‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 16 sur 27 · IC · texte numérisé non relu

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La tête de cette bonne société était M me ***, ancienne choriste du théâtre de Weimar, et maîtresse en retraite de X... C’était une espèce de femelle invertébrée, comprimée dans un corset bardé de fer. Quelque vertueux atelier allemand avait construit cette bricole, qui dégorgeait par le haut des chairs mouvantes et rebondies. Le visage était couperosé ; les cheveux , filasse , affreusement peignés.

Il paraît que, lors de sa liaison avec X..., elle était blonde et rêveuse et douée d’un mince filet de voix qu’elle savait manier assez agréablement. Elle s’évertua si bien à chanter : Ich liebe dich (Je t’aime), un lied de X..., elle secoua tant sa petite tête et tortilla si souvent ses boucles blondes, qu’elle finit par le lui chanter sans musique.

Ils s’aimèrent comme dans les contes de fées, et cela fit trembler une princesse qui siégeait avec X... à l’Altenburg, château près de Weimar. Cette auguste personne avait quatre pieds de haut, une laideur d’orfraie et la bourse vide, mais elle était princesse et prêtait à l’association l’éclat de sa couronne.

Weimar parlait déjà du prochain mariage de X... avec la petite choriste, mais cette rivale des fleurons, tout en aimant X..., aimait aussi la bière d’Erfurt. La bière d’Erfurt est une excellente bière ; seulement elle engraisse. La donzelle engraissa et, à la suite de cette catastrophe, fut quittée. X... contait cela avec un désespoir rétrospectif très-comique.

La blonde chanteuse se consola en épousant un brave et naïf bourgeois, qui chérissait X... et qui accepta joyeusement l’héritage sans bénéfice d’inventaire.

L’héritage fut terriblement lourd; après six années, il avait écrasé le bourgeois qui porta ses fatigues au paradis-

En me racontant cet épisode de sa jeunesse, X... m’avait dit qu’il gardait toujours une vive sympathie à sop ancienne maîtresse, en tout bien.

tout honneur, « puisqu’elle est grasse, » ajoutait-il.

Je m’attendais à trouver en elle quelques qualités de cœur ou d’intelligence qui m’eussent expliqué son engouement pour ce florissant débris. Ce n’était qu’une femme exagérée, aux manières langoureuses, jurant avec le volume de sa taille et de ses appas. Elle faisait de longues tartines sur les sentiments incompris, les siens, tartines beurrées de tous les superlatifs qui panachent la conversation en province. La sympathie de X... me parut risible.

Le second personnage important de la société était une vieille fille, un os de seiche, qui habitait une maison située vis-à-vis du Gartenhaus, et qui s’intitulait la Providence de X... C’était une Providence sérieuse, car elle avait établi une longuevue à la fenêtre qui donnait sur le Gartenhaus ; et un œil collé au précieux instrument, tandis que l’autre était fixé sur son tricot, elle épiait tous les mouvements du protégé avec une patience qui ne semble pas être le fait de la Providence véritable envers son monde.

Le télescope permettait à M 1,e *** d’explorer la salle à manger et la chambre à coucher de X. . .

Qr, comme la salle à manger précédait le salon

et que, pour arriver au salon, il fallait la traverser, M llc *** était nécessairement au courant de toutes les visites.

Lorsque quelqu’une se prolongeait, on entendait le bruit sec d'une canne frappant le pavé avec des inégalités de rhythme, pleines d’irritation, et la vieille fille faisait irruption dans le salon, ne quittant la place que lorsque l’ennemi, — et tout ce qui venait chez X... lui était ennemi, — écœuré de ses lourdes grâces, la laissait maîtresse du terrain.

C’était une personne longue et blême, aplatie de la pensée comme de partout ailleurs.

Poitrine plate, yeux plats, pieds plats, cheveux plats, avec deux boucles qui pendillaient sur ses maigres épaules également aplaties.

Son visage avait habituellement une expression niaise, qui lui donnait un air inoffensif, dont elle savait tirer parti. Sa démarche était roide, gênée. Elle s’appuyait sur une canne. -

Recherchée par la société de Weimar en sa qualité de vieille fille suffisamment riche, elle était au mieux avec tout le monde.

On trouvait chez elle d’excellentes recettes à confitures , copiées sur la quatrième page du Ba\ar , journal très-apprécié des bonnes ména-

gères , mais qui n’avait à Weimar que M lle *** pour abonnée.

On y apprenait à confectionner des bobèches en verroterie, des tire-bottes à manches brodés, et ses housses pour théières, pots à bière et pots de chambre, servaient de modèles.

Elle offrait à ses amis du café au lait ou du mai-trank , selon la saison. Le mai-trank est une eàpèce de boisson faite avec du vin blanc cuit et des herbes aromatiques récoltées au mois de mai.

Il faut avoir vécu en province, où tout le monde agit avec une désespérante économie, pour comprendre toute l’importance d’une vieille fille, qui offre du café au lait ou du mai-trank à discrétion.

La collation terminée, on était admis à coller son œil au télescope caché sous des rideaux crochetés, toujours d’après le Ba\ar , et cinq minutes d’observation fournissaient ample matière aux cauçeries du soir, dans le parc ou sous les tonnelles.

La « Providence » n’était pourtant pas la seule à posséder le miroir aux secrets.

M me une ex-dame d’honneur de la Grande- Duchesse, avait les mêmes curiosités.

Habitant une maison contiguë à celle de M lle ***, elle braqua aussi une lunette sur le malheureux chalet. Elle ne voyait que la chambre à coucher, mais elle se regardait comme beaucoup mieux partagée.

Al mo *** était le préjugé national de Weimar qui la trouvait très -belle, comme il faut, de manières accomplies. Elle se vernissait de rouge et de Jjlanc, voilant ces produits chimiques avec de fausses bouclés, couleur marron, qui descendaient très -bas sur le front crépi. Le comme il faut avait été rapporté de la cour, et passablement interprété : il y avait de l’imitation d’antichambre.

Ces trois femmes , M m0 * , M lle ** et M me *** , étaient les chefs de file de la procession qui faisait cortège au dieu.

Toutes les femmes et vieilles filles de Weimar, même celles de la Città dolente , les trésors' fanés et desséchés, le suivaient partout. Il arrivait au théâtre escorté d’une vingtaine de rances séraphins; il faisait ses visites entouré du même personnel.

A Weimar, les maisons et les appartements sont de petites dimensions. Lorsqu’il n’y avait pas de place pour tout le monde, l’arrière-train

sc groupait dans l'escalier. Les unes, se trouvant humiliées, se mettaient à pleurer, d’autres se querellaient comme des portières. Plusieurs tiraient à la courte-paille, à qui marcherait la première après le « grand cher. »

Il reparaissait, les yeux s’essuyaient, les querelles s’apaisaient, les pailles disparaissaient; et le cortège se remettait en route, grossi de toutes les jupes de la maison qu’on venait de visiter.

En ce temps-là, X... me dit un jour d’un air profondément recueilli :

t « Ces femmes sont bonnes. Une chose frappante et que tu n’as pas l’air de voir : tous ceux qui me connaissent sympathisent entre eux. On s’aime en moi.

— Ah, Seigneur Jésus-Christ, vieux centre des saintes amours, m’écriai-je en moi-même, vous voilà remplacé! »

Au bout de huit jours, on me détestait à Weimar.

X... m’avait bien forcée de l’accompagner chez plusieurs de ses anciennes maîtresses, mais j’y avais gardé une réserve si impertinente qu’il renonça à m’exhiber davantage.

Je commençai à souffrir.

Il gaspillait ses heures avec des créatures misérables, qui caressaient ses faiblesses et l’emprisonnaient dans une vie insipide.

On venait s'informer de la manière dont il avait dormi, de son déjeuner, de sa digestion, et du reste ; on remarquait l’air de son visage, on vantait sa façon de marcher, de tousser, de cracher. On avait des flatteries pour les mille petits détails de son existence, et pour les devoirs mi-

nimes de sa vie privée, comme celui d’aller à la *

messe tous les jours, par exemple, devoir qu’il remplissait avec une exactitude professionnelle.

Et c’étaient des baisemains et des cantiques à sa gloire, dont le Père célcu-e a du souvent pâlir de jalousie.

7 1 J’allais oublier la dévote la plus touchante et la

moins récompensée. C’était encore une vieille fille.

Elle ne prisait pas, elle ne fumait pas, elle changeait régulièrement de linge et exhalait cependant, depuis un quart de siècle, une terrible odeur. C’était un continuel sujet d’interrogation.

Elle paraissait à toute heure sortir d'on ne savait

où. Le parfum de la personne me frappa en effet. ,

Nous échangeâmes quelques politesses dans les

premiers temps, et je ne sais comment je m’attirai

sa confiance, mais, un jour, la pauvre demoiselle

m’ouvrit son âme dans un coin.

« Croyez-vous, me dit-elle avec des sanglots, qu’il suffise d’aimer depuis de longues années .

d’un amour profond, inaltérable, pour mériter quelque pitié? Regardez-le. Il sourit à toutes ces femmes et ne daigne pas tourner ses yeux de mon côté. Apprenez de quelle façon je l’aime. »

Alors elle entr’ouvrit le corsage de sa robe,

déboutonna sa collerette, et tira de son sein une sorte de petit pâté informe, brun, et qui, au contact de l’air, répandit une odeur infecte.

Je fis un mouvement en arrière, mais elle me rejoignit.

« Un soir, reprit-elle, j’assistais à un banquet donné parla Société philharmonique de J..., en l’honneur du grand homme. Au dessert, il fumait un cigare qu’il jeta après l’avoir à peine entamé. Je ramassai ce cigare, et c’est lui que je porte là depuis i8q3. »

Elle replaça sur son sein l’odorante relique, reboutonna sa collerette et continua de pleurer.

Tout ce culte cependant n’allait pas sans quelque pensée d’intérêt.

X... servait de marchepied à ces messieurs et à ces dames. C’étaient tantôt des lettres de recommandation qu’on lui extorquait pour des nullités; tantôt des présentations de jeunes compositeurs qui lui faisaient avaler des tonnes de symphonies, des quatuors, ou d’autres interminables élucubrations plus aqueuses les unes que les autres.

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