‹ Souvenirs d'une mère de familleChapitre 6 sur 13 · L HOMME BRUN · texte numérisé non relu

L HOMME BRUN

je n'ai plus que mon père qui est reste au pays et qui est bien pauvre ; je voudrais bien gagiîer assez d'argent pour le secourir ; mais comment faire? — Quel est le métier que tu choisirais? — Bijoutier, Monsieur; tenez je ne passe pas devant une seule boutique où il y a de la bijouterie , sans senger au plaisir que j'aurais à faire de si belles choses. — Bijoutier! répète M. Du val d'un air de réflexion ; eh , mais, en effet c'est un joli état. Allons ne t'afflige pas , prend courage , tu verras que la Providence viendra à ton secours. »

En ce moment le nettoyage des bot! es étant achevé, le compatissant Duval met une petite pièce de vingt-quatre sous dans la main du jeune décrotteur, et s'en va en lui disant à demain. — Monsieur I Monsieur î vous vous êtes trompé , lui crie l'enfant en courant après lui et en lui tendant sa pièce. — Non , je ne me suis pas trompé ; le froid est excessif aujouid'hui, je désire que tu quittes ton travail pour aller te chauiFer ; demain tu reviendras ici, el nous venons ensuite* »

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Après ces mots, M. Duval s'éloigne , et le jeune décrotleur ne pouvant plus en eÏÏet supporter la rigueur du froid , retourne chez la mère Marianne qui ce jour là n^avait pas été à son échoppe , et qui fut enchantée de voir revenir son jeune protégé qu'elle n'attendait pas si tôt. Il lui raconte la conversation qu'il vient d'avoir avec son chaland : tous deux font leurs conmientaires sur cette conversation; et Pierre , occupé ensuite de divers travaux dans le logis de sa vieille hôtesse , aspire à elre au lendemain afin de revoir l'homme bienveillant qui l'a encouragé et qui peutêtre daignera devenir son appui.

Enfin ce lenden^ain attendu avec tant d'impalience est arrivé. Le jeune Auvergnat, malgré la rigueur du temps, est à son poste avantl'heure accoutumée; et debout, les deux pieds sur sa sellette , le col tendu du colé où vient d'ordinaire sa pratique, il compte en grelotlant , les minutes qui s'écoulent sans qu'il la voie paraître. « Oh, le rude métier que celui de décrotteurî disait-il , en secouant la neige qui tombait

526 l'homme brun, sur lui à gros flocons. Encore s'il me rapportait seulement , comme cet été , de quoi ramasser quelques écus pour envoyer à mon pauvre père ; mais maintenant le froid est si vif sur ce vilain pont, que malgré la foule qui y passe, presque personne ne s'arrête j>our se iaire décrotter ; eh puis, mes camarades sont jaloux de moi ; ils me chercheFit qiîerelle, m'enlèvent mes prati(|ues , et me lais^enl à peine gagner de quoi n'êlre pas à charge à cette bonne mère Marianne. Ohsicela contirme, jamais je ne pourrai acheter le petit terrain »

Telles étaient les tristes réflexions du jeune dccrolieur lurqu'il aperçut son honnête chaland. <s Pauvre enfant , lui dit ce dernier , je t'ai fait attendit , et il fait encore bien troid aujoiird'hui; mais heureusement tes maux V(.)nt finir . car je t'ai trouvé une place chez un joai[ier-l:>ijoulier, de mes auiis ; c'est en ce genre l'un des plus riches et de^ plus habiles fabricants de la capitale. Il consent à le nourrir, l'entretenir et à te iaire apprendre gratuitement son

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état dans ses ateliers, et si tu le conduis bien , situ montres du zèle et de l'assiduité, il ne dépendra que de toi désormais de laire ton chemin. »

Immobile de surprime et de joie , Pierre ne put en ce moment exprimer tous les sentiments dont il était pénétré ; mais l'obligeant Duval les devina ("acileioent , et se fit un plaisir d'aller le présenter snr-ie-cliamp à son ami qui reçut le jeune Auvergnat avec une bicLiveillance parfaite, et l'installa chez lui des le jour méuje. xVinsi désormais le pauvre enlant ne passera |»'US sa vie à l'injure du temps; il ne sera plus exposé aux insultes de ses camarades -envieux et méchants; c'est dans un atelier bien chaud , c'est au milieu d'hommes laj>./rieux et honnêtes qu'il apprendra à exercer l'activité et l'intelligence dont le ciel l'a doué.

Nous n'entrerons pas dans tous les détails d- son apprentissage: nous dirons seulem ni qu'aidé des ruiiseils et des bien laits de son luaitre, qui ne tarda pas à le prendre en afléction, il joignit en peu d'années à

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l'habileté d'un très-bon ouvrier, tout le savoir nécessaire pour se livrer au commerce de la joaillerie et de la bijouterie qui semblait devoir lui offrir beaucoup plus de chances pour arriver à la fortune.

Nommé commis-vojageur à l'âge de vingt ans, il montra un zèle si ardent et si entendu pour les intérêts de son patron , que celui-ci l'en récompensa en l'associant à diverses grandes opérations qui lui valurent des gains immei-ses. Il put alors réaliser une partie des riants projets de sa jeunesse. Non-seulement le terrain qui a voisinait la cabane de son père fut acheté, mais cette cabane elle-même s'embellit et vit s'élever près d'elle une jolie maison qui fut abondamment pourvue de tous les objets nécessaires aux besoins et à l'agrément du vieillard qui alla l'habiter, et qui chaque jour bénissait le ciel de lui avoir donné un fils si digne de sa tendresse.

Le jeune négociant au milieu de ses succès n'avait pas oublié non plus l'honnête Duval qui l'avait si heureusement jdacé, ni la bonne Marianne qui avait recueilli ia

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jeunesse ; l'un était l'objet de sa vénération et de ses prévenances les plus aflectueuses, l'autre de ses bienfaits les plus délicats; mais pourtant il manquait encore quelque chose au bonheur de Pierre: il voulait respirer l'air natal , cet air embaumé que nous cherchons vainement loin du pays qui nous vit naître , et que nous retrou vcvns avec tant de délices ; il voulait entendre encore le son de la cloche de son village , toujours si présent à sa pensée et dont le seul souvenir faisait battre soa cœur; il \oulait surtout serrer dans ses bras ce père chéri , qui avait été le but de tous ses travaux, et le voir, le contempler au milieu de l'heureuse abondance qu'il lui avait procurée; enfin il voulait reporter au bon fermier Aubert , qui l'avait si généreusement accueilli sur la route de Paris , les deux écus de six livres qui avaient été la première base de sa fortune, et qu'il n'avait pas voulu lui renvover afin de se réserver le plaisir de les lui remettre lui-ûjênie, en y joignant quelques témoignages de sa reconnaissance.

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Il se passa néanmoins plusieurs annéesencore avant qu'il pût contentai' ses désirs } car pendant cet espace de temps , il perdit son géiiéreux patron , dont il était devenu l'associé, et dont il devint le successeur. Il fallut acquitter le fonds qu'il reprenait. A la vérité il avait de quoi en payer une partie , et les héritiers connaissant le zèle qu'il avait apporté à Tamélioration de l'établissemenl, lui laissèrent tout le temps nécessaire pour en effectuer l'entier paiement; mais Pierre n'était pas homme à vivre tranquille avec des dettes ; redoublant donc d'activité dans ses travaux et d'économie dans ses besoins personnels, il parvint à solder la presque totalité de ce qu'il devait. Un achat considérable de pierreries qu'il revendit presqu'aussilôt avec de grands avantages , lui fournit le moyen d'acquitter le reste.

Enfin, tranquille possesseur de cet établissement immense , il vit chaque jour se multiplier ses richesses , et put satisfaire son cœur en allant revoir cette Limagne tant chérie d'où il était venu si pauvre et si délaissé.

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Pierre , au milieu de sa prospérité presque miracnleiise , n'avait rien changé an modeste costume qu'il avait adoplé en entrant chez son patron: habit brun-ibncé, pantalon et gilet idem; grand chapeau rond, cravate de couleur, gros bas et souliers épais , noués avec des cordons de cuir , telle était son invariable toilette. Ce fut donc ainsi qu'il arriva au village du bon fermier Aubert dont il avait conservé un si tendre souvenir. Près de quinze ans s'étaient écoulés depuis qu'il était passé dans ce lieu ; mais il en reconnut parfaitement tous les alentours, et jusqu'à la place oii il s'était arrêté pour regarder encore le toit hospitalier où il avait été si généreusement accueilli.

Une chaise de poste fort simple était le Seul luxe qu'il se lût permis dans son voyage afin d'arriver plutôt; mais, ne voulant pas qu'elle fut remarquée, il en descendit à quelque distance de la ferme , et s'y rendit à pied. Son cœur ba:tait de plaisir; car c'était un bienfaiteur, un ann qu'il allait retrouver; c'était un homme

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de bien qu'il allait serrer dans ses bras,e^ ce bonheur là est si rare!

La barrière extérieure est franchie ; il traverse rapidement la cour, tout en remarquant qu'elle est entièrement déserte , et arrive à la porte de la maison, qui est ouverte , sans que personne se soit présenté pour le recevoir.... « Oh ciel, se dit-il intérieurement , que leur est-il donc arrivé? Tout ici autrefois était si animé, si

vivant » Epouvanté , il parcoure en

frissonnant les diverses chambres du rezde-chaussée , et arrive enfin à la dernière où l'attendait le plus déchirant tableau. Un homme mourant recevait en cet instant le saint viatique des mains d'un vénérable pasteur profondément attendri; une femme et deux enfants à genoux au pied du lit qui était en face de la porte , paraissaient abîmés dans la plus affreuse douleur; derrière eux se trouvaient quelques serviteurs fidèles, les veux baignés de larmes. Ah, déjà celles de Pierre coulent aussi ; car il a reconnu dans l'homme mourant, l'ami qu'il venait chercher !

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Agenouillé devant celle porte qu'il n'a pas osé franchir, le cœur déchiré, il entend Aubert prononcer d'une voix faible ses adieux à sa femme et à ses enfants; il l'entend aussi les recommander au bon ecclésiastique qui remplit auprès de lui son auguste ministère : ^ Hélas î vous le savez, dit-il i c'est leur prochaine misère qui me conduit au tombeau. Aliî du moins je n'ai pas à me reprocher d'avoir volontairement attiré sur eux un pareil malheur^ et si j'avais eu quelqu'espoir de les sauver, j'aurais jusqu'au bout conservé mon courage; mais! » L'infortuné n'en peut

dire davantage, une sueur froide couvre son front , et bientôt il perd coimaissanee. Sa femme et ses enfants, croyant qu'il n'existe plus, s'abandonnent à leur désespoir. On les emmène; tous les gens de la ferme se pressent autour d'eux; le pasteur seul conserve assez de présence d'esprit pour essayer de secourir le mourant.

Ce lut ce moment que Pierre choisit pour s'en approcher. Le soulevant dans ses bras, il lui frotte les tempes d'une eau

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spirituense qu'il portail habituellement sur lui en voyage , en introduit quelques gouttes dans sa bouche , et parvient enfin à le faire revenir. Qui peindra sa joie K)rsque le pauvre moribond fixant les jeux sur lui, comme cherchant à se rappeler ses traits, lui dit : « C'est singulier, il me semble vous avoir déjà vu , et pourtant je ne puis dire qui vous êtes, vous qui pleurez sur moi. » — Vous souvient-il, demanda Pierre , en pressant la main d'Aulert dans la sienne, du pauvre petit Auvergnat que vous reçûtes avec tant de charité il j a quinze ans environ? — Si je m'en soutiens! ah! le pauvre petit , je ne l'ai jamais oublié. - — Et bien c'est lui qui est devant vous ; c'est lui qui vous chérit toujours comme le bienfaiteur de sa jeunesse. — Est-il possible! Oh! c'est du moins un moment de plaisir avant que* de descendre dans la tombe.... — Yous ne mourrez pas î s'écrie Pierre CAec la plus vive sensibilité. Je vous ai entendu dire que vous redoutiez la misère pour votre femme et pour vos enfants; ne la craignez plus , car je suis riche

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maintenant ; c'est aux Avv.ji écris de six livres que vous m'avez donnés que je dois mes richesses, et vous en aurez voire part. — Cher Aubert , vous le voyez, di:.

alors le bon ecclésiasli({ue , la Providence vient à votre secours; du courage, c'est Dieu qui vous envoie Monsieur, pour sauver votre famille et vous-même. » Aubert a toujours îes yeux fixés sur l'Auvergnat: un rayon d'espérance est venu ranimer ses traits; mais bientôt ils reprennent leur pâleur ordinaire, et il dit avec un profond sentiment d'amertume : « Pourquoi nous bercer d'un si fol espoir. Hélas ! personne ne peut me sauver; car c'est dans deux jours qu'il faut que je paie dix mille livres, ou nous sommes déshonorés , poursuivis , chassés de cette ferme.... — Eh bien voici ces dix mille livres qui vous inquiètent, interrompt vivement Pierre , en tirant d'un porte-feuille plusieurs billets de banque ; là, maintenant , croirez-vous encore que c'est une fausse espérance? voudrez-vous vivre enfin? — Si je veux vivre! oh ciel ! trop généreux ami ! »

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Aubert à son tour presse la main de soti bienfaiteur; un torrent de larmes s'échappent de ses yeux. En ce moment sa femme et ses enfants instruits de ce qui venait de se passer par l'un des gens de la ferme , accourent pressant dans leurs bras l'époux, le père chéri qu'ils croyaient ne plus revoir, et se jettent aux pieds de l'Auvergnat qui les relève avec la plus vive émotion , et s'écrie: « Assez! assez! ménageons des jours qui nous sont si chers à tous I au nom de Dieu , ne me remerciez plus ; car je suis cent fois plus heureux que vous. »

Ayant ensuite fait retirer tout le monde, il exigea qu'on laissât en repos le pauvre malade que tant d'émotions successives avaient beaucoup fatigué. — « Dormez^ mon cher Aubert, lui dit-il, dormez en paix; que nulle inquiétude ne vienne vous troubler; et donnez-moi, avant mondépart, le plaisir de vous voir rétabli. »

Ce vœu du bon Auvergnat fut accompli; car le malade s'étant endormi quel^ ques instants après d'un profond sommeil, Tîe se réveilla qu'au bout de plusieurs

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heures , et dans une situation si satisfaisante que l'on put des lors augurer que tout le danger avait disparu. Peu de jours après il se leva pour faire les honneurs de sa maison à son généreux ami.

Pendant cet intervalle de temps , ce derîiier, qui avait tout liquidé pour lui, acquit la certitude que les événements qui avaient frappé cet homme de bien, étaient tous indépendants de sa volonté , et eut ainsi doublement à s'applaudir du service qu'il lui avait rendu.

Oh , qne le souvenir d'une bonne action est une douce chose î comme il dilate le cœur et fait aimer la vie ! Pierre a fait ses adieux à cette famille qu'il vient de sauver. Il a pressé plusieurs fois ce père, cet époux qu'il vient de rendre à l'existence et au bonheur. Salué par tous les habitants du village , il emporte la profonde reconnaissance des uns et la vénération des autres ; car on a beau médire de l'espèce humaine , elle est beaucoup meilleure qu'elle ne le paraît, et sait encore admirer et honorer la vertu.

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