cerveau. Il était désigné pour aller très loin et monter très haut. Je dois dire dès à présent que, dans les rares occasions où j’avais revu mon cousin, il me fut facile de m’assurer qu’il m’adoraittoujours, et de la manière la plus respectueuse. Il ne cessait de manifester les plus vifs remord s au suj et de l'offense qu’il m’avait faite, disaitquece n’était qu’une polissonnerie d’écolier, qui ne pouvait se renouveler, que toute sa vie se passerait à expier cette offense et à me la faire

pour lui rendre dans toute leur vivacité les plaisirs qu il avait perdus avec la jeunesse ; il mangeait du phosphore avec l'espoir - de retrouver dans cet abominable poison quelques restes de sa vigueur passée ; enfin, maigre quelques petites satisfactions de vanité qu’il tirait de sa fortune, il menait, grâce à mes caprices et à ma détestable humeur, une existence qui manquait de charme.

Telle était la situation des choses lorsque, à la suite d'une scène horrible que me fit le baron et dans laquelle il me rappela un peu trop grossièrement qu’il avait payé mes faveurs, je le mis à la porte de chez moi ; puis, voulant me soustraire d'un, seul coup à tous mes ennuis, je me séparai de mon mari. Depuis longtemps, je me sentais profondément dégoûtée de l’existence avilissante que je menais entre ces deux hommes , existence aussi fastidieuse qu’avilissante.

igo

oublier. Je suis absolument certaine qu’il ressers tait pour moi un amour véritable et chevaleresque ; qu ! il ne demandait rien, ne cherchait à rien obtenirdemoi qu’une affection fraternelle, Etmoi

je me sentais si profondément, si grossièrement malheureuse entre les deux tyrans qui se partageaient les secrets et les voluptés de mon corps, que, mes souvenirs d’enfance aidant, je me laissais innocemment aller à ces douceurs de me sentir aimée et de commencer à aimer. C’était la première fois de ma vie : ce fut la seule. Une circonstance des plus éminemment dramatiques, dans laquelle mon cousin Alfred exposa courageusement sa vie pour moi, contribua encore à nous attacher l’un à l'autre.

C’était par une chaude et lourde journée d’automne. Nous nous promenions tous au fond du parc, sous de grands arbres, du côté du village de Galardon. Le baron et mon mari marchaient devant, causant amicalement, en bons associés ; je les suivais à quelques pas au bras de madame de Couradilles, et mon cousin Alfred était en arrière. Tout à coup, de grandes clameurs retentirent, se rapprochant de nous, sans qu’il nous fût possible de rien voir. Enfin, un flot de paysans, armés de fourches, de faulx, de pioches, de bâtons, fit irruption dans le parc, poursuivant à travers de noirs tourbillons de poussière un chien énorme et dont le poil était souillé de fange, la

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gueule ensanglantée. Il était effrayant et tout hérissé. A ma grande frayeur, il fondait droit sur nous. Mon mari et le baron, en véritables gens d’affaires, soucieux avant tout de leur intérêt, s’écartèrent, le laissèrent passer. Éperdue de frayeur, j’étais tombée sur les genoux. L’horrible chien était là, tout près, sur moi. je sentais son haleine fétide sur mon visage. Il me semble, en écrivant, que je la sens encore, toute brûlante. Madame de Couradilles, sans bien se rendre compte, j’aime à le croire, du danger que je pouvais courir, s était sauvée du côté du château, en criant comme une folle.

Les clameurs des paysans excitaient le chien. Soudain, une ombre passa rapidement devant moi. C’était Alfred. Il se jeta résolument au-devant de l’affreuse bête, me couvrit de son corps. Cela se fit très vite. Avec une présence d’esprit inouïe, il mit le genou droit à terre, faisant face au chien, puis il tendit devant lui son bras gauche replié, comme pour défendre son visage et attendre la

mort. Je me tenais blottie derrière lui, à deux genoux dans la poussière, et j'étais tout regards, comme pétrifiée. Le chien, voyant ce bras tendu devant lui, recula un peu, puis, prenant son élan, il se jeta dessus comme un furieux, et le mordit cruellement.

Il s’était élancé avec une telle force que mon cousin fut renversé sur moi par le choc, et nous

roulâmes tous trois à terre. Un paysan, un peu plus résolu que les autres, arriva sur ces entrefaites et cloua le chien sur le sol avec sa fourche.

Le baron et mon mari revinrent alors pour m’aider à me relever.

Il était temps. Ils n’eurent d’autre peine que de me tirer par les bras. J’avais été littéralement roulée de la tête aux pieds dans la poussière, et mon valeureux cousin était plein de sang. Quand nous fûmes parvenus à nous traîner jusqu’au château, Alfred, qui avait reçu vingt morsures et qui, en sa qualité de médecin, savait que l’hydrophobie ne fait pas grâce, descendit promptement à la cuisine, fit chauffer jusqu’au rouge une branche de pincettes brisées, brûla lui-même ses plaies avec cette tige de fer le plus profondément possible, puis avala une potion qu'il avait composée iui-même, et enfin monta se coucher.

Il fut quinze jours très gravement malade, et ce fut moi qui le soignai. Il n’évita la mort que par un miracle. Il avait constamment la main dans la mienne, me disait qu’il était heureux d’avoir exposé sa vie pour moi. II savait que le chien était enragé, il n’avait pas pu se méprendre à ses allures. S’il s’était élancé au-devant de lui, lui offrant son bras à dévorer, c’était qu’il avait vu l’horrible bête fondre sur moi, et qu’il n’ignorait pas qu’un chien hydrophobe cherche toujours

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à mordre tout ce qui se présente sur son passage. Ainsi, il avait bien réellement exposé sa vie pour conserver la mienne.

N'ayant pas d’armes pour se défendre, il n’aurait eu qu’à laisser passer le chien, qui ne voyait que moi et n’en voulait qu’à moi, pour préserver ses jours.

Cet horrible accident fit plus pour rapprocher mon cœur de celui d’Alfred que n'auraient pu faire des années de la cour la plus assidue. Mon cher cousin s’était si noblement dévoué, en toute connaissance de cause, pendant que les deux hommes à qui j’appartenais s’esquivaient prudemment, que, rien qu’en y pensant, je sentais des larmes de reconnaissance me monter aux yeux.

A partir de ce jour, je ne crus même pas devoir me gêner pour lui montrer l’affection que je ressentais pour lui. C’était moi seule qui lui donnais tous les soins que nécessitait son état, préparais ses tisanes, les lui faisais boire en soutenant sur mon brassa tête charmante. Dès qu’il put se lever, en portant son bras en écharpe, à cause des morsures et des brûlures, qui n’étaient qu 'imparfaitement cicatrisées, ce fut encore moi qui lui fis faire autour du château ses premières promenades.

Nous ne parlions jamais que de nous-mêmes.

Nous nous réfugiions tout entiers dans les régions les plus vagues et les plus élevées du sentiment.

Je ne saurais exprimer très exactement la na-

tu're des impressions diverses que je ressentais dans l’intimité d’Alfred. Ces impressions n’avaient absolument rien de sensuel. Cela me semblait doux de me trouver auprès de lui, de sentir sa main dans la mienne; tout ce qu’il me disait me paraissait charmant. Voilà tout.

Cet état délicieux, qui se composait d’une certaine langueur et d'aspirations un peu confuses, n’avait aucun rapport avec la passion.

Tel qu’il était, il me plaisait.

J’aurais voulu qu’il pût durer toujours.

A ma grande surprise, le baron, loin de paraître contrarié d’une intimité qui pouvait, au moins, lui inspirer des doutes sur ma fidélité, s’en montrait ravi. Quel intérêt y avait-il donc? Je l’interrogeai.

Il me répondit fort tranquillement qu il « ne prenait point mon cousin au sérieux, qu il n’était pas un homme chic, et que mon mari ayant le ridicule d’être jaloux, ledit cousin lui semblait bon à remplir l’aimable office de chandelier » »

— Qu’est-ce qu’un chandelier?

— C’est celui qui tientla chandelle.

■ — Je ne comprends pas»

— Je ne suis point assez savant pour vous explh quer l’origine du mot. Ce que je puis dire, c'est qu’on s’en sert pour désigner celui qui, sans s’en douter, favorise un commerce de galanterie.

Pauvre Alfred! J’acceptai pour l’homme que

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j'aimais ce rôle de victime. Il est vrai que je ne pouvais guère agir autrement. Mon mari n’était plus jaloux du baron. Ce qu’il y eut de pire, c’est que la Couradilles, qui ne pouvait pas retenir sa langue, sans doute pour se faire bien venir d’Alfred et l’inciter à songer à elle, lui apprit tout, lui dit que j’étais la maîtresse du baron de C M *, lui révéla l’odieux et le ridicule du rôle qu’on lui faisait jouer. Mon cousin m’en parla. Ce ne fut pas pour m’accuser, mais pour me plaindre. Il me dit qu’il acceptait avec bonheur l’office de chandelier , afin d’éviter des scènes conjugales. Il ne me demanda pas de récompense pour sa généreuse conduite, et nécessairement il ne fut pas récompensé.

C’est ainsi que Je fus contrainte d’agir envers le seul homme que j’aimai clans toute ma vie. Condamnée à être victime d’une débauche froide, je mourrai sans avoir connu les douceurs du véritable amour.

Mon mari, de son côté, n’était guère plus heureux que moi. Il ne s’était marié, on le sait, que dans le but de se procurer certaines satisfactions, je ne cessais de m’y refuser.

Il avait donc trouvé en moi exactement le contraire de ce qu’il espérait*

Il avait beau me tourmenter, me supplier, inventer chaque jour quelque combinaison nouvelle pour me pervertir, je continuais à me mon-

ig6

trer l'élève la plus revêche, la plus indocile. Mais il avait complètement pris le change et n’était plus du tout jaloux du baron. Alfred tout seul l’empêchait de dormir. Le baron s'estimait heureux d’être parvenu à détourner l’orage qui grondait sur sa tête. Mais il avait d’autres ennuis qui provenaient de moi. Il se plaignait sans cesse de ne pas me voir aussi complaisante qu’il aurait fallu l’être pour lui rendre, dans toute leur vivacité, les plaisirs qu’il avait perdus avec la jeunesse ; il mangeait du phosphore avec l’espoir de retrouver dans cet abominable poison quelques restes de sa vigueur passée ; enfin, malgré quelques satisfactions qu’il tirait de sa fortune, il menait, grâce à mes caprices et à ma détestable humeur, une existence qui manquait de charme.

Alfred souffrait et soupirait. Je faisais de même. Telle était la situation des choses, lorsque survint un événement tellement étrange, inouï, que je ne sais comment m’y prendre pour le raconter. Après plusieurs années, j’en tremble encore.

C’était le soir. Il devait être un peu plus de minuit. Depuis une heure, j’étais montée dans ma chambre et je venais de me mettre au lit. Je ne dormais pas. Je lisais. Une bougie m’éclairait, posée près de mon oreiller, sur ma table de nuit, La chambre que j’occupais à Galardon était percée de deux portes. L’une, située au fond de

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la pièce, ouvrait sur un corridor aboutissant à l’escalier ; l’autre, placée en face de mon lit, à douze pas, donnait dans une chambre d’amis qui, depuis quatre jours, était occupée par madame de Couradilles. Nous étions donc tout près l’une de l’autre, et, le matin, en nous habillant, nous nous faisions parfois de courtes visites.

La chambre de mon mari était située un peu plus loin, dans le meme corridor. Celles de mon cousin et du baron de C*** se trouvaient à l’étage supérieur.

Je Usais donc, lorsqu’il me sembla entendre un léger bruit du côté de la porte condamnée de madame de Couradilles, Je me tournai de ce côté. Ce que je vis.... c’était à ne pas en croire mes yeux. La porte venait de s’ouvrir, et, debout sur le seuil, immobile, silencieuse, se tenait une femme complètement nue.

Oui, complètement nue.

A la petitesse de sa taille, à la blancheur exquise de sa peau, à la couleur dorée de ses cheveux, à l’ensemble mignon et gracieux de toute sa peisonne, il me fut facile de reconnaître madame de Couradilles. Comme elle continuait a restei immobile, sans rien dire, ne sachant ce qu elle faisait là, ce qu’elle voulait, quel était son but, en attendant quelle daignât l’expliquer, je piis un certain plaisir, jel’avoue, à promener mes yeux

sur toutes les parties de son joli corps. Quoiqu’elle eût une quarantaine d’années, n’ayant jamais eu d’enfant, elle était aussi pure de formes qu’une vierge. Rien ne pourrait donner une idée de la beauté de ses seins, de la petitesse de ses pieds, de la cambrure de sa taille. C’était la perfection dans le joli.

Madame de Couradilles avait peut-être compté sur l’examen auquel je me livrais, un peu malgré moi, pour troubler mes sens. Elle posait donc, paraissant s’exercer à faire valoir toutes les gentillesses de son corps, se tournant lentement de côté et d’autre. Cependant, comme elle ne pouvait continuer à se livrer à ce gracieux manège pendant toute l'éternité, elle se décida à faire quelques pas en avant, d’un air embarrassé et les mains pendantes. Elle se dirigeait vers mon lit. Mais alors, révoltée de l’impudicité de cette femme, et, tendant le bras vers elle :

— Qu’est-ce que vous faites-là ? lui dis-je.

Que me voulez-vous ? Est-ce que vous êtes folle de venir ainsi me trouver dans un tel état, à une pareille heure ?

Elle ne répondit pas un mot. Alors je repris :

— Si c’est une plaisanterie que vous faîtes, elle m offense, je la trouve d’un goût détestable. Retirez-vous !

Elle continuait à avancer, le bras gauche replié P ar devant, sur la ceinture, en balançant les han-

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ches, absolument comme si elle avait été vêtue et qu elle eût eu une élégante jupe à faiie valoir, ce qui lui donnait un air gauche. Et elle avait les yeux baissés. Cependant je me sentais de plus en plus impatientée de la prolongation de cette scène. C’est pourquoi je pris le parti de sauter à bas du lit et je courus vers madame de Couradilles. frétais alors sérieusement inquiète et ne comprenais tien à ce qui se passait.

Je la pris dans mes bras.

Avez-vous donc réellement perdu 1 esprit ?

ui demandai-je. Vous me laites de la peine. Je vous en prie, si vous m’aimez, allez vous recoucher.

— Si je vous aime 1 murmura-t-elle.

Nous étions alors tout près de mon ht, elle, toujours complètement nue, moi, en chemise.

Elle commençait à grelotter .

— Dieu, que j’ai froid ! s’écria-t-elle.

— Il y a bien de quoi. Que signifie une pai cille

idée ?

Elle m’étreignait la taille.

— Laissez-moi coucher près de vous, dit-elle. Vous me réchaufferez;.

Quand nous fûmes toutes deux sous mes draps, elle se serra contre moi, grelottant toujours. Elle m’avait passé les bras autour du cou. Elle me baisait les yeux et les joues, Elle avait

les lèvres brûlantes.

C'est encore plus extraordinaire que ce qui se passait à mon couvent ! me disais-je.

Cependant, je voulais à toute force avoir l’explication de ces démonstrations singulières. Je la pressai de me répondre.

— Est-ce une maladie qui vous prend ? lui demandai-je. Est-ce de la folie ?

Elle m’étreignit avec plus de force encore.

— Malheureuse ! Ne comprenez-vous pas ?

me répondit-elle. C’est de l'amour. Oui, c’est l’amour le plus violent, le plus indomptable. Et le plus incompréhensible, hélas !

Elle s’agitait et elle me serrait. Je sentais tout son corps bouillir sur le mien. Moi, j étais toujours froide comme le marbre.

— C’est véritablement une fol ie ! lui dis-je. Est-ce qu’il peut y avoir de l’amour entre deux femmes, deux personnes du même sexe !

Elle se détacha de moi.

— Êtes-vous donc si innocente, si niaise ?

C est a ne pas le croire, placée comme vous l’êtes entre deux hommes aussi expérimentés que le sont votre amant et votre mari.

Puis, me ressaisissant et me prodiguant les baisers les plus enflammés :

— Tu ne comprends donc pas que je t’adore ?

S il en est ainsi, je vous plains, quand même je consentirais à me laisser aimer de vous, et je n’y consens pas, car c’est une folie !

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nous sommes toutes deux femmes. Comment faire ?

Elle ne répondit rien. Mais elle sauta à bas du lit. Puis, saisissant les draps et la couverture, elle les repoussa dans la ruelle.

Et alors, à ma grande stupeur, sans que je pusse me défendre, elle me saisit par les deux jambes.

Et je fus violée, bel et bien.

Mais cela n’était rien encore. Quelque stupéfiante que la chose me parût, elle n’était rien du tout, non, rien du tout. Ce qui allait m’arriver maintenant dépassait tout, même le rêve, même le délire. Au moment où je commençais à me résigner à mon inconcevable martyre — onsaitque toute tentative d’exciter mes sens était un supplice pour moi, — un pas d’homme retentit dans le corridor et s’arrêta devant ma porte, comme si quelque indiscret eût regardé ce qui se passait dans ma chambre par le trou de la serrure, ou i écouté à travers l’huis. Je me sentis soudain plus

morte que vive. Madame de Couradilles ne se dérangeait pas de l’attentat inouï auquel elle se ' livrait sur ma personne. Tout à coup, la porte

s’ouvrit, une ombre noire apparut sur le seuil, et, grâce au courant d’air qui arrivait du corridor, à , nia grande terreur, ma bougie s’éteignit.

Madame de Couradilles ne se dérangeait toujours pas. Elle était attachée à moi comme une

sangsue. Le parquet se serait mis à brûler sous ses pieds, je crois, qu’elle n’aurait pas fait un mouvement pour s’enfuir. La chambre était obscure. Cependant, et malgré mon trouble, il m’était possible de distinguer confusément les objets. L’ombre venait de quitter le seuil et s'approchait. Elle avait l’apparence et le pas d’un homme. Je me disais : « Un homme, soit. Mais quel homme est-ce ? » En effet, il y avait trois hommes au château, et tous les trois avaient ou pouvaient se croire le droit de pénétrer la nuit, sans frapper, dans ma chambre.

L’homme avançait toujours. Lequel est-ce, de mon mari, du baron, ou de mon cousin ? Impossible de rien reconnaître. Il y avait quelque chose de véritablement effrayant pour moi dans cette situation. L’homme était près du lit, à ma tète, contre mon oreiller.

Son visage, cependant, se baissa vers le mien, puis me donna un baiser bien tendre. Et je reconnus mon mari.

Le seul des trois, il portait toute sa barbe. C’est à cela que je le reconnus.

« Je suis morte ! me dis-je immédiatement .11 est affreusement jaloux, ne cesse de m’entretenir des excès auxquels la jalousie pourrait le porter ; me surprenant ainsi, dans cet étrange flagrant délit, avec madame de Couradilles, jamais il ne consentira à croire à la réalité des choses ; jamais,

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quoi que je dise, il n’ admettra qu’elle me fait violence, et que je souffre, moi, de ce qu’elle fait. Il me supposera de connivence avec elle, et il va m’étrangler tout net ! »

Ainsi me disais-je. Et, en moins d’une seconde, je m’attendis à comparaître devant Dieu.

Déjà, je m’imaginais sentir des mains crispées

autour de mon cou.

Mais j’étais un peu loin de compte.

Juste au moment ou j’appréhendais de mourir sous l’explosion de la fureur de mon mari, je le vis se retirer vers le pied du lit, à cette place où se tenait madame de Couradilles. Et pendant que cette femme enragée continuait sur moi son travail de Lesbienne, il abusait d’elle sous mes yeux.

Voilà le mari que j’avais ! Très bon enfant, au fond, quand on ne le gênait pas dans ses passions. S’il avait eu l’empire du monde, il l’aurait donné volontiers pour se procurer un nouveau plaisir. Très étonnée qu’il se fût conduit avec tant d’amabilité à l’égard de madame de Couradilles, j 'interrogeai celle-ci quelques jouirs plus tard. A ma grande honte, elle m’apprit que dans cette nuit de débauches, elle avait été de connivence avec mon mari, que la première idée de la chose venait de lui, qu’il lui avait même offert à l’avance une belle somme pour l’amener à se soumettre à

ses désirs.

A la suite de cette affaire, je rompis avec madame de Couradilles, et, quelques mois plustard, je me séparais de mon mari. Je ne saurais trop dire pourquoi Vidée de cette séparation se mit dans ma tète. Je ne pouvais plus prendre sur moi de me soumettre aux fantaisies amoureuses d’un homme que je n’aimais pas. Je voulais être libre et vivre à ma guise. Nous noos séparâmes à l’amiable, afin de ne pas faire de scandale. La chose, néanmoins, fit un bruit énorme. Personne au monde ne connut les véritables motifs de cet événement, qui n’avait rien en soi que de fort vulgaire, mais dont les journaux crurent devoir entretenir le public pendant plus d’un mois.

Chacun, de son côté, inventa des causes différentes pour justifier à ses propres yeux l’opinion qu’il s’était faite de moi, de mon mari, à propos d’une affaire qui ne concernait que nous deux seuls, La vérité toute nue, c’est que, après plusieurs années de mariage, mon mari et moi, nous ne nous plaisions pas. Ma mère me donna tort. Le baron de C*** me quitta, disant que « j’étais folle », qu’une femme pouvait tout faire, mais ne

Variante, ligne S, après guise; lire : Mon mari et moi.

Variante, ligne 22, au lieu de me quitta, disant; lire : que j'avais congédié, comme on sait, alla dire partout.

Variante, lign e 23 , après folle; lire : ajoutant insidieusement.

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devait jamais se séparer de son mari, qu’elle se devait, avant tout, à son intérieur.

Quel néant que les hommes !... C’était mon intérieur que regrettait celui-là, la société qu'il y rencontrait, il ne regrettait que cela. Être l’amant de l’une des femmes les plus « à la mode » de Paris, cela flattait sa vanité ; mais avoir « un collage » — ce sont ses nobles expressions — avec une femme séparée de son mari, cela 11e pouvait convenir, en aucune manière, à un homme comme lui, qui jouissait d’une position hors ligne et de la considération universelle.

Il me quitta donc, non sans avoir assuré mon sort. C’était bien le moins qu’il pût faire, et la chose, d’ailleurs, avait été convenue entre nous depuis longtemps.

J’ai vendu Galardon, qui ne me rappelait que des souvenirs pénibles.

j’ai pris le monde en haine, en dégoût. Afin de mieux le fuir, je me suis retirée sur la frontière de Paris, à Auteuil . Mais là encore, hélas 1 il me poursuit. Ca funeste beauté à laquelle je dois les tourments de ma vie Pattirepar moments encore. On sait que je suis là. On vient. On prend l’habitude de revenir. C’est en vain que je

Variante, ligne i3, au lieu de II me quitta donc, non sans avoir ; lire : Heureusement, quand je le congédiai, il avait.

me dérobe. Je fuis les femmes avec autant de soin que les hommes. Mon cousin même,.., le seul être qui m’ait véritablement aimée, que j’ai si mal récompensé, je ne le vois plus. Tous les hommes qui m’ont approchée n’ont eu l’idée de tirer de moi que des satisfactions matérielles. Je ne m’y suis que trop prêtée. J’en ai assez, j’en ai assez, j’en ai assez. Je suis exaspérée d’avoir été si longtemps regardée, d’être toujours considérée comme une « machine à plaisir » . Bien malgré moi, j’ai été cette machine. Je ne veux plus l’être pour personne. Et ce n’est pas par chasteté rétrospective, par austérité, par un sentiment tardif du devoir ; c’est tout simplement que tout cela m’assomme !

Je sais que j’ai commis de grandes fautes. Mais je ne suis peut-être pas sans excuses. Comment, même malgré la froideur de tempérament dont je suis affligée, aurais-je pu ne jamais faillir avec les tolérances du monde, je pourrais dire « sa complicité », les exemples de ma mère et les enseignements de mon mari ? Je ne veux point me donner le ridicule de faire leprocèsàlasociété, qui, vraisemblablement, ainsi que le disait mon père, ne vaut ni plus ni moins que celle qui l’a précédée sur la scène du monde; mais je ne puis cependant m’empêcher de remarquer que c’est à qui, dans les salons, poussera les malheureuses jeunes femmes, de toutes ses forces, à se ma

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conduire. En y réfléchissant a. loisir* je ne me sens même point aujourd’hui aussi coupable qu’on le pourrait croire. Combien de femmes j’ai connues* mariées comme moi, mères, qui se sont vues un jour contraintes de se vendre, pour apaiser des créanciers impitoyables, et qui n’eurent même pas l’idée, comme moi, de racheter ce qu’il y avait de rachetable dans leur action, en sauvant leur mari de la ruine, sans qu’il pût soupçonner le moyen employé pour cela, le laissant honnête homme et considère, et prenant le

supplice et la honte pour elles !

Je n’ai donc pas d’amant, et n’en veux plus avoir. Et cependant, singulière contradiction, j’aime à plaire encore.

A qui ? A tous, en général, à personne, en particulier. Je le répète, je n’ai eu, dans toute ma vie, qu’une seule et véritable passion, celle de la toilette. Passion qui n’est point du tout inoffensive, car elle coûte cher. Heureusement que je ne manque pas des mojœns nécessaires pour la satisfaire sans me voir obligée de subir encore les

manies des hommes : je suis riche.

Je suis veuve. Je n’ai pas d’enfants. J ai eu le

chagrin de perdre ma mère.

Mes frères et sœurs sont maries. Mon cousin Alfred est allé s’oublier en Amérique.

Variante, ligne 27, ciu heu de s’oublier ; lire ; s établi!.

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