‹ Souvenirs d'une favoriteChapitre 3 sur 8 · HT · texte numérisé non relu

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mais, de même que je voulais passer par Vienne pour ne pas quitter 1? reine, Nelson avait décidé de faire le même chemin pour ne pas me quitter.

Caroline écrivit, en conséquence, au commandant d’Ancône pour lui demander s’il n’y avait pas, dans le port, quelque navire qui put la conduire à F iume et, de là, à Venise.

Pendant que nous nous préparions au départ, la reine reçut une lettre de l’impératrice sa nièce. L’impératrice suppliait Marie-Caroline de ne se laisser détourner par aucune raison, bonne ou mauvaise, de son voyage à Vienne; elle lui disait qu’elle croyait ce voyage non-seulement utile, mais nécessaire à ses intérêts, et elle l’invitait à envoyer à Milan un courrier au général Mêlas, pour que celuici lui indiquât le chemin qu’elle devait suivre. Venaient ensuite de longues doléances sur ce qui était arrivé en Italie; mais l’impératrice avouait qu’après la catastrophe de Mareugo, Mêlas n’avait pu faire autrement que de signer l’armistice; du reste, elle n’espérait rien de bon de la reprise des hostilités et inclinait, pour sa part, à une bonne et solide paix.

Sur ces entrefaites, nous apprîmes qu’un détachement de Français, composé de trois cent vingt-six hommes, avec artillerie, était entré à Lucques, et cette nouvelle détermina la reine à partir immédia-

tement et à gagner Ancône par la voie de terre.

Gomme elle avait avec elle les trois jeunes princesses et le jeune prince, c’est-à-dire qu’elle ne pou- vait admettre aucune autre personne dans sa voiture, à moins de se séparer de l’un ou l’autre de ses enfants, il fut convenu qu’elle partirait la première et que nous la suivrions. Elle avait, au reste, tellement hâte de s’éloigner des Français, qu’elle se mit en route pour Florence sans attendre les autres voitures et sur la seule assurance que la route était libre.

Lord Nelson, sir William et moi partîmes le lendemain, c’est-à-dire le 11 juillet.

Ce voyage, outre le danger qu’il présentait, ne devait pas se faire sans de grandes fatigues : de mauvais chemins et une mauvaise voiture, au lieu d’une mer presque toujours obéissante au mois de juillet, et de bonnes cabines avec toutes les commodités de la vie; puis, après cent lieues faites dans ces conditions, quelque polacre autrichienne, quelque bateau de pèche dalmate pour nous transporter à Triested Aussi lord Nelson avait-il, jusqu’au dernier moment, désapprouvé cette manière de voyager ; en vrai marin qu’il était, Nelson trouvait plus commode de doubler la pointe de Calabre et d’entrer dans l’Adriatique à bord de f Alexandre ,

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c'est-à-dire en roi. Pour mon compte, j’avoue que je préférais le voyage par terre, si fatigant qu’il fût. Quant à sir William, il était tellement malade, qu’il déclara qu’il était à peu près certain de ne pas arriver vivant à Ancône, mais que, fidèle à la reine, il risquerait tout, même sa vie, pour la suivre.

Nous partîmes donc.

Nous mimes vingt-six heures pour aller de Livourne à Florence à cause des marches et des contremarches que les Français nous contraignirent de faire. A Castel-San-Giovanni, notre voiture versa. Sir William fut légèrement contusionné au genou; j’eus l’épaule luxée ; un médecin de village me la remit en me faisant souffrir des douleurs horribles, tandis qu’un charron raccommodait la roue brisée de la voiture ; mais la roue, raccommodée trop à la hâte, se brisa de nouveau à Arezzo.

Comme les Français approchaient, et qu’il ne fallait pas moins de deux jours pour remettre la voiture en bon état, nous résolûmes d’èn prendre une autre, la première venue, lord Nelson, sir William et moi. Nos domestiques, qui pouvaient tomber impunément aux mains des Français, étant des personnes de moindre importance, furent laissés derrière nous, et il fut convenu qu’ils nous rejoindraient avec la voiture raccommodée.

Nous continuâmes donc de courir la poste par des chemins horribles, et au milieu de populations eu proie à uue telle misère, qu’elle serait impossible à décrire.

En arrivant à.Ancône, la reine trouva une frégate autrichienne, la Dellone , préparée pour la recevoir, elle et les personnes de sa suite. Désireuse de quitter au plus tôt la terre, elle se rendit le jour même à bord du bâtiment; mais, une fois installée, elle hésita pour savoir si elle y resterait, et, lorsque nous arrivâmes, trois jours après elle* son hésitation n’avait pas cessé : elle avait envie, nous dit-elle, de demander l’hospitalité à l’escadre russe, composée de trois frégates et d’un brick. Nelson, qui avait peu de confiance dans la marine autrichienne, l’encouragea dans ce projet. D’un autre côté, comme, pour recevoir convenablement la famille royale et les personnes qui l’accompagnaient, la frégate autrichienne avait été obligée de réduire le nombre de ses canons à vingt-quatre et que les Français étaient maîtres des côtes de la Dalmatie, ils eussent pu, avec une flottille de barques, prendre la Bellone à l’abordage.

Mais 4 malheureusement, la frégate que montait le chef de l’escadre russe n’était nullement préparée à l’honneur que la reine lui faisait, et le commandant

ne put que céder sa chambre à la famille royale; de sorte que nous fumes obligés de nous embarquer sur une autre frégate.

Sir William était si malade, que tous les médecins l’avaient condamné, et que le plus indulgent d’entre eux prétendait qu'il arriverait peut-être à Trieste, mais qu’à coup sûr, il n’irait pas jusqu’à Vienne.

Contre toute attente, sir William se trouva un peu mieux en arrivant à Trieste, après une bonne traversée, et le reste du voyage s’accomplit dans les meilleures conditions.

A Vienne, grâce, à la vive amitié que me portait la reine, je fus admirablement reçue par l’impératrice, par sa fille et par toute la famille impériale.

La convalescence de sir William, qui dura six semaines, nous retint dans la capitale de l’Autriche plus longtemps que nous n’y fussions restés sans cela, mais ne nuisit en rien au plaisir que j’y pris et aux fêtes que Ton me donna, sir William ayant exigé que j’allasse dans le monde avec lord Nelson, exactement comme s’il se fût bien porté et nous eût accompagnés.

Il était temps, en effet, que Marie-Caroline vînt à Vienne défendre ses intérêts : en son absence, per* sonne n’y avait pensé.

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Cela détermina la reine à prendre une grande résolution.

Voyant que l’empereur François n’avait rien stipulé pour elle, voyant que les Anglais défendaient la Sicile, dont ils pouvaient utiliser les ports, mais abandonnaient Naples, qui ne pouvait leur être bon à rien, elle résolut de partir pour Saint-Pétersbourg et d’aller demander un appui à l’empereur Paul.

Cette démarche eut le succès qu’en avait espéré la reine. Paul 1 er était, par une suite des variations que subissait son étrange caractère, au mieux pour le moment avec Bonaparte, et il était évident que ce dernier, jaloux de ménager une si puissante amitié, ferait tout ce que l’empereur lui demanderait.

Paul I er écrivit au premier consul une lettre trèschaleureuse, mais exigea de Caroline le serment, s’il parvenait à faire signer un traité de paix entre la France et Naples, que ce traité serait rigoureusement observé.

Le général Lavachef, grand veneur de l’empereur Paul, fut envoyé au premier consul, porteur de la lettre du tzar et garant de la promesse de la reine ; de sorte que, le 6 février 1801, un armistice, suivi bientôt d’un traité définitif, fut conclu à Foligno entre le chevalier Micheroux et le général Murat.

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lin des articles du traité stipulait que les sujets du roi de Naples qui avaient été exilés, emprisonnés ou contraints à fuir pour 'cause d’opinions politiques, pourraient rentrer librement dans leur patrie et recouvreraient la jouissance de leurs biens.

Malheureusement, pour beaucoup d’entre eux, il était trop tard! Les tribunaux avaient fonctionné, et toute l’année 1799 et le commencement de celle de 1800 avaient vu de terribles exécutions, et eutr’autres celle du malheureux Dominique Cirillo, qui avait, on se le rappelle, refusé de venir soigner la reine à la suite de la visite que nous avions faite, elle et moi, à la Vicaria, et que nous ne pûmes sauver de la colère de Ferdinand, quoique la reine, poussée par moi, eût demandé sa grâce à deux genoux !

Notre séjour à Vienne fut, comme je l’ai dit, une fête continuelle. — Le pi'ince et la princesse Estherazy particulièrement, qui, pendant un voyage à Naples, avaient été admirablement reçus à l’iiàtel de l’ambassade anglaise, voulurent nous rendre cette hospitalité.

Nous fûmes, en conséquence, invités à aller passer

une semaine au palais du prince, à Eisenstadt. Là, nous vimes une chose curieuse, et par laquelle, probablement, on avait entendu ^ nous faire honneur : iv. ’ il

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pendant tout le temps que nous passâmes au château, il y eut une garde de cent grenadiers, dont le plus petit avait six pieds. Au fur et à mesure qu’ils se succédaient dans leur service, ceux qui venaient prendre la garde s’asseyaient à une table amplement et délicatement servie, jusqu’à ce qu’une autre série de vingt-cinq vînt les remplacer.

Un grand concert nous fut donné dans la chapelle du palais, sous la direction du vénérable Haydn, alors âgé de soixante-neuf ans. Son fameux oratorio de la Création fut exécuté en notre honneur.

A son retour de Pétersbourg, la reine de Naples me pria instamment, et comme on prie une amie dont la présence est indispensable, de revenir avec elle en Italie. Tout était calmé, le roi était rentré à Naples, la paix était faite, elle me promettait le retour des belles journées qui avaient suivi mon arrivée et l’aurore charmante de notre amitié.

Mais il m’eùt fallu quitter Nelson, et c’eût été une profonde ingratitude, quand il avait tout perdu pour moi, d’oublier si vite qu’une carrière comme la sienne avait été sacrifiée à son amour.

Je demeurai inflexible.

La reine alors, voyant que j’étais décidée à partir, me supplia d’accepter, en souvenir de sa royale

SOUVENIRS l)’UNE FAVORITE

affection, une rente ou pension viagère de mille livres sterling par an.

Mais, au premier mot que j’en dis à sir William :

— Nous sommes assez riches, me répondit-il ; et, d’ailleurs, une pareille libéralité exciterait les soupçons du gouvernement anglais.

L’heure du départ arriva ; la séparation fut cruelle et pleine de larmes. J’eus, les unes après les autres, les trois jeunes princesses suspendues à mon cou. Nous passâmes la dernière nuit toutes, ensemble, nous rappelant les bons et les mauvais jours, et nous promettant de ne jamais les oublier.

Enfin, nous nous quittâmes, la reine me faisant jurer de revenir près d’elle si le malheur m’atteignait. Sir William était souffrant, fatigué, brisé par les derniers événements; la reine me laissait entendre qu’une fois veuve, et Nelson en croisière, je resterais bien seule et bien abandonnée ; elle comptait sur cette éventualité pour me faire tenir ma promesse.

Ce qui me rappelait impérieusement en Angleterre, c’était surtout l’état où je me trouvais : j’étais enceinte.

Sir William n’ignorait certes pas mon intimité avec Nelson; mais, comme nos relations conjugales avaient presque toujours été celles d’un frère et

d’une sœur, il ne m’avait jamais manifesté la moindre jalousie. Seulement, il était de ma délicatesse de dissimuler à tous les yeux mon état, et d’accoucher dans le silence et la solitude. J’étais reconnaissante à sir William Hamilton de fermer les yeux, je ne devais point permettre que la malveillance les lui ouvrît.

Nous partîmes pour Prague, où l’archiduc Charles nous avait invités à le venir voir; et, après une splendide réception, nous continuâmes notre route vers Dresde, puis vers Haïnbourg.

Dans cette dernière ville, il nous arriva une aventure qui mérite d’ètre racontée, et nous fîmes une rencontre non moins remarquable.

A peine étions-nous descendus à l’hôtel, que l’on m’annonça qu’un homme d’une soixantaine d’années, et dont l’apparence était tant soit peu vulgaire* insistait pour me parler.

Je lui fis demander ce qu’il désirait ; il répondit qu’il ne voulait le dire qu’à moi-mème.

Vaincue par cette obstination, j’ordonnai de le faire entrer.

Alors, en eil'et, je vis un petit vieillard de soixante à soixante et dix ans, qui, quelque peu embarrassé, balbutiant de mauvais anglais, venait, le chapeau à la main, ine raconter qu’il avait dans sa cave du vin

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du Rhin de 1620; ce qui était bien autre chose que le vin dont parle Horace, et qui ne datait que du consulat d’Opimius, puisque le vin de mon petit vieillard avait cent soixante-quinze ans et que, depuis un demi-siècle, il était dans la possession de * sa famille.

Ce vin était réservé, disait-il, pour une occasion extraordinaire, et cette occasion se présentait plus belle qu’il n’eût jamais osé l’attendre. Le brave homme, qui, pendant cinquante ans, avait été si avare de son vin, me suppliait d’interposer mes bons offices auprès de lord Nelson pour obtenir de lui qu’il voulût bien accepter cinquante bouteilles de ce vin, qui aurait ainsi l’honneur, en se mêlant à son sang généreux, de faire battre le cœur du héros.

Nelson entra sur ces entrefaites, et, ayant appris « le but de la visite du petit vieillard, voulut d’abord refuser le présent ; mais, sur l’insistance de celui qui

l’offrait, il finit par accepter six bouteilles, à la condition que le donataire dînerait avec lui le lendemain.

La chose fut convenue ainsi; seulement, le convive de milord envoya douze bouteilles de son vin ; sur quoi, Nelson déclara que l’on boirait tout de suite six de ces douze bouteilles, et que les six autres seraient réservées, de manière qu’il pût en boire

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une après chacune des victoires qu’il remporterait encore, et qui, il l’espérait bien, iraient au moins jusqu’à la demi-douzaine.

Et, en effet, à son retour de Copenhague, il but, dans un grand dîner qu’il donna, une de ces six bouteilles, en portant un toast solennel à celui de qui elles venaient; mais, après Trafalgar, hélas! quoique la victoire fût splendide, les cinq dernières bouteilles demeurèrent intactes : le vainqueur était tombé au milieu de sa victoire.

Le second souvenir qui m’est resté de mon passage à Hambourg, c’est la visite que nous reçûmes de . Dumouriez.

Nelson me présenta, ainsi qu’à sir William, l’illustre vainqueur de Valmy et de Jemmapes, qui, selon toute probabilité, sauva la France d’une invasion, et qui, plus tard, — on sait dans quelles circonstances, — passa aux Autrichiens avec le jeune . duc d’Orléans, lequel devait épouser une des jeunes princesses dont je venais de prendre congé à Vienne.

J’étais très-curieuse de voir de près une célébrité dont j’avais tant de fois entendu parler.

Dumotiriez était alors un homme de soixante-six à soixante-huit ans, de taille moyenne, encore leste, dispos, nerveux, et qui paraissait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans. Sa physionomie était vive et

spirituelle, son regard plein de feu ; son visage avait ces teintes chaudes que les différentes atmosphères impriment, en passant, sur le visage d’un soldat. Un coup de sabre avait laissé une trace sur son front. 11 avait été ministre de la guerre de Louis XVI, et c’était sous son ministère que la France avait déclaré la guerre à l’Autriche.

Il était exilé et regardait philosophiquement ce qui se passait en France. Je dois dire que son coup d’œil, qui avait, sinon quelque chose de l’aigle, du moins quelque chose du faucon, Usait assez distinctement dans l’avenir. Il nous parla du général Bonaparte avec la plus vive admiration, et nous prédit pour lui une fortune ascendante dont il ne voyait pas le terme.

De notre côté, nous lui donnâmes toute sorte de détails sur la cour de Naples, sur celle de Palerme, sur celle de Vienne, et nous lui dûmes une des journées les plus agréables de notre voyage.

Nous ne restâmes que trois jours à Hambourg, c’est-à-dire le temps de donner un peu de repos à sir William ; puis nous nous embarquâmes, et, le 6 novembre, nous arrivâmes à Yarmouth.

C’était la première fois que Nelson touchait la terre d’Angleterre depuis la bataille du Nil. 11 fut reçu avec une admiration enthousiaste. Au moment

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où il débarqua, le bruit de son arrivée s’ôtant répandu dans la ville, les populations accoururent en criant :

— Vive Nelson !

On détela sa voiture, et on la traîna jusqu’à l’auberge de Wrestler, au milieu de frénétiques applau-

dissements. L’infanterie de la ville défila sous ses fenêtres, et la musique des régiments lui donna une aubade. Le maire et le corps municipal vinrent ensuite le prendre et le conduisirent à l’église, où l’on rendit au ciel des actions de grâces. Lorsque nous quittâmes la ville, un corps de cavaliers non-seulement nous conduisit jusqu’aux portes, mais nous escorta même pendant une partie du chemin. Tous ' les vaisseaux de la baie étaient pavoisés comme pour la fête du roi, de la reine ou du prince héréditaire.

Ce fut bien autre chose encore à Londres ! Nelson y reçut le triomphe d’Aboukir, de Naples et de Malte tout à la fois. Au bruit de son arrivée, tous les navires de la Tamise mirent au vent leurs pavillons et leurs banderoles ; toutes les corporations lui votèrent des armes d’honneur' et des adresses. Le peuple anglais, ennemi-né de la France, se porta, plein d’enthousiasme, au-devant du destructeur de la Hotte française. La gloire de Nelson, grâce au. récit

des hommes de mer, était devenue une espèce de % légende nationale; tout Anglais^ outre la part d’orgueil qu’il tirait d’être le compatriote d’un des plus illustres marins qui eussent jamais existé, croyait lui devoir la tranquillité de sa maison, l’honneur de sa femme, la propriété de son champ, la paix de sa patrie.

Nelson entra à Londres, le 8 novembre, et descendit à l’hôtel de Nérot dans Saint-James Street.

Je me rappelle que c’était un samedi.

Là, un coup terrible m’attendait.

Il y avait bien longtemps que je me demandais comment Nelson allait faire en arrivant à Londres, quand il se trouverait entre moi et lady Nelson, dont

tout le monde s’accordait à vanter la conduite irréprochable. Je n’avais jamais touché cette question avec lui ; je n'approchais qu’en frémissant, et, avec l’injustice naturelle, qu’inspire une fausse position, je sentais que je détestais lady Nelson, et que je serais, dans l’occasion, implacable pour elle.

Hélas ! je le fus, et j’avoue que ma cruauté pour cette excellente créature, la persistance que je mis à éloigner d’elle son mari, et à l’empêcher de la revoir est, aujourd’hui, un de mes plus poignants remords.

Que l’on juge des émotions qui m’agitèrent lors-*

qu’en entrant dans l’appartement arrêté pour Nel- son, j’aperçus son vénérable père, vieillard de plus de quatre-vingts ans, qui l’attendait, accompagné d’une femme que, sans l’avoir jamais vue, je reconnus aussitôt pour lady Nelson.

' J’éprouvai un tel serrement de cœur, une com-

motion si violente, que je faillis tomber à la renverse.

• Nelson se tourna de mon côté. Il me vit pâle et les

dents contractées, et il fut aussi cruel que moi.

Il alla droit à son père, l’embrassa avec effusion, mais salua froidement sa femme, comme il eût pu faire devant une étrangère.

Elle, de son côté, devint très-pâle, jeta sur moi un regard qui m’exaspéra, car je crus reconnaître dans ce regard plus de pitié que de colère, et elle alla s’appuyer au bras du père de Nelson, comme pour abriter sa douleur aux cheveux blancs du vieillard.

Je quittai la chambre et passai dans l’appartement qui nous était momentanément destiné.

Nelson vint m’y rejoindre aussitôt, se mit à mes pieds et me jura* que jamais lady Nelson ne serait pour lui qu’une sœur. 11 vit que cette promesse ne suffisait point à me rassurer, et alors, — Dieu pardonne à lui qui fit le serment, et à moi qui le lui

souvenirs d'uni: favorite tai

Qs faire! — et alors, ‘il fit le serment de ne plus lu revoir ou de ne la revoir qu’en ma présence.

Le lendemain était un dimanche ; le lord maire, qui voulait donner une fête à Nelson, fut obligé de la remettre au lundi, la solennité du dimanche anglais ne permettant de se livrer à aucune occupation mondaine.

Le lundi, Nelson se rendit donc dans la Cité ;

mais, à Ludgate-Hill, le peuple détela sa voiture et

la tira tout le long de Guilde-Hall avec des hourras frénétiques; en passant devant Cheapside, il fut salué par les acclamations des femmes emcombrant les fenêtres et faisant voltiger leurs mouchoirs.

Après les toasts usuels, Nelson fut prié de venir recevoir l’épée qui lui avait été votée. 11 s’avança sous un arc de triomphe qui avait été dressé pour le recevoir, et où l’attendait le trésorier de la Cité, qui lui adressa un discours auquel Nelson répondit :

— Sir, c’est avec un grand orgueil et une profonde reconnaissance que je reçois de l’honorable cour ce témoignage de son approbation de ma conduite; et, avec cette épée, — il la leva en l’air, — j’ai l’espoir d’arriver à réduire notre invétérée et implacable ennemie, réduction sans laquelle ce pays ne pourra jamais attendre une solide et honorable paix.

On le voit, Nelson était déjà engagé, par ses pro-

près paroles, à sortir de ce repos qu’il s’était promis en revenant en Angleterre.

Le jour même de son arrivée, c’est-à-dire le 8 novembre, milord était allé à 'T Amirauté faire une visite à lord Spencer, son ami, et lui avait exprimé son désir de quitter le service, mettant en avant le motif que l'on allègue ordinairement en pareil cas, celui d’une mauvaise santé.

Lord Spencer s’était contenté de sourire en l’entendant parler ainsi, et lui avait souhaité une seconde santé et un second Aboukir.

Le 1 er janvier 1801, il y eut une promotion, et Nelson apprit qu’il était fait vice-amiral de l’escadre bleue, ce qui était à la fois une récompense et un avancement. Le même jour, réconcilié avec la mer et avec cette vie de dangers qui était la sienne, il transporta son pavillon sur le Saint-Joseph , qui se trouvait à Plymouth.

Cependant je sentais que le jour de ma délivrance approchait ; il n’était pas probable que le mois de

février s’écoulerait sans que je misse au monde l’enfant que je cachais à ce monde avec tant de soin, et je dirai même avec tant de souffrance. Obligée, à la cour de Vienne, chez le prince Charles, à Hambourg, d’être toujours en grande toilette, emprisonnée dans un corset serré à tour de bras, j’avais eu, pendant tout le cours de ma grossesse, des spasmes et des indispositions qui ^inquiétaient fort sir William, quoiqu’il ne se doutât de rien, car Nelson me montra, un jour, une lettre de lui dans laquelle il lui disait :

« Emma a des douleurs d’estomac, des convulsions et des vomissements. Je crois qu’elle a besoin de prendre de l’émétique »

Arrivée à Londres, je n’avais pas moins de ménagements à garder qu’à Vienne, à Dresde et à Hambourg ; car là était toute la famille de Nelson, son père, son frère, sa femme même; aussi j’obtins de sir William que nous quitterions l’hôtel de Nérot et et que nous irions loger dans la maison de son neveu, lord Greenville, située à l’extrémité de Piccadilly et dominant Green-Park.

Malgré le désir qu’il avait de rester près de moi dans un moment où mon état lui inspirait de Vives alarmes, Nelson fut forcé de partir le 13 janvier pour

* JPJ ^ 1

SOUVENIRS o’UXE FAVORITE

Plymouth. n y arriva le 17 et s’établit immédiatement à bord du Saint-Joseph.

Le 19, il m’écrivait :

« J’ai été jusqu’à ce jour véritablement malheureux, chère lady Hamilton, de ne pas reeevoir de lettres de vous, et j’ai bien peur qu’il ne m’en arrive pas encore tout de suite. Quel fou j’étais de croire qu’il existât quelqu’un de plus actif que moimèine !... Aujourd’hui, j’ai reçu l’ordre de me placer sous le commandement de lord Saint-Vincent ; mais, comme celui d’appareiller n’est pas encore venu, ce sera probablement vendredi dans la nuit ou samedi matin que nous appareillerons pour Forbais.

» Mon œil est vraiment très-malade, je l’ai montré au médecin de la flotte ; il m’a défendu de tenir une plume, et cependant je suis forcé d’écrire encore aujourd’hui à lord Spencer, à Saint-Vincent et à Davison. Mais soyez tranquille, vous êtes la seule femme à qui j’écrive. Le docteur m’a dit encore de ne manger que les mets les plus innocents, et de ne toucher ni vin ni porter; enfin, je dois rester dans une chambre sombre et avoir un abat-jour vert sur les yeux. Voudriez-vous, ma chère amie, m’en faire un ou deux ? Je n’en veux de personne autre que

SODVE-NIRS D’UNE FAVORITE 19S

vous. C’est sans doute le travail de la plume qui a été cause de cette maladie.

» Voilà bien du bruit pour mes souffrances ; mais, étant éloigné de vous, j’ai, par malheur, tout le temps de m’appesantir là-dessus.

» Croyez-moi à jamais, ma chère lady, votre fidèle et affectionné,

» H. Nelson. »

Trois semaines après, je reçus cette autre lettre :

« Ma chère lady, M. Davison réclame le privilège de vous porter ma réponse à votre aimable lettre, et je suis sûr qu’il sera exact à vous la remettre. Je ne suis pas en bon esprit, et, si notre pays ne réclamait tous mes services et toute mon intelligence, rien ne m’empècherait d’ètre moi-môme le porteur de ma lettre ; mais, ma chère amie, je sais que vous êtes une vraie et loyale Anglaise, et que vous prendriez en haine ceux qui ne défendraient pas le roi, les lois et tout ce qui nous est cher. C’est votre sexe qui fait de nous des héros, et, si nous tombons au champ d’honneur, nous continuons de vivre dans le cœur des femmes qui nous ont aimés. Et vous, ma chère et honorée amie, vous êtes, croyez-moi, la première et la meilleure de votre sexe. J’ai fait le tour du monde, et dans aucun coin du monde je n’ai pu trouver

votre égale, ni personne qui puisse vous être comparé. Vous savez apprécier le courage, l’honneur, la vertu, et vous ne demandez jamais s’ils sont , placés dans un prince, dans un duc, dans un lord ou dans un paysan.

» H. Nelson. »

De pareilles lettres, écrites par un homme dont toute l’Angleterre s’occupait, que les rois appelaient leur soutien, et auquel on décernait des honneurs royaux partout où il se présentait, me rendaient folle d’orgueil. On a cru que c’était moi qui avait

une puissance sur Nelson : c’était lui, au contraire, qui avait toute puissance sur moi. Il m’eût ordonné la chose la plus impossible, que je l’eusse tentée ; la plus criminelle, que je l’eusse accomplie. J’eusse été moins fière d’être aimée d’un roi que je ne l’étais d’être aimée de Nelson.

Aussi, combien je chérissais jusqu’aux souffrances que me faisait éprouver ma grossesse ! Ces souflrdnces, n’était-ce pas lui qui les avait causées? L’enfant que je portais dans mes entrailles, n’était-ce pas le sien?

Bien souvent nous en avions parlé ensemble ; il n’avait jamais eu d’enfants de sa femme et promettait d’adorer celui-là; et nous avions fait d’a-

vauce les plus fantastiques projets sur lui et sur son éducation, soit que ce fût un garçon, soit que ce fût une fille.

J’espérais encore que Nelson pourrait revenir à Londres, lorsque la coalition du Nord fut décidée. Le gouvernement résolut alors d’envoyer une puissante flotte dans la Baltique, sous les ordres de l’amjral Parker, avec Nelson comme commandant en second; en conséquence, le 17 février 1801, l’Amirauté fit parvenir cet ordre à Nelson :

» Lord Nelson se mettra sous le commandement de sir Hyde Parker, amiral d'e la bleue, et commandant en chef l’escadre des bâtiments et vaisseaux de Sa Majesté. Il y sera employé en service particulier. »

Et, en vertu de ces ordres, le 18 du même mois, il passait sur le Saint-Geot'ge et partait pour Spithead, où il devait attendre ses instructions.

Pendant ce temps, mon heure était venue. Le 15 février, j’avais été prise de douleurs, juste au moment où sir William Hamilton était allé voir, à huit lieues de Londres, dans le comté de Surrey, une très-belle maison de campagne, nommée Merton- Place, dont j’avais grande envie. Je me trouvai doncseule à cette heure où j’avais le plus besoin d’être seule.

11 y avait, par bonheur, dans la maison même, une femme qui, ayant eu plusieurs enfants, était fort experte en accouchements, et qui parfois, dans des circonstances urgentes, avait remplacé sagefemme et chirurgien. Je la fis appeler, et, après trois ou quatre heures de souffrances, je mis au jour une petite fille si faible, que l’on crut d’abord qu’elle n’était venue à la vie que pour mourir. Cela tenait aux précautions que j’avais été obligée de prendre, au corset que je n’avais pas cessé déporter.

La femme alla s’enfermer avec l’enfant dans l’endroit le plus reculé de la maison, où, pendant trois ou quatre jours, la pauvre petite fut nourrie au biberon, n’étant point assez forte pour être portée chez la nourrice, arrêtée d’avance et qui demeurait dans Little-Titchfield Street.

Le jour même, j’écrivis à Nelson; mais, comme je craignais qu’il n’ accourût au reçu de ma lettre, et qu’il ne fût effrayé de l’état de faiblesse de l’enfant, je lui dis de remettre son voyage à six ou huit jours, sous prétexte que je ne voulais pas qu'il vit notre chère Horatia sans moi.

Le lendemain, sir William revint du comté de Surrey ; il ne fut point étonné de me trouver au lit : on lui dit que j’avais eu une crise pendant laquelle j’avais rendu beaucoup de bile. Il le crut et écrivit à

Nelson : a Emma a été très-malade! Elle va mieux; mais je crois, malgré la hile qu’elle a rendue, qu’elle a encore besoin d’être purgée. »

Au bout de quatre jours, grâce à mon admirable constitution, je pus me lever, et, le huitième jour, je me sentis assez forte pour sortir.

J’allai chez la femme qui prenait soin d’Horatia. L’enfant était un peu plus vivante, mais toujours très-fluette. On en jugera lorsque je dirai que, pour la sortir de l’hôtel sans qu’elle fût vue, je la fourrai dans mon manchon, oû elle tint à l’aise.

La nourrice était une femme de la classe bourgeoise inférieure, nommée madame Thomson; elle était belle, fraîche et d’une excellente santé. Nelson, sans dire à qui elle était destinée, l’avait fait choisir par son médecin.

, Je dis à cette femme que la rétribution qu’elle recevrait serait proportionnée à son silence et à sa fidélité, et, en attendant, je lui laissai, pour le premier mois de nourriture, cinq gui nées.

Le lendemain, Nelson arriva tout à coup; il avait, pour affaires de la plus haute importance, demandé un congé de trois jours, et, ce congé accordé, il était parti en poste.

Il n’y eut pas moyen de le faire déjeuner, quoiqu’il fût arrivé à jeun, tant il avait hâte de voir

l’enfant. Il prétexta une visite de bienfaisance dans laquelle il avait, disait-il, besoin de ma présence. Nous montâmes en voiture, et allâmes à Little-Titchfield Street.

Là, j’eus un véritable bonheur en voyant la joie de cet homme qui était devenu ma vie. Il rit, il pleura, il prit l’enfant dans son bras unique, la fît sauter, la fit danser, voulut absolument la faire rire, me soutint qu’elle avait ri, l’appela son enfant, sa seule chère enfant, et ordonna à la nourrice de la lui apporter le lendemain à l’hôtel de sir William, lui faisant sa leçon sur ce qu’elle aurait à dire.

Et, en effet, le lendemain, la nourrice vint à l’hôtel avec l’enfant. La première personne qu’elle vit fut sir William, qui, l’arrêtant, lui demanda qui elle était. Elle répondit qu’elle se nommait madame Thomson, qu’elle avait un frère qui servait sur le bâtiment de lord Nelson, lequel avait consenti à être le parrain de la petite fille qu’elle tenait dans ses bras, et qu’elle lui apportait pour lui faire voir sa filleule.

Sir William ne douta point un instant de la vérité de cette histoire. Il prit à son tour l’enfant dans ses bras, lui souhaita toute sorte de prospérités, et la remit à sa nourrice.

Nelson resta un jour et demi avec nous, puis il fallut se quitter de nouveau. Ce second déchirement

du cœur fut encore plus douloureux que le premier* Nous reverrions-nous jamais? Cette enfant que le ciel nous avait donnée n’avait-elle pas épuisé pour nous le trésor, des bontés célestes?

Nous étions convenus de nous écrire des lettres telles, qu’elles pussent, sans inconvénient, tomber dans des mains étrangères, c’est-à-dire dont le eontenune fut compréhensible que de nous seuls. Mais ces lettres secrètes ne rendaient pas moins fréquentes les lettres pour ainsi dire officielles que je recevais de lui.

Ainsi, par exemple, le 2 mars, il quittait Portsmouth sur le Saint-George , et, le 3, il m’écrivait :

« Ma chère Emma, mon chef m’a fait l’honneur de me mettre sur le front de bataille, et je serai le premier au combat. Je vous en dirai» davantage si je ne craignais de vous inquiéter, connaissant la grande tendresse que vous avez pour moi. Le Saint- George donnera un nouveau rayon de gloire à la renommée de l’Angleterre, si Nelson survit et si la toute-puissante Providence, qui m’a san3 cesse protégé dans le péril, et qui a abrité ma tète les jours de bataille, m’assiste et me soutient jusque-là.

» Gardez-moi toujours dans votre souvenir, vous et l’excellent sir William. Ma dernière pensée sera

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