X... m’appela. Il me fit jouer. Quelle étrange leçon
Il me reprenait, m’indiquait les fautes, mettait parfois un doigté, mais lorsque je hasardais la moindre observation, lorsque je lui demandais comment il fallait faire , ou pourquoi tel mouvement, telle position de la main étaient préférables à d’autres, il me regardait d’un air très-étonnè, fâché même. Il est évident qu’il ne souffrait pas qu’on le questionnât. Il devint presque grossier vers la fin.
Je quittai le piano, et allai m’asseoir silencieu* sement dans un coin, blessée surtout de me sentir dominée malgré moi par ses airs de hauteur.
Je m’en allai avec les autres, qui tous avaient débité leurs morceaux, sans desserrer les dents.
SOUVENIRS b'UNE COSAQUE.
Ii3
J'entrai dans le Colisée. Il était désert. J’allumai un cigare, et sifflotai en me promenant, pour éviter un tête-à-tête avec mes pensées, Une surtout se tortillait en moi comme un serpent :
« Quelle plaisanterie que ces leçons ! Mais il est verrouillé, cadenassé, il ne dira rien! » Je jetai mon cigare avec colère : « Et après? Il ne dira rien, mais il jouera, lui, et j’ouvrirai alors les yeux et les oreilles... Ne pas trouver plus d’intérêt dans cet homme ! Et j’étais venue à lui de si loin avec tant de toi, d’enthousiasme, et... — je me pris au collet, — et de sympathie ! »
Je rentrai triste. Je passai une partie de la soiré j à distribuer mes heures de travail, à arranger une sorte de programme: travailler beaucoup, prendre des leçons d’italien, faire tous les jours une visite à
té
quelque galerie de tableaux ou à quelque musée.
Vers neuf heures la padrone entra et me remit une carte « Un monsieur veut voir la signorina. »
Je lus le nom de X...
Je demeurai interdite , sans mouvement, avec la conscience de ma paralysie. Je me serais souffletée.
X... entra. Ce n’était plus le même homme. Il me prit la tête à deux mains et la baisa.
« Je viens vous faire des excuses.
— Vous, des excuses? balbutiai-je.
— Oui , moi ; j’ai été rude tantôt, mais vos manières m’agaçaient. Je ne suis pas professeur de piano, Eccelenza, je vous l’avais dit. »
Et comme je me taisais, il continua :
« Je vous ferai travailler ici ou chez moi, tous les mardis; vous ne feriez rien qui vaille en compagnie. »
J’avais une terrible envie de lui dire : » Je ne ferai rien qui vaille ni ici, ni chez vous les mardis, si vous ne m’expliquez rien, et s’il m’est interdit de vous questionner. »
Mais je n’osai : il me "parut que le climat de Rome exerçait déjà une influence désastreuse sur la vaillance de mon caractère.
Il trouva joli mon petit appartement, il causa d'un air affectueux, et tout à coup je dégelai.
Il me questionna sur ma vie passée, sur cette indépendance qui lui semblait étrange à mon âge, et m’écouta attentivement. Sur ce que je lui dis de ma naissance et de ma fortune il eut même un épanouissement d’orgueilleuse satisfaction qui me frappa, tout en me demeurant obscur. Ce n’est que bien plus tard que je compris.
Avant de s’en aller, il m’indiqua quelques règles de travail. Lorsque je lui demandai pourtant combien d’heures par jour il fallait travailler, il ne précisa rien, me répondant vaguement que T..., le meilleur élève qu’il avait eu en Allemagne, passait ses nuits et ses journées au piano.
Comme il sortait, je lui pris subitement la main et je la lui baisai avec plus d’ardeur que ces Italiens que j’avais trouvés si vils.
Il avait à peine fait un pas dehors, que je me donnais de grands coups de poing dans la tête, en criant : « Mais que se passe-t-il donc ici? M’ai>vilisco , moi aussi! »
Je restai une partie de la nuit sur la loggia, assez agitée, et au matin seulement, je pus prendre la résolution de travailler ferme. T... et son
labeur me trottaient dans l’esprit. Je renonçai aux visites des églises, des musées; je voulais donner tout mon temps à l’étude.
A la leçon suivante, très-ardemment étudiée pourtant, X... ne fut pas satisfait, à ma grande surprise. Il me trouvait un jeu mou, indécis.
Je ne me décourageai nullement; j’avais en mes capacités une foi robuste; j’augmentai le nombre des heures de travail.
Trois mois se passèrent ainsi.
Je menais une double vie.
J’avais la fièvre de l’art qui, aux heures d’étude, m’absorbait tout entière, et une fièvre de cœur qui me faisait passer par une série de troubles et de malaises indescriptibles.
Je voyais X... une fois par semaine, et c’étaient mes mauvais jours. Le matin déjà je m’éveillais avec des palpitations précipitées, convulsives, je ne pouvais m’appliquer à quoi que ce soit dix minutes de suite, je fumais cigare sur cigare, ce qui chez moi a toujours été un signe d’agitation; à mon retour de Santa Francesca Romana, je m’asseyais sur la loggia, et j’y restais de longues heures dans un état de stupeur indéfinissable, me
demandant ce que j’éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant, sentant en moi quelque chose d’inconnu, d’extraordinaire, sourdre et m’envahir le cœur.
X. . . s’occupait de moi consciencieusement ; mais je ne le sentais pas content : « C’est juste, me disais-je, je ne sais rien, il faut travailler davantage. »
Et toutes les semaines mes journées de travail s’allongeaient.
Vers la fin de juillet, un soir, il me dit :
« Je vais passer trois semaines en Allemagne, le mois prochain. »
Je devins très-pâle, a Vous vous sentez mal? »
Je répondis tranquillement:
« Je ne me suis jamais aussi bien portée. »
Il me quitta pour donner un ordre.
Je marchais à pas précipités dans la chambre. Des lueurs bizarres traversaient ma pensée, comme ces éclairs vagues et furtifs qui frémissent à l’horizon à l’approche d'un orage.
Je m’arrêtai soudain : « Pourquoi cette agitation ? II revient dans trois semaines. » Je me surpris parlant à haute voix.
X... rentra. Il fut plus affectueux et me garda plus longtemps que d’habitude.
En me quittant il me prit dans ses bras. Je l’étreignis d’un mouvement sauvage. Mon sang était en feu.
« Eccelenza, vous avez la fièvre.
— La fièvre, — la fièvre, — j’ai que je vous aime ! ! »
Il se fit un grand silence.
J’étais stupéfaite et comme effrayée du son de ma voix, du sens de ces paroles qui venaient de me révéler tout entière à moi-même.
Je restai anéantie.
J’invoquai le tonnerre de Dieu, j’aurais voulu que la terre m’engloutît ; je crois qu’un pistolet sous la main, je me serais brûlé la cervelle.
Ni l’aveu, ni mon amour ne me faisaient peur. Je tremblais seulement qu'il ne prit son air sévère et ne me condamnât à l’exil.
Il m’attira dans ses bras, me tint longuement serrée contre sa poitrine, puis me dit bien bas : » Ne me parlez jamais d’amour; je ne dois pas aimer. »
Je me sauvai, oubliant mes gants, mon chapeau. Son domestique courut après moi avec mon
chapeau ; il m’apportait un mot de son maître, qui désirait me voir à la gare, à l’heure du départ. Il partait le i er août. Dans l’impuissance de parler, je fis signe que oui.
Je courus au hasard, me répétant mentalement 1 : « J’ai que je vous aime. »
Ces mots me semblaient écrits dans l’air avec des caractères flamboyants. Ils dansaient devant mes yeux, se rapprochaient; je me reculais vivement comme devant une morsure de feu. Cela me fatiguait, m’accablait. Je fermais les yeux , mais ils éclataient en pleine lumière à travers mes paupières baissées.
Après m’être égarée vingt fois, je me retrouvai au pied du Pincio. Je montai. Sur le sommet un vent qui venait de la mer souffla sur mon front brûlant et chassa la vision.
Je me laissai tomber sur un des bancs adossés au parapet qui entoure la plate-forme du Pincio.
Tout était silence et solitude, et dans cette solitude je laissai mon cœur déborder.
J’aimais pour la première fois, et d’un amour qui s’épanouissait avec une sombre magnificence.
Mon cœur, qui ne s’était point éparpillé dans les petites affections de la vie, avait amassé des
trésors. Je ne pouvais aimer qu’avec violence, frénésie. Toutes mes volontés, toutes mes énergies, le sang de mes veines, je les déposais à ses pieds, mais il me le fallait, ne fût-ce que pour une heure, dussé-je mourir après en n’emportant que cette heure d’amour dans l’éternité ! Soudain, les mots qu’il avait prononcés, tintèrent lugubrement à mes oreilles. « Ne me parlez jamais d’amour, je ne dois pas aimer. » Je me levai menaçante. .
Comment, toute sa vie il aurait prodigué à pleines mains le plus beau de son cœur, il aurait • livré aux vents de tous les caprices les tendresses de son âme, insoucieusement aimé sur tous les chemins, suivi en valet les plus légères et les plus banales — et aujourd’hui il se refuserait à une de ces passions superbes qui, comme la fabuleuse et magnifique plante du Brésil-, fleurissent à peine tous les cent ans !
Il serait à moi ou je le tuerais!
Je repris ma course.
En rentrant dans ma chambre, le délire me saisit et me tint trois jours. Quand j’en fus hors, X... était parti.
Je lui écrivis à Munich. Je ne lui demandais plus son amour, je le suppliais seulement de se laisser aimer; je me mettais à ses pieds dans le plus profond et le plus héroïque des esclavages.
Cela fait, je m’abîmai dans le travail. Une sorte d’énergie maladive me fit accomplir des prodiges d’efforts. Je voulais qu’un jour il pût me citer avec orgueil.
Très-matinale, à cette époque, je travaillais sans relâche jusqu’à l'Ave Maria. Je dînais à la hâte, précipitamment, un livre à la main le plus souvent, puis je sortais.
Mes promenades avaient presque toujours pour but le Colisée.
Je traversais la place Trajane, le Forum Ro- , main ou Campo Vaccino, je m’arrêtais devant
Santa Francesca Romana,où les rayons du soleil couchant entraient librement par les fenêtres ouvertes de l’absent, et j’allais rêver au Colisée,
Les étoiles s’allumaient une à une et me reqardaient avec des yeux d’or à travers les découpures des étages.
La lune montait à l’horizon et projetait des ombres fantastiques qui se déplaçaient et prêtaient un semblant de vie à ce désert.
De grandes fleurs bleues se balançaient doucement, accrochées aux pentes, aux creux, aux lézardes des murs; des lierres et d’autres plantes grimpantes s’enlaçaient aux colonnes, montaient les gradins , et se suspendaient aux arcades. Peu à peu les ombres devenaient .plus intenses, il y avait comme un recul de plans, le cirque s’agrandissait, et mon souci se perdait dans la paix de ce spectacle profond. Je senfais une transformation, comme un ennoblissement de ma passion, un relèvement de mes défaillances.
Je rentrais avec des idées sévères et la soif du rude travail.
« cl
Wr.
Les monuments, tels que le Colisée, où cent mille spectateurs se pressaient sur les gradins, où cinq mille bêtes étaient tuées, où dix mille esclaves combattaient dans l’arène; le circus Alaxi mus qui contenait quatre cent mille spectateurs et où dans un combat naval, sous Claude, dix-neuf mille gladiateurs combattirent; les Thermes de Caracalla , qui ne ressemblent à aucune autre construction humaine, ces vestiges de la grandeur romaine me jetaient dans d’étranges réflexions.
La vie de ces hommes vivants , au corps sain et viril , aux brutales énergies , aux sensualités magnifiques, et qui dans un débordement de sève animale trouvaient plaisir à voir tuer et souffrir,
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jfi la comparais à la vie moderne débilitée par le christianisme.
Taine dit qu’il faut haïr « ce peuple d’oisifs qu’on amusait au Colisée avec des massacres de bêtes et d'hommes; au grand Cirque, avec des luttes d’athlètes et des courses de chars; au théâ.tre de Marcellus, avec des pantomimes, des défilés d’armes et de costumes, ce peuple que les Césars nourrissaient, divertissaient, et à qui ils songeaient à complaire. » — Cette vie. toute corporelle et païenne, je ne pouvais la haïr.
Je préférais ces goûts, ces habitudes, même sanguinaires, qui sauvegardaient la pureté et les instincts d’une énergique race, à la fadeur, à l’étriquement, à l’hypocrisie et au rachitisme de nos temps.
L’homme n’est plus avide d’égorgements de bêtes, il n’applaudit plus au gladiateur mourant avec grâce; il est chrétien, il est doux, il a horreur du sang, il a le cœur bon. — Il va le long des boulevards à la suite des filles, il se confessa au sortir de l’alcôve, et c’est une scène de viol qui rallume son vieux sang, ou la Timbale d'argent qu’il va applaudir.
Aujourd’hui, ce sont quatorze petits oratoires,
aux méchantes fresques , qui ont conquis le Coalisée.
On y dit la messe; on s’y agenouille. Les anciens restaient debout.
D’autres fois, je faisais de longues stations à la fontaine de Trévi. C’est la plus grande et la plus belle des fontaines de Rome.
Neptune s’avance, conduisant un quadrige de chevaux marins qui se cabrent et qui lancent de grands jets d’eau par les naseaux.
Il est entouré de tritons qui sonnent de la conque.
L’eau jaillit de roches superposées que l’humidité a revêtues d’une mousse verte aux tons de velours; des nappes d’eau tombent du haut des rochers; des filets s’échappent des fentes et des crevasses; l’eau afflue de toute part en mille jets qui sautent et se croisent; au pied des rochers elle bouillonne, et le groupe colossal paraît vivant à
travers les éclaboussures d’écume et une averse d’effets de lumière.
Cette eau coule ainsi depuis vingt siècles.
On l’appelle encore acqua vergine, parce qu’une jeune fille l’avait indiquée à des soldats altérés.
Les jours de pluie, j’allais jusqu’à San Pietro in Vincoli pour voir le Moïse de Michel-Ange.
Ce n’était pas Moïse qui m’attirait. Je le connaissais : je l’avais vu lithographié, gravé, réduit en photographie ; ce n’était pas non plus la mignarde chapelle où il est encadré qui m’eût fait revenir. Ce que je venais chercher dans Moïse, c’était Michel-Ange lui-même, les confidences de l’àme de ce combattant farouche.
Et je le suivais dans les traits ascétiques de l’impérieux législateur, dans les saillies des muscles du capitaine barbare.
Michel-Ange avait aimé sans mesure l’art et sa dignité. L’art, il s’y était livré avec une ténacité qui le rendit malade. Sa dignité, il sut la garder jusqu’à se faire respecter des papes les plus capricieux et les plus violents; il les brava même maintes fois , « plus que n’aurait fait un roi de France. »
Solitaire toute sa vie, parce que ses sentiments
étaient forts et élevés, il vécut laborieusement dans les combats de son génie et parfois dans la misère, et jamais sa volonté toute-puissante ne se démentit.
Vieux et décrépit on le rencontrait à pied, par les froids, auprès du Colisée. « Où allez-vous ? » lui demandait-on. « A l’école, pour tacher d’apprendre quelque chose. » Un jour le désespoir le prit. Il trouva que sa main n’était pas encore arrivée à exprimer l’idée de son esprit.
Il s’enferma et voulut se laisser mourir.
Cette grande vie me passionnait, me dominait. Ma volonté se raidissa't. Je me sentais devenir plus forte.