X... ne répondait pas
Je me rappelai qu’il répondait à ses valets, et que ses lettres étaient affectueuses.
Le I er octobre, j’écrivis encore. Je le suppliai de m’envoyer l’aumône de quelques douces pa-
rôles, quand meme ces paroles devraient être un mensonge.
Le 12 novembre enfin je reçus ces mots :
« La violence de vos sentiments trouble la paix, qui est une des conditions de mon existence. Souffrez donc que je m’abstienne de recevoir vos étranges élucubrations jusqu’au moment où vous aurez compris qu’il n’y a pas de bonheur possible en dehors de l’observation des lois divines.
• » m II faudra aussi vous réconcilier avec votre sort, qui n’est d’ailleurs que lç fruit de vos diverses im- . prudences. #
Cette fois je ne relus pas. Un calme inattendu et profond se fit dans mon âme.
Je me levai de ma chaise, je pris mes gants et je sortis.
Dans l’escalier la maîtresse du boarding-house m’arrêta.
« Y ou dont feel well ? me dit -elle.
— Oh y es! murmurai-je.
— You are ghastly white. »
Je descendis.
Dans la rue je demandai mon chemin à plu-
sieurs reprises; je le connaissais pourtant, pour l’avoir fait tous les jours depuis trois mois.
J’allai chez S... Il était sur le seuil de son magasin.
« Quel jour le premier départ pour l’Europe ? »
Il consulta un papier.
« i5 novembre. Le Saint - Laurent : Ligne française. »
Je tournai le dos à S... et j’allai arrêter ma’
placé. Je rentrai ensuite.
J’écrivis à X... :
« Monsieur,
’ « Je retourne en Europe. Je retourne pour vous « tuer. »
Après avoir expédié cette lettre, j’allai chez un médecin, avec qui je m’étais liée au point de lui raconter mon histoire. C’était un original, assez philosophe pour ne pas tenir compte d’un homme de plus ou de moins dans l’immensité et l’inanité de la vie.
Je lui demandai un poison qui ne fît point souffrir.
« Vous voulez le tuer ?
— Oui, docteur.
— Vous avez votre poignard.
— Mon poignard donne la mort instantanée -, je veux le voir agoniser.
— Un poisoh lent alors?
— Donnez-m’en de deux sortes.
— Revenez demain.
— Inutile, mes réflexions sont faites.
— Est-il raisonnable de tuer un homme parce qu’il ne veut pas de vous ?
— Donnez vite. Je pars samedi. »
Il sortit et rentra aussitôt.
« Voici du ivourali. Gela tue lentement, après • six à huit heures d’engourdissement. Et voici du cyanite de potasse. C’est la foudre.
— Merci.
— Attendez, prenez encore ceci.
‘ — Qu’est-ce?
— Lo contre-poison du wourali.
— A quoi bon ?
— Que sais-je? Prenez toujours.
— Non, merci.
— Écoutez, je vous rends service, je désire, en revanche, vous voir emporter ceci.
Vous espérez que je m’en servirai ?
Non pas pour vous. N’avez-vous
cyanite? »
Il mit le contre-poison dans un pli ceinture.
pas le de ma
Le i5, je m’embarquai.
J étais calme maintenant. Je ne souffrais plus. Je lisais beaucoup.
Tous les soirs je mesurais’ le temps, ce temps étendu encore entre moi et le malheureux qui m’eût adressé de brûlants télégrammes d’amour à chaque heure de la journée, si j’eusse trouvé en Amérique des mines d’or pour flatter sa vanité monstrueusement maladive. Oui, c’était bien cela. J’en avais la plus claire conscience. C’était la crainte de l’humiliation que ma pauvreté pouvait lui infliger, et peut-être celle que je ne lui tombasse sur les bras, comme s’il ne connaissait pas mes sauvages fiertés !
Après dix-huit jours de voyage sans arrêt,
SOUVENIRS BfcwE COSAQUE.
j’arrivai à P... à dix heures du soir. Je me couchai et je dormis.
Mon sommeil fut de plomb.
. Je me réveillai pourtant avec le jour.
Je me levai et m’habillai comme pour une fête, puis me regardai dans la glace. « Non, me disje, ce n’est point cela. »
Je dépouillai ce costume élégant et me revêtis du costume cosaque.
J’endossai la casaque de velours, la ceinture tressée avec des fils d’or, le bonnet fourré à plumes de héron, et je sortis.
Je montai chez X... sans embarras ni hésitation.
La porte était ouverte. Le valet de chambre me reconnut. Il eut un mouvement de joie.
« Ne m’annoncez pas, » lui dis -je, et je passai.
« Monsieur est dans son cabinet de travail. »
Je traversai deux chambres; à la porte du cabinet je m’arrêtai.
« Qui va là ? »
J’ouvris.