XL1V
Une autre ombre passa sur moi â cette époque; c’était le sentiment atroce de la jalousie. Je perdis le sommeil.
M me d’A..., sculpteur, faisait le buste de X... Les séances se multipliaient, se prolongeaient, et le portrait n’avançait guère.
Je voulus faire la connaissance de cette femme.
Elle nichait avec quelques peintres dans l’ancienne villa du pape Jules II. J’allai visiter son atelier.
Elle m’en fit les honneurs plus gracieusement que ne le méritait mon appréciation peu enthousiaste de ses œuvres.
Il est vrai que je regardais plus M me d’A... que ses groupes et ses statues.
C’était une femme d’une trentaine d’années
environ, assez jolie, mais à la manière des grisettes du quartier latin, et achevant les charmes que la nature avait laissés chez elle à l’état d’ébauche, avec les merveilleuses ingéniosités de M mes Vertu sœurs, de Worth et de Pi ver.
Elle me fit traverser plusieurs pièces encombrées de plâtres, d’outils, de mannequins, et nous entrâmes dans une espèce de rotonde assombrie par des flots de draperies.
C’était le sanctuaire où elle travaillait d’après nature. Là, à côté de la statue d’un chef abyssinien, au torse athlétique, dont les séances devaient être pour le moins aussi longues que celles de X..., tant le modelé était soigné, musclé, elle me montra une statuette représentant une sorte de faquin, à la pose débraillée, aux longs cheveux qui ressemblaient à une perruque, à l’habit ouvert, rejeté en arrière et flottant, en culotte courte et avec des souliers à boucles qui pouvaient être aussi bien la chaussure d’un abbé que celle d’un domestique. Comme je regardais avec quelque étonnement, tâchant de deviner ce qu’il y avait de remarquable dans cette figurine et en quoi elle méritait une attention spéciale, M rac d’A... me dit :
« Comment, vous ne reconnaissez pas X... ? »
Je partis d’un éclat de rire, très-clair, scandé dans le haut, un rire que X... nommait affreusement impertinent.
« Lui! ce laquais! ce drôle! X...!
— Je le fais à la Paganini. Chacun en est content.
— X... à la Paganini! Vous feriez donc Paganini à la X... ! Et Paganini débraillé et servile!
— Leroy l’a peint aussi dans cette pose.
— Tant pis pour Leroy. »
M me d’A... jeta par terre la statuette qui se brisa.
Ah! si j’avais pu prévoir ce dénoûment ! Elle allait recommencer. J’avais maladroitement fourni l’occasion de nouvelles séances.
Je m’en allai la mort dans l’âme. Les luttes que je prévoyais m’inspiraient du dégoût. Oui, il faudrait lutter avec des fards, de fausses chevelures, des épaules crépies, des gazes, des rubans, des riens, des toilettes savantes.
Mon mépris pour les hommes me remontait aux lèvres.
Il ne suffisait donc pas d’abandonner son cœur, de le prodiguer à en mourir*, il fallait aimer avec
l5o SOUVENIRS D’UNE COSAQUE.
d'impudiques raffinements, à grand renfort de poses étudiées et de robes voluptueuses.
Je pleurai de colère.
Le lendemain j’écrivais à Worth pour lui commander les toilettes les plus élégantes et les plus riches. Jusqu’alors j’avais conservé le costume demi-masculin de mon pays.
Je fis sensation lorsque, après, un premier envoi de Paris, je me montrai à S. Francesca Romana un jour de réception.
J’étais vêtue en crêpe de Chine blanc, lamé d’argent. C’était une de ces toilettes comme Worth seul en possède le secret. Tout le monde m’accabla de regards et de compliments. On faisait queue pour m’approcher.
X... aussi s’avança. Quand je le vis enchanté, presque tendre, me serrant la taille à la face de tous pour bien affirmer son intimité avec la riche comtesse qui du fond de l’Ukraine était venue à Rome le trouver, — lui qui m’aurait à peine saluée si j’étais arrivée dans mes vêtements de Cosaque, je ne pus réprimer un mouvement de rage. Je cassai violemment l’éventail en ivoire vert,
qu’un gland d’argent attachait à la boucle d’émeraudes de ma ceinture. On se précipita pour ramasser les éclats. Je les jetai par la fenêtre et les enfants qui jouaient parmi les pierres s’en firent des palets.
Quand je sortis de là, je me dis que c’était bien fini, que j’avais creusé de mes propres mains la tombe où j’enterrais ma dignité, et que désormais rien ne saurait m’arrêter sur la pente fatale de toutes les concessions et de toutes les lâchetés.
Nous ne parlions jamais d’amour.
Parfois un regard ardent, une folle parole m’échappait. Je demandais alors mon pardon dans des lettres soumises à me faire rougir de honte en les relisant.
Je n’en pénétrais pas moins dans sa vie par tous les côtés accessibles. Il ne m’était pas possible de le voir tous les jours. Je voulais au moins être constamment présente à sa pensée.
Tous les matins il recevait d’énormes bouquets de magnolias, ses fleurs préférées. Il se plaignit de la disette des bons copistes pour ses manuscrits; quelques-uns de ses élèves les copiaient, mais il devait revoir longuement leur travail. Je n’avais pas fait une mesure de copie dans ma vie; mais la passion de pouvoir lui être utile, lui
épargner une peine, devait me donner toute science. Je m’offris. Il accepta avec un sourire d’incrédulité. Il ne me croyait pas capable d’assez d'attention et de patience pour débrouiller les innombrables ratures dont étaient couverts ses manuscrits. Piquée au jeu, je lui portai bientôt des copies d’une netteté et d’une beauté telles que depuis lors je ne chômai plus.
J’ai passé bien des nuits à quelque travail pressé ; sur mes veilles laborieuses maintes fois le soleil s’est levé, et cette mortelle besogne a toujours fait mes délices.
La copie achevée, j’allais la lui porter à son réveil. Il s’attendrissait alors; il me disait : « Chère, chère enfant! » et je m’en allais sous le soleil matinal avec un soleil bien plus radieux dans l’âme.
Il arriva un moment où je ne pus plus me passer de le voir.
Je savais qu’il assistait tous les jours à la messe de six heures dans l’église de S. Francesca Romana. J’y allai. Placée dans l’ombre d’un confessionnal, je le regardais prier.
Peu à peu je m’abaissai à un triste espionnage.
Après m’être informée de ses allées et venues, des jours où il sortait, des maisons qu’il fréquen-
tait, la nuit venue je m’habillais en homme-, j’allais me poster sous les portiques des palais pour le voir à la sortie.
Mon travail et mon amour m’avaient arrêtée jusqu’alors d’aller dans le monde.
Il se montrait souvent via Mercede, chez le consul de France, dont la femme, belle et spirituelle, était la plus gracieuse des maîtresses de maison. M«>« d’A..., qui était de toutes les fêtes, y brillait aussi. Que j’ai souffert devant ces quatre fenêtres éclairées !
Les heures me paraissaient doubles, elles se traînaient comme avec des semelles de plomb; les douze coups de minuit sonnaient lugubrement à la Trinità dei Monti; il ne descendait pas! Avec quels grondements, quelles colères et quelles écumes de rage, je me promenais devant la porte, guettant chaque bruit, chaque mouvement dans l’ombre ! Parfois, épuisée, vaincue par la fatigue -et l’impuissance de mes fureurs, je m’asseyais sur une borne et je regardais devant moi avec des yeux hagards et stupides.
Je le voyais dans ce salon ruisselant de lu- 'mière, entouré de femmes demi-nues, séduisantes, ■et 'levant toutes leurs yeux vers son pâle visage
au divin sourire. Il me semblait entendre des chuchotements, des rires et des murmures d’amour.
Une sombre colère me saisissait alors et il me prenait de terribles envies de monter, d’étrangler, d’égorger tout ce monde, — je me levais en sursaut, et je retombais lourdement.
La nuit avançait, les nuages fuyaient, les étoiles
scintillaient, froides et indifférentes.
Enfin X... paraissait. J’oubliais mon mal et ma douleur. Je l’avais vu ! Je m’en retournais consolée, guérie, pour recommencer le lendemain.
Quelquefois -il accompagnait M me d’A... à sa voiture; alors j’approchais, et, retenant mon haleine, je tâchais de saisir au vol les paroles qu’elle murmurait à son oreille; à ces moments-là je sentais la folie s’emparer de mon cerveau.
Les dimanches, M. H..., directeur de l’Académie de France, donnait à dîner. Les plus belle* femmes de Rome venaient s’asseoir à sa table. Après dîner, on passait dans les salons étincelants de lustres et de girandoles, et X..., qui était l’ami de la maison, faisait danser la société.
On ouvrait les fenêtres; j’entendais distinctement les valses mélancoliques de Schubert, je voyais tourbillonner les danseurs; puis un couple
se détachait et venait respirer l’air tiède de la nuit embaumé des senteurs du Pincio; dans l’ombre brillaient des bras nus et de blanches épaules.
X... venait à son tour. La femme qu’il avait à son bras se renversait dans des poses de bacchante, elle levait sur lui des yeux hardis et provoquants; il penchait la tête, ses cheveux tombaient sur son doux visage; et moi je chancelais; je pressais mon liront brûlant contre le marbre du portique.
Un jour qu’il pleuvait, il .avait demandé une voiture. Avant d’y monter il voulut allumer un cigare.
« Avete un \olfandlo ? demanda-t-il au cocher.
— Si, signor, certissimo, » répondit celui-ci ; mais après quelques recherches il se trouva qu’il n’en avait point. Il ouvrit la lanterne, dont un coup de vent éteignit la flamme.
J’enfonçai mon chapeau sur les yeux et j’approchai.
« Signor Commendatore, la prego di accet tare del mio fuoco. »
Et je lui présentai mon cigare allumé.
Il releva la tête brusquement, mais je me tenais dans l’ombre que projetait la voiture.
Il alluma son cigare et me dit : « Mille gracie ,»
en me rendant le mien. Puis il entra dans la voiture et je l’entendis murmurer : « Je connais cette voix pourtant. »
Il se rappela parfaitement la chose le jour où je lui fis le récit de toutes mes folies.
Lorsque par hasard il m’avait été impossible de savoir où il passait la soirée, je me plantais en faction devant S. Francesca Romana et là, dans la solitude du Campo Vaccino, j’attendais son retour. Parfois il pleuvait à flots; l’eau ruisselait de mes habits, je frissonnais et claquais des dents, mais je ne bougeais pas.
Je reconnaissais au loin son pas ferme et rapide, je le voyais arriver, sofi chapeau à la main, ses beaux cheveux flottant sur ses épaules, et je tressaillais de joie.
Il sonnait; mais avant de franchir le seuil de la porte qui s’entr’ouvrait, il se retournait et donnait un grand regard à la solitude profonde.
Se retrempait-il aux austérités du grandiose paysage? Voulait-il se purifier des souvenirs bourbeux qui jusqu’au seuil de sa retraite laborieuse l’accompagnaient peut-être?
Il rentrait ; les lourds battants de la porte retombaient avec fracas et je restais seule dans le désert.
Alors, dans le silence de la nuit, je retrouvais les rêves de mon enfance; il me revenait de vieux souvenirs de toutes mes chères et nobles ambitions; des images éteintes, des visions de l’Ukraine oubliée, reparaissaient en m’appelant.
J’aurais pourtant choisi de me damner pour dix éternités plutôt que de renoncer aux douloureuses jouissances de cet horrible amour.
A l’entrée de l’hiver, X... partit pour Tivoli.
Les étrangers qui au mois de novembre envahissent Rome frappaient tous à la porte de S. Francesca Romana. Ils allaient voir X...
comme on va voir la girafe au Jardin des Plantes.
On profitait de la bonhomie de son accueil pour lui soustraire tout ce qu’on pouvait, et jusqu’à des petits bouts de papier où il essuyait ses plumes. D’autres lui demandaient sa photographie avec dédicace; les plus hardis le priaient de jouer le Roi des Aulnes et Y Invitation à la valse.
C’est là* qu’il fallait voir les Anglais. Tandis qu’il jouait, ils se postaient à la file derrière lui et lui enlevaient gravement des cheveux avec des pincettes. Ils extrayaient de préférence les fils