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aussi ! Nous le méritons, n'est-ce pas ? Je ne suis toujours rien, et moins près que jamais d'être quelque chose. A propos, j'oubliais le plus beau : Chateaubriand ministre de l'intérieur. Je taille ma plume pour mettre . itala en vers » (i).
La correspondance se continue, mais Lamartine qui a quitté Paris et s'est retiré à Montculot près Dijon, ne répond pas toujours bien exactement. Delà un assez long silence dont se plaint un peu son ami. Une lettre du 28 juin vient enfin tout expliquer, en narrant par le menu les faits et gestes du poète, « ruiné pour comble de disgrâces ». Le morceau est à lire :
« Gardez-vous de penser, mon cher Vaugelas, que j'aie le cœur si léger et l'esprit si gauche que de vous oublier, de vous négliger, de vous confondre avec cette immensité d'amis qu'on rencontre sur son chemin dans ce monde, et auxquels on ne songe plus dès qu'on a passé. Non, non, je vous ai trop connu, trop apprécié, trop aimé et trop regretté, pour que je puisse tomber dans une pareille sottise. Mais, mon cher ami, vous approchez de la vérité dans vos conjectures sur la cause de mon long silence. J'ai été d'abord plongé dans des antichambres et même des salons de grands personnages dont le crédit m'était nécessaire et s'est évanoui comme une douce fumée entre mes mains malhabiles. Je me suis jeté alors avec une fureur nou-
nait : le duc de Richelieu, ministre des allaires étrangères ; Barbé- Marbois, garde des sceaux et ministre de la justice ; Vaublanc, ministre de l'intérieur; Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre; Dubouchage, ministre de la marine; Decazes, ministre de la police; Corvetto, ministre des finances.
Au moment où écrivait Lamartine, Laîné remplaça Vaublanc à l'intérieur, et Dambray, Barbé-Marbois à la justice.
(1) Ibid., p. 257.
- i63 velle dans le sein des Muses : ces divinités douces et consolantes m'ont mieux traité, du moins je l'espère ; et je leur consacre désormais sans inconstance les restes d'une existence à moitié usée. Hélas ! ces chères compagnes de ma vie n'ont pu éloigner de moi, ni les ennuis, ni les soucis, ni les embarras, ni les chagrins de toute nature, qui ont continué à m'assaillir, et j'ai de plus attrapé dans leur commerce trop vif un mal de foie qui m'a fait beaucoup souffrir, qui m'a réduit à une espèce de nullité morale, et obligé enfin de quitter Paris où je m'étais établi, et les avenues de la fortune. Je vous écris donc du fond des déserts où je suis venu me radouber chez un de mes oncles, depuis une quinzaine de jours que j'ai quitté
ces fameux remparts Où la Seine orgueilleuse étale à nos regards, Sur ses bords embellis d'une pompe étrangère, Les chefs-d'œuvre du goût, les prodiges des arts !
J'y bois les eaux de Vichy ; j'y cours les forêts à cheval ; j'y mène la vie des brutes, mon état de santé me réduisant à l'impossibilité de travailler : une lettre même est une fatigue pour moi, je suis obligé d'écrire debout. M.# Pinal, mon médecin, m'a trouvé une obstruction au foie, suite de travail et de chagrin ; si elle n'est pas dissipée au mois d'août, il m'a ordonné l'air du midi. Auriez-vous, à Montpellier ou à Nice, une petite cellule que nous partagerions cet automne et cet hiver, et où nous vivrions à peu de frais ? Car je suis ruiné pour comble de disgrâces.
Mais vous, quelle est donc votre maladie? serait-ce par hasard la même que la mienne? Guérissons-nous ensemble, ou quittons ensemble le plus sot des mondes possible s'il n'y a rien après : je deviens de plus en
plus dévot en théorie et le plus possible en pratique, et vive la Providence qui se cache souvent un peu trop mais qui se dévoile cependant quand il le faut.
\ irieu est au Brésil, secrétaire d'ambassade, depuis trois mois (i\ J'ai laissé M. Rocher versifiant, et Lagraye et nos camarades dispersés, les uns aux gardes les autres dans les légions.
Pour nous, rétablissons-nous, vivons tranquilles, vous dans vos champs, moi dans le champ des autres. Cultivez votre belle âme pendant que je cultiverai des muses qui me mèneront peut-être à la sagesse, sinon à la gloire. Ecrivez-moi souvent, ne m'oubliez pas. aimons-nous toute notre vie. et remerciez pour moi .Monsieur votre frère (2) du souvenir qu'il veut bien m'accorder. On m'a beaucoup parlé de ses grandes dispositions pour la poésie : dites-lui donc de s'y livrer, elles sont si rares dans notre triste siècle d'analyse et de dessèchement universel. C'est un crime de les en-
(1) On sait qu'Aymon de Virieu avait été nommé secrétaire d'ambassade au Brésil, mais il ne prit pas possession de son poste.
(2) Louis-Charles-André Lagier de Vaugelas, né à Die le 19 juin 1788 et décédé à Rome, le 21 mars 1844. On avait parlé à Lamartine « de ses grandes dispositions pour la poésie ». Voifci ce qu'en dit Rochas {Biogr. du Dauphiné) : « C'était un des élèves les plus distingués du collège de Tournon, où il avait terminé ses études dès sa quatorzième année. Doué des plus remarquables dispositions pour la poésie, il composa, à l'âge de dix-neuf ans, un poème en quatre chants sur les Alpes Dioises. Ce poème, resté manuscrit entre les mains de sa famille, est rempli de beautés du premier ordre : les richesses de l'imagination, la grandeur des images, l'élévation des pensées, la magnificence des descriptions y sont répandues à profusion. En publiant son œuvre, nul doute qu'il ne se fût placé à côté des hommes qui, au commencement de ce siècle, ont le plus illustré les lettres françaises; mais, semblables à ces fleurs Alpines décrites dans son poème, qui n'exhalent leur parfum qu'à l'ombre des bois où elles sont nées, le jeune poète, plein d'une rare modestie, cultivait les lettres pour lui seul, et cachait avec soin les remarquables productions de son esprit ».
fouir ; ne mettons rien sous le boisseau, la nuit est assez profonde !
Je compte faire imprimer incessamment pour quelques amateurs quatre petits livres d'élégies dans un petit volume, je vous en ferai hommage : ce ne sont encore que des études, des bagatelles, juvenilia ludibria ; et je vais me remettre au grand ouvrage de ma vie. Si je réussis, je serai un grand homme, sinon la France aura un Cotin et un Chapelain de plus. Mais maintenant je vis de paresse, et peut-être en mourrais-je, si cela continuait.
On m'a défendu de faire un vers d'ici à deux ans au moins. Voilà la première prose que je griffonne depuis un mois ; je sens que ma plume court en vous écrivant comme nos langues couraient dans nos entretiens de la rue du Hasard ; je voudrais bien les retrouver dans vos montagnes. C'est là qu'il fait bon se livrer à un doux commerce d'épanchements qu'aucun importun ne trouble. Fait-il chaud l'hiver dans vos demeures? Votre soleil fondrait-il une obstruction ? Le nôtre est défaillant, il ne me suffit plus depuis que j'ai goûté du Paradis terrestre, vulgairement appelé le pays de Naples. Adieu, adieu. Si mon papier avait dix pages, je les remplirais, mais il faut discrétion, même dans ses plaisirs » (i).
Ces juvenilia ludibria qu'il doit « faire imprimer incessamment » ce sont les premières Méditations poétiques, qui ne parurent que quatre ans plus tard, en 1820. 11 en sera amplement question avec un personnage dauphinois dont nous allons bientôt parler. Le succès des Méditations firent de leur auteur, non pas un Cotin et un Chapelain, mais bien « un grand homme » ; la première partie de l'alternative devait seule se réaliser.
(1) Ibid, p. 26 1.
Cette lettre du 28 juin 1816 est la troisième et dernière des lettres de Lamartine à Yaugelas qui aient été publiées. Toutes les trois font vivement désirer les autres qui, espérons-le, ne resteront pas toujours des inconnues; ce serait vraiment dommage pour la mémoire des deux amis.
En 1823 Fortuné de Vaugelas entra dans la magistrature et fut nommé d'abord substitut puis procureur du roi près le tribunal civil de sa ville natale. Il aurait fourni sans doute une brillante carrière judiciaire, si la révolution de 1830 ne l'eût pas brisée. Fidèle à ses convictions royalistes, il refusa de prêter serment et démissionna. On a vu que Lamartine était d'un avis différent. Il se confina alors dans la vie privée ; toutefois, sur les instances pressantes de ses amis, il consentit à représenter, au Conseil général de la Drôme, le canton de Luc-en-Diois. En 1848, il posa sa condidature à la députation : il échoua avec une belle minorité. Enfin, le 5 juillet 1849, il fut élu maire de Die, mais, au coup d'Etat, ne voulant pas prêter serment, il donna sa démission. Ces simples faits montrent assez quel homme de caractère il était. Très intelligent, très cultivé, chrétien convaincu, il ne rechercha que le bien de son pays, aussi fut-il regretté de tous, sans distinction d'opinions (1). En un mot. il a hautement justifié l'appréciation si élogieuse de Lamartine : « c'est un des hommes les plus accomplis que j'aie jamais connus » (2).
(1) Fortuné de Vaugelas avait épousé Amélie de Montrond, d'où un
rils, Louis, né en et décédé en 1894, lequel se maria, à Hélène de
Monts de Savasse, d'où une fille Joséphine, mariée au comte de Chivré
(2) Mémoires inédits, p. 209.