‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 10 sur 27 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

Le i5 août arriva. X... ne m’avait point répondu. Je m’en inquiétais, lorsque le soir même on m’apporta une dépêche. Il était à Florence , et m’annonçait son arrivée pour le lendemain matin.

Quelques-uns de mes camarades se trouvaient chez moi à ce moment. Je leur montrai le télégramme. Ils échangèrent des regards surpris.

J’appris alors que X... prolongeait d’ordinaire ses absences et ne les abrégeait jamais.

« Munich, me dit-on, était le rendez-vous de ses amis et de ses nombreuses . admiratrices lorsqu’il y allait ; on le fêtait, on le choyait, il y avait foule à ses petits levers ; M me *** lui passait la chemise. Cette dame, fort belle dans sa jeunesse, avait rempli le monde du bruit de ses aventures.

Comme tant d’autres, elle aima X. . . , et pour mieux faire, elle le lui prouva sur les balcons des hôtels de Berlin. Elle avait horreur des imitations; aussi voulut-elle aimer, non à l’heure du rossignol ou même de l’alouette, mais à midi précis, quand les braves Berlinois se promènent sous les tilleuls leur pipe à la bouche.

Tant d’abnégation, tant de courage, trouvèrent une récompense honnête. X... réserva à M me *** une place d’honneur dans son cœur.

Ils s’étaient pris par une belle journée de soleil, ils se quittèrent avec les pluies d’automne ; tous deux avaient une grande curiosité de nouveaux épidermes. Après dix ans ils se retrouvèrent à Munich. M mo *** avait alors gagné une béquille dans les nombreuses batailles qu’elle avait livrées sur les champs du plaisir; elle s’en servit pour défendre ses vénérables droits contre les jeunes beautés qui cherchaient à la supplanter.

Il y en avait pourtant que la béquille n’intimidait pas. Elles arrivaient par bandes comme en pèlerinage, et X... faisait à toutes un pastoral accueil. »

J'écoutais ces détails avidement.

Jusque-là, X... avait été pour moi un homme

si

ri!

grand par son génie, grand par les austérités de sa vie que je croyais sincères. La religion même qu’il avait poussée jusqu’à endosser l’habit ecclésiastique ne me choquait point en lui.

Je me rendais compte de cette âme faible et maladive, de cet esprit irrité par les exagérations d’une vie artificielle, de cette imagination exaspérée par des désirs inassouvis.

Le catholicisme, avec sa théorie des volontés et des grâces divines, avec sa soumission du cœur et de l’esprit, le catholicisme où l’examen, le jugement personnel, l’initiative sont autant de péchés, et les sensualités mystiques une gloire, où les directeurs spirituels exercent un doux despotisme si cher aux faibles et aux femmes, devait nécessairement offrir à X... un attrayant asile.

Aussi fus- je scandalisée de l’irrévérence et de la légèreté dont on le trakait ; frappée surtout du peu d’importance qu’on attachait à son entrée dans les ordres.

Le télégramme passait de main en main et tous s’ébahissaient. Quelques-uns ricanaient. Humble ou naïve, j’étais bien loin de m’attribuer ce retour.

La veillée se prolongea; la nuit était belle; nous

montâmes sur la terrasse; les détails sur X... continuèrent : des récits de ses amours avec des femmes laides, surannées, mais dont le titre, la position', le luxe qu’elles affichaient, flattaient son amour-propre; des traits de vanité infinie; l’ambition effrénée de faire parler de lui à tout prix ; sa passion pour les coups d’encensoir, pour les flatteries les plus viles et les plus plates adorations. J’étais ahurie; je me défendis contre l’impression reçue.

« Je ne croirai que ce que je verrai, » me dis-je, en me promettant de bien observer..., et je fermai bravement les yeux.

Le lendemain au point du jour j’étais sur pied. Je voulais joncher de fleurs Santa Francesca Romana pour son retour. A Rome on nomme cela une injîorata.

Je me dirigeai à pied vers la Porta del Popolo, derrière laquelle se trouvait un beau jardin, dont le propriétaire avait été prévenu la veille.

La journée s’annoncait magnifique. Le ciel # était profond et pas un nuage sur sa coupole de saphir. Des flocons de brouillard flottant par in- ' tervalles indiquaient le cours du Tibre.

Des feuillages trempés de rosée dépassaient les murailles qui, à Rome, entourent partout les jardins des villas et des palais. Des oiseaux voletaient dans les touffes des plantes grimpantes qui frangeaient les crêtes-

SOUVENIRS D’üNE COSAQUE.

Je fis une véritable razzia dans le jardin ; depuis la petite pâquerette jusqu’à la magnifique fleur du magnolia , tout y passa ; des bottes de roses à cent feuilles gisaient à côté des lys d’argent ; il y avait des anémones purpurines et des hespéris diaprées , des bruyères dont les fleurs ressemblent à des branches de corail et des œillets éblouissants ; de longs rameaux de passiflores aux couronnes blanches frangées d’un bleu céleste serpentaient à travers les feuilles de velours des bardahes; les magnolias ouvraient royalement leurs calices.

J’avais récolté toute seule -ma moisson. J’avais manié avec une délicate tendresse ces fleurs que je destinais à être foulées par ses pieds. Elles étaient si belles, toutes chargées de perles irisées ! et pourtant il me semblait que les fleurs qui s’ouvraient dans mon cœur devaient être autrement merveilleuses et éclatantes. Avec quel bonheur les aurais-je arrachées à pleines mains pour les lui présenter avec leurs racines saignantes !

Peu à peu le soleil avait pénétré dans l’enclos ombragé par de grands marronniers et des chênes verts, et il buvait avidement la rosée qui brillantait les feuilles lancéolées des lierres et les brin-

dilles des vignes. Rome aussi s’était réveillée; des troupeaux de bœufs, ces redoutables bœufs de la Campagne aux cornes pointues , effilées , gagnaient les pâturages ; les clochettes suspendues au cou des conducteurs tintaient; des enfants à peine décrassés jouaient avec les pierres des ruisseaux; les laitières avec leurs vases à lait entourés de paille tressée se hâtaient.

Au couvent le valet de chambre de X... m’attendait. *

Je fis des gerbes de fleurs que je plaçai sur les cheminées, sur les tables, dans tous les coins ; je répandis le contenu de cent corbeilles sur le parquet; cette couche fleurie avait bien un pied d’épaisseur.

La blanche fleur de l’amandier, les délicates passiflores étincelèrent comme des étoiles sur les fonds pourpres et violets des anémones et des roses; il y eut de longues traînées d’or parmi les feuilles des bardanes; les grandes urnes des magnolias et des lys confondirent leurs parfums.

Je n’eus pas le temps de contempler mon ouvrage; il fallait se hâter pour ne pas manquer l’arrivée du train. Je me sauvài.

A la gare il me fut impossible d’échanger un

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mot avec X... Tous les élèves y étaient. Je me repentis d’avoir montré le télégramme.

X... me serra la main. « Je vous attends à six heures, » me dit-il à l’oreille.

A six heures précises je montais son escalier. Mes genoux pliaient sous moi. On ouvrit la porte.

Les fleurs qui couvraient le parquet étaient déjà fanées. On avait marché dessus; il y en avait qui étaient effeuillées; des bouquets de roses purpurines semblaient des taches de sang. L'atmosphère était imprégnée d’âcres senteurs, d’étranges haleines; toutes ces fleurs en mourant exhalaient leurs plus beaux parfums.

X... m’attira dans ses bras, renversa ma tête sur son épaule.

Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi. Des siècles auraient pu s’écouler.

C’était le bonheur dans toute sa plénitude, un bonheur ineffable que les joies enivrantes de plus tard ne m’ont pas rendu.

Il m’aimait donc !

Il parla : « Ma réponse à votre lettre, c’est

mon retour. Je ne pouvais écrire. Je ne dois pas aimer; j’aime et ne puis le taire. Je t’en supplie (et ici sa voix devint si caressante que je frissonnai de la tête aux pieds), aie pitié de moi maintenant que tu m’as arraché cet aveu. Que ton amour. me soit doux; qu’il ne me rende pas parjure. »

Je répondis d’une voix étranglée : « Votre volonté me sera sacrée.

— Appelle-moi Ferencz, tutoie-moi. » Et il me couvrait de baisers passionnés. Soudain il me repoussa, fit quelques pas et ouvrit la fenêtre. « Ton infiorata m’a donné le vertige. J’ai la tête toute troublée, Eccelenza. » Et il se mit à railler doucement.

Il vint quelques personnes. Il les garda; ce fut une splendide soirée. Jamais je ne l’avais vu si étincelant de verve, d’esprit. Je fus émerveillée de son éloquence chaude et colorée, et comme je témoignais mon étonnement à une des personnes présentes, j'appris que ce don de la parole lui avait valu autrefois le surnom de Bouche d’Or.

Il était comme transfiguré, il avait des mots d’adorable tendresse. Des fleurs engourdies s’épanouissaient dans ce cœur que l’écrasante règle de l’état ecclésiastique voulait condamner à la séchc-

resse; elles s’ouvraient sous un rayon de soleil, le rayon du dernier amour. Mais le lendemain, n’exilerait-on pas la douce et vivifiante chaleur, et le dogme étroit ne poursuivrait-il pas son œuvre de stérilité ?

La nuit venue, il voulut me reconduire.

Au pied de l’escalier nous fûmes arrêtés par quelques amis qui venaient lui serrer la main. Ils nous accompagnèrent et j’en fus presque contente.

Je redoutais des remords.

Le lendemain on m’apporta cette lettre :

« Le bonheur qu’on rêve, c’est le fruit défendu. <« La loi divine nous l'interdit, et les hommes * sont impitoyables envers ceux qui essayent de « le cueillir. Je vous supplie d’exaucer ma prière « profondément humble : aimez-moi avec fierté, « et ne m’exposez pas à manquer à mon devoir, « ni à rougir devant qui que ce soit. Votre noble « cœur vous commandera cette pitié pour moi ! »

Mon beau rêve de la veille avait le dénoûment que j’avais prévu! je bondis.

L’Église le reprenait. « Eh bien ! je le disputerai à l’Église! » Cette pensée ne me quitta plus.

Son esprit se plaisait aux folies du catholicisme; la lutte ne ferait qu’affermir ses objections et le sentiment de ce qu’il nommait son devoir. Le souvenir des propos tenus la veille dans ma chambre me revint... Oui, c’était cela; il fallait avant tout flatter les petites vanités de cet immense amour-propre.

Je ne lui parlai plus d’amour. J’agis. Je pris un bel appartement sur la place Trajane, cê qui me rapprochait de lui.

Un grand balcon contournait l’angle de la maison dont une façade donnait sur la place et l’autre dans la rue Macel de Corvi. Je le transformai en jardin. Je l’ornai des fleurs les plus rares, de plantes recherchées. Des palmiers y agitèrent leur feuillage dentelé comme celui des fougères, des grenadiers se couvrirent de fleurs brûlantes pareilles à des flammes, les jasmins d’Espagne balancèrent mollement leurs tiges étoilées. Des passiflores et des orchidées formèrent un dôme de verdure.

Les passants levaient la tête à l’aspect de ces fleurs étranges aux couleurs bariolées, éclatantes, que le vent secouait et qui tourbillonnaient et chatoyaient en tombant. Je fis natter le sol, et. ce

fut un charmant petit réduit meublé de divans et de guéridons en mosaïque supportant des boîtes à cigares, des coupes antiques tranformées en cendriers, des petites lampes pompéiennes à la flamme parfumée.

Dans un angle du balcon, une roche en miniature faite de fragments de malachite, d’onyx et de lapis-lazuli encadrait une boule en cristal de roche, où nageaient des poissons rouges aux nageoires d’or ; un petit jet d’eau s’élevait du centre et retombait en perles grésillantes sur des nymphéas à fleurs bleues qui entouraient le rocher.

A travers la verdure on voyait le ciel d’azur, puis la colonne Trajane et le pavé de marbre de l’ancienne basilique.

. La colonne, composée de blocs de marbre blanc, avait des reflets roses aux rayons du soleil levant. Elle se dorait à la lumière de midi. Le soir, les bas-reliefs étaient rouges avec de longues ombres.

L’appartement vaste occupait tout l’étage.

Je l’arrangeai à l’orientale. Peu de meubles, mais partout des tapis, des divans bas, de riches draperies qui empêchaient le soleil de pénétrer et maintenaient un demi-jour délicieux; dans lesen-

coignures, des bosquets de bananiers, de plantes du Cap, et des jets d’eau de fleur d’oranger qui partaient comme des fusées d’argent du milieu de petits bassins de marbre, parfumant l’air et le rafraîchissant.

X... se plut là. Il vint souvent, amenant ses amis. On causait, on fumait, on dégustait indolemment des sorbets à la neige, et pendant qu’il parlait, ou se promenait dans la chambre, ou faisait chanter le piano, je sentais en moi un flux et reflux d’espoirs extravagants et de lugubres désespoirs. Des visions informes me passaient dans l’esprit. C’était tour à tour comme le confus mirage d’une félicité pleine, sans bornes, à portée de main, ou d’un bonheur défendu par des gouffres infranchissables. Ses paroles, ses gestes, ses moindres mouvements, ses airs de tête se marquaient en moi d’une ineffaçable empreinte.

Vivre, c’était me remplir de sa voix, de ses regards, de l’air qu’il respirait, c’était l’aimer, — F aimer jusqu’à épuisement de forces.

Et tous les jours, après chaque sourire comme après chaque morsure de la souffrance, je devenais plus esclave.

Je m’abêtissais à l’aimer. Je passais de longues heures dans une muette extase, ruminant stupidement les émotions de nos entrevues. Aux moments lucides pourtant, je me criais que cet amour exaspéré engloutirait tout sentiment de liberté, de grandeur, que mon intelligence y ferait naufrage ; je secouais ma torpeur, je respirais bruyamment comme pour me prouver à moi-même que je n’étais point oppressée, je tâchais de penser à autre chose ; mais il reparaissait et je retombais sous sa main.

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