COSAQUE
Je faillis mourir en donnant le jour à une fille.
Trois mois après, j’étais en Ukraine. J’avais seize ans.
Une tristesse amère, un dégoût profond de toute chose m’empêchaient de me rétablir.
J’aimais tendrement ma fille, je la nourrissais ; je la voulais à moi, bien à moi; mais les sourires de cet être aimé étaient impuissants à chasser le venin de mes souvenirs; son existence même les ravivait toujours.
Je dépérissais lentement. J’avais des lassitudes qui ressemblaient à des commencements d’agonie.
Parfois, j’aurais voulu aller plus loin que l’Ukraine, je ne sais où, bien loin, dans une île, un désert.
Et puis c’étaient des effrois d’enfant perdu lorsque j’envisageais les grandes ténèbres vers lesquelles marchait ma vie brisée, défleurie.
L’Ukraine, que j’avais tant aimée, qui, durant les derniers mois de ma grossesse et de ma maladie, avait été mon unique et constant désir, — cette terre natale ne pouvait rien pour moi.
Je me sentais mourir.
Au coucher du soleil, je me faisais conduire sur les bords de ce Dniéper où s’était épanouie mon enfance, si riche d’avenir; je regardais l’enfant qui était sur mes genoux, je regardais le Dniéper, et de terribles idées me traversaient la tête.
Il y avait tant de promesses d’oubli dans la profondeur de ces flots bleus. J’y retournais tous les jours, plus faible et moins irrésolue. Le Dniéper nous aurait bercées doucement dans la mort, et cette tombe humide ne valait-elle pas mieux que la vie, — cette vie qui pouvait encore être fatale à ma fille! Moi morte, on lui ferait aussi du mal, son cœur ne grandirait sous aucune ’ caresse ; on userait sa jeunesse dans les tortures; la souffrance ferait d’elle ce qu’elle avait fait de moi. La mort ne valait-elle pas mieux?
L’enfant jouait avec les hautes tiges des char-
dons couronnés d’une boule blanche au duvet soyeux. La brise passait, dispersait les soies brillantes, et l’enfant riait. A ce rire, je la reprenais dans mes bras, et l’emportais loin de ce lieu de tentation.
Mon médecin, qui depuis la naissance d’Hélène ne m’avait point quittée et qui n’ignorait aucune des circonstances de ma vie, voyait de grands troubles d’esprit dans mon atonie toujours croissante.
Il se mit à me parler doucement de mes seize ans, de la force de mon organisation, et de la puissance de ma volonté qui ne pouvait être épuisée. C’étaient des mots jetés çà et là, discrètement.
Des raisonnements, des représentations m’auraient aigri le cœur; il était sage ; il ne me disait rien de mes rêves de vertus inutiles, de mes ardeurs si effroyablement trahies.
Un jour, il retourna de Kiew accompagné d’un ami, disait-il, qui visitait l’Ukraine.
Tout visage étranger me répugnait; je me disposai donc à être aussi maussade que possible; mais le docteur, qui était une des meilleures et des plus affectueuses créatures qu’il y eût sur terre, se chargea de faire pour moi les honneurs de la maison, et il fit si bien que ma mauvaise humeur resta dans l’ombre-
Je parlais peu et ne répondais qu’à peine. Le docteur, lui, suffisait à tout; il était animé, riant. Il devait se tramer quelque chose.
Après dîner, couchée sur une chaise longue, au fond du grand salon, je m’apprêtais à me faire oublier par un profond silence lorsqu’il s'approcha de moi et me demanda s’il ne me plairait
point d’entendre un peu de bonne musique.
« Ne me parlez jamais de musique! » lui dis-je en me levant à demi avec une énergie qui l’effraya.
Mais son ami était déjà assis devant le piano et jouait.
Dès les premières notes, je m’étais laissée retomber sur ma couche et j’écoutais.
C’était une mélodie suave, un rêve de poète plein de mélancolie et de mystère. Cela caressait et fascinait. Du Chopin, sans doute?
Un rhythme étrange me fit dresser l’oreille-, des gouttes d’eau tombaient sourdes, lugubres, entrecoupant un chant navré, d’une douleur inexprimable. Les gouttes d’eau continuaient de tomber pesantes, monotones. Elles me suffoquaient-,
ma respiration devenait pénible, et toujours lourdes et implacables elles tombaient. J’avais le vertige, mais tout à coup ces gouttes ne tombèrent plus que de distance en distance, — elles mouraient paresseusement; — une mélodie s’éleva comme un mystérieux souvenir et je perdis connaissynce.
Une intuition bizarre m’avait dévoilé la signification de ce prélude, qui est véritablement un
ÔQ
rêve de Chopin et le produit d’un étrange état cataleptique.
Cela me fut raconté plus tard par un de ses élèves.
Chopin se trouvait dans l’île Majorque. Inquiet au sujet d’une personne aimée qui, sortie par un jour de pluie torrentielle, s’attardait à rentrer, et craignant pour elle les ruisseaux débordés, il s’était peu à peu monté à un degré d’exaltation voisin du délire. On le trouva par terre, inanimé, à côté du magnifique piano qui le suivait partout, un manuscrit de quelques lignes à la main. C’était le prélude. 4
Chopin raconta qu’il s’était trouvé au fond d’un grand lac, où des gouttes d’eau lui tombaient pesantes sur la poitrine. Il avait fait de grands efforts pour remonter et rejoindre celle qu’il aimait ; les gouttes d’eau devenaient plus lourdes ; elles le suffoquèrent et il s’évanouit. Il n’avait pas conscience de la création du prélude, écrit en plein délire.
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Lorsque je me réveillai, le soleil entrait à grands rayons par les fenêtres ouvertes ; les embrasses des rideaux étaient relevées; l’air de la steppe, tout chargé senteurs de romarin sauvage qui était en pleine floraison à cette époque de l’année, caressait les draperies du lit; les larges calices des plantes tropicales dont la chambre était pleine s’agitaient doucement. Le bleu du ciel était d’une limpidité extrême, le Dniéper miroitait et s’écaillait en paillettes d’argent; à. l’horizon montait un brouillard chaud et roux comme un ciel égyptien^
Le docteur, assis au chevet de mon lit, souriait.
« Qui est cet homme? furent mes premières paroles.
— C’est M. M..., le disciple favori de Chopin,
directeur du Conservatoire de Kiew, répondit le docteur.
— Il quittera le Conservatoire.
— Il vient d’y être nommé.
— Cela m’est égal; je veux travailler avec cet homme. Je lui donnerai cent fois son traitement de Kiew.
— Mais il n’en a pas besoin. Il n’est pas payé; il est riche, et il a fondé le Conservatoire.
— Il faudra donc renoncer à un dernier espoir?
— Renoncer, se hâta de dire le docteur, mais pas du tout; je ne l’entends pas ainsi; je l’entends si peu, que tout est arrangé et que d’aujourd’hui en huit vous prendrez votre première leçon. Il passera tous ses dimanches ici; on l’enverra chercher tous les samedis, on le ramènera le lundi de très-bonne heure. Il est matinal.
— Cher docteur, que vous êtes bon! Vous m'aimez donc, vous! Docteur, si je montais à cheval ? »
Le docteur était radieux.
« Hier encore, on vous portait dans la voiture !
— Oui, mais hier j’étais malade.
— Et aujourd’hui vous voilà guérie? Un pré-
ludc de Chopin a opéré ce miracle ! Si vous m’en croyez cependant, ne montez pas à cheval aujourd’hui. ». %
♦ Je ne m’obstinai pas; j’étais heureuse, je me levai; toute langueur avait disparu; j’étais faible encore., mais le docteur me promettait de me rendre en peu dp semaines à mes chevaux, à Azra. jument noire, fine et déliée comme un cerf; à la barque qui remplaçait depuis mon retour en Ukraine celle que j’avais mise en pièces en Wolhynie.
Au bout d’une semaine, je prenais ma première leçon, et le docteur quittait l’Ukraine.
Pendant six mois, il m’avait disputée à la mort. Son amitié rare et prudente lui avait inspiré l’art de me guérir.
Je passai trois ans à travailler avec acharnement; je ne savais absolument rien, j’avais tout à apprendre. Mon ambition, qui était haute, me donna, en ce temps, de grandes joies et d’immenses désespoirs. Je m’étais imposé une vie dure et laborieuse, un travail de toutes les heures. Ma porte était condamnée; ma solitude absolue.
J’aimais la steppe plus que jamais et j’aimais la solitude.
Qui n’a point vu les steppes ne saurait s’en faire une idée. Le premier aspect est d’immenses prairies herbeuses, d’océans d’herbes ondulant en larges vagues, avec des fleurs et des épis agités au vent.
Cette vaste région des « terres noires », —
c’est ainsi qu’on nomme les plaines qui s’étendent
74 SOUVENIRS d’une cosaque.
dans les bassins du Dnieper, du Don et du Volga, à cause de la couleur du sol, — cette région des terres noires comprend une superficie de plus de quatre-vingts millions d’hectares, plus d’une fois et demie la grandeur de la France, et sur cet immense espace la terre végétale a partout une profondeur considérable.
Les « terres noires » se refusent pourtant à nourrir les racines des arbres ; il n’y existe; pas de fo-
rets; mais les campagnes, dont les habitants ont régénéré le sol par l’emploi des eaux de source, sont de véritables oasis ombragées de bouquets d’arbres variés. Ce vert désert est interrompu de distance en distance par des villages, des champs cultivés et des rivières silencieuses et lentes.
Au sud, dans la dépression de la Caspienne, la steppe devient aride et ne présente que d’interminables étendues de sable mobile, des bancs d'argile rougeâtre, des assises de roches avec un peu de terre végétale dans les fissures. L’été, ce sable blanc et cette argile rougeâtre sont parsemés çà et là d’armoises et d’euphorbes aux feuilles sombres. Le désert, traversé au grand galop des chevaux, paraît alors une mer de feu, rayée de longues lignes grises.
Le charme poignant de la steppe, sa surprise grandiose, c’est le tableau invariablement composé de verdure en été, d’une nappe de neige en hiver, de beaucoup de soleil, d’étendue et de solitude.
Je passais des journées entières, mes jours de
repos, à regarder la steppe.
Aux limites de l’horizon, douteuses, enveloppées de brumes, le ciel et le désert avaient la meme palpitation orageuse, le meme infini. Au lever du soleil, l’espace s’emplissait de bruits. Des cailles, des courlis venaient du désert. Ils passaient en bandes et on distinguait le bruit de leurs ailes, leur cri qui s’accélérait ou se ralentissait avec leur vol.
Vers midi, un monde infini d’insectes commençait à s’agiter. Les cicindèles ouvraient la chasse aux moucherons; les abeilles, les bourdons plongeaient au fond des corolles; d’énormes carabes se pavanaient sous leurs brillantes livrées. Vêtus de pourpre lisérée d’or, ou de maroquin vert, violet ou bleu foncé, ces porphyrogénètes des insectes faisaient une guerre impitoyable à leurs sujets. Les cantharides en émail vert se croisaient d’un pas saccadé dans ks sentiers.
Un beau serpent, d’un bleu métallique relevé de points veloutés, qui habitait les lézardes des fondements du château, venait se chauffer paresseusement au soleil. Je l’avais apprivoisé et il buvait le lait que je lui tendais dans une soucoupe en me regardant d’un œil caressant et profond.
Il aimait l’enfant et l’enfant l’aimait. J’avais pourtant des sueurs froides à le voir s’enrouler en spirales autour du berceau où dormait ma fille, à l’ombre des chèvrefeuilles. Il avançait curieusement sa tête fine et aplatie; la petite en s’éveil-
lant lui souriait.
Des cigognes arrivaient du sud. Elles s’appuyaient, sans presque les mouvoir, sur leurs grandes ailes à l’extrémité noire et, le corps suspendu ainsi, la brise les portait.
A une grande distance dans l’air, des aigles passaient les yeux tournés vers le soleil.
Le soir, les martinets se poursuivaient avec des cris aigus, les grives chantaient, les grenouilles élevaient leurs voix du fond des marais, et les chauvessouris commençaient leurs rondes nocturnes.
Ces voix d’oiseaux, d’insectes, ces bruits qui se succédaient tous les jours, aux mêmes heures, c’était l’horloge du désert.
Mes habitudes et ma passion des belles choses voulaient du luxe autour de moi. Le château s’y prêtait très-bien. Je l’avais restauré, meublé, arrangé selon ma fantaisie, sans changer sa forme primitive.
Une galerie soutenue par des colonnettes sculptées régnait sur ses trois faces. Les Russes sont d’une habileté extrême pour découper le sapin; ils ne le cèdent en rien aux Suisses et aux Tyroliens.
Des lierres d’Irlande mêlaient leur feuillage naturel aux fleurons et aux feuillages sculptés des colonnes.
L’été, des campanules, des grenadilles bleues, des glycines de Chine, des périplocas de Grèce, s’élancaient aux treillis de la galerie, montaient
jusqu’au plafond, retombaient en guirlandes et formaient un long berceau de verdure fleurie.
. La quatrième face était occupée par un portique ouvrant sur une terrasse. Du milieu de la terrasse, un large escalier à trois repos descendait vers le jardin.
Il y avait là des saules blancs, des frênes et des sapins toujours verts, des bouleaux à écorce argentée, des peupliers droits comme des flèches; il y avait des gazons d’herbe fine et épaisse, avec des massifs de cerisiers, de lilas, d’acacias aux grappes blanches et roses, de jasmins et de chèvrefeuilles.
Un grand bassin, entouré de grosses roches, reflétait des plantes aux verdures variées, la saxifrage, la joubarbe, le cactier raquette, l’aloès, qui croissaient dans les fentes de ces roches.
L’été, j’habitais la partie du château donnant sur la terrasse et exposée au nord.
Je m’établissais sous le portique, avec mon piano, des piles de coussins, des jardinières remplies de fleurs odorantes.
De là, on voyait le Dniéper moiré cf argent et bordé de roseaux, de romarins sauvages, de la-
vandes et de chardons dont les fleurs envoyaient au loin un parfum âcre, irritant, — on voyait le désert sans bornes baigné d’air et de lumière.
En octobre, je me retirais dans l’intérieur des appartements.
On posait des vitrages sur toute la longueur des galeries qui se transformaient en serres, on changeait le mobilier d’été contre des meubles en fourrure, on étendait d’épais tapis de Smyrne à la place des fines nattes de jonc, on allumait de grands feux dans les gueules des cheminées, et je souhaitais la bienvenue aux rudes poésies de l'hiver.
La beauté hivernale des maisons russes, ce sont les fleurs et les fourrures. Les fleurs vous souhaitent la bienvenue dès la première marche de l’escalier.
Des bananiers, des magnolias, des camellias arborescents s’étalent dans tous les coins. Des orchidées, dont les fleurs ressemblent à des papillons, s’enroulent autour des candélabres et des lustres.
Partout du vert et des fleurs partout.
Il y a des fleurs jusque dans le service de table, où des cordons de violettes entourent les corbeilles de fruits, les assiettes montées du dessert.
Mon appartement était une serre. Les meubles de ma chambre à coucher étaient capitonnés de renard bleu de Sibérie; un ours blanc rembourré
SOUVENIRS d’une cosaque. 8i
servait de lit de repos ou de chaise longue, des petits oursons faisaient l’office de poufs et de tabourets.
J’étais presque heureuse. Je vivais rapidement, tout entière à l’art, creusant mes pensées et m’y' affermissant. Le désert communiquait sa puissance de fixité à mon âme.
Deux terre-neuve, deux lévriers et un tigre partageaient ma solitude.
Le tigre était un cadeau de Jules Gérard, dont j’avais fait la connaissance à Trieste où je passai six semaines avant de retourner en Ukraine.
Mon docteur, à la piste de tout ce qui pouvait m’arracher à mon apathie, m’avait amené Gérard. Le tueur de lions s’intéressa à mes allures sauvages, vint souvent me voir (nous logions dans le même hôtel), et s’ingénia à me distraire. Comme le récit de ses chasses m’avait fait passer quelques bonnes heures, il m’engagea vivement à secouer mon mal et à le rejoindre en Afrique où le ciel bleu, la vie sous la tente et les émotions de la chasse au lion achèveraient de me remettre.
Il voulut une date, une promesse formelle. Je
les donnai en disant moitié sérieuse, moitié en plaisantant :
« In cha ’llah ! (s’il plaît à Dieu!) » ,
Allah ne l’a pas voulu.
Les chatteries gracieuses, l’attitude caressante d’un petit tigre qu’il possédait, avaient paru me distraire, — il m’olïrit Hassan que j’emmenai en Ukraine.
C’était une bête intelligente et douce. Elle m’accompagnait partout, et jusque dans les rues de Kiew, d’où, malgré la chaîne qu’elle avait au cou, les passants s’enfuyaient en nous voyant paraître.
On me dépêcha le gouverneur de Kiew pour me prier de ne point sortir à pied dans cette compagnie. Le lendemain, je promenai Hassan en voiture, sans chaîne ni collier, et les jardins publics que je traversai se dépeuplèrent en un moment.
SOUVENIRS d’une COSAQUE.
Vers la fin de la troisième année, mon maître me dit un jour qu’on allait exécuter à Vienne l’oratorio d’un compositeur moderne, jusqu’alors contesté et repoussé comme compositeur.
X... avait été un grand virtuose dans sa jeunesse, et s’était retiré de l’arène dans la plénitude de ses forces et de sa gloire. La vogue des salons, les triomphes éphémères des succès quotidiens, les couronnes si vite fanées ne lui suffisaient pas ; il avajt entrevu l’immortalité.
J’allai à Vienne.
Je revins malade, fascinée, éblouie. Cette musique d’une saveur si exquisement étrange st rattachait par je ne sais quel fil mystérieux à îb. trame des rêves, des fantaisies raffinées et des hallucinations de ma pensée. C’étaient des idées
neuves, d’une lueur inquiétante, aux formes nouvelles, à la structure savante, avec une apparence de difficulté et d’obscurité à la première audition. Mais comme la passion y éclatait gigantesque! quels parfums vertigineux et quelles âcres larmes ! Puis c’étaient des harmonies éveillant des idées, des sensations innommées et innommables; des rhythmes souples, aux bercements vagues, aux frissonnements électriques; des rhythmes heurtés s’adaptant merveilleusement aux soubresauts de la pensée, aux capricieuses ondulations de la rêverie.
Dans ces accents il y avait des amours qui ressemblaient à des haines, des gammes de couleurs ardentes, exaspérées, d’autres d’une sérénité haute et lumineuse comme un ciel d’Orient.
J’avais à peine entrevu le Maître.
M... me trouva méconnaissable à mon retour.
Je passais des journées entières à déchiffrer les œuvres de celui dont le génie me révélait en musique un pays nouveau.
J’ai eu de tout temps une passion pour les outrances. Celles-ci me prirent tout entière.
Je négligeai tout ce que j’avais aimé et admiré jusque-là.
M... protesta; il admirait maintes choses dans
86 SOUVENIRS d’une cosaque.
l’œuvre de X..., mais avec des restrictions.
Il y trouvait une poésie violente et sinistre, ouvragée avec une patience de Chinois.
Il lui déplaisait de me voir éprise de ce ton excessif, si troublé, si nerveux, si chercheur selon lui, et violateur de la sobriété et de la grandeur magistrale du beau classique. Je répondais que le rare, le nouveau peuvent bien s’acheter au prix de l’outré et du fantastique.
Il m'avait souvent plaisanté sur ma prédilection pour les poésies de Baudelaire. Il répéta le mot de Barbey d’Aurevilly sur le poëte : « fleur du mal venue dans les serres chaudes de la décadence. »
M... ne concevait guère qu’une perfection, celle de Chopin ; il ne se rendait pas bien compte que la note de Chopin, son charme particulier, sa grande puissance, c’était aussi la dangereuse volupté d’une passion profonde, se trahissant jusque dans les ébauches détachées qu’il a nommées préludes,- par des accents de fièvre intérieure qui sont, pour qui sait les entendre, de colossales douleurs.
Bref, nous nous brouillâmes.
Ce fut à l’occasion d’une répétition à orchestre.
Nous avions organisé à Kicw des exécutions des poèmes symphoniques de X... Cela se passait devant un petit comité d’intimes, avides comme moi de faire avec ces œuvres ample connaissance. L’orchestre était à moi; je mis à l’étude le poème : Ce qu’on entend sur la montagne. M... feuilleta la partition, me dit devant les quatre-vingts exécutants : « C’est absurde ! » et refusa de diriger. Pâle de colère, je pris le bâton qu’il tenait entre ses mains, je montai résolument sur l’estrade et je dirigeai. J’ai bien des fois depuis conduit un orchestre, je ne me rappelle pas avoir jamais mieux fait.
Cela fut si peu absurde que M...’, qui était resté malgré tout et, sans doute pour voir jusqu’à quel point cette exécution et le chef d’orchestre improvisé seraient ridicules, vint me complimenter.
Je lui dis qu’il était bassement jaloux d’une supériorité qui écrasait ses idoles.
Il répliqua qu’il me trouvait monstrueusement ingrate^ la querelle s’envenima, et depuis nous ne nous sommes jamais revus. J’en fus désolée. J’aurais fait l’impossible pour rétablir nos rapports de belle et bonne amitié; mais il s’était dit de part et d’autre des paroles qui avaient creusé un infranchissable abîme.
J’écrivis à X... pour lui* demander d’être son élève. Je savais qu’il n’en faisait plus, qu’il s’était retiré du monde, et qu’il vivait loin de tous les bruits et de toutes les agitations dans un cloître de Rome, ne reparaissant de temps à autre que pour diriger ou faire exécuter quelque nouvelle œuvre dans les grandes capitales.
La lettre partie, j’attendis la réponse dans une agitation maladive et une désespérance passionnée. J’attendais; — quoi? Je ne savais pas, j’avais le sentiment d’un immanquable refus, — et cependant j’attendais. Je ne doutais pas qu’une réponse arriverait.
Le soir du dixième jour d’une attente folle, on m’apporta une lettre portant un timbre d'Italie.
Je restai un grand quart d’heure sans oser l’ouvrir.
Ces trois années de solitude ne m’avaient donc pas rendue invulnérable, ne m’avaient pas terme les oreilles contre les appels de la vie ! Car c’était bien la vie avec ses premières effervescences qui faisait battre ma poitrine, qui me faisait respirer avec joie et frissonner de plaisir, au contact de ce papier, tandis que l’image de cet homme surgissait devant mes yeux. Pourquoi ? Ce n’était donc pas l’art que j’aimais ?
J’ouvris la lettre et m’éveillai comme d’un mauvais rêve.
Toutes les magnificences de l’art s’épanouissaient devant moi.
La lettre me mandait à Rome. X... me promettait des conseils « si mon talent lui paraissait de nature à être encouragé » .
La passion d’être grande m’entra dans le sang avec ces mots.
Je restai machinalement assise dans la chambre, ne voyant plus ni le Dniéper, ni la steppe, ni le soleil couchant, et regardant avec orgueil passer le cortège funèbre de mon enfance opprimée, de mon adolescence trompée, de ma liberté volée. Je m’étais bravement battue et j’avais gagné la bataille. C’était justice.