IX
Mon frère aîné ne nous accompagnait pas dans ces courses à travers bois et champs. Il avait eu la sottise de se laisser tomber un jour que son cheval se cabrait, et, en tombant, il s’était fracassé la clavicule. Poltron et maladroit. Nous le méprisâmes profondément. Durant les six semaines qu’il passa au lit, aucun de nous ne lui fit visite. C’était un enfant malingre, pleurard, qui avait toujours préféré les mannequins en carton peint que l’on découpe, aux chevaux, au grand, air, au soleil. Plus tard, l’étude du blason fut son passe-temps favori. Lorsqu’il fut guéri, nous le priâmes de déménager ses chevaux de l’écurie commune qu’il déshonorait. Mon père ne sut qu’en faire, ni où les placer. Dimitri les vendit. Il
remit l’argent à mon père pour le faire valoir. Nous le' méprisâmes plus que jamais.
Un jour, j’eus peur à mon tour. Je montais un jeune cheval à qui j’apprenais à sauter les fossés. La bête se refusait ou sautait mal, pliant sur sesjarrets au moment de prendre l’élan, ce qui manquait chaque fois de me lancer par-dessus sa têtedans l’espace. Deux fois elle s’était abattue, et deux fois je m’étais relevée saine et sauve. Romain m’accompagnait. Nous arrivâmes à une fosse profonde ou plutôt à un ravin très-escarpé. On voyait des pierres au fond, des troncs coupés et des broussailles. Je reculai. Mon frère sauta. Il me cria de passer à mon tour. Je lançai mon cheval au galop, puis brusquement je l’arrêtai. Mon frèredevint livide. Il retourna versmoi en franchissant une seconde fois le fossé. Son cheval aurait sauté le Dniéper à pieds joints. Il cingla ma bête avec son fouet aux lanières aiguilletées d’acier.
J’étais de l’autre côté et très-pâle aussi. J’avais
conscience d’avoir eu peur, mon cheval m’avait
résisté, mon frère m’avait violentée. Je fouillai.
les fontes de la selle; elles étaient vides. Une
négligence du groom sauva la vie à mon frère. Les
pistolets à leur place, je le tuais à bout portant*
Ivre de rage, je fis refaire à mon cheval le saut périlleux. Il sauta; une, deux, trois fois. Je continuai. Soudain je ressentis un choc violent, et j’entendis un cri horrible. Puis je n’entendis ni ne vis plus rien, mais j’éprouvai un sentiment vague de bien-être et de repos. Je m’éveillai dans mon lit. Le cheval épuisé était tombé dans le ravin et s’était tué en tombant. Mon frère m’avait retirée inanimée de la fosse.
En automne, à l’ouverture de la chasse, nous passions de deux jours l’un dans les bois.
Doués tous trois d’une excellente mémoire, étudiant du reste un peu partout, lisant pendant les repas, lisant même à cheval, lorsque pour reposer les chevaux nous retournions au pas, les quatre jours de la semaine consacrés à un travail sérieux suffisaient à nous faire faire d’assez rapides progrès.
Infatigables à pied comme nous l’étions à cheval, les grandes personnes nous permettaient volontiers de les accompagner lorsqu’on chassait le loup, le sanglier ou le renard. On savait que nous ne serions jamais une charge. Mon sexe était oublié.
J’avais adopté la blouse et le pantalon de mes
frères pour ma plus grande commodité, et, vêtue ainsi, je faisais le plus déluré des garçons. Bientôt nous parcourûmes la forêt pour notre propre compte. Notre ambition était de tuer un loup à nous tous seuls. On ne pouvait cependant pas organiser une battue pour trois enfants. On nous aurait ri au nez si nous l’eussions proposé. Il nous fallait tuer un loup malgré tout. Ce n’étaient pas les loups qui manquaient. Ils sont très-nombreux en Wolhynie, et, par les grands froids, pénètrent témérairement jusque dans les enclos des fermes, dans les jardins des paysans, dans les bergeries mal closes. La nuit on les entend hurler à cent pas des habitations. Mais à moins de se mettre à l’affût, pendant la nuit, ce qui ne nous engageait guère, le jour, au bois, on rencontre rarement un loup à portée du fusil.
Notre préoccupation était grande. Nous en rêvions la nuit. Un des forestiers de notre père, adroit chasseur, mais vieux déjà, et qui rarement nous favorisait de sa société très-recherchée pour sa vieille expérience et une connaissance parfaite des coins et recoins giboyeux, causeur du reste, et dont les souvenirs formaient un long chapelet d’aventures de chasse des plus émouvantes, nous
raconta un jour une chasse qui nous fit ouvrir attentivement les oreilles.
Il y avait un moyen de chasser le loup sans or ganiser des battues, sans mettre qui que ce fût dans la confidence ! C’était une chasse terrible; des chasseurs y avaient été dévorés. Lui-même avait vu la mort de près; sa voix avait des frissons en le racontant.
Nous poussions des cris d’allégresse. Nous tenions notre loup! Il nous fallait un loup, — nous en aurions trois! Nous étions décidés à tenter l’aventure.
Nous gardâmes un silence parfait sur le récit du forestier, et nous fîmes tranquillement nos préparatifs. Nous fixâmes la chasse à la première nuit où nos parents seraient en visite et ne rentreraient pas au château, et nous guettâmes avidement les projets de ma belle-mère.
On nous dit bientôt qu’on avait promis de passer les fêtes de Noël dans un château du voisinage et qu’on nous emmenait. Nous emmener! Jamais. Nous serions tous malades; ma mère nous laisserait avec des tisanes au coin du feu, sous la garde de M ,le Betsy, et à la tombée de la nuit, nous nous échapperions pour revenir avec trois
loups. Nous les tenions si bien dans notre imagination que leurs dépouilles avaient une demidouzaine de destinations toutes les cinq minutes.
Le loup de mon frère Romain devait lui servir de descente de lit; le mien aurait des yeux de rubis et des griffes d’or, et je me coucherais dessus pour lire devant ces beaux feux de nos cheminées gigantesques où brûlaient des bûches monumentales, où flambaient des genévriers odorants avec des craquements sonores et les pétillements de milliers d’étincelles. Vassiliki, notre frère cadet et le plus jeune de la famille, se proposait de faire empailler son loup.
Pendant la semaine qui précéda Noël, je fis sortir tous les jours un couple de hongres trèsrapides. Attelés à un petit traîneau, ils dévoraient l’espace, et soulevaient des tourbillons de neige qui me couvraient d'une poussière diamantée. Je leur faisais faire le même chemin tous les jours.
Noël arriva et tout se passa selon nos désirs.
Romain et Vassiliki avaient mal aux dents, moi je souffrais de la tête. On ne pouvait pas nous emmener malades.
Mais lorsque ma belle-mère nous embrassa avant de partir, nous lui rendîmes ses caresses avec plus d’effusion que de coutume. Nous avions de l’émotion.
Le forestier avait insisté longuement sur les dangers de ces sortes d’expéditions, si rares de nos jours, à cause du péril extrême, qu’elles ont presque passé à l’état de légende.
La peur nous gagnait. Nous évitions de nous regarder.
Etre mangé par les loups nous paraissait cependant préférable à un aveu de peur mutuelle.
Ma belle-mère partit; je sentis mon cœur se serrer lorsque les derniers sons des grelots de son traîneau s’éloignèrent dans le lointain.
Je regardai Romain et Vassiliki; ils étaient très-pales tous les deux. Nous nous mîmes à causer d’un air tranquille.
A huit heures nous souhaitâmes le bonsoir à M lle Betsy qui faisait une partie de whist avec les professeurs de mes frères. Deux minutes plus tard nous étions prêts.
Par une étrange fantaisie d’enfants, nous avions revêtu des costumes neufs pour la circonstance.
De belles toloupes , espèce de cafetan en peau de mouton, relevée par des piqûres de soie, dont le poil se porte en dedans comme toutes les fourrures dans les pays froids, des ceintures tressées de fils d’or, résistantes et souples, à plaques d’argent niellé; des bonnets d’Astrakan, de petites bottes de feutre, et des couteaux de chasse à manche d’ivoire, tels étaient ces costumes d’une élégance asiatique.
Nos fusils étaient à longs canons niellés, à crosses couvertes de turquoises.
Un petit traîneau stationnait à quelques pas du château.
Un jeune garçon russe, attaché particulièrement au service de mes chevaux, maîtrisait difficilement les hongres qui hennirent joyeusement en reconnaissant ma voix.
Il nous remit un petit sac soigneusement ficelé et nous sautâmes dans le traîneau. Je sifflai. Nous filâmes sur la neige étincelante.
Rien n’est plus joli, plus léger que nos traîneaux.
Deux barres ou patins d’acier ou de fer poli, aux bouts antérieurs gracieusement recourbés, portent une caisse en treillis de canne et un siège pour le cocher, fixés tous deux par une légère armature de fer.
La caisse et le siège sont capitonnés de drap ou de maroquin ; — une peau d’ours blanc ou noir dentelée d’écarlate recouvre la caisse.
Une sorte de tablier fourré qui s’arrondit en se renversant et donne ainsi au traîneau la forme fantastique d’un poitrail de cygne protège celui qui conduit contre les éclaboussures de neige que les chevaux soulèvent.
Les chevaux sont nus, et aucun enchevêtrement de harnais n’empêche d’admirer leur beauté.
Des cordonnets de cuir délicats, mais envelop-
38 SOUVENIRS d’une cosaque.
pant des chaînettes d’acier, relevés par des ornements d’argent, les attachent sans les gêner, sans les couvrir, sans rien cacher de la perfection de leurs formes. Des chaînettes d’argent se croisent sur le chanfrein et l’on ne plaque pas sur la têtière ces lourdes et abominables oeillères qui cachent ce que le cheval a de plus beau, ses prunelles dilatées et ardentes.
On ne les habille jamais, quelles que soient les rigueurs de l’hiver; mais au lieu de ces caparaçons de cuir, de ces couvertures armoriées aux angles, luxe mesquin et laid de l’Occident, on jette sur la croupe fumante des chevaux de sang au repos des tapis de Perse ou de Smyrne aux couleurs éclatantes, des courtes-pointes de Damas piquées d’or.
La nuit était magnifique. Il y avait un tel fourmillement d’étoiles dans le bleu nocturne, que le ciel paraissait comme criblé d’une poussière de soleils aux scintillations intenses. La voie lactée dessinait ses méandres d’argent avec une netteté admirable.
Sous le ciel étincelant des essaims de corbeaux et de corneilles passaient.
Une forte gelée avait cristallisé la neige en ravi-
SOUVENIRS D’UNE COSAQUE. 3p
vant sa blancheur. L’air était vif, glacial, coupant comme l’acier, mais pour nous le froid était une volupté, une fraîche ivresse.
Nous entrâmes dans le bois. On ne saurait rêver rien de plus riche, de plus splendide et de plus féerique que ces immenses allées blanches, entre les sapins chargés de givre.
C’est une des poésies du Nord que ces ramages, ces arabesques, ces filigranes de glace qui donnent aux arbres un aspect exquisement fantastique.
C’était merveille encore de voir voler à toute vitesse nos magnifiques steppeurs.
La fumée sortait à longs jets de leurs naseaux écarlates.
Il ne faisait pas un souffle d’air, et les arbres vêtus de cristal filaient rapidement à droite et à gauche.
Fedor, le petit cocher, renversé en arrière, tenait les guides à pleins poings.
Vassiliki délia le petit sac où s’agitait une forme bizarre et indécise. Il en retira un petit cochon de lait vivant, ayant au cou une longue ficelle. Il attacha la ficelle au caisson du traîneau et jeta le cochon dans la voie.
Un cri aigu partit.
Le cochon traîné poussait des hurlements perçants et douloureux.
Nous examinâmes nos fusils. Soudain, le cheval de droite se cabra. Fedor lâcha les rênes. Il venait d’apercevoir un loup. Sans Vassiliki, dès le début de la chasse, tout était perdu. Vassiliki attrapa les rênes et asséna un furieux coup de fouet au cheval effrayé. Nous nous remîmes à courir.
Il n’y avait pas que le cochon qui glapissait maintenant. Fedor se lamentait, se signait et nous suppliait de retourner. Je lui mis sous le nez le canon de mon fusil, et ce geste éloquent le rendit muet. Il pleurait tout bas et se vouait à tous les saints du calendrier. Le cochon criait toujours.
Bientôt des étincelles rouges s’allumèrent de toute part dans l’ombre. Les loups arrivaient en foule. A droite, à gauche, des loups partout. Leur nombre augmentait de minute en minute, et toujours d’autres loups débouchaient des profondeurs de la forêt. Les chevaux, poussés à outrance par Vassiliki et par la frayeur, galopaient effrénés. La bande des brutes suivait de près; leurs yeux luisaient comme des braises.
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Immobiles, nous entendions des souffles haletants, des craquements de mâchoires, et toujours la masse devenait plus compacte, la phalange grossissait. Tous les loups de la terre paraissaient être à nos trousses.
Nous allions ventre à terre.
La neige sous le fer des chevaux craquait comme du verre pilé.
Les loups pourtant gagnaient du terrain. Le plus proche happa le cochon maudit. Hébétés par la peur, aucun de nous n’avait songé à le détacher.
Tout à coup la forêt s’éclaircit, la campagne s’étendit blanche et silencieuse sous le ciel nocturne. Vassiliki me dit de prendre les rênes. J’eus de la peine à les lui faire lâcher -, ses poings étaient convulsivement serrés. Je fis des rênes un paquet que je lançai entre mes nobles bêtes. Notre seule chance de salut était maintenant dans leur rapidité. Ils reconnaissaient le chemin et fuyaient.
Le froid, augmenté par le déplacement de l’air, devenait intense et nous glaçait la moelle des os, malgré nos excellentes fourrures ; notre haleine se cristallisait.
Les loups couraient toujours; mais ils perdaient du terrain.
Enfin, nous aperçûmes le château. La porte était ouverte, les chevaux se précipitèrent dans la cour. Romain, qui sauta d’abord à bas du traîneau pour fermer la porte, vit Les Loups à quelques pas.
Nous étions sauvés.
Nous nous regardâmes ; c’était la première fois depuis le départ; puis nous regardâmes nos fusils. Pas un. coup n'avait été tiré. La peur nous avait paralysés jusqu’à nous faire oublier le motif de l’expédition. Aucun de nous n’osa dire : A la fois prochaine ! Il fallait d’abord oublier des émotions si terribles que bien des années après le souvenir de cette nuit de Noël nous figeait encore le sang dans les veines.
Nous secouâmes Fedor affaissé au fond du traîneau. Il était évanoui. Quelques gouttes d’eaude-vie le ranimèrent. Il jeta autour de lui des regards effarés. Les objets connus qui l’entouraient le rassurèrent peu à peu. Il était à demi mort de froid et d’épouvante.
Je lui mis encore le canon de mon fusil sous le nez, en lui promettant bien de lui faire avaler la
charge tout entière, s’il s’avisait de souffler un mot de ce qui s’était passé.
Nous rentrâmes furtivement, comme nous étions sortis. Notre étonnement fut grand lorsque nous vîmes les montres marquer neuf heures moins cinq. Il fallait ordinairement deux heures pour traverser la forêt, nous n’y avions pas mis vingt minutes 1
L’amour de la musique m’envahissait toujours croissant.
Je travaillais sans but défini, sans but avoué surtout, les hostilités de ma belle-mère contre tout mouvement de l’intelligence me rendant prudente et presque dissimulée.
J’avais pour professeur un élève du conservatoire de Prague, Bohême pur sang, et plus classique que tous les conservatoires ensemble. Il ne connaissait et ne jouait que Bach et Beethoven.
Il ne songea point qu’il risquait de donner une entorse à mon cerveau, en me jetant brusquement et sans transition aucune en présence des abîmes; il ne vit que la souplesse de mon intelligence, le respect et la grave émotion dont j’abordais les grandes pages des maîtres; il vit
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les chaleureuses tendresses d’une exécution qui, bien que très-imparfaite, n’était pas enfantine; il vit l’extatique rayonnement de l’enfant lorsque lui se mettait au piano et jouait Beethoven avec ce style admirable de pureté, de noblesse, un peu triste peut-être, dont la tradition se perd tous les jours, — et me mit d’abord aux prises avec Beethoven et Bach.
Il me parlait de Beethoven comme s’il l’avait connu. Il me racontait ces excursions pédestres du grand homme pauvre, amant de la nature, qui avait conservé jusqu’à la fin de sa vie l’habitude d’errer seul dans les champs, oubliant la faim et la soif, sans penser au gîte dont il aurait besoin pour la nuit. Le soir venu, il entrait sous quelque toit de chaume, où il découvrait ses œuvres sur le pupitre des pianos ou plutôt des épinettes des campagnards. Il s’asseyait alors devant le misérable instrument, il en tirait des mélodies divines, et les paysans, reconnaissant Beethoven, tombaient à genoux et écoutaient. Ils ouvraient tout grands leurs cœurs, ces gens rudes et grossiers, et bienvenue y entrait la fière mélodie. Beethoven s’éloignait, mais le souvenir de sa révélation harmonieuse planait sur toute l’existence de
quelque famille de laboureur, comme une bénédiction et comme un rayon consolateur éclairant une vie dure et nécessiteuse.
Mon professeur finissait en soupirant et en disant : « Quel dommage pourtant que vous soyez née grande dame et riche l Voüs feriez une grande artiste. »
Ces mots tombaient vaguement dans mon oreille. J’avais une sorte de répugnance secrète à lui en demander la signification. Je voulais bien jouer les oeuvres de Beethoven; mais être pauvre, par exemple, je n’en avais nulle envie. Artiste et pauvre étaient deux mots à peu près synonymes pour moi.
Un jour pourtant, je lui demandai ce que c’était qu’un artiste.
Il s’embrouilla si bien dans son explication que je n’y compris que deux choses : on était artiste lorsqu’on jouait Beethoven, et lorsqu’on le jouait dans une belle salle éclairée, remplie de monde qui applaudissait, jetait des fleurs et des couronnes. « Fallait-il absolument être pauvre pour cela? demandai- je avec empressement.
— Pauvre? mais pas du tout, répondit mon maître.
— C’est magnifique. Et combien de temps me faudrait-il pour devenir artiste ?
— Vous l’êtes déjà, mais vous avez besoin d’un an encore pour pouvoir jouer en public. »
J’allai droit vers ma belle-mère. Je lui déclarai que je me faisais artiste, que dorénavant je ne travaillerais plus que la musique, et que dans un an je jouerais devant beaucoup de monde, qui me jetterait des fleurs et des couronnes.
J'avais onze ans à cette époque.
Ma belle-mère rit et voulut tourner la chose en plaisanterie. J’insistai; elle prit son grand air et me dit froidement que la vocation des saltimbanques était interdite à la noblesse.
Saltimbanques ! saltimbanque, mon professeur ! saltimbanques, Bach et Beethoven ! saltimbanque, moi !
J’entrai dans une des plus belles rages de ma vie.
«' Les oisifs, les imbéciles de votre salon, criai-je à ma belle-mère, voilà les saltimbanques ! »
Le soir même on renvoyait mon professeur.
Avant de partir, il me prit les mains et en pleurant me conjura de rester pour ma vie fidè e à Beethoven.
Je me tournai vers ma belle-mère et lui dis que, m’enlevât-on le piano et dussé-je ne commencer à travailler qu’à ma majorité, je serais artiste.
On me répondit que j’étais un champignon vénéneux poussé entre les racines d’une noble souche qu’il déshonorait.
Je me sentis indignée : l’indignation a toujours raison. Je me repliai dans ma conscience d’enfant et je réfléchis.
Je ne me rendais pas bien compte de ce qui se passait en moi; je ne voyais pas nettement les éléments uont se composaient mes désirs et ma souffrance morale; je ne savais même pas bien au juste ce que j’éprouvais. Seulement, par intervalles, une secousse de colère traversait comme un éclair les ténèbres où je tâtonnais.
J’aimais des choses inconnues que mes livres m’avaient appelées du nom de beau, de grand, de vrai ; jg les aimais jusqu’à l’idolâtrie, jusqu’à l'héroïsme et au martyre; je me sentais dans l’âme un élément immortel et incorruptible, une étincelle divine que le travail pouvait attiser, allumer et faire rayonner splendidement; — je me demandai si on avait le droit de l'éteindre.
Rien ne pervertit plus l’enfant que l’injustice.
Je jugeai tous ceux qui m’entouraient et je les condamnai. Je les condamnai à ma haine.
La haine d’un enfant qui sent une profonde injustice marcher sur lui et l’écraser, — la haine de cet enfant ne peut se traduire que par des représailles même contre les bons et les justes, que, gorgé d’amertume, il ne reconnaît plus.
Cette haine se manifesta chez moi par un incessant et brutal désir d’être désagréable à tout le
monde. Je n’avais jamais été douce ni expansive, mais j’étais serviable et juste : je devins dure et sombre; j’avais été fière, opiniâtre et hardie : je me montrai hautaine, brusque et inflexible.
J’avais des rires d’enfer sur mes lèvres enfantines.
Jusque-là, les idées républicaines, que la lecture de Michelet avait fait pousser en moi, s’étaient tenues assez voilées; le sentiment de leur supériorité sur les idées gothiques de mon entourage me suffisait depuis quelque temps; je n’étais d’ailleurs républicaine que parce que je ne pouvais être cosaque. Je criai dès lors mes opinions sur les toits et mieux encore dans le salon, à l’heure où il réunissait la plus aristocratique compagnie ;
je riais d’une voix stridente de tout ce qu’on révérait là; j’étais une pierre de scandale qui se jetait d’elle-même à la tête de tous les honnêtes gens du voisinage.
Les quatre années qui suivirent furent terribles. Je souffrais et je faisais souffrir. Ce n’étaient que luttes et batailles. Mais la force de volonté grandissait en moi.
On continuait à contrarier systématiquement mes goûts et mes instincts.
Comme il fallait occuper mon temps, on me composa une petite bibliothèque avec les différents traités d’histoire de Lamé Fleury, le Vicaire de Wakejield, et les Contes de M llc Edgeworth en anglais. Je fourrai tout cela dans l’étang.
On les remplaça. Je les noyai une seconde fois.
J’étudiais opiniâtrément en cachette. C’était maintenant par la fenêtre que je pénétrais dans la bibliothèque. Mon père, qui approuvait tout bas mon goût pour les livres, était mon complice. Peu
à peu j’avais appris à l’aimer. Il ne pouvait rien pour moi et son intervention n’aurait fait qu’empirer l’état des choses, mais il me témoignait sa sympathie par quelques mots caressants et des sourires, quand personne n’était présent, bien entendu.
Un jour qu’il m’exhortait à plus de douceur dans les propos, à moins de violence dans les actes, à la patience, je lui dis que la patience était une lâcheté. Il sourit tristement, quitta le divan où il était assis et chercha un livre dans les casiers.
C’étaient les poèmes de Lenau.
Il ouvrit le volume à la page des Trois Bohémiens et me le passa.
Je lus :
« Je rencontrai un jour trois Bohémiens couchés au bord d’une prairie, alors qu’avec une peine extrême mon chariot traçait son ornière à travers une plaine sablonneuse.
« L’un d’eux tenait dans ses mains un violon sur lequel il se jouait à lui-même un air flamboyant, entouré de la pourpre auréole du couchant.
« L’autre tenait nonchalamment une pipe dans sa bouche, et ses yeux suivaient les contours de la
famée, insoucieux, comme si le globe entier n’avait plus rien à ajouter à son bonheur.
« Et le troisième dormait profondément, et sa cymbale pendait aux branches; sur les cordes passaient les souffles du vent; sur son cœur flottait un rêve.
« Tous trois avaient des vêtements composés de diverses couleurs éclatantes et traversés de nombreuses déchirures, mais tous trois défiaient avec le dédain provoquant de la liberté tous les destins de la terre.
« Ils m’ont ainsi triplement démontré comment, lorsque la vie n’est qu’une nuit, on peut, en fumant, en dormant, en jouant, la mépriser triplement.
« Longtemps, en poursuivant mon chemin, j’ai contemplé ces Bohémiens aux visages olivâtres, aux. bruns cheveux. »
Et longtemps, moi aussi, je songeai, me demandant comment, lorsque la vie n’est qu’une nuit, on peut, en fumant, en dormant, en jouant, la triplement mépriser !
Je commençai à comprendre mon père. Ce que j’avais pris pour de la faiblesse et pour un mol amour de la paix était de la philosophie.
J’eus quelques velléités de suivre son exemple, mais elles durèrent à peine vingt-quatre heures. Je pouvais bien lire et fumer, mais je ne pouvais dormir.
SOUVENIRS ifuNE COSAQUE.
A Vienne, où on passa deux ans à cause des études de mon frère Romain, je suivis en secret des cours de médecine, d’anatomie, de chimie et de physique.
Je m’habillais en garoon, et Romain facilitait et sauvegardait mes sorties.
. Romain et moi nous nous sommes toujours tendrement aimés. Dans les disputes acharnées, les controverses violentes où nous nous lancions à bride abattue, on s’injuriait parfois, on ne se détestait jamais. L’affinité de nos caractères, notre passion commune de l’étude et le même besoin de mouvement et d'exubérance physique nous étaient autant de liens.
SOUVENIRS D’üfft: COSAQUE.
L’amour de la musique et l’idée fixe de devenir une artiste me possédaient toujours.
En attendant, j’avais complètement cessé de jouer.
Je n’avais pas le génie nécessaire pour me créer une méthode, les principes du mécanisme que je possédais étaient presque nuis, et à l’exception de Bach et de Beethoven j’ignorais jusqu’au nom des compositeurs illustres.
Craignant de me tromper de route, je pris le parti de m’arrêter.
Ne pouvant faire de la musique, je ne voulais pas en entendre, et pendant tout mon séjour à Vienne je ne mis le pied dans un théâtre ni dans un concert. J’avais cependant des songes de fièvre pleins de mélodies brûlantes, de rhythmes tran-
chés, de fabuleux éclats de trompettes; puis c’était un chant soyeux, frissonnant, qui vibrait comme un mystérieux murmure, un chant comme l’oreille n’en entend jamais.
A quatorze ans on me demanda une première fois en mariage.
Je refusai. •
Un des dix commandements de la musique de Bach défendait les affections terrestres. Je me serais bien gardée de donner un rival à la musique.
Les hommes d’ailleurs me répugnaient tous. Je les trouvais vains, menteurs, valets et d’une ignorance crasse. Je les méprisais comme je méprisais les femmes qui se donnaient à eux.
A quinze ans je fus lasse de ma vie.
La privation de musique me tuait. Je me sentais m’éteindre. Comment échapper à cette anémie morale ? Je voulais vivre, je voulais ma liberté. Je me demandai si elle n’était pas dans le mariage. La question fut aussitôt résolue. J’avais la parfaite conscience de mon horrible calcul et de la prostitution libératrice où j’allais me soumettre, mais je décidai de dire ma pensée entière à l’homme que je prendrais.
Ma belle-mère accueillit avec joie ma résolution.
Il y avait justement un jeune homme à sa convenance qui lui faisait sa cour. Mes prétendants s'empressaient plus auprès de ma belle-mère qu’ auprès de moi.
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SOUVENIRS D’UNE COSAQUE. 5g
Je dis à mon futur mari que ce mariage était une sorte de spéculation.
Je lui donnais ma naissance, l’épanouissement de ma jeunesse, la pureté de mon corps et la moitié de mes millions contre la liberté complète, absolue, de me livrer à l’étude de la musique, de m’occuper d’art comme je l’entendrais.
Il protesta et jura de me laisser maîtresse de ma vie; il aurait voulu me prouver son amour par quelque acte autrement difficile.
Je fus touchée. Il devait avoir quelque chose dans l’âme, puisqu’il me comprenait et que ma franchise brutale ne le faisait pas reculer.
Je n’avais pour lui aucune sorte d’affection, et je ne lui en avais point promis ; mais l’amour pour cet homme ne me parut point impossible. Trèspeu romanesque, je ne m’étais jamais cassé la tête pour savoir si je trouverais un cœur pareil au mien, comme disent les amants. Mon fiancé avait bien une sorte de servilisme riant qui me suffoquait d’un amer déplaisir lorsque je songeais que ce serait le compagnon de ma vie entière; — mais il avait des mots étincelants qui réjouissaient mon cœur depuis longtemps assombri, et puis l’art m’appelait avec ses séductions et ses promesses.
fi O
Le mariage se fit. Enfin j’étais libre!
Le lendemain de cette infamie, la haine accumulée en moi depuis des années se tordait dans mon âme en nœuds plus entortillés que ceux d’une vipère.
L’homme qui s’était montré humble, rampant et prêt à tout jusqu’à la veille, se réveilla le front hardi, grossier, insolent. Il s’était vengé de son abaissement passager et volontaire, de la corvée de sa galanterie par des brutalités forcenées. J’en appris plus dans ces douze heures sur le sentiment du parfait mépris de l’homme pour la femme, qu’en lisant plus tard vingt charretées de moralistes. La femme connaît le roman de l'homme, jamais son histoire. Mon épouvante égala mon dégoût.
SOUVENIRS D’UNE COSAQUE. 6l
Écœurée, indignée et révoltée, je voulus me reprendre.
J’appris qu’on ne se reprenait pas le lendemain de ses noces.
Je revendiquai mes droits à la liberté, l’engagement juré. Je voulais aller à Vienne ou à Paris pour commencer mes études. Mon mari me répondit que je ne devais pas plus songer à la musique sous son règne que sous le gouvernement de ma belle-mère. Il m’apprit qu’il n’avait consenti au contrat que je lui avais proposé que pour m’obtenir, et sur le conseil de ma belle-mère. Mon mariage avait donc été un guet-apens; c’était encore la prison avec mon mari pour geôlier.
J’éclatai. Je le sommai de faire honneur à sa parole. Il rit : il m’avait épousée pour ma beauté, et il avait, dit-il, le temps de s’amuser à me dompter si je voulais faire la rebelle.
C’était là le mépris de l’honneur, l’assassinat de mon esprit, la profanation de mon corps, mon passage au rang de la dernière des femmes !
En lui parlant ainsi j’avais une cravache à la main. J’en frappai cette bouche déloyale de gentilhomme, je lui tournai le dos ; j’allai trouver ma belle-mère.
Elle eut peur. Elle craignait un scandale. Elle pleura, pria, parla de résignation.
Je la regardai stupéfaite.
Me résigner ! moi ! Me résigner à quinze ans ! A quoi ? A subir tous les jours de ma vie le contact dégoûtant de ce mari ; à renoncer à la dignité de la femme, aux rêves de l’artiste ; me résigner à l’ignorance, à l’imbécile vie des salons, des toilettes, des dévotions et des intrigues; me résigner à donner le jour à des fils qui, comme leur père, traîneraient leur jeunesse dans la débauche, pour aller ensuite en souiller une vierge; — à mettre au monde des filles qui, comme leur mère, resteraient bénévoles spectatrices de leur propre ignominie; des filles qui baisseraient le cou lâchement sous tant de hontes ; — me résigner à poignarder jour par jour, heure par heure, de moribondes illusions; à chasser la bonté de mon cœur, la sensibilité de ma poitrine, et à m’éteindre silencieusement avec toutes mes belles ambitions inassouvies !
Je ris de pitié. Ma belle-mère me maudit. Entre elle et moi tout était fini.
Six semaines plus tard, nous vivions encore sous le même toit, mais nous étions les uns aux autres parfaitement étrangers.
On se saluait devant les domestiques ; seuls, on ne se parlait pas. Mon mari avait renoncé aux droits que la loi lui reconnaissait. Il les avait cédés contre un autre million qu’on ajouta à ma dot. Il était en outre brouillé avec ma belle-mère, qui ne lui pardonnait point d’avoir dévoilé sa perfidie. J’étais grosse.
On attendait la fin de ma grossesse pour faire prononcer la séparation.