JOCELYN
Cette destination, Lamartine ne l'ignorait pas, et le séminaire de Grenoble, qui lui en rappelait le souvenir, devait un jour figurer dans une de ses œuvres, et non
(1) Il mesure, cadre compris, 2 met. 5o de largeur sur 1 met. 5o de hauteur.
Après la loi de séparation, l'Etat s'empara du séminaire, et le tableau, dont personne ne soupçonnait l'intérêt, fut relégué dans une chambre de débarras, au milieu d'objets inutiles. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu le retrouver, et il n'a pas fallu moins de deux ans, sans compter une nombreuse correspondance, pour pouvoir aboutir. Je m'empresse de remercier ceux qui m'y ont aidé, M. Joseph Baratier, M. l'abbé Sennequier-Crozet, M. André Lizambert et M. Rome, architecte départemental des monuments historiques, et dont l'obligeance a été grande et le secours décisif.
(2) Par un sentiment d'extrême modestie, Mademoiselle de Virieu ne signait pas ses œuvres
la moins célèbre, dont toutes les scènes principales se passent à Grenoble et dans les montagnes environnantes.
L'auteur lui a donné ce titre : Jocelyn. Episode. Journal trouvé che% un curé de village. Jocelyn est le nom même de ce prêtre et le Journal n'est autre chose que sa propre confession. 11 y raconte, en effet, son entrée dans l'état ecclésiastique sans véritable vocation, et les événements extraordinaires qui ont traversé sa vie restée pourtant pure et honnête et dont les dernières années firent un prêtre très pieux, charitable, tout entier à ses austères devoirs de pasteur d'âmes.
Certes, aucune comparaison n'est possible entre l'œuvre imaginée par le poète et celle si hautement inspirée de Mademoiselle de Virieu, tant les différences sont accusées ! Tant les situations sont choquantes même !
Au point de vue dauphinois, le poème de Lamartine attire particulièrement notre attention. Mais, disons-le tout de suite, ce n'est pas une étude littéraire ni une analyse psychologique que nous tentons ici. Notre but est plus modeste : esquisser simplement les faits principaux, en laissant parler l'auteur à l'aide de nombreuses citations. Quand on cite Lamartine, pourrait-on trouver que ce soit long ou fastidieux? Et dans Jocelyn, où la poésie est si belle,- se lasserait-on de la lire et de l'admirer, quelques réserves qu'appellent certaines idées exagérées ou fausses du grand poète ? C'est parce que l'hésitation n'est pas permise, que nous avons agi en conséquence, sûr d'avance que le lecteur ne nous refuserait pas son entière adhésion.
Sous le nom supposé de Jocelyn, deux personnages distincts sont en cause : Lamartine lui-même, et un abbé Dumont, curé de Bussière dans le voisinage de
Alilly (i). C'est à lui que la mère d'Alphonse confia le soin de donner à son enfant les notions élémentaires d'instruction religieuse, de grammaire, d'histoire et d'arithmétique Qu'était ce premier maître de Lamartine ?
Né à Bussière même en 1764, Dumont eut une jeunesse plutôt orageuse. Bien fait de sa personne, ardent, passionné, grand chasseur — il le fut toujours — il avait eu une aventure quelque peu risquée avec une jeune fille de la noblesse, à la suite de laquelle il dut s'éloigner du pays. Plusieurs années après, pris de remords, on le retrouve à Autun où il est ordonné prêtre (1798), pour revenir à Bussière en qualité de vicaire d'abord, puis de curé en 1808. 11 y mourut en 1832. Des relations suivies, et que le temps ne fit que rendre très intimes, s'étaient établies entre Lamartine et Dumont, auquel son ancien élève érigea dans le cimetière de Bussière une pierre tumulaire portant cette inscription :
A la mémoire de Dumont, curé de Bussière et de Milly Pendant près de quarante ans, né et mort pauvre comme so?i divin Maître, Alphonse de Lamartine, son ami, a consacré cette pierre près de l'église pour perpétuer parmi le troupeau le souvenir du bon pasteur. 18^2 (2 .
Lamartine connaissait par le menu toute la vie de Dumont, car celui-ci la lui avait entièrement dévoilée (3).
(1) P. de Lacretelle, dans son important volume : Les origines et la jeunesse de Lamartine, 1790- 181 2, a consacré à l'abbé Dumont tout un chapitre vraiment neuf (p. 147-66), où il a très exactement fixé la biographie du personnage.
(2) P. de Lacretelle, ut supra, p. 157.
(3) Voir ce qu'il en dit dans Les Confidences, édit. Hachette, in- 12, p. 96-98, et surtout p. 341-72. M. de Lacretelle a justement relevé plusieurs inexactitudes du récit de Lamartine.
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C'est cette vie si étrange que, pour dérouter le lecteur, le poète transporta à Grenoble et dans les Alpes, non sans y apporter des modifications considérables, en faveur de Jocelyn. qui du moins est sans tâche, ni sans y mettre une part de sa vie à lui. On a dit avec raison :
« Il avait épuisé en quelques centaines de vers tout ce qu'il avait à dire de l'abbé Dumont. Sous le nom de Jocelyn, un second personnage s'incarna : Lamartine lui-même. Les souvenirs d'enfance de Jocelyn : transpositions de ceux de Lamartine — le départ du jeune néophyte pour le séminaire : transposition des départs de Lamartine pour le collège, et des sentiments qu'il éprouvait en quittant Alilly, ses arbres, son jardin, sa mère, ses sœurs — les états d'âme de Jocelyn au séminaire : transposition des états d'âme du collégien de Belley, tels que Lamartine pouvait les reconstituer en 1835 et sur lesquels il projetait évidemment beaucoup d'impressions et de sentiments plus récents — les scènes d'amour entre Jocelyn et Laurence à Paris : transposition romanesque des scènes d'amour de Raphaël et de Julie — les méditations enfin religieuses, poétiques et sociales du curé de village : transposition des méditations de Lamartine en 1835 » (1).
Tout cela se retrouve dans Jocelyn, poème d'une invraisemblance outrée. Outre un Prologue, il comprend neuf Epoques, un Epilogue et un nouvel Epilogue (2).
(1) J. des Cognets, La vie intérieure de Lamartine, p. 243.
(2) Sous le titre de Josselin inédit de Lamartine , d'après les manuscrits originaux, M. Christian Maréchal a consacré une étude fort intéressante et définitive sur la composition du poème de Lamartine, rédigé à plusieurs reprises et non sans modifications chaque fois.
Les manuscrits originaux, très bien décrits, portent tous Josselin et
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Le Prologue, assez court, expose comment fut trouvé le manuscrit du Journal attribué à un curé de village, soit 1 abbé Dumont, à Bussière. En réalité, c'est Lamartine qui parle :
J'étais le seul ami qu'il eût sur cette terre, Hors son pauvre troupeau.
La première époque raconte la vie du jeune Jocelyn dans sa famille, et comment il se décide à entrer dans l'état ecclésiastique, non par une vocation surnaturelle, car un motif humain s'y fait jour : laisser à sa sœur la part d'héritage qui doit lui revenir, afin qu'elle puisse épouser l'homme qu'elle aime. Cependant, l'amour de Dieu l'inspire, l'appelle, et c'est à lui qu'il veut donner sa vie, bien que le sacrifice doive lui coûter beaucoup :
Voilà ce que j1ai dit à ma mère aujourd'hui :
« Je sens que Dieu me presse et qu'il m'appelle à lui.
La tendre piété, la foi vive et profonde,
Cette divine soif des biens d'un meilleur monde,
Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux.
Porte aujourd'hui son fruit, peut-être amer pour vous,
Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l'âme.
L'ombre des saints parvis m'attire et me réclame ;
Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels,
Comme un vase encore pur qu'on réserve aux autels.
Rien de ce qui s'agite ici-bas ne me tente ;
Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente ;
non Jocelyn. C'est en le publiant que Lamartine a modifié l'orthographe du mot, sans doute pour mieux dérouter le lecteur.
M. Maréchal conjecture, non sans probabilité, que Josselin visait le nom du château de Josselin en Bretagne, propriété du duc de Rohan, depuis archevêque de Besançon et cardinal, et qui était lié avec Lamartine. On sait que ce dernier a consacré l'une de ses Premières Méditations à La Semaine sainte à La Roche-Guyon, autre château du duc.
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Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins
Où s'embourbe en marchant ce troupeau des humains;
J'aime mieux, m'écartant des routes de la terre,
Suivre dès le matin mon sentier solitaire.
J'aime mieux m'abriter sous le mur du saint lieu
Et dès le premier pas me reposer en Dieu ;
Je ne me sens pas fait d'ailleurs pour la mêlée
Où bruit cette foule à tant de soins mêlée :
J'apporterais une arme inégale au combat,
Trop de pitié dans l'âme, un cœur qu'un souffle abat ;
Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte,
Ou vainqueur du triomphe, ou vaincu de la chute.
De tous ces sentiments si bien rendus dans une très belle poésie, pas un seul n'est la marque d'une véritable vocation; quelques-uns même sont la preuve du contraire. La véritable vocation, en effet, venant de Dieu, ne saurait être « un fruit amer » ni pour le prêtre, ni pour aucun des siens. Elle met dans sa vie un rayon de joie pure et réconfortante. Ne redit-il pas chaque jour : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu, de Dieu qui réjouit ma jeunesse » ? Et l'évêque, en le consacrant, ne lui at-il pas dit cette grande parole : servi' Dieu, c est régner ? Et puis, entrer dans le sacerdoce, parce qu'on se sent faible, par peur de la lutte et par crainte d'y succomber, c'est ne pas se souvenir que le ministère du prêtre, bien loin d'être une vie de calme et de repos, constitue avant tout une vie de combat, de travail et de vigilance. Certes, ce n'est pas saint Paul qui aurait pu dire :
Je ne me sens pas fait d'ailleurs pour la mêlée.
Voilà ce que Jocelyn a oublié, ou plutôt ce qu'il ne savait pas, et qu'il aurait dû savoir. Décidément, il ne
peut à aucun titre figurer parmi les jeunes ordinands de Saint-Lazare, dans le beau tableau de Mademoiselle de Yirieu.
Si nous nous sommes un peu étendu sur la vocation du personnage, c'est qu'elle est essentielle au récit, car tout le reste en découle.
Le voilà donc au séminaire de ***, à la date du ier janvier 1793. Le nom n'est pas indiqué, mais il est hors de doute qu'il s'agit ici du séminaire de Grenoble. 11 faut lire dans les vers admirables qui les expriment, sa foi, sa piété, sa confiance en Dieu :
Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge
Sans qu'une seule trace ait marqué leur passage.
Nuits, jours, matin et soir, veille et lendemain,
Furent des pas égaux dans un même chemin ;
Je n'ai senti ces jours qu'en calculant leur nombre.
Le cloître aux noirs piliers m'a caché dans son ombre ;
De ma haute cellule au chœur mélodieux
Les dalles ont compté mes pas silencieux ;
La méditation, la prière et l'étude
Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude ;
Ces corridors obscurs, ces nefs, ces murs épais
Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;
Les souvenirs cuisants, les regrets, les images
De liberté, d'amour, de riants paysages,
A peine ont jusqu'ici dans mes nuits pénétré ;
De la paix du Seigneur tout s'y peint par degré.
Comme, par les vitraux que le pinceau colore,
Se teignent dans la nef les clartés de l'aurore.
Qu'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,
Comme un parfum dans l'or pour en garder l'odeur,
D'avoir son but si haut et sa route tracée,
Et de vivre six ans d'une même pensée !
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Mais les mauvais jours arrivent. La Révolution éclate, les événements se précipitent en une effroyable tragédie, et la paix de la sainte maison en est profondément troublée :
Séminaire de *** [Grenoble], 15 février 1793.
Tandis que nous vivons au fond d'un monde à part, En Dieu seul, pour Dieu seul et sous son seul regard, L'autre monde, animé d'un autre esprit de vie, Ou d'un souffle de mort, de colère et d'envie. Mugit autour de nous, et jusqu'en ce saint lieu Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu. Un grand peuple, agité par l'esprit de ruine, Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine ; Il veut renouveler trône, autels, mœurs et lois ; Dans la poudre et le sang tout s'abîme à la fois. Oh ! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où l'homme ne sait pas où reposer sa tête, Où la route finit, où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins, Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule, Ni jeter d'un seul jet l'avenir dans son moule? Métal extravasé qui bouillonne et qui fuit, Court, ravage et renverse, et dévore et détruit, Et consumant la main qui touche à son cratère, Déracine le siècle et l'homme de la terre !
On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise, Et qu'en mille lambeaux le peuple le divise ; Le peuple, enfant cruel, qui rit en détruisant, Qui n'éprouve jamais sa force qu'en brisant, Et qui, suivant l'instinct de son brutal génie, Ne comprend le pouvoir que par la tyrannie !
Bientôt, le séminaire devient la proie des fureurs révolutionnaires, et des saturnales impies le profanent
outrageusement. La vie des jeunes lévites n'est plus en sûreté, et Jocelyn est obligé de fuir. 11 prend le chemin de l'exil et vient s'abriter dans la Grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauphiné. Là, le 15 avril, il narre les derniers et si douloureux événements :
Le peuple, soulevé sous la foi d'un faux bruit,
Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit;
Il s'enivre de vin dans l'or des saints calices,
Hurle en dérision les chants des sacrifices,
Et, comme s'il n'osait vierge encore le frapper,
Il viole l'autel avant de le saper.
Les prêtres, n'élevant contre eux que la prière,
Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière.
Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés ;
Au couteau solennel d'autres sont réservés ;
Quelques-uns, comme moi, sauvés par leur jeunesse,
Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse,
S'échappent, dispersés sous les coups de fusil,
Ils vont chercher plus loin le supplice ou l'exil.
Jocelyn est maintenant à l'abri de la tempête. La Grotte des Aigles lui sert de demeure, et de charitables bergers lui apportent sa frugale nourriture de chaque jour. Seul, livré à lui-même, il est frappé de la grandeur et de la beauté du paysage qui l'environne. Ce sont les Alpes du Dauphiné vraiment admirables, qui le dérobent au monde et aux passions déchaînées. Nature reposante pour son âme si faible, si troublée ; les forêts de sapins, les torrents, les cascades, tout le saisit et le charme jusqu'à la séduction. C'est Lamartine qui parle ici, c'est lui qui contemple, qui sent, qui admire, et son génie a su revêtir la magnificence de ces spectacles d'une incomparable poésie.
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Un événement bien inattendu se produit qui va jeter dans la vie de Jocelyn de nouvelles et redoutables émotions.
Un jour, il voit arriver jusqu'à lui un pauvre fugitif. C'était un émigré, venu du lond de la Bretagne, et accompagné de son jeune fils, nommé Laurence. Deux soldats les poursuivaient. Ce malheureux, grièvement blessé, allait tomber entre leurs mains, lorsque Jocelyn se saisissant de son fusil, ajuste les soldats qui, frappés à mort, roulent dans un précipice. Le proscrit, à bout de forces, n'a plus qu'un souffle de vie. Mais, avant de mourir, il recommande son fils à son sauveur :
« Je meurs, murmura-t-il, et le ciel vous confie Ce fils, mon seul regret, ce fils, mon autre vie. Veillez sur ce destin que j'abandonne à Dieu ! Soyez pour lui, soyez un père, un frère ! Adieu ! >/
Les deux jeunes gens vivent ensemble, attirés l'un vers l'autre par une affection vraiment fraternelle, qui grandit chaque jour, et Jocelyn peut dire :
Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu'il me donne. Tandis que sous mes pieds la tempête résonne, Que le jour verse au jour des larmes et du sang, L'inaltérable paix sur ces hauts lieux descend, Et la tendre amitié, qui hait la multitude, Nous fait un univers de notre solitude.
Et encore :
Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé Cet ange que je garde et dont je suis gardé.
Que manque-t-il au cœur nourri de ces tendresses? Mon Dieu ! vos dons toujours dépassent vos promesses ! Et, dans mon plus beau rêve autrefois d'amitié, Mon cœur n'en avait pas deviné la moitié !
Mais ce bonheur ne devait pas durer. Un secret terrible est dévoilé à Jocelyn :
La foudre a déchiré le voile de mon âme : Cet enfant, cet ami, Laurence est une femme.. Cette aveugle amitié n1était qu'un fol amour. Ombre de ces rochers, cachez ma honte au jour !
La vérité inattendue, brusquement apparue, le trouble et le bouleverse. Tout s'effondre à la fois. Il tremble, il a peur. Va-t-il pas dit qu'il ne se sentait pas armé pour les luttes de la vie? Pourtant il se ressaisit. Les sentiments de son cœur n'en sont pas modifiés. Ils restent les mêmes, ceux d'une belle et pure amitié.
.Mais, une épreuve suprême, la plus redoutable de toutes, l'attendait.
A ce moment même, la persécution religieuse redoublait d'intensité.
Dans le tableau qu'en trace Lamartine, tout ce qui concerne l'évêque de Grenoble est entièrement démenti par l'histoire locale, et quant à l'ordination faite dans la prison, elle ne tient pas debout. La moindre connaissance de la Liturgie suffit à le prouver. L'imagination du poète a tout créé, tout inventé. Sous le bénéfice de cette observation, reprenons le récit.
L'évêque de Grenoble vient d'être arrêté et condamné à mort. Seul, dans sa prison, le vieillard est accablé de douleur. Il a vu tout crouler : les églises profanées, fermées, ou ne s'ouvrant que pour des parodies sacrilèges ; let> prêtres fidèles, proscrits, exilés, guillotinés ; le culte divin aboli, remplacé par celui de la déesse raison ! Quelles ruines ! Quels spectacles ! Il pleure, il prie, sachant bien que Dieu ne l'abandonnera pas. Tout à coup, brille une lueur d'espoir : Jocelyn, ce lévite de
son séminaire qu'il a aimé et secouru, Jocelyn n'est pas loin de la ville épiscopale, caché dans la montagne. C'est lui-même que Dieu tient en réserve, pour consoler son vieil évêque, l'aider à mourir, et pour cela, une grande chose se fera ; il le consacrera prêtre dans sa prison, et le nouveau prêtre l'absoudra, le communiera du corps du Christ, afin d'être prêt à paraître devant le Juge suprême.
Une sainte femme, telles celles des catacombes, se rend à la montagne et humblement remet à Jocelyn la supplication pressante de l'évêque.
Le jeune homme en est terrifié. Mais le devoir l'appelle. Tout cède à cette considération. Pouvait-il donc ne pas écouter la voix de celui qui l'avait tant aimé ? — Il part :
Grenoble, 2 août 17Q5, la nuit, caché chc{ un pauvre menuisier.
Mais pouvais-je, ô mon Dieu, repousser la prière Du mourant qui m'appelle à son heure dernière? Pouvais-je résister à la voix du pasteur Qui de ma pauvreté se fit le protecteur, M'accueillit tout enfant parmi les saints lévites, M'y chérit entre tous, non pas pour mes mérites, Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu, Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu !
Quand il n'a pour palais qu'un cachot sur la terre ; Quand de l'épiscopat le sacré caractère Est aujourd'hui son crime et son arrêt de mort ; Quand l'échafaud dressé lui présage son sort ; Que n'ayant que le fond de son calice à boire, Il cherche un nom ami, bien loin dans sa mémoire ; Que le mien s'y réveille et se présente à lui ; Qu'il m'appelle à son aide, implore mon appui ;
Qu'un hasard merveilleux, que Dieu seul peut conduire, Fait monter jusqu'à moi le cri de son martyre, Oh ! pouvais-je être un homme et ne pas accourir, Sans une voix d'ami le laisser là mourir? Non, non, j'aurais été parjure, ingrat ou lâche ! Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche ! Laurence m'eût poussé du cœur au dévouement !
Les événements s'accomplissent, et quels événements ! Les émotions ont été si (ortes qu'il a fallu le transporter presque mourant à l'hôpital de Grenoble, le 5 août 1795, au soir :
Où suis-je? où m'engloutir? où perdre ma pensée?...
Dans le monde, en un jour, qu'est-il donc survenu? Comment suis-je là, moi, sous mon nom, secouru? Tout dort... à mon chevet veille une sainte femme... Le jour se fait en moi : recueillons-nous mon âme !
A mes yeux le tableau se déroule ; Je me comprends enfin, je me sens, je me vois. Je vis ce jour terrible une seconde fois !
Toute la scène se représente alors à son esprit et il se la raconte à lui-même.
A peine introduit dans la prison, et avant qu'il ait pu dire un mot, il entend le vieil évêque :
« Est-ce vous, mon enfant? venez que je vous voie. Oh ! que ma dernière heure ait la dernière joie De pressser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ, Un frère dans ma foi, nourri du même esprit ! Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie Me gardait en secret ce don de l'agonie ! J'ai vidé jusqu'au fond mon calice de fiel,
Mais la dernière goutte a l'avant-goût du ciel !
Mon fils, je vais mourir; mon éternelle aurore
De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore ;
Demain j'entonnerai l'Hosanna triomphant.
Aujourd'hui, je suis homme et pécheur. Mon enfant,
Devant le Saint des saints avant que de paraître,
J'ai besoin de laver mon âme aux yeux du prêtre :
Chargé d'un grand troupeau pour le sanctifier,
En partant, j'ai mon saint bercail à confier ;
Je ne puis déposer que dans sa main sacrée
Les clefs du Saint des saints dont je gardais l'entrée ;
Je ne puis recevoir le pardon que de lui ;
Je le donnais hier, je l'implore aujourd'hui.
Mais tous ceux qui portaient le divin caractère,
Fugitifs ou proscrits, tous errants sur la terre ;
L'exil, ou la prison, ou le couteau mortel,
N'épargnent nul de ceux qui montaient à l'autel ;
Il ne reste que vous, pauvre jeune lévite,
Qui n'aviez pas encore lié vos mains bénites ;
J'en demandais au ciel un seul, à deux genoux :
Dieu m'inspirait, mon fils, et je pensais à vous.
Oh ! que mon cœur, d'ici, pressentait bien le vôtre !
J'étais sûr que, fidèle au devoir de l'apôtre,
La prison, l'échafaud vous verraient accourir,
Séduit par le martyre et tenté de mourir.
Et que, plus il est plein de l'horreur du supplice,
Plus vous accepteriez de boire mon calice... »
Jocelyn reste interdit. Il ne répond pas, et son silence surprend l'évêque qui devient alors plus explicite .
Faut-il mieux m'expliquer reprit-il, un saint prêtre Est nécessaire à Dieu ; mon fils, vous allez l'être ! Pour qu'un double holocauste ici soit consommé La Providence et moi nous vous avons nommé ; Je vais vous consacrer sur le bord de ma tombe :
Baissez la tête, enfant, pour que le chrême y tombe ! Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux. Et recevoir de vous dans le saint sacrifice Le pain du viatique et le vin du supplice. Recevez du martyr l'auguste sacrement Mourez pour que Dieu vive.
Terreur de Jocelyn qui s'écrie :
Arrêtez, arrêtez; tremblez, j'en suis indigne.
11 raconte alors sa vie dans la grotte, l'aventure de Laurence, l'amour très pur qu'ils se sont voués l'un à l'autre et qui lie leurs deux cœurs. L'évèque est pris de pitié pour un tel aveu où il voit avant tout, avec l'innocence de cet amour, de la naïveté, de l'enfantillage, et c est à ces chimères que le pauvre lévite sacrifierait son devoir ? Le dialogue se poursuit, et le langage du vieillard est de plus en plus émouvant et d'une grande éloquence :
« Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait ; Voilà dans quel honteux et ridicule piège L'esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège. Insensé ! bénissez ce hasard de ma mort, Qui vous prend sur l'abîme et vous arrête au bord. Que l'esprit trompeur, prêt à vous y conduire, Connaissait bien ce cœur qu'il avait à séduire ! Quand il ne peut au crime entraîner nos élus. Il les y mène aussi, mon fils, par leurs vertus. Ah ! brisez son embûche et rougissez de honte. Quoi ! ce rêve*d'une âme à s'enflammer trop prompte Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas. D'un périlleux amour cette amitié prélude ;
Ces élans, ces soupirs, ces serrements de main. Que le vent de la vie emportera demain ; Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères, Qui prennent pour amour leurs naïves chimères, Risible enfantillage et des sens et du cœur : Voilà ce qui du ciel en vous serait vainqueur? Voilà pour quel appât, voilà pour quelle cause Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose? Vous laisseriez ma mort sans secours, sans adieu, Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu? Je ne me doutais pas que, dans ces jours sinistres, Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi, Pendant que l'univers avec horreur admire La bataille de sang du juge et du martyre, Attendant, pour savoir à quoi fixer son cœur. Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur ; Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple, Au grand combat de Dieu refusant son secours, Amollirait son âme à de folles amours.
Au pied des échafauds où périssaient ses frères Sacrifiait au Dieu des femmes étrangères. Pensant sous quels débris des temples du Seigneur Il cacherait sa couche avec son déshonneur !
— O mon père, pitié ! Quel mot osez-vous dire? Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre ; Il sait si j'hésitai, pour arriver à vous, D'affronter cette mort dont je serais jaloux ; Mais ébloui de zèle, et moins homme qu'apôtre. Vous ne jugez, hélas ! nos cœurs que par le vôtre.
Connaissez mieux l'amour de l'homme et de la femme Il joint leur double vie en une seule trame ;
Il survivrait coupable, à la honte, au remord, Plus vivant que la vie et plus fort que la mort.
— Silence, cria-t-il ; vous profanez cette heure.
Ces moments tout au ciel, ces fers, cette demeure,
Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr.
N'eût jamais entendu de tels mots retentir.
Parler d'amour, grand Dieu, sous ces voûtes muettes.
Insensé, regardez, et songez où vous êtes !
Voyez dans les cachots ces membres amaigris.
Ces bras levés à Dieu, par des chaînes meurtris ;
Cette couche où l'Eglise expire, et sent en rêve
Le baiser de l'Epoux dans le tranchant du glaive.
Ce sépulcre des morts par la vie habité,
Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité ;
Ces fers dont les anneaux tout rouilles sur nos membres
Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres ;
Et ce pain d'amertume, et ce vase de fiel,
Délicieux banquet de ces noces du ciel !
Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,
Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
Que vous osez parler de ces amours mortels,
Vous, consacré d'avance à nos heureux autels ;
Vous que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
Par un plus fort lien y consacrait encore !
Ah ! que cette amertume ajoute à mon trépas !
Quoi ! vous, trahir ! Mais non, cela ne se peut pas !
Vous ne souillerez pas une si chaste vie,
Vous ne jetterez pas à mon front cette lie,
Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d'eau,
Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ;
Vous ne laisserez pas l'âme de votre père
Partir sans emporter le pardon qu'elle espère,
Sans avoir entendu d'un ministre de Dieu
La parole de paix et le salut d'adieu !
Ah ! que j'ai demandé cette heure au divin Maître !
Combien j'ai soupiré pour qu'un juste, un saint prêtre,
A ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux,
Me dît avant la mort : « Vivez, je vous absous ! »
Pour qu'il offrit pour moi, la veille du supplice,
Cette coupe de sang, ce fruit du sacrifice
Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir,
Et me bénît ce pain que je n'ose bénir !
Et quand l'ange, exauçant enfin ma dernière heure,
Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;
Quand, pour diviniser cette heure du trépas,
Il ne me faut qu'un mot... Vous ne le diriez pas !
O mon enfant, au nom de ces larmes dernières
Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières,
Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots,
De ces membres promis demain aux échafauds ;
Au nom des tendres soins que j'ai pris de votre âme,
Au nom de votre mère, au nom de cette femme
Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir.
Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute
Acheter votre vie au prix qu'elle vous coûte,
Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux ;
Dites ce mot, mon fils ; que je l'emporte aux cieux !...
— La sueur de mon front tombant a grosse goutte, Avançant, reculant, comme un homme qui doute, Je demeurais muet, méditant, interdit.
D'un courroux surhumain son regard resplendit.
« Eh bien ! Puisqu'à mes pleurs vous restez insensible,
Puisque la charité pour un père expirant
Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;
Puisqu'entre le salut que le vieillard implore
Et votre infâme amour vous hésitez encore,
Vous n'êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :
Relirez-vous de moi... je ne vous connais plus ! Sortez de ce calvaire où votre maître expire ; Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire; Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir. Mais digne seulement de garder dans la rue L'habit ensanglanté du licteur qui le tue ! Oui. sortez de mon ombre et de ce lieu sacré ; Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré : Sortez, en emportant la divine colère Sur vous et sur l'objet .. — N'achevez pas mon père ; Ne la maudissez pas, arrêtez ! Tout sur moi ! » Il lut d'un seul coup d'œil sa force en mon effroi.
De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ; Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre. Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyés, Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds : Un changement soudain se fit dans tout mon être ; Quand il me releva de terre, j'étais prêtre!...
Le vieillard tombe à genoux devant le nouveau prêtre, qui reçoit sa confession, l'absout de ses fautes et célèbre sa première messe. 11 communie son évêque, prêt alors pour le martyre.
La nuit finissait et déjà paraissaient les clartés du jour. Le moment de mourir était venu :
Un bruit sourd de la mort nous fit deviner l'heure.
Le geôlier vint rouvrir la lugubre demeure.
Et chercher le vieillard pour l'échafaud... Ses fers
Tombèrent en laissant leur trace dans ses chairs.
Pour qu'il pût achever le funèbre voyage.
Il fallut soutenir son corps, miné par l'âge;
J'affermissais ses pas, vêtu comme un gardien ;
Son bras paralysé s'appuyait sur le mien.
Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire.
Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre.
Sachant que la victoire, en ces combats de foi.
Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa foi.
On devine avec quelle émotion le jeune prêtre reprit le chemin de la grotte des Aigles, où Laurence l'attendait clans une douloureuse anxiété. Leur entrevue fut terrible. Jocelyn, qui a maintenant conscience de son devoir, est inébranlable, et tous les efforts pour l'en détourner, restent inutiles. Dans sa colère, elle se répand en violentes récriminations, puis, voyant que tout était bien fini, elle disparaît, cherchant à s'étourdir dans le monde, jusqu'au jour où. redevenue chrétienne et repentante, elle vient habiter le village de Yalneige dans les Alpes. Jocelyn en est le curé. 11 y a été nommé par le nouvel évèque. non sans avoir passé deux ans de recueillement et d'étude dans une « maison de retraite ecclésiastique de Grenoble ». Tout entier à ses devoirs, charitable, pieux, il est pour tous un bon pasteur. Laurence est l'une de ses ouailles. 11 la console, la dirige et l'aide à mourir dans la paix de sa conscience en union parfaite avec Dieu.
Xulïe part peut-être la riche imagination de Lamartine ne s'est donnée plus librement carrière que dans ce poème à la fois si admiré et si critiqué, et où la poésie éclate en des beautés de tout premier ordre.
11 mit près de cinq ans à le composer, et il n'arriva à lui donner sa forme définitive, qu'après l'avoir fait passer par bien des retouches, des remaniements, des
modifications de toute sorte, dus à l'évolution de ses idées religieuses, politiques et sociales, où Lamennais avait alors une grande part (i).
11 s'en était tout de suite ouvert à Virieu. Dès le il décembre 1831. il lui écrivait :
« J'écris aussi quelques strophes des Mémoires du curé de ***, dont tu connais l'idée, épisode de mon grand poème. C'est mon chef-d'œuvre. Jusqu'ici on n'aura rien lu de ce style : c'est l'épopée de l'homme intérieur. Cela aura quatre chants et sera fait dans quelques mois, si Dieu me soutient C'est du type de P.iul et \ irginie, ce type accompli, selon moi. des modernes » (2).
Ce « sera lait dans quatre mois ». Quelles illusions ! Plus de deux ans se passent, et le poème n'est pas fini. Le 17 février 1 83 ^ , il lui écrit :
« J'ai de plus vendu hier cent nulle francs, comptant, mes œuvres faites et à faire pendant quinze mois, trois volumes de notes de voyage, et mon joli petit poème du Journal d'un vicaire, non fini »• (3 .
Virieu, dès le début, mis au courant de la nouvelle œuvre poétique, maniiesta le désir dans connaître les parties assez avancées, si non presque terminées. Mais Lamartine ne crut pas devoir les lui communiquer encore. Il le renvoie même à un an, et les réflexions qu'il fait sur son travail méritent d'être retenues :
(1) Cf. Christian Maréchal, Lamennais et Lamartine, chapitre xi Lamennais et « Jocelyn », p. 3o3-i8.
Dans un livre déjà cité plus haut, Josselin inédit de Lamartine, M. Chr. Maréchal a étudié de près le travail de rédaction, d'après les manuscrits originaux et relevé avec soin toutes les nombreuses variantes.
(2) Correspondance, édit. in- 16. Hachette, t. III, p. 255.
(3) Ibid.. p. 33o.
« Tu me demandes des vers ; j'en fais trop pour avoir le temps de t'en envoyer ces jours-ci. Je m'y suis remis depuis dix jours, et j'en ai écrit déjà mille ; si je continue quelques semaines, comme je l'espère, j'aurai ma livraison obligée. Levé tous les jours à cinq heures du matin, le poêle allumé, je reste jusqu'au jour dans mon repaire, et j'y retrouve les seules délices qui me restent, celles de la pensée et de l'imagination solitaire. Ce que j'écris me plaît infiniment pendant que je l'écris, cela suffit. Après, tout me dégoûte, mais c'est égal. Je ne doute guère qu'à une deuxième ou troisième lecture tu ne sois content des huit mille vers que je t'enverrai dans un an. J'en ferai encore soixante mille autres, si Dieu me laisse vie, et nous aurons aussi nos poèmes indiens, infinis comme la nature dont tout poème doit être la vaste et profonde et vivante réflexion. Nous n'avons eu jusqu'ici que des chambres obscures en fait de poésie. Ce que j écris ne peut sérieusement se détacher par fragments sans se décolorer et se tuer. Qu'estce que la partie d'un tout où tout se correspond ? Tu n'y comprendrais rien : un mot explique l'autre et lui donne sa valeur. C'est de la poésie large et récitative plus que mélodieuse, mais le sentiment qui y est la rendra mélodie dans son ensemble » (ih
Jocelyn eut un succès considérable en France et à l'étranger, et valut à l'auteur des éloges enthousiastes, tant on était sous le charme de cette magnifique poésie. Il écrit à son ami :
« Passons à Jocelyn. 11 a fait son trou plus large que je ne croyais. C'est une fureur, c'est une rage. Cela passe les Premières Méditations en succès unanime.
(i) lbid.,p. 342. — Lettre du 19 octobre 1834.
Cela se lit dans les cours de tous les professeurs, dans les collèges, et cela s'en va par milliers d'exemplaires. C'est, dit-on, un nouveau Lamartine tout différent et pourtant aussi beau. Je suis écrasé ».
Un Lamartine « aussi beau », l'admiration publique l'attestait assez; « tout différent », rien de plus certain. C'est qu'il ne cessait d'évoluer depuis 1830, et ses nouvelles doctrines philosophiques, grâce à Lamennais et à Dargaud, l'éloignaient de plus en plus de l'Eglise catholique. Sur plusieurs points délicats et importants Jocelyn en était une preuve manifeste.
Des critiques autorisés, entre autres l'abbé Gerbet, avaient relevéces erreursqui n'étaient guère contestables.
Lamartine s'en émut et dans un fiosl-scrifitum, il se défendit d'avoir voulu attaquer en quoi que ce soit la doctrine de l'Eglise. Mais sa défense, assez ambiguë et à côté, n'est guère convaincante. Jocelyn fut mis à l'Index par un décret du 22 septembre 1836.
Cette condamnation ne surprit pas Yirieu. car le fond même du poème, ses exagérations et ses tendances étaient loin de lui plaire. C'est ici que la disparition de sa correspondance est particulièrement regrettable. On voudrait tant savoir ce qu'il en avait écrit à son ami ! Toutefois, un mot de lui mentionné par Lamartine suffit à nous fixer :
« Bien des tendres compliments à ta femme malgré sa perversion sur Jocelyn. Je lui pardonne parce que ce n'est pas d'elle ». Le mot est joli, mais combien significatif.
Quant à Mademoiselle de Virieu, elle devait avoir quelque peine à reconnaître Jocelyn parmi ses séminaristes dont la pureté d'âme est toute resplendissante
dans son beau tableau, et elle partageait sans doute la « perversion sur Jocelxn » de son frère et de sa bellesœur.
Néanmoins, l'amitié ne perdit jamais ses droits, et à Pupetières on continua, comme par le passé, à aimer Lamartine qui. de son côté, resta fidèlement attaché à ses amis :
« Mille respectueux hommages à Madame de Virieu, écrivait-il à Aymon, et tendres et respectueux souvenirs à ta mère et à ta sœur. O temps de Lemps ! »
Et ailleurs, il leur offre « les souvenirs d'un homme qui place les jours de Lemps parmi ceux qu il regrettera toujours ». Il avait ses raisons pour parler ainsi. Dans cette société de choix, il se savait bien compris, avec ses talents et ses défauts, et il en acceptait les observations, les critiques même, avec d'autant plus de condescendance, qu'il en connaissait la bienveillance et la délicatesse.
Un triomphe de Jocelxn. — Léon Roches. Le maréchal Bugeaud.
C'est sur un tout autre théâtre que Jocelyn va de nouveau captiver notre attention. Passons, sans transition aucune, des Alpes du Dauphiné et du grand Séminaire de Grenoble, en Algérie, sous la tente du général Bugeaud, non encore maréchal de France, ni duc d Isly, car nous sommes en 1836. Cette année-là, Bugeaud avait été envoyé en Afrique, où il devait fournir la brillante carrière que l'on sait II avait pour secré-
taire le jeune Louis Veuillot, qu'il avait connu et apprécié comme journaliste à Périgueux, et. pour interprète de la langue arabe, il s'était adjoint un dauphinois à l'esprit vif et au coup d'oeil très sûr, Léon Roches, qu'il convient de présenter au lecteur.
Né à Grenoble, le 27 septembre 1809, Léon Roches était, par sa tante. .Madame Léon Champagneux. le neveu de la célèbre .Madame Roland. 11 commença ses études au Lycée de Grenoble et vint les terminer à celui de Tournon, où il remporta le prix d'honneur. Il s'y lia avec un camarade fort intelligent. .Marcel de Loche, de Tain (1807-1881), et entre les deux amis s'établit une correspondance suivie. Sur ces entrefaites, il retourna à Grenoble pour y suivre le cours de droit. Il n'y resta que six mois, car le droit ne convenait guère à sa nature ardente et à ses goûts aventureux. 11 partit pour .Marseille chez des négociants amis de sa famille et qui avaient des relations avec l'Orient.
Cependant son père, qui avait été attaché à llntendance militaire à Alger, s'occupait activement d'entreprises agricoles, et il désirait avoir son fils auprès de lui. car sa présence lui était indispensable pour mener à bon terme ses essais de colonisation. Léon résista d'abord : l'Afrique, loin de l'attirer, lui causait une véritable répulsion. L'avenir devait singulièrement le détromper. Il obéit et s'embarqua à .Marseille, le 30 juin 1832. Un mois après il écrivait à son ami :
Braham Reis, près Alger, 30 juillet 1832.
.Mon cher ami, Comment t'exprimer la joie qu'à éprouvée mon père en me revoyant ? II m'avait laissé adolescent, il
m'a retrouvé homme fait; j'aurai bientôt 23 ans, et ma barbe et mes moustaches commencent enfin à pousser. Il te tarde, je le comprends, de savoir comment et quand je suis parti de Marseille et de connaître l'impression que m'a produite Alger. Tu te souviens de ces deux sous-lieutenants de cavalerie. MM. Marion et Legrand qui nous accueillirent si gracieusement sur le bateau à vapeur qui nous conduisit de Tain à Avignon. C'est encore avec eux que j'ai fait la traversée sur le beau brick marchand Y Alcyon où nous étions parfaitement installés et où nous nous sommes rencontrés avec des passagers dont l'amabilité a contribué à l'agrément de notre traversée. Dans la matinée du deuxième jour, après notre départ de Marseille, nous aperçûmes Alger qui se détachait en blanc sur un fond de végétation sombre; à une certaine distance, je pouvais croire que nous étions en face d'une immense carrière de craie en forme de triangle dont la base est la mer ; mais en approchant je distinguais les forts, les murailles crénelées, les élégants minarets des mosquées et je fus ravi à l'aspect de ce célèbre repaire de forbans.
Une coïncidence curieuse me revint alors en mémoire. Tu dois te rappeler sans doute que chaque année on faisait tirer au sort par les élèves de rhétorique du Lycée de Tournon, les sujets de poésie qu'ils devaient composer et lire à la distribution des prix ; te souviens-tu que le hasard me désigna pour composer des strophes sur ce sujet « La flotte française devant Alger », et m'entends-tu, donner tout mon creux d'adolescent pour dire mon premier vers :
Tremble, Alger ! de ton sort l'instant fatal arrive !
Oh ! que je suis loin de ces chers souvenirs ! (i).
Alors commença pour lui une vie vraiment romanesque, aux aventures les plus invraisemblables. D'abord interprète traducteur assermenté, il accompagna le maréchal Clausel pour l'installation d'un bey à Médéah. 11 se rendit ensuite auprès de l'émir Abd-el-Kader, qui l'admit dans son intimité, si bien qu'il épousa une de ses filles. Lionne, comme l'appelaient les Arabes, se fît musulman, ou plutôt feignit de l'être, et, en cette qualité, il dut faire le pèlerinage de la Mecque. Son retour fut une odyssée mouvementée, presque tragique. 11 alla à Rome, fut reçu par Grégoire XVI, qui le réconcilia avec l'Eglise. Un moment même il eut l'idée de se faire jésuite et missionnaire, mais il en fut détourné par des hommes sages et expérimentés On lui conseilla de retourner à .Alger. 11 y trouva le maréchal Valée. qui ne tarda pas à être remplacé par le général Bugeaud, Bugeaud qu'il devait tant apprécier, tant aimer ! Il fut payé de retour, car son nouveau chef eut toujours pour lui une prédilection marquée.
Après trente-deux ans passés en Algérie, Léon Roches devint ministre plénipotentiaire au Japon, puis à Tunis, où il devait singulièrement accroître l'influence française (2), préludant ainsi au protectorat de la France que, seul, devait rendre possible et efficace l'illustre cardinal Lavigerie, ce grand Français qui avait toute l'envergure d'un autre Richelieu.
Après une existence si mouvementée, l'heure de la retraite sonna pour Léon Roches. Il vint se fixer à Tain, dans la Drôme, auprès de son vieil ami Marcel de Loche,
(1) L. Roches, Trente-deux ans à travers l'Islam, t. I, p. 10.
(2) Une belle rue de Tunis porte le nom de Léon-Roches.
C'est là que je l'ai beaucoup connu. Sa conversation était du plus haut intérêt. Ses amis l'engageaient vivement à utiliser ses précieux carnets de notes, de façon à rédiger des Mémoires dont le succès n'était pas douteux. 11 s'y résolut, et, sous le titre Trente-deux ans à travers l'Islam (183 2-1 864), il fit paraître deux volumes, aujourd'hui rares, et qui relatent une partie seulement de sa vie. L'autre partie, bien qu'également rédigée, n'a pas été livrée à la publicité. L'auteur m'avait communiqué son manuscrit, ainsi qu'à plusieurs amis, mais il est mort sans avoir donné suite à la publication projetée, qui aurait formé deux autres volumes non moins curieux que les précédents.
J'avais donc avec lui les meilleures relations, d autant qu'en qualité de Grenoblois, et malgré la différence de nos âges, il me témoignait une sympathie, une amitié, dont je suis resté très fier.
Nous voilà, semble t-il, bien loin de Lamartine et de Jocelyn. Moins peut-être qu'on ne pense.
Au mois de novembre 1881, Léon Roches reçut la visite d'un diplomate avisé, Henry d'Ideville, ancien secrétaire d'ambassade à Florence et à Rome, et ancien préfet d'Alger. D'Ideville s'occupait alors de la vie du maréchal Bugeaud, auquel il a consacré trois volumes où le personnage à été étudié de façon très complète et, on peut le dire, définitive 1). Le premier de ces volumes avait déjà paru (1881), lorsque la fille du maréchal, Madame Féray-d'Isly, lui indiqua Léon Roches comme pouvant, mieux que personne, le renseigner sur bien des détails peu ou mal connus, car il avait vu
(r) Le Maréchal Bugeaud d'après sa correspondance intime et des documents inédits (1784-1849), 3 vol. in-8\ 1881-82.
de près Bugeaud, lequel avait fait de son interprète un véritable confident.
Notre voisin et ami commun, Anatole de Gallier, très désireux de connaître d'Ideville, nous invita tous à diner. La société était de choix, car, outre d'Ideville et Roches, on comptait Henry Morin-Pons. Léon de Poncins, Albert du Boys, Just de Tournon et Albert de Costa, le futur académicien. Très vite la conversation se porta sur Bugeaud et l'œuvre de son biographe. Ce dernier en traça alors un portrait vivant, où il sut mettre en relief la belle et énergique figure de ce soldat, auquel on pouvait peut-être reprocher de la rudesse.
Ici, Léon Roches intervint. Je cite d'après mes notes prises le jour même :
« Oui. de la rudesse, mais en apparence seulement, car, au fond. Bugeaud avait un cœur délicat, tendre même, qu'ont bien connu ceux qui ont vécu dans son intimité. On a été injuste à son égard, en le représentant comme dur, brutal. Ses allures étaient brusques, son écorce rude, d'accord. Mais pour vous montrer quel cœur battait en lui, écoutez l'anecdote suivante dont je fus le témoin et un peu l'acteur. Après tant d'années écoulées, je ne me la rappelle pas sans une poignante émotion, et cette émotion, je crois que vous la partagerez.
Peu de temps après la bataille de Sickack 6 juillet 1836), nous campions non loin de la frontière du Maroc. Bugeaud reposait dans sa tente. Nous, aides de camp, secrétaire et interprète, nous nous tenions sous une autre tente. Le courrier de France venait d'arriver. On devine avec quelle fiévreuse impatience il fut dépouillé.
— Tiens, dit Veuillot, une publication de M. de Lamartine, un poème sous ce titre : Jocelyn.
— Si Roches nous en lisait quelque chose, dirent à la fois Veuillot et Trochu.
Et me voilà lisant, tout en coupant les pages du livre. Plus j'avance dans la lecture, plus mes camarades et moi nous nous sentons troublés et émus. Cette belle poésie nous arrachait des cris d'admiration.
Pendant ce temps arrive un aide de camp de service. Rivet, venant, par ordre, s'enquérir de ce que nous pouvions bien faire.
— Mais, nous lisons de la poésie, et de la poésie de M. de Lamartine encore !
— Je vous en fais mes compliments.
Et de retour auprès de Bugeaud :
— Mon général, ces Messieurs sont très occupés.
— Très occupés ! et à quoi?
— Mon général — le ton était quelque peu ironique — ils lisent des poésies.
— Qu'est-ce que vous me racontez-là. Çà c'est un peu trop fort. Mais ils n'ont donc rien à faire, ces gaillards-là ?
Furieux, Bugeaud se précipite et en un coup de vent tombe au milieu des Lamartiniens ébahis.
— Eh bien ! vous autres, vous avez donc du temps à perdre pour lire des balivernes, des rêveries de poètes. Ah ! les poètes, les députés-poètes surtout, comme votre Lamartine, oui, oui, je les connais. En font-ils de la sale besogne tous ces rimailleurs, gens nuisibles, songe creux, qui viennent jusqu'ici continuer leur œuvre néfaste. Et moi qui vous croyais sérieux et dignes de ma confiance ! Je me suis singulièrement trompé.
Plus il parlait, plus il s'échauffait, plus son langage devenait violent. A la fin pourtant il s'était radouci et d'un ton presque paternel il ajouta :
— Allons, .Messieurs, revenez à des idées sages et raisonnables.
Le soir, après dîner, le calme s'était fait, et Bugeaud, à qui pesait ce pénible incident, aborda le premier le terrible sujet :
— Dites donc, Roches, que lisiez-vous donc ce matin de si intéressant quand je vous ai interrompu ?
— Mon Général, le poème de Jocelyn, par M. de Lamartine, dit timidement l'interprète, qui ajouta :
— Si vous voulez bien me le permettre, mon Général, je vous en citerai un passage, un seul.
— Eh bien ! faites, dit en maugréant Bugeaud.
Et alors je lus toute une tirade de vers, et à mesure que je lisais, on voyait Bugeaud troublé, secoué par l'émotion, puis, n'y tenant plus, il se leva brusquement :
— Vous n'y connaissez rien. Vous ne savez pas lire ça, entendez-vous. Donnez-moi le livre.
11 le prit, et de sa forte voix de soldat, il poursuivit la lecture. Quand il en arriva à l'admirable récit de la mort de la mère de Jocelyn, son émotion fut si grande que les mots étranglés s'arrêtèrent dans sa gorge, de grosses larmes tombèrent sur sa mâle figure.
— Ah ! c'est trop fort. Voilà que je pleure comme vous. Reprenez ce livre. C'est un vrai chef-d'œuvre digne du génie de M. de Lamartine ».
Longtemps après, Léon Roches raconta l'anecdote à Lamartine, qui en fut charmé :
— « Je ne crois pas, lui dit-il. avoir entendu faire un plus bel éloge de ma poésie ».
Léon Roches m'avait rapporté sa conversation avec le grand poète. Certains détails en sont trop curieux pour que je ne les reproduise pas tels que je les retrouve aujourd'hui dans mes notes :
« Ce fut, me dit-il, en 1867, à Paris, que je vis M. de Lamartine pour la dernière fois. L'âge et de pénibles épreuves l'avaient visiblement affaissé... Il me questionna sur Bugeaud, car il n'ignorait pas que je l'avais approché de près, jusqu'à être honoré de son amitié. Comme il y prenait goût, je lui racontai plusieurs anecdotes militaires, entre autres celle de la fameuse « casquette ». Au reste, M. le duc d'Aumale l'a contée avec talent dans son beau livre Les Zouaves et les Chasseurs à pied.
— Dans une alerte assez désagréable, le maréchal était aussitôt sorti de sa tente, habillé plutôt sommairement. Dès que l'ennemi eut été repoussé, il remarqua, à la lueur des feux de bivouac, que les soldats le regardaient en riant. Il en fut assez choqué, se demandant ce qui, dans sa personne,, pouvait ainsi provoquer leurs rires. Instinctivement il porta la main à sa tète, et s'aperçut, hélas ! qu'il était coiffé comme le roi d'Yvetot. Vite, il demanda sa casquette. Et les zouaves de dire : la casquette, la casquette du maréchal. C'est que cette casquette était bien connue de l'armée. Le lendemain, quand les clairons sonnèrent la marche, les zouaves accompagnèrent en chantant :
As-tu vu
La casquette
La casquette,
As-tu vu
La casquette
Du père BugeauJ ?
Depuis lors, la fanfare de marche des Zouaves ne s'appela plus que « la casquette ». Le maréchal était le premier à en rire et parfois il lui arriva de dire au clairon de piquet : « Sonne donc la casquette ». Souvent aussi dans les marches pénibles, il faisait sonner l'air favori, qu'il accompagnait lui-même.
M. de Lamartine qui connaissait mal l'histoire de la casquette, fut enchanté de mon récit, non moins que du suivant :
Le maréchal se levait assez souvent pendant la nuit pour inspecter le camp. Pendant une de ces inspections nocturnes, il entendit deux zouaves en discussion fort animée : « Chien de métier, disait l'un, voilà huit jours que je suis mouillé et que je ne peux me sécher. Si seulement on avait un peu de vin et d'eau-de-vie on pourrait chanter la Mère Godichon ». — « Conscrit, dit un vieux, t'as tort de te plaindre. Si t'avais été comme moi de garde hier à la tente de la casquette, tu te plaindrais pas. Tout maréchal de France qu'il est, et duc d'isly pardessus le marché, entends-tu, conscrit, j'ai vu le vieux grignoter tout seul, sans se plaindre encore, un morceau de notre biscuit et boire un coup d'eau. Quand le bon Dieu n'a rien, que veux-tu qu'aient ses saints ? » — « T'as raison l'ancien ». Vous pensez si ce dialogue fit plaisir au maréchal.
M. de Lamartine m'avait écouté avec un vif intérêt. 11 me remercia même de lui avoir fait connaître ces anecdotes tout à l'honneur du maréchal Bugeaud et des soldats français. Cette considération me parut le toucher beaucoup, car il était très patriote, ayant au cœur l'amour de la France et de toutes les nobles causes. Je fus heureux de voir ce poète de génie, fourvoyé dans la politique, revenir à une plus juste apprécia-
tion du caractère et des actes de l'éminent homme de guerre.
Je me souviens que lorsqu'en 1 84 1 on discutait, à la Chambre des députés, le projet de loi des fortifications de Paris, chaleureusement soutenu par M. Thiers. nous en suivions les débats par les journaux qui nous arrivaient en Algérie. Nous fûmes assez choqués de voir M. de Lamartine prononcer un discours dans un sens tout opposé. Depuis, les événements ont marché, et aujourd'hui, après la désastreuse guerre de 1870. je reste très frappé des vues surprenantes, prophétiques même, que M. de Lamartine développa à la tribune, surtout lorsqu'il parla de la possibilité de revers subis à la frontière par l'armée française en cas de guerre avec l'Allemagne et d'une invasion de la France. Combien les faits lui ont douloureusement donné raison ! »
Tel est le témoignage de Léon Roches. 11 méritait d'être cité, aussi bien a-t-il sa place dans des Souvenirs dauphinois sur Lamartine.
.Mon vieil ami avait été profondément attristé par les douloureuses épreuves qui frappèrent les dernières années de l'auteur de Jocelyn mort presque dans la misère, victime de la trop grande générosité de son cœur. Léon Roches rapprochait d'une telle destinée celle, bien différente, de Victor Hugo qui, dans tout l'éclat de son génie, restait, dur et égoïste, poussant la parcimonie jusqu'à l'avarice et laissant après lui une fortune considérable. Entre ces deux rivaux de gloire un abîme s'était creusé, où la postérité a su faire à chacun d'eux la part qui lui revient.
Joseph Rocheu. — Fortuné de Vaugelas
Quittant l'Algérie et prenant congé de Léon Roches, nous reviendrons en Dauphiné où nous avons encore à faire connaissance avec quelques amis ou correspondants de Lamartine.
Le premier à signaler est un homme de bien et de valeur, Joseph Rocher, qui, sans son extrême modestie, aurait pu se faire un nom dans le monde littéraire de 1815a 1840. Né à la Côte- Saint- André (Isère), le 7 juillet 1794 1 . Joseph Rocher fournit, dans la magistrature, une carrière des plus remarquables, où il se montra le digne successeur de ces grands magistrats de l'ancien régime, dont un premier président au parlement de Paris disait « qu'ils rendent des arrêts et non pas des services ». Ce courageux langage s'adressait au pouvoir absolu de Louis XIV, qui s'inclina. On ne le tolérerait pas aujourd'hui. Rocher en fît l'expérience, il y a plus de cinquante ans. Nous le trouvons tour à tour substitut du procureur du roi à Valence 1821), juge au tribunal civil de Melun (1823, conseiller à la cour royale de Grenoble 1827', à celle de Lyon (1829). maître des requêtes au Conseil d'Etat (1829) et conseiller à la Cour de cassation (1830).
En 1852, son ancien collègue et ami. Rouland, le fît entrer au Conseil supérieur de l'instruction publique.
(1) Sa mère, Marie-Joséphine Bérenger, née à Valence en 1783, était la sœur de Bérenger de la Drôme (1 785-1866).
Enfin, quatre ans plus tard, il était nommé recteur de l'Académie de Toulouse, charge qu'il remplit avec autant de distinction que de succès, non sans apporter, dans l'accomplissement de son devoir, un irréductible sentiment d'équité. Il avait cru devoir prendre la défense d'un subordonné qu'il estimait être injustement sacrifié. Le nouveau ministre, Duruy, était passablement autoritaire et ombrageux. Cet acte lui déplut. Il frappa le recteur qui fut mis à la retraite (1863). Rocher ne survécut pas longtemps à cette épreuve, car il mourut le 29 janvier 1 864, dans son pays natal, entouré du respect et de l'affection de ses concitoyens, qui l'avaient élu conseiller général (1).
Tel fut l'homme public qui, dans sa jeunesse, compta parmi les meilleurs amis de Lamartine, son aîné de quatre ans. Comment se nouèrent les liens de cette belle amitié? Il est permis de s'en rendre compte.
Après ses études de droit à Grenoble (181 2), Rocher était venu à Paris (1821), où il habita une bonne partie de sa vie. sauf les quelques années consacrées aux débuts de sa carrière de magistrat (1821-29. Il s'y livra à son goût très prononcé pour la poésie. Sa
(1) Joseph Rocher passait chaque année ses vacances à la Côte- Saint-André, qu'il aimait beaucoup. II était payé de retour. On raconte que l'horloge de la petite ville s'étant dérangée, les habitudes de la population « en subirent un trouble qni amena, à la longue, des marques de mécontentement très prononcées contre la négligence du maire à rendre la régularité aux douces coutumes locales ». (G. Vallier, dans Revue du Dauphiné et du Vivarais, II, p. 102).
Rocher prit la défense du malheureux maire par un joli quatrain :
Votre édile, ô Côtois, laisse au hasard flotter
L'aile du temps sur vos demeures ; Mais le bonheur ici remplit toutes les heures.
Est-il besoin de les compter ?
première œuvre était un poème de 250 vers sur l'Immortalité de l'âme que L'Académie des Jeux Floraux, de Toulouse couronna en 1821. Cette œuvre fut remarquée, notamment par Lamartine qui la comparait « aux meilleurs vers de Fontanes, récités sous les chênes de Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand » 1).
Ce fut en 1816 qu'ils se rencontrèrent Le 7 février de cette année-là, Rocher avait été présenté à Lamartine (2). et depuis lors ils se virent assidûment, car ils se sentirent portés l'un vers l'autre par les mêmes aspirations littéraires, qu'accrurent encore de nouvelles relations avec des personnages alors très en vue et que Rocher fréquentait, Genoude, Lamennais et le duc de Rohan. le futur cardinal-archevêque de Besançon, qui présenta Victor Hugo à Lamartine. On connaît l'admirable méditation La Semaine sainte a la Roche- Guyon, château de Rohan. Au dire de Sainte-Beuve, le second vers de la première strophe aurait été soufflé par son hôte :
Nautoniers sans étoile, abordez ! c'est le port.
Ce fut dans cette société de choix que Rocher vécut d'agréables années, surtout vers 1816-1820. On appréciait ce « jeune homme du Dauphiné, d'une tournure charmante, et d'une figure très spirituelle et très fine, que son goût pour l'éloquence et la poésie avait attiré
(1) Souvenirs et Portraits, t. III, p. i5.
(2) Lamartine était descendu à l'hôtel des Deux-Ponts, rue du Hasard. Rocher lui avait été présenté par « le petit Charint », ami de Fortuné de Vaugelas. Nous aurons l'occasion de parler de ce dernier et de cette entrevue.
dans la capitale » (i). Lamartine, qui le goûtait fort, lui dédia son ode Y Enthousiasme, qu'il fît suivre d'un élogieux commentaire. Cette ode, dit-il, « est une goutte de la veine lyrique de mes premières années. Je l'écrivis un matin, à Paris, dans une mansarde de l'hôtel du maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, que j'habitais alors. Un de mes amis entra au moment où je terminais la dernière strophe. Je lui lus toute la pièce ; il fut ému. 11 la copia, il l'emporta, et la lut à quelques poètes classiques de l'époque, qui encouragèrent de leurs applaudissements le poète inconnu. Je la dédiai ensuite à cet ami, qui faisait lui-même des vers remarquables. C'est M. Rocher, aujourd'hui une des lumières et une des éloquences de la haute magistrature de son pays. Nos routes dans la vie se sont séparées depuis ; il a déserté la poésie avant moi. Il y aurait eu les succès promis à sa belle imagination. Nos vers s'étaient juré amitié : nos cœurs ont tenu la parole de nos vers » (2).
Ces réminiscences, évoquées longtemps après, ont un accent de sincérité qui ne saurait être mis en doute.
Elles répondent certainement à la réalité des faits, tout à l'éloge de Joseph Rocher. Cet éloge nous l'entendrons encore.
Une correspondance s'était établie entre eux, de façon assez intermittente. Les lettres de Rocher n'existent plus, Lamartine ayant détruit sa correspondance, mais il reste les siennes qui ont été gardées avec soin (3^.
(1) L. Séché, Lamartine de 1816 à iS3o. Elvire et les Méditations, p. 2 i5.
(2) Premières Méditations. Edition Hachette, in-12, 1903, p. 70.
(3) M. Fernand Rocher, à la Côte-Saint-André, petit-neveu de Joseph Rocher, a bien voulu me communiquer ces lettres. Je ne saurais
Au mois d'août 1819, le duc de Rohan avait chargé Rocher d'écrire à Lamartine pour lui donner de ses nouvelles. Il convient de dire quels motifs l'y avaient déterminé.
Rohan aimait beaucoup ses amis et il avait pour Lamartine une affection très vive, qui était amplement partagée (1). Le duc était alors à un moment critique
trop l'en remercier. Il convient de dire qu'elles ont été utilisées et en partie citées par Gustave Vallier, dans la Revue du Dauphiné et du Vivarais, II, 1878, p. 92-104, et par Léon Séché, Lamartine de 1816 à i83o, Elvire et les Méditations, 190D, p. 214-20 et 35o-54.
(1) En t820, Lamartine lit une grave maladie, et le duc de Rohan, qui ne cessa de l'entourer des soins les plus dévoués, écrivit à Rocher la très belle lettre suivante :
Paris, le 7 mars 1820.
« Il y a bien longtemps que j'ai le désir et que je forme chaque jour le projet de vous écrire. Je n'ai pas besoin cependant de m'excuser de ce long retard, vous concevez mieux que personne les angoisses et les douleurs qui ont déchiré mon cœur depuis quelques semaines ».
Rohan parle alors de la mort du duc de Berry, puis il en vient à Lamartine :
« Vous n'avez pas su peut-être la maladie de mon pauvre Alphonse Je n'essaierai pas de vous peindre mon tourment, mais je vous peindrais aussi difficilement ma joie maintenant. Son état a été bien grave et il s'est cru frappé à mort. Loin d'être abattu par cette pensée, il s'est jeté avec la plus tendre confiance, entre les bras de Dieu, et là, ne songeant qu'à son amour, il s'est résigné avec calme à tout ce que la divine Providence voudrait décider. Il a demandé un prêtre qu'il a vu plusieurs fois et auquel il a fait une confession générale de sa vie Dans de cruelles douleurs il ne se permettait pas une plainte; pâle et défiguré, le sourire était constamment sur ses lèvres comme la paix dans son cœur. Il en était surpris lui-même, ne se dissimulant pas la grandeur de ses fautes, mais ne pouvant envisager que l'amour de son Dieu. Il prit la ferme résolution de lui consacrer désormais sa vie et de se montrer chrétien jusqu'à son dernier soupir.
« Je me réserve de vous dire, quand je vous reverrai, ce qu'il a été pour l'ami qui le soignait pendant cette longue maladie. J'ignore ce que je serais devenu si je l'avais appris malade en pays éloigné. Nous parlions de vous souvent; les soins que je lui donnais me rappelaient
de sa vie, et qui produisit quelque éruption. Colonel de cavalerie, duc et pair de France, il avait eu la douleur de perdre sa jeune femme dans des circonstances tragiques : elle mourut brûlée vive dans un bal. Sa famille l'engagea vivement à contracter un second mariage, mais il refusa toutes les offres les plus brillantes ; il écarta même une ouverture de Louis XYII1 qui voulait lui faire épouser une princesse de Saxe.
Sa piété, qui était grande, le détacha de plus en plus du monde, et, au mois de mai 1819, il entra à Saint- Sulpice (1). Au mois d'août suivant, l'abbé de Rohan était en vacances à son château de la Roche-Guyon, avec plusieurs amis, dont Genoude et Rocher. Il pria alors ce dernier d'écrire à Lamartine, lequel, après un séjour assez prolongé à Lemps, chez les Virieu, s'était rendu à Aix-les-Bains. Ce fut de là qu'il répondit à Rocher, le 20 août 1820 :
« Je remercie bien M. le duc de Rohan d'avoir choisi un si aimable secrétaire pour m'envoyer de ses nouvelles, Monsieur et cher ami. Vous m'accusez à tort
ceux que j'ai reçus il y a si peu de temps, et j'aime tant à me les rappeler ! Quand donc revenez-vous ? Je ne puis vous dire combien je le désire, combien vous me manquez. Oh ! je me suis attaché à vous pour la vie et bien tendrement. — Lagrenée est mieux de santé; son imagination le fait souvent souffrir et me tourmente bien un peu quelquefois. Il est bien exposé : prions beaucoup pour lui, il n'y a que la prière qui console, qui calme, qui fortifie. Adieu, adieu. Recevez toutes mes tendresses, tous mes vœux pour vous, pour M. votre frère. On dit qu'il se marie. Donnez-moi de vos nouvelles si vous pouvez, mais
revenez bien vite ».
Le duc de Rohan.
(1) Louis-François-Auguste de Rohan-Chabot duc de Rohan, prince
de Léon et cardinal du titre de la Sainte-Trinité au Mont Pincio, né
à Paris en 1788. Ordonné prêtre le i" juin 1822, il fut peu après
nommé grand-vicaire de Paris, puis archevêque d'Auch (1828) et enfin
de Besançon (1829-1833).
d'un oubli dont je ne suis pas coupable. J'ai eu vingt fois l'intention de vous écrire, et comme je suis le plus négligent des hommes, j'ai toujours vainement cherché votre adresse dans la confusion de mon album. Vous n'êtes pas de ces gens qu'on oublie, rassurez-vous, et vous en aurez la preuve quand vous aurez vu M. de M. (i et autres personnages de vos environs avec qui nous n'avons cessé de nous entretenir de vous et de pronostiquer votre destinée future. Elle sera plus belle que votre modestie outrée ne vous permet de le croire, soyez-en sûr, et laissez-vous un peu juger par les autres. Ou bien comparez-vous avec tout ce qui rime autour de vous à Paris. Courage donc. Produisez tant que vous pourrez. Laissez les places à Grenoble aux malheureux qui ont besoin de places pour dîner, et vous, qui êtes bien tranquille sur votre avenir, ne vous préoccupez pas de ce plat monde réel, et montez plus haut.
Là, foulant a nos pieds cet univers visible, Planons en liberté dans le champs du possible ! Notre âme est à l'étroit dans sa vaste prison : Il nous faut un séjour qui n'ait pas d'horizon !
Vous avez été créé pour ce séjour-là et moi aussi, mais moi je suis enchaîné ici-bas par les chaînes de fer de la nécessité, de la servitude, et j'ai manqué mon vol, j'y rerionce. Je demande à entrer dans la politique : mon sort va se décider le mois prochain. Si l'on m'en
(i) Le nom n'est pas indiqué. Léon Séché l'a identifié avec Mathieu de Montmorency. Gustave Vallier a lu justement Mons. Les Monts, ou Mons, habitaient — et habitent encore — au château d'Armanais à Balbin, près de la Côte-Saint-André. C'étaient les voisins et les amis des Virieu, et Lamartine les connaissait bien. Au reste, le contexte ne saurait s'expliquer autrement.
repousse, je dis adieu à l'humanité toute entière. Si je réussis, nous reprendrons la lyre, et nous marcherons ensemble à travers cette cohue de sots, d'imbéciles, de coquins, qui pullulent au pied de notre pauvre Parnasse. Si nos chants ne valent pas mieux que les leurs, au moins ils seront plus purs et plus nobles ; mais ils vaudront mieux par cela même.
Genoude m'écrit quelquefois de Saint-Malo. Je ne sais plus où lui répondre. M. le duc de Rohan est trop absorbé pour m'écrire souvent, mais je lui écris encore quelquefois. Je vous félicite bien d'être auprès de lui à la Roche-Guyon, que n'y sommes-nous tous ! Je ne vois plus trop la possibilité d'y retourner de longtemps, et, quand je le pourrai, j'y serai oublié.
J'ai passé deux mois tout près de la Côte, et vous n'y étiez pas !
Tout est guignon pour nous autres misérables enfants des muses. Notre étoile est une mauvaise étoile, elle ne brille que sur nos tombeaux- Votre ode à ce sujet est finie, il y a longtemps, mais elle n'est pas copiée nettement. Vous l'aurez dès que je serai de retour dans ma montagne et que j'aurai moins mal aux yeux. Je n'ai plus que ce mal-là, car du reste les eaux m'ont guéri autant que nous pouvons l'être.
Je vous prie de remettre de ma part à M. le duc de Rohan la petite note ci-incluse. Il sait ce que cela veut dire. J'espère que, quand il n'aura plus l'ombre de bile, il m'écrira un peu plus. Comment est-il moralement ? Comment se soutient-il dans ce vol sublime qu'il a tenté avec des ailes déjà fatiguées } Puise-t-il de la force dans ses efforts même ? Je suis bien en peine de tout cela. Mais son début à fait un vaste et brillant effet dans le monde religieux et anti-religieux.
Ne me parlez donc plus de mes vers sur la Roche- < iuyon, et brûlez tout ce que vous pourrez en accrocher, je vous en prie. Tout le monde, amis et ennemis, les trouve détestables, et j'y consens. J'ai fait en quittant Paris, cinq ou six meilleures Méditations. Depuis je ne fais plus rien du tout et ne veux rien faire jamais. Qu'est-ce que cela prouve ? Où est-ce que cela mène ? L'homme a trop peu de jours pour les perdre ainsi. Il faut tâcher d'être le moins malheureux possible et se moquer des vers et de la prose. Adieu, nous partons après demain, et je vais chez moi ».
Cinq ans plus tard, le 13 juillet 1825, Lamartine lui écrivait d'Aix-les-Bains.
« C'est une vrai joie pour moi toutes les fois que j'entends prononcer votre nom ! Aussi tout ce qui vient à ce titre sera reçu avec autant de plaisir que d'empressement. Ce nom me rappelle nos jours de Paris, nos longues promenades, nos conversations si pleines d'avenir, nos vers, nos enthousiasmes, La Roche- Guyon, etc., etc.. et pardessus tout un homme que j'ai aimé, admiré, que j'aimerai, que j'admirerai toujours, un de ces caractères et de ces esprits d'or pur qu'on retrouve si rarement sans alliage ! Jugez si votre souvenir s'est effacé !
Je désirerais bien pouvoir revenir par Grenoble, je ferai tout ce que je pourrai. Mais je crains que des arrangements préalables pris par ma femme ne s'y opposent pour cette fois. Cependant je n'en veux perdre l'espoir qu'au dernier moment. Mais si je ne le puis pas, qui pourrait vous empêcher vous-même, pendant vos vacances, de venir, de chez Madame votre nièce, passer huit ou dix jours chez nous, dans notre solitude de Saint-Point.- Vous seriez reçu rustiquement, mais
vous seriez sûr de nous faire un des plus vifs plaisirs que je puisse éprouver : ce ne sont point de vaines paroles. Pensez-y et venez.
Vous me parlez de vers, et je n'y pense plus qu'avec crainte et dégoût. Je ne les aime qu'en me reportant dans le passé quand nous les rêvions ensemble. Us sont devenus pour moi une ennuyeuse réalité. .Mais vous.- Est-il possible que votre verve se soit tarie à volonté ? Je ne le crois pas et je m'en félicite ; on me dit toujours : corrigez ! et je vous dis : ne corrigez plus ! mais faites : vous avez un véritable talent et j'ai vu de vous des morceaux trop enchanteurs pour renoncer à en voir encore et à ce que ce plaisir soit partagé tôt ou tard par les gens qui ont des oreilles.
Adieu, à revoir ou bientôt au mois de septembre. Je ne veux pas renoncer à mon idée. Faites mes compliments à un charmant jeune homme que je vous félicite d'avoir recruté et avec qui je crois vous vous lierez avec plaisir. C'est M. Dubois (i), que j'ai connu à Paris et que je reverrai, j'espère, en allant vous voir.
Votre ami de longtemps.
Al. de Lamartine.
Si je n'avais pas la fièvre tierce, je crois que je vous aurais écrit en vers, tant votre nom est poétique pour moi ».
La mort de sa mère fut pour Lamartine un coup bien cruel, et Rocher lui exprima ses plus affectueuses condoléances. Après l'en avoir remercié, Lamartine n oublia pas que son ami était alors secrétaire général du ministère de la justice. Delà une recommandation
(i) Albert du Boys, que nous retrouverons plus loin.
pour un tiers auquel il porte de l'intérêt, tout en le priant de ne pas l'oublier lui-même. Enfin, comme il venait de terminer son discours de réception à l'Académie française (i), il lui manifeste le désir de lui en donner connaissance :
Maçon, 26 décembre 182g.
« Mon cher Rocher, soyez mille fois remercié pour votre bonne lettre, jamais je n'eus un égal besoin de consolations. Jamais je ne les sentis mieux. Je suis dans l'abîme de la douleur et il n'y a pas d'espoir : on retrouve, ou l'on peut retrouver tout, en ce bas monde, excepté une mère, et une mère pareille.
Je suis accablé, de tous les pays, de demandes de recommandations pour vous. J'en reçus huit hier. J'en ai éludé sept. Mais en voici une d'un voisin, d'un ami de la famille, que je vous soumets. Elle vous sera remise par son fils qu'il désire faire auditeur, ou employer au ministère. On dit le jeune homme excellent sujet. La famille est des premières et des plus influentes en richesse et du pays. C'est M. Siraudin. Faites donc pour lui en sûreté de conscience ce que vos combinaisons vous permettraient. Mais ne me répondez pas. Vous avez autre chose à faire. Je ne veux pas vous dérober une minute par sollicitations, mais tant que vous pourrez par amitié quand je serai à Paris.
J'y serai en mars et avril avec ma femme. Je termine ici de douloureux devoirs et d'ennuyeuses affaires. Puis j'irai vous faire mon discours qui ne sera pas séditieux.
Si vous avez occasion de dire un mot pour moi assez
(1) Lamartine fut reçu à l'Académie française le 18 avril i83o.
fort à M. de Polignac, dites-le. Je tiens maintenant à m'éloigner pour plus d'une raison. 11 m'a parlé de la Grèce où je pourrai être envoyé comme chargé d'affaires résident. Cela réunirait tout pour moi : diplomatie, poésie, Orient, climat et intérêt politique. Adieu.
Lamartine.
Pendant bien des années, aucune trace de correspondance. Peu de jours après la révolution de février, Rocher crut devoir rompre le silence. Il en eut une réponse, écrite à la hâte, en phrases morcelées, où se montrent bien toutes les illusions du poète, alors au faite de la faveur populaire, si vite inconstante. Nous sommes loin des jolies lettres de Lamartine de jadis. Evidemment l'homme est tout entier saisi par la politique. Il ne s'appartient plus :
5 mars 1848.
Mon cher ami
« C'est la voix du rossignol, au milieu d'une nuit d'orage, que votre mot d'amitié dans ce tourbillon.
Nous avons à traverser maintenant une crise financière de six semaines, pénible, affreuse, mais après laquelle tout ira bien.
La France est sublime de haut en bas ! Je. ne suis rien qu'un Curtius qui veut lui fermer l'abime. Aimezmoi et priez pour moi.
Excepté le trésor, pour six semaines, tout va merveilleusement. Dieu s'en mêle. Les affaires étrangères n'étaient pas plus assurées après Austerlitz.
Nous aurons un système français au lieu d'isolement.
A vous de cœur ».
Lamartine.
Nous retrouvons encore deux billets, non datés, mais de i8|9 ou i8ço. Ce sont les derniers vestiges de leur correspondance, telle du moins qu'elle nous est parvenue. Leur amitié survécut, car elle était de celles qui ne se brisent pas. Ce sentiment si vif en Lamartine, lui servait d'apaisement et de consolation dans les déboires de sa vie à son déclin. N'avait-il pas écrit à Rocher : « Quand on se retire dans ses vieilles amitiés, on se console de ses délaites » ?
C'est dans le département de la Drôme. et avec des Drômois, que nous terminerons cette revue des amis de Lamartine.
L'antique ville de Die en comptait un. du nom de Vaugelas. Rien de la famille du grammairien.
Fortuné-Honorat-Constant Lagier de Vaugelas était né à Die le 3 mars 1792, et il y mourut le 13 août 1865 (1). Il fit ses études classiques au Lycée de Grenoble, où il eut pour condisciple le célèbre Champollion En 1814-1815, nous le trouvons à Paris, dans les gardes du corps. Ce fut là qu il se lia avec Lamartine qui va du reste nous l'apprendre, en termes bien élogieux pour notre Drômois :
(1) Il était le neveu du chanoine Louis-Joseph Lagier de Vaujelas, auteur d"un Journal de ce qui s'est passé à Die du mois de mai 178g au mois de mai IQ7-3, Journal publié et annoté par notre savant ami, M. le chanoine Jules Chevalier, dans son important volume, La Révolution à Die et dans la vallée de la Drôme, de 178g à '7gg. Valence, Céas, 1903, in-8".
On trouvera des renseignements généalogiques sur la famille de Vaugelas, dans le livre de M. J. Chevalier, p. 37- 1^8.
Quant à la biographie même de l'ami de Lamartine, elle a été traitée par A. Rochas (Biogr. du Dauphiné) et J. Brun-Durand, [Dictionnaire biographique de la Drôme), au mot Lagier.
« Je fis connaissance alors avec plusieurs gardes du corps de mon âge, que mon isolement et mon caractère intéressaient à moi : De ce nombre était M. de Vaugelas, jeune gentilhomme du Dauphiné, dont les goûts étaient analogues aux miens. C'est un des hommes les plus accomplis que j'aie jamais connus. Toutes les solidités de l'esprit et tous les agréments du caractère étaient réunis en lui. Il était royaliste, comme nous l'étions tous. 11 aimait comme moi la solitude. Après son devoir accompli, il fuyait la légèreté de la foule. Il me recherchait, je l'accueillais. Notre intimité m'en amena plusieurs autres aussi estimables Nous ne tardâmes pas à former, dans la compagnie, une société distinguée qui plaisait à tous, mais qui n'excitait l'envie de personne. Ma chambre était souvent visitée par eux ; nous nous entretenions de littérature, de philosophie, de poésie. Car plusieurs d'entre nous étaient poètes autant que militaires » ^i).
Une correspondance s était vite établie entre les deux amis qui, séparés l'un de l'autre, ne se perdirent jamais de vue. Malheureusement de toutes les lettres de Lamartine à Vaugelas, trois seulement ont été publiées (2). Elles sont de l'année 1816.
Dans la première, datée de Paris le 8 février (3), nous
(1) Mémoires inédits de Lamartine, p. 209, édit. Hachette, in- 12, 190g.
(2) Lorsque la nièce He Lamartine, Mm* Valentine de Lamartine, publia la Correspondance de son oncle, les correspondants de ce dernier, notamment les Virieu, communiquèrent toutes les lettres qui étaient en leur possession. Le représentant de la famille de Vaugelas en communiqua trois seulement. Notre demande pour avoir connaissance des autres n'a pu aboutir.
(3) Rue du Hasard, Hôtel des Deux-Ponts, où Lamartine habitait alors. — Sainte-Beuve, qui avait la dent mauvaise, dit que Rocher prê-
apprenons bien des choses intéressantes, pour nous Dauphinois. D'abord, Joseph Rocher, que Lamartine rencontre pour la première fois, et dont il fait un portrait flatteur, enthousiaste même, est un ami intime de Vaugelas. Celui-ci, qui a quitté les gardes du corps, est revenu à Die, où il mène une existence passablement désœuvrée. 11 s'ennuie dans son oisiveté, et il veut donner un but utile à sa vie. 11 pense peutêtre à la magistrature, où il entrera seulement en 1825. Toutefois, il s'est adressé à Rocher, qu'il sait influent pour lui venir en aide. Rocher en a parlé à Lamartine, qui, lui aussi, à besoin de se « placer », car. si Vaugelas justifie son prénom de Fortuné, le pauvre Lamartine lui restera toujours étranger. 11 lui doit « de 10 à i^ francs ». il ne sait plus bien au juste — il a toujours tenu si mal ses comptes ! Pour s'en acquitter, il lui propose un abonnement à un journal, car pour se « désennuyer ». il s'est mis à « faire des articles politiques dans quelques-uns ». Et puis, il a tant de projets dans la tête, qu'il ne sait auquel s'arrêter. La lettre est charmante et, comme toujours, pleine de cœur :
« Cher camarade, aujourd'hui ermite dans les montagnes de la Drôme, si vous vous souvenez du pauvre Lamartine, voici de ses nouvelles. C'est la troisième épitre qu'il commence pour vous depuis votre départ, et toujours il lui est survenu quelque empêchement.
tait quelquefois son appartement à Lamartine pour des déjeuners de jeunesse. C'étaient de gaies réunions.
Portraits contemporains, t. I, p. 378. Il ajoute : « J'ai fait autrefois ce vers que je crois très juste :
« Lamartine ignorant qui ne sait que son âme ».
Bérenger a dit ce joli mot : « Lamartine ne sait pas toutes les idées qu'il a ». (Ibidj.
Mais, s'il n'a pu vous achever une lettre, soyez sûr qu'il a bien souvent songé à son cher et excellent Vaugelas, et qu'il a bien envié son sort paisible dans les bois et dans les rochers.
Hier, mon cher Vaugelas, le petit Charint vint chez moi, avec un de vos amis intimes, d'une tournure charmante et de la figure la plus spirituelle et la plus fine que Dauphinois ait jamais portée. Cet ami, s'étant présenté en votre nom, je l'ai reçu de mon mieux. 11 m'a donné de vos nouvelles et je compte le cultiver en mémoire de vous. Cet ami se nomme M. Rocher de la Cote. 11 m'a dit que le démon de l'ambition et de l'intrigue vous tracassait jusque dans votre solitude, que vous déploriez votre oisiveté, et que vous soupiriez après je ne sais quoi. Cela m'a fait une sorte de pitié. Rentrez dans vous-même, mon cher Vaugelas ; songez donc qu'il n'y a que deux biens réels, ici bas : la santé et la liberté, que vous perdriez infailliblement l'un et l'autre dans quelque carrière que vous vous jetiez ; songez qu'aucun avantage ne peut compenser ces trésors du sage ; et, puisque la fortune, votre position, vos circonstances, vous en laissent le maître, gardez-vous de les sacrifier à cette absurde chimère qu'on appelle en France un état. Laissez-moi cela à moi qui ne fais que des sottises qui me forcent à chercher là les moyens de les réparer, et aux imbéciles qui me ressemblent.
Ne croyez pas ceux qui vous disent : Mais il faut bien se rendre utile à son pays ! — Soyez bien sûr que dans d'immenses pays, corrompus comme nos patries modernes, on n'est utile à rien qu'à soi-même dans toutes ces petites places en sous-ordre qui sont de notre sphère. 11 n'y a que les tartuffes de mœurs qui citent ces phrases-là, et les nigauds qui y croient. Ne serez-
vous pas plus utile en n'étant pas enchaîné, en répandant autour de vous de bons principes et les bons exemples, en élevant dans la religion et l'honneur une brave et honnête famille, en apprenant à vos enfants à se contenter des mœurs et des biens de leurs montagnes, à cultiver eux-mêmes leurs champs sans venir puiser ici les vices ou des sottises, en leur donnant enfin une bonne santé et une âme saine et indépendante ? Voilà les biens qu'il vous faut laire, voilà pourquoi il faut vous marier le plus tôt possible. C'est un sacrifice, j'en conviens, mais c'est un sacrifice utile et agréable au ciel II y a tant de coquins! Renouvelons la race, procréons d honnêtes gens : nous aurons mieux mérité de la patrie que si nous avions pâli vingt ans sur des tableaux et des colonnes dans une sous-préfecture ou même un ministère. Hélas ! tout ce que je vous dis là n'est encore que pour vous. Pour moi, la nécessité de ma position m'oblige à chercher un peu à me placer. Je m'établis ici, je cherche un logement, je prends un domestique, j'entre ou dans la diplomatie ou dans le ministère de l'intérieur. Je ne pense plus guère aux souspréfectures. La destitution des sous-préfets de chefslieux m'a repoussé bien loin. A la garde de Dieu !
Ecrivez-moi donc, mon cher Vaugelas, et n'oubliez pas qu'étant votre débiteur de 10 ou 15 francs, je dois vous abonner à quelque journal ; lequel voulez-vous ? Je me suis mis à faire des articles politiques dans quelques-uns, pour me désennuyer. Adieu, je suis toujours assez malade, et même plus qu'à votre départ. Qu'estce que la vie ? Dites-moi cela, si vous le savez.
Je suis en esprit et en vérité votre ami, ou du moins je désire et veux l'être. Rendez-moi la pareille » (1).
(1) Correspondance, édit. Hachette, in- 12, t. I, p. 255.
— iôi —
Fortuné de Vaugelas répondit sans trop tarder et, si l'on en juge par une seconde lettre de Lamartine, datée du i" mars ]8i6, il revenait encore sur sa demande d'appui en haut lieu, en vue d'une place dans la magistrature :
« Quand hier on m'apporta votre épître, très cher Vaugelas, M. Rocher était chez moi à dire des vers et à en entendre, et nous venions de parler de vous et de relire votre lettre à M. Rocher : ainsi vous arrivâtes à propos vous mettre en tiers dans notre conversation où votre souvenir était déjà Pour répondre à votre missive d'hier, je vous dirai donc, comme on dit, que je ferai votre commission de mon mieux auprès du garde des sceaux actuel ou futur, car on parle toujours de changement pour nos ministres : nous voulons toujours nous épurer, ainsi que firent jadis les Jacobins, nos ennemis ,
ce qui les coula bas. Prenons garde à nous (i)
Au moment où je vous écris ceci, mon cher
Vaugelas, on annonce un changement complet de ministère dans votre sens. Je ne vous donne pas les nominations suivantes comme certaines, je vous les donne comme on me les donne : de Bruges, ministre de la guerre ; — de Bouville, député, ministre de la police ; — de Grosbois, ministre de la justice ; — Rubichon, ministre des finances ; •— Choiseul-Gouffier, premier ministre ; — Fievée, censeur général de la librairie ; — Dubouchage reste (marine) (2). Faites là-dessus des commentaires.
Adieu. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur. Le carnaval a été très densant ; je suis éreinté de bals et de soupers. Dieu nous maintienne en joie et vous
(1) Ibid. p. 2D7.
(2) Le précédent ministère, formé le 26 septembre 181 5, compre-