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Les mêmes raisons, sans doute, déterminèrent les amis de X... à respecter cette solitude qu’il avait paru vivement désirer, et, le prenant au mot, pendant les trois mois qu’il passa dans la tourelle du palais d’Este, on le laissa dans un isolement parfait.
La première fois que j’allai le voir à Tivoli, il me témoigna une joie, où je vis bien que la solitude pesait terriblement à cet amoureux passionné du monde et des hommages.
Il me fit visiter sa tourelle ; rien de remarquable qu’une longue terrasse s’ouvrant sur un grand horizon. L’appartement était insignifiant et peu confortable, comme le sont en général les appartements italiens ; les dessus des portes étaient bien aux armes et au chiffre de X. .., mais les cheminées n’allaient pas, les meubles étaient mesquins, dépareillés , les chambres basses et petites.
J’allais le voir deux fois par semaine régulièrement. Je lui portais des bouquets géants que je faisais venir du jardin d’Alphonse Karr, à Nice , et qui étaient de vrais selam amoureux, des chants
fleuris et odorants. Personne n’entrait chez ce dieu sans un bouquet à la main, mais ces bouquets étaient des fleurs romaines, et je voulais distinguer les miennes.
Elles paraient et égayaient la triste chambrette où il travaillait.
Je partais de Rome vers une heure. On sort par la place San Giovanni, la plus belle des places romaines. Saint-Jean de Latran, aux murs dorés, se dresse au milieu.
Au delà de la porte s’étale la large campagne. A droite les aqueducs allongent leur file d’arcades; à l’horizon des montagnes bleuâtres; partout une chaude lumière et la plaine verte.
Çà et là quelques débris de villas antiques, des ruines couronnées de lierres, des bâtisses lépreuses, berceaux et tombes d’une population minée par les fièvres. Parfois un champ de riz aux tiges hautes et frémissantes, un petit filet d’eau longeant la route et bordé de joncs; dans un creux, des buffles aux longues cornes, silencieux, ruminant, gardés par des bergers vêtus d’une peau de
bique, qui rêvaient, les yeux vides comme ceux de leurs troupeaux.
Pas d’arbres; seulement quelques plantes rabougries, des genêts, des arbrisseaux épineux.
Au bout de deux heures, la route monte. On contourne une montagne couverte d’oliviers séculaires. Les troncs informes élèvent à une hauteur prodigieuse leurs cimes couronnées d’un feuillage grisâtre; les racines tordues rampent entre des quartiers de roches. A quelle profondeur plongentelles dans la terre? Elles s’accrochent avec des griffes puissantes aux pentes disloquées, et les éboulements forment de profondes cavernes entre le réseau de ces fibres monstrueuses.
Sous le feuillage, les ombres se nuançaient avec des variétés infinies. Des lézards couraient dans les crevasses. Des euphorbes, des lentisques et des touffes de graminées foisonnaient au pied des roches ; dans la mousse, les pervenches au feuih lage luisant ouvraient leurs yeux bleus.
A travers les arbres, on apercevait l’immense campagne, avec sa bizarre monotonie, ses flaques d’eau dormante et le Tibre se déroulant comme un long serpent à travers l’éternelle verdure.
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On monte en zigzag pendant une heure et demie, et à la cime Tivoli échelonne ses ruelles caillouteuses, ses vieilles maisons roussies et la ceinture démantelée de sa muraille.
Arrivée à la villa d’Este, je montais en courant l’escalier en spirale, j’entrais comme un ouragan, enfonçant les portes, et je tombais dans les bras de X... Et à chaque nouveau voyage son étreinte devenait plus longue.
Nous dînions sur la terrasse par les beaux jours, au coin du feu par les temps de pluie. Il m’enveloppait de petits soins, d’attentions exquises, qui à tout moment me donnaient des envies de pleurer de reconnaissance, tant j’y étais peu habituée.
Après dîner, il s’asseyait en lace de la cheminée ; je me pelotonnais à ses pieds, et il se faisait conter les nouvelles de Rome, les faits et gestes de ses amis. Et moi, qui jusque-là m’étais refusée à toutes les invitations, je me prodiguais
maintenant dans les salons pour récolter ces propos, ces commérages et ces petits scandales qui paraissaient le distraire.
Par moments nous nous taisions. Il posait alors sa main sur ma tête et me regardait d’un air si singulier que je m’en effrayais, n’en pénétrant pas le sens, et que je fondais en larmes.
Alors ses traits s’assombrissaient, et il m’embrassait en silence. La nuit venue, il me reconduisait à l’unique osteria de Tivoli , où m’attendait une chambre d’une malpropreté phénoménale, mais où je m’endormais en faisant des songes d’or, et le matin au point du jour je reprenais le chemin de Rome. Par les beaux clairs de lune, je m’en retournais le soir même. J’avais un permis pour les portes.
Ces jours-là, nous allions à pied jusqu’au bois des oliviers, et là, protégée par la nuit et enhardie par la pression de sa main, je lui racontais les fatigues et les tristesses de ces jours passés loin de lui, les énervements de ce voyage de trois heures, les inquiétudes de mes vagues espérances, les exaspérations du retour; et quand il m’interrompait, me parlant de ses devoirs, me rappelant les miens, je lui nouais mes deux mains autour du cou,
et je lui disais que la glorieuse attestation de la passion c’était l’abandon absolu de toutes les pensées, de toutes les affections, de tous les devoirs, de toutes les vertus ; que c’était encore le sacrifice joyeux de la considération, de la sécurité, de l’honneur même et des choses les plus saintes qu’on voudrait inventer si elles n’existaient pas afin de fournir des preuves bien hautes d’un attachement sans bornes, d’un royal amour, et il me disait : « Parle encore, parle toujours! » et ses lèvres cherchaient mes lèvres, et il m’étouffait de baisers.’ Enfin, une dernière fois, il me pressait sur son cœur, et je montais en voiture.
La campagne était si belle sous l’azur nocturne que souvent je faisais arrêter les chevaux et, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je m’enfoncais dans le vert désert.
La plaine s’étendait à perte de vue, légèrement ondulée; çà et là des flaques d’eau frissonnaient, sous les féeriques rayons de la lune, qui argentaient les bruyères; à l’horizon, agrandi par le brouillard, le Tibre s’écaillait avec des reflets lumineux.
L’air était d’une douce fraîcheur; un parfum étrange montait du sol, et, dans le silence de
la nuit, on entendait de mystérieux murmures.
Il semblait qu’en se penchant, en approchant l’oreille, on aurait surpris de fabuleux secrets. Le spectacle était d’une simplicité sublime avec quelque chose d’inquiétant dans ces palpitations de la nuit. Elles éveillaient d’âpres désirs, un trouble profond, des anxiétés indicibles.