‹ Souvenirs d'une mère de familleChapitre 2 sur 13 · V.-^-^-^^--^-^tl,;a'mmcherMfrear ,„esmmutes:<.Mfed · texte numérisé non relu

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et nous iS"«''*^>-*^"\**'"T„l au courage enfermé!.. Cespat-c^^esvenuta^^^^^^^.^^

au malheureux enUmt .

LE PETIT SAVOYAUD. 20

chel , l'âme agitée par toutes les angoisses de la douleui^ soutient ses pas, et cherche à lui donner des espérances que lui-même n'ose encore concevoir.

Enfin le jour commence à paraître La charrette arrive aux portes d'Arras , qui s'ouvrent pour la recevoir; les deux jeunes ramoneurs les ont franchies sans nul obstacle, et vont avec un affreux serrement de cœur grossir la foule groupée autour du prisonnier, que bientôt après on introduit dans un ancien couvent , converti en maison de détention , et où chaque jour s'entassent les victimes destinées à l'échafaud.

<^ Retirons-nous, dit tout bas Michel, lorsque les portes de la prison se furent refermées sur son bienfaiteur; il ne nous a pas vus : hélas! c'est un bonheur, peutêtre, car il se fût trahi.... Venez, mon cher Alfred , vous avez besoin de repos , et je vais vous conduire chez le père Jacques, mon ancien maître, où vous serez plus en sûreté que dans tout autre lieu. Il vit seul depuis la mort de sa femme ; il est

d'une probité et d'une discrétion à toute épreuve , nous pouvons nous fier à lui, et je suis sûr qu'il nous accueillera bien. »

Anéanti par la douleur, le besoin et l'extrême fatigue de cette nuit cruelle, le pauvre enfant ne répond à Michel qu'en lui serrant affectueusement la main.

Heureusement ce dernier connaissait pariaitement les rues d'Arras, et en peu d'instants ils arrivent à la porte d'une maison basse et étroite d'où s'échappe une insupportable odeur de suie. C'est là, c'est dans ce réduit infect, que cet Alfred, naguère si vain, si orgueilleux, va se trouver trop heureux que l'on veuille bien lui accorder l'hospitalité... Michel frappe; on ouvre : « Eh quoi! c'est toi! s'écrie Jacques ; tu as repris l'habil de ramoneur; tu as quitté le château où je t'ai vu si heureux! Te serais-tu mal conduit? Aurais-tu oublié les leçons de ta mère. — Non , non , je ne les oublierai jamais , répond Michel en l'embrassant, je serai toujours , je l'espère , digne de son affection , • et de la vôtre aussi , mon bon maître ! »

Lui racontant alors renlèvement au comte, il lui témoigne le désir ardent de s'introduire dans la prison où Ton vient de le renfermer, et le conjure , tandis qu'il essaiera de l'arracher à ses bourreaux , de prendre soin du fils qu'il lui a confié, et de le cacher à tous les veux.

Rarement l'honnête pauvreté est insensible aux maux qu'elle voit souffrir, et Jacques est doué d'un trop bon cœur pour n'être pas profondément touché de l'infortune de l'homme respectable dont il a si souvent admiré la bonté et la bienfaisance. Loin donc de condamner le zèle de son jeune compatriote, il l'encourage avec chaleur, lui promet de le seconder et d'éloigner d'Alired tous les dangers qui l'environnent, en le faisant passer pour un de ses parents, auquel il veut apprendre son état.

A l'instant même , une jatte de lait chaud et un morceau de pain blanc que le Jjon savoyard se procure sont offerts avec le plus vif empressement au fils du comte; plusieurs bottes de paille fraîche et des

draps fort propres sont étendus au fond de la chëtive masure. Alfred, excédé de fatigue j étend sur ce lit rustique ses membres délicats, et s'y endort bientôt d'un profond sommeil.

Michel a pris aussi quelque nourriture; mais ; pressé de mettre ses projets à exécution , il ne peut consentir à prendre aucun repos, et renoue arec Jacques la conversation qui l'intéresse. « J'ignore, lui dit-il, de quel moyen je vais me servir, je sais seuleraentque je les tenterai tous pour pépétrer jusqu*à mon ciier bienfaiteur. Si je périssais dans cette entreprise, si lui-même cessait de vivre, voici rnon bon maître, la ,moitie de la somme qu'il m'a donnée au moment même de son arrestation ; je gai-de Tautre moitié pour son service; ceile que je vous remets suffirait aux besoins d'Alfred que vous conduiriez dans nos montagnes. . . . ïiélasî ma pauvre mère serait bien aflllgée, mais vous lui diriez que son Micbel iuourul en faisant son devoir, et cette idée la consolerait.... — Non, non, tu ne mourras pas! s'écrie Jacques, en le serrant dans

ses bras, Dieu le bénira , et tu reverras ta mère. Ecoute, depuis que tu es arrivé , une idée m'est venue, je la crois excellente. C'est la providence elle-même qui a conduit M. de l'Etang dans la prison dont tu m'as parlé; car le concierge de cette maison est de notre pays et fût autrefois mon camarade ; depuis il est devenu ivrogne et paresseux, et s'est mis aux gages des méchants ; je ne voulais plus le voir; mais il peut nous être utile dans cette occasion-ci. Je vais aller le trouver, je tâcherai qu'il t'emploie , jfie-toi à ma prudence , je ne lui dirai rien de tes projets ; quand je t'aurai placé près de lui, nous le verrons venir: il aime l'argent, et Ton m'a dit qu'il était le maître absolu dans la prison : j'y cours, dans une heure ou deux je suis à toi. »

Les malheureux habitants d'Arras, plongés depuis si long-temps dans la stupeur et la désolation , respiraient depuis une heure environ un air plus libre. Le Bon venait de partir le matin même pour une des courses sanguinaires qu'il avait coutume de faire dans le département, etl'exé-

cution des victimes, dont son délire féroce se réservait le spectacle était suspendue jusqu'à sou retour qui devait avoir lieu six jours après.

« Ainsi, c'est dans six jours que M. de l'Etang- portera sa tête sur l'échafaud , » se dit Jacques qui vient d'apprendre cetle Douvelle par son ancien camarade le concierge dont il est parfaitement accueilli, et qui, se trouvant avoir besoin d'un aide, ne fait aucune difficulté de recevoir à son service le jeune compatriote qu'il lui propose.

L'engagement est pris pour le jour même. Heureux du succès de sa mission, et muni d'un permis d'entrée pour soi) protégé, le bon Jacques retourne auprès de ce dernier, qui l'altendait avec une impatience facile à concevoir, et qui lui témoigne sa vive satisfaction , en lui recommandant en n)éme tenqDsson cher Alfred , dont il ne veut pas troubler le repos , et pour lequel il trace à la hâte quelques mots d'ndieu.

Enfin le jeune montagnard est à la porte de la prison. 11 n'cbt encore que dix heu-

LE PETIT SATOYÀRB. 2g

res du matin , et le succès presque miraculeux de cette première tentative lui donne l'espoir que le ciel daignera en assurer la réussite. Son cœur cependant bat avec violence; un frisson mortel parcourt toutes ses veines ; car Jacques , en lui donnant ses instructions, ne lui a pas caché qu'il n'j avait pas une minute à perdre pour préparer la fuite du comte. « Dieu de bonté' viens à mon aide! fais que les méchants ne puissent décoM^rir le dessein qui m'amène î se àit'ii tout bas en approchant des gardes. « Où vas-tu , savoyard? — Chez le citoyen Marcel ; voici mon permis d'entrée. — Passe. — Par où dois-je aller ? - — Monte cet escalier, frappe à cette porte à gauche. — Merci, citoyen. »

Il monte ; la porte qu'on lui a indiquée s'ouvre ; un petit homme en bonnet rouge tout crasseux, le nez barbouillé de tabac, et la figure enluminée par les vapeurs de l'eau-de-vie se présente. « C'est lui! se dit Michel; Jacques me la bien dépeint. — Qui es-tu ? que veux-tu? — Je suis Michel, dont votre ami Jacques le ramoneur vous

3o LE PETIT SAVOYARD.

sl parlé , et je viens pour vous servir, si j'en suis capable , citoyen concierge. — Ah , ail ! c'est très-bien ; oui , on dit que tu

es bon garçon, pas manchot surtout

Voyons, d'abord, sais-tu boire le petit verre. — Oh! quant à ça , je sais le boire tout de même, mais je m'arrête quand j'en ai assez. — Bravo, mon garçon I A toi! voici de quoi te mettre en train. »

Michel prend le verre d'eau-de-vie qui lui est offert, trinque avec son nouveau patron, et tandis que celui-ci avale la liqueur tout d'un trait, il jette adroitement la sienne, et demande ensuite à quoi il pourra s'occuper.

« Eh parbleu î tu ne manquerae pas de besogne, répond Marcel, tu m'aideras à porler à manger à tous les lapins de la maison , et il n'en manque pas, vois-tu. » — Des lapins , citoyen î — Eh î oui , sans doute , tous ces pauvres diables qui sont ici sont des lapins que l'ogre expédie en masse tous Ic^s deux ou trois jours pour avoir leur

peau Ohî mais, c'est qu'il n'y a pas à

broncher, vois-tu , avec cet ogre-là , il vous

Lt PETIT SAVOYARD. 5l

occiraitpour im geste. Dernièrement n'al-il pas fait mourir ce pauvre homme et cette pauvre femme parce que leur perroquet avait crié : Vive le ix)i! peu s'en est fallu que le pauvre animal ne fût condamné lui-même à avoir la tête coupée -, mais la femme de l'ogre, qui pourtant ne vaut pas mieux que lui, a demandé sa grâce... (^) Ah! tout cela n'est pas gai, vois-tu moii garçon -, mais pas moins ça ne nous regarde

pas, nous autres Eh puis, d'ailleurs,

ces riches, ils nous laissaient pâtir, ils i'aisaient les fiers avec nous ; chacun son tour. . L'essentiel c'est que nous mangions , que nous Jjuvions tout notre saoul.... Toi, par exemple, et bien, tu es un pauvre diable qui aurais bien de la peine en t'échinant à ramoner les cheminées à amasser tant seu» lement dix écus dans ta poche pour retourner au pays,- mais nous sommes compatriotes, je te prends sous ma protection, et tu feras ici tes petites affaires en ne le mêlant de celles de personne. Fautsimple-

(*j His[oric|ue.

ment de l'exaclilude, de la discrétion.

%'oilà lout.

Michel avait écouté cet étrange discours avec un inexprimable serrement de cœur; mais , affectant une grande insouciance pour les atrocités que l'on vient de lui dévoiler, il promet à son patron un zèle et une discrétion qu'il n'avait pas envie de démentir pendant les courts instants qu'il comptait passer à son service; et Marcel n'ayant aucune raison de soupçonner ses desseins , s'empresse de lui faire commencer les fonctions qu'il lui destine en l'emmenant avec lui faire sa distribution aux malheureuses victimes confiées à sa garde.

Qu'on se figure , s'il se peut, la douloureuse émotion dont le jeune montagnard est saisi à la vue de ces infortunés! Les larmes qu'il voit couler, les cris,, les gémissemens qu'il entend de toutes parts, lui déchirent le cœur; ses membres frémissejit; il peut à peine se soutenir et craint vn moment de ne pouvoir continuer le rôle pénible qu'il a entrepris; mais bientôt le souvenir de son bienl'aiteur ranime son

courage ; ses regards avides parcourent les traits de chacun des prisonniers au milieu desquels on l'a d'abord conduit : ils sont entassés pêle-nîêle sur rinimonde fumier où s'exhale leur désespoir ; il les a vus tour-à-tonr, tendre une main tremblante pour recevoir le morceau de pain qui doit

prolonger leur malheureuse existence

Le comte de l'Etang n'est pas parmi eux! « Oh ciel! se dit intérieurement Michel, s'il avait été transtéié dans une autre maison ! si déjà! Mais, non; c'est de ce

matin seulement qu'il est arrivé, et le monstre qui veut sa mort s'est éloigné presque au même instant; il n'aura pas donné l'ordre fatal; car il se réserve, m'a-t-on dit, l'afFreux spectacle du supplice de ses victimes. »

Le pauvre enfant faisait ces réflexions en montant à la suite du concierge l'escalier du second étage de l'immense bâtiment qu'ils ont à parcourir. Un long corridor s'offre devant eux; dix célules , servant alors de cachots , sont établies de chaque côté. Chacune d'elles renferme un Drison-

nier; Marcel les ouvre successivement sans que Michel ait encore découvert l'objet de sa vive sollicitude. Enfin , une nouvelle porte , cachée au Fond d'un détour obscur se présente à ses jeux. « C'est ici le dernier venu^ dit le concierge, en mettant la clef dans la serrure et en tirant les énormes verroux placés au dehors, je lui ai fait les honneurs de la grande chambre ; le pauvre homme n'j sera pas long- temps!. » Ils entrent. Le prisonnier est étendu sur le plancher, la télé appujée sur un Moc de pierre; c'est M. de l'Etang î « Il dort, je crois, reprend Marcel, dépose près de lui son pain et sa cruche d'eau ; » le jeune montagnard, renfermant les sentiments qui l'agitent, s'avance alors vers le comte, celui-ci ouvre les jeux , fait un mouvement rapide ; un regard plein d'expression l'arrête.... La porte est refermée ; il est seul, un tremblement universel l'a saisi ; l'apparition de iVIichel dans sa prison lui semble un songe. « ]\Ies jeux m'auraient-ils abusé, se dit-il? mais nonî c'est lui, tel que je le vis pour la première fois ! Quel autre d'ail-

LE PETIT SATOTARD. 55

leurs eût eu ce regard qui peignait si bien toute la sensibilité de son âme! bon Michel î ah, sans doute, la providence ellemême a guidé ses pas; mais mon fils , mon Alfred ! Oh ciel , l'aurait-il amené avec lui dans ce séjour affreux ? »

En ce moment M. de l'Etang aperçoit à ses côtés un très-petit livre de prières, qu'il se rappelle avoir vu souvent entre les mains du jeune savoyard. Il s'en saisit, le feuillette d'un bout à l'autre. Une seule lettre au crayon est tracée sur plusieurs pages ; il les rassemble , et trouve ces mots : « // est en sûreté ^ et je travaille pour vous. »

Qui peindra la joie, l'émotion profonde du prisonnier à la vue de ces caractères que la plus ingénieuse sollicitude a tracés? « Généreux enfant , dit-il , en les baignant de ses larmes , il t'était réservé de rouvrir mon âme à l'espérance, et de me faire goûter a,u fond de cette prison un des plus doux sentiments que j'ai éprouvés de ma

vie ! »

Mais laissons cette infortuné sourire à l'espoir qui est venu ranimer son cœur ;

laissons-le à Fémotion délicieuse qui l'agile , pour suivre celui qui se dévoue si généreusement à sa délivrance.

Tout, jusqu'alors, a réussi au gré de ses vœux; il a pu voir son bien{i\iteur, sans se trahir aux jeux de Marcel; il a pu se montrer indifférent à toutes les horreurs qui l'environnent, et une remarque qu'il a faite dans la cb ambre même du prisonnier, lui donne l'espérance de le serrer dans ses bras et peut-être d'opérer son évasion. D'un autre côté^ son nouveau patron , satisfait de son zèle , de son intelligence et surtout de l'impassibilité qu'il s'est efforcé de montrer durant la distribution ^ lui renouvelle en descendant chez lui les promesses qu'il lui a laites à son entrée : « L'ami Jacques ne m'a pas trompé, lui dit- il, je vois que tu feras parfaitement mon affaire : j'aime les gens de mon pays , et si lu veux continuer à me bien seconder, tu verias que lu ne seras pas fâché d'être venu à mon service. »

Ces paroles semblaient assurément devoir ôffrii* au jeune savoyard un nouveau

motif de sécurité pour le succès de son entreprise ; cependant il ne peut les entendre sans éprouver un sentiment pénible. Tout à coup, une idée que jusqu'alors il n'avait point eue, vient le troubler et le jeter dans le plus vif embarras ; car, acceptant les témoignages de confiance et d'intérêt que lui accorde Marcel , il lui donne à son tour le droit de compter sur sa fidélité. A la vérité, cet homme ne lui inspire aucune sorte d'estime; mais le mépris, l'aversion même ne sauraient autoriser une trahison , et Michel , en cherchant à sauver le comte des mains de son gardien, trahirait tous les devoirs qu'il vient de s'imposer lui-uiême envers ce dernier.

Telles sont les réflexions qui l'agitent ert rentrant chez Jacques où le concierge lui a permis de retourner pour quelques instants à la fin du jour. AlîVed et le bon ^avojard l'accueilient avec des transports de joie ; mais le malheureux jeune homme ne leur répond que par ses laj'mes. Pressé de questions sur la cause de son chagrin, il avoue ses scrupules, et .lacqnes qui ne

peut les blâmer, devient triste et pensif à son tour.

Cependant, après avoir gardé pendant quelques minutes un morne silence, il s'écrie: « Non, puisqu'il se fie à toi, tu ne peux le trahir, mais pour cela tout n'est pas perdu; nous pouvons l'amener luimême à seconder nos projets ; il a plus d'un moyen de sauver un prisonnier, sans se compromettre ; il aime assez à rendre service; et, par-dessus tout, il tient à l'argent. Il s'agit donc de savoir si M. de l'Etang , renfermé sous les verroux , pourra nous j>rocurer la somme nécessaire; celle que tu as ne suillrait pas pour tenter Marcel, il faut en avoir une plus forte. Retourne à la prison, nous avons encore cinq jours devant nous , si dans cet intervalle tu parviens à remettre une lettre au comte et à en avoir une réponse favorable , je me charge du reste , et je réponds du succès. »

Ranimé parce discours consolant, Michel saute au cou de son honnête compatriote, serre Alired dans ses bras , retourne ensuite à son poste, et passe le reste de la soirée,.

déjà fort avancée , à réfléchir aux moyens de s'introduire secrètement auprès du comte.

Il est onze heures du soir. Les cris et les g-émissements des victimes S(jnt remplacés par un lug'ubre silence. Absorbés par l'excès de la douleur, les infortunés dorment sans doute, et déjà peut-être quelque songe heureux a fait disparaître de leur imagination frappée l'appareil de mort dont elle se repaît sans cesse pour leur offrir l'image du bonheur... du bonheur, ai-je dit ! et dans quelques jours ils ne seront plus , leur sang aura réjoui les jeux du féroce tyran qui les opprime et convoite leurs dépouilles... Mais, détour* nons nos regards de ces scènes d'horreur et d'épouvante; l'histoire les a racontées; revenons à notre bon JMichel , à c@ noble et généreux montagnard qui se dévoue si courageusement pour sauver la vie de l'homme estimable qui daigna accueillir sa jeunesse et sa pauvreté.

Le concierge dont il a , dès la première vue, su gagner l'amitié, vient dà le con-=

4o LE PETIT SAVOYARD.

duire an grabat qu'il lui destine clans Tun des greniers de la prison. Michel est seul sous les toits ; son cœur bat avec violence ; mais ce n'est pas la crainle qui Tagite : une idée i-apide est venue le frapper; il s'est orienté en montant ; plusieurs tujaux de cheminées s'offrent à sa vue , dans l'immense espace qu'il parcourt , sa lanterne à la main ; l'un d'eux est en fort mauvais état, et, celui-hi même paraît devoir appartenir à une large cheniinée qu'il a remarquée dans la chambre occupée par

le comte.

0 bonté divine, ne m'abandonne pas i dit-il, en ébrardant, avec précaution, les briques qui cèdent sous sa main. Bientôt un trou est formé , il s'y introduit avec sa lumière ; la voix du prisonnier se fait entendre. « C'est moi, c'est votre Michel! ne craignez rien , dit le courageux enfant en tombant à ses pieds : O mon cher bienfaiteur, le ciel lui-même veille sur vous puisqu'il m'a offert un mojen si facile de vous revoir..,. Mais hâtons-nous , le temps presse, ou pourrait nous surprendre

lE PETIT Sxi\OYARD. 4Ï

Jacques, mon ancien maître que j'ai établi le gardien de votre Alfred , croit qu'une forte somme séduirait facilement le concierge que vous avez vu ce matin avec moi; si vous connaissez quelqu'un qui puisse vous la procurer sans retard , voici tout ce qu'il faut pour écrire. y>

M. de l'Etang, se trouvant avoir à Arras une personne de confiance chez laquelle il avait précédemment déposé plusieurs sommes considérables , trace à l'instant l'ordre de remellre à Jacques celle qui sera nécessaire à sa délivrance , et prenant ensuite dans ses liras l'être à qui il doit de si touchants témoignages d'afFecliou et de dévouement, il lui dit : « Si tu ne parvenais pas à me sauver, mon cher Michel ^ ranelietoi toujours, pour la consolation , que tu m'as fait éprouver dans les iVrs les plus douces émotions que j'ai senties de îna vie, et que j'emporterai i.u ^juibeau le souvenir de tes généreux efforts.... — Non , non, vous ne mourrez pas , interrompt le jeune montagnard, en pressant avec ardeur sur ses lèvres, les mains du comle, o mon

l\1 LE PETIT SAVOYARD.

cher bienfaileur, prenez courage, et si,, comme je l'espère , nous parvenons à vous tirer de ce funeste lieu , vous viendrez vous cacher dans nos montagnes; Alfred, ma mère et moi nous vous soignerons. » Après ces mots il s'arrache des bras du prisonnier, remonte lestement, replace les briques, se jette ensuite à genoux, fait sa prière et s'endort bientôt après en murmurant tout bas le nom de sa mère et celui de l'homme qu'il chérit.

Ainsi que M. de l'Etang l'avait pen<ié , la personne dépositaire de ses fonds ne fit aucune difficulté, le lendemain, de délivrer une somme de quinze mille livres que Jacques comptait offrir au concierge.

L'honnête savoyard s'acquitta ensuite de cette négociation délicate avec autant de zèle que d'intelligence. Marcel , ébloui par la vue de l'or, et peut-être séduit aussi par le désir que l'homme le plus criminel peut avoir quelquefois de s'honorer d'une bonne action , se laissa persuader de faire passer pour mort le prisonnier confié à sa garde. Précisément un des malheureux

LÉ PETlt SAVOYARD. 4.>

détenus venait d'expirer le matin mémo, et Marcel, chargé de Tadministration intérieure de la prison , pouvait aisément, à Faide de Jacques , exhumer le cadavre du cimetière de l'ancien couvent, où on allait le déposer et le transporter dans la chambre du comte donton lui mettrait les habits.

L'évasion de ce dernier paraissait la chose la plus embarrassante ; car les portes et les alentours de la prison étaient strictement gardés ; mais après avoir sérieusement examiné tous les moyens , Marcel s^arrêta à celui d'enivrer le poste que le fugitif traversa le soir même sous les vêtement* du ramoneur dont il avait à peu près l'âge et la taille.

Michel l'attendait à quelques pas de la prison. Son cœnr agité tour à tour par la crainte et l'espérance, comptait les instants avec la plus vive anxiété. Enfin, il l'aperçoit, il tient sa main tremblante..... Réprimant l'un et l'autre les transports, les élans de leurs pmes, ils arrivent en silence à la porte de Jacques, dont Michel a pris la clef. Il l'ouvre; Alfred, que l'on

a obligé de rester seul caché dans ce lieu, s'écrie en les voyant et sans reconnaître son père. « Quoiî vous revenez sans lui! ah! par pitié, dites-moi où est papa, je veux aller le rejoindre et partager ses dangers. Partage plutôt sa joie dit alors M. de FElang , en le serrant dans ses bras ! ô mon Alfred! comprends-tu tout mon bonheur? c'est à lui, c'est à Michel, que je le dois; son zèle, sa prudence et ses généreux elForls ont soustrait ma tête à l'échaFaud. » Alfred, se jetant au cou du jeune montag.îard , reprend. « C'est aussi lui qui rn'a sauvé; je me mourrais de saisissement et de douleur, il m'a emporté dans ses bras derrière les hommes cruels qui vous emmenaient et ne m'a quitté que pour voler à votre secours! ô mon cher papa , permettez qu'à dater de ce jour il devienne mon frère ; adoptez-le pour votre enfant, qu'il partage avec moi toute votre tendresse et toutes vos bontés.» Puis, s'adressant à Michel, « promets-moi aussi, conlinue-t-il , d'oublier aujourd'hui tous mes torts envers toi, je tâcherai

de les réparer par ma tendre affection et mon éternelle recoîa^aissance. — Ah laissez-moi respirer, interrompt le bon jeune homme, eîi pressant tour à tour le père et le fils sur son cœur ! Pourquoi donc mettre tant de prix au peu que j'ai fait, n'était-ce pas pour moi un devoir, et ne suis-je pas trop heureux d'avoir pu l'accomplir ? ne savez-vous pas combien Michel vous aime et qu'il n'eût pu survivre à la perte de son bienfaiteur î »

A ces doux épanchements de la joie , et de la reconnaissance , succédèrent les réflexions que devait faire naître la nécessité de s'éloigner d'une ville où l'afFreux proconsul, attendu sous trois jours, pouvait d'un instant à l'autre découvrir la ruse que l'on avait employée et se ressaisir de sa proie.

Jacques heureusement avait eu la précaution de se munir dans la journée d'un passe-port destiné au fugitif, et sur lequel il avait fait porter Michel et Alfred , ce dernier sous un faux nom. La somme que le comte avait donnée à Michel était plus

46 LE PFTIT SAVOYARD.

que sufTisante pour les conduire ea Savoie, où il fallait nécessairement qu'ils se rendissent à pieds, afin de n'exciter aucun soupçon; mais M. de l'Etang voulant laisser au bon Jacques , qui avait si puissamment secondé son évasion , une niarque réelle de sa gratitude , et désirant d'ailleurs s'assurer les moyens de vivre avec aisance cbezlamère de Michel , envoya chercher la personne chargée de ses fonds, prit avec elle toutes les dispositions nécessaires à ces divers intérêts, et attendit ensuite avec impatience le moment du départ.

La chétive cabane du pauvre ramoneur offrait peu de ressource à Michel pour procurer au comte les ralfraichissements qui lui eussent été nécessaires après les secousses et les cruelles privations qu'il venait d'endurer ; mais le malheur est pour l'homme une leçon utile qui le rend d'ordinaire moins exigeant dans ses besoins, et M. de l'Etang, en comparant sa situation présente à celle dont il vient de sortir, s'eslime beaucoup trop heureux

pour s'apercevoir des dhers incommodités qu'il a à supporter dans la maison de Jacques, qui, bientôt \'int achever de le rassurer par sa présence. Tout avait réussi au gré de ses vœux et de ceux du concierge qui, le jour suivant, devait annoncer la mort du comte , dont personne n'avait un intérêt particulier à constater l'identité.

Le fugitif put donc le lendemain matin, suivi de son fils et de Michel , prendre la route de Paris, que cependant il comptait tourner pour se rendre en Savoie. Réussissant de mieux en mieux chaque jour ainsi qu'Alfred à jouer le rôle de ramoneur, dont leur zélé compagnon leur donnait des leçons fréquentes, ils supportèrent courageusement les fatigues de cette longue route, et arrivèrent sans le moindre accident non loin de la cabane de Michel. Sa mère avait été avertie de son retour. « Elle viendra au-devant de moi, avait-il dit au comte. Lorsque je partis, elle me conduisit jusqu'au pied du grand calvaire qui est à mi-côte de notre montagne , c'est là qu'elle viendra m'altendre »

48 LE PEUT SAYOYAIlDr

Le bon jeune liouime , en Loachant le sol natal , s'était agenouillé en versant de douces larmes; mais en approchant de sa montagne, son cœur palpite avec violence, ses membres s'agitent, son œil avide cherche à franchir Tespace.... Enfin , au détour d'un sentier qu'il parcoure avec ses deux compagnons dont il soutient les pas, il aperçoit le haut du calvaire. G^esl là qu'est ma mère î dit-il d'un voix sonore; Técho de la montagne répète ces paroles. A l'instant des pas rapides se font entendre , et deux minutes après, la mère et le fils sont

dans les bras l'un de l'autre Qui pein-

dra leurs transports , leur ivresse? Ma mère , mon Michel , sont les seuls mots qu'ils peuvent d'abord articuler; mais quelle expression délicieuse renferme ces mots si chers à leur cœur !

Enfin , après ce premier élan de leur tendresse, Miciiel se saisit de la main du comte, et dit à sa mère : « voici l'homme qui fut notre Jjienfaiteur; des méchants le poursuivaient dans son pajs; je vous l'ai amené , et voilà son fils. — Dieu suit luucî

LE PETIT SATOYAKB. 4q

Micliel a fait son devoir, répond la bonne savoyarde, en versant de nouvelles larmes <le joie; ah! venez, Monsieur, soyez mille fois le bien venu avec voire enfant; vous avez pris boin du mien, vous m'avez aidée dans le malheur, tout ce que j'ai est à vous !

Qui n'eût été touché d'un semblable accueil : le jeune Alfred lui-même en est si pénétre, que tirant le monlagnard par sa veste, il lui dit tout bas : « Ô Michel! quelle dilTérence de celte réception à celle que je te fis au château! jjourras-tu jamais me la pardonner? — Je ne m.e souviens * que de l'amitié que tu m'as montrée depuis, répond son jeune compagnon avec une vive sensibililé. »

A dater de cet instant, les deux exilés devinrent les objets des soins les plus empressés et les plus délicals? L'éducation d'Alfred, si mal commencée au château de l'Etang- , s'est perfectionnée sous le chaume de la cabane de Michel. Les leçons de son père et les exemples du savoyard lui ont enfin appris les devoirs que la religion , la

5o LE PETIT SAVOYARD.

nature et la société im}3osent à rhonime de bien- Rendu à sa pairie après l'affreux rét^inie de la terreur, il fait encore aujourd'hui le bonheur et la gloire de son vieux père. Michel et sa mère ne les ont pas quittés , et lorsque le comte veut citer un modèle parfait de toutes les vertus qui peuvent honorer le cœur humain , c'est toujours le savoyard qu'il propose^

Après la bonté de Dieu , il n'y a rien de si parfait que la bonté d'une mère , et de tous les sentiments qui peuvent animer le cœur d'une femme, le plus vif, le plus constant, est sans contredit , celui qu'elle porte à l'enfant qui lui doit le jour. Pour lui , elle sou iTre avec courage toutes les douleurs qu'il lui coûte en naissant ; pressé ensuite mollemeiirt dans ses bras, c'est d'elle encore qu'il reçoit sa première nourriture. Qui dira avec quelle ardeur elle épie son premier sourire , avec quelles angoisses elle partage ses pi'enûères souffrances, avec quelle patience elle dirige ses premiers pas, et à quel point elle est heureuse lorsqu'il paraît comprendre ses premières leçons ? Ah I s'il est un être assez ingrat pour n'avoir pas seuli tout ce qu'il doit à la bonté,

à la tendresse , au dévouement de sa mère , qu'il relourne à ses premiers souvenirs; qu'il se rapj)eile les touchanlcs caresses dont il était l'objet ; qu'il se retrace Avec quelle tendre sollicitude cette mère veillait sur son berceau , les soins assidus qu'elle lui prodiguait , et les nombreux sacrifices que peut-être ensuite elle s'imposa pour lui créer un heureux avenir.».. Mais il existe san-i doute très-peu de ces êtres assez mal nés pour avoir oublié ce qu'ils doi\ent de reconnaissance à l'amour Hiaternel , et si cet amour donne gênés alement plus qu'il ne reçoit, on peut dire que l'amour filial l'a souvent égalé.

Parmi les faits , qu'il est doux de se rappeler, nous citerons celui d'une mère et d'une fille, qui tour-à-tour se sont montrées les modèles de ces deux espèces d'anu)ur que la providence a placés dans nos cœurs comnvc l'un de ses plus doux et de ses j lus précieux birnlaits.

Mi^dame li***, fille d'un haut fonctionïiaiie militaire , fut élevée au sein d'un» OiLlence iacltce , qui était peu propre à

à^Sm

la prémunir contre les adversités auxquelles le sort la destinait. Ayant perdu en 1809 les auteurs de ses jours et avec eux la brillante situation qui avait servi à l'abuser sur son avenir , elle eût bientôt à joindre à cette perte déjà si cruelle, celle d'un époux tendrement aimé, mais dont l'imprévoyance avait complété sa ruine, et qid la laissait, sur le point d'être mère , chargée de dettes nombreuses qu'il lui fallut acquitter avec le peu de ressources qui lui restaient.

Seule à dix-neuf ans au milieu de lavie qu'elle n'avait connue jusqu'alors que par les plaisirs qui chaque jour s'étaient succédé sous ses pas , éloignée du peu de parents qui lui restaient, n'avanl aucun ami au tour d'elle qui pût la secourir ni aucun litre aux bienfaits du gouvernement^ parce que les services de son père n'étaient pas assez anciens, elle se vit tout à coup réduite à touLesles extrémités de la plus affreuse indigence sans qu'il lui lût permis d'espérer le moindre adoucissement à la ne telle position.

Réfugiée dans un clés faubourgs de Paris^ logée dans une étroite mansarde qu'on ne lui avait cédée qu'en hésitant, c'est la^ c'est au milieu d'un hiver rigoureux, manquant de bois, de vêtements et même de nourriture que l'infortunée donna le jour à une petite lîiîe qu'elle pressa mille fois sur son sein avec un mélange de douleur et de tendresse qu'aucune expression ne saurait rendre. 0 ma fille ! mon enfant chérie ! tu vas donc être associée à l'excès de ma misère, disait-elle en baig-nant de ses larmes l'innocente créature ; Dieu de bonté, daignez la bénir, prenez pitié de son malheur, donnez-moi la force de travailler assez pour lui épargner toujours la faim cruelle que j'endure!

L'isolement de M."^^ B***dans cette capitale immense où l'infortune est si cruellement délaissée lorsqu'elle manque d'appui^ la força de recourir à rhunianité d'une pauvre femme qui demeurait à coté de chez elle, pour se procurer quelque ouvrage qu'elle pût fciire sur le malheureux gral3at où son extrême faiblesse la retenait.

LA MÈRE ET LA FILLE. o5

Elle obtint en effet ce qu'elle désirait , et dès lors elle put espérer de subvenir aux premiers besoins de sa fille et aux siens; mais par quelles souffrances , par combien d'efforts ne dùl-ellepas acheter cette sorte de sécurité î

O vous que toutes les satisfactions;, toutes les jouissances du luxe environnent , et qui ne pouvez supporter la moindre peine, la moindre fatigue sans vous plaindre amèrement , reportez votre pensée vers cette jeune femme qui, quelques mois auparavant, jouissait comme vous de toutes les aisances de la vie , qui jusqu'alors n'ayait jamais souffert aucune sorte de priva-lions, et qui tout à coup se voit réduite non seulement à manquer des objets les plus nécessaires, mais encore à surmonter son excessive faiblesse et tous les maux qu'elle endure, pour se livrer sur son lit de douleurs à un travail assujettissant d'où dépend son existence et celle de l'enfant auquel elle vient de donner le jour.

Ah! il faut être mère, et surtout être mère chrétienne pour ne pas s^abandonner

au désespoir dans une pareille situation ;■ mais la pensée de Dieu , mais la pensée d'un enfant qu'il faut soutenir dans cette vie si hérissée d'écueils , donne à la femme la plus faible en apparence, une énergie qu'elle ne se connaissait pas ; tous les efforls, tous les sacrifices alors lui deviennent possibles: ce n^est plus à ses propres maux qu'elle songe ; elle ne sent plus que ceux de son enfant, et, pour l'y soustraire , elle afFronterait tous les genres de soufFrcinces à la fois.

Oui le véritable amour maternel est inépuisa]>le dans son courage couime dans sa bonté. M.»«e B*** en fit l'heureuse épreuve; car du moment où elle devint mère , elle sentit son âme se retremper et ses forces s'accroître en proportion de son malheur.

Assise à côlé de sa chère Caroline , dont le doux sommeil est pour elle comme un baume i)ienfaisant, elle travaille avec une ardeur que rien ne saurait égaler; aucun instant n'est perdu , aucune minute n'est donnée au repos, et cependant ce travail

LA MEHE ET LA FILLE. Oy

assidu et si pénible dans sa situation, loia de nuire au rétablissement de sa santé semble au contraire le favoriser par la tranquillité d'esprit qu'il lui procure.

Bientôt même elle reprit assez de forces pour prolonger ses veilles , et put alors suflire à tous les besoins de sa fille et aux siens. Bientôt aussi les ris et les caresses de ce peiit être si tendrement aimé vinrent répandre dans son âme toutes les délices que goûte une mère au premier sourire de son enfant. A la vérité M.^^^*^ B*** n'avait personne auprès d'elle qui partageât ses joies maternelles , etde cruels souvenirsvenaient souvent les troubler; mais elle y puisait du moins de nouvelles forces pour supporter sa douloureuse situation , et l'espérance d'un meilleur avenir venait quelquefois se présenter à son âme attristée.

Cinq années s'écoulèrent ainsi sans que cette excellente mère ralentît un seul moment ses pénibles efforts. Elle avait durant ce laps de temps essayé plusieurs fois d'intéresser en sa faveur un de ses proches parents qui se trouvait attaché à un de nos

corps d'armée, et qui était en position de l'arracher an malheur; mais n'ayant obtenu pour prix de ses sollicitations que de froides promesses qui n'avaient été suivies d'aucun elTet, elle avait enfin renoncé à réitérer des demandes qui l'humiliaient, et lui faisaient encore mieux sentir son cruel abandon.

Cependant les besoins de la jeune Caroline se multipliaient avec l'âge, et déjà sa malheureuse uière était souvent obligée de se retrancher sur sa propre nourriture pour qu'elle ne manquât point de celle qui lui était nécessaire. Pour comble de maux , l'excès du travail et des veilles avait tellement affaibli la vue de rinforlunée qu'elle fut <^)bligée de renoncer à la broderie, qui jusqu'alors avait élé son unique ressource.

Que faire? que devenir dans une pareille extrémité? C'est là ce que chaque jour elle se demar.de. En vain alors son enfant cherche à la distraire par ses caresses , une morne douleur est dans son âme ; car bientôt celle enfant qui lui est si chère , manquera même de pain !

LA MÈRE FT LA FILLE. Sq

tJn malia que celte affreuse prévision s'était réalisée , la pauvre mère éperdue regarde pendant quelques instants sa fille avec désespoir. — « Chère enl^nt! ne me dis pas que tu as faim, je t'en conjure, ta me ferais mourir*.... mais^ alk^nds, nous

allons chercher de quoi manger » puis

la prenant dans ses bras, elle descend rapidement l'escalier, se rend au quai des Gélestins, peu éloigné de sa demeure ^ et où sont placés d'ordinaire plusieurs bateaux de blanchisseuses , traverse la petite planche qui conduit à l'un d'eux , cherche la maîtresse qui dirige le travail, et la supplie en tremblant de lui fournir de l'occupation. « De l'occupation, ma petite dame I vous ne m'avez pourtant pas l'air de ces plus robustes, et pour travailler ici , il faut d^ la force , vojez-vous: car il j a de la fatigue à avoir. » — « Oh ! ne craignez rien , je ferai tous mes efforts; c'est pour donner à manger à mon enfant ; vous pensez bien que j'aurai du courage. » — « A manger dites- vous? est-ce qu'elle aurait faim cette pauvre petite ? eh I par ma fui ne

faites pas de façoRs , on n'a pas des cœnrs de bronze; voilà de la soupe chaude^ donnez-lui en, mangez-en vous même, cela YOiîs fera du bien ; puis si vous avez de bons papiers, et que vous vous sentiez en état de porter la hotte , dame , alors je pourrai vous nourrir toutes deux. »

— « Dieu soit loué! ô ma Caroline, tu n'auras plus faiml » L'enfant sourit à sa malheureuse mère , et déjà celle-ci est payée du cruel effort qu'il lui a fallu faire sur elle-même pour embrasser un tel parti. Mais il s'agissait de le poursuivre, d'acquitter ce repas que toutes deux viennent de faire, et d'en ga.^^ner d'autres pour les jours qui vont se succéder.

Un cerliixcat dont M.'^^-^ B*** avait pus soin de se nîunir, décide son admission parmi les blanchisseuses. Une hotte, déjà fort pesante par eile-mênie , est remplie à comble de plusieurs brassées de ling-e ; on l'aide à s'en charger, à sortir du bateau , et la voilà, son enfant par la main, et ployant sous le fardeau qu'elle porte , sur

LA. MÈRE ET LA FILLE. 6l

la roule du logis de sa maîtresse qui l'accompagne elle-uiênie pour s'assurer si elle est eu état de conUnuer le métier qu'eile entreprend.

« Vous avez en effet bien du courage, mon enfant, lui dit celte dernière hnsqu'elles lurent arrivées ; vous li'avez pas brouché le long de la route , et mes autres ouvrières se seraient reposées au uujms trois fois. AUons , allons, tout ira bien; Yous paraissez une bonne femme , une bonne mère surtout; je vous emploierai volontiers. Pour aujourd'hui vous n'aurez plus rien à porter, il vous faudra seulement étendre ic Imge , le ramasser ensuite , mais demain , il y aura plus d'un vojage à faire.

Oh î Madame , autant que vous voudrez ,

répond l'infortunée , en essujaiU la sueur qui ruisselle su'' son front; je ferai en sorte de ne pas faiblir, et de gagner la nourriture que vous m'avez promise pour ma fiileetpour nun. — Sans doute, sans doute, interrompt la lionne femme, et vous aurez encore un petit gain par dessus le marche ; je vous paierai suivant l'ouvrage ; ob!

62 LA MÈRE ET LA Frr.LE.

Toyez-vous , je ne suis pas riche , mais je De retiens le salaire de personne ; chez nous quand on travaille bien on gâ^ne à l'avenant. »

Après ce colloque que M.^-^^ g*** n'avait pu soutenir sans un pénible serrement de cœur, elle se mit en devoir d'exécuter les ordres de celle qui venait d'acquérir le droit de la coniinander. Caroline, tenant dans sa petite main le coin du tablier de sa mère , suit avec tristesse chacun de ses mouvements: elle a près de six ans, el déjà elle est assez formée, sous le rapport de l'intelligence, pour comprendre une partie des chaorins qu'elle voit souffrir à cette mère qu'elle chérit avec une extrême tendresse.

Pauvre maman, lui dit-elle, en la regardant, les yeux pleins de larmes, comnse tu as eu de la peine à porter cette hotte! comme lu avais chaud! ah! si j'avais pu t'aider, la prendre moi-même sur mon dos ; mais je suis encore trop petite... 1 u ne peux donc pas faire autrement que de porter cette viîaiue hotte, chère maman?

ïa femme q-.u nous a donné de la soupe a

dit que Lu la porterais encore demain

Ah î j'aimerais bien mieux ne p is manger î mais tu n'a dcnic personne à qui tu puisses demander un peu d'argent? Celte dame, tu sais bien , que j'appelais ma bonne amie, qui demeurait au premier dans notre maison, et qui me caressait tant h)rsque tu me permettais, de descendre cbez elle; te souviens-tu comme je frappais à ?a porte avec mon peiil sabot , et puis comuie elle m'embrassait, comme elle me donnait des j(,n joux , des bonbons î oh I je suis sûre que si tu lui disais à elle que nous sommes pauvres, elle nous donnerait de la soupe et de l'argent sans te faire porter la hoUe.....

Chère enfant! cette dame paraissait en

efPet t'aimer beaucoup, et je crois qu'elle a un très-bon cœur, mais je crois aussi qu'elle n'élait pas riche; tu sais bien d'ailleurs qu'elle est allée faire un voyage; j'ignore où elle est, et elle ignore noire position : quand nous l'avons connue, mes yeux n'étaient pas encore si affaiblis; je pouvais broder, nous ne manquions pas

du nécessaire Cependant rassiire-toi ,

ma J)Oiine petite , si nous n'avons pas d'appui sur ia îevre , Dieu nous en servira; il me donnera la Force de travailler assez pour suffire à tes besoins et aux miens; prie-le souvent, il exaucera ta prière; il nous bénira îoules deux. — Ah ! s'il vou ■ lail permettre que je devinsse grande tout de suite, abjrs je pourrais t'aider, je a'aurais plus de cbagrin du lout ; car ce serait moi qui porterais ce vilain linge mouillé qni paraîl si lourd! — Ya, console -toi; déjà je ne me sens plus fatiguée, dit la tendre mère, en serrant celte ]>oane petite sur so'i cœur, je te le répète, le ciel aura pilié de nous , ne t'afïlige plus ; ta sensibilire double mon courage; quelle mère n'en aurait pas avec une enfant telle que

toi ' »

Ce fui au milieu de ces énîi)lions si diverses que M."'*-' li*'^*, passa la première journée de son dur apprerUissage chez la maîlresse blanchisseuse. Ah! si l'on a plaint ses premiers malheurs, comment ne déplorerai l-on pas la cruelle situation

La mère et la fîlle. bo

où le son vient de la réduire? Ce ne sont plus seulement de rudes privations qu'elle a à supporter; ce n'est plus seulement un travail assidu auquel elle est soumise ; ce sont des ialiaues au-dessus de ses forces; c'est l'inlempérie des saisons qu'il lui faut braver, c'est une obéissance passive, et chaque jour de nouvelles humiliations qu'il lui faut subir; car, oulre que Ton mulliplia pour elle les fardeaux et les peines de toute espèce, elle fût bientôt en bulle aux moqueries et même aux injures des femmes grossières auxquelles son mauvais sort venait de l'associer. En vain elle se montrait pour toutes aussi douce qu'obligeanle, son rdr réservé, son langage modrste , le silence absolu qu'elle gardait sur sa situation pasbéc , et, plu:» que tout cela peut-être , les égards que la maîtresse blanchisseuse avait ])our ell»; , lui valurent une inimitié presque géiurale et qi]i chaque jour se ntajiUesia d'une manière plus outrageante.

Pendant deux mois environ l'infortunée Supporta cet alTreux supplice sans oser se

plaindre , et sans que sa fille pût s'apercevoir de tout ce qu'elle souffrait; mais il est des moments dans la vie où l'âme la plus forte cède enfin à l'excès du malheur, quelles que soient ses résolutions : Ce moment était arrivé pour M.»**^ B*** : excédée de fatigue, de souffrances, et ne pouvant plus résister a la douleur qui l'oppressait , elle s'arrêta un après-midi dans une rue peu fréquentée, déposa sur une borne le lourd fardeau qu'elle portait, s'assit sur un banc de pierre qui était près d'une maison , prit sa fille sur ses g-enoux, et se mit à fondre en larmes. La pauvre petite ne put alors retenir les siennes; penchée sur le sein de sa mère , dont elle tenait les mains , eJle les portait en silence à ses lèvres, comme pour lui témoigner plus tendrement encore la part qu'elle prenait à ses maux.

En ce moment une dame qui considérait depuis quelques minutes ce touchant tableau, de l'intérieur de la maison près de laquelle la mère et la fille étaient assises, se présente à elle tout à coup, et dit avec

tA MÈRE ET LA FILLE. Gj

une vive émotion : « Non , je ne me trompe pas; c'est bien vous, Madame^ c'est bien toi ^ ma chère Caroline! — Ma bonne amie! Oh! n^aman , ne pleure plus! s'écrie à son tour la petite , en reconnaissant M/"*^ W , cette ancienne voisine,

dont les caresses et les bonbons avaient laissé dans son cœur un si tendre souvenir. — Aimable enfant ! reprit la dame , tu es toujours aussi iiitéressanle! Puis tendant la main à la pauvre mère , et la lui serrant avec affection : Si j'en crois l'apparence, lui dit-elle, vous souffrez, Madame, des peines bien cruelles : je ne suis pas ici en position de solliciter votre confiance ; mais vous serez sans doute assez bonne pour uj'accompagner chez moi : cette maison n'est pas la mienne ; une circonstance assez indifférente m y a amenée, et j'^en bérds le ciel , puisqu'il me procure le bonheur de vous rencontrer et de vous offrir mes services.

— Ces o'énéreux témoi;:;'nages d'inlérêl soulag-enl déjà mon cœur, répondit M.°^'® B*'^*, en s'efforçant de contenir ses larmes.

68 LA MÊIIE ET LA FTLLS.

Il y a si iong-lemps que je renferme les maux que j'endure, qr.e j'éprouverais assurément une grande consoîaiioa à vous les dire ; mais, vous le voyez , Madame , je ne suis pas libre ; celle charge de linge vous indique assez le métier que je fais ; je sers une blanchisseuse , conlinue-t-eUe avec l'accent d'une inexprinialde douleur. — Vous la quitterez, reprit vivemenl

J,|^me "^ ^ en lui serrant encoi*e plus

affectueusement la main. La Providence, il est vrai , ne m'a accordé aucun des avantages de la fortune; mais eVxë ne m'a pas non plus enlièrement privée du bonheur d'adoucir quelquefois les peines que je vois souffrir, et elle m'a surtout donné un cœur fait pour les partager.

Après ces mots si consolants pour l'infortunée qui les écoutait, M."^*^ W..... rentra un instant dans la maison , en ramena un garçon jardinier auquel elle commanda de prendre la hollée de linge, et se rendit ensuite avec la mère et l'enfant chez la maîtresse blanchisseuse qui n'apprit pas sans un vif regret qu'on allait luioter celle

T. A MERE ET LA FïLLE. Go

qu'elle s'était plue à protéger à sa manière.

Enfla M.^**'' B**'^ a un appui; elle n'est plus abandonnée sur la terre; une âme tendre conipâlit à tous les maux qu'elle a souiFerts, et déjà elle peut espérer un meilleur avenir. Il est facile d'imaginer avec quelle douce satisfaction, cette mère infortunée se vit tout à coup transplan lée avec son enfant au milieu d'une fj^imille respectable qui la combla d'égards et de soins, et s'efforça de plus en plus chaque jour de lui faire oublier les rigueurs de son sort.

Cependant la crainle d'être pour cette famille une charge trop pesante vint bientôt troubler cette satisfaction qu'elle goûtait pour la première fois depuis ses malheurs, et la faire songer sérieusement à se créer de nouvelles ressources dans son travail.

M."'^ W...., témoin de ses inquiétudes, et désirant surtout que la jeune Caroline reçût une bonne éducation, lui proposa alors de placer cette enfant dans ime

communauté dont elle connaissait la supé^ rieure, et où , au movea d'une modique pension annuelle de deux cents francs, on lui donnerait avec une instruction convenable , les premières notions d'un état qui pourrait un jour la faire exister.

Ce ne fut pas sans un vif chagrin que la pauvre mère consentit à se séparer de celte enfant chérie; mais avant tout il fallait la hien élever, et ayant trouvé pour elle-même, par la proiection de M.'"^ ^V , un emploi dans une maison honorable, elle se soumit au nouveau sacrifice qui lui était imposé , espérant que le ciel lui en tiendrait compte»

lï Yen récompensa en elFet,; car la jeune Caroline , instruite d'abord à l'école du malheur, montra, dès son début dans la couHiiunauté, des dispositions si parfaites qu'elle y fut bientôt citée comme un modèle d'application et de toutes les vertus de son âge. Chaque aitnée quelques nouvelles couronnes venaient i éct^mpenser ses progrès, et chaque année aussi l'aimable enfant trouvait une satisfaction plus vive à les oITrir à sa mère.

LA MERE ET LA FiLLlî. 7^

Enfin le temps arriva où elle put entrev -en apprentissage : elle avait treize ans accomplis. On choisit pour elle un des premiers ouvroirs en lingerie et en broderie; et là, couime dans son couvent, elle travailla avec une telle ardeur que trois années lui suffirent pour êlre une des ouvrières les plus habiles de la capitale. Recevant alors chaque semaine le prix de ses travaux , elle put amasser dans l'espace d'une année l'argent qui lui était nécessaire pour accomplir un projet que depuis long-temps elle formait dans le secret de son cœur : sa bonne amie pour laquelle elle avait toujours autant d'affection que de reconnaissance fut sa seule confidente.

Un dimanche que toutes ses petites dispositions étaient faites et que sa mère était venue comme de coutume passer quelques instants auprès d'elle , elle lui proposa d'aller rejoindre M."^'*^ W chez une dame

où elle devait les attendre. La bonne mère ne se fit pas prier ; car être avec sa fille et avec l'amie qui les avait sauvées toutes deux était pour elle le plus doux plaisir

qu'elle pût goùler dans la situation pré-^ Caire où elle se trouvait encore. La joie qu'elle vit briller ce jour là dans les yeux de sa chère Caroline redoubla niôme sa satisfaction.

« Chère enfant, tu parais bien gaie aujourd'hui, aurais-tu quelque bonne nouvelle à m'annoncer?

— ' Marnan , ne m'interroge pas à présent, je t'en prie; hâlons-nous seulement; car ma bonne amie nous attend avec impatience, j'en suis sûre.

En même temps elle presse le pas, sa mère la suit , sans renouveler ses questions. Elles arrivent rue St. -Denis, montent à un troisième étage. Une chambre d'une propreîé remarquable s'or:\re à leur approche. Au milieu de cette chambre est une petite table fort bien servie et où sont placés trois cor. verts.

— Où sommes-no^us donc? demanda jijjïic I3*** ej> craignant que sa filie ne se trompât, et en hésitant à entrer dans ce lieu où elle ne vit personne pour les recevoir.

LA MÈRE ET LA FILLE. jZ

— Entrez, entrez, vous êtes chez vous,

dit alors M.""^ W qui s'était à dessein

cachée derrière hi porte. Ce que vous voyez ici vous appartient; c'est l'ouvrage de votre Caroline , qui depuis un an travaille jour et nuit à vous préparer cette retraite : sa maîtresse d'ouvroir vous a caché, à ma prière, qu'elle lut en état de gagner et de gagner beaucoup, afin que cette chère enfant pût vous ménager cette petite surprise.

— Oh mon Dieu! tu ne m'as pas fait acheter trop cher un tel bonheur î s'écrie l'heureuse mère, en pressant Sa filie dans ses bras. Quoi! iiia Caroline, c'est à ton travail que je dois toutes ces choses!

Chère maman ! eh n'est-ce donc pas au tien que je dois d'exister! quelle juère se dévoua jamais plus que toi à son enfant? il fallait bien que j'eusse mon tour. Maintenant je suis grande, continue en souriant l'aimable lilie, c'est à moi, sinon de porter la hotte , du moins de travailler, et à toi de te reposer. Oh ma mère, mon ex-

Uente mère, si tu savais tout ce que j'ai

souffert par k\ pensée de ta pénible dépeiH dance! Aujourd'hui tu ne dépendras plus de personne ; je serai avec toi toujours , toujours, et si notre sort n'a rien de brillant, il sera du moins analogue à la simplicité de nos goûts, et notre tendresse mutuelle nous y fera trouver le bonheur.

— Ah ! celui que tu me fais éprouver en ce moment surpasse déjà tous les vœux que j'osais former, reprit M."^^ B***, en la serrant de nouveau sur son cœur; puis se jetant ensuite dans les bras de son amie , elle lui témoigna sa vive reconnaissance pour tout ce qu'elle d*3vait à ses soins généreux.

Profondément touchée des sentiments qu'elle lui exprimait , mais voulant toutefois abréger des émotions trop vives,

M."^*^ W l'engagea alors à examiner

en détail son petit ameublement. Caroline , durant le repas qui suivit et qui leur parût délicieux à toutes trois, expliqua à sa nsère ses projets et ses espérances, et à dater du lendemain elles vinrent s'installer dans leur nouveau domicile.

Une lingere de qui dépendait la cham-^

bre qu'elles occupaient, s'était engagée, connaissant le talent de la jeune fille, à lui fournir tout l'ouvrage dont elle auraitbesoin pour eniployer plusieurs ouvrières. Chaque jour les gains se grossirent; car chaque jour aussi Caroline redoublait de zèle et d'ardeur pour faire prospérer sa maison. Les produits de la première année servirent à l'achat de tous les objets qui leur étaient nécessaires, et qu'elles n'avaient pu d'abord se procurer. Les économies qu'elles firent ensuite furent soigneusement placées, ^t se montaient à la fin de la troisième année à une somme de dix-sept-cents francs.

Vers cette époque un jeune homme du voisinage, témoin de la conduite admirable de la vertueuse fille , manifesta le désir d'obtenir sa main. Il appartenait à une fain ille aisée, qui n'apportait a ucu n obstacle à ses vœux , et qui consentait même à les favoriser en lui donnant pour dot un établissement assez avantageux. Touchée d'un tel désintéressement et pressée surtout par sa mère et par son amie , Caroline

76 Là. MÈRE ET LA. FILLE.

ne repoussa pas entièrement des vues qui l'honoraient , mais elle déclara qu'elle ne consentirait à celte union qu'après avoir amassé une somme de mille écus destinée à être placée au nom de sa mère. Elle exigea en outre la promesse de n'être jamais séparée de cette mère chérie et celle d'être libre de continuer son état, afin que son travail de chaque jour pût remplacer la dot qui lui manquait.

Le prétendu souscrivit à ces diverses conditions, qui étaient pour lui une nouvelle preuve des nobles sentiments de sa chère Caroline. Ayant depuis un an obtenu sa main , il voit chaque- jour sa maison prospérer par les soins d'une épouse aussi laborieuse qu'attentive a lui plaire, et depuis lors aussi M.™^ B*** placée à la tête du ménage de ses enfants , n'a cessé de rendre grâce au ciel de son bonheur; car s'il n'existe pas de mère plus dévouée et plus tendre . il n'en existe pas non plus de plus révérée et de plus chérie.

JtiDOUAr.D et Armand étaient deux jeunes cousins du iiiênie âge , portant le même nom , et qui furent compagnons des mêmes jeux et des mêmes études. Tous deux dans leur enfance s'aimaient avec une égale affection et ne pouvaient nn seul instant se passer l'un de l'autre. Cependant la nature en plaçant ces sentiments dans leur cœur, ne leur avait donné ni les mêmes dispositions ni les mêmes penchants : vil , étourdi, frivole, absolu dans ses volontés, et ne se meltant jamais en peine du résultat de ses fautes , Edouard ne se plaisait qu'à des jeux bruyants , ou à des lectures plus amusantes que solides: le récit d'une belle action faisait , il est vrai , palpiter son cœur, et il ne pouvait voir un n)al[ieureux sans éprouver le besoin de soulager ses maux -, mais l'instant qui suivait ce prenùer élan de son âme ,

y s LE DÉVOUEMEKT DE l'aMITIÉ.

l'avait déjà vu disparaître; un jeu nouveau, une espièglerie faite à sa jeune sœur ou à quelque serviteur de la maison de son père , le détournait entièrement du tableau touchant qui l'avait frappé , et c'eût été lui faire éprouver de l'ennui que de vouloir) ramener son imagination.

Armand, an contraire, joignait à des goûts simples et paisibles, une grande solidité de caractèi'e et une sensibilité profonde qui le rendaient susceptible des impressions les plus durables. S'efforcer de plaire à ceux qui Tentouraient , mériter leurs éloges par son ardeur et son application à l'étude , donner secrètement aux pauvres le fruit de ses petites économies , et se rendre agréable à son jeune conq^agnon , pour lequel il avait une tendresse excessive, étaient toute son occupation et tout son bonheur.

On conçoit qu'avec des dispositions si différentes de celles de son cousin , il avait dû souvent lui faire le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes , mais il était doué d'une douceur et d'une bonté si parfaites que,

tout en cédant aux choses qui le conlrariaient le plus , il semblait ne céder qu'à son propre penchant, et ne faisait jamais sentir à son ami le mérite de son obli-

geance,

Ayant perdu de bonne heure ses parents qui ne lui avaient laissé pour héritage qu'une somme de trente mille francs, Armand avait été recueilli dès son enfance dans la maison de son oncle M. F***, père d^Edouard, qui tenait à Lyon une maison de commerce considérable, et il y avait été l'objet des soins les plus tendres et les plus assidus ; mais quelle que fût l'affection que chacun se plût à lui témoigner, il n'en avait pas moins compris qu'étant orphelin , et ne possédant qu'une fortune modique, il lui faudrait se créer un état honorable par son travail, et m.ériter la bienveillance et l'appui de sa famille par ses bonnes qualités.

Son jeune cousin dont la position paraissait infiniment plus brillante , comptait au contraire sur les seuls efforts de ses parents pour obtenir tous les avantages qu'il pour-

8o LE DÉVOUEMnINT DE l'aMITIK.

rait souhaiter dans le monde. Ou plutôt , accoutumé à jouir de l'aveugle tendresse qu'on lai montrait , n'étant jamais contrarié dans ses fantaisies, el voyant presque toujours passer ses défau îs pour d'agréables gentillesses , il ne s'était pa^ donné la peine de réfléchir à sa situation. L'opulence qu'il voyait régner dans la maison de son père et l'extrême facilité avec laquelle celui-ci lui accordait tout l'argent qu'il pouvait désirer, étaient d'ailleurs bien propres à entretenir son insouciance à cet égard. Malheureusement M. F*"^*, avec un caractère d'intégrité qui lui a\ait mérité l'estime de tous ses concitoyens , ne joignait pas à cette qualité précieuse toute la prudence qu'il lui eût fallu pour élever son fils dans les idées d'ordre et d'économie qui sont indispensables même à celui qui possède de grandes richesses.

Heureux jusqu'alors dans toutes ses spéculations , et ne prévoyant pour l'avenir qu'un grand accroissement de fortune , ce père imprudent marchait avec sécurité sur ces bases dont les succès qui l'avaient

LE DÉTOUEME?<T DE i/aMJTIÉ. 8i

suivi lui dérobaient le peu cle solidité , et ne cherchait pointa prémunir ses enfants contre des revers que lui-même ne prévoyait pas.

Combler son fils de tous les biens , empêcher que jamais il ne connaisse aucune sorte de contrariété; l'environner de tout ce qui peut lui plaire, el éloigner de sa pensée toute idée qui pourrait troubler ses joies, est sans contredit un honheur qu'il est bien doux de se procurer: quel serait le père , quelle serait surtout la uicre qui ne le g(;ûlât avec délice , si la raison el de tristes exoériences ne nous apprenaient que se livrer avec trop d'abandon à ce genre de bonheur, est un moyen presqu'assuré de perdre l'ol^jet que l'on prétend rendre heureux? En effet si un jeune homme croit, depuis son enfance, que l'opulence est son partage ; si on ne lui apprend point à plaindre et à soulager le malheur; si on l'accoutume à être prévenu , servi , adulé ; si aucune de ses jouissances ne lui coûte d'effort, pourquoi prendrait- il la peine de travailler à s'en

82 LE DÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ.

ménager d'autres pour un avenir que son inexpérience ne peut séparer du présent? Et si des revers l'atteignent, si au lieu d'éire riche , il doit être indigent , s'il doit acheter les bonnes grâces et l'appui de ceux dont il dépendra par sa docilité, son instruc!ion et son travail, côuimenl s'opérera celte métamorphose? et n'aura-t-il pas le droit de reprocher à ceux cp.ii l'auront élevé , l'aveugle tendresse qui lui aura préparé de si cruelles déceptions?

Mais hélas! ces réflexions, qui paraissent si naturelles, ne se présentent guère dans \di prospérité: en élevant ses enfants sous des lambris dorés on ne songe pas qu'ils puissent être réduits un jour à habiter une cabane ou peut-être mên)e à manquer d'asile et de pain. Envain les caprices et les chances de la fortune se multiplient sous nos yeux; envain le malheur envahit les grandes sommités sociales comme les conditions les plus obscures, celui qui vil heureux se flatte de l'être toujours; et d'ailleurs pour éviter à ses enfant>le dangej' de prendre une idée trop

LE DÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ. 83

sédiiisanle de leur situation , il faudrait se priver du faste dont on s'est environné soi-même et dont l'amour propre fait une nécessité si impérieuse , comment se résoudre à un tel sacrifice? Tous les hommes sont-ils donc destinés à l'adversité? et quand la fortune nous comble de tant de faveurs , pourquoi se défier d'elle et priver l'enfant qu'on chérit de toutes les jouissances qu'elle procure?

Ce fui; sans doute ainsi que raisonnèrent M. et M.'"« F*'^* en mettant à la portée de leur fils tous les genres d'agréments et de plaisirs que leur tendresse put leur suggérer. Ce jeune homme en quittant sa famille à l'âge de quinze ans pour venir terminer ses études à Paris au collège Lauis-le-Graod , n'avait jamais connu une contrariété ni une privation. Accoutumé à être servi avec un empressement extrême , il se vit avec chagrin au milieu de trois cents élèves qui se moquaient de ses airs, de ses caprices et de ses délicatesses. A la vérité son cousin était avec lui , et son amitié qui lui était toujours clière^ le dé-

84 LE DÉVOUE?>ÎEr<T DE l'aMITIE.

clommageait de tous les malins sarcasmes et des rigueurs même dont chaque jour il était Tobjet. Mais dans là suite cet ami qu'il avait tant aimé, ne lui parut plus qu'un censeur incommode : toujours plein de douceur , de bonté et de complaisance , mais toujours attentifà remplir les devoirs qui lui étaient prescrits , Armand s'avisait souvent de blâmer avec chaleur l'indiscipline et la paresse de son cousin ; quelquefois même il allait jusqu'à verser des larmes en le suppliant de s'attacher au travail , et , à force d'être pressant^ il finit par devenir importun. Aussi, à compter de ce moment , l'harmonie et la douce confiance Furent bannies de leur commerce, et, lorsqu'à la fin de leurs études, Armand s'apprêtait à chercher l'apparlcment où ils devaient se loger en commun pour suivre leurs cours de droit, Edouard lui déclara formellement qu'il était fatigué de resnèce de surveillance qu'il semblait vouhur exercer sur lui, et qu'il prétendait vivre désormais à sa fantaisie, sans que personne s'occupât de sa conduite

LE iîÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ. 85

On se ferait tUiricilejnent une juste idée de la' profonde douleur que fit épioiiver à Armand cette brusque déclaration. Jusqu'alors son âme aimante et sensible s'était accoutumée à voir dans son cousin, un frère, un ami, un second lui-même que le ciel semblait lui avoir donné pour le dédommager de la privation des auteurs de ses jours. Vivre pour cet ami, lui consacrer toutes ses affections , toute son existence avait été le but de toutes ses acti(jns , et la seule espérance de bonheur qu'il se fût créée. Depuis quelque temps, il est vrai , la froideur que lui montrait Edouard eût du le préparer à cette cruelle rupture , mais, s'abusant lui-même , il n'avait voulu y voir qu'une légèreté de caractère dont l'âge et le tenq^s devaient nécessairement lecori'iger^ et. loin que son affection s'en fût altérée , elle semblait au contraire prendre chaque jour un nouveau degré de force el de constance.

Eclairé enfin sur son erreur, le malheureux jenne homme resta long-tcm})s anéanti à la place ou son ingrat ami l'avait

S6 LE DÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ.

laissé en se séparant cle lui. Un froid mortel parcoure toutes ses veines j^il semble que la vie soit près de l'abandonner. Malgré lui il verse des larmes qui ne peu- Tent soulager son cœur oppressé. Hélas il faisait en ce moment le triste apprentissage de l'inconstance du cœur humain, et cet apprentissage est assurément l'un des plus rudes auxquels noiîs puissions être soumis! Non ! s'écrie le bon jeurte honmie, non , ce ne peut être sérieusement qu'il veuille m'abandonner; il ne peut avoir oublié notre amilié d'enfance; il ne peut douter de son ami, ni cesser de le chérir : Peut-être seulement s'est-il mépris sur mes intentions; il m'a cru un censeur sévère, il a redouté mes avis.... Cher Edouard! ah î je ne voulais que ton bien ; j'eusse été si glorieux de les succès , et de te voir l'objet d'une estime générale! Mais courons, peutêtre il en est temps encore , je triompherai de ses injustes préventions; je le ferai rougir de ses torts envers moi.

C'est en se pailanl ainsi à lui-même^ qu'Armand parcoure tous les lieux où il

LE DÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ. Sj .

siJppose que le fugilir peut s'être retiré. Deux jours se passent sans qu'il puisse le découvrir. Enfin le troisième , il apprend que, secondé par les nouveaux amis qu'il s'est choisis , Edouard a ûxé son domicile au centre de la capitale et par conséquent au centre de tous les plaisirs dont il se montrait depuis si long-temps avide.

Là , plus de surveillant ni d'études ; il pourra se livrer sans contrainte à toute la frivolité de ses goûts.

Déjà son âme est fermée aux douces impressions qui firent le charme et le bonheur de sa première jeunesse. Encouragé par les jeunes débauchés qui se sont emparés de lui , il ne regarde plus l'amitié de son cousin que comme une insupportable tyrannie à la quelle il veut à tout prix se soustraire , et lorsque celui-ci vient se jeter dans ses bras avec tout l'abandon d'un cœur tendre et vertueux, lorsqu'il lui rappelle la constance de son affection et lui ujontre les nombreux écueils qui chaque jour vont s'ouvrir sous ses pas, au milieu de la sociécé dissolue qu'il s'est choisie, il

ne craint pas de repousser cet ami si tendre et si fidèle , il ne craint pas de Taccahler de reproches et presque d'injjives et de provoquer ainsi une rupture qu'il considère comme le signal de son enlière liberté.

A dater de cet instant, le coupable Edouard usa si largement de cette liberté dangereuse , il multiplia ses Folies avec une telle ardeur que bientôt ses dépenses et ses dettes surpassèrent l'attente de ses conseillers eux-mêines qui n'avaient rien' épargné cependant pour le jeter dans l'abîme.

Pendant quelques mois la pension considérable que lui faisait son père , jointe aux prêts onéreux que d'oiîlcieux usuriers consentirent à lui faire, servit à couvrir ses dépenses excessives; mais tout à coup cette pension vint à manquer, et les sources abondantes où il avait si facilement puisé se fermèrent en même temps. Alois l'imprudent jeune homme pressé de toutes pats, environné de luxe, et manquant des choses les plus nécessaires, abandonné de ses faux amis, avec lesquels

LE DÉVOUEMENT DE l'aMîTIÉ. 89

il n'avait plus rien à partager, commença à sentir au fond de son cœur, les traits acérés du remord. Le souvenir de son ami qu'il a repoussé d'une manière si outrageanle vient se représenter comme un reproche vivant à son esprit abattu. Héias ! lonl est fini cnlre eux ; Armand ne saurait ou])îier i'ingratilude , les procédés odieux

dont ii a été l'objet Non, non , plutôt

la mort que recourir à lui dans cet embarras cruel. Une lettre à sa mère avec l'aveu complet de ses fautes paraît au coupable la seule ressource qui lui reste. Jl suit celte inspiration ; mais qui peindra son impatience , ses tourments , ses an<?;oisses, en attendant la réponse à cette lettre qui lui a tant coûté î Eiîvain chaque jour il l'espère , celle réponse n'arrive pas ; ses créanciers se lassent; ils l'accablent de reproches et de menaces qui le font rougir de lui-même; il ne voit plus qu'eux au fond de cet appartement somptueux qu'il ne peut quitter et où ses faux amis le délaissent.

Enfin sa position devient si inîolérable

go LE DEVOUEMENT DE L AMITIE,

qu'il prend la détermination d'écrire de nouveau à sa famille pour implorer ses secours et son pardon qu'il croit avoir suffisamment acheté par ses regrets et la cruelle extrémité où il se voit réduit.

[1 était occupé un matin à remplir cette tâche difficile, et les larmes qui baignaient sa lettre attestaient à quel point son repentir était sincère, lorsqu'il fut interrompu par un léger coup frappé à sa porte. N'attendant d'autre visite que celle de quelque créancier, il se lève avec un serrenent de cœur inexprimable. « Oh mon Dieu! prends pitié de ma misère,

s'écrie-t-il avec, désespoir Je ne puis

plus supporter cet excès d'humiliation...» On frappe de nouveau, il ouvre enfin, et, au lieu de l'importun qu'il redoutait, c'est Armand, le bon Armand qu'il voit paraître devant lui , et qui lui tend les bras avec la plus vive amitié. « Oh ciel!

puis-je croire à un tel excès de bonté, lui dit le coupable en le serrant avec ardeur sur son sein. Quoi! c'est toi, toi, qui reviens ainsi à l'ingral qui osa t'ofienser

LÉ DÉVOLtËMENT DE L AMITIÉ. Ql

(l'une manière si odieuse? Ami trop généreux I ab je le sens, le bonheur que j'éprouve en te pressant sur mon cœur, i'enjporte encore sur ma bonté; je rougis devant toi, et pourtant je me sens heureux. — -Ce moment délicieux me paie de tout ce ^ue )'ai soufFert, dit à son tour Armand avec la plus vive sensibilité. Ami, ne parle plus de bonté , ce sentiment n'est pas fait pour ton cœur : tu as commis des fautes, sans doute, mais tu les répareras; déjà ton repentir les a expiées. Quant au cruel revers qui vient de te frapper, nos soins et nos efforts réunis le repaieront aussi avec le temps ; il ne s'agit en ce moment que de m^ontrer le courage nécessaire, et de te confier à mon airection. — Ob ciel! que dis- tu? ma famille serait-elle donc sans indulgence, parle, je t'en conjure. » Ariuand hésite à répondre, son agitation, son trouble ne font que trop présager qu'il a quelque cbose de pénible à annoncer. Enfin pressé par les questions réitérées de son ami , il lui apprend que son père étant complètement ruiné par

l'effet de plusieurs faillites successives qu'il a eu à supporter, sa malheureuse luère a dû garder pour elle seule la lettre qui lui annonçait de nouveaux chagrins.

«Elle a daigné, continue Armand avec un inexprimable sentiment de tendresse, n'en faire qu'à moi seul la confidence j elle m'a chargé du soin pénible de t'apprendre ce qu'elle souffre; mais en même temps elle m'a donné l'heureuse mission de réparer le mal et de te cor. du ire ensuite dans ses bras. Tu ne refuseras pas sans doute un tel bonheur à ton ami, à celai dont la destinée est irrévocablement liée à la tienne?

Edouard le regarde d'un air égaré.

L'idée du malheur affreux qui pèse sur sa famille et du surcroit de chagrin qu'il a causé à son excellente mère par la confidence des embarras où il est plongé, déchire son âme et le rend sourd à toutes les consolations que lui prodigue son cousin, u Non , lui dit-il avec désespoir^ non , tu veux en vain te ruiner ])our moi, n'espère pas que je consente- à un

tel sacrifice. Moi seul j'ai été cx)iipable , moi seul je dois supporter les l'un est es conséquences de mon inconduile, trop heureux si elles peuvent abréger une vie que je déteste.... — Arrête , s'écrie Armand, est-ce donc là le langage d'un fils, d'un chrétien? si tu déplores sincèrement tes lautes , sera-ce par une lâdieté coupable que lu les répareras? la religion, l'honneur et la nature ne t'iinposent-ils pas en ce moment des devoirs sacrés?

abandonneras-tu ceux qui t'ont donné le jour à l'excès de leur infortune , sans rien tenter pour l'adoucir, et parce qu'un grand revers le frappe, est-ce une raison pour renoncer à toute espérance? non, je te crois plus de vertu et de courage ; écoute , continue avec chaleur le bon jeune homme, c'est ici l'épreuve de ton amitié; tu ne saurais repousser les témoignages de la mienne sans te rendre à jamais coupable envers moi, envers tes parents dont je te répète que tu peux réparer îe malheur : ton père n'a rien perdu de sa réputation honorable ; laisse-moi terminer ici les

94 LE DÉVOUEMENT DE L^AMItlÉ.

affaires, et viens ensuite te mettre à la tête des siennes; nos efforts réunis les rétabliront, el tu pourras alors compter avec moi puisque tu ne veux pas qu'il y ait entre nous communauté de biens et de maux. »

En ce moment Edouard lève les veux sur son cousin qui a prononcé ces dernières paroles avec la plus pénible émotion . « Quoi tu doutes de mon cœur, tu me sup^ poses un vain orgueil? lui dit-il en se jetanir de nouveau dans ses bras, eli bien deviens donc l'arbitre de ma destinée ; associe- toi à ma ruine, j'y consens, je puis tout tenir de ton amitié; maissomi-es y, cependant, si mes efforts ne sont pas couronnes de succès , si je suis réduit à ne pouvoir jamais réparer le tort que j'aurai fait à ta fortune , la vue de ton indigence empoisonnera ma vie et tu n'auras fait qu'ajouter à mes maux par l'excès de ta générosité. »

Armand ne l'écoute déjà plus. S'emparant d'une liasse de mémoires qui depuis quelques instants frappe ses regards, il les examine , fait le calcul de la totalité des dettes de son ami, va ensuite chez tous les

LE DÉVOUEMEÎS'T DE l/AMITIil', q5

créanciers, reçoit leurs quitlances el; part le leudemain avec Edouard dont le cœur est déchiré par tout ce que les regrets et la douleur ont de plus amer,

La vue de sa famille naguère si heureuse et si opulente et qui était plongée alors dans un état voisin de la misère , vint mettre le coipble au désespoir de cet infortuné. Son père retenu au lit par des infirmités qui menaçaient de le conduire lentement au ton)beau , ignorait les fautes dont il s'était rendu coupable, et l'accueillit avec la plus vive tendresse; mais ces touchants témoignages d'afFection ne firent qu'augmenter les déchirements de son âme. et il fallut toutes les consolations, tous les soins que lui prodiguèrent sa mère , sa sœur et son ami pour l'empêcher d^ suc-comber à l'excès de son désespoir.

Rendu enHn à lui-même, et résolu de tout entreprendre pour sauver ceux qu'il chérissait, il se mit avec une telle ardeur à la tète des afFaires de son père et fut si bien secondé par le zèle éclairé de son ami, qu'en peu de laiois il vit les plus grandes difficultés s'applanir et put espérer

gb LE DEVOUEMENT DE L AMITIE.

J'arracber sa famille à l'indigence qu'il avait lant redoutée pour ellco iMais hélas! au moment où cette douce espérance souriait le plus à son cœur, une nouvelle crainîe la détruisit tout à coup. 11 venait comme son cousin , d'accomplir sa vingtième année, et, ni l'un ni l'autre n'avaient satisfait à la conscription qui allait les atteindre. Leur j)rojet avait été autrefois de se faire remplacer, mais la ruine totale de M. f *** et le dénument complet où s'était réduit le généreux Armand pour sauver son honneur et lui faciliter ensuite ses premières opérations conimerciales, les mettaient tous deux dans l'impossibilité de fournir aux frais nécessaires à ce remplacement. Cependant Tunou l'autre pou-^ vait tomber au sort , tous deux mêmes pouvaient être assez malheureux pour en être atteints, et alors que deviendrait cette malheureuse famille dont ils sont les uniques soutiens.

Cette pensée cruelle pèse chaque jour de plus en plus sur le cœur du malheureux Edouard et lui retrace avec plus d'amer-

tume encore ses coupables écarts , puisque ce sont eux qui ont enlevé au trop généreux Armand les ressources qui leur seraient alors si utiles à tous deux.

Toujours noble et délicat au milieu de ses sacrifices, Armand au contraire paraissait résigné à subir gaîment les chances du sort que pourtant il ne pouvait se défendre <le redouter.

Enfin le moment fatal est arrivé : conservant son apparente insouciance , Armand a tout arrangé pour que son cousin n'aille pas Ini-mènje tirer son numéro; un ami commun s'est chargé de ce soin. Il l'accompagne , et revient deux heures après, rayonnant de joie. « Edouard, tu es sauvé! tu as un des numéros les plus élevés! tu resteras pour secourir nos bons parents; viens, viens sur mon cœur recevoir les félicitations de ma tendre amitié.

Edouard reste immobile , la pâleur sur le front. <^ Tu me parles de moi , de moi seul , s'écrie-t-il, c'est de toi qu'il me faut parler: mais je te devine, tu as un mauvais numéro, et tu veux me dérober la

98 LE DÉVOUEMENT DE l' AMITIÉ.

connaissance de ce malheur en ne me par» iant que de la Faveur que le sort m'accorde ; mais cette faveur n'est-ce pas à toi, à toi seul qu'elle appartient? crois-tu donc qu'après t'avoir enlevé ta fortune , je l'enlèverai encore à l'état que tu avais choisi? Non , non. De l'espère pas, si tu dois aller sous les drapeaux, je saurai m'j rendre à ta place. Mes parents, quel que soil leur malheur ne sauraient condamner ma volonté à cet égard; tes talents, bien supérieurs aux miens, seront d'ailleurs pour eux une ressource plus sûre, et rien dans le monde ne me fera changer de résolution. ]M . et M.™^ F*** témoins de celte scène , et comprenant tous les devoirs que leur impose la reconnaissance joignent sans hésiter leurs instances à celles de leur fils. Armand , désespéré , essaie en vain de les combattre, et songe déjà à leur échapper secrètement, lorsque celui qui avait tuo pour Edouard, se présente au milieu d'eux, suivi du preuiier magistrat de la ville, avec lequel M. et M."^« F*''* avaient été étroitement liés autrefois. Ne vous allligez

LE DÉVOtJEMET^T DE l'aMITIÉ. QQ

plus , leur dit cet ancien ami qui paraissait profondément ému : vos malheurs ont été assez grands , sans que l'on vous ravisse encore l'un des principaux objets de votre affection. Je viens d'apprendre que votre fils était tombé au sort , mais-que le généreux Armand, ayant tiré un des numéros les plus élevés , avait instamment supplié l'autorité de lui permettre l'échange de ce numéro contre celui de son cousin auquel il voulait laisser ignorer ce noble sacrifice. Jesais tous ceux qu'il a déjà faits; je sais aussi à quel point Edouard s'est montré digne d'un tel dévouement, et je viens lui annoncer avec une bien vive satisfaction que vos amis, touchés de sa conduite louable envers vous, vont non-seulement pourvoir à son remplacement , mais encore lui fournir les mojens d'étendre les opérations commerciales qu'il a si heureusement commencées.

Se tournant ensuite vers Armand, dont la profonde émotion était visible , et lui prenant la main avec la plus affectueuse bienveillance: « Quant à vous, modèle de

100 LE DÉVOUEMENT DE l'amITIÉ.

la plus touchante amitié, vous pernieltrez sans cloute que l'ami de votre famille, et l'admirateur le plus sincère de vos nobles sentiments, s'intéresse aussi à votre avenir. Vous étiez destiné à honorer par vos talents et par vos vertus la carrière du barreau , je me charge de vous en applanir le chemin , et vous supplie de compter sur l'appui de ma constante affection. »

Profondément touché d'un tel discours, Armand témoigne sa vive reconnaissance à l'homme vénérable qui daigne lui montrer un si généreux intérêt. Les deux amis se pressent ensuite dans les bras l'un de l'autre ; un nouvel avenir s'ouvre devant eux , et tout promet qu'ils y trouveront le bonheur.

Celte espérance n'a point été trompée, Armand et Edouard de F*** jouissent aujourd'hui parmi leurs concitoyens, dont ils ont mérité l'estime , d'une vie douce et paisible qui leur permet de se livier à tous les charmes de l'amitié. L'assiduité des travaux d'Edouard , Ta mis à même de rembourser aux amis de son père, les

LE DÉVOUEMENT DE l'aMITIÉ. 101

avances qu'ils lui avaient faites : il a aussi remis à son cousin les sommes qu'il lui devait; mais en acquittant cette dette sacrée , son cœur ne s'est pas cru afFranchi de l'éternelle reconnaissance qu'il doit à cet ami généreux , dont toute l'existence lui a été consacrée , et qui fait encore le bonheur de sa vie par la constance de ses sentiments..

« Louise, ne vois-tu pas quelqu'un dans celte chapelle à droite? Nous sommes seu~ les dans l'é^flise : le sacristain vient de sortir, ces lampes éclairent à peine , il fait encore noir comme dans un four ; si c'était un voleur qui fût là....

— Que tu es poltronne^ ma pauvre Fanchette ! Va, nous sommes venues pour prier Dieu , il ne permettra pas qu'il nous arrive du mal dans sa maison, et d'ailleurs celui qui t'effraie ne paraît pas avoir de mauvaise intention , car il sejuble prier avec ferveur; prions nous-mêmes cela vaudra mieux que de jaser. »

Ce colloque avait lieu dans l'église de Saint-Médard , à Paris, où Louise et Fanchette, toutes deux ouvrières en dentelle, et compag-nes inséparables, ont coutume de se rendre tous les matins avant que de

104 LES DEUX OUTRIÊRÉS.

commencer leur laborieuse journée. On était alors au mois de janvier 1829 ' ^^ froid vif et perçant ajoutait encore aux maux que souffre d'ordinaire la classe indigente dans cette saison rigoureuse :

Louise et Fanchette ne sont pas , il est vrai, au nombre des infortunés qui chaque jour se trouvent réduits à manquer des premières nécessités de la vie ; leur travail assidu et Tordre qu'elles ont su établir dans leur petit ménage les mettent à l'abri de cette extrémité ; mais Fâpreté du froid les fait songer aux malheureux dont elles sont environnées, et c'est surtout pour eux qu'elles viennent implorer le secours du ciel.

Au milieu de cette pieuse occupation, la timide Fanchette ne peut cependant oublier l'objet qui a d'abord excité sa frayeur : à l'exemple de sa jeune compagne , elle est agenouillée par terre au milieu de l'église , et prie avec une sincère dévotion ; mais ses regards se fixent malgré elle, avec anxiété, du coté de la chapelle d'où il lui semble tout à coup entendre sortir des plaintes et des sanglots étouf-

LES t)EUX OUVRIÈRES* lo5

fés. Se saisissant alors du bras de Louise : « Tu entends, lui dit-elle, avec le plus profond effroi ; sortons , je t'en supplie , je me meurs de peur »

Louise, que les mêmes sons ont frappée;, se lève et l'en^'agfe à calmer ses craintes : « Encore une fois, lui dit-elle, cette personne, quelle qu'elle soit, ne paraît pas disposée à nous faire le moindre mal ; elle souffre, voilà tout, et si tu étais un peu plus hardie, nous irions lui demander si nos secours peuvent lui être nécessaires... Mais, heureusement, voici la mère Jérôme qui entre ^ la vois-tu près du bénitier? elle a de la lumière , viens près d^elle, moi j'irai ensuite vers la chapelle. — Sans moi? oh non ! — Avec toi si tu en as le courage. — Avec la mère Jérôme, oui. »

Elles s'approchent de la bonne femme* « Mère Jérôme, venez avec nous; là bas e^l quelqu'un qui se plaint, qui gémit; peut-être nous pouvons le secourir.

— Hélas! mes enfants, c'est qu'il fait terriblement froid ce matin , et sans cette lalourde que voiis m'avez donnée hier..,^»

Mais voyons, s'il j a là quelque malheureux, j'ai chez nous du feu à son service ^ grâce à vot charité. »

Toutes trois approchent de la chapelle.

Un silence profond y régnait en ce moment. Louise a pris la lanterne de la mère Jérôme; elle entre, non sans quel qu'effroi, et aperçoit un vieillard étendu sur les marches de l'autel, et paraissant privé de tout sentiment,

« Oh mon Dieu ! nous sommes venues trop tard , je te le disais bien Fanchetle ; le pauvre malheureux! il est mort!

— Non, reprend la mère Jérôme, en tâtant le pouls de l'inconnu, dont les vêtements fort propres annoncent cependant une personne réduite à la plus extrême indigence, non, il n'est pas mort; mais le froid l'aura saisi, et peut-être aussi qu'il a eu faim. » En même temps elle lui passe sous le nez un morceau de pain qu'elle vient de sortir de sa poche. Le vieillard fait d'abord un léger mouvement, puis il ouvre les yeux, et se saisit du pain dont il dévore une partie avec une incioyable avidité*

« Eh î doucement , doucement donc , dit la bonne femme , en arrêtant la main du pauvre affamé, \ous vous étoufferez, mon cher monsieur^ si vous ne vous donnez pas un moment de répi : faut d'ia précaution quand il v a long- temps qu'on a mangé, et je suppose que c'est là vot maladie....

— Hélas î répond l'inconnu avec l'accent d'une douleur profonde , depuis deux jours je n'avais rien pris....

— Depuis deux jours! ah! combien vous avez dû souffrir! Mais sortons d'ici; venez chez nous, Monsieur, dit Louise en lui offrant l'appui de son bras ; venez, vous y trouverez , avec de la nourriture, un bon feu qui achèvera de vous ranimer, et nous serons bien heureuses de vous procurer ce soulagement. »

Cette jeune fîiie a naturellement une figure charmante, mais en ce moment l'expression de sensibilité qui s'y trouve répandue, donne à ses traits quelque chose de céleste. Le vieillard la regarde pendant quelques instants avec surprise et comme

cherchant à rassembler ses souvenirs* « Je n'ai donc point en vain imploré les secours du ciel , dit-il ensuite avec une profonde émotion ; c'est vous qu'il a daigné choisir pour soulager ma misère^ et c'est un double effet de sa bonté; car vous paraissez si compatissante , que votre vue adoucit déjà une partie de mes maux. »

En même temps il s'appuie sur le bras de Louise. Fanchette , revenue de sa peur, et non moins touchée que sa compagne de l'état du vieillard > s'empresse aussi de soutenir ses pas chancelants. La mère Jérôme , qui n'a pas eu le temps de remplir la pieuse intention qui l'avait amenée à l'église , mais qui sait que l'exercice de la charité est l'un des plus agréables à Dieu , suit ses jeunes amies en murmurant tout bas une courte prière. Tous quatre arrivent en peu d'instanls à une allée longue et étroite appartenant à une des maisons qui a voisinent Sainl-Médard. Ils montent au quatrième étage. Là le vieillard est introduit dans une chambre assez

spacieuse dont deux lits Tort propres forment le principal ameublement, et au milieu de laquelle on voit étendus avec soin un nombre infini de dentelles et de bonnets d'une blancheur éblouissante. En un instant ces objets disparaissent ; le feu est ranimé , la llamme pétille ; un fauteuil rembouré et recouvert d'une serge verte , est placé au coin de la cheminée; on y fait asseoir l'étranger; un tabouret en paille est placé sous ses pieds ; près de lui se dresse une petite table sur laquflle Louise place plusieurs tasses fort propres qu'elle remplit quelques minutes après d'un excelLnlcafé à la crème, puis souriant à son nouvel hôte dont les regards attendris n'ont pas cessé de la suivre , elle l'engage de la manière la plus aimable à parta^^er ce repas qui doit achever de lui rendre ses forces.

« Douce et précieuse hospitalité ! dit-il en ne pouvant plus comprimer les divers sentiments qui se pressent dans son âme^ c'est dans des cœurs tels que ceux-ci que se retrouvent tous les cliarmesî ah! ce

ilO LES DEUX OUVRIÈRES.

n'est pas ainsi que les riches savent le pratiquer Ils m'ont repoussé avec mépris ;

jii'ont accusé de ma propre misère, et c'est ici, ici seulement que l'on sait j compatir I

•— Je vous en prie, Monsieur, reprend Louise , ne songez pas en ce moment à vos clia<2rrins ; le bon Dieu ne ^ous abandonnera pas. On dit, il est vrai , qu'il y a en ce monde des gens insensibles aux peines qu'ils voient souffrir , el capables même de méchanceté envers leurs semblables ; mais je pense que s'il en est ainsi , ce malheur n'est pas aus^i général qu'on le suppose, et qu'il y a encore sur la terre beaucoup de générosité et de bienfaisance. Oui , continue avec chaleur l'innocente fille, oui, je veux croire à l'existence de ces vertus ; car c'est à elles que je dois l'aisance que me procure mon travail et le peu de bien qui se trouve dans mon cœur. Eh que serais-je donc devenue sans celte pi lié leîulre et généreuse qui se trouve enct)re parmi les hommes? j'étais pau^re, abucdonnée, ils ont accueilli, soigné ma

LES DEUX OUVRIÈRES. ïll

jeunesse.... Ah croyez-moi , monsieur, ne vous laissez pas abattre, vous sortirez peutêtre aussi du malheur; j'ai ouï direque quels que lussent nos maux, il ne fallait jamais désespérer de la Providence.

— Aimable eiifanl , repi-ii le vieilhud, qui avait écouté ce discours avec une émotion toujours croissante , vos paiides , si pleiiics de sensibilité et de rai on, me raccomn.oderaient sans doute avec la vie, s'il était possible que j'y pusse goûter encore un seul moment de repos; mais, vous le voyez , j'ai passé l'âje où les illusions viennent encore nous sourire ; à soixante ans on ne croit plus au bonheur quand une fois il nous est é( happé.... J'eus quelque fortuite, et le ciel m'est léiïioin que je n'en fis pas un niauvais usag'e ; elle vient de ni'étre ravie par les écarts d'un fiis (}ue je voulus sauver, et qui m'a précédé au tombeau; il m'en reste un autre, il est vrai , mais les mers nous séparent , et j'ig'nore jusqu'aux lieux où je pourrais le retrouver. Je suis donc seul, seul au iiiende pour supporter l'excès de ma

misère, et, sans le secours de votre touchante charité, ce jour devait sans doute être le ternie de tous mes maux , car depuis quarante-huit heures je n'ai pas même eu d'asile où reposer ma tête î»

Un religieux silence avait succédé au discours du veillard. Louise et Fanchette, les jeux baignés de la.rm€s, considèrent ses traits vénérables abattus par la souffrance. Tout à coup elles échangent un regard, leurs cœurs se sont entendus.

Louise s'approche de l'infortuné.

« Fanchetle el moi nous sommes jeunes, lui dit-elle, avec la plus vive sensibilité, nous gagnons notre vie, nous ne vous abandonneions pas; Dieu nous fournira les moyens de vous secourir; nous ferons tous nos efforts pour que du moins vous ne manquiez pas du nécessa re. Se tournant ensuite vers la mère Jérôme qui prenait à cette scène la part<l'un bon cœur^ noire vieille amie que voici et qui demeure sur noire carré, a un petit cabinet où vous pourrez loger jusqu'à ce que le soit se lasse de vous poursuivre.... — Oh ciel,

tES DEUX OUVRIÈRES. HO

VOUS ne me connaissez pas , vous ne savez pas si je suis digne de tels bienfaits, et vous daignez in'ofFrir tout ce que j'oserais à peine attendre de Tamitié la plus généreuse

— Eh , Monsieur! a-t-on besoin de tant connaître pour soulager le malheur? de pauvres gens comme nous , n'usent pas de toutes les précautions de la richesse: à quoi nous servirait donc un tel excès de prudence? vous souffrez aujourd'hui , c'est aujourd'hui qu'il faut vous secourir; demain il serait trop tard peut-être, et d'ailleurs votre âore . votre fi^^ure , le lieu même où nous vous avons trouvé ne st)T»t-ils pas pour nous des garasities sufFisaiiles? ali celui qui fut mon bienfaiteur, el dont j*ignore encore le nom, n'en connaissait pas tant lorsqu'il daigna me combler de ses dons généreux....

— « Et janjais bienfait fût-il mieu?: pu\cé, dit le vieillard, en la regardant avec un profond attendrls^eniput, ei vos nobles sentiments n'ont-ils pas surpassé tout ce qu'on a pu faire pour vous; ah, celui qui

Il4 LES DEUX OUVRIÈRES.

eûlle bonheur de vous être u'ile doit aujourd'hui s'estimer bien heureux, s'il

connaît tos vertus » Puis s'inter-

ronipant tout à coup et se tournant vers Fanchetle : « et vous aussi , lui dit-il , TOUS voulez secourir la misère d'un pauvre vieillard qui vous est inconnu. Puisse le ciel vous récompenser toutes deux d'une si généreuse compassion. Je ne chercherai point à m'y dérober ; mais hélas ! jeTiiourrai sans doute sans pouvoir acquitter la dette sacrée de la reconnaissance. »

A dater de cet instant, le vieillard est installé dans son nouveau domicile. La mère Jérôme, fière d'être associée à la bonne œuvre de ses jeunes voisines, n'épargne aucun soin pour faire disparaîtrede chez elle tout ce qui peut donner à son hôte une idée trop positive de l'indigence où elle-même est plongée.

Couché sur un lit fort propre, fourni par ses jeunes bienfaitrices , cet hôte infortuné peut enfin se reposer de tous les maux qu'il a soufferts lorsqu'il manquait d'abri, et pour compléter la douceur de sa nou-

LES CEUX OUVKlêriÈS, ll5

velle siUîa'iion, il Irouve le lendennin à son réveil de boîis vêleaients bien chauds destinés à remplacer ceux qu'il portait la \eille , et qui , ainsi que nous l'avons dit, annoncaienî à quel excès de misère il avait été réduit.

Jamais la ciiarilé ne s'était montrée ni plus empressée , ni plus ingénieuse. Les deux jeunes filles voulant dérober à l'objet de leur sollicitude le surcroit de travail auquel sa présence chez elles allait les obliger, prirent dès-lors l'habitude de prolonger leurs veilies à son inscu . Louise surtout semblait vouloir se multiplier; elle travaillait avec une telle assiduité, une telle ardeur, que bientôt elle doubda presque

son gain ordinaire,

« Qu'il est donc facile de laire un peu de bien I disait-elle un jtjur en souriant à sa jeune compagne. Oh! j'en suis convaincue maintenant, le travail que l'on consacre au soulagement des malheureux attire les bénédictions du ciel; car, vois comme l'ouvrage nous abonde ! Assurément nous ne sommes pas plus pauvres

Il6 LES DEUX OUVRIÈRES,

qu'avant Tarrivëe de cet homme respectable, et je me sens si heureuse de lui voir manger le pain que nous gag^nonsî Et loi ma honne Fanchetie?

— Moi? eh î puis-je penser autrement c^ue tu ne penses ? Ne sonl-ce pas les exem» pies qui m'ont fait aimer la verlu? Chère Louise ! tu es si honne qu'il est impossible de vivre auprès de toi et de n'avoir pas le désir de te ressembler. »

Louise, en effet , était l'un de ces êtres à part , que l'on rencontie rarement nonseulemenl dans l'humble condition où le sort l'avait placée, niais moins encore peutêtre dans ces sommités sociales où les vertus ont tant de peine à se faire jour à travers les idées fausses qu'enfantent l'orgueil de l'opulence.

Fille d'un artisle distingué, que des malheurs avaieni réduit dans un état voisin de l'indigence , elle avait fait l'apprentissage de la pauvreté , sans que son âme eût rien perdu de sou élévation naturelle; car ses heureuses dispositions avaient été soutenues par une instruction soLUe, et

LES DEUX OUVRIERES. il^

surtout par des principes religieux qui ne s'éteignirent pas lorsque la mort vint lui ravir, presque en même temps, un père et une mère chéris, qui n'avaient ^écas que pour elle.

Gruelleuient frappée par cette double perle , mais résolue de meltre à profit les sages leçons de ses parents, elle iîivoqua Fappui du ciel , et sa pieuse confiance ne fût pas trompée: une ancienne amie de sa mère, pauvre elle-mê:iie, mais fort compatissante, sollicita pour la jeune orplieline , âgée alors de douze ans , les secours d'un lionmie bienfaisant dont la vie était une suite perpétuelle de bonnes œuvres.

Touché du malheur qu'on lui retraçait, il consentit à le réparer, ne mettant à son bienfait d'autre condition que celle de rester inconnu à sa nouvelle protégée qu'il fit placer dans une maison où on lui continua les leçons que ses parents avaient si heureusement commencées. Elle y avait en outre appris un bon étal; elle j avait aussi connu Fanchette qui, comme elle orpheline, était devenue son émule, sa

2l8 LES DEUX OUVRIÈRES.

compagne , son amie et s'était ensuite associée à ses travaux.

Depuis lors Louise n'avait cessé de met- Ire en pratique toutes les vertus que l'on s'était plu à faire germer dans son cœur. Regrettant sans cesse de ne pouvoir oiFrir à son bienfaiteur inconnu l'hommage d'une reconnaissance profondément sentie, elle s'était crue ol)iigée de répandre autour d'elle une partie de la laborieuse aisance qu'il lui avait procurée , et l'accomplissement de ce devoir était devenu l'une des plus douces jouissances de sa vie.

C'est ainsi que l'infortuné dcmt elle a recueilli la misère, lui inspire chaque joui* un intérêt plus pressant Jusques-là , elle n'a nullement soufFert des bornes étroites dans lesquelles sa coînpagne et elle ont dû restreindre leur dépense journalière , parce que la vie la plus simple^ la plus frugale , suffit à leurs besoins , mais cet homme respectable , dont tout à coup el-^ les sont devenues les uniques soutiens , n'a point été habitué aux mêuies privations, et ce n'est pas sans un vif chagrin qu'elles 3e

LES DEUX OTJVRIÊÏIES. lig

tolent dans l'inipossibililé de liû procurer toutes les douceurs que son âge et la faiblesse ordinaire de sa sa nié senibleraienl réclamer.

0 vous qu'un froid égoïsme rend si insensibles aux maux cruels qui assiègent notre pauvre humanité, vous aurez peine à comprendre un tel excès de solliciîude ; mais les cœurs compatissants le couiprendront sans doute : il est si doux de faire le bien! il est si doux de voir le sourire du bonheur sur les lèvres des heureux qu'on a faits, que naturellement on éprouve un regret très-vif lorsque ce bonheur n'est pas aussi complet qu'on l'eût souhaité.

Du reste, si Louise portait aussi loin son charitable zèle pour le vieillard , celuici l'en payait amplement par la profonde admiration et l'attachement qu'elle lui inspirait , et si l'une regrettait le bien qu'elle ne pouvait faire, l'autre déplorait amèrement de ne pouvoir donner des témoignages réels de sa vive reconnaissance pour celui que chaque jouron lui prodiguait avec tant de délicatesse et de générosité.

Tels étaient les sentiments qui les aninjaient tous deux , lorsqu'un soir que , coiiiuie decoutume , ils étaient avec la mère Jéiôine et Fancbette, réunis au coin du feu, Loui«îe crut entendre monter quelqu'un, et reconnut en même temps la voix de l'ancienne amie de sa mère , qui l'avait autrefois proté;^ée , et qui depuis trois ans était allée en province rejoindi'e sa faujille. Courir à elle , la presser mille fois sur son cœurest le premier mouvement de la jeune fille. Elles entrent; le vieillard, sur la figure duquel se manifeste soudain un vif embarras, se lève et veut sortir sans être aperçu , mais déjà rélrangère a jeté sur lui un coup-d'œil rapide. « Monsieur Duval ici , s'écrie-t-elle ! chère Louise î tu connais donc enûa ton bienfaiteur?

— Quoi! Monsieur, quoi! c'est vous qui avez pris soin de ma jeunesse, s'écrie à son tour Louise, en baignant de ses larmes les mains du vieillard , et vous vous êtes dérobé à ma reconnaissance ; aux témoignages de ma respectueuse affection I — Je voulais jouir de cette angélique

verlu , qui vous a fait m'ofFrir un si généreux asile, inleiTompit M. Du val, en la regardant avec une inexprimable tendresse; chère Louise , le peu que j'ai fait pour vous autrefois ne m'a coûté que le sacrifice d'un peu d'or, dont assurément je pouvais me passer; mais vous, mais cette bonne et estimable Fancbette qui vous a si bien secondée, c'est au prix de vos veilles et des plus généreux efforts que vous avez été depuis deux mois les appuis de ma misère î ah ! si la bienfaisance fut, en des temps plus heureux, le premier besoin de mon cœur, tous les trésors de la plus ardente charité sont assurément dans les vôtres, et vos bienfaits ont tellement dépassé les miens que je n'ai songé en les recevant qu'à ma profonde reconnaisance.

M. Duval expliqua ensuite à Louise pourquoi, dès le premier moment où il s'était chargé d'elle il avait désiré lui rester inconnu : les écarts du fils coupable qui avait causé sa ruine, étaient les seules causes de cet excès de prudence ; mais si ses craintes pour sa jeune protégée , l'avaient

empêché de se rapprocher d'elle et de s'en faire connaître , il avait voulu la voir sans qu'elle pût le découvrir, et n'avait cessé de s'en occuper que depuis ses propres malheurs. C'est ainsi que rappelé par ses soins à la vie dans l'église de Saint-Médard , il n'avait pu, en la reconnaissant, se défendre d'un mouvement de surprise qu'elle n'avait pas remarqué.

On peut imaginer à quel point l'amie de Louise fut touchée à son tour, en recueillant tous les détails de cette singulière rencontre entre le bienfaiteur et sa jeune pupille, et combien elle déplora l'infortune qui avait réduit cet homme respectable à une si cruelle extrémité.

A dater du lendemain , cette excellente femme , qui était douée d'une grande intelligence et d'un zèle extrême, ne négligea secrètement aucune démarche pour connaître le sort du second fils de M. Duval, et réussit à le découvrir, cherchant luimême de tous côtés son malheureux père, doQt il avait appris la ruine , et auquel il

Tenait offrir le partage d'une fortune qu'il élevait en partie à sa bonté paternelle, et que d'heureuses spéculations en pays étrangers avaient considérablement augmentée.

Nous n'entreprendrons pas de peindre ici la joie du vieillard, en retrouvant ce vertueux fils qu'il ne comptait plus revoir, et qui venait avec tant d'empressement l'arracher à l'infortune. Il eut deux mois après le bonheur de le conduire à l'autel avec cette jeune Louise qui s'était montrée si digne de ses premiers bienfaits , et depuis lors la félicité la plus pure n'a pas cessé d'être son partage.

Louise en changeant d'état n'a rien perdu de cette bonté touchante et de cette angélique douceur, qui la faisait chérir dans son humble condition d'ouvrière en dentelle. La bonne Fanchette ne l'a pas quittée ; son ancienne amie et la mère Jérôme reçoivent d'elle chaque jour de nouvelles marques d'affection ; et les malheureux, dont elle est toujours prèle a

soulager les maux , ne cessent de répéter qu'elle est la meilleure et la plus vertueuse des femmes.

\)n met généralement dans le monde un si grand prix à la beauté, on lui prodigue un encens *^i flatteur, que beaucoup de jeunes personnes se persuadent qu'elles n'oiit plus rien à faire pour exciter l'admiration, lorsque la nature les a douées de ce dangereux avantage , auquel l'orgueil satisfait leur fait attacher toutes leurs espérances de bonheur.

Voyez cette jeune fille entrer dans un bal ; elle a seize ans , elle est charmante , elle danse à ravir; tons les yeux sont portés sur elle ; on l'entoure d'hommages, on lui répète cent fois qu'elle est belle, accomplie, qu'aucune femme ne saurait l'effacer. Alors son imagination s'exalte; déjà ce n'est plus de la vertu dont son cœur est avide ; elle cède à l'enivrement des louanges; les plus exagérées sont accueil-

lies; et le plus enthousiaste de ses admirateurs lui paraît sans doute le plus aimable et le plus digne de sa confiance.

Mais si l'amour-propre est généralement un écueil si dangereux pour les jeunes personnes douées de quelque beauté , estce donc à elles seules qu'il faut nous en prendre ? Non , non , c'est trop souvent à l'éducation qu'elles ont reçue : beaucoup de mères aveuglées par leur tendresse et ne daignant pas réfléchir à tous les inconvénients d'une fausse direction dans les. idées de leurs filles, se plaisent à les parer avec un soin extrême , à leur dire qu'elles sont jolies, et à leur donner quelquefois même par leurs propres exemples des leçons de vanité que le monde développe ensuite dans toutes leurs conséquences funestes. Malheur à la jeune fille élevée par une telle mère; car le moindre inconvénient qui puisse résulter pour elle d'une semblable éducation , sera de la rendre ridicule aux yeux de ceux-là mêmes qui l'auront le plus admirée.

— « La beauté est une lettre de recom-

mandation dont le crédit n'est pas de durée », a dit quelque part un auteur; rien, en effet, n'est si court que le règne de celte beauté dont on fait généralement tant de cas ; et la femme qui ne sait qu'être belle, limite elle-même ses années de bonlieur.

Puisse l'exemple que je vais citer , rendre encore plus frappante à mes jeunes lectrices cette vérité qu'il faudrait leur inculquer dès leurs plus jeunes ans, afin de les soustraire aux regrets amers qui sont trop souvent le partage de celles qui ne l'ont point connue ou qui l'ont dédaignée.

Madame deVardruck, veuve d'un riche Seigneur alsacien , était grand'mère de deux jeunes orphelines qui devaient hériter de son immense fortune, mais qui, en apparence , ne semblaient pas promettre à son orgueil maternel une égale satisfaction. Ajant aimé passionnément le monde et ses plaisirs, et ne pouvant plus y briller par ses avantages personnels, cette dame attachait à la beauté

de l'aînée de ses petites filles tout un avenir de gloire et de bonheur, que son imagination se plaisait sans eesse à caresser.

Les traits de la jeune Emma , alors âgée de seize ans, étaient en effet d'une régrularite si parfaite , que Ton ne pouvait se défendre de rester frappé d'admiration en la voyant; mais cette impression ne résistait guère à l'examen du premier quart d'heure ; car, si d'abord on s'était extasié devant celte éclatante beauté, on reconnaissait bientôt qu'elle n'était animée par aucun des sentiments qui eussent du en faire le charme. Adulée journellement par les basses flatteries de tous ceux qui habitaient le magnifique château de Vardruck , ou par ceux qui venaient j chercher les jouissances du luxe dont la propriétaire de ce domaine aimait à s'entourer pour attirer chez elle plus nombreuse compagnie, Emma avait pris de bonne heure une si grande opinion de sa personne, qu'elle dédaignait de faire le moindre effort pour . paraître aimable. L'orgueil ayant étouffé

dans son cœur toute sensibilité et toute bienveillance pour autrui, elle n'aimait, ou plutôt ne souffrait que ceux qui avaient l'art de la flatter; la moindre contradiction l'irritait : impérieuse , altière avec tous ceux qai se trouvaient dans sa dépendance, elle portait le dédain jusque dans ses études, qui, le plus souvent, ne lui offraient que du dégoût et de l'ennui , et M. "^6 deVardruck, mettant bien plus de prix aux qualités extérieures de cette jeune personne qu'à celles qu'elle eût pu acquérir par l'instruction , se gardait bien de la contrarier sur ce point, de peur d'altérer la beauté dont elle était si fière, et qui lui valait chaque jour de nouveaux éloges.

Mais si cette mère imprudente s'aveuglait ainsi sur l'aînée de ses petites filles, il s'en fallait bien qu'elle portât la même tendresse et la même indulgence à la cadette. Celle-ci, âgée de quinze ans, paraissait au premier abord aussi dépourvue de charmes que sa sœur en était riche ; ses petits yeux bleus , n'exprimant qu'une

l3o LA LAIDEUR AIMABLE.

vive sensibilité et une extrême douceur, sa bouche énorme , quoique très-bien ornée, son nez assez mal fait , sa peau brunie par le soleil, formaient un singulier contraste avec les jeux superbes , la bouche charmante , le joli nez et la peau de salin de Mademoiselle Emma. A la vérité la jeune Henriette l'emportait sur sa sœur par l'agrément des manières et celui du maintien ; sa taille , abandonnée à la nature, avait acquis une aisance et une souplesse que celle de son aînée n'avait pas ; mais ces légers avantages passaient inaperçus dans la société de M.'^'*" de V^ardruck, devant laquelle il ne fallait admirer que son idole.

Un jugement* précoce, une âme aussi tendre , aussi douce que naïve , une instruction déjà fort avancée, des talents enchanteurs et une modestie parfaite étaient aussi des qualités qu'on eût pu signaler chez la jeune Henriette; mais ces qualités mêmes eussent fait la critique des défauts de sa sœur, et personne ù'obuit les remarquer.

LA LAIDEUR AIMABLE. l3i

Une seule des habitantes clu château daignait prendre à celte jeune fille un intérêt réel et lui payer hautement le tribut d'éloges et d'affection que ces qualités précieuses lui méritaient ; c'était IVf.™^ Derlange , sa gouvernante. Cette femme estimable avait été choisie pour diriger l'éducation des deux sœurs, avant qu'elles ne perdissent successivement les auteurs de leurs jours. A cette époque, elle pouvait se flatter que toutes deux répondraient également à son zèle; mais la mort des parents de ses élèves étant venue les placer ensuite sous Tau torité immédiate de leur grand'mère , M.'"*'^ Derlange s'était vue entravée à chaque pas dans le plan d'éducation qu'elle s'était tracé , ou du moins n'avait pu en faire usage que pour la plus jeune , que M."^*^ de Yardruck n'avait pas été fâchée d'abandonner tout -à -fait à ses soins , afin de se livrer plus librement à son aveugle prédilection pour son Emma.

C'était aussi par le seul intérêt que lui inspirait la jeune Henriette que la digne

iôi LA LAIDEUR AIMABLE.

institutrice s'était décidée à demeurer au château, où chaque jour l'orgueilleuse privilégiée lui occasionnait quelque nouveau déplaisir, soit par son arrongance ou son manque d'application à l'étude, soit par le peu d'amitié qu'elle portait à sa sœur, qui toujours était victime de ses caprices et de l'irrascibilité de son caractère.

Cependant la lutte presque continuelle que cette dernière avait à soutenir, loin de nuire aux progi'ès de sa raison , sem~ blait au contraire les développer d'une manière plus avantageuse ; car tout en fournissant à la sage gouvernante l'occasion de lui faire remarquer à quel point l'orgueil peut égarer l'espiût , elle lui procurait en même temps le moyen de l'habituer à supporter les défauts de ceux avec lesquels elle avait à vivre.

« Il faut pardonner à la pauvre Emma sa désobligeance pour vous , ma chère Henriette , lui disait - elle ; car si la religion nous fait une loi de la charité et de l'indulgence envers tous nos semblables , à bien plus forte raison elle nous y

^ LA. LAIDEUR AIMABLE. l53

oblige envers ceux auxquels la nature nous a particulièrement liés; et, non-seulement nous clev^>ns pardonner et plaindre leurs travers ou leurs imperfections, mais nous leur devons encore l'exemple des vertus qui peuvent les en corriger. Malheureusement ce n'est pas an milieu du monde où elle vit que votre sœur peut apprendre celles qui lui sont nécessaires : o-âtée par les basses flatteries qui l'en ton-rent, la pauvre enfant ne peut réfléchir aux conséquences d'une si funeste adula-^ tion, plus tard, peut-être, elle les sentira, et cherchera vainement les douceurs de la véritable amitié; c'est alors, ma bonne Henriette , que la vôtre lui deviendra précieuse, et que vous recueillerez le prix de vos procédés généreux. »

Douée du plus excellent naturel, la jeune élève écoutait toujours ces avis avec une dociUté parfaite, et se montrait chaque jour plus résignée à supporter les froideurs de son aïeule et les dédains d'une sœur qu'elle espérait ramener un jour à de meilleurs sentiments. Aussi zélée à lé-

1^4 Là LAIDEUR AIMABLE.

tucie que cette dernière l'était peu , elle profitait seule des leçons des maîtres habiles que sa grand'mëre , dont le château était situé sur les bords de la Moselle , à quelques lieues de Metz , faisait venir à grands frais de Paris , et, tandis que la brillante Emma recueillait au milieu d'un cercle nombreux les hommages dont elle était si avide , la modeste et studieuse Henriette s'enrichissait dans la solitude de tous les talents et de tous les dons du cœur et de l'esprit.

Enfin l'époque arriva où M.™^ de Vardruck crut pouvoir songer sérieusement à réaliser une partie des espérances qu'elle avait fondées sur son Emma, à laquelle depuis long-tem])s elle ménageait une grande alliance avec le fils unique de la veuve du vicomte de Blaringhem , dont la fortune, la naissance et les qualités persoimelles faisaient un des partis les plus avantageux et les plus honorables de la province. De graves inquiétudes venaient cependanttroubler quelqueî'ois l'idée flatteuse qu'elle s'était foruiée de celte union : d'une part les

LA LAIDEUR AIMABLE. l35

orages politiques (on était alors en 1790) faisaient craindre beaucoup de malheurs à la classe nobiliaire, el de l'autre le jeune vicomte de Blaringheni étant allé i'aire un vojage en Italie pour son instruction , on ignorait encore s'il parviendrait à plaire à celle dont assurément on ne voulait contraindre en rien l'inclination.

Les choses en étaient à ce poifit lorsque le jeune homme , arrivé beaucoup plus lot qu'on ne l'attendait , vint tout à coup luimême décider la question. Prévenu par sa mère qu'il chérissait tendrement, des vues que l'on avait pour lui, il parut au château avec le désir de se rendre agréable à celle qu'on lui destinait. Gomme tous ceux qui approchaient Emma, il fut frappé de son éclatante beauté, et ne vit d'abord aucune sorte d'objection à faire au projet d'union que l'on avait formé; mais un examen plus attentif le fit bientôt revenir de cette prévention trop favorable. Le jeune de Biarioghem n'avait rien de la légèreté ordinaire à son âge; il voulait une épouse aussi modeste qu'aimable, qui pût lui offrir sans

i36 LA LAIDEUR AIMABLE.

cesse un modèle parfait des vertus qui font le charme de la vie : malheureusement la superbe Emma n'annonçait aucune des qualités propres à réaliser ses vœux, et il la refusa au grand déplaisir de M."'^ de Vardruck, qui, ne pouvant comprendre le molif d'un tel refus , bannit de sa présence celui qui a^ ait osé le faire, et jugea qu'il était indigne d'obtenir le bien précieux qu'elle avait voulu lui accorder»

A ce premier chagrin qu'il lui fallut dévorer, la grand'mère des deux orphelines eut bientôt à joindre de sérieuses alarmes pour sa sûreté et pour sa fortune. Peu aimée parmi ses vassaux , dont pourtant elle avait souvent été la bienfaitrice , elle se vit tout à coup l'objet de plusieurs dénonciations, qui, dans ces temps calamiteux , ne tendaient rien moins qu'a la conduire à l'échafaud, et, pour s'y soustraire, il fallut songer à prendre la fuite; mais comment effectuer un tel projet à son âge (elle avait alors soixante-huit ans), et avec deux jeunes personnes que tant de divers périls sem blaien t me n ac er ?

M.™®Derlange, oubliant les dégoûts dont on l'avait abreuvée en d'autres temps, oLfrit d'accompagner ses élèves, et de partager leur sort quel qu'il fût; mais leur aïeule ayant déjà vu s'éloigner tous ceux qui naguère lui faisaient une cour assidue, et se trouvant avoir besoin d'une personne dévouée qui put veiller sur ses domaines, afin qu'ils ne devinssent pas entièrement la proie de la cupidité de ses ennemis, avait jeté les jeux sur l'estimable gouvernante pour lai rendre cet important service , et il fallut que celte dernière se décidât à rester au château.

Qu'on se peigne, s'il se peut, la douleur de la pauvre Henriette dans cette circonstance cruelle. C'était la première fois qu'elle allait se trouver éloignée de l'excellente femme qui depuis tant d'années lui tenait lieu de la mère la plus tendre , et à qui seule elle était redevable de toutes les vertus qui ornaient son âme. Quelle <|ue fût néanmoins l'amertume de ses regrets ;, il fallut se soumettre à celte di)uloureuse séparation , et celle qui l'avait si puissam-

l3S LA LAIDEUR AIMABLE.

ment aidée à supporter les injustices et les froideurs qu'on lui avaient fait souffrir, lui apprit encore cette fois à remplir avec courage et résignation le devoir qui lui était imposé , et à dérober à son aïeule les pénibles efforts qu'il lui coûtait.

M.^'^ de \ ardruck partit donc avec ses deux petites-filles, suivie d'une femme de chambre et d'un seul domestique, et n'emportant avec elle que ses diamants et l'argent comptant qu'elle se trouvait avoir au château.

Ces ressources, administrées avec une sage économie, pouvaient du reste la faire vivre honorablement tout le temps de son émigration , qu'elle ne supposait pas alors devoir être de longue durée; mais à peine fut-elle arrivée à Vienne, où elle se proposait de passer le temps de son exil, qu'elle se vit dépouillée de tout ce qu'elle possédait par l'homme qui l'avait accompagnée, et qui ne craignit pas de la livrer avec ses enfantssur cette terre étrangère, à tout ce que l'infortune a de plus affreux.

M."^^ de Yardruck avait joui d'une situa-

LA LAIDEUR AIMABLE. iSq

tion trop opulente pour s'être préparée à un tel revers : elle l'eût supporté néanmoins avec une sorte de résignation, si la vue du désespoir d'Emma ne fut venu ajouter à l'amertume de son chagrin; mais cette jeune personne, accoutumée à toutes les jouissances du luxe, ne put se familiariser à l'idée de sa nouvelle situation. Un profond saisissement s'était emparé d'elle en apprenant que les privations et la pauvre lé allaient désonnais être son partage, et loin d'offrir à son aïeule les consolations qu'elle lui devait, peu s'en fallut qu'elle ne lui reprochât leur commune infortune.

Henriette , au contraire , ne songeant qu'au chagrin de cette malheureuse mère, ne néglige rien pour l'adoucir. Agenouillée devant elle, et pressant de ses lèvres ses mains tremblantes, elle la conjure, avec les expressions les plus tendres , de ne point se laisser abattre. « Oh! ma chère bonne maman ^ lui dit-elle, prenez courage , le ciel , il est vrai , nous envoie en cemoment une bien pénible épreuve, mais il daignera sans doute en abréger pour

l40 LA LAIDEUR AIMABLE.

VOUS la durée. Emma et moi, nous le prierons d'épargner notre mère : toutes deux nous vous servirons , nous travaillerons avec ardeur pour que vous ne manquiez pas du nécessaire. Grâce à vos bontés, j'ai quelques talents, quelle meilleure occasion d'en faire usage I Ah! je vous en supplie, ne vous affligez plus; conservez-vous pour votre Emma , pour votre Henriette , dont vous êtes l'unique appui sur cette

terre etîangere,

C'était la première fois que l'excellente enfant osait témoigner aussi ouvertement à son aïeule les sentiments dont son cœur était pénétré. Tenue jusqu'alors dans une excessive réserve par la froideur que celleci lui avait habituellement montrée , jamais il ne lui était arrivé d'exprimer devant elle aucune de ses impressions ou de ses idées, et jamais aussi M."^*^ de Vardruck ne lui avait supposé une sensibilité aussi vive et des sentiments aussi affectueux.

Etonnée au dernier point en l'écoutant, elL^ la regarde pendant quelques minutes avec un mélange de surprise et de ten-

dresse: les traits de cette b^mne Henriette^ qui jusqu'alors lui ont paru presque désagréables , comparés à ceux de sa sœur, ont en ce niouient une expression si touchante, ils peignent si bien ttjules les qualités de son âme, que la pauvre aïeule profondément émue , et jetant ensuite un coup d'oeil sur la figure d'Emma, qui n'est affectée que parle dépit de sa nouvelle si^ tuation , s'écrie , en versant des larmes et en posant sa main sur la tête de sa plus jeune fille : « Quoi ! le malheur ne m'aurait-il donc laissé qu'une seule enfant! »

Emma ne pouvait sentir tout ce que ces mots renfermaient d'amertume et de douleur pour celle qui venait de les prononcer: il est des âmes pour qui le langage du sentiment est inintelligible. Loin donc d'être touchée du chagrin qu^elle cause à cette mère dont elle fut si long- temps l'idole , elle ne lui montre qu'un surcroit d'aigreur qui achève déporter le désespoir au fond de son âme.

Le vol dont M.""^ de Vardruck venait d'être victime, était une perte d'autant

ll\2 LA LAIDEUR AIMABLE.

plus accablante, que dans les circonstauces où elle se trouvait , ne pouvant plus avoir aucune sorte de relation avec la France, il lui devenait impossible de la réparer. Son or, ses diauiants, tout avait disparu; il ne lui restait qu'une centaine de louis environ , dont heureusement sa femme de chambre s'était par hasard trouvée déposi» taire au moment de leur luite précipitée. Henriette se trouvait aussi avoir une somme de trois cents livres, provenant de celle qui lui était accordée annuellement pour ses menus plaisirs , et dont elle ne faisait ordinairement usage que pour secourir les malheureux. Quant à Emma, ses fantaisies ayant tout absorbé, elle n'eut pas même un écu à oiTrir à son aïeule , lorsque celleci se vit réduite à compter les faibles ressources qui lui restaient.

Une plainte formée chez un des magistrats de Vienne, fut pour M.™<^ de Tardruck sans aucun résultat ; car le misérable qui l'avait dépouillée avait eu soin de reprendre la route de la France, certain que son inforlanée maîtresse ne pourrait Vy

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poursuivre, et tout espoir s'évanouit de ce côlé.

Il restait à l'aïeule des deux orphelines la ressource de quelques emprunts que son Doui et ses anciennes relations pouvaient lui faciliter ; mais les orages politiques , qui chaque jour s'amoncelaient dans sa patri , l'empêchaient de croire qu'elle pût y rentrer aussitôt qu'elle s'en était d'ahord flattée, et ne voyant aucun mojen assuré de satisfaire aux obligations qu'elle contracterait, il lui parut plus sage de n'en pas former, et d'attendre que les circonstances vinssent apporter quelque amélioration à son sort.

Le malheur, quel qu'il soit, est rarement dénué de toute espérance; car ce sentiment, que la bonté de Dieu a placé dans notre cœur pour nous soutenir au milieu des écueils et des adversités dont cette vie abonde, est l'un des derniers qui nous abandonne , même au bord du tond:)eau , et M.™*^ de Vardruck, accablée de vieillesse et de chagrins , ne pouvait encore se persuader que l'heureuse situation dont

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elle avait joui se trouvai anéantie sans re» tour : ce qui lui arrivait lui paraissait un rêve pénible dont elle ne tarderait pas à sortir; et elle souffrait bien moins encore de sa position présente que de l'indifférence et de l'ingratitude de celte Emma, à qui elle s'était plue à consacrer toutes ses affections.

Il était Hii possible , en effet, que son cœur ne fût pas blessé de la conduite de l'orgueilleuse fille qui semblait se faire un jeu cruel d'ajouter à tous ses maux, en lui montrant sans cesse, avec ses regrets immodérés sur leur ancienne opulence, un redoublement d'aigreur qui devenait chaque jour plus insupportable, et en ne voulant se prêter à aucun des inconvénients de leur nouvelle situation.

Il fallut toutefois qu'elle se décidât à quitter avec sa famille l'hôtel où l'on était d'abord descendu , pour aller habiter le logement beaucoup moins cher que l'on avait du choisir dans un des quartiers les moins opulents et les moins fréquentés de Vienne; mais la vue de ce logement, conv-

LA LAIDEUR AIMABLE. l/f^

posé de quatre petites pièces, situées sous les toits, et Fort médiocrement meublées , plongea l'insensée dans un si violent désespoir, que la nuillieureuse aïeule, qui s'était efforcée de renfermer son propre ciiagrin, ne put résister à cette nouvelle scène , et tomba à l'instant même dans une attaque de paralysie, qui mit sa vie en danger.

On essaierait vainement d'exprimer ce qu'éprouva la pauvre Henriette dans ce moment terrible, et avec quelle ardeur, quelle assiduité , elle soigna celle don telle eût voulu racheter les jours aux dépens des siens. Un médecin allemand fort habile , qu'elle fit appeler dès le premier instant, calma néanmoins ses alarmes en l'assurant que M.*^*^ de Vardruck ne mourrait point de cet accident ; mais il ne put en même temps lui cacher qu'elle resterait infirme, et que ce ne serait qu'à force de soins et de précau tions que l'on parviendrait à prolonger ses jours.

Emma , pendant cette alternative de crainte et d'espérance ^ était restée, sinon

tout-à-fait insensible au funeste accident qu'elle avait causé . du moins incapable de seconder les soins de sa sœur et ceux de la femme dévouée qui les servait. Tour à tour inactive, gauche ou importune, elle ne faisait qu'embarrasser leurs mouvements auprès de la malade, et l'approchait avec un air si froid, que celle-ci, en reprenant son entière connaissance , ne lui adressa plus un seul mot d'affection.

Tel est l'effet d'une indulgence exagérée, elle conduit souvent à un excès de rigueur tout aussi peu raisomiable ; et M."'^ de \ ardruck avant enfin reconnu les tristes résultats de sa faiblesse, n'était plus capable d'aucun ménagement pour celle qui l'en avait si cruellement punie. En vain Henriette , toujours bonne et conciliante, cherchait à faire oublier à son aïeule les torts d^une sœur dont elle plaignait sincèrement les défauts; cette dernière secondait si peu ces généreuses intentions , qu'elle finit par être détestée autant qu'elle avait été chérie. -^

Ainsi que le médecin l'avait prévu ,

LA LAIDEUR AIMABLE. \l\J

M."^® de Vardrnck survécut à la raaladie qui s'était suljitement emparée d'elle ; mais, condajnnée désormais à des infirmités qui ne devaient avoir d'auti'e terme que la tombe, cette malheurense dame ne pouvait envisager sans effroi la misère qui l'attendait lorsque ses faibles ressources seraient entièrement épuisées. Ce fut alors qu'Henriette, témoin de ses coiilinuelles alarmes, crut devoir mettre à exécution le plan qu'elle s'était formée pour subvenir aux besoins d'une mère que le malheur lui rendait chaque jour plus chère.

S'étant secrètement munie de tous les objets qui lui étaient nécessaires, elle se mit à travailler avec ardeur à un tableau représentant un des sites pittoresques qui avoisinent la Moselle et le château de son aïeule, où ses souvenirs la ramenaient sans cesse auprès de l'excellente fea^m:3 qui l'avait élevée; et le charme qu'elle trouvait à traiter ce sujet, donnait une telle vérité , une telle grâce à son pinceau qu'on l'eût dit guidé par la main d'un grand maître.

i48 LA LAIDEUR AIMABLE.

Levée chaque matin à l'aube du jour, et profitant de tous les instants de liberté que lui laissait le sommeil assez fréquent de son aïeule, elle eut terminé cet ouvrage en l'espace de quelques semaines, et se garda bien de le montrer à la pauvre infirme, dont il eût trop vivement re\eillé les regret^^. Il s'agissait cependant de le vendre; et comment y parvenir dans un pays dont la langue, il est vrai, lui était connue, mais où elle n'avait aucune sorte de relation.

Un matin qu'elle était occupée à mettre la dernière main à celte composition, objet de tant de souvenirs, d'espérances et d'embarras , elle fut surprise par le bon docteur qui continuait à visiter assidu ement celle dont son art aidait à prolonger les jours. Cet homme, déjà d'un âge assez avancé, cachait , comme la plupart des gens de sa nation , sous un abord très-froid, une âme susceptible des sentiments les plus généreux : il, n'avait pu voir les soins d'Henriette pour son aïeule sans en être fort touché et cette jeune personne lui inspirait tant d'inlérct , qu'il se plaisait toujours

LA LATDEUR AIMABLE. 1^9

â lui adresser des paroles consolantes sur l'objet de sa sollicitude.

Frappé d'admiration à la vue du cliarmant tableau, et profondément attendri en découvrant l'intention de la jeune artiste , il l'encourage à continuer, lui offre ses services pour le débit de tous ses ouvrag-es, emporte le tableau, et revient deux jours après reineltreà l'heureuse Henriette une soiimie de quatre cents livres, qu'elle se hâte d'aller porter à son aïeule.

Qu'on se peigne , s'il se peut, l'étonnément, l'émotion de M.'"*^ de Vardruck en recevant celle somme , et en apprenant du docteur comment elle a été gagnée. « Ah î viens , viens sur mon cœur , toi que j'ai si long-temps et si injustement dédaignée, s'écrie-t-elle en tendant les bras à sa petite-fîlle. Chère enfant! combien ton âiue est noble et généreuse ! ton couras'e , ta tendresse , tes aimables soins me feraient presque chérir mon malheur , puisqu'il me fournit l'occasion de reconnaître enfin toutes tes vertus I »

Henriette, penchée sur le sein de soa

l5o LA LAIDEUPi AIMABLE.

aïeule, goûte en ce moment un bonlieur si pur, qu'elle ne l'échangerait pas contre toutes les jouissances de la terre. Il est en effet dans les caresses et les éloges d'une mère , quand on sent les avoir mérités , quelque chose de si délicieux, de si pénétrant , que rien ne saurait surpasser la joie qu'ils répandent dans notre âme. Mais, tout en savourant ce plaisir si nouveau pour elle, Henriette ne peut s'empêcher d'être affligée en remarquant i'elFet désagréable que cette scène produit sur sa sœur, qui vient de fuir dans la pièce voi5ine pour y dévorer son dépit. Ne pouvant résister au désir d'aller la consoler, elle l'y suit , et en l'abordant avec la plus douce amitié : « Tu regrettes , sans doute , ma chère Emma, lui dit-elle, de n'avoir pas partagé avec moi la satisfaction que je viens de goûter en offrant à notre mère le fruit de mon travail ; je t'avais suppliée, tu t'en souviens , de te livrer aussi à quelque essai de tes talents ; mais , ce que tu n'as pas fait , tu peux encore le faire ; crois-en aujourd'hui le conseil d'une sœur qui t'aime;

LA LÂÎDEUK AIMABLE. lOî

unissons nos efforts, travaillons ensemble désormais; aidons-nous mutuellement , et le repos, la joie de notre mère sera notre récompense... — Pensez-vous donc que j'aie besoin de vos avis pour savoir ce qu'il me convient de faire? interrompit avec aigreur l'orgueilleuse Emma. Il serait merveilleux, en effet, q?i'à l'ombre de vos succès j'essayasse mes faibles talents;vous seriez toujours assurée de l'avantage; car ceux qui vous prônent aujourd'hui , auraient grand soin d'établir la différence de nos mérites... — Emma ! Emma ! je t'en conjure , renonce à de pareilles idées ; elles le rendent injuste et ferment ton cœur à ma tendre ailecUon — Votre affection î dites-vous ? est-ce donc par affection que vous cherchez à me supplanter dans celle de notre aïeule, qui aujourd'hui ne voit plus que par vos jeux? — Oh î ciel î peux-tu nip supposer un pareil dessein ? Ma chère Emma, reviens à toi-même, le chagrin t'aveugle en ce moment. Quoil ne puis-je donc ])artager avec loi la tendresse d'une mère, sans que tu soupçonner

l52 LA LAIDEUR AIMABLE.

mon cœur d'un sentiment odieux qu'il ne connut jamais? — Finissons! dit alors l'impérieuse lîUe , quels que soient vos sentinienls, ce n'est point à vous à me tracer la conduite que je dois tenir pour me soustraire à l'indigence; je saurai supporter sans vous les maux dont elle me menace ^ et ne réclamerai ni votre aide, ni vos consolations ' »

Anéantie d'une aigreur si révoltante , Henriette rejoignit sou aïeule et le bon docteur, en tâchant de leur dérober la pénible impression qu'elle venait de recevoir; mais ce dernier la pénétra ; car il n'avait pas été sans remarquer le contraste qui existait dans les sentiments et la conduite des deux sœurs , et celte remarque lui avait fait craindre, dès le premier abord , que l'aînée ne devint pour sa lamille un grand sujet d'affliction, et qu'elle ne se perdît elle-même par l'excès de son orgueil.

Malheureusement cette triste prévision ne tarda pas à s'accomplir ; car loin d'être louchée des prévenances qu'Henriette continua d'avoir pour elle, et des efforts que

LA LAIDEUR AI?,tABLE. l6ù

faisait chaque jour celte sœur généreuse pour fournir par son travail à leurs besoins communs, l'ingrate Emma voulut toujours n'y voir que le dessein cle l'humilier , et , prenant en haine la maison cle son aïeule , bientôt elle chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient , et qui devaient la conduire à sa perte.

A )'un des étages inférieurs de la maison où elles étaient logées, demeurait une allemande d'un certain âge , se disant d'une /naissance distinguée, mais ayant, avec une légèreté extrême dans les manières , tous les dehors d'une fort mauvaise éducation . Cette fenmie , soit par désœuvrement , curiosité ou besoin d'intrigue ^ élait venue assiduement , à l'époque de la maladie de l'aïeule des deux orphelines , offrir ses services , qui n'avaient pas été acceptés, car M."*** de Vardruck, quoique fort abattue parla souffrance, n'avait pas tardé à s'apercevoir que la société de cette femme ne pouvait convenir à ses enfants , et son premier soin avait été de leur recommander de ne former avec elle aucune sorte de liaison*

î OZf LA LAIDEUR AIMABLE.

Mais l'imprudente En) m a , îiabituée à n'a-' ^ir qu'à sa fantaisie, et à qui d'ailleurs l'oisiveté laissait des moments d'ennui si cruels, ne prétendit pas se soumettre à cette sage recommandation. Attirée par les flatteries de l'adroile allemande, quicliaque jour redoublait avec elle d'éloges et de prévenances, elle la vit journellement à l'insu de sa famille , et poussa un soir l'inconséquence jusqu'à se dérober furtivement de la maison de son aïeule, poursuivre celte femme dans un bal où il était impossible qu'elle parût sans compromettre sa réputation et sans s'exposer aux plus grands dangers.

Emma , toutefois n'avait pas assez oublié ce qu'elle se devait à elle-même pour ne pas bientôt se reprocher amère- .ment cette coupable démarche : il lui eût d'ailleurs sufli de jeter un coup-d'œil sur l'assemblée tumultueuse où on l'avait conduite, pour sentir à quel point elle était répréliensible ; niais le pas était fait, il fallait en subir les funestes conséquences, et, quelles que fussent ses pressantes sollici-

LA LAIDEUR AIMABLE. l55

(ations pour sortir de cette société dont les propos licencieux la faisaient cruellement soufFrir, il fallut dévorer sa honte et ses^ remords , et y demeurer jusqu'à ce qu'il pliil à sa compagne de faire cesser son martyre.

Jl était trois heures du malin, Emma , placée presque mourante dans la voiture qui les ramène, sent au fond de son cœur une sombre tristesse qui semble l'avertir du malheur qui l'attend. En vain celle qui l'accompagne essaie de la distraire ; l'infortunée n'a pas même la force de lui adresser un seul reproche , ni de verser une seule larme. Enfin elles arrivent. Oa arrête à quelque distance de la maison pour ne pas en éveiller les habitants. On était alors au cœur de l'hiver. Emma, dans un costume de bai , harassée de fatigue , couverte de sueur , et pouvant à peine se soutenir, descend au milieu delà neige qui couvre le sol ; un froid u) or tel la saisit, elle respire à peine , monte en chancelant l'escalier , arrive à l'étage qu'habite sa lamille : la chambre de son aïeule est ouverte^

iOD LA LAÏDEUR AIMABLE^

éclairée; de sourds gémissements s'en échappent ; Emma y entre éperdue..,. M.*»« de Yardruck venait de rendre le dernier sou- .pir 1 î... Un prêtre et la malheureuse Henriette sont agenouillés auprès du lit

« Oh ciel î ma mère î s'écrie Emma. » — Elle vous a vainement appelée , Mademoiselle, répond d'une voix sévère le docteur qui assistait encore à cette scène douloureuse,Ces mots voni retentir dans l'âme de la malheureuse Emma ; elle tombe évanouie sur le cadavre de son aïeule. On l'emporte, on lui prodigue tous les secours, mais c'en est fait, la mort a désigné sa victime : les sensations pénibles qu'elle a éprouvées durant cette nuit funeste, le froid qui l'a saisie ensuite , et le coup affreux qui vient de la frapper déterminent une fièvre cérébrale , et deux jours après son cercueil est placé à coté de celui de M.'"*^ de Yardruck. Quelles expressions pourraient peindre la douleur d'Henriette après cette double catastrophe? Hélas! seule, à dix-huit ans, sur la terre étrangère, elle n'a plus de famille que parmi les tombeaux..,. Qui la

LÀ LAIDEUR AIMABLE. l'Oy

eonsolera , qui la guidera dans le triste oheiiiin de la vie?.... <^ui? le ciel, sans donte ; car il n'abandonne point celui qui î'implore. Déjà louché des prières de la pieuse orpheline , il va lui ouvrir un asile dans le sanctuaire de la paix et de l'innocence, et bientôt, peut-êlre, il lui fera trouver la récompense de toutes les vertus qu'elle a su mettre en pratique au milieu des épreuves et des adversités auxquelles sa jeunesse a été en butte.

Conduite dans un couvent voisin de sa demeure où elle avait demandé à se réfugier, en attendant qu'elle put rentrer dans sa patrie , où une amie bien chère lui restait encore , Henriette , malgré la sombre tristesse qui l'accablait, j devint bientôt l'objet d'une estime générale par sa piété, sa douceur, et par son assiduité aux travaux qu'elle s'était engagée à fournir pour acquitter sa pensio:! et celle de la fidèle domestique qui n'avait pu consentir à la quitter.

Souvent le bon docteur, qui la chérissait comme /si elle eût été sa fille , venait

l58 LA LAIDEUR AIMABLE.

la voir et l'encourager à surmonter la profonde mélancolie qui l'accablait.

Un après midi que, comme de coutume, ils étaient ensemble au parloir , lienrielte crut remarquer dans les traits de cet excellent homme une gaieté qui ne lui était pas ordinaire. « Cher docteur , vous paraissez bien satisfait aujourd'hui ; vous seraitil arri\é quelque chose d'heureux? lui demande Henriette avec intérêt. — Oui , je sois content, répond le bon Allemand; j'ai fait aujourd'hui une excellente affaire, une singulière découverte..... Vous souvient-il de ce premier tableau que vous avez composé représentant les bords de la Moselle et les sites qui avoisinent le château où vous avez été élevée? — Assurément. Eh bien? — Eh bien, j'avais, je vous l'avoue , gardé pour moi cette charmante comp-oîiition, en vous faisant accroire que je l'avais vendue. — Cher docteur ! — jXe m'interrompez donc pas. Je l'avais, dis-je , gardée pour moi ; elle ornait mon cabinet. Hier , une dame étant venue me consulter, est restée frappée d'étonnemeut

à la vue de ce tableau , m'a demandé si j'en connaissais l'auteur , je vous ai nommée , Mademoiselle; ses yeux alors se sont remplis de larmes , elle m'a l'ait sur vous mi le questions, j'ai répondu à toutes avec empressement, et.... Enfin , le résultat est que j'ai cédé mon tableau, et que tout à l'heure sans doute vous aurez la visite de cette dame respectable, qui se nomme la vicomtesse de Blaringhem , et qui dit avoir beaucoup connu voire famille et vousmême.

Henriette n'élait pas encore revenue de la surprise que lui avait causée le discours du docleur^ lorstju'elle vit entrer la vicomtesse au pariinr : elle était suivie de son fils. Tous deux saluent profondément l'orpheline, dont les vêtements lugubres ajoutent encore à l'intérêt qu'elle inspi/e. «Nous nous sommes peu vues, Mademoiselle, lui dit la dauie avec la plus tendre bienveillance, mais sans doute vous n'avez pas entièrement oublié l'ancienne amie de votre aïeule? — Le souvenir d'une personne telle que vous. Madame, ne saurait

l6o LA LAIDEUR AIMABLE.

jamais s'efFacer , répond Henriette avec une vive émotion , et il m'est bien doux de retrouver, après mes malheurs, sur celte terre d'exil , une personne à qui je ne sois pas entièrement étrangère. — Aimable enfant.' reprit la vicomtesse, en pressant avec alFeclion la main qu'Henriette lui avait tendue à travers la grille ; j'espère que désormais vous daignerez accueillir mes consolations et me regarder comme une seconde mère ; je vous promels d'en avoir tous les sentiments.

Après ce premier épanchement , qui avait réveillé dans le cœur du jeune vicomte de Blaringhem des émotions dont sa mère seule avait le secret, celte dernière adressa à Henriette, avec le ton du plus tendre intérêt , diverses questions auxquelles elle répondit avec autant de grâce que de franchise, et, à dater de ce moment, M."^'^ de Blaringhem ne passa plus un seul jour sans venir à la grille , où son fils l'accompagnait assiduement.

Ce jeune homme, en recherchant autrefois la main d'Emma , dont les nombreux

LA LAIDEUR AIMABLE. i^x

défauts Tavaient bientôt éloigné, n'avait eu que peu d'instants l'occasion de voir la douce et modeste Henriette que l'on obligeait alors à vivre dans la solitude ; mais ce peu d'instants avait suffi pour laisser dans son cœur une impression que ni le temps , ni les bouleversements politiques n'avaient pu détruire , et les malheurs de l'exil la lui rendant encore plus chère , il n'aspirait qu'à les lui faire oublier par une union que son excellente mère ne tarda pas à solliciter pour lui.

Poursuivie sans cesse par le souvenir de îa malheureuse Emma , Henriette hésita d'abord à accepter des olFres qui devaient lui faire goûter un bonheur dont sa sœur avait été privée ; mais , vaincue enfin par les instances de M.™*^ de Blaringhem, elle devint l'épouse du vicomte, qui, ayant obtenu peu de temps après leur radiation de lalistedes émigrés, la ramenaen France, où le bon docteur voulut l'accompagner, et où elle retrouva l'estimable amie qui avait soigné sa jeunesse, et qui avait eu le bonheur de lui sauver une partie de son héritage. j4

l62 LA LAIDEUR AIMABLE.

Entourée aujourd'hui d'une famille nombreuse qui l'honore aulanl qu'elle la chérit, Henriette continue de lui offrir chaque jour le plus parfait ujodèle de toutes les verlus, et a souvent fait redire à son heureux époux que la beauté de Tâme est la seule qui puisse inspirer une affection durable, et qui puisse assurer ici bas Dotre bonheur»

Ce funeste point d'honneur qui , chaque jour, l'ait couler le sang de quelque violinie , et condamne le vainqueur lui uiéuie à d'éternels regrets , s'est tellement enraciné dans nos mœurs, que l'on voit aujourd'hui très-peu de gens oser approuver ceux qui préfèrent être en butte aux sarcasmes et aux mépris d une foule égarée , plutôt que de souiller leurs mains d'un homicide. « En quoi consiste donc , dit J.-J. Rousseau , ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une éj)ée ? Dans l'opinion la plus extravagante et. la plus barbare qui entra jamais dans l'esprit humain, savoir, que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon, cak^mniateur ; qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre; que le mensonge

l64- LE DUEL.

se change en vërilé, que le yoI devient légitime , la perfidie honnête, l'infidélité louable sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main ; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée , et qu'on n'a jamais tort avec un homme pourvu qu'on le tue. Il j a , je l'avoue , une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, et où l'on ne tue les gens que par hasard; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au premier sang! grand Dieu!

Et qu'en veux-tu faire de ce sang? béte féroce; le veux-tu boire?

» Les plus vaillants hommes de l'antiquité, continue le même écrivain , songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par les combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César , pour tant d'affronts réciproques? Et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton? D'autres temps, d'autres mœurs, je le sais; mais n'y en at-il que de bonnes , et n'oserait-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles

LE DUEL. lGi>-

qu 'exigent le solide honneur? Non, cet honneur n'est point Yaiiable,il ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés; il ne peut ni passer ni renaître , il a sa source éternelle dans le cœur de l'honime juste, et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés y les plus braves , les plus vertueux de la terre, n'ont point connu le due], je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur , mais une mode affreuse et barbare digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui , l'honnèle homme se règle sur la mode , et s'il n'j a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre.

» L'homme droit, dont toute la vie est sans tache , et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide , et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le faible, à remplir les'devoirs les plus dangereux, et à défendre en toute rencontre juste et honnête , ce qui lui est eher, au prix de son sang, il met dans ses

î66 LE DUEL.

démarches celle inë}3raiïlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tète levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu'il craiîit moins de mourir que de mal l'aire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui , tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent; et, dant une conduite si bien liée , on juge d'une action sur toutes les autres.

» Les h(jmmes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres, sont pour la plupart de malhonnêtes gens, qui , de peur qu'on ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux , s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.

» Tel fait un effort et se présente une fois pour avoir le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement; il est toujours ce qu'il doit être ; il ne faut ni l'exciter ni le retenir : l'homme de bien le porte par-

LE DtJEL. 167

tout avec lui; au combat, contre l'ennemi; dans un cercle , en faveur des absents et de la vérité ; dans son lit , contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui l'inspire est d'usage dans tous les temps : elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. »

Nous citerons à la suite de ces réflexions l'exemple d'un homme sage qui sut résister à l'empire de ce préjugé barbare, et prouver en même temps à ses ennemis qu'il pouvait être brave au besoin.

Cet homme honorable, nommé M. D***, habitait depuis quelques temps une ville de province où il remplissait de hautes fonctions administratives, et s'était attiré l'estime générale par l'urbanité de son caractère et par les vertus qu'il se plaisait à pratiquer. Recherché dans la meilleure compagnie , il s^était cependant montré souvent en opposition de principes avec une partie de cette société, notamment sur la question du duel qu'il avait en horreur, et dont il osait blânier ouvertement l'usage comme

l'un des plus funestes au repos des familles' et des plus contraires à la religion et à la morale.

Quelques jeunes étourdis instruits de son opinion à ce sujet, et ne l'atlrihuant qu'à un manque décourage, résolurent de forcer M. D*** à se battre , et d'acquérir ainsi le droit de s'amuser aux dépens de ses principes. L'un de ces jeunes téméraires l'ayant joint un soir dans une promenade publique , où l^eaucoup de monde se trouvait rassemblé , le provoqua par des discours si outrageants, que tout autre, moins affermi dans ses résolutions, se serait cru obligé de suivre son ennemi sur le terrain. M. D*"^*, supérieur à une telle faiblesse, ne répondit au sien que par le sang-froid du mépris, et refusa positivement le rendez-vous qui lui était offert. Quelques amis s'approchèrent alors de lui , et le supplièrent de venger son honneur offensé , lui faisant remarquer qu'un plus long refus allait le rendre la fable de toute la province, et l'exposer Hux insultes réitérées des jeunes audacieux ,

LE DUEL. i69

qui avaient résolu de se mesurer avec lui. Mais rien ne put ébranler l'honinie estimable qui s'était promis de rester fidèle à ses principes. « ^lo'i honneur, répondit-il à ses amis, ne saurait dépendre de l'opinion d'une jeunesse égarée par un j)réjugé barbare que toutes les lois de la religion et de rhumanité réprouvent; je ne m'avilirai point à mes propres yeux , en trahissant ces lois que je révère, par une action que ma raison et mon cœur condamnent également : si celui qui vient de m'insulter en veut à ma vie , qu'il ose l'attaquer , je saurai la défendre , parce qu'alors il se rangera au nombre des assassins , et qu'une juste défense me sera permise: jusque là, ses injures ne sauraient m'atteindre ; elles sont au-dessous de jjioi ; ma conduite habituelle y a d'avance répondu. » En même temps il traverse avec dignité la foule qui l'entourait, et reprend lentement le chemin de sa demeure, sans être ébranlé par les sarcasmes amers que font entendre les auteurs de cette scène déplorable.

lyO LE DUEL.

Se trouvant à une longue distance de chez lui, M. D*** arriva assez tard dans une rue fort déserte , qui avoisinail son hôtel, et il y était à peine entré, qu'il entendit accourir derrière lui un homme en fureur qu'il reconnut pour celui qui venait de rinsuller d'une manière si grossière. « Lâche ! défends donc tes jours , lui crie cet insensé en lui présentant une des deux épées nues qu'il tenait à la main ; j'aurai ta vie ou tu auras la mienne. — C'est ce dont je me soucie le moins, répond M. D**^ en se mettant en garde avec sa canne. — Quoi! tu refuses cette arme '^ — Que vous importe ? je n'en veux pas d'autre que celle-ci. En même temps il pare avec tant de dextérité et d'adresse les coups furieux que lui porte son adversaire, que bientôt celui-ci se voit réduit à la honte d'être désarmé.

En ce moment, plusieurs personnes , précédées d'un fah)t , se font, apercevoir a l'autre extrémité de la lue. « Retirezvous, Monsieur, dit alors M. D*** à son ennemi qu'il avait abattu; vous vouLez

LE DUEL. ijl

être mon menrlrler, et je pourrais vos s dénoncer comme tel ; mais je n'abuserai pas de voire défaite, puisse seulement cetle leçon attirer quelques remords au fond de votre cœur. S'éloig-nant ensuite , il rentra paisiblement chez lui , sans parler à qui que ce fût de son aventure.

S'étant présenté le lendemain dans quelques maisons qu'il avait coutume de fréquenter, M. D*** jugea aux sourires moqueurs dont il se vit l'objet , que son ennemi n'avait pas osé avouer ce qui s'était passé ; mais , trop généreux pour le divulguer, il ne répondit encore aux divers sarcasmes qu'on lui lança que par le sang-froid du mépris , et finit par réduire au silence ceuxlà mêmes qui étaient le plus disposés à le tourner en ridicule.

Continuant à pratiquer les vertus qui avaient jusqu'alors honoré sa vie , cet homme estimable avait presque oublié son aventure, lorsqu'un soir, venant de se coucher , il entendit sonner la cloche de détresse qui annonçait d'ordinaire les incendies. S'étant levé en tonte hâte , il éveille

ses gens, les emmène, et arrive bienlôt sur le lieu du désastre. Trois maisons et plusieurs magasins considérables étaient déjà la proie des flammes. Des femmes, des enfants éplorés parcouraient les rues en jetant des cris déchirants. Pénétré de cette scène de douleur, M. D"^** anime par son exemple le courage de ceux qui l'accompagnent ; se jette avec eux au milieu de tous les périls, et parvient, à force de peines, à couper le feu du côté oii il se portait avec le plus de violence. Mais au milieu de ses généreux efforts, de nouveaux cris se font entendre : « Malheureux vieillard , il va périr! disent à la fois mille ^oix effrayées, comment l'arracher à la mort? Le feu a déjà gagné l'escalier qui conduit à sa chambre. — Je promets dix mille francs à celui qui sauvera cet infortuné , » s'écrie à son tour M. D***, et , voyant que personne ne répond à son appel , il s'élance luimén)e au njiîieu du l'eu, franchit le chemin périlleux qu'on lui a désigné , et qui conduit à la chaml>re du vieillard, qui pousse des cris lamentables, le charge sur ses

LE DUEL. IjS

épaules, et vient, après mille dangers , le déposer au milieu de la foule qui raccueille par les plus \ives acclamations.

Jusqu'alors M. D*** ignorait quel était celui pour qui il venait d'exposer si généreusement ses jours ; mais au moment où il déposait son précieux fardeau , un jeune homme éperdu traverse rapidement la foule , prend le vieillard dans ses bras, et lui dit en poussant mille sanglots: «Oh! mon père î mon excellent père I je suis arrivé trop tard pour vous sauver; c'est à un autre que je dois votre conservation ! » Puis, se relevant tout à coup, pour remercier celui qui lui avait rendu ce père chéri, il regarde un moment M. D***, et, frappé de surprise, il tombe à ses genoux en s'écrian[: « Quoi ! c'est vous. Monsieur î vous qui êtes le libérateur de mon père ! et je voulus êtes votre meurtrier! Ah! pourrezvous jamais pardonner à cet affreux égarrement de nia jeunesse ; déjà de cruels remords m'en avaient bien puni; mais voire noble dévouement et le courage héroïque qu'il vousa fallu pour sauver l'auteur de mes

174 LE DCEL.

jours ; mettent le combie à ma honte : je jûe suis plus à mes propres yeux qu'un être méprisable et pour jamais déshonoré l — Et vous êtes aux miens , interrompit \ivement M. D***;qui avait reconnu son ancien ennemi j un jeune homme digne cie toute mon estime : lorsqu'on sait ainsi avouer publiquement ses torts,, on sait aussi les réparer. » Profitant ensuite du trouble où se trouve celui auquel il adresse ces mots, il donne des ordres pour fiûre transporter à son hôtel le vieillard qui n'avait plus d'asile , y entraîne avec lui le jeune homme, les comble tous deux des égards et des soins les plus délicats, et les force luentôt à accepter des bienfaits qui les aident à réparer leur malheur.

11 serait superflu d'ajouter que M. D*"^* lut dès lors l'objet d'une profonde vénération dans la ville qu'il habilait. A la vérité, le noble exemple qu'il y avait donné ny fut pas toujours exactement suivi ; car malheureusement tous lès hommes ne savent pas semontrer aussi généreux ; mais cet exemple sublime servit du moins à y

donner une idée plus juste du vrai courage, et à y flétrir une mode cruelle, à laquelle l'homme de bien ne saurait se soumettre sans trahir ses devoirs les plus sacrés.

s^^»s^\s^i\!i^:^s^v^v!f^\^ii^s<i4S^!S^'?i:îc:^^^4îi!»L^îr^

ItIonsieuk de Senneval, ancien capitaine cle cavalerie , possédait à quelques lieues de Bordeaux un modeste domaine , que lui-même faisait valoir depuis qu'il s'était retiré du service, et où chaque année, à l'époque des vendanges , venait se réunir sa nombreuse famille, composée d'une seule fille et de six garçons, dont plusieurs avaient comme lui embrassé la profession des armes , et s'j distinguaient par leur râleur et par leurs talents.

Les vendanges de 1816 venaient de finir. Cette année, l'heureux père avait eu le bonheur de voir son plus jeune fils , à peine âgé de vingt-deux ans, avec les épaulettes de lieutenant de dragons. « Dieu soit béni, ô mon Jules î lui avait-il dit en le serrant dans ses bras sous le grand chêne servant d'ombra^re à la famille. Tu as mérité l'es-

LA DILIGENCE. IJJ

time cle tes chefs, Ion vieux père jouit de tes succès : continue à honorer ses cheveux blancs; souviens-toi des verlus de celle qui te donna le jour : elle n'est plus là pour te bénir; mais c'est en son nom comme au mien que je supplie le seigneur de protéger ta jeunesse! »

Jules avait reçu à genoux cette touchante bénédiction. Entouréde ses frèresel de son excellente sœur, il a vivement partagé avec eux la joie qu'ils éprouvaient de se retrouver tous ensemble sous le toit paternel. Mais le bonheur ici bas n'a jamais de longs jours; semblable à la rose du matin, il passe comme elle; heureux encore quand sa tige n'est pas brisée par les orages î

Jules doit quitter encore une fois cette famille au milieu de laquelle son existence semble se multiplier; il faut qu'il s'éloigne des lieux où chaque arbre, chaque fleur est pour lui un doux souvenir... Une année , une année entière va s'écouler sans qu'il puisse revoir ce père chéri auprès duquel il se sentait si heureux! et si pendant ce tte année la mort allait le lui ravir I . . .

lyS LA DILIGENCE.

Cette pensée affreuse le fait frissonner; mais le devoir l'appelle; il faut partir!

(( Aclieu, mon Jules! adieu. Prends coqrage , nous nous reverrons , dit le vénérable vieillard en le pressant sur son sein. Sois iidéie à ton Dieu, à ton pays, à ton roi; ton père chaque jour priera pour ton bonheur. »

Jules , le cœur oppressé , s'arrache enfin des bras de sa famille , et se rend à Bordeaux où il doit, le lendemain matin , prendre la diligence de Paris pour rejoindre son régiment qui se trouve en garnison dans cette dernière ville.

Cinq heures sonnent, tout est en l'air dans la cour des messageries où le jeune lieutenant vient d'entrer^ son porte-manteau sous le bras.

« Peste soit des vieilles femmes î elles sontencoie pires que les jeunes; on n'en finit pas avec ieurs paquets! » s'écrie le conducteur, en arrangeant avec in^patiencesur son impériale encombrée les effets d'une dame âgée de soixante ans environ, et qui s'apprêtait à monter dans l'intérieur de la

voilure , où déjà se trouvaient placés une jeune élégante au ton léger et moqueur , et deux étourdis riant comme elle aux éclats du propos grossier qu'ils viennent d'entendre.

« Conducteur, voudriez-vous consulter votre feuille? je dois j être inscrite pour la première place du fond que je vois occupée , dit la veille dame , feignant de ne point s'apercevoir que l'on rit à ses dépens.

— Eh parbleu, vous n'aviez qu'à arriver plus tôt, et ne pas me donner tant de besogne. Maintenant l'heure est passée, il faut partir , et je n'ai plus le temps de vous écouter, répond le brutal.

— Vous écouterez pourtant la réclamation que vous fait Madame, et vous \oudrez bien aussi être moins grossier , interrompt le jeune de Senneval , qui se disposait également à monter dans l'intérieur de la diligence.

— Mais , mon lieutenant , ce n'est pas à vous que j'en ai; c'est à Madame qui a fait apporter ses paquets tt op tard , et qui veut encore me faire perdre du teuips.

l8o LA DILIGENCE,

— Finissons î et voyons votre feuille. »

Ces mots sonl prononcés d'un ton si ferme, que 3a feuille est exhibée à i'instanl même. La dame aux soixante ans , nommée M."^'*^ de Fréville, prend la place qui lui appartient, au grand déplaisir du petit monsieur qui s'en était emparé , sans s'inquiéter du droit ni des égards dûs au sexe et à l'âge.

« Monsieur, que de remerciements ne vous duis-je pas! sans vous, j'aiiais assurément faire le voyage d'une manière aussi incommode que désagréable, » dit 1VI."^'^ de Fréville au jeune militaire qui , après lui avoir offert la main pour l'aider à monter, se place en face d'elle, en la saluant respectueusement,

La voilure part, brûle le pavé; Bordeaux est déjà loin. La conversation, d'abord assez languissante , s'anime petit à petit entre les deux étourdis et la je une femme. Plusieurs haits malins sont échangés de part et d'autre avec une grâce admirable ; on rit de nouveau aux éclats, on s'amuse à plaisir; car ce délicieux entre-

LA. DELTGENCE. l8î

lien roule loiU eidier sur la vieiiiesse , sur cette éjDoque désolante de la vie où l'homme et surlonl la l'en j me , deviennent pour la société des êtres importuns , dont la vue fatigue sans presque jamais intéresser.

Plusieurs porlraits de vieilles femmes sont esquissés avec un tact, une finesse remarquables : chacun d'eux offie quelque trait de ressemblance avec le modèle que l'on a sous les yeux; la chose alors devient toutà-fait divertissante... Mais, ces charmantes esquisses, au lieu de faire rire le jeune officier, placé en face de M.'"*^de Fréville, semblent au coîilraire exciter son humeur. Ses sourcils, du plus beau noir du monde, se rapprochent d'uije rjianièrc^ efîVajante; ses jeux , qui n'expriment habituellement que les pliîs doux et les plus nobles sentiments de l'âme, peignent en ce moment l'indignation et le mépris .... La jeune feiîHne n'en revient pas ; mais, uialgré elle, le regard qu'elle vient d'échanger avec ce fâcheux , produit dans son cœur une impression si pénible, que le nouveau trait qui allait lui é.'liapper expire tout à

l82 LA DILIGENCE.

coup sur ses lèvres ; elle rougit, devient interdite et tremblante , et n'ose plus lever les jeux sur ce singulier personnage. Ses deux interlocuteurs soumis sans cloute à une impression non moins désagréable, se taisent également, et feignent bientôt après de se livrer au sommeil : entièrement décontenancée , elle imite leur exemple.

Alors M.'*^® de Fréville, qui a conservé jusque là un calme parfait, mais qui n'a rien perdu de la scène muette qui vient de se passer, regarde à son tour le jeune militaire , et lui dit avec l'accent d'une vive sensibilité : « Chaque instant, Monsieur, aufifmente mes obligations envers vous. Vos égards pour une personne de mon âge nui vous est entièrement étrangère, atmonceuL la noblesse de vos sentiments. C'est sans doute auprès d'ujîe mère bien respectable que vous les avez puisés, et elle doit s'estimer fort heureuse de posséder un iîlb tel que vous. »

Jules, dont le cœur est encore plein des adieux qu'il vient de faiie à sa lamille, répond avec émotion : « Hélas ! Madame , je

LÀ DILIGEIS'CE. 1 83

Fai perdue cette mère chérie; mais le souvenir de ses vertus m'a appris en effet à honorer toutes les personnes de son sexe qui ont avec elle quelques points de ressemblance ; et leur témoigrier mon zèle et mon profond respect sera toujours pour moi un véritable bonheur, »

iM."^*^de Fréville n'a pu entendre ce langage sans éprouver un vif désir de connaître plus particulièrement le jeune lieutenant; mais comment le questionner devant la jeune folle et les deux étourdis qu'ils ont pour compagnons de vojage ?

Cette société désagréable l'importune au dernier point , non à cause des plaisanteries dont elle s'est vue ror)jet ; son esprit était fort supérieur à de pareilles attaques, mais parce qu'elle gêne sa conversation avec l'aimable inconnu , qui, le reste du jour, se plaît à la combler des soins les plus délicats et les plus empi'cssés.

Déjà la voiture continuant sa course rapide avait franchi l'espace de quarante lieues environ : depuis long-temps une profonde obscurité régnait autour d'elle, et chacun

l84 LA DILIGENCE.

des voyageurs voulant se dérober à l'ennui, essayait de se livrer à quelques instants de sommeil, lorsque tout à coup une violenle secousse, qui occasione la chute de la diligence, vient leur arracher un cri d'effioi.

Heureusement cet accident eut lieu à une très-petile distance d'un bour^'où l'on venait de relayer, et ils purent y trouver les secours qui leur étaient nécessaires. Chacun d'enxavait reçu quelque contusion plus ou moins grave ; mais la plus maltraitée élait x\I.'^'^ de Fré ville : cette dame avait un bras horriblement meurtri, et ce ne (ut pas sans une peine extrême que le jeune de Senne val parvint à la sortir de la voilure, et à l'emporter ensuite jusqu'à la première maison du bourg , où il fit appeler aussitôt un chirurgien , qui , après lui avoir donné les premiers secours, ordonna expressément plusieurs heures d'un rej>os absolu.

Ce[)endanl la voiture est relevée , et déjà le conducteur donne le sigiial du déj)art. La pauvre malade entendant ses ciii réi-

LA DlLTGEÎfCE. ] 85

térés pour rassembler les voyageurs , jeLEe autour d'elle un regard plein de tristesse et d'an?viélé , en songeant qu'elle va élre forcée de demeurer seule dans un lieu qui lui est tout-à-fait inconnu ; mais le jeune de Senneval devinant son inquiétude, s'approche d'elle en ce moment et lui dit avec le plus obligeant intérêt : « Ilassurez-vous, Madame , vous ne serez point abandonnée ici dans l'état de faiblesse où je vous vois : je puis facilement retarder de quelques heures nK>n arrivée à Paris, et je vous les consacrerai très-voh>îitiers , si vous voulez le ])ermettre. — Quoi, Monsieur, vous serez assez bon pour rendre un tel service à une personne qui vous est entièrement étrangère ! — Mais cette personne est femme , reprend en souriant l'excellent jeune homme, elle a besoin de mes soins, comment ne trouverais-je pas du plaisir à les lui offrir. ? »

Profondément émue, M.™<^ de Fréville lui exprime sa reconnaissance dans les termes les plus adectueux , et toinbe bientôt après dans un paisible sommeil, durant

l86 LA DILIGENCE.

lequel Jules et la maîtresse de la maison ne la quiltent pas d'un seul instant.

Qu'on se peigne, s'il se peut, les nouveaux sentiments dont la malade est pénétrée , en retrouvant à ses côtés son fidèle compagnon de vojage. lî y a des circonstances dans la vie où une seule action dévoile une âme tout entière. M.™*^ de Fréville ne connaît le jeune lieutenant que de la veille ; mais déjà ses procédés envers ePe lui ont appris toutes les qualités qui le distinguent, et déjà aussi elle éprouve le besoin de lui témoigner le vif intérêt et la profonde estime qu'il lui inspire.

S'élant trouvée, quelques heures après, assez bien pour se remettre en route avec lui, elle recueillit avec un soin extrême tous les détails qu'il se plut à lui donner sur sa famille , et lui dit en arrivant dans la capitale : « Jamais je n'oublierai, Monsieur, les soins généreux dont vous m'avez comblée durant ce vojage, et puisque la vue d'une vieille femme n'a rien qui vous épouvante, je veux profiter de mon séjour dane cette ville, que je n'habite pas ordi-

nairement, pour ciilliver votre amitié et vous donner quelques témoignages de la mienne : Venez donc me voir, je vous en supplie, aussi souvent que votre service vous le permettra , ce sera ajouter à toutes mes obligations envers vous. »

Le jeune lieuienaut avait trop d'obligeance et de politesse dans le caractère pour ne pas se rendre à une invitation aussi aimable. S'étant présenté dès le lendemain ehezM.n^e Je FréviUe, il la trouva prête à sortir, et voulut se retirer. «Non , non , lui dit-elle en riant, je vous attendais pour faire un nouveau vojage. Rassurez-vous cependant, celui-ci ne durera que quelques instants, mais je désire vivement le faire avec vous. »

Ils partent, et vingt minutes après , la voiture qui les conduit s'arrête à la porte d'un couvent. On les introduit dans uu parloir , où bientôt Jules voit paraître une jeune personne de dix-huit ans environ , éblouissante de grâces et de beauté, qui s'écrie en se précipitant vers la grille : '< Ma tante ! ma bonne tante ! quoi ! vous

l88 LA DÏLïGEÏÎCE.

ici! ah! vous ne m'aviez pas annoncé uo tel bonheur ! — Chère Amélie , tu sais que j'aime les surprises; elles seules me semblent donner du ressort à la vie ; et , d'ailleurs , en t'annonçant mon voyage , c'était te livrer à beaucoup d'inquiétudes que je voulais t'évi 1er. Du reste je dois à Monsieur, ajoute M."^^ de Fréville , en appuvant sur cette phrase , de n'avoir pas été victime de l'imprudence que j'ai faite de partir ainjiisans être accompagnée : ses attentions, ses soins, m'ont sauvé tous les désagréments de cette longue route , et je compte bien que tu partageras désormais les sentiments de reconnaissance que je lui ai voués. »

Amélie jette en ce moment sur le jeune militaire uu regard plein d'expression ; celui-ci essaye de parler; mais une invincible timidité s'est emparée de lui, et chaque instant semble augmenter son trouble.

Un ]nois après celte visite, M.^*^ de Fréville , auprès de laquelle il passait chaque jour quelques instants, lui dit un soir qu'il paraissait fort triste et fort abattu : « AL de

LA DILIGEIVCE. 1 89

Senneval , vous n'êtes pas corifiant avec ceux qui vous aiment : depuis un certain temps je vous trouve un air cle réserve et de mélancolie qui semble annoncer quelque peine secrèle.... Du reste, je ne veux pas sonder malgré vous les replis de votre cœur; mais je dois avouer que j'eusse été heureuse de votre confiance; car j'avais formé pour vous un projet d'union.... — Pour moi, Madame! ah! c'est trop de bonté ; mais je ne puis songer à unir mon sort à personne; ma place de lieutenant est mon unique ressource.. . — Qu'iniporte, si celle que vous pourriez obtenir a de quoi suppléer à ce qui vous manque : trente mille hvres de rente, par exemple , ne sauraient-elles vous suffire? — Assurément , mon ambition ne s'élèverait pas si haut; car je n'ai jamais Tait consister le bonheur dans la richesse, et je me déciderais difficilement à tout tenir de l'épouse que je choisirais. — Quoi? de l'orgueil ! je ne vous en croyais pas capable — Mais, si c'était une amie , une amie bien sincère qui voulût l'aire votre bonheur, la re fuseriez- vous ?

IQO LA DILIGENCE.

Mon cher de Senneval, c'est ma nièce, c'est mon Amélie que je vous offre... ses vœux sont d'accord avec les miens...

Jules est aux pieds de iM.™*^ de Fréville. ' — Dieu î serait-il possible ? ah ! Madame î par où donc ai-je pu mériter un tel excès de félicité? Quoil vous me connaissez à peine , et vous daignez m'accorder un bien si précieux î — Je vous connais assez pour être sûre que vous en êtes digne , et que vous justifierez mon choix : celui qui sait comme A^ous honorer la vieillesse et la faire respecter a nécessairement dans son cœur toutes les vertus d'un bon époux : ne croyez pas du reste que dans une affaire aussi grave je m'en sois rapportée à mon seul jugement. Le bonheur d'Amélie, dont je suis l'unique appui sur la terre, est pour moi une chose trop importante pour n'y avoir pas regardé de très près ; je me suis assurée auprès de vos chefs et de votre excellent père , que je connais depuis longtemps de réputation , que les qualités estimables que j'avais remarquées en vous ne s'étaient jamais démenties; et c'est au-

LA DILIGENCE. IQl

jourcVliui, avec autant de sécurité que de salisfaclion , que je vous nommerai mon neveu , si vous consentez à venir partager ma retraite qui n'est située qu^à six lieues de riialjilation de votre père. Je vous avais caché cette dernière circonstance afin de vous donner toutes les surprises- à la fois; vous savez combien je les aime.;.

— J'ose à penne croire à tant de bonheur! s'écrie Jules, et vous me demandez si je veux y consentir I G ma digne amie ! dites-moi plutôt comment je pourrai le mériter ? — En chérissant toujours celles qui le partageront, reprend M."^*^ de Fréville en l'embrassant avec tendresse.

Après cet entretien qui les avait si vivement émus tous deux, ils se rendirent au couvent où de nouvelles émotions les attendaient encore. Ce fut dans ce saint lieu ^ où l'enfance d'Amélie avait été formée à toutes les vertus, que son union avec l'heureux de Senneval fut bénie quinze jours après.

— Je n'ai qu'un regret, dit la bonne tante aux jeunes époux ^ en sortant de b

chapelle , c'est de n'avoir pas eu pour témoins de votre mariag-e les deux étourdis et la jeune folle qui se sont moqués de moi dans la diligence; ils auraient vu qu'une vieille ("enime sait encore apprécier le mérite... mais laissons les sots; car après tout rien ne les corrige. Hàtons-noiis de partir pour aller vcûr ce bon M. deSenneval sous son crrand chêne; c'est là que la vieillesse est honorée. U ne nous attend pas silot , et c'est une agréable surprise à lui Faire......

Cette surprise fut en effet l'une des plus douces que le vénérable vieillard eût éprouvée. Pressant tour à tour la charmante Amélie et son Jules dans ses bras , il les bénit tous deux en versant de délicieuses larmes , et dit à l'excellente femme qui parla^^eait sa joie: C'est à vous, Madame que je dois une telle félicité; puisse le ciel se charger d'acquitter ma delte ! — Eh ne suis-je donc pas pavée d'avance , s'écrie-t-elle à son tour, ah! croyez-moi ne comptons plus ; car je serais votre redevable.

Depuis cet instant, le bonheur le plus

LA DILIGENCE. 1 QO

pur n'a pas cessé de régner au milieu des jeunes époux , et depuis lors aussi la bonne tante n'a pas cessé de répéter : « vivent les jeunes gens aimables et complaisants pour la vieillesse ! Eux seuls méritent d'être heureux. »

qMM «4?= ,M|

Voila la laitière ! CYiûi chaque matin la petite Thérèse , arrivant de Ghâtillon , et iiiarchanL lentement à cote de sa grand'mère , dont la voix cassée ne pouvait plus appeler les chalands , et qui depuis plus de vingt ans allait tous les jours s'établir dans la rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain , à la porte d'un épicier , qui lui faisait payer assez cher l'avantage de son modeste étalage. Là, entourées de leurs vases reluisants , qui attestaient leur extrême propreté , elles y supportaient en hiver la pluie, le vent et toutes les rigueurs des frimats, et, en été, les ardeurs du soleil, qui dardait sur leurs télés tout le temps que durait le débit de leur marchandise.

Piecharo-eatit ensuite les paniers de son âne, ancien et fidèle compagnon de ses travaux , la vieille mère , nommée Mar-

LA PETITE LAITIÈRE. IqB

guérite, cheminait doucement jusqu'au village où elle était née, appujée d'une main sur son bâton , et de l'autre , sur sa petite Thérèse , seul rejeton de sa nombreuse famille qu'elle avait vue successivement descendre au tombeau .

Pauvre femme î bientôt aussi elle ira retrouver tout ce qu'elle a chéri sur la terre; bientôt ce corps débile, fatigué de peines et de travail , ira se reposer sous l'ombrage des cyprès qui parent la sépulture de son mari et celle de ses enfants; bientôt son âme douce et pure ira chercher dans le sein de son Dieu la récompense due à sa résignation et à son courage; bientôt cette chétive cabane , qu'elle habite depuis soixante-quinze ans, ne sera plus témoin de ses larmes silerîcieuses ; elle n'aura plus à craindre la perte de ses deux vaches noires, seule ressource de sa vieillesse ; elle ne redoutera plus la misère et les infirmités ; mais, liélasî si la mort vient la soustraire à tant de maux, qui prendra soin de cette petite Thérèse, si bonne, si jolie, si active, et qui, à treize ans, est déjà pour

jg6 LA. PETITE LAITIÈRE.

elle un aide si utile et si zélé? Pauvre enfant! elle sera donc entièrement délaissée à son enlréedans la vie; car déjà elle est orpheline. Son père, fils de Marguerite, s'étant marié en 1797, avant d'avoir satisfait à la réquisitio!! , fut obligé de rejoindre, un an après, le régiment qui lui fut désigné : il le suivit en Egjpte, s'j battit et y mourut en brave. Sa femme, qui nourrissait alors Thérèse , ne put survivre à la perte de celui qu'elle avait tant aimé. Marguerite aussi pleura son pauvre Pierre ; mais, plus courageuse , elle s'elForça de résister à sa douleur afin d'élever l'enfant qu'il léguait à son amour matei'nel. Un autre fils lui restait à cette époque ; c'était son dernier soutien ; la mort vint aussi le lui ravir, et pourtant i'inl'ortunée mère supporta ce nouveau coup avec résignation ; car elle savait que la vraie piété condamne le découragement et le murmure; elle savait que nous ne sommes pas au monde pour jouir , mais bien pour acquérir la vertu par les souflTances , et malgré tant de peines successives , elle se rattacha à la vie

pour être agréable à Dieu , et pour élever cette enfant qui n'avait plus d'autre appui sur la terre que la vive tendresse qu'elle lui portait.

Thérèse put à peine marcher et la comprendre , que déjà elle lui apprit à travailler et à prier. « Il faudra, disait Marguerite , qu'elle gagne son pain de bonne heure , ne la laissons pas s'habituer à l'oisiveté. » Aussi, à six ans, déjà Thérèse l'aidait dans les soins du ménage ; à huit , elle commença à l'accompagner à Paris pour y vendre le lait des deux vaches qui étaient leur unique richesse ; et bien tôt elle devint si habile en ce genre de commerce, elle était si gracieuse, si engageante en servant les habituées qui venaient la trouver chaque matin à la porte de l'épicier de la rue de Grenelle, que l'on ne voulait plus être servi (jue par la jolie petite laitière. Quelques grandes dames même du noble faubour^^f ne voulaient plus prendre leur moka qu'avec la crème apportée par elle. Introduite quelquefois jusqu'à leur chevet, elle avait l'avantage de leur arra-

igS LA PETITE LAITIÈRE.

cher un sourire par ses réparties naïves et ses révérences où se mêlait avec les grâces naturelles à son âge une gaucherie villageoise tout-à-fait divertissante.

Au nombre des pratiques distinguées Je Thérèse, se trouvait une dame nommée M.^^deV***, dont l'appartement était précisément en face de i'epïcier où la vieille Marguerite étalait ses boites de fer-blanc. Depuis trois ans que cette dame habitait ce lieu ,.elie avait eu chaque jour occasion de voir la petite laitière^ et s'était montrée l'une des plus empressées à l'entendre.

Un matin que M.'^^^^ de V*** s'était levée de très-bonne heure, avec l'intention de conduire la jeune Anna, sa fille unique j faire une promenade champêtre, elle s'approcha de la croisée d'où elle regardait ordinairement Thérèse, et fut très-surprise en la vojant assise à la place de Marguerite , dans l'altiUide de la douleur et du plus profond abattement. Une femme étrangère, d'une iigure honnête, était à ses côtés, et paraissait chercher à la consoler. 11 était alors trop matin pour que

Taffluence clés pratiques vint distraire l'enfant de sa tristesse. M."^« de Y**"" voulant en connaître la cause, lui fit signe de monter: elle obéit, mais chercha vainement à retenir ses pleurs ; elle en était baignée lorsqu'elle parut devant la dame.

« Qu'as-tu donC;, ma chère petite? lui demanda celle-ci; te serait-il arrivé quelque malheur? ta bonne mère serait-elle malade ? »

Thérèse ne put d'abord répondre; appuyant ses mains sur sa poitrine , comme pour y comprimer ses sanglots , elle tomba suffoquée sur une chaise , et s'écria ensuite: « Elle est morte ! — Morte ! répète avec saisissement M.'"^ de V***, dont le cœur est excellent; pauvre enfant! Mais hier matin encore, il me semble l'avoir vue avec toi. — Oui, Madame, hier encore; et, aujourd'hui!... — On n'a donc pas pu la secourir? où mourut-elle? — En revenant à notre village, nous passâmes devant le cimetière , elle se mit à genoux pour prier , comme elle avait souvent coutume de le faire , puis me dit : « Tiens, ma Thé-

rèse, je me sens mal, tout mon corps est affaibli? cours chercher M. le curé et la voisine Magdeleine. » Epouvantée de ce qu'elle me disait, j'hésitai un moment à lui obéir ; car elle était si pâle, que je n'osais la quitter. Elle me fil signe encore en me montrant le village; j^j courus alors , et ne fut pas long-temps à revenir; mais déjà elle n'existait plus !... — Que je te plains ! ma chère petite, reprit M .'"*^ de Y^**, de plus en plus émue , mais tu as sûrement quelqu'autre parente/? — Hélas î non; îiîc voilà lOU te seule au mOnde, je n'avais plus que ma pauvre bonne maman. — Mais comment a-t-on souffert que tu vinsses aujourd'hui apporter ion lait à Paris? — Personne ne connaît nos pratiques; on m'a dit que je ne pouvais nie dispenser de venir, j'ai obéi : Magdeleine est restée près de ma mère, et une autre voisine m'a accompagnée. — Ton malheur est bien affreux ! si jeune, sans appui, sans soutien! mais pourtant ne perds pas courage , le ciel ne t'abandonnera pas; nous nous reverrons bientôt; compte sur le vif intérêt que tu m'inspires. »

La petite fille étantredescendiie, M."^^^ de V**'^ s'assit devant sa croisée, et, préoccupée d'une idée qui lui était venue en écoutant la jeune orpheline , elle appela sa fille et lui dit : « Depuis long-temps, ma chère Anna, je m'aperçois que tu t'ennuies un peu de la solitude où lu es réduite , quand je suis forcée de sortir sans toi. Aimerais-tu à avoir une compagne de ton âge, qui partageât tes jeux et tes études? je puis t'en donner une qui sera toujours pour toi douce, aimable et complaisante, et, en la prenant, tu feras de plus une bonne action. C'est la petite Thérèse dont nous avons souvent admiré e^îsemble la grâce et la gentillesse : la pauvre enfant a perdu sa mère, et n'a plus aucun appui en ce monde... — Quoi î maman , je jouerais avec cette petite fille ! mais Cécile et Hortense ne voudraient plus venir jouer avec moi. — Tant pis pour elles , ma fille , si elles avaient cette sotte vanité. A vos âges, on ne doit pas s'inquiéter du rang d'une compagne, pourvu qu'elle sache être aimable. Tu m'as dit souvent qu'Hortense et Cécile t'en-

202 LA PETITE LAITIÈUE.

nuvaient, parce qu'elles veulent toujours faire leur volonté : d'ailleurs, tu ne les as pas souvent; leur mère les conduit partout avec elle dans le monde, et elles se font beaucoup prier pour venir passer quelques heures avec loi. Thérèse, au contraire, sera toujours là empressée à te plaire. Reconnaissante de ton amitié, elle fera tous ses efForls pour t'amuser, et, plus tard, lorsqu'elle aura acquis des talents et une instruction suffisante pour se créer des moyens d'existence, nous aurons l'une et l'autre la satisfaction de l'avoir arrachée au malheur.

On voit à peu près par cet entretien quel était le caractère de M."'^ de V^** et celui de sa fille : d'une part , bonté et faiblesse, de l'an Ire , un sot orgueil qui déjà a étouffé dans un cœur de treize ans le sentiment le plus doux dont puisse nous doter la nature, celui qui nous fait compatir aux maux de nos semblables. Car en écoutant la proposition de sa mère, Anna a été bien moins frappée du nialheur de Thérèse que de la pensée d'associer une laitière à ses études

et à ses jeux.... Pauvre Anna î si jeune encore , déjà des préjugés! déjà du mépris pour l'infortune I ahî puisses-tu ne jamais la connaître ; car alors cette grandeur factice qui t'environne disparaîtrait iDientôt pour montrer la mesure réelle de ton esprit que le monde a déjà gâlé ; et peutêtre que si tu étais obligée de gagner ta vie par le travail de tes mains ^ tu paraîtrais fort au-dessous de cette petite laitière que tu oses dédaigner aujourd'hui , et qui ne doit qu'à ses heureuses qualités le vi[ intérêt qu'elle inspire.

Ovous, à qui le ciel impose de veiller sans cesse sur l'enfant qu'il daigna accorder à vos vœux, attachez-vous surtout à éloigner de hii toute idée de vanité et d'orgueil : ce délaut, s'il n'est combattu , entrave le développement de toutes les qualités et de toutes les vertus dont nous pouvons orner notie esprit et noire cœur. Jamais un orgueilleux ou une orgueilleuse ne sauraient être ni bons ni aimables; car l'égoïsme , cet autre défaut hideux, qui ferme notre àme à tous les sentiments éle-

2o4- LA PETITE LAITIÈRE.

véS;, est cî 'ordinaire son fidèle coaipae"non ; tons deux, qnelqn 'effort que l'on fasse pour les cacher, ont une allure si franche, si naïve, qu'il est impossible de les méconnaître , et alors que deviennent les affections dont le cœur a besoin pour être heureux?

Mais revenons à Anna , à cette pauvre petite créature qui, parce qu'elle a vécu jusqu'alors sous des lambris dorés, parce qu'elle a porté la soie et la mousseline au lieu de la bure et de la colonnade, se croit déjà d'une nature supérieure, et pense que le rang et la fortune font seuls le mérite en ce monde.

Elle céda néanmoins, en celte occasion , aux instances de sa mère, non parce que celle-ci sut lui faire comprendre tous les devoirs que nous impose la charité , et tout le bonheur qu'on éprouve en la pratiquant; mais parce qu'elle parvint à lui démontrer tous les avantages qu'elle retirerait du séjour de l'orpheline auprès d'elle.

Ainsi Anna apprend déjà, sans que sa mère s'en doute, ce que c'est que l'in-

LA PETITE LÂITIEIIE. 2o5

lërèt personnel, et la pensée d'une bonne action est la dernière qui s'offre à son cœurî Chez l\J.""^ de V***, c'est le contraire, l'idée d'être utile à Thérèse est la première qui se présenle ; mais idolâtrant sa iille qu'elle gâtait complètement , et n'appréciant pas le danger des raisons qu^elle lui a données pour lui faire admettre sa protégée , elle est charu^îée que ces raisons la déterminent à être de son avis , et s'empresse de se rendre avec elle à Ghâtilion, où elles précèdent de quelques instants la jeune laitière.

En ce moment , tous les habitants du lieu s'apprêtaient à reiidre les derniers devoirs à Marguerite ; ( ar il n'en est pas touL-à fait au village comme dans nos cités : la vertu y est encore en honneur, quel que soit le rang de celui qui la possède. Marguerite avait été l'exemple des épouses et des mères , toutes voulu sent lui rencre hommage, et lui payer le îrsbut de leurs regrets en allant répandie des pleurs sur sa tombe.

Mais qui peindra la douleur, le déses-

poir de la pauvre Thérèse , lorsque de retour auprès du cercueil de sa mère, elle le vit enlever pour le conduire à son dernier asile I Soutenuepar Magdeleineel l'autre voisine qui l'avait aidée à aller vendre son lait à Paris, elle le suivit jusqu'au cimetière ; mais arrivée à la place où Marg"uerile était expirée , et où allait être enterré sa dépouille mortelle , elle s'y évanouit, et il lallul la reporter à sa chaumière.

Profondément touchée de celte scène lugubre , et pressée de donner à l'orpheline des témoilf'nafi'es réels de l'intérêt qu'elle lui portait , M.™<^ de Y*** se rendit chez le pasteur du lieu , immédiatement après la cérémonie, et, lui avant annoncé ses intentions, elle le mit à même, en lui donnant tous les détails nécessaires sur sa position sociale, de prendre les renseignements exigés par la prudence avant que de lui confier le dépôt dont elle demandait

à se charger

M ."^^ de Y**" éUiit l'épouse d'un officiergénéral parfaitement comuj , qui se trouvait aiots à l'armée, et à qui la nmnifi-

LA PETITE LAITIERE. 20/

cence impériale fournissait les moyens cle faire vivre sa famille fort honorablement. Il fut donc très-facile au sage pasteur de s'assurer que la petite orpheline, confiée par la Providence à sa sollicitude, serait convenablement placée ; car M.»^*^ de \*** jouissait dans son quartier d'une excellente réputation ; elle était en faveur à la cour, et pouvait, par ses relations dans le inonde , être d'une grande utilité à sa protégée. Il n'en fallait pas plus pour déterminer le bon curé et l'aulorité civile de Châtillon à lui confier Thérèse , à laquelle tous les hobitants du village s'intéressaient.

On mit en vente la chaumière de Marguerite avec le peu de terre qui en dépendait ; son âne , ses vachi's et son mobilier furent également vendus : chacun se fît un plaisir d'j mettre l'enchère, afin d'augmenter l'héritage de la jeune orpheline, et le tout , formant une somme de quatre mille francs , fut placé sur sa tète, à la condition que les intérêts s'accumuleraient jusqu'à ce qu^'elle eût atteint l'âge de seize ans.

Conduite par le vénérable pasteur qui

2o8 LA PETITE LAITIÈRE.

l'avait vu naître, Thérèse quitta sa cabane le surlendemain de la mort de sa vieille mère. Un inexprimable serrement de cœur la saisit en recevant les adieux des gens de son village : «Ne t'afflige pas, lui dirent ses bonnes voisines en la quittant , car c'est pour ton bonheur qu'on t'emmène; mais n'oublie pas que ta mère Marguerite t'a élevc^e selon Dieu ; n'sois jamais ni fière , ni coquette, ca porte malheur; et souviens-Loi toujours des gens de ton village, qui t'aiment bien, et le reverront avec plaisir. »

Incapable de répondre, la pauvre petite les serra tour à tour dans ses bras, et se rendit ensuile sur la tombe de sa mère en versant un torrent de larmes. Enfin, s étant arrachée de ce lieu de douleur, elle jeta un dernier regard sur le village, et prit avec son vénérable guide la route de celte grande cité où naguère elle venait si jojeuse quand sa bonne mère l'y accompagnait.

«Ah! Monsieur le curé, dit-elle après avoir gardé pendant quelques instants le

LA ï>£TiTE LAITIÈIIE. 20 ()

silence, et en poussant un profonci soupir, je ne sais si je serai heureuse , ainsi qne le disent nos voisines, mais je sais bien que j'aurais préféré conlinuer à vendre du lait avec ma pauvre bonne maman... Qui m'aimera comme elle m'aimait I... — Pauvre enfant î interrompit l'excelient homme,' rien en effet ne remplace le cœur d'une' mère, et comme toi, j'aurais bien préléré, pour ton bonheur, te voir demeurer sous les auspices de la tienne , dans l'humble état où la Providence t'avait placée ; m ds, ayant perdu cette femme respectable, tu né pouvais resler dans ta chaumière, il fallait bien te trouver un autre asile. La dame , qtii se chai'ge si généreusement de toi , paraît te porter un sincère iniéiét : auprès d'elle tu acquerras de l'instruction ; plus tard , mon enfant, tu en sentiras le prix, et tu rendras grâces à celle qui t'aura procuré un tel bienfait. — Oh I déjà. Monsieur le curé, je comprends bien qu'il y a du plaisir à s'instruire; car depuis que vous avez eu la bonté de me montrer à lire et à écrire, je me suis sentie tout au Ire. Jamais je ne

m'eniuijais avec les livres que vous me

prêtiez les dimanches et les fêtes. Et

il laut ajouter que tu en as très-bien profité, répondit le pasteur, en lui souriant avec la plus douce bienveillance,rassure-loi donc, ma chère Thérèse , tu ne souffriras pas toujours de ton chanoement d'état; quand on suit le chemin de la vertu , il n'est pas de situation où l'on ne puisse se trouver heureux.

Ce lut en causant ainsi qu'ils arrivèrent chez M.^^^*^ de Y*** qui les attendait, et qui, toujours esclave de sa faiblesse pour Anna, avait eu soin d'éloigner cette dernière jusqu'à ce qu'elle put lui présenter sa jeune compagne dans un costume dont elle n'eût point à rougir. Comblée de témoignages d'alTection par sa bienfaitrice, à laquelle on ne pouvait véritablement reprocher qu'un seul défaut, Thérèse répondit avec la plus vive reconnaissance aux caresses dont elle se vit l'objet, et supporta avec plus de courage que l'on ne pouvait s'y attendre sa séparation d'avec son vertueux pasteur. M."^*^ de Y*'^* lui sut un gré infini des efforts

qu'elle fit sur elle-mêuie pour surmonter son chagrin. Quelques instants après cependant, la vue des vêtements lugubres dont on l'habilla firent de nouveau couler ses pleurs; mais, naturellement fort raisonnable , elle les essuya bientôt , afin de répondre à l'empressement de sa bienfaitrice qui ne se lassait pas de l'admirer sous ce nouveau costume qui faisait ressortir tout le charme de sa figure, et semblait ajouter encore à l'intérêt qu'inspirait son malheur.

Plusieurs personnes distinguées élant venues le soir même chez M.'"*^ de V***, s'en pressèrent à l'envi de fêler sa jeune protégée, dont elle raconla l'histoire. Ce fut en ce moment que l'o?! ramena Aima. « Venez, Mademoiselle , lui dit aussitôt un vieux uûlilaire nommé de Blainville , qui faisait partie du cercle, et qui avait toujours osé condamner ouvertement la faiblesse que M."'« de V*** montrait à cette enfant, vous avez bien des grâces à rendre à Madame votre mère de l'aimable compagne qu'elle vous a choisie. Allons, embrassez-les toutes les deux pour témoigner à l'une votr<>

reconnaissance et à l'autre le plaisir que sa présence ici doit vous causer. » Anna s'avança vers sa mère et l'embrassa en effet ; mais lorsque ce vint auluur de Thérèse, elle rougit, baissa les yeux, et ne sembla nullement disposée à lui accorder la faveur que l'on réclamait pour elle. Fort intimidée d'un accueil si iroid, la petitefille de Marguerite jeta un œil attristé sur sa bienFaitrice; celle-ci lui fît un signe; alors s'approchant d'Anna , elle lui dit, les yeux pleins de larmes : « Si vous voulez m'aimer un peu, Mademoiselle, je ferai tous mes efforts pour vous plaire, sinon , je retournerai à mon village ; car je ne veux pas rester ici malgré vous; le bon Dieu me protégera... »

Anna n'avait pas précisément un mauvais cœur, seulement sa sensibilité était étouffée , nous l'avons dit, par le sot orgueil qu'elle puisait au milieu des jeunes personnes gâtées comme elle par la faiblesse de leurs parents , l'habitude des fausses grandeurs, et par les adulations dont on les enivrait sans cesse. Touchée

enfin des paroles de la jeune orpheline , et surtout de son accent qui avait en ce moment une expression irrésistible, elle lui répondit: «Non, puisque maman désire que vous soyez avec moi, je vous j verrai avec plaisir, et je vous aimerai bien. — A la bonne heure, dit M. de Blainville, M.^^*^ Anna commence à s'humaniser; avec le teiPips nous en ferons quelque chose. Toutefois j'insiste sur l'accolade; allons, Mademoiselle, exécutez-vous de bonne grâce; embrassez cette jolie enfant, qui vous le rendra sûrement de bon cœur. » Anna ouvre ses bras, Thérèse s'y jette, et à dater de ce moment, chacune d'elles fut plus à l'aise.

Le lendemain de cette petite scène qui avait beaucoup amusé la société de M.'"*^ de Y..., Anna s'éveilla un peu tard, et fut agréablement surprise de trouver assise à ses côtés sa nouvelle compagne occupée d'un petit travail à l'aiguille que sa bienfaitrice lui avait montré à faire la veille. « Sais- tu bien jouer, Thérèse? lui demanda-t-eUe. — Pas beaucoup, Madeuioi-

2l4 Li- PETITE LAITIÈRE.

selle, j'aime mieux travailler; mais pourtant, si cela vous fais plaisir, je jouerai avec vous. »

Anna se lève, étale ses jouets et toutes les jolies choses qu'elle possède sous les yeux de la petite villageoise qui admire et se prête avec complaisance, mais qui pourtant ne paraît envier aucun de ces colifichets. Elles s'occupent ensuite de diverses études; car M."^^ de V*** veut que Thérèse partage toutes celles de sa fille, et , pour la première fois de sa vie , cette dernière ne s'est pas ennuyée un seul instant; car elle n'a pas vu ce dédain , cette apathie que d'ordinaire lui montraient ses hrillantes amies , qui , ayant comme elle de tout à satiété, ne s'amusaient plus de rien, et trouvaient fort ennuyeux de s'astreindre à un travail quelconque. Anna donc est alors fort enchantée de sa nouvelle compagne, et ne cesse de remercier sa mère de la lui avoir donnée ; cet enthousiasme dure encore le jour suivant , et semble même s'accroître ; mais une épreuve cruelle attendait l'orgueil de la pauvre Anna. Ce jour

LA PETITE LAITIÈRE. 2ia

liiénie , au moment où elle s'amusait le plus avec cette bonne petite Thérèse , si naïve, si gentille, si aimable, on lui enyoja ses compagnes habituelles dont elle redoutait les dédains. Cécile et tiurtense, dans une toilette magnifique, arrivèrent en équipage, suivies de leur gouvernante.

Interdite , embarrassée , Anna dit vivement à Thérèse : « Maintenant, nous ne pouvons plus nous amuser, si tu voulais aller retrouver maman , je te rejoindrais plus tard... » La jeune paysanne la regarde un moment , puis sort les jeux pleins de larmes, et sans articuler un seul mot.

Malheureusement elle n'était pas disparue assez vite pour que les deux sœurs ne pussent l'apercevoir : l'ayant toisée des yeux avec impertinence , elles s'écrièrent en entrant auprès d'Anna : « Ah î c'est donc là cette petite laitière que tu as maintenant pour amie et pour société? Ma pauvre Anna ! mais ta mère est bien étrange^ en vérité d'avoir fait un pareil choix. -On nousraconta hier cette bizarre nouvelle , continua Hortense , en minaudant et en se regardant

2l6 LA PETITE LAITIERE.

avec complaisance clans une glace devant laquelle elle s'ëlait placée ; mais nous ne voulûmes pas y croire. — Getle petite fille est très-bonne et Irès-malhenreuse , balbutia Anna . partagée entre la vanité et le penchant que lui inspirait déjà la jeune orpheline; qu'est-ce que cela fait, qu'elle soit pauvre et qu'elle ait été laitière? — Ce que cela fait! reprit Cécile à son tour; eli î mais, en ce cas, que ne prends-tu pour jouer et étudier avec toi la lille de ton cordonnier ou celle de ta couturière? elles seraient assurément mieux élevées que cette petite pavsanne qui doit être si slupide... Quant à ma sœur et à moi, nous ne pouvons nous trouver avec elle, tu dois le sentir, et maman l'a bien dit , nous qui avons été invitées dernièrement à aller voir le roi de Rome, dans son magnifique berceau!... Oh! qu'il est joli le roi de Home!... Mais à propos , tu n'as donc pas eiicore été invitée, toi? — Non , répond Anna avec nn endiarras visible ; mais maman m'a dit que je le serais bientôt. — Ah! je t'en félicite; tu auras sans doute une jolie toi-

lette ce joor-là? Oh! la noire élait charmante... Mais si tu es reçue à la cour, tu ne pourras plus garder cette petite-fille , il faut la renvoyer; tu ne pourrais pas même en faire une fenmie de chambre un peu convenable , elle manquerait tout-àfait d'usage, et s'enorgueillirait trop d'ailleurs d'avoir joué avec toi. — Je ne sais , dit Anna, de plus en plus décontenancée, si maman consentira à la renvoyer, car elle a annoncé devant tout le monde qu'elle voulait en prendre soin. Je pourrai d'ailleurs ne l'avcjir auprès de moi que quand il n'y aura pas de visites... Quand vous vieridrez, je lui dirai de se retirer, seulement je crains de lui faire de la peine... — De la peine I eh! ma chère, figure-toi donc bien que toutes ces petites filles -là ne peuvent pas avoir la mêiue sensibilité que nous; c'est si trrossièrement élevé; cela ne sent rien , ou du moins bien peu de choH^.... » Celte conversation, si Dhine d'absurd'ié et d'iîupiidence , se tenait devant u'^e goiiveniante cliaigée de rectifier les id( s et les déiauts de ses élèves, et j^^unant

2l8 LA PETITE LAITIÈRE.

elle se lutj elle fit pis encore, elle sourit à la jeune orgueilleuse qui osait s'exprimer

« Eh quoi î lui dit en entrant le vieux de Blainville, qui était arrivé au moment où Thérèse se retirait , et qui avait tout entendu , eh quoi î vous remplissez Thonorable mission d'institutrice, et vous ne rougissez pas d'avoir formé de pareilles âmes? Malheur, mille fois malheur à l'imprudente mère qui vous les a confiées ; vous n'êtes propre qu'à les pervertir par votre lâche faiblesse. »

Profondément humiliée, la malheureuse femme à laquelle s'adressait ce discours , n'osa lever les yeux devant son sévère cen- , ' seur ; Cécile et Hortense furent aussi trèsdéconlenancées; car, quoique pourvues d'une grande dose d'assurance, elles ne se seraient point hasardées à combattre le vieillard. Il jouissait dans le monde de la plushauteconsidération; excelleul homme, franc , loyal et bî-ave militaire, il joignait à ces qualiîésun esprit malin et frondeur qui le portait souvent à signaler hautement les

LA. PETITE LAITIERE. 219

travers elles ridicules c}ii'il remarquait. La faveur dont il jouissait à la conr, où son mérite était justement apprécié, le mettait à même de rendre de nombreux services : ne demandant jamais rien pour lui, sans cesse il se prêtait à user de son crédit en faveur des autres; partout on le recherchait, etpartouton endurait sa causticité ou ses critiques , afin de ne pas perdre sa protection.

Cécile et Hortense , quoique bien jeunes encore, étaient déjà trop initiées à toutes les petites intrigues de ce qu'on appelle le grand monde, pour essayer de lutter avec le rigoureux censeur. Souvent elles lui avaient entendu dire que les avantages du rang et de la fortune étaient moins que rien à ses yeux , s'ils ne se trouvaient joints à la vertu et à la noblesse du cœur, et d'après cette opinion qu'il avait manifestée tant de fois et les reproches sévères qu'il venait d'adresser à leur gouvernante, elles ne pouvaient douter qu'elles ne lui eussent excessivement déplu par leurs dédains envers la pauvre Thérèse.

« Sojez tranquilles , Mesdemoiselles ,

reprit le caustique vieillard qui devinait leurs craintes , je ne m'amuserai pas à vous démontrer l'absurdité de vos idées et de vos discours ; ce serait peine perdue, puisque les gens chargés de votre éducation se plaisent à les encourager.

Restez donc sottes et orgueilleuses , si cela vous amuse et eux aussi ; mais souffrez que cette enfant ne se gâte pas plus longtemps dans vos entretiens ; je vais prévenir sa mère que j'ai abrégé votre visite. » En même temps il prend la main d'Anna, l'emmène avec lui , et laisse les deux petetes filles dépitées au milieu de l'appartement, d'où leur gouvernante se hâte de les faire sortir , emportant avec elle le poids accablant du reproche que l'on vient de lui adresser.

Thérèse de son côté s'était retirée le cœur gros de soupirs; car le motif qui avait dirigé Anna en la renvoyant ne lui était pas échappé, et l'injuste mépris qu'on lui avait témois^né dans cetle circonstance avait blessé son cœur, et lui avait lait encore mieux sentir l'irréparable perte de son aïeule.

LA PETITE LAITIERE. 221

« Ah ! pourquoi ai-je quitté mon cher village? dit-elle, en se réfugiant dans un coin du jardin pour y pleurer en liberté j là du moins, personne ne me repoussait, chacun me faisait amitié , j'étais heureuse en travaillant ; chaque soir , ma bonne mère m'embrassait, me bénissait!.... Ici,

je ne suis qu'un objet de compassion

O ma mère, pourquoi ne m'as-tu pas emmenée avec toi ! ... . Cependant , reprit-elle , après avoir déchargé son cœur des larmes qui l'oppressaient, M."^*^ de Y*** est bien bonne pour njoi , elle n'est pas obligée à ce qu'elle fait , je dois lui avoir une grande reconnaissance. Anna n'est pas méciiante non plus; elle est fière , il est vrai, mais elle me parle d(,)ucement... Quant à ces demoiselles, elles ne me connaissent pas; elles sont riches, sans doute, et moi je suis pauvre ; mais M. le curé m'a dit qu'on pouvait être estimé dans tous les états, en tâchant de m'instruire et d'être prévenante envers tout le monde, à la fin, on me pardonnera peut-être ma pauvreté... »

Ce fut pendant qu'elle faisait ces ré-

ilexions que M . de Blainville , M .^*^ de V^** et Anna la rejoignirent: « Venez, >enez, ma chère enfant, lui dit affectueusement le premier, ne vous affligez pas ; vous avez vu deux jeunes sottes dont le ridicule est parfait pour servir de leçon, non pas à vous, car vous avez été élevée dans l'heureuse simplicité du village, et n'en avez pas besoin ; mais cette leçon peut servir à d'autres, qui, j'espère, sauront en profiter. »

En finissant ces mots il regarda Anna , se tut un moment, et reprit ensuite : «Eh bien , Mademoiselle, est-ce donc là ce dont nous étions convenus? Je vons ai fait sentir vos torts; vous avez promis devant Madame votre mère de les réparer , dois-je imaginer que vous nous trompiez? »

N'osant résister au ton imposant du vieillard , Anna s'approche alors de Thérèse , et lui dit non sans quelqu'apparence de sensibilité : « Je ne voulais pas vous faire de la peine ; j'ai souffert plus que vous ; veuillez me pardonner. — Ah! de tout mon cœur, s'écrie la jeune orpheline touchée jusqu'aux larmes, je vous en supplie, no

VOUS faites pas de chagrin pour ruoi, car je serais bien malheureuse si je devais vous causer du dësa<^rément, Si ces demoiselles vos amies ne veulent pas me voir, cela sera bien facile, je m'en irai quand elles viendront; aussi bien , j'avoue que je ne saurais m'amuser avec elles. — Et vous avez bien raison , interrompit M. de Blainville; car ce sont de véritables petites vaniteuses^ qui assurément ne vous valent pas, et qui ne seront jamais aimées de personne. »

A dater de ce jour, Cécile et Hortense cessèrent de venir chez M.™^ de Y***, et Anna veilla avec assez de soin sur ellemême pour ne pas montrer tout son orgueil à Thérèse , pour laquelle elle se sentait un véritable penchant. Mais en revanche, elle s'en dédommageait dans le monde où sa mère , malgré les sages o]>servations que lui avait faites M. de Blainville , continuait à la conduire; loin d'v avouer son amitié pour l'orpheline , elle n'en parlait que comme d'une jeune personne destinée à être attachée à son service.

Vouée à la solitude pendant que sa bril-

224 LA PKTITE LAITIÈRE.

lante amie allait recueillir l'encens cle la flatterie, Thérèse n'en était ni moins empressée ni moins alFectaeuse envers elle. L'innocente enfarit ignorant l'espèce de mépris cpie l'on faisait d'elle, et n'ayant aucune sorte d'inclination pour le monde dont elle entendait parier, ne sentait qu'une profonde reconnaissance des bons procédés que la mère et la fille avaient pour elle , quand elles étaient sans témoins. De son côié M. de Blain ville , qui s'était tendrement attaché à la jeune pajsanne , Yenait la^voir chaque jour, l'interrogeait sur ses études , et aidait ainsi par son expérience etlasagesse de sesréilexions, au développement de ses idées et de ton tes les vertus que la bonne Marguerite avait fait germer dans son cœur. Douée d'un jugement trèssain, d'une raisojj précoce, et de la plus étonnante facilité à saisir tous les genres d'études, Thérèse fit des progrès si rapides ^ que bientôt elle laissa Anna fort loin derrière elle, et qu'à seize ans elle pouvait être citée comme l'une des jeunes personnes les plus instruites.

LA PETITE LÂTTIÈRE. 225

Anna cependant satisfaite de son propre mérite, était bien loin de se douter que celui de la jeune protégée de sa mère le surpassât; car l'orgueil l'aveuglait à tel point, qu'il était impossible qu'elle reconnût son infériorité: elle était jolie, du moins chacun le lui répétait sans cesse; elle jouait de la manière la pins briUante plusieurs airs sur le piano et la harpe, et dansait avec autant de grâce €|ue de légèreté; conmient élabhr la moindre comparaison entre elle et cette jeune Thérèse dont la timidité allait quelquefois jusqu'à la gaucherie, et qui ne savait faire usage de l'instruction et des talents qu'elle avait acquis que pour en ùxive hommage à sa bienfaitrice, et en réjouir les yeux et les oreilles du vieux M. de Blainville , son u niq u e admira teu r ?

Pauvre Anna! mais ces succès dont tu es si fière , tiendraient-ils à la chute de l'opulence et des grandeurs qui t'environnent? Et ceux qui auraient à jdaindre les revers, daigneraient-ils encore te prodiguer l'encens de leur adaiiration? liélas!

il faut un mérile bien réel pour soutenir l'épreuve de l'adversité! Anna cependant était destinée à subir cette épreuve cruelle. On était alors en 181 4, la chute imprévue de Napoléon entraîna celle de tons les braves qui s'étaient associés à sa gloire. Comme la plupart des officiers généraux, M. de V*** fut réduit à une solde de non activité cpii ne permettait plus à sa famille de soutenir le rang qu'elle avait occupé dans le monde: il fallut le quitter ce inonde où Anna avait placé tous ses plaisirs et toutes ses espérances de bonheur. Il fallut se retirer dans une petite maisonnette, que ]\L™<^ de Y*** loua non loin du village de Thérèse. Là , accablée de regrets et de soucis, cette dame infortunée attendit le retour d'un époux dont elle désirait ardemment consoler le malheur.

Il revint en effet ; mais déjà le chagrin avait miné son existence; bientôt il s'éteignit au milieu de sa famille éplorée , ne lui laissant pour héritage que le souvenir de sa bravoure et de ses vertus.

Qui peindra la douleur^ le désespoir de

sa veuve après eelte perle cruelle? frappée dans ses plus clières affections et dans toutes les espérances qu'elle avait formées pour rétabiisseiiient de sa fille, elle tomba (lès lors dans un état de langueur et de souffrance dont il fut impossible de la faire sortir. Tous les amis qu'elle avait eus autrefois, s'étaient vus comme elle entraînés dans la chute du chef de l'élat , et ne pouvaient lui offrir que de stériles consolations.

Les événements de 181 5 vinrent un moment l'arracher à l'abattement dans lequel elle était plongée; mais bientôt aussi les malheurs de Waterloo et la nouvelle invasion qui en fut la suite, vinrent réveiller toutes ses douleurs et toutes ses inquiétudes. Forcée de quitter la modeste retraite où elle s'était réfugiée, elle rentra avec Anna et Thérèse dans la capitale où il lui fallut vendre , pièce à pièce , et à vil prix son mobilier et ses bijoux; car ayant été forcée de contracter divers engagements, il fallut les acquitter, et, pour surcroit de peine, on lui avait donné à loger à la

campagne et à la ville un assez grand nombre de soldats étrangers qui achevèrent sa ruine.

Ce fut alor> qu'Anna sentit tout ce que l'adversité a de cruel. Forcée de se retirer à un quatrième étage avec sa mère mourante; elleeuldès lors à supporter tous les genres de privations; il fallut même descendre jusqu'aux soins du mériage. A la vérité Thérèse lui en évitait les plus pénibles , et sembl lit vouloir se multiplier pcmr lui donner chaque jour de nouveaux témoignages de son affection. Cette jeune orpheline autrefois si dédaignée , était devenue Funique appui de la mère el de la fille: Il n'était pas un momenl de sa vie qui ne fut consacié à les cofisoler ou à soulager par ses soins empressés les maux qu'elle voyait souffrir à celle qu'elle nommait toujours sa bienjaitrice. Cette dernière n'ayant pu obtenir de pension comme "Veuve d'officier-général , parce que les services de son ujari n'étaient pas assez anciens , eût été réduite au bout de deux ans de veuvage , à toutes les extrémités de la plus

affreuse misère, si la courageuse Thérèse ne l'eût soutenue par son travail et par la petite rente qu'elle louchait depuis qu'elle avait atteint sa seizième année. Avec quelle ardeur, quel empressement elle se plaisait à lui apporter le fruit de ses travaux î avec quelle délicatesse elle se retranchait sur ses propres besoins pour fournir à ceux de sa chère malade î

Quels que fussent cependant ses g-é»

néreux efforts , il était impossible que ]^| me ^Je \ *** ne souffrît pas excessivement de sa douloureuse situation ; Thérèse en souffrait plus qu'elle encore, peut-être , car elle eût donné sa vie pour celle à qui elle devait le bienfait de l'éducation. Jusqu'alors cependant cette éducation ne lui avait servi que S(^us le rapport de sa satisfaction personnelle; mais la ruine complète de M."'*' de Y***, l'avait souvent fait chercher les moyens d'en tirer un parti plus avantageux , afin de pouvoir lui offrir des témoignages plus réels de son attachement et de sa reconnaissance.

Les choses en étaient à ce point , lorsqu'un

après-midi, elle fut appelée chez une dame fort riche du voisinage, nonmiée la baronne de Merville , pour y prendre des broderies dont elle voulait la chars'er. Déjà Thérèse lui en avait lait plusieurs dont un avait admiré la perfection , et qui avaient été fort généreusement payées. Heureuse de la pensée de po-uvoir offrir un nouveau soulagement à sa bienfaitrice, par le travail lucratiC qui lui est olfert, la jeune ouvrière se rend exactement à l'heure indiquée chez la baronne, et la trouve donnant elle-même une leçon de piano à deux petites filles charmantes qui sont ses enfants. « Serez- vous assez bonne, Mademoiselle , pour attendre quelques minutes, lui demande cetle dame , en lui rendant gracieusement son salut? je désirerais achever cet'e leçon avant que de vous remettre la b: o.lerie dont vous voulez bien vous charger. — J'attendrai , iMadame , autant qu'il vous plaira, répond Thérèse. — Eh bien , mettez- vous là près de nous. » L'orpheline est placée près du piaiiO ; elle aime cet instrument de passion,

et y est d'une grande habileté ; mais depuis six mois , elle a été privée d'exercer son talent parce que le piano d'Arma a été vendu pour subvenir aux dépenses du ménage. Que l'on juge du plaisir qu'éprouve Thérèse en écoutant K*s sons q!ii l'ont tant de l'ois charmée! A la vérité les mains qui parcourent les to:5chi:'s sont encore trop inhabiles pour que ce plaisir soit complet, mais pourtant elle écoute avec une attention si marquée; ses traits déjà si expressifs s'animent tellement en suivant les doigts et le cahier de l'écolière; ils se contractent si subitement lorsque celle-ci fait une faute , que la banjnne ne peut douter que sa jeune brodeuse ne connaisse l'instrument. « Vous jouez certainement du piano , Mademoiselle ? lui demandet-e!le avec un air d'intérêt qui annonçait une véritable bienveillance. — Madame , je l'ai étudié autrefois répond timidement Thérèse , en rougissant beaucoup. — Oh! vous seriez bien aimable de nous jouer quelque chose. — J^l J ^ si long-tenqis , Madame, que je ne me suis exercée, que

je craindrais de ne pas réussir... — N'imporle je vous saurais un gré infini d'j essayer du moins. » Thérèse bien Ireni- }3iante, mais ne voulant pas se faire prier, prend la place que lui cède la petite fille , cherche un morceau dans le cahier, et joue d'abord avec un peu d'hésitation ; mais bientôt son exécution se raffermit, et devient aussi pure que brillante. La baronne sait apprécier et admirer le talent. Ravie de celui de sa jeune brodeuse, elle l'embrasse et lui demande un nouveau morceau qui présente les plus grandes difficultés ; Thérèse le joue à livre ouvert avec une incroyable habileté. « Mais c'est charmant! c'est délicieux! s'écrie M.*^^ de Merville ; eh quoi! Mademoiselle, avec un talent si rare vous vous cachez à tous les yeux? ( La baronne avait pris des renseignements sur son ouvrière, et savait qu'elle vivait d'une manière fort retirée. j — Ce talent, si véritablement c'en était un , reprit Thérèse avec une extrême modestie, ne m'est aujourd'hui d'aucune utilité; car je suis forcée de me livrer à un travail

très-assicli] pour subvenir à mes besoins. -^ Mais vous pourriez en laire un usai;e bien aùUernent utile que tle la broderie. \'o'ire éducation nie paraît avoir élé extrêmement soignée ; pourquoi ne vous livreriez-vous pas à l'enseignement? je suis convaincue que vous y réussiriez à merverveille : vous savez certainement autre chose que le piano ; veuillez , je vous en supplie me parler à cœur ouvert. — Thérèse répond très-bas et en rougissant encore: j'ai étudié le français et l'anglais, je sais un peu l'histoire, la géographie, et je me suis aussi un peu essayée au dessin... — Comn^e vous vous êtes essayée au piano, sans doute, reprend la baronne en l'embrassant de nouveau. Croyez-moi , vous en savez autant qu'il en faut pour adopter la carrière que je vous propose : il serait à souhaiter que toutes celles qui s'y livrent vous resseml)lassent: daignez me permettre de voir Madame votre mère ; je serais enchantée qu'elle voulût accepter la pro])osition que j'ai à lui faire à ce sujet. — Hélas! Madame , je n'ai plus de mère, reprit Thérèse

234 LA î>EtITE LAlTïfiUE.

profondément émue. » Alors avouant sans hésiter à la baronne qu'elle fut autrefois une simple laitière , elle lui fait connaître toutes ses obligations envers sa bienfaitrice , dont elle lui laisse ignorer toutefois la triste situation, et^ voulant éviter à cette dernière l'embarras d'une visite qui l'eut fait beaucoup souffrir, elle prie M/'^*^ de Merville de s'adresser au vénérable pasteur de Châlilion , qu'elle n'a point oublié dans son récit, et qui n'a pas cessé depuis cinq ans de lui porter la plus vive sollicitude. — Je verrai cerlaineuient cet homme respectable, dit la baronne, qui devinait les motifs de la discrétion de l'orpheline, et ses louables intentions. Demain, Mademoiselle, à cette heure-ci veuillez prendre la peine de revenir. J'aurai probablement réussi à faire adopter mon projet à votre vénérable ami, et si vous-même daignez ne pas le repousser, je m'estimerai heureuse de pouvoir vous donner plus tard de véritables témoignages de tout l'intérêt que vous m'inspirez.

Thérèse de plus en plus touchée de la

LA PETITE LAITIERE. 235

bienveillance que lui montre celle femuie cbarmanle, la remercie avec tonte la sensibilité dont son âme est capable , et se retire l'esprit préoccupé de l'espoir si doux de pouvoir enfin changer le sort de celle qu'elle aimait à l'égal d'ime mère, et celui de sa jeune amie pour laquelle elle avait aussi une si tendre affection. Elle attendit néanmoins pour leur communiquer sa joie que les projets de M.^*^ de Merville lui fussent entièrement connus, et se rendit le lendemain chez cette dame à l'heure indiquée.

Le bon curé j était avant elle, et lui dit en la voyant paraître : « Venez ma cher- Thérèse , venez m'aider à remercier Madame de la confiance qu'elle veut bien vous accorder en vous proposant de concourir avec elle à l'éducation de ses enfants. Elle attache à cet emploi une pension de quinze cents francs , qui vous sera continuée durant toute votre vie, si, comme je n'en doute pas, vous accomplissez rio-oureusement les devoirs que cette tâche honorable vous imposera. »

Thérèse est si vivement émue en songeant que sa bienfaitrice sera enfin sauvée du malheur, que malgré elle des larmes de joie s'échappent de ses yeux, et qu'il lui est impossible d'articuler d'abord un seul mot ; mais M.'»« de Merville a une âme susceptible de comprendre ce qu'elle éprouve , et s'approchant d'elle avec affection : « Je vous olFre de plus, Mademoiselle , une tendre et sincère amitié, et je vous demande la vôtre pour mes deux petites filles qui seront bien heureuses d'avoir auprès d'elles une amie telle que vous. — Ah! Madame, répondi( Thérèse, c'est mettre le comble à toutes vos bontés, que dédaigner me les accorder avec une si touchante bienveillance 1 je n'ai plus qu'un vœu à former; c'est celui de faire agréer à ma bienfaitrice vos offres généreuses : si ma séparation d'avec elle devait lui coûter une peine trop vive, mon devoir serait de la lui épargner, permettez donc que je les lui soumette avant que de les accepter; mais daignez croire, quelle que soit sa voloulé sur ce point, que ma reconnais-

LA PETITE LAITIEIIE. 2^7

sauce pour vous durera autant que ma vie. — /Vllez, ma chère enfant, allez , reprit la baronne, j'approuve la délicatesse de vos procédés ; mais tachez de ne pas me rapporter un refus, maintenant que je vous connais, je ne m'en consolerais pas. »

L'orpheline , après avoir remercié de nouveau cette femme aimable , se hâta de retourner chez M.^"*^ de V*** : « 0 ma chère bienfaitrice, lui dit-elle, en l'abordant , depuis long-temps je cherchais un moyen de vous faire sortir de la position où vous languissez, ainsi que ma chère Anna : la Providence vient enfin de me l'ofFrir ; on me propose une place de quinze cents fiancs; ainsi , désormais vous ne souffrirez plus; habituée comme vous l'êtes à une stricte économie, cette petite somme suffira à vos besoins, et, pour comble de bonheur, c'est ici près, dans votre voisinage que je serai placée ; chaque jour je pourrai venir vous voir quelques instants sans nuire aux devoirs qui me seront prescrits ; comprenez-vous tout mon bonheur ? » Entrant alors dans tous les détails

de ce qui s'est passé entre elle et M.™^ de Merville, elle explique à sa bienfaitrice pourquoi elle ne lui a pas parlé la veille du geiiéreux projet de cette dame.

M.^'*^ de V*** l'avait écoutée avec autant d'émolion que de surprise, et s'écria lorsqu'elle eut fini de parler : « bonne et chère Thérèse! je reconnais bien à ce nouveau trait le gxniéreux dévouement qui t'anime pour moi! En t'ait de boulé et de vertu , lien de toi ne m'élonne; mais est-ce donc en abusant de l'excellence de ton cœur, que je dois sortir de l'affreuse position où le malheur m'a plongée? ah! ne l'exige pas, je t'en conjure, accepte les offres qui te sont faites; je les trouve aussi honorables qu'avantageuses pour ton avenir ; mais permets que je ne détruise pas le peu que j'ai pu faire pour loi, en te privant de ces mêmes avantages qui seront pour moi une consolation si puissante. — En ce cas , je demeure près de vous , reprit Thérèse le cœur gros de soupirs ; crovez-vous donc que Torpheline qui vous doit tout ira jouir d'une aisance que vous ne consentiriez pas

LA PETITR LAITIÈRE. 209

à partager? Hélas! j'avais osé croire que vous jugiez mieux de uion cœur... j'imaginais que les efforts de la pauvre laitière seraieut accueillis, comme elle-uiéme accueillit autrefois vos bienfaits ; je croyais enfin, continue-t-elle,ense précipitai) taux pieds de M."^^ de Y***, et versant des pleurs, que vous aviez pour moi un cœur de mère, comme j'ai pour vous un cœur de fille, et qu'à ce double titre nos obligations étaient réciproques.... Combien je m'abusais I...

— Non, non tu ne t'abusais pas ; car tu l'emportes, dit alors M.'"*-' de V**'*' en la serrant dans ses bras; oui, je consens à tout tenir de toi; ton âme est trop noble pour que l'on refuse tes bienfaits; mais tu permettras du moins que j'j mette des bornes: La moitié de la pension qui t'est promise me suffira... — Nous en reparlerons, s'écrie Thérèse au comble de la joie. Oh , ma chère bienfaitrice ! comment vous exprimer le bonheur que vous me faites éprouver en ce momerît! une telle bonté de votre part, surpasse tout ce que

TOUS avez fait pour moi. — C'est elle qui nie remercie', reprend M."^^ deV*** en fondant en larmes. — 0 Thérèse , dit à son tour Anna, qui avait assisté à cette scène, et qui se rappelait amèrement les dédains dont elle avait autrefois abreuvé le cœur de sa jeune amie, ô Thérèse, que tu es vengée aujourd'hui du sot orgueil que je t'ai montré î Depuis long-temps , il est vrai, le repentir était dans mon âme; mais je n'avais pas suffisamment expié mes torts ; il me fallait une telle leçon pour les comprendre tous... Daigneras-tu les oublier.

■ — Thérèse se jette dans ses bras : Anna ! chère Anna î ne me parle donc plus de ces torts que je ne connus jamais ; non , jamais je n'ai connu que ta tendre affection. »

Les deux jeunes filles en étaient là de leur mutuel épanchement lorsque le bon curé entra suivi de M. de Blainville, qu'il venait de rencontrer, et qui ayant fait une longue absence n'avait pas vu \J.™^de V**'^ depuis ses malheurs. « il m'était donc réservé , dit cette dernière en les voyant paraître et en le ur tendant les mains , de connaître

encore iin moment de vérilahle bonheur sur la lerre el de le partager avec vous î Oh mon cher de Bhvhiville , et vous homme respectable qui avez été le premier guide de ma Thérèse , regardez-la , c'est à elle que ma fille et moi allons devoir notre subsistance ; elle veut aujourd'hui se placer

pour nous nourrir — Eh, Madame!

interrompit le pasteur, c'est pour elle un devoir aussi doux que sacré; laissez-la le remplir sans j attacher tant de prix : nos bonnes actions sont pavées d'avance par le plaisir qu'elles nous donnent. »

M. de Bîainville qui s'était emparé de la main de Théi'èse, la serre avec affection , et dit à son tour: « Oui, oui, laissez-la faire, car je parierais qu'elle est plus heureuse que nous en ce moment. — Oh, oui, bien heureuse I répond la jeune fille, pourvu que ma chère bienfaitrice veuille bien ne ])lus calculer avec son enfant d'adoption. — Je ne calculerai plus, reprend M.'"^ de \***; mais laisse-moi leur dire que déjà, depuis près de deux ans , tu me nourrissais par ton travail.... — - Tout

cela devait être ainsi, dit M. de Blainville; car notre chère Thérèse a un cœur fait pour sentir la reconnaissance, et son dévouement, ses vertus, ne sauraient nous éloniier; mais j'avoue que je voudrais la voir maintenant en face des deux jeunes impertinentes qui osèrent autrefois la dédaigner, et qui aujourd'hui tombées, diton , dans une profonde détresse , seraient hors d'état de remplir l'honorable emploi dont on va la charger. »

Le vieux censeur n'avait pu s'empêcher de jeter un regard furtif sur Anna , en finissant ces mots ; mais la vive sensibilité qu'il vit répandue dans les traits de cette jeune personne, lair de tendresse avec lequel elle regardait son amie, lui parurent annoncer en elle une métamorphose si complète , que , passant aussitôt du sarcasme à l'éloge , il ajouta : « quant à vous, chère x\nna, je vois avec plaisir combien vous avez su profiter de la leçon du malheur; crovez-moi , c'est niaintenant que vous justifiez pleinement l'affection de ceux qui vous connaissent, et que vous

êtes véritablement digne de leur admiration. »

Thérèse eût volontiers embrassé le boa vieillard pour ce qu'il venait de dire; mais n'osant prendre cette liberté, elle s'en dédommagea en serrant sur son cœur sa jeune compagne, et en disant: « oh! oui, notre Anna est tout ce qu'il j a de meilleur au monde. »

Après cet entrciien qui les avait tous rendus si heureux , Thérèse pria le vénérable pasteur d'aller rendre sa réponse affirmative à la baronne , chez laquelle elle entra des le lendemain.

Il était impossible que sa séparation d'avec M.""^ de Y*** et Anna ne luicoiiiât pas beaucoup de regrets , et qu'elle n'en causât pas aussi de bien aniers à celles dont l'isolement allait encore devenir plus sensible par son absence ; mais la permission qu'elle obtint d'aller chaque jour les embrasser , et les prévenances délicates dont elle se vit comblée par sa nouvelle protectrice et par ses élèves elles-mêmes , lui firent supporter cette séparation aveé

courage.

L'éducation des enfants de M.'^*^ de Merville avait été si heureusement commencée par lev.v vertueuse mère, qu'il était impossible que Thérèse ne trouvât pas une véritable satisfaction à îa conlinuer, et si jamais institutrice ne fut plus dévouée et plus assidue à remplir ses devoirs , jamais aussi élèves ne monlrèrent plus de docilité et de reconnaissance.

Parmi !x)utes les vertus que la baronne cherchait à inculquer à ses enlrnis , la bienfaisance tenait la première place. On peut se figurer combien la jeurse gouvernante se plut à seconder cette heureuse disposition, et avec quelle joie, se rappelant les peine: et les fatigues de son premier état, elle courait avec les aimable* enfantsquiluiétaientconiiées, au secours dtî rhonnête indigence. M."'*-^ de Merville avait mis à cet effet à la disposition de ses deux filles, une sonime annuelle assez considérable , et Thérèse , suivie d'un domestique fidèle que l'on avait attaché à leur service, était chargée de les conduire dans la demeure du pauvre, et de leur ap-

prendre à donner avec la grâce qui double le bienfait. Deux fois la seaiainc ces charitables excursions leur étaient permises, en récompense de ieur assiduité au travail , et toujours elles y apportaient un nouvel empressernenl.

Etant ailées un malin visiter une pauvre vieille femme, dont elles étaient depuis cpiekjues temps les soutiens, et qui les recevait toujours avec la joie la plus vive, elles furent étonnées de la trouver dans l'attitude d'une profonde tristesse. Questionnée sur la cause de son cLagrin , elle répondit : « Oh ! mes chères demoiselles, ce n'est pas sur moi que je m'afflige; votre charité pourvoit à tous mes besoins; mais sur mon carré, là à celte porte que vous voyez d'ici, est une pauvre mère malade et ses deux filles mourant de faim. Ce sont, je crois, des personnes qui ont été bien à leur aise; car lorsqu'elles vinrent demeurer dans cette maison , elles occupèrent d'abord le deuxième étage , et avaient encore à celte époque de très-beaux meubles. Depuis

il paraît qu'une faillite de l'homme d'affaires chez qui elles avaient placé le peu de londs qni leur restait, acheva leur ruine ^ il fallut tout vendre et monter à ce cinquième. Ce fut alors que je les connus mieux, et, sans reproche, j'ai souvent parlajé avec elles ce que vous me donniez j mais enfin la mère est tombée sérieusement malade ; j'ai proposé aux demoiselles, que je vis plongées dans le désespoir, d'aller implorer pour elles les secours de la bienfaisance; elles ont refusé mes olFres , en me disant que leur mère aimerait mieux mourir que de faire connaître sa peine.... Hélas, mon Dieu I il ne me semble pas pourtant qu'il y ait de la honte à avouer sa pauvreté, quand surtout on ne se l'est pas attirée soimême. — Sans doute, répondit Thérèse, à qui ces dernières paroles étaient plus particulièrement adressées , sans doute la pauvreté n'a rien qui doive nous abaisser devant la vertu , car elle nous élève aux yeux de la Divinité , quand nous savons la supporter avec courage; mais.

ma bonne mère, c'est une épreuve bien difficile, et ce n'est pas toujours tout d'un coup que l'on peut s'y résigner. Ménageons, crojez-moi, les infortunées dont vous nous parlez : je vais confier leur peine à la mère de mes élèves ; je suis sûre qu'elle s'empressera de leur envoyer des secours, sans que leur fierté puisse en souffrir. En attendant, mes jeunes amies vont vous prier de déposer secrètement chez elles leur petite offrande. »

Déjà les deux enfants ont tiré leur bourse , et , après avoir fait la part de la bonne femme, elles déposent entre ses mains celle qu'elles destinent à ses voisines. Thérèse y joint furtivement une pièce de vingt francs. C'était tout ce dont elle pouvait disposer; car c'était sur sou entretien qu'elle le prélevait, le reste de ses appointements étant destiné à son ancienne bienfaitrice. Avec quelle douce satisfaction elle laisse échapper cette petite pièce de sa main ! Gomme elle est heureuse en se disant : je porterai un chapeau fané , mais j'aurai aussi aidé à soulager l'infortune!

« Que Dieu vous le rende, mes clières demoiselles! Vous êles certainement des anges qu'il comblera de ses bénédiclious, dit la vieille en les reconduisant. — Je vous en supplie, reprend tout Las Thérèse , en lui serrant afFectueusement la main, gardez-nous le secret devant la pauvre malade et ses enfants, si vous saviez combien nous serions affligées de leur causer la moindre peine! »

De retour à l'hôlel, la jeune gouvernante et ses élèves n'eurent rien de plus pressé que de raconter à la baronne ce qj'oQ leur avait dit de cette malheureuse famille, et une heure après cette dame bienfaisante était à la porte de la vieiile^ avec Thérèse, dont elle avait désiré être accompagnée. Elles frappent doucement; on ouvre aussitôt; mais cette dernière demeure interdite à la vue de deux jeunes personnes couvertes des lambeaux de la misère, et qui, après avoir jeté sur elle un coup d'œil rapide ^ font une vive exclamation , et retombent sur leur chaise comme anéanties.

« La voilà ! la voilà î celle dont je vous parlais, s'écrie la vieille. Aliî mes chères deiiAoiselles , ne rougissez pas de lui 'avoir obligation -, car c'est un ange en vérité -, si vous saviez coninie elle m'avait recommandé de ne vous rien dire ; mais le moyen de se taire quand surtout elle vient ellemême pour vous apporter peut-être de nouveaux bienfaits!... — Ah, je vous en conjure, interrompt Thérèse, d'une voix altérée et les yeux pleins de larmes . épargnez-moi des éloges qui ne m'appartiennent pas; » et en même temps cherchant à se dérober aux regards des deux jeunes personnes , qu'elle a parfaitement reconnues pour êlre Cécile et llorlense, elle se cache derrière la baronne, qui reste fort étonnée au milieu de celte scène.

« Vous trioniphez, Thérèse, dit alors Cécile avec un mélange de dépit et de douleur, qu'il lui était impossJ]>le de renfermer; mais convenez du moins que vous êtes trop vengée.... — Je conviens, répondit l'orpheline, que jamais je n'ai tant souilert. Daignez^ mademoiselle ^ en

être convaincue , et me pardonner cette rencontre que j'étais si loin de prévoir. Je vous proteste qu'elle m'afflige autant que vous.... » Etonnée d'un tel excès de bonté, et vaincue par l'expression touchante que l'ancienne laitière a mise dans ces paroles , l'orgueilleuse Cécile se lève, lui prend la main , et lui dit : quoi î vous sollicitez un pardon que nous seules devions implorer î Ah ! Thérèse , combien votre touchante modestie nous humilie à nos propres yeux I Oui , notre voisine avait raison , vous êtes véritablement un ange de bonté... » Et, sans hésiter alors, et sans que Thérèse puisse parvenir à l'en empêcher, elle fait hautement l'aveu de ses torts et de ceux de sa sœur, qui semble partager son repentir, envers celle dont elles viennent de recevoir la généreuse aumône. Les pleurs qu'elles yersèrent toutes deux en faisant cet aveu pénible touchèrent vivement la baronne , qui leur dit avec la plus douce bienveillance : « vos torts n'existent plus; car on les répare quand on les pleure, et ma

LA PETITE LAITIERE. 25l

jeune amie vous les a sans doute dès longtemps pardonnes ; je réponds de son cœur et vous promets en son nom , non seulement l'oubli du passé, mais encore tous les sentiments que vous êtes faites pour inspirer, et que je partagerai désormais avec elle, si vous daignez en accueillir les

témoignages. »

Thérèse , en entendant ces mots , se jette dans les bras de sa noble amie , etla remercie de s'être rendue l'interprète de sa pensée, puis, s'approcliant des deux sœurs, elle essuieleurs larmes, et leur demande affectueusement leur amitié.

« Allons, allons dit alors la bonne vieille , qui avait pris à cette scène le plus vif intérêt, tout est pour le mieux; moi aussi je serai sûrement pardonnée ; car, après tout, mon indiscrétion a causé plus de bien que de mal; mais pourtant je sens que la chose pouvait mal tourner, et une autre fois je retiendrai ma langue. »

A dater de ce jour, la mère d'Hortense et de Cécile ne manqua plus de rien; car M."^^ de Merville fournit généreuse-

ment à tous ses besoins , et procura ensuite assez d'ouvrage à ses deux filles pour qu'elles pussent la soutenir convenablement. La jeune gouvernante fut toujours pour elles bonne, aimable et empressée à leur être utile ; mais sa plus tendre sollicitude continu a de se porter su r son a ncie n n e bien failrice, dont elle était parvenue à rétablir la santé par ses soins généreux. Le sort d'Anna l'occupait aussi sans cesse; car elle l'aimait à l'égal d^une sœur. Avec quel plaisir elle allait leur porter chaque mois le fruit de son travail! Quel sentiment délicieux remplissait son âme lorsque pressée dans les bras de toutes deux, elle recueillait les tendres expressions de leur amitié et de leur reconnaissance !

Cependant, quel que fùlson bonheur, tous ses vœux n'étaient pas encore satisfaits : elle savait avec quelle ardeur M.™^ de Y*** souhaitait établir sa fille, et, s'identifiantaux vœux de cette tendre mère, elle eût voulu pouvoir les seconder.

Enfin , la Providence couronna ses désirs, et lui offrit un nouveau moyen de

montrer la générosilé de son cœur. Anna fui demandée en mariage par un îiiililaire dislingué qui avait été raide-de-cauip de .son père. Connaissant l'in fortune où était tombée la veuve de son ancien clief, il n'exigeait aucune dot; mais cette dernière quoique profondénient touchée de son désintéressement hésitait à former ces nœux, ne pouvant supporter l'idée de n'avoir pas même un trousseau convenable à donner à sa iîile. Thérèse, à laquelle cependant elle s'était bien gardée de communiquer son cruel embarras le devina bientôt. Elle avait alors atteint sa majorité , et pouvait disposer des fonds provenant de son modeste héritage. « Je n'en ai plus besoin maintenant , se dit-elle; car ma digne bienfaitrice, en me faisant donner des talents , a assuré mon avenir; c'est bien le moins aujourd'hui que je fasse hommage à sa fille du peu que je possède. » Trois jours après Anna était pourvue d*un fort joli Ijousscau, acheté avec les deniers de Thérèse.

Qu'on juge de tout ce qu'éprouvèrent

la mère et la fille en recevant ce donî II ne leur fut pas difficile de deviner de quelle main il partait; car Thérèse, depuis plusieurs jours, leur avait montré une figure rayonnante, et elles ne doutèrent pas qu'elles ne lui dussent ce nouveau sacrifice.

Jusqu'alors, par un reste d'orgueil, dont on se défait difficilement , ni l'une ni l'autre n'avaient osé se montrer chez la baronne, de peur de découvrir leur position; mais un sentiment plus fort l'emportant tout-àcoup dans leur cœur , elles s'y rendirent ensemble, et M."^^ de V*** dévoila aux veux de la baronne tout ce qu'elle devait à l'intéressante orpheline, suppliant cette dame d'user de son ascendant pour lui faire reprendre ses nouveaux dons.

« Ces dons honorent trop notre jeune amie, répondit M. "^^ de Merville , en souriant de la manière la plus aimable à celle qui réclamait son appui, pour que je pUiSse me ranger contre elle. Croyezmoi , Madame , cédez-lui plutôt cette nouvelle jouissance ; elle est faite pour

que ramitié ne compte pas avec elle ; laissez-la acquitter à sa manière les obligations.qu'elle vous doit , c^est une satisfaction que votre bonté ne saurait lui refuser.

— Vous l'entendez , dit alors l'orpheline, Madame daigne plaider ma cause, et toi , chère Anna , ne seras- tu pas assez bonne aussi pour te ranger de notre bord? — - Ah î depuis long-temps je n'ai plus rien à te refuser, répondit cette dernière, mais quelle que soit l'inépuisable générosité de ton cœur, et la douceur mêuie que j'éprouve à tout tenir d'elle, puis-je consentir à te dépouiller ainsi de tout pour assurer un bonheur sur lequel je n'avais pas compté ?

— Rassurez-vous , Mademoiselle, interrompit M."**^ de Merville, l'avenir de celle que nous chérissons ne sera pas dénué des avantages auxquels son mérite et ses vertus lui donnent droit de prétendre, et je vais profiter de cet instant où nous nous trouvons réunies, pour lui parler d'un projet dont M. de Blainville, votre ami et le sien, a daigné m@

ùûre part, depuis qu'il s'est présenté chez iijoi. Ce respectable vieillard a un neveu héritier de son nom , de ses vertus et de sa fortune , et doit solliciter pour lui la main de notre chère Thérèse, que mon amitié se chargera de doter , indépendamment de la pension qu'elle a si dignement acquise par ses soins pour mes enfants. Je lui demande seulement de les leur continuer encore pendant une année; car je serais désolée qu'elles perdissent Irop tôt le modèle parfait qu'elle leur offre chaque jour par ces qualités précieuses , ces talents et ce caractère enchanteur qui

nous attachent si tendrement à elle

— Ah I Madame , interrompit Théièse , par où donc ai-je pu mériter un tel excès de jjonté ? Daignez y mettre des bornes, je vous en conjure, car mon cœur ne pourrait y suffire. Quant à mon séjour auprès de mes chères élèves , il durera autant que vous le désirerez ; quelque honorables que soient pour moi les offres du bon M. de BL'iinville, je me trouve maintenant si heuïeuse, que ce ne serait qu'en trern-

LA PETITE LAITIERE. lô^j

blant que j'oserais consenlir à changer de situation....

— Chère enfant ! ne me fais pas à Ion tour craindre un refus, dit M/"^ de \***; car je connais le neveu de M. de Bi ai n ville; il est digne de toi, et si celte union s'accomplil tous mes vœux en ce monde seront comblés. »

Peu de temps après cet entretien, dont la dernière partie avait laissé dans l'esprit de la jeune gouvernante matière à de sérieuses réflexions , le bon vieillard qui la chérissait à l'égal d'un père , vint solliciter sa main pour son neveu , en lui déclarant qu'il attachait à ce mariage toutes ses espérances de bonheur. Vainement l'orpheline insista sur l'obscurité de sa naissance; le brave militaire lui répondit qu'elle s'était elle-même créé des lettres de noblesse par ses vertus, et qu'il s'honorerait bien plus de son alliance que de celle des plus grandes dames du monde.

Enfin quelles que fussent les craintes de Thérèse pour clianger d'elaL, ses amies la décidèrent au bout d'une année à combler

les vœux de M. de Blainville et ceux de son neveu. Ce dernier juslifia la bonne opinion de M.'»^ de V***; il se montra digue du bien précieux que son oncle lui avait fait obtenir, et Thérèse, environnée aujourd'hui des plus tendres affections et de toute l'estime dont une femme puisse s'honorer, fait redire chaque jour à tous ceux qui la connaissent que la petite laitière de Chatillon méritait le sort heureux que la Providence lui réservait.

Jt ARMi les qualités nécessaires à une jeune personne pour conserver l'innocence et la paix de son cœur, il en est deux que l'on devrait mettre au premier rang* , c'est la prudence et une confiance entière dans ceux que la nature ou le devoir ont appelés à la diriger à travers les nombreux écueils de la vie, que l'expérience elle-même n'ose affronter qu'avec défiance. Malheur à la jeune iiWe qui croit avoir dans sa propre raison un guide assez sûr pour se passer d'appui , ou qui, renonçant volontairement à ceux que la Providence lui a donnés, va en chercher hors du. cercle de ses affections naturelles I Ce n'est jamais impunément qu'elle tenîe cessorttjs d'épreuves ; car avant,,que d'avoir inconnu le danger, souvent elle ^succombe, et si h? retour ne lui est pas toujours impossi-

26o LA LIAISON IMPHUDENTEa

Lie , il ne peut du moins avoir lieu quaccompagne de regrets amers donl.toule son existence peut-être troublée.

L'histoire déplorable cpc je vais mettre sous les yeux de mes jeunes lectrices, et dont plusieurs personnes dignes de foi m'ont garanti l'authenticité , servira bien mieux que mes réflexions à leur faire comprendre tout le danger d'^un manque de confiance dans ses véritables appuis.

Adélaïde de Saint-Firmin appartenait à une ancienne famille où l'honneur et la vertu semblaient héréditaires , et avait été bercée , pour ainsi dire, au récit de la gloire de ses ancêtres. Douée à dix-sept ans de la plus rare beauté et de tous les talents qui font le charme de la vie , elle V joif'^nait une instruction solide, et possédait en outre une fortune considérable que lui avait laissée par testament son aïeule maternelle , avec la prérogative d'en jouir, en toute liberté, dès l'âge de dix-huit ans. Mais au milieu de tous ces biens qui devaTent assurer son bonheur, elle perdit le guide le plus sûr de sa

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jeunesse ; sa mère lui fui enlevée sans avoir pu réaliser les rianls projets qu'elle formait pour un avenir si plein d'espérances. M. de Saint-Firniin, lionune esliniable et rempli d'afFeclion pour sa fille , était peu propre cependant à lui offrir les consolalions dont elle avait besoin pour supporter une perte si douloureuse. Jeune encore etaimantbeaucoup le monde, oùil élaitfort répandu , il voulut continuer à y chercher les distractions auxquelles il était habitué, et proposa à Adélaïde de faire venir auprès d'elle une parente qui lui tiendrait lieu de la mère qu'elle avait perdue , ou de la placer dans un couvent de Paris où il demeurait, jusqu'à ce qu'illui eût trouvé un établissement analogue à son rang et à sa fortune. Elle préféra ce dernier parti ; car l'idée de vivre sous une autre autorité que celle de sa mère lui semblait le comj)ie du malheur. Habituellement aimable et bienveillante , Adélaïde , cependant , joignait à ces heureuses qualités une indépendance de caractère qui la rendait peu propre à se ployer à la volonté d'autrui, et

supportait difficilement que l'on combattît, ses idées ^ que du reste elle communiquait rarement. Renonçant depuis la mort de M."^^ de Saint-Firmin à tous les épanchements d'une tendresse partagée, elle s'était, en quelque sorte, replojée sur ellemême, et ne sentait d'autre besoin que celui de vivre dans la solitude.

Son père , dont les goûts étaient si diamétralement opposés aux siens, et qui intérieurement n'était pas fâché de se débarrasser d'une surveillance qui gênait ses habitudes, la laissa entièrement libre sur ce point , l'invitant toutefois à revenir près de lui dès que l'ennui de la retraite viendrait à s'emparer d'elle.

« Je veux que tu sois heureuse, ma chère Adélaïde , lui dit-il , en la conduisant dans la maison qu'elle avait choisie. Assurément je ne crois pas que tu puisses l'être au fond d'un cloître, et je compte sur ton retour près de moi aussitôt que ta douleur sera un peu calmée : tu ne peux d'ailleurs rester au couvent passé l'âge de dix-huit ans que bientôt tu vas atteindre;

c'est l'époque où lu seras émancipée et où tu entre*'as en jouissance de la iorlune de ton aïeule ; c'est aussi celle que ton excellente mère avait choisie pour te donner un époux : Je veux remplir sa volonté à cet égard, et je te promets de mettre dans le choix que je ferai pour toi , tous les soins , toute la prudence que tu peux attendre de ma sollicitude paternelle. »

Bien que ces paroles ne renfermassent que des témoignages d'alFection, Adélaïde, cependant, n'y répondit pas avec toute la chaleur de sentiment qu'elle avait coutume de montrer à sa mère : il lui semblait que M. de Saint-Firmin se consolait beaucoup trop tôt de la perte qu'ils avaient faite , et qu'il ne lui portait à elle-même qu'un intérêt fort borné. Aussi , à dater de cet instant, elle se promit de ne pas s'en rapporter à lui sur le soin de son bonheur, et s'interdit jusqu'aux moindres épanchements de la tendresse iîJiale.

C'est ainsi qu'une malheureuse prévention que nous ne nous donnons pas la peine d'examiner, et qui souvent n'a d'autre

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source que notre propre orgueil, nous fait renoncer aux affections les plus naturelles pour nous jeter ensuite dans les chances d'attachements étrangers qui peuvent quelque fois nous conduire à notre perle.

Les adieux du père et de la fille furent donc assez froids ; car, à son tour, M. de Saint-Firmin remarqua le peu d'empressement que juetlait Adélaïde à recevoir les témoignages de sa tendresse , et , sans toutefois cesser de la chérir , il n'en fut que plus ardent à chercher dans le inonde les distractions qui pouvaient lui faire supporter une indifférence qui Taffli^-eait. Les premiers temps de son deuil l'obligeant néanmoins à quelque réserve dans ses plaisirs, il s'astreignit à aller chaque jour passer quelques instants au parloir; mais Adélaïde fit si peu de frais pour lui rendre ces instants agréables qu'il finit par ralentir ses visiles, et se jeta avec plus d'ardeur que jamais dans le tourbillon du monde.

Ainsi M.^^^*^ de Saint-Firmin , dédai-" gnant les consolations paternelles , fut entièrement livrée à sa mélancolie et aux

ennuis du cloîlre. A la vérité l'exemple des femmes pieuses qui l'entouraient était bien capable de la porter à la résignation; elle avait aussi dans la société des dames pensionnaires qui habitaient le couvent un moyen agréable de se distraire; mais elle était arrivée à cet âge dangereux où le cœur , s'il n'est guidé par une raison solide et surtout par une piété sincère, se laisse Tacilement entraîner par un insatiable besoin de sentiments qui le pousse toujours au-delà du vrai et l'empêche de discerner les biens qui sont à sa portée. Loin donc de répondre aux prévenances dont elle se vit l'objet dès son entrée au monastère , Adélaïde ne chercha qu'à s'y dérober en affectant une grande froideur et le désir de vivre dans une solitude absolue. 11 fallut bien céder à cette fantaisie; car son père croyant que le seul moyen de la rendre au bonheur était de la laisser jouir d'une entière liberté, avait ordonné que l'on ne contrariât en rien ses goûts, et l'on attendit pour lui offrir des consolations qu'elle se montrât disposée à les accueillir.

Les choses en étaient à ce point , depuis trois mois environ , lorsque l'on vit arriver au couvent une dame jeune encore, en grand deuil de veuve, ajant toutes les apparences d'une profonde douleur, et se faisant appeler M. ^"^ de Clainville. Présentée à la supérieure , femme très-douce et surtout très-crédule, comme une personne de distinction qui voulait passer dans la retraite les premiers mois de son veuvage , cette dame avait été admise sans difficulté au nombre des pensionnaires qui se soumettaient dans cette maison aux divers exercices de piété que les religieuses y pratiquaient.

Tout fait événement dans un cloître , et , lorsque M.'^*^ de Clainville y parut, elle devint l'objet d'une attention générale , et il ne fut question pendant plusieurs jours que de sa beauté (car elle était belle en eiïet^: , que de son air touchant, de la douceur extrême de ses manières, et de sa profonde affliction : c'était à qui lui offrirait les premières consolations et les premiers soins j mais avec toute l'afTabilifé

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qui manquait à Adélaïde , elle ne paraissait pas plus disposée que celle-ci à former de liaison particulière. Gracieuse, aimable avec tout le monde, elle faisait entendre néanmoins avec adresse que la solitude était le principal objet de ses vœux, et que c'était lui imposer une contrainte pénible que de l'obliger à s'occuper d'autre chose que des regrets qu'elle donnait à un époux chéri. Il fallut donc céder encore une fois , et laisser à elle-même cette veuve désolée comme on avait laissé la sauva^-e Adélaïde.

Quoique peu occupée de ce qui se passait autour d'elle, cette dernière n'ignora pas long-temps les éloges donnés à la charmante veuve, et ne pût même se défendre d'éprouver pour elle un assez vif intérêt surtout en apprenant avec quel empressement elle fujait toutes les distractions que l'on voulait lui offrir. Il lui semblait qu'il devait exister entre elle et cette femme si alïligée une grande conformité de goûts et de sentiments puisqu'elles éprouvaient dans la douleur le iDÔme be-

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soin de solitude. A dater de ce moment, Adélaïde, que l'ennui tourmentait depuis long-- temps, sans qu'elle voulut se l'avouer, n'eût plus d autre désir que de se rapprocher de M."^^ de Clain ville qui pourtant ne semblait pas même s'apercevoir qu'elle existât, et loin de la fuir comme elle avait fait de toutes les dames de la maison, elle chercha toutes les occasions d'attirer ses regards.

Jusqu'alors M. *^i^*^ deSaint-Firmin s'était fait servir ses repas dans son appartement afin de se dérober aux remarques et aux prévenances de la communauté ; mais avant appris que l'étrangère avait consenti , du moins pour les premiers temps de son séjour, à manger au réfectoire, elle demanda à y descendre, et ht beaucoup de frais d'amabilité, espérant fixer l'attention de celle qui l'intéressait. Ce moyen toutefois ne lui réussit pas; car la veuve toujours plus occupée , en apparence , de sa douleur, ne vit rien, ou plutôt feignit de ne rien voir de son intention et de SCS eilorts.

împalienle, et naturellement fière , Adélaïde renonça dèslors à provoquer une attention qu'on lui refusait, et mitpresqu'autantdesoinsà fuir M. '"^deClain ville qu'elle en avait mis à s'en approcher; mais cette dernière, qui avait ses projets, ne la laissa pas long-temps dans cette disposition ; car elle n'avait feint de ne pas la remarquer que pour lui donner un désir pins vif de se lier avec elle.

Un après-midi donc que la jeune pensionnaire, plus ennuyée , plus abattue que jamais, s'était enfoncée dans une des allées solitaires du jardin, et qu'elle y déjdorait avec amertume son isolement et l'impossibilité où elle croyait être de rencontrer une ame qui pût répondre à la sienne, cette femme , se présenta devant elle toutà-coup, et lui dit, affectant comme de coutume une profonde tristesse, et ne paraissant céder qu'à un uiouvemenl d'intérêt plus foTt que toutes ses résolutions: « Hélas! je croyais être seule afllig-ée dans cetle maison; mais, en considérant ces vêtements lugubres (elle montrait ceux

d'Adélaïde), et les traces de chagrin répandues sur ces traits enchanteurs, je vois combien je me trompais! Ainsi la beauté, la jeunesse ont aussi leurs douleurs et leurs regrets i — Si la beauté devait être exempte d'afflictions , répondit Adélaïde, agréablement surprise de cette renconlre et d'un témoignage d'intérêt si imj)révu , assurément, Madame, personne plus que vous n'eût dû y échapper. — Aimable enfant! quel charme, quelle expression touchan te dans le son de sa voix î . . Mais vous êtes donc nouvellement dans cette maison où j'eusse été si heureuse de vous rencontrer dès mon arrivée"^ — Je l'habite depuis plus de trois mois , Madame , et j'ai déjà paru plusieurs fois devant vous sans que vous m'ayez remarquée. — Se peut-il ! mais sans doute il y avait alors d'autres personnes auprès de vous? Ah pardonnez ma sauvagerie, mais la vue des indifférents m'obsède à tel point qu'au milieu d'eux je deviens pour ainsi

dire sourde et aveugle Hélas! mon

cœur est livré à une peine si violente , que

ce n'est que dans la solitude que je retrouve toutes mes facultés Désormais

cependant je me souviendrai qu'il 7 a ici un être charmant qui souffre comme moi, et qui peut-être daignera compatir à mes maux comme je saurai plaindre les siens... Oui, continue la veuve, en pressant les mains de la jeune fille, oui, je saurai pleurer avec vous -, le malheur n'a pas tari toutes mes larmes; il m'en reste encore pour déplorer vos chagrins ; car tout en vous me touche et m'intéresse. »

Il était difficile que des paroles si affectueuses ne séduisissent pas le cœur ingénu d'Adélaïde. Cependant, avec un peu plus de réflexion, elle eût pu y reconnaître une exagération qui l'evit fait se défier de la sincérité des sentiments qu'elles exprimaient; mais ayant elle-même une imagination fort exaltée, elle ne vit dans les expressions et le ton romanesque de l'étrangère qu'une vive sensibilité qui plaisait à son âme ardente , et loin de se senlir moins empressée à se lier avec cette femme singulière , elle n'épargna

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aucun soin pour lui inspirer un intérêt plus vif encore.

Hélas î nous Favons dit, c'est ainsi que beaucoup de jeunes personnes entraînées par le charme de ces attachements subits que le hasard vient leur offrir, et auxquels l'imagination a d'ordinaire bien plus de pari; que le cœur lui-même , s'aveuglent sur les dangers qui trop souvent les accompagnent. Lassées des affections paisibles qu'elles trouvent autour d'elles, soit dans leurs famiiles ou auprès d'anciens amis dont les principes sont suffisamment éprouvés, elles aiment à courir les chances d'une amitié nouvelle, et, semblables à l'imprudent nautonnier affrontant sans boussole les périls d'une mer orageuse , elles ne rencontrent souvent qu'un abime là où elles s'abandonnaient avec le plus de confiance et de sécurité.

Ainsi Adélaïde, tout entière à sa nouvelle amie, rentra chez elle le cœur épanoui, le sourire sur ses lèvres , et éprouvant déjà le besoin de voir se renouveler cet entretien plein de charmes où son amour-

propre et son cœur avaient été également satisfaits. Jamais aucune femme ne lui avait paru si aimable, si intéressante que la séduisante veuve : quelle chaleur de sentiments! quelîe grâce, quel abandon dans ses moindres paroles ! comme elle sait apprécier les qualités qu'elle découvre dans ceux qui Tintéressenl î combien ses éloges sont délicats I ah î comment ne pas les croire sincères; ils sont exprimés avec un naturel si parfait!....

C'est ainsi que raisonne M.<^^^^de Saint- Firmin en rentrant dans cette petite célule où quelques heures auparavant elle se croyait destinée à ne jamais goûter les délices de l'amitié. Tout alors lui paraît changé autour d'elle ; ce couvent oi^i elle s'ennuyait naguère sans qu'elle voulut se l'avouer à elle-même, par cela seul qu'elle avait déclaré aimer la retraite , ce couvent, dis-je, lui semble alors un séjour enchanteur où elle va passer des instants pleins de charmes. A dater de ce jour, sa liaison avec l'étraniière prit tous les caractères de la plus tendre intimité. C'était à qui des

deux montrerait à l'aiitre plus d'empressement à élre toujours ensemble : on se fit de mutuelles confidences ; bientôt il n'y eut plus entre elles une seule pensée qui ne leur fût commune , ainsi l'attestait dumoins celle des deux qui était le plus intéressée à faire croire à la pureté de ses inlentions.

Mais, il faut enfin le dire, Adélaïde était le jouet de la plus afFreuse duplicité; tout cet appareil de sensibilité et de beaux sentiments n'était que pour l'entraîner plus sûrement à sa perte. Une fois dans les lacs de l'adroite créature, il n'y avait plus moyen qu'elle s'en dég'ageât ; car c'était un de ces dangereux protées , une de ces femmes astucieuses , à qui l'art de séduire était si familier, qu'il eût fallu une expérience bien autrement exercée que celle de la pauvre enfant pour distinguer la vérité à travers le masque dont elle se couvrait, nous verrons bientôt dans quel but.

Le premier soin de M.™^ de Clainville , après avoir obtenu l'entière confiance d'Adélaïde, fut d'achever de lui persuader

que son père ne lui portait qu'un trèsfaible intérêt : elle poussa même ses insinuations perfides jusqu'à lui faire entendre que peut-être M. de Saint-Firmin ne serait pas fâché de lui voir prendre du goût pour le cloître, espérant qu'elle lui abandonnerait ensuite la meilleure partie de l'immense fortune dont elle allait incessamment être mise en possession , et cel insinuation produisit d'autant plus d'effet sur l'esprit prévenu d'Adélaïde^ qu'il lui semblait que son père mettait très-peu d'empresseuient à abréger son séjour au couvent.

Ainsi la fatale confiance que lui inspirait une femme étrangère l'emportait déjà sur celle qu'elle devait à l'auteur de ses jours. Du reste sa nouvelle amie ne se borna pas à appuyer ses suppositions de mille raisons spécieuses , elle lui cita divers exemples de mauvais parents qui avaient abusé de l'affection de leurs enfants pour les frustrer ou les dépouiller de leur héritage , et mit entre ses mains de ces dangereuses fictions où l'autorité paternelle, présentée sans cesse

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