‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 24 sur 27 · LX XVI · texte numérisé non relu

LX XVI

Dans un salon resplendissant de dorures, un homme gros et court nous reçut par une grimace qui voulait être accueillante.

Une conversation rapide s’engagea entre lui et mon conducteur. Les paroles grinçaient.

Time is money. On ne s’amusa pas à d’imbéciles préambules.

« D’abord, je la ferai passer pour une fille de X..., cracha le manager.

— Parfait, siffla l’éditeur.

— Jouez-vous quelque fantaisie sur le Trovatore?

— Non, monsieur.

— Au fait, dit-il, en tirant sa montre, je n’ai pas une seconde de plus à vous donner. Revenez ce soir. Vç>us coucherez avec moi, s’il vous plaît, et

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nous causerons à notre aise des conditions de /otre avenir. »

Je me levai là-dessus et je m’en allai.

M. S... courut après moi.

« Vous avez blessé, me dit-il d’un air de peine, le seul manager qui eût consenti à se charger de vous.

Je lui avais fait voir votre photographie, MM. X..., Y..., Z..., auxquels j’ai écrit, m’ont répondu : « Qu’elle se fasse connaître; après nous verrons. »

Il fallait coucher avec lui et promettre de jouer le Trovatore. Est-ce que vous croyez, par hasard, qu’on vous tiendra compte de vos vertus ? Est-ce que toute femme n’a pas un amant?

On vous a vue deux fois à mon bras, je m’intéresse à vous; on vous croit ma maîtresse. Du paraître à l’être le pas est-il si difficile, quand il est nécessaire ? »

Cet honnête homme, vingt fois millionnaire, continua sur ce ton. Je le laissai bourdonner, et ne l’écoutai plus. J’allais à ses côtés, l’œil fixe, l’esprit ne percevant ni idées, ni sensations. Un découragement de plomb, un affreux sentiment d’abandon m’étaient tombés sur le cœur.

On ne lutte pas avec l’impossible.

S... me quitta à ma porte, en me disant avec un petit rire court :

« Maintenant, faites- vous connaître; allez, faites-vous connaître. »

Il y avait trois semaines que j’étais en Amérique.

Je me cloîtrai dans ma chambre.

Je me mis à travailler avec acharnement, et chose étrange, j’eus des heures que l’art remplit tout entières. Il m’enleva à la solitude, à la douleur, au mépris des hommes, aux petites pensées et même à l’amour.

J’avais écrit à X..., et tous les jours maintenant j’attendais une réponse.

Cette réponse arriva.

Il y a des amours qui ressemblent au lâche attachement des chiens pour un maître sans entrailles. La lettre était sans pitié.

Ce chef-d’œuvre de froideur et de cruauté calculées, je le mis sur mon cœur, je le relus vingt fois, comme une consolation.

J’imposai silence à mon indignation quand, par

moments, le juste jugement des choses me traversait la tête.

J’écrivis à mon maître une lettre humble et douce; je le suppliai de m’envoyer quelques mots affectueux qui seraient mon soutien et ma force.

Que lui avais-je donc fait que de l’aimer, de l’admirer, de le défendre ! Qu’allais-je faire si loin de lui par un effort surhumain sur ma passion, que de répandre son œuvre !

Un mois se passa encore.

Je vivais isolée, la société américaine m’étant odieuse.

S... m’avait fait espérer une occasion de jouer à la fin de novembre.

Ce que j’ai souffert, en attendant novembre et la réponse à ma seconde lettre, ne se décrit pas.

Ces souffrances troublaient jusqu’aux clartés de mon esprit. Il y eut des moments où vaincue par la douleur je criai vers Dieu.

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