‹ Souvenirs d'une cosaqueChapitre 5 sur 27 · AL · texte numérisé non relu

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Il faisait nuit lorsque je voulus relire la lettre. Je sonnai. Un domestique apporta de la lumière. Il ramassa l’enveloppe qui était tombée par terre. J’y jetai les yeux et je ressentis une violente commotion. L’adresse était conçue ainsi :

A monsieur

à ****** en Ukraine.

Je me précipitai sur la lettre; en tête également : « Monsieur. »

Il ne supposait donc pas une femme capable du langage que je lui avais tenu? Quelles niaise-

ries les femmes lui avaient-elles jusqu’alors écrites ?

Et s’il allait me refuser, voyant une femme à la place de l’homme qu’il attendait !

Je résolus de partir, de me déguiser en homme sM le fallait, de me faire accepter à tout prix.

Huit jours après, je me mettais en route.

Je laissai Hélène sous la garde d’.une vieille amie qui m’avait soignée dans mon enfance et qui, depuis mon retour en Ukraine, occupait un poste de confiance dans la maison.

Je ne dis pas meme adieu à mes steppes aimées.

J'avais ' fait une dernière promenade à cheval, la veille de mon départ, pour échapper à la fiévreuse impatience qui me rongeait.

La steppe, cette charmeuse terrible, n’avait plus d’enchantements pour l’infidèle. Que de chemin j’avais fait à travers ses vastes déserts! Que j’y avais bien dormi sur les herbes embaumées ! Que de fantômes le Dniéper avait bercés! Et quelles saintes émotions le travail m’y avait données! La grandeur et la misère de l’homme, c’est que rien ne lui suffit.

Sans cette lettre, j’aurais dormi toute une vie dans les hautes herbes de l’Ukraine.

Je haïssais maintenant la steppe, je haïssais le

Dniéper et ses roseaux dont les] bruissements mystérieux auraient assoupi mes énergies.

Quelles séductions et quelles promesses m’attiraient donc à Rome ?

Je traversai la Toscane en frissonnant de plaisir.

Au milieu d’un jardin immense, étincelant sous la lumière du soleil, l’Arno, caressé- par les parfums des amandiers, roulait de mélodieux murmures. De longs rameaux de vigne se suspendaient à tous les arbres; des voiles d’or et de pourpre enveloppaient les montagnes.

A l’horizon, les cimes couronnées de neige se découpaient comme une bordure d’argent sur le bleu du ciel.

Sur les chemins, des carrioles à deux roues passaient. Elles portaient des jeunes gens, des jeunes filles entassés les uns sur les autres; les jeunes filles tête nue et habillées de couleurs voyantes. Cela avait un air de bonheur voluptueux et pittoresque.

Voyageant sans interruption, je traversai - les Apennins de nuit. Une pluie d’étincelles les émaillait. Je fus éblouie. Cela brillait, dansait, voltigeait. C’étaient des lucioles.

Souvent, en été, j’avais vu des vers luisants dans mon jardin, mais ils se tenaient immobiles, ou rampaient timidement sous les buissons.

Le train fuyait et toujours les montagnes ruisselaient d’étincelles; partout les lucioles décrivaient dans l’air leurs cercles magiques. L’herbe des fossés en était pleine ; de grands coquelicots, s’épanouissant tout contre les rails, en étaient étoilés.

Parfois un insecte, entraîné par le courant d’air que formait la vitesse du train, tombait dans le wagon par les fenêtres ouvertes. Je le rejetais dans l’herbe fleurie.

Un proverbe indien dit au voyageur attardé attachant à ses pieds la fulgore qui doit lui montrer le chemin à travers les ténèbres des forêts : « Emporte la mouche de feu, mais remets-la où tu l’as prise. » Et le voyageur reconnaissant, quand l’aube vient, pose l’insecte sur les buissons.

Toutes les harmonies de cette belle et riche

nature italienne circulaient dans mes veines.

Au sentiment intellectuel de l’admiration s’ajoutait un plaisir sensuel inconnu à l’enfant des steppes.

Le cinquième jour de mon voyage, j’étais à Rome.

Ma fièvre tomba, — j’eus peur, — je sentis un besoin impérieux de me recueillir avant de voir X...

Je me fis indiquer le Colisée. J’y abandonnai longtemps mon esprit aux graves émotions de l’enthousiasme, de la grandeur, des pensées de triomphe et de martyre.

La nuit vint. Le Campo Vaccino était désert.

A droite le couvent de Santa Francesca Romana dormait.

Je remarquai une petite lumière qui clignotait à l’une des fenêtres. Juste au-dessus le croissant de la lune flottait comme une gondole d’argent dans une mer de saphirs.

Tout mon sang reflua vers mon cœur.

C’était le couvent qui abritait X..., et cette lumière tremblotante, qui s’échappait par minces filets, éclairait la veillée solitaire du travailleur infatigable et austère. Je me sentis vaciller, — je m’assis sur une pierre.

Je restai là, sans mouvement, sans pensée, avec le sentiment hagard et désespéré d’un asservissement fatal auquel rien désormais ne pourrait me soustraire ; mille idées confuses bourdonnaient à mes oreilles, les brises de la nuit m’apportaient comme les senteurs vagues du désert trahi, abandonné ; par moments j’entendais comme des appels sonores. Mais je restai là, et je ne me levai enfin que longtemps après que la petite lumière se fut éteinte.

Le lendemain, de très-bonne heure, je me faisais annoncer chez X... J’avais réfléchi en route et je m’étais décidée à me présenter sous mes habits de femme.

C’était un homme de haute taille, de grand port et de grandes manières ; laid, avec une abondance de fort beaux cheveux presque blancs qu’il portait longs et rejetés en a'rrière, des yeux trèsprofonds, pensifs, durs à l’occasion, et un sourire, — un sourire qui était la clarté d’un rayon de soleil.

Il appartenait par ce charme et cette laideur à la race de ceux qui dès l’abord inspirent d’ardentes aversions ou des cultes passionnés. Son premier mot me mit à l’aise.

« Eh bien! nous ne sommes pas un garçon, dit-il ; c’est un petit malheur. Qui diable aurait pu deviner une femme à votre lettre?

— Vous verrez encore de l’extraordinaire en me gardant. Maître, vous verrez un disciple dévoué, — prenez-moi.

— Vous prendre, vous prendre... » et il me regardait attentivement.

Ce regard soutenu me troubla. Il y avait autre chose que de la curiosité; il y avait comme des souvenirs qu’il m’appliquait, des souvenirs confus qu’il tâchait de débrouiller.

« Vous prendre, Eccelenza, répéta-t-il en riant, c’est tout fait. »

Il était devenu sérieux.

«•Comment? mais vous iîe connaissez encore ni ma position, ni ma personne, ni mon talent! (Je citais des mots de sa lettre.)

— Votre position et votre personne, qu’importe; votre talent — et ici son œil reprit l’expression d’une vague curiosité — je le connais déjà. Vous devez avoir à peu près la manière de Chopin. Ce fut mon meilleur ami. »

Il se mit au piano et joua la polonaise en ut die\e mineur de Chopin.

Je ne sais ce qui se passa en moi ; je restai clouée à ma place, je n’avais jamais entendu ni rêvé rien de pareil.

L’instrument n’était pas un piano; l’homme qui jouait n’avait pas des doigts humains.

Je frissonnais à ces accords navrés, entrecou-

pés de silence, et après la dernière note je pleuraisj

X... feignit de ne pas s’en apercevoir. Le fait est qu’il m’eût mis dans un cruel embarras. J’aurais craint de passer pour une élégiaque provinciale. La peur du ridicule, la terrible poltronnerie met ainsi des sourdines à tous les sentiments.

Il joua encore plusieurs choses, toutes de Chopin, puis il me dit :

« Dans quel quartier de Rome vous logerezvous?

— Je n’en sais rien; je ne connais pas Rome.

J’ai besoin d’espace, d’air ; il me faut voir le ciel et la verdure.

— L’exposition nord de la via del Babuino fera votre affaire. Vous aurez la vue du Monte-Pincio, si vous ne craignez pas de grimper haut. »

Je lui dis adieu. Il me rappela.

« Jouez -moi donc quelque chose; voulezvous ? »

Je commençai une paraphrase de lui; il m’arrêta :

« Non, pas cela, autre chose; quelque scherzo de Chopin »

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Je jouai le scherzo en si bémol. Cela fut horrible. Une peur idiote me paralysait. Et puis, depuis quelques minutes, je comprenais que mon jeu n’existait pas devant le sien; ni aucun jeu du monde.

Il reprit la parole :

« Vous ne savez rien ; votre jeu est mou, féminin ; mais vous avez de grandes qualités de son, et puis, comme je l’ai dit, vous êtes de la famille de Chopin; vous avez son accent. Allez, Eccelenza, et revenez vendredi, une heure avant l'Ave Maria. Vous trouverez quelques jeunes gens qui travaillent avec moi, les vendredis. »

C’est drôle, pensai-je. Il m’avait écrit : « Vous prévoyez mes objections; je ne donne pas de leçons, et mon métier n’est point d'enseigner le piano ni d’en jouer. »

Quelle différence y avait-il donc entre donner des leçons et faire travailler? Je m’en allai à la fois charmée et mécontente. Je me sentais désappointée.

Je crois que je m’étais attendue à quelque coup de foudre, le coup traditionnel. Quel palais de chimères mon cœur s’était-il donc bâti ?

Je m’arrachai à de creuses rêveries et m’en allai

102 SOUVENIRS d’üNE COSAQUE.

par les rues en disant : « J’aime l’art, après tout; oui, c’est cela, j’aime l’art; » et j’arrivai ainsi jusqu’à une maison de la via del Babuino, où on m’avait indiqué des logements.

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On me fit monter cinq étages, puis une porte s’ouvrit, et je demeurai bouche béante devant le plus beau des paysages.

Une montagne en pente douce, couverte d’orangers, de magnoliers, de lauriers et de figuiers d’Inde, s’abaissait par étages.

De grands buis taillés encadraient des parterres de fleurs.

Des aloès dressaient contre les parois des terrasses leurs tiges hérissées. De hauts cyprès montaient en pyramides. Les pins parasols se dessinaient tout noirs sur le ciel d’azur.

Sur le sommet un groupe de palmiers se profilait dans l’air transparent.

A travers les massifs je voyais des colonnes surmontées de bustes, de grands vases, des sta-

tues, partout encore des jets d’eau traversés par une pluie de rayons de soleil. Pas un nuage au ciel.

Je pris l’appartement : quatre petites cham-

bres d’étudiant, où un grand piano d’Erard trouva place à peine.

Outre la loggia ou balcon qui donnait sur le Pincio, un petit escalier montait de la chambre à coucher et aboutissait à une terrasse sur le toit.

De la terrasse on découvrait le dôme de Saint- Pierre, puis les toits plats, les terrasses, les frontons des palais et des monastères.

Dans le lointain ondulait la ligne vaporeuse des montagnes de la Sabine.

C’était grand, et cette idée de grandeur plane à Rome sur toutes choses.

Le soir même j’étais installée, et en fumant mon cigare .sur la loggia je suivais des yeux le défilé des voitures montant le Pincio. Elles s’enfoncaient sous les grands marronniers qui obombrent la façade de la villa Médicis, l’Académie de France, reparaissaient plus loin et se perdaient du côté opposé de la montagne.

Je les suivais des yeux machinalement^

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Je pensais à mon pays.

Mais le bruit, le mouvement cessèrent peu à peu, la montagne devint déserte. La nuit tomba, le Pincio s’alluma soudain. Ce fut la même féerie que sur les Apennins. Des étoiles phosphorescentes émaillèrent les buis. Les cactus, les nopals semblèrent avoir de brillantes excroissances", des larmes d’or tombaient de temps à autre des langes feuilles des palmiers.

Je n’y tins plus. Je voulais voir de près cette fête aux flambeaux des lucioles ; je m’apprêtai à sortir.

Je demandai mon chemin à la padrone dkcasa.

« Vous allez au Monte-Pincio, signorina mia; il e >t bien tard, un ’ ora di notte (neuf heures du soir).

— Après ? dis-je d’un air étonné.

— Vous êtes bien jeune, signorina, pour promener seule la nuit dans les jardins de Rome.

— Je ne crains pas les brigands; il n’y en a plus qu’à l’Opéra-Comique.

— L’Opéra-Comique, je ne connais pas ce pays; chez nous on retire tous les jours des cadavres de la fontaine de Trevi et de celle de la place Navone. Mais on ne vous assassinerait pas, signo-

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rina, on vous suivrait, et vous ne sauriez vous débarrasser des importuns. »

Je remerciai la brave femme de son avis, et je me promis bien d’avoir recours à mes vêtements d’homme, si l’envie me prenait de me promener le soir. Je sentis même que ce serait toujours le soir que j’en aurais l’envie.

A Rome d’ailleurs, on n’est pas à l’abri de la grossièreté des hommes, même en plein midi. Ils abordent les femmes avec des paroles graveleuses. On passe son chemin, ils suivent avec des sourires de coiffeur.

Les prêtres surtout sont tenaces; ils règlent leur pas sur le vôtre et longent les rues, en murmurant des obscénités. Leur célibat, leur chasteté leur échappent constamment comme à plaisir.

La pudeur même est immorale à Rome. L’idée du sexe étant une des idées pivotales du clergé, le jésuitisme a inventé d’habiller les saints, les anges, les statues.

Les Vertus couchées presque nues sur le tombeau de Paul III dans Saint-Pierre, étalaient de beaux et chastes corps dans de fières attitudes. On leur mit des chemises de tôle. Ce sacré enchemisement coûta sept mille scudi.

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