‹ Souvenirs d'une mère de familleChapitre 8 sur 13 · l'homme brun · texte numérisé non relu

l'homme brun

« Il ne t'est pas permis, mon fils, lui dit ce vieillard respectable , dont les idées s'étaient agrandies dans la méditation , il ne t'est pas permis de repousser les dons de la Providence; elle a sans doute ses desseins sur toi, et veut que tu travailles à acquérir de nouvelles richesses, afin de les répandre sur les malheureux: il y en a tant à soulager, etlabienraisanceestsirareî Ah crois-moi , ren)plis le devoir que le ciel t'impose; retourne travailler encore , afin de répandre plus de bien parmi les hommes. Tu es jeune, le bonheur te suit, profite de cette chance heureuse, et n'oublie jamais que tu as mangé le pain de l'aumône. »

Pierre n'insiste plus > car la voix de son père était toute puissante sur son cœur, et d'ailleurs il avait senti toutes ces choses ; il avait compris que sa position, toute prospère qu'elle fût, n'était pourtant pas encore assez solidement établie pour lui permettre d'étendre beaucoup ses bienfaits, et pour être véritablement utile à ses semblables, il fallait qu'il continua encore pendant

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plusieurs années ses travaux et ses spéculations commerciales.

Mu par ce noble molif, il se décida donc à quitter encore une fois sa chère Limagne et son vieux père qui ne pouvait abandonner sa paisible retraite pour le suivre au milieu du tourbillon du monde où il alltiit rentrer. « 0 mon fils, mon cher enfant î lui dit ce bon vieillard , en lui faisant ses adieux , nous allons encore être séparés, et c'est pour tous deux un grand sacrifice ; mais le bien que lu pourras faire sera notre consolation. Chaque jour je prierai Dieu de te bénir et de te rendre toujours plus digne de tous les dons qu'il t'a faits. » En même temps il le presse sur son sein et le baigne de ses pleurs. Pierre passe de ses bras dans ceux de ses voisins, de ses amis, qui tous lui promettent de veiller sur le dépôt que leur confie son amour filial , etil s'éloigne enfin emportant dans son cœur le souvenir de leur tendre afFection et des trop courts instants de bonheur qu'il a goûtés au milieu d'eux.

Pierre en reprenant le chemin de la

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cajiitale suivit exactement la route qu'il avait déjà parcourue deux fois d'une manière si différente. L'homme doué d'une véritable sensibilité est avide de toutes les émotions qui peuvent remuer son âme, et il ne saurait pas plus se passer d'elles que l'homme frivole ne peut se passer de ce qu'on est convenu d'appelei^dansle monde, distractions et plaisirs.

Ce fut donc avec une nouvelle satisfaction que notre bon Auvergnat revit les liea^ qui tour-à-tour avaient été témoins dé sa misère et de sa prospérité. Ce fut surtout avec une joie bien vive qu'il revit le fermier Aubert rendu à la santé et au bonheur. Tout dans la ferme semblait avoir repris l'aspect riant qui l'avait si agréablement irappé à son premier vojage : la femme , les enfants, et jusqu'aux serviteurs tous étaient gais et heureux; Aubert lui-même ne conservait plus sur son honnête figure aucune trace du chagrin qui avait failli le conduire an tombeau.

« Voilà votre ouvrage, Monsieur, dit le vénérable pasteur qui accourut aussitôt

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Hu'il sut l'arrivée de Pierre ; contemplez les heureux que vous avez faits; jouisses de cette joie pure que donne la pensée d'une bonne action , et qu'aucune autre peut-élre ne saurait surpasser dans le cœur d'un lionime de bien. Ali plaignons les êtres froids et égoïstes qui se dérobent volontairement à un tel bonheur; car il est le seul ici bas qui soit sans aucun më- Jange d'amertume, et qui nous promette avec le plus de sûreté les récompenses de l'autre vie. »

Ces paroles étaient trop d'accord avec les idées du bienfaiteur d'Aubert pour qu'il ne les entendît pas avec plaisir; mais renfermaut néanmoins la douce émotion qu'elle lui firent éprouver, il embrassa tendrement le digne pasteur, et le supplia de ne plus parler de ce qu'il avait fait.

On peut se figurer de quelle manière le bon Auvergnat fut fêté au milieu de cette famille qui lui devait tout , et combien elle insista pour le garder plusieurs jours auprès d'elle ; mais il sentait la nécessité de son retour à Paris pour y reprendre les

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rênes de ses affaires qu'il avait dû confier, en son absence , à des soins étrangers, et il partit dès le lendemain matin au grand regret de tous ceux qui le chérissaient.

Aubert étant allé le conduire à quelque distance, lui présenta, non sans beaucoup d'embarras, une reconnaissance en bonne forme , des dix mille livres qu'il lui devait. r< Vous moquez-vous? lui dit Pierre en repoussant vivement ce papier; vous ai-je donné un reçu il y a quinze ans des deux écus de six livres qui m'ont si bien servi? — Mon ami, quelle différence î c'était si peu de chose , et la somme que vous avez payée pour moi est si considérable î — Eh, qu'importe la somme, interrompit brusquement Pierre , si je puis tout aussi bien ; m'en passer que vous de vos deux écus? Gardez votre papier dont je n'ai que faire, et laissez-moi vous dire comme vous m'avez dit : Si tu réussis tu me rendras un jour cet argent j sinon ^ je te le donne de grand cœur, — Excellent ami î balbutia Aubert laissant échapper ses krmes ; c'est

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mettre le coir.ble à ton iDienfait ; mais je tâcherai de m'en rendre digne. » Après ces mots, ils se regardent, tombent dans les bras l'un de l'autre , et Pierre s'éloigne ensuite rapidement avec la douce pensée qu'il s'est acquis pour jamais l'amitié d'un homme estimable.

De retour à Paris, le vertueux Auver- STiat se remit avec un nouveau zèle à la tête de son commerce de joaillerie et de ])ijouterie , et les chances de la fortune continuant à lui être très- favorables, il vit chaque jour augmenter ses richesses, et put dès lors se livrer à son penchant pour la bienfaisance. Mais ce surcroit de prospérité fut arrêté deux ans après par les événements politiques qui se succédèrent. La révolution française venait d'éclater -, Pierre ne pouvait y prendre aucune part; car son âme douce et calme n'avait rien de commun avec les passions qui surgissaient autour de lui; cependant elles pouvaient l'atteindre; elles pouvaient détruire en un instant l'édifice d'une fortune amassée par dix-sept ans de soins et de travaux.

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