‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 14 sur 27 · LU · texte numérisé non relu

LU

Un jour je m'attardai.

Une pluie persistante avait défoncé les chemins; les chevaux n’avançaient qu’en glissant à chaque pas. J’étais au supplice.

Au pied de la montagne, je quittai la voiture, et prenant un petit sentier rocailleux qui abrégeait la route, je fus en un clin d’œil à la villa d’Este.

En bas, on me dit queX... était inquiet et qu’Ercole, le valet de chambre, était allé au-devant de moi.

Dans la tourelle, les chambres étaient désertes. J’ouvris la porte de la terrasse et je me trouvai face à face avec X... Il était très-changé et avait l’air d’un homme arreté à quelque violente décision ; il me serra la main en silence et me fit signe

de rentrer. Il entra derrière moi, tourna la cief

dans la serrure, et s’avançant les bras ouverts, les yeux agrandis, il dit : « Tu sais, je ne peux plus me passer de toi ! »

Ce soir-là nous ne dînâmes point, et lorsque le soleil se leva, il me trouva penchée sur X... endormi, et contemplant avidement la tristesse douloureuse que ses traits exprimaient. Qu’était cette tristesse?

Je baisai ses lèvres si chères, et dans son sommeil il me rendit mon baiser.

Il m’appartenait donc !

J’allais pour l’embrasser encore. Soudain une pensée effroyable s’empara de moi.

Il m’appartenait, mais à son réveil il me repousserait peut-être et se réfugierait pleurant au pied du crucifix !

Et comment le ressaisir? Je me sentais lasse des derniers efforts; j’avais épuisé tous les dévouements et toutes les folies. Dans quels pays nouveaux irais-je lui cueillir des fleurs? quels sentiments inventerais-je pour en faire litière à ses pieds? Une tentation terrible m’envahit. Oui, je ‘ pouvais le perdre. A son réveil, il irait trouver quelque prêtre, et, le front dans la poussière, il

implorerait le pardon de Dieu pour ce crime d’amour, qu’au tribunal de la pénitence il flétrirait des noms les plus odieux. Et on l’absoudrait au prix de mon oubli.

On lui promettrait une place d’autant plus belle au ciel ; sur terre, le voyage qu’il avait encore à accomplir on le jalonnerait de dignités ecclésiastiques, d’honneurs, de distinctions, en avancement d’hoirie. Il accepterait, en pleurant peut-être, et il m’assassinerait.

Si je le tuais !

J’allongeai le bras pour attirer ma ceinture tcherkesse que fermait un petit poignard. Je l’avais laissée tomber la veille au pied du lit. Je détachai le poignard. La lame était empoisonnée.

Rien qu’une légère piqûre et il était à moi pour » , t l’éternité, car on nous recouvrirait du même linceul dans la même tombe... Il ouvrit les yeux.

Je ne respirais plus. Je tenais le couteau dans le creux de ma main. J’attendais son premier mot. — Ce fut un mot d’amour. Il était sauvé.

Il s’était soulevé lentement, et pensif, mais souriant; il me regardait.

« Qu’as-tu? dit-il; tu es pâle comme un cadavre, et tes yeux sont muets et effrayants. « >

Gomme je ne répondais pas, il m’attira vers lui et vit le poignard.

« Tu voulais me tuer, enfant! » Il m’étreignit avec délire et à travers ses embrassements il murmurait tout bas des promesses d’amour, il me jurait qu’il ne voulait plus lutter, qu’il ne voulait plus se débattre, — et sans cesse je le lui faisais redire.

Nous sortîmes sur la terrasse.

Le soleil n’avait pas encore bu les pluies de la veille, et les gouttes d’eau qui se balançaient à la pointe des herbes reflétaient le bleu du ciel et miroitaient sous les rayons ardents.

La campagne avait l’aspect d’un lac immense.

A l’horizon on voyait le dôme de Saint-Pierre; plus loin une ligne bleue se dessinait nettement entre les limites du ciel et de la terre. C’était la mer.

Des nuages vaporeux passaient comme des voiles blanches. Ils voguaient lentement vers les collines de l’Albano, où ils s’évanouissaient sur les sommets. Avant de disparaître, ils demeuraient quelques instants suspendus sur les crêtes et s’irisaient de reflets fantastiques. Toute la na-

ture avait un air de fête. Les oliviers, inondés de lumière, agitaient doucement leurs cimes touffues; le torrent chantait gaiement dans la vallée, la brise nous apportait comme les bourdonnements du printemps.

Était-ce mon cœur qui embellissait la nature, ou la nature, par une sympathie touchante, se parait-elle d’un charme nouveau pour fêter l’aurore de mon bonheur ?

Je sentis à ce moment un besoin passionné de jouir de la vie. Je le sentis avec d’autant plus d’impétuosité que, malgré toutes les affirmations de X..., je doutais encore.

A peine rentrée à Rome je fus rappelée à Tivoli, et dès ce jour ce ne furent qu’allées et venues. Mon travail en souffrait, mais que j’étais heureuse ! X... m’aimait avec des impatiences de cœur si naïves, il avait une si ardente soif d’ivresses, que mes craintes se dissipèrent.

Vers la fin de février, il revint à Rome. Le monde le réclamait; il y alla plus que jamais.

Mais je n’en souffrais pas et je ne l’espionnais plus. Ne me disait-il pas qu’il m’aimait ? Ce furent d'ailleurs mes seuls jours de bonheur, un bonheur sans amertume comme sans appréhension, ntense, puissant, plein de sérénité.

Je voyais X. . . tous les jours. Obligé de traverser la place Trajane pour aller en ville, il ne passait jamais sans monter chez moi. Il me trouvait oc-

cupée, m’embrassait et repartait, me laissant singulièrement confiante et tranquille.

Je faisais maintenant de longues excursions à cheval dans les environs de Rome. Cette fièvre d’amour et un travail forcé avaient miné ma santé. Je cherchais à reprendre des forces sous le vivifiant soleil du Midi.

J’errais le plus souvent à travers la campagne, sans but déterminé. Je m’enfoncais dans les sentiers perdus, sous les voûtes de feuillage. Parfois je poussais jusqu’au lac Némi, l’ancien Spéculum Dianæ. En revenant, je longeais le Tibre. A la hauteur de VAgua citosa, le soleil dans un ciel pourpre descendait lentement vers l’horizon. De ses derniers feux il allumait le Tibre qui charriait alors des parcelles ignées; peu à peu, le rouge intense s’éteignait et se transformait en un rose transparent qui donnait au ciel un air attendri et comme maladif; les flocons roses s’évanouissaient à leur tour, et les étoiles s’apanouissaient comme des fleurs dans l’azur.

J’allais aussi, fréquemment, du côté de Saint- Paul. La campagne y était une délicieuse prairie à la verdure humide et veloutée, aux senteurs chaudes et pénétrantes. L’épais gazon était con-

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stellé de marguerites, de clochetons, de narcisses.

Des ruisseaux chantaient sous l’herbe. Sur les talus, des aubépines fleuries. Dans les mares vertes, des grenouilles venaient à fleur d’eau. Le pas du cheval les effrayait et elles plongeaient avec une hâte comique.

Dans le lointain quelques pins d’Italie découpaient sur le bleu du ciel leur sombre feuillage.

Je récoltais des gerbes de fleurs que je rapportais liées à la selle de mon cheval.

Au retour je passais devant les fenêtres de S.

Francesca Romana. Je voyais X... penché sur sa table, écrivant, travaillant toujours. Il relevait la tête au sabot du cheval sur les cailloux ; je lançais des soucis sauvages et des branches d’aubépine par les fenêtres ouvertes, et je continuais mon chemin, suivie et inondée d’un long regard d’amour.

Combien peu ces promenades ressemblaientelles pourtant à mes courses d’autrefois en Wolhynie ou même dans les steppes! En Wolhynie, en Ukraine, triste ou gaie, une fois à cheval je m'enivrais d’air, d’espace, de folle rapidité.

Ma poitrine se dilatait à la vue du ciel resplendissant et de la steppe fleurie, et le coup de cra-

vache qui enlevait mon cheval lorsque je sautais en selle était comme un salut joyeux à la belle nature. Lancé à fond de train il rasait les hautes herbes, où ses quatre fers traçaient à peine un léger sillon.

Il allait ainsi, dévorant l’espace, et toujours la ligne brumeuse, qui cerclait l’horizon, fuyait, et la plaine s’allongeait, vaste, interminable. Nous dépassions les beaux nuages d’or qui montaient au couchant et traversaient l’azur comme d’heureux voyageurs ; des groupes de maisonnettes se détachaient çà et là, aussitôt perdues de vue; nous franchissions des haies et des ruisseaux ; puis l’atmosphère fraîchissait, le cheval levait la tête, flairait le vent et hennissait; nous courions maintenant sur la rive du Dnieper qui se déroulait glacé de bleu et tacheté d’îles. La limpidité de l’eau était telle que, malgré sa profondeur, on voyait au fond le sable fin, le gravier menu.

Des martins-pêcheurs tournoyaient dans l’air. Us s’abattaient comme des flèches, rasaient l’eau et remontaient. Dans leurs serres, reluisaient au soleil les ventres azurés et les nageoires d’argent de leurs proies.

Nous courions toujours.

Pas un bruit dans le désert, sinon le cri rapide des bécassines qui nichaient dans les roseaux et qui, effarouchées par le galop du cheval, voletaient par saccades. Par moments, le. vent apportait la note grêle et cadencée des poulies qui montaient l’eau des puits dans les villages lointains. Tout cela m’affolait.

Soudainement je faisais volter le cheval et le lançais dans le Dnieper.

Nous nous engouffrions avec un bruit assourdissant, et notre chute pailletait l’eau d’une large écume. Alors je m’amusais à remonter le fleuve qui en certains endroits est assez rapide; je riais de la terreur du cheval que le courant entraînait parfois ; il reniflait bruyamment et tournait vers moi sa tête, mouillée et toute brillante, avec une anxieuse interrogation dans son œil intelligent.

Lorsqu’il était vraiment las, je quittais la selle et je nageais à côté de la noble bête, la tirant par la bride et l’encourageant de la parole.

Nous gagnions la rive, et je m’en retournais à pied; je fredonnais quelque chanson cosaque, je causais avec mon cheval qui me suivait la bride sur le cou, je lui récitais des fragments de poésies ; je ne rêvais jamais.

Je souriais à la terre souriante, à l’air caressant, aux senteurs des chanvres et des bruyères.

En Ukraine d’ailleurs, les magies du désert n’amollissent pas l’ame, ne la rendent pas alanguie. La passion y gagne en profondeur.

Dans la campagne romaine, l’amour m’emmenait dans le pays des songes. Toujours lasse, j’allais au pas, m’arrêtant pour écouter le chant des cigales ou la note mélancolique et monotone des raines.

jAu commencement d’avril, X... quitta Rome.

Je le suivis.

Mais comme je désirais revoir cette patrie de mon bonheur, j’allai, la veille de notre départ, à la fontaine de Trévi, et après m’être assurée qu’aucune de mes connaissances ne se trouvait là pour constater cet acte superstitieux, j’y jetai une poignée d’or. Les Romains prétendent que ce don de l’or à l’eau de Trévi a la propriété de faire revenir à Rome ceux qui la quittent.

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