‹ Souvenirs dauphinois sur LamartineChapitre 5 sur 7 · M. DE GENOUDE · texte numérisé non relu

M. DE GENOUDE

'Un autre ami dauphinois de Lamartine fut M. de Genoude. publiciste très en vue de 1 8 1 s à 1848, mais passablement oublié aujourd'hui. Peut-être ne méritet-il

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Quelques renseignements biographiques aideront à comprendre comment Lamartine fut attiré vers lui jusqu'à l'admettre dans « une certaine intimité » et à lui dédier de fort belles poésies.

M. de Genoude appartenait à une famille originaire de Savoie, appelée Genoud, nom assez répandu dans ce pays. Son père, Jacques-Louis Genoud, s'était marié à Grenoble et vint s'installer à Montélimar en 1790 ; il y tenait l'hôtel des Princes. Mais Genoud était un nom qui sonnait assez mal si l'on ne prononçait pas le d final. Il fut facile d'y remédier en le faisant suivre d'un e. On eut ainsi Genoude. Plus tard, seconde modification. Devenu célèbre, le fils du maître d'hôtel fut ennobli, en 1822, par Louis XVIII, qui lui aurait dit aimablement : « Vous avez une particule à la fin de votre nom. Il en faut une au commencement. M. de Genoude ». L'anecdote est jolie, mais est -elle bien authentique ?

Quoiqu'il en soit, ce fut à Montélimar et le 9 février

1792 que naquit Antoine-Eugène de Genoude, le futur ami de Lamartine. Quelques années après, ses parents quittèrent cette ville pour se fixer à Grenoble, où ils exploitèrent un café, que fréquentait Beyle-Stendhal. lequel donne ce détail : « .Mon contemporain et compatriote, le jeune Genoude, sans bas, m'a souvent servi du café au café Genoude ... et qui depuis vingt ans est à Paris M. de Genoude » (1).

Qu'il lût « sans bas », voilà un détail imaginé sans doute à plaisir et dans un but facile à deviner : on sait combien le témoignage de Stendhal est sujet à caution. Ecoutons maintenant Lamartine, qui commet d'autres inexactitudes.

« Né à Grenoble, d'une honorable famille qui tenait une petite auberge où l'on vendait de la bière aux jeunes gens du pays, sa mère, femme pieuse et intelligente, lui avait fait donner, par les ecclésiastiques de Grenoble, une éducation lettrée, dont elle espérait un jour tirer parti pour son avancement dans le monde. Elle ne s'était point trompée 11 ne rougissait point de sa médiocrité en entrant dans la vie. Un de mes anciens amis, M. de Mareste, homme d'esprit, très au-dessus des préjugés vulgaires, le rencontrait quelquefois chez moi 11 lui témoignait estime et bienveillance. 11 me racontait que, quelques années auparavant, cet enfant, faisant ses études à Grenoble, d'une figure agréable et spirituelle, en aidant sa mère dans les soins de sa petite hôtellerie, servait souvent la chopine de bière mousseuse et le petit verre de ratafia de Grenoble à lui et à ses amis, sans que cette modeste apparence de servilité banale nuisît en rien à l'estime que la jeunesse de

(1) Stendhal, Vie de Henri Brulard, édit. Débraye, i g 1 3, t. I, p. 86.

Grenoble témoignait à ce jeune homme dévoué à sa famille » (1).

La vérité est un peu différente. Le jeune Genoude était élève au Lycée de Grenoble, où il fît de brillantes études. 11 eut pour condisciples des dauphinois, dont quelques-uns eurent dans la suite quelque célébrité, tels que Jean- Baptiste Froussard, Champollion , Félix Fauché, Baratier, Renauldon, Gagnon, Richard de Mens, Allegret, Grand-Dufay et Randon, plus tard maréchal de France. Le proviseur était alors l'abbé Gattel, auteur de quelques discours de circonstances, de traités de grammaire, de belles-lettres et aussi de poésies légères (2). Chaque année le Lycée était visité par des inspecteurs généraux (3). dont les rapports, de 1806 à 1810, attestent la situation prospère des études classiques. C'était précisément l'époque où s'y trouvait Genoude, qui termina sa rhétorique en 1809.

Mais ce milieu n'était guère favorable aux croyances religieuses, et Genoude, qui en subit le contre-coup, a retracé son état d'âme dans une autobiographie qui est une véritable confession :

« J'étais externe au collège de Grenoble. J'avais pour

(1) Souvenirs et Portraits, t. I, 1874, p. 3o5.

(2) Aimé Champollion -Figeac, Chroniques Dauphinoises. — Les savants du département de l'Isère et la Société des Sciences, des Lettres et des Arts de Grenoble, 1794- 18 10, p. 147-48. — Catalogue général des manuscrits des Bibliothèquesde France. — Départements, tome VII, Grenoble, 1889, n°! 517, 280, 281 et 575.

(?) Un de ces inspecteurs, nommé Naudet, s'était montré quelque peu sévère et morose. Les élèves en avaient gardé un mauvais souvenir, et l'un d'eux, particulièrement malmené, exprima son mécontentement par le quatrain suivant :

A toi, vieux suppôt des Latins,

Toi, vieux Naudet, dont la mâchoire

Serait célèbre dans l'histoire

S'il existait des Philistins.

professeur en seconde, un prêtre très pieux, M. Jamet, qui m'inspirait un grand respect. II ne discutait pas avec moi, il me donnait de fort bons avis, et n'avait pas l'air de s'apercevoir de la disposition de mon esprit. La pureté de sa vie et son indulgence faisaient aimer la religion et me réconciliaient comme à mon insu avec elle » (i).

En rhétorique, j'eus encore un prêtre pour professeur. Celui-ci s'irritait de mes objections, il discutait avec moi ; ses réponses ne me satisfaisaient pas. Je me rappelle qu'un jour il me dit en pleine classe : « Vous faites avec moi comme Voltaire avec le Père Porée ; voulez-vous être, ainsi que lui, un étendard d'incrédulité ? J'étais plein de dédain et de mépris pour la religion » (2).

« La loi était en moi comme si elle n'y était pas. J'avais appris quelques paroles que je récitais de mémoire : je répétais le Credo et quelques autres prières, mais je ne savais que des mots et ne concevais nullement ce qu'ils signifiaient... Les rapports de Dieu avec moi m'étaient complètement inconnus ; j'allais au catéchisme, mais je n'y prenais aucun goût. Cette lettre froide, sans explication, était pour moi comme de l'algèbre.

Nous étions à l'époque de l'Empire. La philosophie matérialiste du xvme siècle régnait dans le gouvernement et dans les mœurs. Rien ne peut peindre, dit M. de Lamartine, qui cherchait alors la poésie comme je cherchais la religion, l'orgueilleuse stérilité de cette époque.

(1) Histoire d'une âme. Paris, Perrodil, 1X44, in-8 de 324 p. — P. 73.

(2) Ibid. p. 78-79.

Les hommes géométriques qui avaient alors la parole, souriaient dédaigneusement quand ils prononçaient les mots enthousiasme, religion, liberté, poésie. Calcul et force, tout était là pour eux. La religion était morte dans leurs intelligences, morte dans leurs âmes, morte en eux et autour d'eux. Le calcul seul était permis, honoré, protégé, payé. On vivait dans une atmosphère de lâcheté et de servitude. On manquait d'espace et d'air. Je ne me rendais pas compte de cette situation morale de la société, mais je la subissais à mon insu.

J'ai fait, en herborisant, de nombreux voyages à la Grande-Chartreuse, j'admirais ses sapins, ses torrents, ses montagnes ; mais il n'y avait plus alors le moindre vestige de religion. A la chapelle de Saint-Bruno, pas un signe du culte. Des noms écrits sur toutes les murailles n'indiquaient que la curiosité ou la vanité des voyageurs. On se croyait au milieu des ruines du Christianisme, comme à Thèbes ou à Persépolis on est au milieu des ruines de l'idolâtrie A la croix du Grand- Som, qui apparaissait encore au milieu de ces déserts et dominait tout, je ne me prosternai même pas. Personne ne me donnait cet exemple. Je ne savais pas ce que voulait dire ce signe sacré. J'y inscrivis mon nom, comme à la Croix de Chanrousse, au-dessus de Revel, machinalement. L'idée de Dieu ne subsistait au fond de mon âme que par le sentiment d'admiration dont j'ai toujours été pénétré pour lui. sur le sommet des montagnes.

Telle était la situation de mon esprit, lorsque j'ouvris Voltaire pour la première fois ; je n'avais jamais entendu parler des merveilles de Jésus-Christ, ou, si j'en avais entendu parler, c'était sans y prêter aucune attention. Les jours d'abstinence observés par habitude,

des chapelets, des prières récitées sans ferveur, des chants dans une langue qui me paraissait barbare, parce que je goûtais beaucoup le latin de Virgile, des légendes, des histoires de prodiges et de revenants ; c'était là pour moi toute la religion » (1).

Il se nourrit alors de Voltaire, de Diderot et d'Helvétius et perdit la foi en Dieu et même en sa propre existence.

Le croirait-on ? Ce lut un passage de Y Emile de Rousseau qui l'amena au théisme, mais ce premier pas ne pouvait le satisfaire. Son attention se porta alors sur la question capitale de la divinité de Jésus-Christ. Celle-ci résolue, tout le reste en découle. 11 fît la connaissance d'un prêtre intelligent et lettré, dont il ne dit pas le nom, et qui était curé de Saint-Ferjus (la Tronche , près de Grenoble. Il l'initia aux œuvres de Bossuet et de Fénelon, et surtout il lui fit lire la Bible qui lui parla au cœur et à la raison, et aida beaucoup à dénouer cette crise d'âme qui l'avait profondément affecté. Désormais, et non sans avoir passé par bien des doutes, il était croyant.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il se décida à aller à Paris, où l'attendait le grand maître de l'Université. Fontanes, qui lui témoignait une sincère sympathie. Le départ ne se fit pas sans déchirement de cœur :

« Habitué, comme je l'étais, par mes herborisations, à faire de grandes courses à pied, je me levai un jour à cinq heures du matin : c'était au mois de mars 1810; je sortis de ma chambre et je descendis l'escalier. Je trouvai ma sœur aînée ; elle avait compris la veille ma

(1) Ibid, p. 9-1 1 .

résolution et m'attendait. Elle m'embrassa tout émue et voulait me donner ce qu'elle avait de plus précieux, en cas que j'eusse besoin d'argent. Je n'oublierai jamais son émotion. Je lui dis adieu en pleurant, et me voilà longeant les terrasses du jardin de Grenoble, me dirigeant vers la Porte de France, traversant Voreppe, Moirans, Rives, laissant derrière moi ces montagnes, cette vallée, où s'était passée mon enfance et où j'avais commencé ma jeunesse. Quand l'horizon se développa devant moi, sans être borné de tous côtés par des rochers, il me sembla que j'entrais dans un autre monde, que j'allais rentrer dans une vie nouvelle. Je fis de longs adieux à nos montagnes. Combien de fois je me retournai vers Grenoble, que de peine j'avais à m'arracher à cette belle vallée » (i).

Arrivé- à Paris, il prit une modeste chambre dans un hôtel de la cour du Commerce. Fontanes l'accueillit très favorablement, et, grâce à lui, il put voir Chateaubriand, à Aulnay, sous les ombrages de la Vallée-aux- Loups. Il alla aux Français entendre Talma. « Je me rappelle encore, dit-il, l'impression profonde que la tragédie d'Horace fît sur moi. Je pleurai en entendant ce vers du vieil Horace à ses enfants :

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

L'admiration a toujours été un des sentiments dominants de ma vie. et ce vers est un de ceux que j'ai le plus goûtés » (2).

Mais les besoins et les aspirations de son âme l'attiraient ailleurs. Il se rendit à Saint-Sulpice pour y voir

(1 ) Ibid, p. 106.

(2) Ibid, p. 109.

son ancien professeur de mathémathiques, M. David. Ce dernier le présenta à un de leurs compatriotes, Al. Teyseyrre. Paul-Emile Teyseyrre, né à Grenoble en 1785 et mort à Paris en 1818, était entré à l'Ecole Polytechnique à seize ans. 11 en fut un des plus brillants élèves, et il y était revenu comme professeur, après une année d'étude à l'Ecole des Ponts et Chaussées. En 1807, il donna sa démission pour entrer à Saint-Sulpice Ordonné prêtre, ce savant devint un saint. Il fut éminemment l'un et l'autre (1). Genoude s'ouvrit à lui avec un abandon tout filial.

Cette première entrevue produisit sur lui une impression décisive. « Je n'entreprendrai pas de peindre l'impression que me fît l'abbé Teyseyrre ; je sentis pour lui un attrait irrésistible. Je promis de revenir le voir souvent, et j'ai tenu ma parole. Je puis dire, avec saint Augustin parlant de saint Ambroise : C'était vous, Seigneur, qui me meniez invisiblement vers lui, afin que, m'ouvrant les yeux, il me menât ensuite vers vous. Je commençai aussitôt à l'aimer. J'étais suspendu tout entier aux paroles qui sortaient de sa bouche. » (2).

Le prêtre lui parla avec bonté, avec autorité, du besoin de renouveler sa vie par les deux plus grandes actions qui puissent élever l'âme humaine au-dessus des choses passagères de la terre, la confession et la communion.

« Je fis ce que M. Teyseyrre me demandait, et je trouvai une grande joie à suivre ses conseils... C'est à la chapelle de la Sainte Vierge, à Saint-Sulpice, que je communiai en 181 1, et je ( puis dire que ce fut là ma

(1) Cf Paguellk de Folenay, M. Tevseyrre, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, prêtre de Saint-Sulpice, sa vie, son œuvre, ses lettres. Paris, Poussielgue, in-t2, 1882 (Portrait).

(2) Ibid, p. 108.

première communion. Je me donnai tout entier à Dieu, et j'éprouvai toute la vérité de ce vers de Dante :

Tanto si dà quanto truova cTardore.

Dieu se donne à nous d'autant plus qu'il trouve en nous plus d'ardeur » (i).

M. Teyseyrre lui répétait souvent : « Il faut s'engager hautement dans le monde. Faites profession de vos croyances : vous serez défendu même par ce qui perd les autres, le respect humain » (2).

Un jour, Genoude trouva dans la chambre du Sulpicien un personnage qu'il n'avait encore jamais vu et qui le frappa par sa distinction : c'était le duc de Rohan. M. Teyseyrre leur dit, en les présentant l'un à l'autre, la parole de l'Evangile :

Faciem euniis in Jérusalem 3). « Voici la figure de quelqu'un qui va à Jérusalem ».

A dater de ce jour, Eugène de Genoude et le prince de Rohan devinrent amis. Cette amitié devait en procurer d'autres à Genoude, et combien illustres ! Rohan l'invita à la Roche-Guyon, où il fit des séjours prolongés, et, dans cette belle résidence, il se rencontra avec Lamennais, Victor Hugo, Mathieu de Montmorency et surtout Lamartine.

On était en 1813. Genoude, qui avait étudié l'hébreu, s'occupait activement d'une traduction de la Bible (4) et

(1) Ibid, p. i 14.

(2) Ibid, p. 112.

(i) Luc, ix, 53.

(4) La Sainte Bible, traduite d'après les textes sacrés, avec la Vulgate Paris, Méquignon, 1820, et années suivantes, 20 volumes in-8°. — La traduction des Prophéties d'isaie avait paru en 181 5 et celle du Livre de Job en 1818. Edition originale, suivie de plusieurs autres.

Chateaubriand l'y encourageait beaucoup. Il traduisit d'abord les Prophéties d'Isaie, puis le Livre de Job. Lamartine, qui en lut des fragments, fut véritablement enthousiasmé par les accents sublimes de ce magnifique langage.

Son génie s'en inspira et il chanta la Poésie sacrée dans un dithyrambe dédié à Eugène de Genoude qui, dit-il, « est le premier qui ait fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu'à présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job, d'isaïe. de David ; grâce à lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie vivent aujourd'hui dans notre langue. Ce dithyrambe est un témoignage de la reconnaissance de l'auteur pour la manière nouvelle dont M. de Genoude lui a fait envisager la poésie sacrée » 1 .

Ce dithyrambe se terminait par ces beaux vers :

Je repasse en pleurant ces misérables jours ;

J'ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :

Quand il punit, il aime encore ; Il ne s'est pas, mon âme, éloigné pour toujours.

Heureux qui le connaît ! Heureux qui, dès l'enfance, Porta le joug d'un Dieu clément dans sa rigueur !

Il croit au salut du Seigneur, S'assied au bord du fleuve, et l'attend en silence.

Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ; Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,

Et, la bouche dans la poussière, Il invoque, il espère, il attend votre jour.

(1) Première méditation. XXXVII. La Poésie sacrée, dithyrambe dédié à M. Eugène de Genoude. (Edition Hachette, in-12), p. 180.

Silence, ô lyre, et vous, silence, Prophètes, voix de l'avenir !

Tout l'univers se tait d'avance Devant Celui qui doit venir.

Fermez-vous, lèvres inspirées ; Reposez-vous, harpes sacrées, Jusqu'au jour où, sur les hauts lieux, Une voix au monde inconnue Fera retentir dans la nue :

Paix a la terre et gloire aux cieux I

Plus tard Lamartine ajouta un commentaire fort intéressant pour la mémoire de Genoude, et, à ce titre, nous devons le citer :

« J'avais peu lu la Bible. J'avais parcouru seulement, comme tout le monde, les strophes des psaumes de David ou des prophètes dans les livres d'Heures de ma mère. Ces langues de feu m'avaient ébloui. xMais cela me paraissait si peu en rapport avec le genre de poésie adapté à nos civilisations et à nos sentiments d'aujourd'hui, que je n'avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles détachées des sybilles bibliques.

Il y avait en ce temps, à Paris, un jeune homme d'une figure spirituelle, fine et douce, qu'on appelait M. de Genoude. Je l'avais rencontré chez son ami le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de Lamennais, M. de Montmorency, M. de Chateaubriand. Il me témoigna un des premiers une tendre admiration pour mes poésies, dont il ne connaissait que quelques pages. Xous nous liâmes d'une certaine amitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivait chez moi le matin, les épreuves de ses traductions à la main, et je lui faisais lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse de poésie.

Ces entretiens et ces lectures m'inspirèrent l'idée de rassembler dans un seul chant les dillérents caractères et les principales images des divers poètes sacrés. J'écrivis ceci en cinq ou six matinées, au bruit des causeries de mes amis, dans ma petite chambre de l'hôtel de Richelieu. J'en fis hommage à M. de Genoude, par reconnaissance de son affection pour moi » (i).

Lamartine vient de nous dire un détail qui est à retenir, c'est que Genoude « lui témoigna un des premiers une tendre admiration » pour ses poésies, a dont il ne connaissait que quelques pages ». Rien de plus vrai. Le rôle joué ici par Genoude est tout à son éloge et mérite d'être mis en relief.

Au mois de mars 1820, paraissait, à Paris, au dépôt de la librairie grecque-latine-allemande, dirigée par l'éditeur Xicolle, un volume in-8 de VI-116 p., imprimé par P. Didot l'aîné, avec cette épigraphe : Ab Jove Prîncipium, et dont le titre était: Méditations Poétiques, sans nom d'auteur 2 . Le volume s'ouvrait par un Avertissement Je l'éditeur signé : E. G.

(1) Jbid, p. 191 .

(2) Les exemplaires de cette première édition sont extrêmement rares. Notre excellent ami, M. Victor Colomb, à Valence, en possède un dans sa riche bibliothèque littéraire. 11 a bien voulu nous le communiquer avec sa complaisance habituelle. Nous ne saurions trop le remercier.

Voici la description qu'en donne le Guide du Libraire Antiquaire et du Bibliophile, par J. de Beauchamps et Ed. Rolveyre. Paris, Edouard Rouveyre, Editeur, in-8, s. d. :

« MÉDITATIONS POÉTIQUES (par Lamartine). A Paris, au dépôt de la librairie grecque-latine-allemande, M DCCC XX ; in-8% contenant trois feuillets préliminaires pour le faux-titre, le titre et l'Avertissement de l'éditeur, et 118 pages, y compris la table qui se trouve à la fin.

Edition originale, rare et précieuse. On a souvent raconté les difficultés que rencontra le grand poète pour faire imprimer ce premier

Quel était en réalité l'auteur de ces poésies qui n'osait pas affronter la publicité? Et quel nom se cachait sous ces lettres E. G. ? L'auteur n'était autre que Lamartine, dont les premières poésies étaient présentées au public par son ami, Eugène de Genoude lui-même, signant de ses initiales. Dans l'avertissement, Genoude faisait ressortir toute la beauté lyrique de ces Méditations, destinées à ouvrir à la poésie française, une ère nouvelle où elle jetterait un incomparable éclat. Il eut cette intuition, et le mérite en est grand. Lamartine avait vainemant cherché un éditeur : tous l'avaient poliment éconduit, ne soupçonnant pas, les malheureux, quel succès exceptionnel attendait le jeune poète, toujours à court d'argent.

Genoude, alors en passe de faire fortune, le pressait vivement et finalement lui vint en aide. Lamartine l'a dit : « Ces vers étaient un gémissement ou un cri de l'âme. Je cadençais ce cri ou ce gémissement dans la solitude, dans les bois, sur la mer ; voilà tout. Je n'étais pas devenu plus poète, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C'est le véritable art :

recueil de ses poésies. Ce fut M. Eug. Genoude qui se décida à les faire paraître à ses frais, et Y Avertissement de l'éditeur, signé de ses initiales .E G. montre assez combien il était inquiet sur le sort de ce Recueil... des premiers essais d'un jeune homme, qui n'avoit « point, en les composant, le projet de les publier ».

Cette édition originale du premier volume de Lamartine est fort recherchée, et les exemplaires brochés, dans leur premier état surtout, se vendent très cher. A la vente de M. N. . . (avril 1881), un exemplaire relié en maroquin, et non rogné, a atteint le prix de 202 francs; et celui de la vente L. . . (mars 1882), cartonné et non rogné, a été vendu 23o francs. Un exemplaire rogné vaut de 40 à 5o francs ».

Aujourd'hui, ces prix sont sensiblement plus élevés. On remarquera ce détail que Genoude lit paraître l'édition à ses frais.

être touché; oublié tout art pour atteindre le souverain art, la nature :

Si vis me dolere^ dolendum est primum if>si tibi.

Ce fut tout le secret du succès si inattendu pour moi de ces méditations, quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis à qui j'en avais lu quelques fragments à Paris (i).

Sur cette intervention décisive de Genoude, il s'est encore expliqué plus tard, après la mort de son ami : « 11 m'avait rendu un grand service quelques semaines avant l'apparition de mes premières poésies. Je lui devais de l'amitié et de la reconnaissance. Je ne l'oubliai jamais. Enthousiaste passionné de mes vers, il se chargea, par pur dévouement pour moi, de la recherche d'un éditeur et de toutes les fastidieuses démarches qui précèdent l'apparition d un livre de vers ; il s'adressa à M. Charles Gosselin, éditeur des traductions françaises de Walter Scott qui commencèrent sa brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de six cents francs, prix de ma première édition. Elle fut écoulée en deux ou trois jours, et M. Gosselin continua, à des prix tout différents, à éditer pendant plusieurs années l'auteur qu'il avait créé » (2).

Les souvenirs de Lamartine 1 ont assez mal servi. Gosselin n'était pour rien dans la première édition des Méditations. Le véritable éditeur, Nicolle, lui avait été trouvé par Genoude, qui lui-même l'avait déjà pour éditeur. Ce bon service ne fit que resserrer les liens de

(1) Premières méditations. Edit. Hachette, in- 12, p. XVII de la Préface datée du 2 juillet 1849, Genoude était mort le 19 avril précédent.

(2) Souvenirs et Portraits, t. I, p. 3 10.

E. de GENOUDE Conseille!" ci 'Ktut

leur amitié, qui fut assez intime, pour que Lamartine en arrivât à l'appeler de son petit nom, Eugène (i), et Genoude, qui n'était pas en reste, d'écrire à son tour : cher Alphonse (2).

Leur correspondance en devint plus suivie, d'autant que Lamartine le chargeait volontiers de toutes ses affaires d'édition et d'argent, tout en le priant de l'appuyer en haut lieu, jusqu'au ministère. C'est que la situation de Genoude avait pris quelque importance. Partisan de la monarchie traditionnelle, il l'a défendit chaleureusement, et avec talent, dans la presse où, comme journaliste, il acquit une légitime réputation. Rédacteur au Constitutionnel, le journal de Chateaubriand, il passa ensuite à la Galette de France qu'il devait diriger, non sans éclat, pendant bien des années. Aussi fut-il très bien vu de Louis XVIII et de Charles X. C'est dire qu'il était du mieux avec les ministres, et en 1822, il devenait maître des requêtes au Conseil d'Etat. Son influence était incontestable, et Lamartine pouvait écrire à Virieu : « J'ai dîné chez le ministre. Genoude y est au plus avant » (3).

Chrétien convaincu et pratiquant, ses relations avec le clergé furent incessantes, et même un moment on crut qu'il entrerait dans l'état ecclésiastique. Aussi la surprise fut grande, quand on apprit que le 2$ avril 182 1, il avait épousé Mademoiselle Léontine Caron de Fleury, descendante du grand Racine.

Lamartine a raconté ce mariage en un récit où il a un peu trop arrangé les choses à sa guise : « Le bruit

(1) Lettre du 17 juin 1822, à Madame de Genoude.

(2) Lettres à Lamartine, 1 8 18- 1 865, publiées par Madame Valentine de Lamartine. Paris, Caïman Lévy, 1*9?, p. 21.

(3) Lettre du 4 janvier 1822.

se répandit tout à coup dans Paris qu'il avait renoncé au sacerdoce et qu'il allait épouser la fille d'une princesse de l'ancien régime ; dotée par elle, et élevée par une honorable famille de la Touraine, cette jeune personne était accomplie. Ses parents putatifs étaient liés avec la maison de la Rochejacquelein, qui lui montrait une grande amitié. Je n'en ai jamais su plus long sur sa naissance. La duchesse de B*** passait pour sa mère. Elle l'avait eue d'un mariage secret dans le temps où elle était exilée, comme membre de la famille royale, en Espagne... Le mariage se fît à Paris. Dès ce jour, M. de Genoude fut considéré comme un transfuge qui passait des bras de la piété dans les bras de l'amour. Ses premiers amis, tels que le duc de Rohan et ses fidèles, le répudièrent et se plaignirent d'avoir été trompés dans leurs espérances ; Genoude, pourtant, n'avait trompé personne. Il me présenta à sa femme, que je trouvai charmante (i).

Lamartine revient encore sur ce mariage, et, à propos de la noblesse de Genoude, il raconte une histoire dont son imagination nous semble avoir fait tous les frais :

« J'avais indirectement contribué à faciliter le mariage de M. de Genoude. La famille chez laquelle la fille de la prétendue duchesse de B*** avait été élevée répugnait à l'accorder à un homme d'une naissance inconnue. On voulait des preuves de noblesse, Al. de Genoude ne pouvait en fournir. Il vint un jour chez moi et m'avoua l'embarras où il se trouvait. « X'êtesvous pas lié, me dit-il, avec Pastoret, qui est poète distingué aussi et directeur du sceau des titres au minis-

(i) Souvenus et Portraits, t. I, 32 1-22.

tère de la justice ? — Oui, lui dis-je ; et si vous me chargez de lui demander quelque chose qui puisse favoriser votre mariage, je suis certain qu'il se fera un plaisir de vous l'obtenir, si cela est possible. — Eh bien, reprit-il, je regarderai mon mariage comme assuré, s'il pouvait me faire obtenir du roi des lettres de noblesse. — A cela ne tienne, lui répliquai-je. Et j'écrivis à l'instant à Pastoret le désir de Genoude et les circonstances qui le rendaient intéressant. Avant que la journée fût achevée, Pastoret lui répondit que c'était fait et que le roi Charles X ajoutait à cette grâce la dispense de payer au sceau des titres les douze ou quinze mille francs qu'on payait ordinairement pour la noblesse. Genoude reçut le soir même la lettre qui le faisait noble, et le mariage n'éprouva plus d'obstacle de ce côté » (i).

Il est assez plaisant de voir le roi Charles X ainsi mêlé à cette affaire de noblesse en 1821, alors qu'il succéda à Louis XVIII en 1824. Ce fut ce dernier qui accorda la noblesse à Genoude, en 1822, un an après son mariage Enfin, Lamartine s'en était si peu occupé qu'il l'apprit par hasard à Chambéry. Il était établi à Aix pour tout l'été et il y composa le deuxième volume des Méditations. Il espérait s'y rencontrer avec Genoude auquel il écrivit :

« Eh quoi ! vous êtes marié depuis deux mois, mon cher Genoude, et je faisais bêtement des vœux pour ce mariage ! Je l'ai appris par hasard à Chambéry l'autre jour. On dit Mademoiselle de Fleury une personne accomplie et votre sort pleinement heureux. Recevez mes félicitations ; jamais vous n'en aurez de plus sin-

(1) Ibid, p. 32b.

cères. Qu'il me tarde de vous entendre me conter ce fortuné dénouement » (i).

Installé avec sa jeune femme dans son château de Fleury, qu'il avait récemment acquis, Genoude répondit à son ami, le 24 juillet 182 1, par une lettre qui témoigne une fois de plus de l'intimité de leurs relations amicales :

« Je suis bien heureux, cher Alphonse, d'avoir un ami tel que vous. Vous me reprochez de penser sans cesse aux autres, et vous, à qui pensez-vous? Je reçois à chaque instant de nouveaux témoignages de votre amitié. Je ne vous remercie de rien, et je m'attends à tout de vous. Scio eut conjïdi. Mon mariage a bien pu m'empêcher d'aller à Aix, mais il n'a rien changé à mon affection pour vous. Je vous aime de tout mon cœur, comme je vous ai aimé, comme je vous aimerai toujours. Vous êtes bien bon de vous occuper de ma nomination [2). Je vous avoue que je n'y comptais plus, et nous recevons la nouvelle je ne sais si elle est bien sûre), que M. de Villèle et M. Corbière ont donné leur démission. Le cardinal de Bernis disait au cardinal de Fleury qui lui déclarait qu'il ne serait jamais placé de son vivant : J'attendrai. C'est le meilleur parti à prendre dans ce temps-ci. J'attendrai donc. J'ai la conviction que tout ceci ne durera pas longtemps. M. de R... (3) a ajourné sa défaite.

(1) Lettre du 14 juin 1821, Aix-les-Bains.

(2) Sa nomination de maître des requêtes au Conseil d'Etat qu'il devait à M. de Villèle.

(3) Le duc de Richelieu, ministre et président du conseil en 181 5- 1 S 16 et de nouveau en 1820-1821. II dut se retirer devant la double opposition des libéraux et des ultras. Il mourut l'année suivante (1822). M. de Villèle, qui était à la tête de ses adversaires, fut ministre de 1821 à 1828. C'était le protecteur de Genoude, qui ne trouva plus la même sympathie chez son successeur, M. de Martignac. Kl le lui fut rendue par M. de Polignac arrivé au pouvoir au mois d'août 182g.

Je pars jeudi pour Paris et je saurai bien où en sont les choses. J'achèverai aussi la quatrième livraison de ma Bible. C'est là ma véritable fortune. La Providence me récompense en cela d'avoir attendu avec confiance. En tout chemin loyauté. Cette devise ne me paraît pas seulement admirable comme honneur, mais je suis de l'avis de M. de Maistre, le bonheur dans ce monde est attaché à l'accomplir. Jusqu'ici c'était de l'abandon pour moi que de faire ce que je devais. C'est devenu pour moi un calcul. Ai-je perdu ? Ai-je gagné ? Je crois que

j'ai vécu. Voilà ce qui m'a rendu indifférent Si vous

faites quelques vers sur la Vendée, envoyez-les moi. C'est la seule chose que vous m'avez promise avant votre départ qui ne soit pas encore faite.

A propos de Vendée, Madame de la Rochejacquelein a écrit ici de vous tout ce que j'en pense, et je l'en aime davantage. Elle a été charmé de Madame de Lamartine. Quand ma Léontine en sera-t-elle là ? Je désire bien vivement le moment qui nous réunira. On dit que M. Mounier va être nommé ministre de l'intérieur. J'irai le voir pour ce que nous avons dit. Alors vous pourrez vivre à Paris et dans votre petit château, et vous nous recevrez jusqu à ce que nous puissions vous

La Galette de France combattait le ministère Martignac, du ministère de concession, et qui s'en plaignait au roi. Ecoutons Lamartine :

« M. de Genoude, sans voir jamais Charles X, parlait tous les soirs à l'oreille du roi dans ses pages implacables contre le ministère de de concession, et qui, plongeait l'esprit de ce prince dans le doute le plus funeste au crédit de M. de Martignac. Le ministère tremblait toutes les fois qu'en entrant au conseil il apercevait le journal de M. de Genoude sur la table du roi, et quand M. de la Ferronnays ou M. de Martignac lui faisaient en souriant un reproche de cette lecture, infidélité à leur système : « Que voulez-vous, répondait le roi en s'excusant, c'est un ancien ami, c'est une vieille habitude ! ». {Histoire de la Restauration, t. VI, p. 238).

recevoir à notre tour dans notre petite ferme. Voilà mes rêves de bonheur. C'est par là qu'on vit, c'est par là que je suis heureux, puisque j'ai une femme comme je la voulais, et un ami tel que vous.

Adieu, cher, bien cher Alphonse, aimez-moi toujours et guérissez-vous » i

La correspondance des deux amis se poursuit régulièrement- Sauf la lettre qu'on vient de lire, nous n'en trouvons aucune autre de Genoude. En revanche, nous en avons quinze de Lamartine, échelonnées de 1819 à 1826.

Inutile de répéter, ce que l'on sait de reste, combien Lamartine est intéressant à étudier dans sa correspondance. 11 va sans dire que la question financière y joue son rôle, surtout quand il s'agit de l'éditeur Nicolle, peu empressé, parait-il. à s'acquitter de ses obligations vis-à-vis du poète. Le malheureux est en Italie, et de Xaples il relance Genoude, dont le silence ajoute encore à ses perplexités, car Genoude est chargé de mettre Nicolle en devoir de s'acquitter : « Je ne puis concevoir ce que vous devenez, mon cher Genoude. Vous m'annoncez argent et lettres, je ne reçois ni lettre ni argent. J'ai besoin de l'un et de l'autre. Comment faut-il donc s'y prendre pour avoir raison de ce Monsieur Nicolle ? Je suis décidé à le faire presser par tous les moyens et à ne jamais me servir de lui dorénavant. Je ne reçois pas un sol avant un an de mes misérables appointements ; j'ai mangé tout ce que j'avais ; je suis ici à emprunter pour tenir mon ménage. Il y a six mois que j'attends ces 15.000 francs qu'il m'a laissé protester. Depuis cela il a vendu ou vend deux ou trois éditions de mon méchant livre. Vous me mandez qu'il va m'en-

(1) Lettres à Lamartine i S 1 8- 1 865, publiées par Madame Valentine de Lamartine, p. 2 i .

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voyer comptes et argent. Je compte sur cela, rien n'arrive. J'écris par tous les courriers, point de réponse, je suis à bout....

Je suis ennuyé comme tous les diables, comme on l'est en pays étranger, quand on compte pour y vivre sur cinq à six mille francs, qu'on a son train monté, qu'on ne veut pas décemment montrer sa nudité à sa belle-mère, etc.

Mais vous, que faites-vous ? Où en êtes-vous ? Cette cession va-t-elle vous servir ? Cet hiver vous verra-t-il prendre un élan ? Je l'espère, mais travaillez et courez

peu Je ne veux pas donner mon second petit volume

avant de voir clair dans la conduite de ce M. Nicolle, que je ne puis pas trouver honnête à présent. Je viens de faire une mauvaise Ode sur le duc de Bordeaux. Je l'envoie au Roi. Je vous l'enverrai. Vous verrez si cela pourrait se lire et se vendre séparément. Adieu ; j'attends vainement tous les courriers pour qu'ils me donnent de vos nouvelles. Mille amitiés et mille excuses des ennuis que je vous donne. Je vous attends, j'espère, au printemps. Le temps est divin ; je travaille beaucoup, beaucoup, mais hélas ! plus aux vers » (i)

L'ode sur la Naissance du duc de Bordeaux, dont il est ici question, parut au mois de décembre 1822, dans la 9e édition des Méditations, qui en contient trente, soit six de plus que la première. Il n'en est guère content. D'autre part, grâce à Genoude, l'affaire avec Nicolle s'arrange.

« La maladie m'a chassé à Rome, mon cher Genoude. J'y vais finir l'hiver et attendre les couches de ma femme. Quand en serez-vous là ? Cinquante mille francs de

(1) Correspondance. Lettre datée de Naples le 29 octobre 1820.

rente ne sont pas de rigueur pour être heureux, car ma femme n'en a que cinq et me rend, dans mes disgrâces, la vie tolérable et chère. Une belle âme, un bon caractère, du courage, de la piété, voilà tout ce que je souhaite à la vôtre.

Quoique je ne puisse écrire encore, laissez-moi vous remercier du service d'ami que vous venez de me rendre, cela serait parfait si je pouvais travailler, mais pour le moment je ne puis que souffrir. Je suis très content du marché et de toutes ses parties. Xicolle peut être sûr qu'à ce prix raisonnable je ne chercherai point ailleurs...

Si mon Ode sur le duc de Bordeaux vous tombe entre les mains par malheur, oubliez mes premiers avis, et cachez-la à l'univers entier. De vrais amis qui l'ont vue me mandent qu'elle est mauvaise, médiocre au moins. Je le crois. Ne révélez pas ma nudité.

Travaillez, mon cher ami, pendant que vos nerfs ne sont pas encore usés, brisés, froissés, comme les miens. Faites-vous un fond pour l'hiver de la vie. J'en ai heureusement un tout fait, et je le partagerai dans tous les cas avec vous et avec un ou deux amis qui vous ressemblent, s'ils sont à sec alors. Mais ne vous chagrinez pas pour des places manquées : un bon livre de plus est plus solide. Le reste n'est qu'un usufruit. Tâchez de placer un peu du produit de vos ouvrages ; cela fera la boule, et vous en serez bien aise sur vos vieux jours ou dans vos jours de maladie. C'est alors que la philosophie ne préserve pas des besoins. Au reste, j'espère que vous serez encore là, et que je pourrai vous rendre alors tout ce que vous avez fait pour moi depuis un an : vous m'avez ouvert la porte d'une petite réputation qui m'a valu un peu d'argent, qui m'a valu

un délicieux mariage, qui me vaudra, etc. Je voudrais vous rendre tout cela » (i).

Voilà un etc bien malencontreux. Que vise-t-il ? Il n'est guère possible de le savoir, on peut faire tant de suppositions !

Mais, comme le poète est reconnaissant à son ami pour lui avoir ouvert « la porte d'une petite réputation ». 11 lui donne un excellent conseil, qu'il n'a guère suivi : « Faites-vous un fond pour l'hiver de la vie ». 11 a l'imprudence d'ajouter : « J'en ai heureusement un tout fait, et je le partagerai dans tous les cas avec vous ». Genoude eût été bien mal inspiré en comptant sur cette poire pour la soif. Il ajoute : « Les grands médecins de Naples me promettent de longues souffrances. Je veux tâcher de m'arranger pour les adoucir. Je soupire après la campagne, comme j'ai toujours fait : elle adoucit tout. Y viendrez-vous réellement passer vos étés ? Je suis assez riche au moins pour que vous ayez votre chambre, un bon dîner et un bon feu. sans que je m'en aperçoive que par le plaisir. C'est beaucoup.

Adieu. Je vous aime comme frère, et je vous quitte pour mener ma femme à la fontaine d'Egérie. Bonjour, que n'êtes-vous à Rome, vous qui savez décrire » (2).

Les pronostics des médecins ne s'étaient pas réalisés, ce qui arrive quelquefois, et Lamartine avait quitté l'Italie pendant l'hiver. De Mâcon, il écrivait :

« Me voici bien arrivé, mon cher Genoude, et me reposant dans le nid conjugal, de la fatigue et du froid de la route. J'ai tout oublié de Paris, excepté vous et Madame de Genoude, et quelques autres vrais et aimables amis. J'ai retrouvé mon fils fortifié et embelli, ma

(i) Lettre de Rome, i" février i8zi (2) Ibid,

femme en bonne santé. Je remonte à cheval, et je vais, par des journées du plus beau printemps, visiter mon petit château qui s'arrange, et que vous viendrez, j'espère, visiter à la première disgrâce Xous aurons bon feu. bon dîner, bonne encre : c'est assez pour nous. Ces dames auront une nature pittoresque à voir et à dessiner.

Oh ! le bon temps que ce siècle de fer !

Oh ! la bonne chose pour des hommes d'esprit qu'une bonne petite disgrâce qui les renvoie à leurs moutons ou à leurs Bibles. Cela viendra assez ; n'en parlons plus » (1).

Genoude a tardé de répondre, mais son silence est vite pardonné :

« Je vous pardonne bien votre silence, mon cher Genoude, bien sûr qu'il est bien occupé pour vos amis et pour vous. Je vois avec reconnaissance la suite des bons soucis que vous vous donnez aussi pour moi. Je vous prie de remercier mille fois M. de Montmorency de ce qu'il consentirait à faire pour moi si j'allais à Paris. Je ne désirerais certainement rien de mieux, et je ne puis que lui rendre le témoignage qu'il prévient même mes désirs. Seulement je ne voudrais pas aller vous joindre avant les couches de ma femme qui approchent, surtout si vous n'avez rien à faire de moi. D'ici là je me contenterai parfaitement du statu quo, c'est-àdire de la continuation de mon traitement actuel, que je dois à la bonté du ministre. Alors peut-être M. de

(1) Lettre du 23 janvier 1822.

On a peine à s'expliquer qu'à cette date Lamartine puisse parler « des journées du plus beau printemps ». Peut-être la date a-t-elle été mal lue sur le manuscrit ? Ou bien y aurait-il une faute d'impression ? Mais, au fait, les poètes ne vivent-ils pas dans un printemps perpétuel, même avec les frimas de l'hiver ? O brillant soleil de la poésie !

Montmorency trouvera à me caser, soit à Paris près de lui, soit en Italie Je m'occupe toujours ici de préparer une retraite champêtre pour nous et nos amis. J'y consacre mon temps et mon revenu. Je fais aussi quelques vers quand le vent souffle de ce point de l'horizon, et le plus souvent je me tais, car

Attendons ce souffle suprême

Dans un repos silencieux !

Nous ne sommes rien de nous-même

Qu'un instrument mélodieux :

Quand le doigt divin se retire

Soyons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports,

Jusqu'à ce qu'une main sacrée

Ebranle la corde inspirée

Où dorment les divins accords !

Adieu donc pour ce matin. Mille compliments tendres de ma part et de celle de ma femme à Madame Léontine. Ecrivez-moi un peu, seulement une ligne entre deux affaires.

Votre ami in œternum et ultra » (i).

Le silence de Genoude se prolongeant, c'est à sa femme qu'il s'en prend aimablement, par une lettre de Plombières, où il suit un traitement :

Madame,

Mon amitié pour cet ingrat de votre connaissance sera plus forte que sa paresse. Dites-lui que je l'aime toujours en dépit de son silence. Je comprends trop ce silence au milieu des embarras de fortune, des tracas, des affaires, des rédactions, corrections d'épreuves, et

(i) Lettre du i3 mars 1822.

surtout de la maladie. Enfin il me donne une si aimable compensation dans vos marques de souvenirs que je ne sais trop si j'ai beaucoup à me plaindre. J'ai mille remerciements à vous faire, Madame, d'avoir bien voulu mettre tant d'intérêt à me rappeler au ministre. J'attendrai paisiblement sa détermination ou pour Turin ou pour Florence. Je préférerais toujours Florence quand il viendra à vaquer.

Pour le moment je préfère le repos absolu dont mon horrible santé et un voyage d'affaires à Londres me font une ennuyeuse loi. Je suis venu chercher quelque soulagement ici ; je n'y ai trouvé qu'une dose d'ennui intolérable et un redoublement de maux. Je brûle d'en partir, et je n'y suis retenu que par une certaine obéissance stupide que les malades observent religieusement pour leurs médecins. J'ai pour eux et en eux plus de soumission que de foi.

Je compte repartir pour Paris le 26 ou le 28 de ce mois ; mais je vous conjure, Madame, ainsi que Genoude, de ne pas déranger d'une minute vos projets de Fleury en ma faveur, quel que soit mon désir de vous voir en passant. J'aurai à peine deux jours à rester à Paris, et deux jours employés à des paquets et à des courses pénibles me donneraient plus de regrets que de jouissance vis-à-vis de mes amis. Nous ne nous reverrons véritablement qu'à mon retour : ce n'est qu'alors que je pourrai vous présenter Madame de Lamartine.

Dites, je vous prie, tout cela à Eugène. Je sens combien un peu de campagne lui sera nécessaire après tant de fatigue, et je ne voudrais pas en pure perte lui en dérober les moments.

Dites, je vous prie, à Madame de la Rochejacquelein combien j'ai été reconnaissant de son charmant sou-

venir. Je voudrais bien qu'on lui eût ordonné Plombières, mais c'est par pur égoïsme.

Agréez, Madame, l'expression de mes respectueux hommages et de mon inviolable attachement » (i).

Un an après, il écrit de Saint-Point, à son ami, une lettre où nous trouvons quelques appréciations intéressantes sur les romantiques et les classiques, à propos de critiques formulées par YEtoile, journal dirigé par Genoude.

« C'est fini : je me brouille avec vous, je vais devenir un ennemi aussi aigre de votre caractère et de votre talent que M. l'abbé *** ou M. de St-V. Je vais dire de vous autant de mal que vous dites du bien de moi. Et cela pourquoi ? Parce que vous êtes un paresseux incurable, et que votre paresse vaut tous les vices

Maintenant que faites-vous ? Comment tourne pour votre fortune ce mouvement nouveau du ministère ? Serez-vous dedans ou dehors ? Dites-moi au moins tous les six mois un mot de ce qui vous intéresse. Si j'étais premier ministre de France, je trouverais encore le temps de vous aimer et de vous le dire. Etes-vous toujours bien furieux contre les romantiques ? Qui estce qui fait ces articles dans V Etoile ? Est-ce le secret du Journal ?

Je ne suis, comme vous le dites, ni romantique comme vous l'entendez, ni classique comme ils l'entendent ; je suis ce que je peux être. Heureux ceux qui sont ce qu'ils sont et ne se font pas les parodies d'un autre ! Ne croyez pas qu'au sein de mes maux et de ma retraite j'ai dit un adieu aux muses de ma jeunesse ; non, je les invoque encore de temps en temps, je leur offre comme à des

(i) Lettre du 17 juin 1822.

déesses les prémices de mes journées. Un jour, mais ce jour est loin, vous verrez reparaître mon nom sur la scène obscure de ce monde littéraire pour être plus que jamais ballotté et bafoué, mais peu m'importe ! Fais ce que dois, écris ce que tu peux ! C'est notre devise. Dans douze ou quinze années je vous demanderai un article si je vis encore : vous serez alors le roi de notre saine littérature, et moi je serai comme ces bannis qui reviennent d'un long exil pour mourir ou triompher dans leur patrie.

Adieu, mille respectueuses tendresses à Madame de Genoude, de ma part et de celle de ma femme » (i).

L'avenir ne devait guère confirmer ce pressentiment. Douze ou quinze ans après, Lamartine ne lui demanda pas « un article », pour la bonne raison qu'il n'en avait pas besoin, et Genoude ne fut jamais « le roi de notre saine littérature ». O compliments de l'amitié !

Le nouveau ministère dont parle la lettre, était celui de M. de Yillèle, qui dura de 1822 à 1828. Genoude et sa femme étaient très bien vus du ministre, et ils furent pour beaucoup dans la nomination de Lamartine au poste de secrétaire d'ambassade à Florence, où il devint ensuite chargé d'affaires. En 1829, M. de Polignac, sur la demande de Genoude, le fit nommer ministre plénipotentiaire auprès du prince de Saxe-Cobourg choisi comme roi de Grèce. .Mais le prince n'accepta pas. Il devait être un peu plus tard Léopold 1er, roi des Belges.

A la révolution de 1830, Lamartine abandonna la carrière diplomatique, et de son côté Genoude cessa d'être maître des requêtes au Conseil d'Etat : tous les deux avaient refusé de prêter serment au nouveau Gou-

(1) Lettre du i3 juin 1824.

vernement. La période de 1818 à 1830 marqua le moment de leur plus grande intimité, celle où Genoude, grâce à son influence, ne fut pas sans utilité à son ami. Lamartine l'aimait sincèrement et il avait pour Madame de Genoude une très haute estime jointe à la plus délicate affection. Elle servait parfois de secrétaire à son mari, et Lamartine répondait volontiers à cette aimable correspondante, on l'a déjà vu par une lettre précédente. Une seconde lettre est non moins explicite :

Madame,

« Que j'ai revu avec plaisir la charmante écriture du secrétaire qu'Eugène emploie trop rarement ! Sa paresse cependant devrait être bien à l'aise, il peut se faire suppléer si bien ! Vous me donnez de bons conseils de sa part, mais je ne puis les suivre. La chance de succès me paraît, par ses paroles mêmes, trop incertaine pour aller la tenter en personne. On parle si mal pour soi. on est si vite repoussé et si humilié de l'être, que je m'en remets de ceci à la fatalité et à mes amis. Je ne compte plus qu'ils réussissent ; mais elle en sait plus qu'eux, et. dans mon apathie orientale, j'aime mieux attendre qu'agir. A dire la vérité, il entre un peu de calcul dans mon inaction, mais ce n'est pas du calcul d'intrigues, c'est de ce vilain calcul que vous connaissez et qu'Eugène vous reproche si plaisamment.

J'aurais eu bien du plaisir à aller vous revoir, à apprendre les détails de ses plans, de sa fortune, de votre bonheur ; mais quelque grand qu'il soit, ce bonheur, vous me paraissez encore trop plongés dans le tourbillon pour le goûter pleinement. Il aime le repos et la solitude ; vous n'y êtes pas encore, et vous ne le trouverez que

là. Il y serait pour nous sans tous nos malheurs domestiques ; nous venons récemment de perdre encore une sœur charmante, malade chez ma mère depuis dix-huit mois. .Ma pauvre mère est à présent chez moi où nous tâchons de la consoler ; raison de plus pour ne pas m'éloigner sans une certitude de réussite.

.Madame de Lamartine est mieux portante depuis son retour de Suisse. L'air excellent que nous respirons, le lait d'ànesse, le cheval, des distractions douces et un long repos ne la guérissent pas. mais adoucissent beaucoup son état. Elle porte bien envie, à vos tribulations actuelles, elle prendrait tous vos maux à ce prix.

Adieu. .Madame, souvenez-vous toujours de ceux qui pensent sans cesse à vous. Parlez quelquefois de nous dans ce charmant salon où nous sommes si souvent présents par la pensée. Quand vous déciderez-vous à venir visiter notre désert. Il s'embellit tous les jours par nos travaux. Nous venons d'acquérir un charmant voisinage par le mariage de M, de .Marcellus (1); nous sommes à une lieue l'un de l'autre. J'ai passé chez lui une journée et lui une chez moi. Venez choisir un site dans la même vallée.

Je recommande à Genoude de m'envo5*er les deux mois de juin et de juillet qu'il a dû recevoir pour moi au ministère.

Agréez, .Madame, non pas de vains compliments, mais l'assurance sincère et vive des sentiments les plus affectueux et les plus doux que nous puissions sentir » (2).

(1) Marie-I.ouis-Jean-André de Marin de Tyrac comte de Marcellus, diplomate, voyageur et helléniste, né, le 19 janvier 1795, au château de Marcellus (Lot-et-Garonne) et décédé en 1861.

Après la révolution de i83o, il rentra dans la vie privée. Ce fut pendant qu'il était secrétaire de l'ambassade de France à Constantinople, qu'il découvrit et fit transporter à Paris la célèbre statue de la Vénus de Milo (1820V

(2) Lettre du 1" septembre 1824.

Les bons conseils que lui avait donnés Madame de Genoude, de la part de son mari, concernait une tentative de Lamartine pour se présenter à l'Académie Française (décembre 1824). Il s'y était résolu sur les instances pressantes de plusieurs de ses amis et admirateurs, surtout Villemain, qui agirent en conséquence. Un moment même il se crut assuré du succès, car il écrivait à Genoude, de Paris même où il était rentré : « Tout va sur quatre roues » (1). Hélas ! non, tout n'alla pas sur quatre roues, car, si ses titres littéraires lui ralliaient la majorité des suffrages, ses opinions politiques, ou plutôt celles qu'on lui attribuait, lui firent tort auprès des libéraux, alors en majorité, et il échoua (2). Ce fut partie remise : six ans après, au mois

(1) Lettre du 10 novembre 1824.

(2) Droz fut nommé. Sur cette première tentative, cf. Albert Rouxel, Chroniques des Elections à l'Académie Française, p. 264. Le 18 décembre suivant, Villemain écrivit à Lamartine la lettre suivante qu'on lira avec plaisir :

Monsieur,

J'ai eu le regret de ne pas vous voir depuis notre revers, et je m'en accuse autant que je m'en plains. Permettez-moi de me rappeler maintenant à votre souvenir par l'envoi d'un discours que je viens de prononcer, et dont le sujet ne sera pas sans intérêt pour vous. Vous voyez, Monsieur, que je suis auteur dans toute la force du terme, je vous parle de mes ouvrages, car je ne songe plus au déni de justice qu'a éprouvé votre beau talent. J'en ai souffert pour notre honneur académique ; mais j'ai conçu cette disgrâce : les talents d'un ordre élevé ont besoin d'expier leur gloire avant d'en recevoir le prix. Ils attendent plus que les autres, parce que l'indifférence une fois vaincue, il faut encore qu'ils surmontent un autre sentiment. Si jeune, si connu dans l'Europe, si souvent cité, vous nous reviendrez, Monsieur.

Veuillez agréer mon attachement et mon inutile admiration.

Villemain.

Lettres à Lamartine, 1 8 1 8- 1 865, publiées par Madame Valentine de Lamartine, p. ?6.

— iq8 —

d'avril 1830, il y entrait avec un discours qui fit sensation 1 .

Genoude s'y était employé activement, d'autant plus qu'à ce moment il était au mieux avec le président du conseil, le prince de Polignac, dont il suivait aveuglément la ligne politique. 11 fit plus d'une tentative pour attirer Lamartine dans la même voie. .Mais ce dernier, après pas mal d'hésitation, s'y refusa complètement. C'est qu'il avait vite reconnu l'aveuglement, l'incapacité du ministre qui devait amener la chute de la royauté. Ecoutons-le :

« Le prince de Polignac, qui me savait royaliste et ami des Bourbons, pensa à moi dès le lendemain de son avènement aux affaires. Il charge immédiatement M. de Genoude, un de ces croyants, de m'écrire en son nom de venir à Paris, où il me ménageait la seconde place du ministère des affaires étrangères, celle de secrétaire-général, directeur de la partie politique. Je reçus sans étonnement la lettre de M. de Genoude. Je n'hésitai pas un moment, je lui répondis de remercier pour moi le prince de son souvenir et de sa confiance, mais de lui dire que l'état de santé d'une belle-mère âgée m'interdisait de penser à quitter ma retraite, et que je le priais de ne pas penser à moi ».

Voilà une belle-mère dont la santé intervient fort à propos. — 11 continue :

Dans une lettre non ostensible et toute confidentielle, je disais à M de Genoude les motifs réels de mon refus.

« Le prince, qu'il le veuille ou non, est un coup d'Etat à jour fixe. Un coup d'Etat est une aventure qui ne réussit que quand il est nécessaire et qu'il est fait

(1) Il fut élu le 5 novembre 1829 par rg voix sur 33 votants. Il fut reçu par Cuvier, le 1" avril i83o, et. Emile Gassier, Les Cinq Cents Immortels. Histoire de V Académie Française, 1 634-1 go6, p. 344.

par la nation avant d'être tenté par le. pouvoir. Celui qui se prépare est peut-être nécessaire, mais la nation ne le veut pas encore, et les hommes d'Etat qui seront conduits à le faire pour le roi ne me paraissent pas en comprendre les conditions. Ils seront vaincus, c'est inévitable. Je suis jeune, j'aime le roi ; je ne veux pas associer mon nom au malheur du roi et à la chute du trône. Obtenez du prince qu'on ne m'en parle plus ; et puisqu'il me veut du bien, obtenez de lui qu'il m emploie à l'étranger ; là. je puis le servir loin des intrigues et des illusions de cour. A Paris, je ne le pourrais pas, car ma conscience de royaliste m'interdirait de tremper dans les tentatives téméraires que je prévois » i).

Genoude en référa au prince de Polignac et revint a la charge, faisant valoir toutes les raisons que le ministre croyait décisives, lui donnant même l'ordre, de sa part, de revenir à Paris pour s'entretenir avec lui :

« M. de Genoude obéit, m'écrivit, me transmit les paroles et l'ordre du prince. Il ajoutait : « Vous vous trompez sur l'énergie du prince. Le prince est le lion de la monarchie. » (2).

Si quelqu'un se trompait, s'était bien Genoude.

Finalement, Lamartine vit le prince, et. malgré les plus pressantes instances, il résista et ne céda pas. tant il était convaincu que le ministère Polignac menait la royauté à l'abîme.

Lamartine a-t-il eu une telle intuition, une vue si nette sur l'avenir ? On peut se le demander, car son témoignage est bien postérieur, puisqu'il date de 1863, mais un contrôle est possible, grâce à sa correspon-

(1) Mémoires politiques. Paris, chez l'auteur, rue de la Ville-l'Evéque, 186^, I, p. 24g.

(2) lbid, p. 25o.

dance, surtout avec Virieu, l'ami de préférence pour lequel il n'a pas de secret. Ouvrons-la :

« Voici une chose pour toi seul. J'ai reçu avant-hier l'invitation de me rendre sur le champ à Paris pour aider le prince de Polignac dans l'organisation de notre ministère des affaires étrangères, et être moi-même placé convenablement ensuite. J'ai délibéré un instant, puis j'ai répondu que cela m'était impossible, mais que je tenais toujours à mes droits à prendre. Ai-je bien ou mal fait ? Mais c'est fait. Voici mes motifs : je n approuve ni la mesure intérieure, ni la politique extérieure qu'elle entraîne. Je n'y vois ni bien pour le pays, ni espoir d'aucune solidité. Je ne pourrais pas mentir à mon opinion et endosser gratuitement l'impopularité qui va s'attacher à tous les faiseurs de ce mouvement, j'ai pensé qu'il fallait rester intact pour le moment précis où notre opinion précise aura à se montrer II ne faut jamais compromettre l'avenir quand il peut y en avoir dans notre destinée, surtout contre la vérité politique. Je ne dis cela qu'à toi, pas même à mon père » (i).

« Je ne vais pas à Paris. J'ai refusé net, entre nous deux, d'aller mettre la main à une pâte où je vois trop de fâcheux ferments. Je servirai au dehors, si on m'emploie, mais je n'y désire même pas grand'chose » (2).

« Je n'ai pas voulu aller à Paris. Le prince de Polignac vient de m'écrire avant-hier encore, firopn'â manu, mais en termes vagues, insignifiants, que je connais de longue date. Je persiste dans mon abstinence... (3). Je vois en noir et en très noir tout ceci, et je sais pourquoi,

(1) Lettre du 16 août 1829.

(2) Lettre du i5 septembre 1829.

(3) Le texte imprimé porte bien abstinence. Ne faudrait-il pas lire abstention ?

mais c'est trop long à écrire. Espérons dans la Providence, premier ministre de toutes nos fourmilières et remercions-la, toi et moi, d'être indépendants et sans ambition » (i).

Le ministère Polignac est à l'œuvre, avec quelle maladresse, quel aveuglement, on le sait, et Lamartine écrit :

« Je ne suis ni avec Paul, ni avec Céphas, mais avec le sens commun, la monarchie, la fidélité à la dynastie. Hélas ! hélas ! du train dont ils nous mènent, et dont l'opinion du pays se pervertit contre eux, nous n'aurons que trop tôt à faire preuve de nos paroles. Je reviens de Paris pénétré d'inquiétudes comme j'y suis allé ; je reviens et je trouve partout de plus graves motifs d'inquiétude encore. Elevons nos mains d'où vient le secours, car le secours n'est pas ici » (2).

La révolution de 1830 dut être une amère déception pour Genoude, lui qui avait toute confiance dans le courage et la valeur du « lion de la monarchie », mais elle ne surprit, ni ne déconcerta Lamartine, décidé à se rallier au parti de Tordre et des honnêtes gens, qui venait de prendre le nom de Gouvernement provisoire (30 juillet) et de proclamer le duc d'Orléans lieutenantgénéral du royaume. 11 écrit à Virieu :

« Rien de ceci ne m'a étonné, si ce n'est la rapidité de l'exécution et l'élan unanime de Paris. A mon avis, nous marchions inévitablement à un tel résultat » 3). Et il qualifie « d'imbéciles » ceux qui « nous ont amenés où nous sommes » (4).

(1) Lettre du 4 juin i83o.

(2) Lettre du 27 juin i83o.

(3) Lettre datée de i83o, sans autre précision, mais du commencement d'août, car elle suit une lettre du 29 juillet, et parle du Gouvernement provisoire proclamé le 3o juillet.

(4) Ibid.

Genoude, qui avait donné à fond pour le ministère, était parmi les vaincus, les « imbéciles », dont on nous parle. Cette dure qualification pouvait s'appliquer aux ministres, surtout à leur chef, le prince de Polignac, mais non à ceux qui, comme Genoude, avait cru au bien fondé de leur programme et à leur autorité pour le faire aboutir. Mais leur clairvoyance avait été singulièrement en défaut, tandis que celle de Lamartine avait lu dans l'avenir comme dans un livre ouvert.

Dans les premiers temps qui suivirent et malgré des divergences de vues assez prononcées, leur amitié ne subit pas d'altération trop sensible. En deux circonstances même le cœur et la muse de Lamartine parlèrent avec une délicatesse infinie.

Après treize ans de la plus heureuse union, Genoude perdit sa femme '28 février 1834V II en avait eu quatre fils, qui moururent dans la misère, et auxquels Lamartine était charitablement venu en aide. Ces enfants, privés si jeunes encore de leur mère, émurent de compassion l'ami de leur père, qui a écrit :

« Après la naissance de ses quatre fils, il perdit sa jeune femme. Cette mort prématurée m'inspira les vers suivants :

Aux Enfants de Madame L. de Genoude.

Pauvres petits enfants, qui demandez sans cesse A votre père en deuil ce que c'est que la mort. Et pourquoi vos berceaux s'éveillent sans caresse, Et quand finira le sommeil qu'on v dort ;

Taisez-vous, grandissez ! Vous n'aurez plus qu'en songe Ces baisers sur le front, ces doigts dans vos cheveux. Ce nid sur deux genoux, où votre cou se plonge, Ce cœur contre vos cœurs, et ces yeux dans vos yeux.

L'amour qui vous sevra vous fait la vie arrière ; Votre lait s'est tari, comme à ce pauvre agneau Qu'un pasteur vigilant sépare de sa mère Pour lui faire brouter l'herbe avec le troupeau.

Vous n'aurez qu'une vague et lointaine mémoire De tout ce qu'au matin la vie a de plus doux, Et l'amour maternel ne sera qu'une histoire Qu'un père vous dira, seul et pleurant sur vous !

Quand vous voudrez, enfants, retrouver dans votre âme Ces souvenirs scellés sous le marbre étouffant, Ces sons de voix, ces mots, ces sourires de femme Où l'âme d'une mère est visible à l'enfant ;

Quand vous voudrez rêver du ciel sur cette terre, Que de pleurs sans motif vos yeux déborderont ; Quand vous verrez des fils sur le sein de leur mère. Qu'un père entre ses bras vous cachera le front,

Venez sur cette tombe où l'herbe croît si vite, Vous asseoir à ses pieds pour prier en son nom, Appelez Léontine, et du ciel qu'elle habite Implorez son regard, dont Dieu fasse un rayon !

De l'éternel séjour, le regard de son âme

Est un astre toujours sur ses enfants levé.

Ainsi l'aigle est au ciel ; mais son regard de flamme

Veille encor de si haut le nid qu'elle a couvé.

Accablé de douleur, et ne cherchant d'autre consolation que dans la foi chrétienne, Genoude résolut alors de se donner entièrement à Dieu dans le sacerdoce : il fut ordonné prêtre le samedi des Quatre- Temps de décembre 1835. Cette détermination, sans surprendre personne, fit néanmoins une certaine im-

pression. Qu'aux jours de sa jeunesse il ait pensé à l'état ecclésiastique, c'est ce qu'on disait alors, et peutêtre donnait-il. par sa piété hautement affichée, quelque apparence de vérité à cette assertion. Lamartine, qui le connaissait bien, n'hésita pas à chanter son ordination dans une poésie « Ode mystique », dit-il, dédiée « à un homme dont j'avais été l'ami, et qui affligé par la perte d'une femme pieuse et charmante, cherchait sa consolation dans le sacerdoce » (i).

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