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nécessité des coteries, des manœuvres, des intrigues.
Elle croyait que le véritable talent n’avait qu’à
faire son apparition pour être proclamé, adulé et
couvert d’or.
Pour cet or d’ailleurs, payant l’exercice des plus nobles, des plus intimes facultés, j’avais une répugnance instinctive.
Mais l’amour m’avait fait subir des transformations infinies; je lui devais un dernier sacrifice, je me laissai persuader.
« Peux-tu oublier X..., et te reprendre à l’existence par l’art ? me disait Myriam.
— Non, je ne puis tuer en moi ce passé; ce serait le crime de ma vie. X... est pour moi l’art, le souffle, l’existence même.
— Eh bien, écris-lui. Dis-lui tout. S’il t’aime, tu es riche de tous les courages, tu renonceras aux raffinements de la fortune, aux enchantements du luxe, tu travailleras modestement à ses côtés.
— N’y songe pas, Myriam ! m’écriai-je. Tu ne connais pas l’homme. Il est pourri de vanité. Il m’a aimée pour ma richesse; je le savais, je le sentais; j’étais un des rayons de sa gloire; ma pau-
vreté l’humilierait devant son public; il la tiendra à distance sans pudeur avec la plus grande tranquillité d’âme. Veux-tu que j’inflige à l’amour et à moi la plus dure, la plus sèche, la plus révoltante des insultes?
— Va jusqu’au fond de l’homme, me dit-elle; écris, nous verrons ensuite. »
J’écrivis.
La réponse qui arriva foudroya Myriam.
C’étaient des phrases vagues, entrelardées de vieux proverbes allemands, et de vœux pour mon avenir.
« Le fâche, le misérable! s’écria Maryam.
— Eh oui! c’est un lâche!' mais puisque l’amour se vend, je veux acheter cet amour ! »
Et je fis mes préparatifs pour aller en Russie.
Myriam, qui me voyait incapable* de voyager seule, télégraphia à mon frère, l’aîné, que depuis dix ans j’avais perdu de vue. Elle lui donna rendez-vous à Venise où elle me conduisit.
Nous l’y trouvâmes; j’embrassai Myriam et je partis.
Sur la route de Varsovie mcn frère n\2 dit :
« Tu veux de l’argent, n’est-ce pas? Allons à
Bade. Cela vaudra mieux que de courir de ville en viile après des succès incertains. A Bade un coup de dé donne une fortune. »
U n coup de dé, une fortune ! ces mots sonnèrent à mes oreilles comme ceux de Myriam : trois mois, des millions.
« Allons à Bade, » répondis-je.
Le soir même nous étions à Bade, dans les sa* Ions de la Conversation. Sur les tables de jeu des râteaux remuaient des tas d’or.
J’avais le vertige. Je me disais :
« Il me faut un million. »
J’avais juste cinq mille francs en poche.
Je les pris tout entiers et je pontai sur la noire.
« Noire impair, passe, » dit le tailleur.
On couvrit d’or mes cinq rouleaux. La noire avait gagné.
Je remis la moitié à mon frère et je continuai. . A dix, heures et demie je me trouvai à la tête de cent dix mille francs.
Je regardai mon frère : il était très-pâle et suait à larges gouttes. *
« Cesse, » me dit-il à l’oreille.
Je répondis : Il me faut un million. *
La noire passa encore; je continuai.
A onze heures la veine était tarie, tout était perdu, rentré dans la caisse des jeux.
Quelques minutes après les cinq mille francs que j’avais remis à mon frère, étaient perdus aussi.
A minuit nous rentrions à l’hôtel nous demandant ce que nous allions faire.
Je vendis ma montre et télégraphiai à Rome.
Myriam m’envoya sur-le-champ de l’argent.
Dans sa lettre elle me suppliait d’aller en Amérique.
« Tu reviendras plus vite de ce pays du dollar que de tout autre. »
La Russie ne m’attirait guère.
« Myriam a raison, dis-je à mon frère, j’irai en Amérique. *
Je m’embarquai au Havre.
C’est avec une étrange insouciance que je vis pâlir et s’effacer les contours de l’Europe.
J’étais abrutie, stupide. Je vivais comme dans un mauvais rêve.
Cette prostration dura toute la traversée. Une
fois seulement, par une belle nuit, j’étais restée
sur le pont plus longtemps que de coutume.
Tout le monde était descendu et dormait. Le matelot qui veillait à la poupe chantait doucement une rêveuse chanson. La mer clapotait harmonieusement, Là, dans le silence de la nuit, j’évoquai les souvenirs des jours heureux, j’aimai, mon cœur se remplit d’espérance.
J’avais perdu conscience des lieux, je l’attendais, c’éait l’heure, il allait paraître!
Soudain l’officier de quart appela le pilote, et emporta mon songe.
A New-York je tournai en pleine saison -morte. La ville était déserte.
Au mois de juillet, artistes, imprésarios, agents prennent leur volée. Il fallait attendre leur retour et celui du public.
Dans l’intervalle, M. S..., riche éditeur allemand établi en Amérique, m’ouvrit généreusement un crédit sur les conseils de son expérience qui n’étaient pas précisément faits pour m’enrichir d’espoir.
Il me dit que le vrai talent à son début se voyait arrêté net comme un malfaiteur, que la haine des médiocrités en Amérique comme partout se dressait, s’enrageait, se démenait contre lui, que l’infatigable activité des imbéciles manœuvrant, saluant , caressant , quémandant, tenait toute la place, et qu’il fallait entrer dans la confrérie de ces pucerons en démence ou les couvrir d’or pour s’en faire des laquais. Mais il fallait d’abord de l’or.
On connaît ce genre de raisonnement. Pour les imprésarios ils produisaient avec plaisir des
SOUVENIRS D’üNE COSAQUE.
gens déjà produits ; ils recevaient des cargaisons de gloire surtout de Paris et répondaient invariablement aux nouveaux venus : Faites- vous d’abord connaître.
Il me dit ensuite comment un grand artiste, fût-il plus illustre que Dieu le Père, se traîne aux pieds des rois de la critique pour un bout de réclame, et de là va baiser la main des journalistes tout petits pour faire reproduire la réclame des premiers.
Il m’étala les factures de divers entrepreneurs de succès. Il y avait là de fortes sommes pour les bouquets, les couronnes de lauriers, les ovations.
X... lui-mème avait payé des femmes pour s’arracher ses gants, ses mouchoirs et s’évanouir.
« Demandez des lettres à X... Nous tâcherons de les insérer dans quelques journaux dont je connais les commanditaires ; ce sera un commencement de réclame. »
Je secouai négativement la tête.
« Ah! nouvelle débarquée ! vos fiertés européennes sont un bagage compromettant. L’orgueil n’a pas cours ici. Débarrassez-vous au plus vite de la noblesse des sentiments.
— Et de l’art aussi, je pense!
— De l’art aussi, à moins que vous n’ayez cent mille francs de rente. Savez- vous le galop de Kowalski ?
— Un néant.
— Ce néant est pourtant à la mode. Retournez en Europe. Vous n’arriverez à rien ici. Savezvous ce que c’est que l’art en Amérique? C’est une valeur cotée à la Bourse. Hoiv is gold? How is cotton? How is music? Voilà la vraie langue musicale du public. Lesquelles des fèves ou des perles trouvent plus d’acquéreurs au marché?
Évidemment les fèves. Il faudrait civiliser ces intelligences sauvages, entreprendre l’apostolat de la vraie musique.
Vous jouez du Bach? Voilà de la musique. Je suis éditeur du « Clavecin bien tempéré. » Eh . bien, la haute critique observe à l’égard de Bach le plus dédaigneux silence ; on ne le connaît même pas.
Cet hiver, une des plus célèbres cantatrices chantait l'Ave Maria, que Gounod a fait avec le premiër prélude du grand allemand \ elle a eu un succès fou. Pourquoi? On avait mis sur les affiches : Ave Maria de Gounod, auteur de Faust.
Je me trouvais à un de ses concerts et je fis
observer à ma voisine le charme serein de ces harmonies. — « Quel génie que celui de Bach ! » — Bach? me dit ma voisine, » not possible, sir, it i s too siveet, too lovely. It is of that darling Gounod. » Et voilà les imbéciles. Essayez de jouer les compositions de X..., on vous sifflera. » Il partit.
Le lendemain il revint Ses petits yeux gris me regardaient avec une pitié discrète.
« J’ai travaillé pour vous. Je vous présente aujourd’hui à un manager très-riche, qui a consenti à nous donner un quart d’heure d'audience.
C’est le Barnum actuel , l’imprésario le • plus »
riche des Etats-Unis. »
Nous allâmes chez le Barnum.