‹ Souvenirs d'une mère de familleChapitre 3 sur 13 · I-JX) -Lk LIAISON IMFllUDESTEo · texte numérisé non relu

I-JX) -Lk LIAISON IMFllUDESTEo

comme un joug odieux, fait de la désobéissance filiale une sorte de nécessité que la raison la plus sévère semblerait ne pouvoir sérieusement condamner.

Naturellement portée à l'exaltation, Adélaïde adopta ces pernicieuses lectures avec une telle ardeur que bientôt elle perdit le goût de toutes celles qui jusqu'alors avaient servi à orner son esprit et son cœur.

Restait un point fort délicat que l'adroite séductrice n'osait aborder qu'avec une extrême réserve, c'était celui de la relîHon : sans doute il entrait dans ses plans de faire secouer à M.^*^^ de Saint- Firmin , ce joug qui^ plus tard, pouvait oéner les résolutions qu'elle voulait lui faire prendre ; mais comment fronder ouvertement des principes pour lesquels on s'était soi-même montrée très-ardente?

c'eût été s^exposer à perdre une estime dont on ne pouvait se passer pour arriver à ses fins. Il fallut donc emplover un autre moyen. Peu à peu, sans attaquer précisément cette religion sublime y on jeta une

adroite censure sur ses pratiques et sur ceux qui les suivent : on taxa de curiosité et d'indiscrétion les saintes femmes au milieu desquelles on vivait; on alla même jusqu'à élever des soupçons sur la sincérité de leur zèle, en un mot on n'épargna aucun soin pour ébranler une croyance que l'on redoutait , et l'on parvint à mettre le doute à la place de l'heureuse conviction qui seule peut nous assurer ici bas comme dans l'autre vie la paix et le bonheur.

Lorsque M.™^ de Clain ville eût ainsi préparé les voies et qu'elle se tut assurée qu'Adélaïde, entièrement subjugée par la confiance et l'afFection qu'elle lui inspirait, ne résisterait à aucun de ses avis, elle crut pouvoir poursuivre l'entière exécution de ses projets.

Un après-midi que sa jeune compagne lui paraissait plus disposée que jamais aux doux épanchements de l'amitié, elle lui dit avec cet accent de l'àme qu'elle savait parfaitement imiter au besoin: «Oh! ma chère Adélaïde, ne me montrez pas, je

278 XA LIAISON IMPRrDENTE,

VOUS en prie , toute votre affeclion ; car lorsque l'époque de nous séparer sera venue , et cette époque n'est pas éloignée, puisque vous avez bientôt dix-huit ans, je sens que je ne supporterai pas cette cruelle séparation Hélas! vous m'aviez rattachée à la vie ; auprès de vous j'oubliais presque ma douleur; mais bientôt je la retrouverai tout entière, et j'en aurai une seconde non moins affreuse, peut-être , celle de ne plus vous voir oh j'en

mourrai î

— Que dites-vous! interrompit Adélaïde , profondément émue , qui donc pourrait nous forcer à nous séparer? — Ne m'avez-vous pas dit que M. votre père devait vous marier aussitôt que vous seriez mise en possession des biens de votre aïeule? • — Sans doute; mais ce mariage n'est pas encore fait, je n'y vois même nulle appaience jusqu'ici, et le peu d'empressement que mon père met à m'en parler, vous a fait penser ainsi que moi qu'il ne serait peut-être pas fâché que je prisse du goût pour la vie religieuse; mais enfin si

nos conjectures étaient fausses^ si en effet il nie pro{)Osait une alliance , je puis la reluser, si elle doit me priver du bonheur de vous voir , et de cultiver une amitié à laquelle j'attache aujourd'hui tout le charme de mon existence. — Aimable amie ! combien un pareil sentiment m'est précieux 1 mais hélas nos vœux à l'une et à l'autre ne sauraient s'accomplir; car d'un côté je ne puis vouloir que vous renonciez pour moi à un établissement qui vous serait avantageux, et de l'autre il est à supposer que notre affection mutuelle rencontrera plus d^une entrave, lorsque vous serez sous l'autorité d'un époux Il n'était

qu'un seul moyen de faire cesser toutes mes craintes à ce sujet; c'était de vous proposer une union qui, tout en faisant votre bonheur et celui d'un être qui m'est bien cher, m'eût laissé l'espoir de passer près de vous le reste de ma vie.... Mais je n'ai point osé m'arréler à cette idée séduisante de peur des difficultés sans nombre que j'entrevois à son exécution.... Il s'agit de mon neveu, le vicomte de Yermance ,

•j8o la liaison imprudente.

conlinue la perfide, en vojant que la jeune fille l'ëcouLe avec un intérêt trèsmarqué ; jamais plus nobles qualités n'ont été jointes à un physique plus agréable ; vous pouvez en juger par cette peinture. » En même temps elle lui montre un portrait représentant un homme de trente ans environ , dont les traits d'une régularité et d'unebeau té remarquables, annonçaient en effet de l'esprit et de la finesse, mais en même temps une hardiesse et une dureté qui inspiraient malgré soi une sorte de crainte vague que l'on ne pouvait définir, et qui laissaient dans l'âme une impresion pénible.

Ce lut du moins l'effet que produisit d'abord sur Adélaïde la vue de ce portrait; mais celle qui le lui présentait était trop adroite pour ne pas se hâter de détruire cette impression fâcheuse. Selon elle , l'espèce de hardiesse et de dureté que l'on emarquait dans les traits du vicomte , telait à la grandeur et à la noblesse de ses entimenls ; il poussait quelquefois, il est rai, la fierté jusqu'au dédain , et l'idée

d'une dépendance quelconque lui paraissait insupporlajjle ; mais à côté de ces légers défauts, qui venaient de l'élévation de son âme, quelle énergie, quel niâîe courage il savait déployer au besoin I quelle générosité dans ses moindres actions! quelle simplicité , quelle douceur dans ses habitudes , et surtout quel tendre respect, quelle ardeur de sentiments il porterait à celle qu'il associerait à son sort! A entendre M."^*^ de Clainville, jamais son neveu ne s'était attaché à aucune femme parce qu'il n'en avait pas encore trouvé qui pût répondre à l'élévation de ses idées. « Il n'y en a qu'une au monde, dit-elle, en serrant les mains de celle qui l'écoutait; oui ma charmante amie , vous seule pourriez lui paraître digne de fixer son cœur, parce qu'il existe entre vos idées , entre vos goûts et les siens une telle ressemblance une telle harmonie , qu'il semble que vous soyez nés l'un pour l'autre.... Mais, je vous l'ai dit , j'aperçois de grandes difficultés à cette union qui ferait mon bonheur : car la fortune du vicomte, quoi-

qu'assez considérable , ne l'est poiirLaiit pas autaK4; que la vôtre, et jamais il ne consentira à s'exposer à un refus qui l'humilierait autant qu'il le rendrait malheureux.... Si au lieu d'être riche, vous étiez pauvre, tout s'applanirait à l'instant; car l'un des plus doux projets de sa vie a toujours été d'enrichir l'é pouse qu 'il choisira . »

A la suite de ces détails sur le caractère de son neveu , elle cita divers anecdotes où elle le peignit d'une manière si avantageuse que, malgré elle, la crédule Adélaïde ne put se défendre du vif désir de le connaître. La lecture des romans pour lesquels on avait eu soin de lui donner du cfoût avait tellement exalté son imao^ination , qu'il lui semblait reconnaître dans le portrait que l'on venait de lui faire, celui des héros qu'elle avait admirés dans ces dangereuses fictions si propres à égarer l'esprit et le cœur de celles qui s'j complaisent.

Quelques jours après cet entretien qui devait avoir pour la malheureuse Adélaïde les suites les plus funestes, elle vit le vi-« comte, et, dès cet instant, son suri fut

décidé ; car cet homme joignait à tous ies avantages physiques dont sa coojplice avait fait réh)g"e , un esprit si briUant et des manières si distinguées , qu'il était impossible qu'une jeune personne sans expérience n'en fut pas éblouie. AfFeclant dans ses discours une vive sensibilité , il sut y mêler l'encens des louanges , et parvint à lui persuader qu'il était le seul homme capable d'apprécier son mérite ; mais pourtant il se garda bien dans cette première entrevue de témoigner le désir d'obtenir sa main , et se montra même si réservé sur ce point , qu'Adélaïde craignil: bientôt de ne lui avoir inspiré qu'une froide ad mira tio n »

Son adroite séductrice, tout en l'observant, la laissa plusieurs jours dans ce eloute, et ne voulut même revenir sur le sujet qui l'intéressait que lorsqu'elle lui en montrerait ouvertement le désir, llélasî la pauvre enfant était trop habituée à la laisser lire dans son cœur pour ne pas lui avouer ingénucment sa pensée.

« Ce que je redoutais est arrivé^ lui

284 l'A LTAISOIN^ IMPRUDENTE.

dit alors M."'^ de Claiiiville ; votre beau lé , Tos qualités aimables ont produit sur le pauvre vicomte une impression qui ne s'effiicera plus, si je le connais bien ; mais il vous trouve beaucoup trop riche pour oser prétendre ouvertement à devenir votre époux. Il connait d'ailleurs maintenant les projets ambitieux de M. de Saint- Firmin , qui , renonçant à l'espoir de vous voir ensevelie au Tond d'un cloître, s'occupe , non de votre bonheur , mais de multiplier vos richesses, en vous Taisant contracter un grand mariage. Déjà on nomme dans le monde Je mari qu'il vous destine , et cpi'il doit incessamment vous présenter. Ainsi de Yermance ne pouvant s'exposer à la honte d'un refus inévitable^ sera désormais le plus malheureux des

hommes Moi-même je dois renoncer

à la dernière espérance de bonheur que j'entrevoyais dans cette douce union , à moins que vous n'avez le courage de braver l'autorité de votre père par un mariage secret qui pourrait avoir lieu aussitôt après votre émancipation.... \>

Adélaïde d'abord révoltée'd'une proposition si hardie , objecta qu'avant de recourir à un pareil moyen , elle devait à son père de Ini avouer ses sentiments et ses vœux; mais cette objection fut si vivement combattu<î par sa perfide amie et ensuite par le soi-disant vicomte, que, cédant à la fatalité qui l'entraînait à sa perte , l'insensée consentit à tromper la soUitude paternelle , que dès long-temps on lui avait appris à méconnaître, et se laissa conduire un mois après à l'autel où sa conscience allait enfin se réveiller pour lui faire sentir tous les traits acérés du remords.

li était six heures du matin. Adélaïde, tourmentée par mille pressentiments funestes , n'avait pu goûter un seul moment de repos durant toute la nuit qui venait de s'écouler. Plus le moment approchait , et plus il lui semblait afii'eux de s'engager ainsi sans l'aveu de son père ; mais n'osant revenir sur la promesse faite au vicomte, elle suit en chancelant, M."^^ de CLiinvilIe qui s'efforce vainement de la rassurer. La

porte du couvent est franchie , et bientôt après elles arrivent à une chapelle où les attendaient l'époux futur et les témoins nécessaires. (*)

Une profonde obscurité régnait encore autour d'eux ; quelques cierges seulement éclairaient les pas de la tremblante Adélaïde. Une terreur soudaine s'est emparée de son âme à la vue de l'autel où elle doit prononcer le fatal serment; car elle sent enfin qu'elle va trahir le plus saint des devoirs, en se dérobant ainsi à l'autorité paternelle. « 0 mon Dieu! dit-elle d'une voix mourante, en étendant les mains vers rimage de notre Sauveur, quel châtiment dois-je attendre de ma désobéissance?... « Puis , jetant autour d'elle des yeux égarés ^ elle semble chercher l'appui qui manque à sa faiblesse. « Persoime , personne que des figures étrangères et sinistres! continue-t-elle en laissant échapper des larmes brûlantes; ô ma mère, ce n'était point

("*) Cet événement se passait en novembre 1787 ; alors te mariage civil n'était pas encore institué.

LA LIAISON IMPr.UDENTE, 287

ainsi que tu entendais le bonheur de la fille!...» Se tournant ensuite vers son futur époux qui paraissait violemment agité :

« M. de Vermance, lui dit-elle, pardonnezmoi ces signes involontaires d'une douleur dont je ne suis plus maîtresse; prenez pitié de ma situation; remettons la cérémonie à un autre moment ; laissezmoi essayer d'arracher le consentement de mon père; je sens maintenant combien ce consentement est nécessaire à mon repos, Ahî si je vous suis chère, laissez-moi tout tenter pour l'obtenir....

— Y pensez- vous, Mademoiselle! répond de Vermance I Quoi! c'est au pied de l'autel , c'est quand il n'y a plus qu'un seul mot à dire pour que je sois le plus heureux des hommes, que vous voulez me condamner à la douleur de vous perdre ; car vous ne k savez que trop , votre père , occupé d'autres projets, ne consentira pas à mon bonheur : une fois votre époux, il m'eût pardonné; mais n'ajant aucun droit pour obtenir son aveu, il me repoussera et vous fera contracter d'autres nœuds....

288 LA LIAISON IMPIltJDEKTE.

Mais pourtant si tous l'exigez, continuel-il , en aiFectant un sombre désespoir, je vous rends vos promesses; il est des moyens d'échapper à la vie...» — Oh I non , non , s'écrie Adélaïde épouvantée , faites commencer la cérémonie ; ouJ>liez cet instant : moi-même , s'il se peut, je tâcherai de l'effacer de ma mémoire. »

Aussitôt le prêtre parait ; c'est un vieillard dont la vue est si faible qu'il lui est impossible de remarquer la terreur répandue sur les traits d'Adélaïde; le oui fatal est prononcé ; mais l'infortunée a jeté sur la figure de son époux un coup-d'œil rapide : elle v cherchait l'expression du bonheur, elle a cru n'y voir que la joie du crime , et s'est ^évanouie.

Plongée long-temps dans cet état d'anéantissement, elle est transportée hors de la chapelle, et se trouve en rouvrant les yeux dans une chambre en désordre, située sous les toits, et n'ayant pour tout ameublement qu'un mauvais grabat, quelques chaises et une table sur laquelle sont épars différents papiers. L'homme qu'elle vient

LA LIAISON T?,rPBUDE>TTE. 289

de clioisir pour époux se promène à grands pas au milieu de cette chaniÎDie, tandis que M.™« de Clainville , dans Fattilude d*un profond abattement, la soutient dans ses bras, et garde un morne silence.

« Où suis-je , demande Adélaïde , cbercbant à rassembler ses souvenirs, et jetant autour d'elle des regards pleins d'étonnemenl et d'inquiétude. — Vous êtes cbez moi , Madame , répond de Yermance , s'arrêtant devant elle , d'un air sombre et farouche ; cet aveu va-t-il nous attirer encore quelque nouvelle scène de désespoir ?

Ecoutez, continue-t-il en la fixant avec autant d'arrogance que de dureté : je suis disposé à vous rendre heureuse, autant qu'il peut être dans ma destinée de le faire; mais épargnez-moi désormais des doléances que je ne veux pas supporter; maintenant vous m'appartenez, aucun pouvoir humain ne saurait rompre nos liens, tâchez qu'ils ne soient pas trop pesants , et pour vous et pour moi. A la vérité vous aurez à m'absoudre de quelques fautes que je ne veux pas vous cacher: je me ferai

connaître à vous tout enlier dès que vous serez en état cle m'en tendre ; mais je prétends que mes aveux ne nuisent en rien à notre repos mutuel ; je veux être doux et indulgent pour vous, j'attends la même douceur , la même indulgence de votre part , sinon vous me ferez parler en maître, et alors ce sera vous qui l'aurez voulu. »

Il eût pu continuer encore long- temps sur "^e ton sans que la malheureuse Adélaïde fut tentée de l'interrompre: déjà poursuivie par le remords de la faute qu'elle a commise envers son père , elle est frappée de stupeur en examinant le changement subit qui s'est opéré dans l'homme auquel elle vient d'associer sa vie, et frémit en écoulant ces paroles menaçantes qui semblent vouloir lui ravir jusqu'à la dernière illusion qui pouvait lui rester encore.

« Ah I je vous en supplie , dit-el leenfîn en essayant de contenir ses craintes et sa juste indi.^^-naiion , ne me parlez pas avec ce ton de rudessej il fait naître dans mou esprit

mille pensées étranges qui le bouleversent.. Permettez que j'aie avec votre parente quelques instants d'entretien particulier; c'est elle qui me décida à vous choisir pour époux ; elle connaît votre caractère, et m'expliquera sans doute la singularité de vos procédés et de votre langage ; peutêtre avez-vous quelque motif secret, pour en agir ainsi. Ali î crojez bien que je suis disposée à entendre voire justification; elle est trop nécessaire à mon repos pour que je ne sois pas empressée de l'admettre. — Que voulez-vous dire, et de quoi dois-je être justifié? reprend l'odieux de Vermance , j'ai changé de ton avec vous, en effet ; mais le mariage que nous venons de contracter ne m'autorise-t-il pas à prendre celui qui convient à mon caractère? Je vous ai dit que mon intention n'est pas de vous rendre malheui-euse, mais que je voulais me montrer à vous tel que je suis, sans être exposé à entendre vos jérémiades qui me déplaisent , c'est à vous à vous conloj-mer à ma volonté à cet éi^^ard , et aien alors ne troublei'a rbarmonic qui doit

régner entre nous. Quant à vous entretenir en particulier, avec votre amie, continuet'il avec le ton de la plus amère ironie , c'est un plaisir que vous pourrez vous procurer lorsque nous serons arrivés tous trois dans l'une de mes terres où je vais vous conduire aujourd'hui même; jusque là permettez que Madame s'abstienne de satisfaire votre curiosité; elle m'est d'ailleurs nécessaire pour ordonner les apprêts de notre voyage , et nous allons elle et moi vous laisser quelques instants à vos réflexions , espérant vous retrouver tout-àfait raisonnable et soumise à un événement auquel ni vous ni moi ne pouvons plus rien changer.

— Quoi ! s'écrie Adélaïde , vous voulez m'emmener sans avoir oblenu le pardon de mon père 1 Ah ! Monsieur, ne ]'exi;:ez ])as, si vous tenez à ma vie; je ne sauréiis la supporter avec la pensée de la cruelle offense que je lui ai iaite....

— C'était avant que de vous donner à moi . qii'ii fallait faire celle réflexu^n , leprit le barbare ; main tenant il est t:op

LA LIAISON IMPRUDENTE. ^qS

tard pour vous livrer à des regrets. Ce n'est plus de votre père que vous dépendez , c'est de moi, de moi seul au monde , et il ne me convient pas que vous alliez en ce moment vous exposer à des reproches qui m'offenseraient sans apporter aucun remède à votre chagrin. Plus tard , lorsque nous serons arrivés dans le lieu où je vais vous conduire , vous écrirez à M. de Saint- Firmin, sous ma dictée , pour lui annoncer voire mariage , et lui demander compte de votre fortune : s'il se conduit bien envers vous, peut-être consentirai-je à le voir, sinon, vous vous consolerez dans l'accomplissement de vos devoirs d'épouse, et vous cesserez de m'entretenir d'un sujet qui m'importune. »

En finissant ces mots, il sort avec sa complice , et laisse la malheureuse Adélaïde plongée dans le plus affreux désespoir.

C'en est fait, l'infortunée ne s^abuse plus sur les intentions de cet homme pervers; elle reconnaît enfin qu'elle a été dupe de deux misérables qui ont réuni leurs efforts pour s'emparer de sa fortune:

le mystère que l'on a exigé pour cette fatale union, le lieu où on l'a conduite, et que cette homme avoue être sa demeure, son langage impérieux et menaçant, enfin l'embarras et la honte que semble éprouver l'infâme Clainvilie qui ne s'est éloignée que pour éluder une explication et les reproches qu'elle redoutait, tout n'annonce que trop à la vicûine le sort affreux qui lui est réservé, et pourtant elle ne soupçonnait encore cpj'une bien faible partie de son malheur.

Eperdue, anéantie au milieu de l'horrible f];"aletas où on l'a enfermée, elle se retrace en frémissant tout ce qu'elle vient d'entendre, et promène autour d'elle ses i'^gards désespérés comme pour s'assurer qu'elle n'est pas le jouet d'un songe..... Tout-à-coup ses yeux s'arrêlent sur une lettre déchirée qui se trouve dans le coin du foyer près duquel elle est assise; c'est l'écriture de la femme qu'elle appela son amie; cet écrit peut l'éclairer; elle en ramasse les débris , les rapproche avec soin. et lit en tremblant; mais soudain les mur-

ceaiix lui échappent ; son œil s'ég-are, une sueui:,froide ruisselle sur son front, elle étend les mains vers le ciel et s'écrie « Oh 5

mon Dieu I quel affreux châtiment! »

L'infortunée venait de découvrir qu'elle était la femme d'un forçat libéré!!!

Il est des douleurs qui surpassent toutes les forces huuiaines, et alors il n'y a que les secours du ciel qui puissent aider à les supporter.

Agenouillée au milieu de la chambre où elle vient de faire cette épouvantable découverte , Adélaïde a horreur d'ellemême ; mais il reste encore au fond de son âme la faculté d'implorer cet appui céleste que l'on ne demande jamais en vain. Fortifiée par l'ardeur même de sa prière , elle se relève avec vivacité , court à la fenêtre dans l'espoir de trouver quelque moyen de s'échapper. Cette croisée est située au troisième étage , et n'a aucune saillie qui puisse favoriser une évasion ; mais elle donne sur le jardin d'une maison voisine où plusieurs hommes bien mis et une femme d'un certain âge se promènent. Ans-

2g6 LA LIAISON IMPRUDENTE.

sitôt Adélaïde , qui a vu sur la table tout ce qu'il faut pour écrire, trace à la hâte quelques mots pour implorer du secours , signe sa lettre , la renferme ensuite dans une petite boîte qu'elle se trouve avoir sur elle, et la lance avec un incrovable bonheur aux pieds de la dame qui d'abord un peu effrayée ramasse la boîte, en tire l'écrit qu'elle lit avec précipitation , lève ensuite les yeux vers Adélaïde , et s'écrie: « O ciel! quelle étrange aventure î courez, courez, Messieurs, chercher M. de Saint- Firmin , sa fille est victime d'un épouvantable piège.... Je vais à l'instant chez le lieutenant de police, bientôt nous aurons main-forte; mais en attendant, il faut veiller sur cette infortunée, je la confie à votre courage. » En même temps elle fait de nouveaux signes à Adélaïde qui a suivi avec anxiété tous ses mouvements, et se jette encore à genoux pour remercier le ciel du secoursqu'il daigne lui accorder.

« Q mon Dieu I dit-elle , au milieu de la plus violente agitation , permettez que j'échappe à cet être affreux qui a si cruelle-

ment abusé cle ma crédulité ! et que je vive assez pour expier la honte dont j'ai souillé le nom de mon malheureux père î »

Palpitante de douleur, elle conipte chaque minute qui s'écoule, et frémit à la seule pensée de voir rentrer le misérable et son odieuse complice. Enfin, au bout d'une heure environ , un grand bruit se fait entendre sur l'escalier; une lutte trèsviye s'engage près de la porte. « Quel droit avez-vous de violer ainsi mon domicile? » dit une voix qu'elle reconnaît pour être celle de Vermance.

— Qui que vous soyez prenez pitié de moi! crie à son tour Adélaïde. » Au même instant la porte est enfoncée ; l'infortunée s'élance au devant de ses libérateurs. Un homme pâle, éperdu la reçoit dans ses bras; c'est M. de vSaint-Firmin.... « Mon père! s'écrie de nouveau Adélaïde, o mon père î fujez , fu jez loin d'ici ; votre fille n'est plus digne de vous ; un forçat a reçu ses serments.... — Un forçat î répètent en frémissant M. de Saint- Firmin et ceux qui l'accompagnent.,.. — Oui un forçat, re-

298 LA LIAISON IMPriUDENTE.

prend ie misérable Yermance , rugissant au milieu des g-ardes qui se sont emparés de lui , et rien désormais ne saurait rompre les liens qui existent entre nous.... »

Ces mots affreux sont interrompus par l'arrivée de la dame compatissante à qui Adélaïde avait écrit et qui lui avait envoyé des libérateurs. Elle est suivie d'un respectable magistrat qui, après avoir jeté sur le père et la fille un regard plein d'intérêt , dit au premier : « rassurez-vous, Monsieur, le mariage que Mademoiselle votre fille a contracté sera frappé de nullité; car celui qui a abusé de son inexpérience a produit de faux actes et a pris un nom qui n'est pas le sien : il subira la punition due à ce nouveau crime. »

Adélaïde , anéantie aux pieds de son père, laisse échapper en ce moment une vive exclamation ; mais retenant aussitôt ce mouvement, elle dit avec un profond sentiment d'amertume : « hélas ! ma honte ne sera point effacée quand ce nœud fatal sera romjni.,.. 0 mon père I continuet-elle en baignant de ses larmes les mains

de M. de Saint-Finniii , j*ai répandu sur yos jours une anière douleur qui flétrira à jamais ma mémoire. Bientôt ma vie s'anéantira , et il ne vous restera que l'affreux souvenir démon déshonneur., ah I par pilié du moins, ne me maudissez pas, je suis assez punie î — Te maudiie ! interj'ompt M. de Saint-Firmin , en la serrant dans ses bras , malheureuse enfant! eli! puis-je te maudire, quand il ne te reste d'autre refuge que mon cœur? Non , non , nous irons ensemble expier dans la retraite une faute dont le monde ne saurait t'absoudre, mais que ton Dieu et ton père te pardonneront puisque tu la pleures. »

Cette scène déchirante arracha des larmes à tous les assistants: le coupable seul y fut insensible; mais l'honorable magistrat qui était présent le fît emmener aussitôt, et conduisit lui-même le père et la fille chez la dame qui avait mis tant de zèle à secourir Adélaïde, et qui se trouvait être l'amie de M. de Saint-Firmin.

Lorsque ce dernier fut en état d'entendre l(is détails de cette déplorable affaire ^

5oo LA LIAISON IMPRUDENTE.

il voulut voir rinfâuie Clainville dont la fatale adresse avait tout conduit. Cette femme arrêtée en même temps que son complice , et violemment tourjnentée par ses remords , avoua qu'elle était entrée au couvent avec l'intention de s'emparer de la jeune héritière.

« Le malheureux qui m'a perdue, ditelle, avait entendu parler dans le monde où il s'était présenté sous le titre de vicomte , de l'immense fortune de M.*^^^*^ de Saint-Firmin et du goût qu'elle manifestait pour la retraite depuis la mort de sa mère. Aussitôt son plan fut dressé. Il me choisit pour attirer la victime dans le piège, me promettant le partage des richesses dont il se rendrait le maître. Depuis long-temps je languissais dans la misère: je me laissai gagner; mais j'eus ensuite à vaincre l'extrême répugnance que je sentis à tromper cet ange de candeur qui se confiait à moi avec tant d'abandon. Je craignais aussi d'être compromise dans une mauvaise aiFaire } car je n'i^^norais pas que ce malheureux était un forçat libéré , et

LÀ LIAISON IMPRUDENTE. 3oi

je lui témoignai plusieurs fois mes craintes ; la veille de sa funeste union je lui écrivis encore pour l'engager à renoncer à son dessein , lui représentant que tôt ou tard un parviendrait à découvrir ce qu'il avait été, et qu'il aurait alors tout à redouter de la \en<^eance d'une famille puissante; mais il dédaigna mes avis, et parvint à appaiser mes craintes et mes scrupules en m'assurant qu'il ii'épargnerait rien pour gagner l'aifection de celle qu'il allait associer à son sort, et en me promenant que je ne serais pas séparée d'^dle. Je la suivis en effet, et je devais l'accompagner dans le voyage qu'il voulait lui faire entreprendre pour se mettre à couvert des poursuites de M. de Saint- Firmin ; mais l'état où je la vis au pied de l'autel , le langage od.eux que lui tint ensuite le misérable, dont le. caractère est d'une extrême violence , firent naître dans mon cœur de si cruels remords que je n'eus plus la force de supporter les regards de la pauvre victime; je sortis pour aller me cacher dans un cabinet voisin de la

cliambre où elle était enfermée ; de là j^entendis ses plaintes et ses sanglots; mais, quand inêoie alors j'aurais eu le courage de me présenter à ses yeux , je ne le pouvais plus; car Yermance qui se défiait de mes remords , avait eu soin de m'ôter tout moyen de communication en emportant la clef. »

D'après ce récit qui ne montrait que trop à quel point on avait abusé de l'inexpérience d'x\d elai ci e , M. de Saint-Firmin se sentit plus que jamais disposé à plaindre cette infortunée qu'il se reprochait vivement d'avoir abandonnée à elle-même dans le temps où ses conseils et son affection lui étaient le plus nécessaires.

Décidé à quitter ie rr.onde pour se consacrer à elle tout erilier , il lui ofliilde l'emmener au fond d'une province où elle avait plusieurs domaines, et d'y vivre tous deux dans une retraite ahscdue ; mais Adélaïde connaissant la répugnance que son père éprouvait pojr la solilude, ne voulut pas acceplv'r un pareil sacrifice.

« Non , non , je ne vous ferai point

LA. LIAISON IMPRUDEÎJTE. 3o5

partager une existence à jamais flétrie , lui dil-elle , il n'est plus qu'un moyen de la relever à mes propres yeux , c'est de la consacrer à ce Dieu de miséricorde qui déjà a pris pitié de mes larmes, et qui daignera l'accueillir en expiation de ma faute. Sanctifiée par la prière et les austérités du cloître, je retrouverai, sinon le bonheur que j'espérais ici bas, du moins la paix qui me fuirait partout ailleurs où j'irais cacher ma honte. Oh mon père î veuillez approuver cette résolution ; elle est la seule qui puisse me rendre digne encore de votre généreuse affection et de ma propre estime.

M. de Saint-Firmin essaya d'abord de combattre ce projet d'Adélaïde ; niais vaincu ensuite par ses instances , il consentit à la laisser entrer dans un monastère où bientôt elle obtint de proiîoacer ses vœux et devint l'cxempie de toutes les vertus.

Forcée peu de temps après par les orages politiques de qullLer le saint asile qu'elle s'était choisi, elle se réunit à quel^

5o4 L^ LIA.rSO?f IMPRUDENTE.

ques-unes de ses compagnes , et se livra à des œuvres de chanté qui achevèrent de relever son âuie abattue. Kien en effet ne calme et ne console comme Ja pensée du bien qu'on peut faire; et AdehiïJe soulageant le maliieur apprit à supporter celui qu'elle s'était attiré par son imprudence , et poussa la vertu jusqu'à plaindre ceux qui l'avaient abusée , et qui la précédèrent au tombeau , après avoir subi la peine due à leur crime.

{ < ^fy^/zz/w A^y*

Page 1