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X... allait à Weimar

Weimar, toute petite ville, est une de ces capitales où les chaussettes du souverain sèchent sur les haies des frontières de leurs États, et où ces mêmes souverains mangent patriarcalement des oies rôties, avec de la compote de pommes, à la table de leurs sujets.

Mais des poëtes avaient vécu là. Quatre grands esprits s’y étaient rencontrés sous le règne de Charles- Auguste, le Médicis de l’Allemagne.

Weimar, aujourd’hui, ne fait guère que de la musique, grâce à X... qui y avait séjourné dix ans. Lorsqu’il entra dans les ordres, le Grand-Duc régnant lui fit promettre de passer dans cette ville trois mois par an. Comme son aïeul, il aimait l’art et les artistes.

Weimar est une campagne plutôt qu’une capitale. Peu de mouvement dans ses rues paisibles, peu de bruit dans ses maisons aux toits pointus. Les arbres, la verdure l’envahissent de toutes parts. Le parc déborde dans la ville. Il est coupé par l'Ilm, qui serpente au milieu de gazons et d’ombrages.

C’est dans l’Ilm que Goethe, épris d’air et d’eau, s’était exercé à nager, à la grande consternation des habitants de Weimar, ses contemporains, qui se contentaient de faire leurs ablutions dans un verre d’eau et ne respiraient à leur aise que dans l’épaisse atmosphère produite par la fumée du tabac, les poêles de fonte et les exhalaisons de la choucroute.

Lewes, le biographe anglais de Goethe, raconte

que les gelées de décembre interrompaient seules les bains quotidiens de Goethe.

Aux heures matinales, dans T Ilm ensoleillée, il se plongeait avec délices, et l’eau le fascinait ; elle l’appelait avec tant de séductions, que la nuit, à la clarté de la lune, il se baignait encore.

Der Fischer matin, « le Pêcheur, » une des plus belles ballades allemandes, exprime admirablement cet attrait mystérieux de l’eau et le vertige du gouffre.

C’est effrayant et sombre; mais les enchantements les plus doux s’y épanouissent :

Un pêcheur est assis au bord de l’eau; il rêve, et suit d’un œil vague les mouvements de sa ligne. Soudain l’onde se trouble, elle monte, elle bouillonne, et du fond de l’abîme, une belle femme brillantée de gouttes d’eau surgit à ses yeux.

Elle chanta, elle parla, et ce furent d’étranges révélations qu’elle lui fit sur les mystères voluptueux de son empire aquatique, car le pêcheur tressaillit, sa poitrine se gonfla d’amour, et, s’abandonnant avec ivresse à la vague qui caressait

ses pieds, il suivit l’ondine et jamais on ne le

revit.

SOUVENIRS d’une COSAQUE.

X. . . habitait le Gartenhaus , ancienne résidence de Goethe.

C’est une retraite délicieuse pour un rêveur, pour un poète. Aussi Goethe l’avait-il préférée au palais qu’on lui bâtit dans Frauenplan. Il y avait demeuré sept années consécutives, et longtemps après avoir quitté le Gartenhaus, dans des accès de travail et de solitude, il y retournait encore.

Cette maisonnette est comme perdue entre des

groupes d’arbres.

Il y a là des sapins, des hêtres éternellement verts, des ormes, des châtaigniers, des platanes.

Us ombragent un tapis de gazon fin où l'Ilm, aux eaux couleur d’émeraude, se déroule comme un ruban vert.

En automne, les sorbiers se parent de grappes

de corail, dont la pourpre ressort vigoureusement dans le bleu du ciel.

Tout à côté, une hutte d’écorce de vingt pieds de long sur quatorze de large, et entourée d’une galerie de bois. Cet ermitage rustique avait été construit par Gœthe à l’occasion d’une fête de la Grande -Duchesse. Charles -Auguste, qui aimait toutes les idées de Gœthe, adopta la hutte. Il y passa des mois entiers en communion avec la nature, fuyant les insipides amusements de la cour, ou les ennuis de l'étiquette. Il rassembla là son conseil d’Etat; il y dormit, mangea et travailla.

A quelques pas du «-Barkenhaus » (on nomme ainsi la hutte), il y a un monument en pierre, une colonne haute de quatre pieds, autour de laquelle s’enroule un serpent. Il dresse sa tête au sommet et dévore des gâteaux apportés en offrande. L’inscription dit : Genio loci. Or, les bons, bourgeois de Weimar, peu familiers avec les symboles de l’antiquité et avec Virgile, désireux cependant d’interpréter le sens caché de la colonne, des gâteaux et du serpent, les bons bourgeois de Weimar créèrent une légende.

Ils racontèrent qu’à l’endroit où le monument

est érigé, un énorme serpent s’était autrefois éta-

bii. Le monstre, d’un bon appétit, se mit à dé-

. peupler Weimar à grandes bouchées. Les Weimarois, terrifiés, voyaient déjà le jour où toute la capitale serait digérée, lorsqu’un boulanger ima- . gina de placer des gâteaux empoisonnés à portée du féroce animal. Le serpent était d’une ignorance crasse. Il avala les gâteaux et creva, ce qui prouve qu’il ne descendait pas en ligne directe dy savant compère, qui offrit à Ève la pomme du paradis. Le peuple, reconnaissant, éleva un monument à l’ingénieux boulanger.

« Et voilà conjme on écrit l’histoire. »

Et ne vous avisez pas d’exprimer des doutes sur cette pittoresque origine de la colonne. Les Weimarois y tiennent. Ils tiennent au serpent, aux gâteaux empoisonnés et à la gloire de leur boulanger. Ils iraient quérir quelque sabre rouillé dormant dans leurs vieilles commodes, et, violentant leurs chères habitudes pacifiques, ils pourfendraient l’incrédule»

SOUVENIRS p’UNE COSAQUE

Il m’avait d’abord semblé que ce poétique lieu devait être peuplé de la lignée de Goethe, de Schiller, de Herder, de Wieland.

Je trouvai des provinciaux parfaits, aux larges faces insignifiantes, froides, ennuyées, aux mœurs monotones; ils avaient tous l’air, comme dit Heine, d’avoir inventé l’épizootie.

Les femmes faisaient consciencieusement des lambrequins dont elles ornaient les tables de nuit, ou crochetaient des housses dont les ménages allemands coiffent tous les ustensiles, depuis la bouteille de Champagne jusqu’au pot de chambre

Réunies, elles s’entretenaient de leurs pâtisseries, de leur lessive ou des amies qui n’étaient pas là.

Les hommes buvaient de la bière, fumaient,

rebuvaient et clabaudaient de leur côté les petites nouvelles. Le soir, tout le monde pèlerinaitàOber- Weimar, où de petits cafés débitaient de la bière, du lait caillé à la cannelle, et du café au lait avec des assiétées de knchen (gâteaux), sur lesquelles les Weimaroises exerçaient largement leurs organes de la mastication. Des familles entières, emmenant jusqu’aux nourrices, qui entonnaient du café ou de la bière aux pauvres poupons, s’asseyaient là toujours à lamême heure, aveclemême air, les mêmes mâchoires, les mêmes idées, les mêmes sourires. A neuf heures, ils payaient les mêmes pourboires et rentraient se coucher honnêtement dans les mêmes lits. Ces promenades cessaient au mois de septembre. Le même troupeau allait alors au théâtre; les femmes, avec des corbeilles contenant des galoches, des beurrées et des tricots : les tricots pour la représentation, et les beurrées pour les entr’actes.

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