IV . il
Le bois de Vincennes.
J'avais désiré que la reocontre eût lien a répée. M. Gaillardet insiste pour qu'elle eût lien au pistolet.
Je répugne fort a cette arme ; elle me paraît brutale et plutôt celle du voteiir
SOUVENinS
qui allaque le passant au coiu d'un bois que celle du loyal combattant qui défend sa vie.
Ce que je crains surtout au pistolet^— au reste , je ne me suis battu que deux fois a celte arme, — c'est encore plus la maladresse que l'adresse.
Et , en efTet y deux ou trois ans avant l'époque où nous sommes arrivés, — c'est-a-dire avant ISS*, — j'avais eu un duel au pistolet ; je n'en ai point parlé, ne pouvant nommer ni l'homme contre lequel je me battais ni les causes pour lesquelles je me battais.
Dans ce duel, qui avait eu lieu à sept heures du matin , au bois de Boulogne, aux environs de Madrid, nous avions été • placés, mon adversaire et moi , a vingt pas de distance.
On avait tiré a qui ferait feu le pre mier, et l'avantage avait été pour mou adversaire.
Je m'étais donc placé, le pistolet tout armé, a vingt pas, et j'avais attendu le feu , le bout du canon de mon arme en l'air.
Mon adversaire avait fait feu. J'avais vu sa main trembler, j'avais vu la balle frapper a six pieds devant moi , et en même temps, néanmoins , j'avais senti comme un violent coup de fouet a la jambe.
C'était la balle aplatie qui , en ricochant', venait de me frapper au mollet, me faisant une blessure de deux pouces de profondeur, et entraînant avec elle dans ma, blessure un morceau de mon pantalon et de ma bolte^
166 SOUVENIKS
La douleur avait été telle, que, mal gré moi , j^avais appuyé sur la détente de Tarme, et que le coup était parti en l'air.
Les témoins avaient alors décidé que le coup était bon, et que tout pistolet déchargé dans un duel était déchargé contre l'adversaire.
J'avais demandé a cx>ntinuer , et les témoins s'étaient mis a recharger des armes; mais, pendant cette opération^ soit ébranlement de nerfs, soit sang perdu, je m'étais a peu près évanoui. Il avait été impossible de continuer le combat.
J'étais, en oonséquence, remonté dans ma voiture, et comme je ne voulais pas rentrer chez ma mère dans l'état où je me trouvais , je m'étais fait conduire a
l'éeole de natation de Deligny, où mon ami le père Jean m'avait fait donner un cabinet , et avait envoyé chercher, rue de l'Université 5 Roux, Thabile chirurgien- Roux n'était pas chez lui , mais onv avait ramené un de ses élèves.
Le jeune homme examina la blessure, et comme la balle transparaissait presque du côté opposé a celui par lequel elle était entrée, il avait jugé plus court de l'aller chercher, a l'aide d'une bléssure nouvelle , qu'en fouillant l'autre , ce que l'enflure, d'ailleurs, rendait à peu près impraticable.
Il avait été fait coinme il avait été dit : le jeune homistô m'^avait ouvert le mollet, et par cette ouverture avait tiré la balle d'abord , le fragment de hotte en-
108 SOUVEiMUS
suite, et enfin le fragment de pantalon ; puis on m'avait proprement mis une couche de charpie a l'endroit et a Tenvers de ma blessure. On m'avait bandé la jambe et j'étais rentré h la maison à cloche-pied, disant a ma pauvre mère qu'en me baignant, je m'étais déchiré la jambe a un éclat de bois.
J'étais donc pa}«é — si bien que je tirasse le pislolet, et a celte époque, je tirais d'une façon remarquable — j'étais donc payé pour ne pas avoir de sympathie pour le pistolet.
M. Gaillardet insista et j'acceptai son arme.
Néanmoins je voulus prouver aux témoins de M. Gaillardet que si j'insistais pour l'épée , ce n'était point faute d'ba^
SOUVivISlHS 169
bitude a l'arme que préférait mon adversaire.
J'invitai , en conséquence , Soulié et Fonlan a venir chez Gosset.
Chose singulière, les témoins avaient tiré au sort leur filleul, ou plutôt M. Gaillardet et moi avions tiré au sort nos parrains, et le sort m'avait donné à moi de Longpré et Maillan, qui étaient de simples connaissances , et à M. Gaillardet , Soijlié et Fontan , qui étaient deux de mes amis.
Nous allâmes donc , Soulié , Fontan et moi , la veille du duel , chez Gosset.
C'était un garçon nommé Philippe qui chargeait d'habitude mes pistolets.
Il alla , en conséquence , enlever la poupée et mettre la mouchée
^ Non, lui dis-je, Philippe^ laissez la poupée.
— Ce n'est pas l'habitude de monsieur de tirer à la poupée.
— Je ne tirerai que dix balles , Philippe ; c'est seulement pour faire voir k ces messieurs que je ne suis pas lin de vos mauvais tireurs.
Philippe laissa la poupée.
Je lui mis ma première balle a un pouce au-dessus de la tête.
La seconde à un pouce au-dessous des pieds.
La troisième a un pouce de son côté . droit
La quatrième a un pouce de son côté gauche,
-^ Et maintenant qu'elle ne peut plus se sauver ni par en haut, ni par en basj
souvsmis 171
ni k droite, ni à gauche, je Taifi Ift oad*ser avec ma cinquième balle.
Et avec la cinquième balle je la cas-^ sai.
Je jetai la sixième balle à terre ; elle s'arrêta à dix pas a peu près.
Je la chassai avec celle qui était daDs mon pistolet.
Sur ces entrefaites ,' une hirondelle vint se poser sur une cheminée et je tuai l'hirondelle.
Fontan el Soulié se regardaient.
Un de mes principes était de ne ja-^ mais tirer ni l'épée ni le pistolet devant personne; cette fois j'avais fait une exception en leur faveur.
Soulié lui-même tirait très bien ; j'avais été ,soo témoin quatre ou cinq ans auparavant dans un duel qu'il avait avec
Signiol , et dans un essai qu'il avait fait pareil a celui que je faisais , je lui avais vu casser Tune après l'autre , à quinze pas , la petite et la grande aiguille d'un coucou.
Nous sortîmes.
— Philippe, dis-je en sortant, j'ai un
duel demain; je désire que les choses
se passent carrément. Prenez dans votre arsenal des pistolets dont je ne me sois jamais servi, de la poudre et des balles, et trouvez-vous a midi a Saint- Mandé.
Philippe promit de faire la chose demandée.
Nous partîmes.
L'affaire prenait un sérieux auquel je n'avais pas cru jusque-la. Je me«ris conduire chez Bkio, le priant^ comme
SOUVENIRS i 75
d'habitude, d'assister au combat, noo pas eu qualité de témoin, mais de chirurgien.
Le rendez-vous était pour midi, a Saint-Mandé.
Nous devions aller en poste. Du champ de bataille, si je n'étais pas blessé ou tué, nous partions immédiatement pour Rouen, où l'on inaugurait la statue de Corneille.
Fontan, Dupeuty et moi avions été nommés a la majorité des voix pour représenter les auteurs dramatiques.
Bixio accepta, bien entendu ; il devait venir me prendre rue Bleue, où je demeurais a celle époque.
Je rentrai pour prendre certaines mesures de précautions, concernant, en cas de mort, mon fils et ma fille.
Quant a ma mère, comme la pauvre
i 74 sotvEwms
femme savait que j'allais foire un voyage d'une certaine longueur^ je laissai une vingtaine de lettres écrites de différenles villes d'Italie ; si j'étais tué, on devait lui cacher la vérité, lui laisser croire qtxé je vivais toujonrs et lui tiemeltre de temps en temps une leitrè, comme si cette lettre venkîl d'arriver^
Ces préparatifs me prirent toute la nuit .
Je m^endormis senteififent vers cinq heures dti matin.
 di% heures, quand mes deui^ témoins entrèrent, ils me trouvèrent dormant encore.
L'affaire tenait toujours.
Nous devions déjeûner au café des Variétés. La, ma càilèche viendrait nofls f fêfndre et nous mènerait et nous rame-
SOUVENIRS i75
lierait avec mes chevmx ; puis^ au re* tour, s'il j avait retour^ noni pren** drions les chevaux de poste et par* tirions, comme je l'ai dit, pour Rouen.
Je les envoyai devaût moi coolmmBder le d^eûneri
Dix minutes après eux^ je descendis. J'avais, à tout iiasard, pris des épées de combat sous mon manteau* J'espérais toujours que Taffaire finirait par Ik.
Sur l'escaUer, je rencontrai Florestan Bonnaire, que j'ai déjà nommé a propos de madame Sand.
Il tenait un album à la main.
— Tiens, dit-il, vous sortez !
— Oui.
— Ètes-vous pressé ?
— Pourquoi cela ?
*- Parce que st vous n'ëttez pas trop
: 1 il i
pressé, je vous prierais de remonter et de mettre quelques vers sur mon album.
— Bon! portez Talbum en haut, laissez-le. A mon retour, je vous y mettrai une scène de Christine ou de Charles VIL
— Vous ne pouvez pas tout de suite ?
— Non, en vérité.
— Ah ! bah !
— Parole d'honneur ! je suis pressé, ^i pour rien ail monde je ne voudrais «être en retard.
— Où allez-vous donc ?
— Je vais me battre avec Gaillardet.
— Bah !
— Mieux vaut tard que jamais.
— Oh! alors, cher ami, écrivez-moi
SOCVENIRS 477
mes vers tout de suite, je vous en prie.
— Pourquoi?
— Si vous alliez être tué, voyez donc comme ce serait curieux pour ma femme d'avoir les dernières lignes que vous auriez écrites.
— Vous avez raison, je n'y pensais pas; je neveux pas priver madame Bonnaire de cette chance. Remontons, cher ami.
Nous remontâmes. J'écrivis dix vers sur son album, et Bonnaire me quitta enchanté.
J'étais, en effet, un peu en retard près de mes témoins; mais, j'avais une si bonne excuse a leur donner, qu'ils me pardonnèrent.
Bixio vint nous rejoindre au café*
1 78 souvEmus
 midi, nous étions a Saini-Mandé.
Nous y trouvâmes un garçon de chez Gosset, qui nous attendait avec des pistolets nouvéliemeiit repassés et dont personne ne s'était encore servi.
Je ne sais plus à quelle allée du bois on avait rendez-vous; le garçon monta près du cocher. Nous partîmes.
En regardant par^dessus la calèche, nous vîmes qu'un fiacre nous suivait, Nous nous doutâmes que c'était notre adversaire et ses témoins.
Arrivés au lieu désigné^ nous mîmes pied à terre. Le fiacre s'ouvrit^ mais BOUS en vîmes seulement desc^Adre Souliéet Fontan*
M. Gaillardet avait dit qu'il viendrait de son côté.
Ils vinrent à mot. J'sâ déjà noté ce fait
étrange^ qu'ils connaissaient à peine M. Gaillardet, tandis que nous étions de vieux amis.
Aussi, toutes leurs sympathies étaieiitelles pour moi.
Je les invitai k faire un dernier eiîort pour obtenir de M. Gaillardet qu'on se battit à répée, les prévenant que, si au premier feu l'échange des balles n'avait rien amené, j'exigerais que Ton rechargeât les pistolets.
Ils promirent de s'employer a ce changement.
En ce moment, une voiture patut et s'arrêta k quelques pas de nous.
M. Gaillardet en descendit.
Il avait une véritable toilette de duel, redingote, pantalon et gilet hoirs, sans un seul point blanc sur tout le corps.
<80 SOUVENÎIIS
Pas raêine le col de sa chemise.
, C'est ea souvenir de l'effet qu'il me fit ainsi vêtu, que seize ans plus tard, j'écrivis la scène entre le comte Hermann et Karl, scène où, au moment de laisser partir son neveu pour aller se battre ma pistolet, le corale Hermann boutonne rhabit de Karl, et fait rentrer dans sa cravate les pointes de son coL
On sait quelle difficulté on éprouve à tirer sur un homme vêtu tout de noir.
Lorsque Carrel, un an ou deux plus lard, fut blessé par Girardin, il le fut a quelques lignes de la pointe ^e son gilet jaune, qui dépassait son habit
noir.
Je fis part de mon observation à Bixio.
souvËNins J 81
— Où viseras-tu? me demandait -il.
— Je D'en sais ma foi rien, lui répondis-je.
Tout a coup je lui serrai le bras.
— Eh bien ! demanda-t-il ?
— Il a du coton dans les oreilles, lui dis-je. Je tâcherai de lui casser la tète.
Pendant ce temps M. Gaillardet causait vivement avec les témoins, et il était facile de voir que ses gestes étaient ceux de la dénégation.
En effet, il refusait une dernière fois de se battre a l'épée.
Ses deux témoins vinrent m'annoncer que sa résolution sur ce point était inébranlable ; il ne s'agissait plus que
182 souvEJHms
de trouver pu endroit pour le combat.
Nous laissâmes la voiture où elle étaif, en recommandant au cocher de venir / au feu, et nous nous enfonçâmes dans le bois.
Au bout de cinq minutes de marche, nous avions trouvé une allée convenable : droite et sans soleil.
Il s'agissait de régler les dernières conditions, — cela regardait nos témoins, ils se réunirent et entrèrent en conférence.
Pendant ce temps-la, je remettais a Bixio les lettres destinées a ma mère en cas d'accident.
Mes dernières recommandations lui étaient faites d'une manière si simple et d'une voix si assurée, queBiiio me prit
SOUVENIRS i 83
la main et me la serra en me disant :
— Bravo, cher, je ne l'aurais pas cru si calme que cela sur le terrain.
— C'est la surtout que je suis calme, lui dis-je, j'ai assez mal dormi la nuit qui a suivi la provocation de M. Gaillardet, mais il entre dans mon caractère, dans mon tempérament, si tu veux, en ta qualité de médecin, d'être d'autant moins ému d'un danger que ce danger s'approche davantage de moi.
— Je voudrais bien, au moment où vous serez en face l'un de l'autre, te tâter le pouls.
— Gomme tu voudras, c'est bien facile.
— Nous verrions combien de pulsations de plus te donnerait i'épiotion.
184 SOUVENIttS
— Moi aussi je le voudrais bien, c'est une élude à faire sur moi-même.
— Crois-tu que lu le toucheras?
— J'en ai peur.
— Tâche donc.
— Je ferai mon possible, — tu lui en veux donc?
— Moi, pas le moins du monde; je ne
le connais pas.
— Eh bien ! alors ?
— As-tu lu le Vaae étrusque de Mérimée?
— Oui.
— Eh bien! il dit que tout homme tué par une balle tourne avant que de tomber, — au point de vue de la science, je voudrais savoir si c'est vrai,
^ Je ferai de mon mieux pour t'en donner le plaisir.
souvËisms 185
Les témoins se séparèrent.
Fontan et Soulié s'avancèrent vers M. Gaillardet.
De Longpré et Maillan vinrent a moi.
-*- Eh bien, me dirent-ils, nous avons prétendu que le choix des armes devait être déterminé par le sort ; mais les témoins de M. Gaillardet nous ont soutenu le contraire; nous venons vous consulter.
— Vous savez bien quelle est mon opinion ; je me battrai k ce que l'on voudra ; cependant je préférerais me battre a répée.
— Fontan et Soulié en réfèrent a JM. Gaillardet, comme vous voyez,
— Tenez, ils viennent à nous.
Eu elîeti Soulié et Fonlau venaient k
i86 SOUVENIRS
nous; nous fîmes la moitié du chemin.
— M. Gaillardet, dit Soulié, vient de nous déclarer qu'il se battrait au pistolet ou on se battrait pas.
— Jetez cinq francs en Tair, dis-je à mes témoins, et dressez procès-verbal du refus que feront ces messieurs de s'en rapporter au sort.
De Longpré jeta une pièce de cinq
francs en l'air, mais Soulié et Fontan
restèrent muets.
— C'est bien , dis-je , j'accepte les armes de M. Gaillardet; mais je demande qu'un procès-verbal soit dressé.
On déchira une feuille de papier d'un caruet, et, sur le fond d^un chapeau, Maiilan écrivit le procès-verbal suivant :
« Bois de ViDcennes, 17 octpbre 1834, » Deax heures de raprës-midi.
» MM. Fontan et Soulié, témoins de » M. Gaillardet, et MM. Maillan et de » LoDgpré, témoins de M. Dumas.
» MM. Maillan et de Longpré ont pré- » tandu que le choix des armes devait » être déterminé par le sort; MM. Fon- » tan et Soulié ont soutenu le contraire. » MM. Dumas et Gaillardet ont été cour )> suites. M. Gaillardet a déclaré ne » vouloir se battre qu'autant qu'il choi- 1» sirait ses armes. M. Dumas a chargé » ses témoins de jeter en Tair une pièce » de cinq francs, pour que le sort pro-
> nonçât, cequi a été feit. MM. Soulié et • Fontan ont refusé, déclarant ne pas
> vouloir se désister de la première » parole qu'ils avaient dite. Alors M. Du-
i 88 souvENins
» mas a répondu que voulant se battre » à tout prix, il acceptait les armes de » M. Gaillardet.
» F. SOULIÉ, L.-M. FONTAN, Dl^
» LoiiGPRÉ, Maillan. »
Cette adhésion de ma part coupait court aux pourparlers. Le pistolet étant accepté par ùioi, restaient les conditions a régler.
Je désirais qu'il nous fût permis de marcher l'un sur l'autre, et de ne tirer qu'a notre volonté.
— M. Gaillardet, dis-je, a fait ses conditions sur les armes; il me semble qu'en échange de la concession que je lui fais en les adoptant, j'ai a mon tour le droit de régler la manière de nous ea servir.
SOL VKNins i 80
— Mon cher ami, me dit Soulié, les combattants n'ont aucun droit, et tous les droits sont aux: témoins choisis par eux.
— Très bien I Je demande, sinon a titre d'exigence, du moins a titre de proposition, que mon désir soit exposé a M. Gaillardet.
Les témoins s'éloignèrent et je me trouvai de nouveau seul avec Bixio.
— Sacredieu, mon cher, lui dis-je, ce garçon-là m'agace tellement que je meurs d'envie de le faire tourner.
— Ah! tâche, tu auras éclairci un point de science bien curieux.
Cinq minutes après, Maillan et de Longpré revinrent a moi.
— Eh bien ! me direni-ils, tout est arrangé.
1 90 SOUVENIUS
-^ Bôti!
— On vous place a cinquante pas I^un de l'aiitre...
— Gomment a cinquante pas?
— Attendez donc, que diable ! et vous avez le droit de marcher l'un sur l'autre jusqu'à la distance de quinze pas.
— Ah!
— Vpus n'êtes pas satisfait?
^— Ge n'est pas tout à fait ce que je désirais, mais l'on peut se contenter de cela. — Allons, marquez les distances, mes enfants.
— Vous voyez, Soulié et Fonlan s'en occupent.
— ^ Voulez-vous qu'on tire le côté où vous serez?
--- Puisque je stais par ici, autant que j'y reste.
Ces messieurs se liiirent a mesurer la distance, et moi je continuai de causer avec Bixio.
Pendant ce temps, le garçon de tir chargeait les pistolets.
Les derniers quinze pas que nous ne pouvions franchir, furent marqués par deux cannes posées en travers du chemin.
On alla porter a M. Gaillardet son pistolet, et Ton m'apporta le mien.
Je le pris de la main droite, et tendis la main gauche a Bixio pour qu'il me tâtât le pouls.
Pendant ce temps, M. Gaillardet s'était mis à son poste.
Je fis signe d'attendre que BiKio eût fini son expérience.
— Dis-lui donc de ne pas s'occuper de moi, et de tirer tout de même, dit Bixio.
Le caractère de Bixio est tout entier dans ces deux lignes.
Mon pouls battait soixante-huit fois.
— Allons, va, me dit Bixio, et ne te presse pas.
Et il rentra sous bois avec les quatre autres témoins.
J'allai prendre mon poste.
Soulié frappa trois fois dans ses mains.
Au troisième coup, M. Gaillardet franchit en courant la distance qui le sépa^ rait de la limite et attendit.
Je marchai sur lui en déviant un
SOUVENïIiS 193
peu de la ligne droite pour ne pas lui donner l'avantage de s'aider du chemin pour viser.
 mon dixième pas M. Gaillardet fit feu.
Je n'entendis pas même siffler la balle.
Je me retournai vers nos quatre amis.
Soulié, pâle comxne un mort, était appuyé k un arbre.
Je saluai de la tête et du pistolet les témoins pour leur indiquer qu'il n'y avait rien.
Puis je voulus faire les huit ou neuf pas qui me restaient a faire ; mais ma conscience me cloua les pieds au sol en me disant que je devais tirer de l'endroit où j'avais essuyé le feu. En eflPet, je levai mon pistolet et cherchai le fameux
J94 $Oi«vsvw»
point blmç qi^B w'^yalt pr^ipii 1« «oteq
Mais, après avoir tiré, M. Gaillarde!
s'était effacé pour recevoir mon feu, et, comme il se garantissait la tête avec son pistolet, l'oreille se trouvait cachée derrière l'arme.
Il s'agissait de chercher un autre point; mais je craignis d'être accusé d'avoir visé trop longtemps, ne pouvant pas donner pour excuse que je n'avais point trouvé le point que je cherchais.
Je tirai donc presque jau hasard.
M. Gaillardet rej^ç^a la tjête m ^pr
rière.
Je cf us plftr^ «a'*l é\9*\ btewé, ^t, j^e J^-avQi^c, j'ews ^?s un vif Bentiweftt ^
souvi;iiiià6 199
i^^rd'hvl de to^t Hu». QOpur.
Pa^r J^Q^oJbeur^ jil af ea était xwu,
je ea j^^at mpn pistolet aw^ ]^î«d$ da garçon d|Ç tir, et ceâtpos ^ i^qs pl#i;e3, m sera (|u temps gagner
Qiji'oA me permette^ av reste, da su^^Sr tUiier le procès-verbal au récit.
Arrivé où j'easuisi, pas pieds^ comme lors<me j'eus essuyé le feu de M, Çaillardetjj sçwblaient tenir au sol.
c Deux heares troi» qaarts.
» Après, la rédactû^n d,e notre pre- ^ mière pote, Içs. adversaires ont été » placés à ciaquante-cinq p;|S;, aivtec: la » Équité 4a Si'avajiicer Xxx^ sur l'autre » jusqu'à quinze pas. M. Gaillard/^jl^ ar-
i Îi6 aOUVENîUS
» rive a la limite, a tiré le premier. — » M. Dmnas a tiré le second : aucun des » coups n'a porté. M. Dumas a déclaré » alors ne pas Touloîr s'en tenir la, et » exiger que le combat se continuât » jusqu'à la mort de l'un des deux.
» M. Gaillardet a accepté ; mais les té- » moins ont refusé de recharger les »» armes. Sur ce, M. Dumas a proposé )» de continuer le combat a l'épée; les ^ témoins de M. Gaillardet ont refusé.
» Alors M. Dumas a insisté pour qu'on » rechargeât les armes; mais les té- » moins, après en avoir longtemps dé- » libéré et avoir tout tenté pour vaincre » son obstination, n'ont pas cru devoir » prêter leur assistance a une lutte > qui ne pouvait manquer d'être mor- » telle.
» En conséquence 5 les témoins se » sont retirés en emportant les armes, » et cette retraite a mis fin au combat.
» FONTAN, SoVLlt, MaILLAN,
» ueLonopré. »
Les témoins retirés, je me trouvai seul avec M. Gaillardet, Bixio qui était venu, on se le rappelle, avep nous, et le frère de M. Gaillardet, qui était arrivé a travers bois au moment des coups de feu.
Je proposai alors à M. Gaillardet, puisqu'il nous restait deux, témoins et deuiç épées, d'utiliser les hommes et les armes.
Il refusa. (1)
(1) Voir, à la fin du volume, la réponse de W. riaillardeU
Sur ce refus, nous montâm^^ Bîxib et moi, datoS la calèche, et nous reprifties la route de Paris.
Beux heures après, nous partions en poste pour Rouen avec Fontan et Dupeuty.
Quant a BixiO| il fut encore deux lois mon témdln; comme l'un des deux combats eut lieu a Tépëe, et que Fautre n'eut pas lieu du tout, il n'eut pas la chance de s'assurer si l'homme blessé ou tué d'une balle tournait sur lui-même avant de tomber.
Il devait foire rexpëriencê sur luimême.
Au mois de juin 1848, comme ett sa qualité de représentant du peuple, Bixio marchait, avec sa bravoure ordinaire,
iocvEifins 199
mr la barricade du l^anthéoû, une balle, tirée du premier étage d*uDe maison de la rue Soufflot, Fatteignit au dessus de la claviculn, lui laboura le poumon droit, fet, après un trajet de quinze k dix-huit pouces, ressortît près de Tépine dorsale.
Ëixio fit trois tours sur lui-même et tomba.
€ — Décidément^ on tourne y » dit-il.
Le problème était résolu.
Ce serait avec un grand bonheur que j'abandonnerais le côté littéraire de ma vi«^ ijiïî Vient de me forcer, bien malgré moi^ peut-^tre, d'être déagréable à un homâié contre lequel je n'ai conservé aucune rabeutt^, et qui d'ailleurs, vers le temps ou nous s«f>ttim«s arrivés, re-
nonça afu théâtre, et, après avoir publié un livre rem arquable, a ce qu'on assure, \a Chevalière d'Éon partit pour l'Amérique 5 • et rend it cet immense service à la littérature française fle la répandre
et de la populariser dans la patrie de
Washington, Irvin g et de Cooper; ce
serait, dis-je, avec un grand bonheur
que j'abandonnerais le côté littéraire
de ma vie pour reprendre la suite des
événements politiques qui agitèrent
l'année 1832, si ces événements n'^avaient
f pas ensanglanté Paris et jeté un voile
de deuil sur la France.
Qu'on nous permette de les reprendre
d'un peu plus haut qu'a l'époque où nous
* sommes arrivés, c'est-k-dire au 2 juin ;
nous en reviendrons toujours trop tôt à
ce terrible moment.
SOUVENIKS 201
Après ce procès de rartillerîe dont j'ai rendu compte, les vieilles sociétés secrètes qui avaient pour principes le carbonarisme de 1821 s'étaient réorganisées, et a côté d'elles s'étaient créées des sociétés nouvelles. (Nos lecteurs connaissent de nom la Société des Amis du Peuple et la Société des Droits de l'Homme), c'étaient en quelque sorte les sociétés mères ; mais a côté d'elles
deux sociétés nouvelles avaient pris naissance : la Société Gauloise qui , au moment du combat, se montra l'une des plus ardentes a courir aux armes ; et le Comité organisateur des Municipalités, qui se rattachait par des liens invisibles, mais réels , a cette fameuse Société des Philadelphes, qui sous l'Empire, qu'elle faillit renscrser, eut pour chefs prin-
^Oî SOUVENIRS
CipAnx Ôudel, Picheg^ru et Moreau.
Bastide était affilié k cette dernièi'e société, dont les principes étaient babouvistes; aussi, lors de Tinsurrection de Lyonj^ui, causée par la misère, avait un caractère socialiste, Ëastide avait été envoyé dans la ville insurgée pour voir Ce qtîe le parti républicain pouvait en tirer.
Lorsqu'il arriva 5 tout était fini; mais dans l^insurrectîon expirante il crut voir le germe de nouvelles insurrections, et il revint a Paris avec l'idée que l'on pouvait foire quelque chose dé ce côté-la.
Àiissi ne resta-t-il a Paris que peu de tempâ, et reparttt-il |)resqiie aussitôt pour lés départements de TArdèche et dé rlsèf-e.
Là, il trouva cette ardente population
da Dauphiné, qui la première en 1788 tint les états à Vizille, qui dès 1816 conspira contre les Bourbons, et dès 1832 contre Louis-Philippe.
Le 13 mars, il revenait d'une tournéfe dans les montagnes avec les deux frères Vasseur , dont Fun est mort depuis, et dont l'autre a été représentant du peuple a la Législative.
. La ville, qùHls avaient laissée parfaitement calme à leur départ, était en féu.
Voila ce qui était arrivé.
Le 1 1 mars , les jeunes gens avaient organisé Une mascarade qui réprésentait le Budget et les deux Crédits supplè^ mentaires. De nouveaux règlements interdisaient cette mascarade , mais Tâncièn usage l'avait emporté sur leS régie-
raents nouveaux, et le cortège satirique était sorti de Grenoble par ]a porte de France, et s'était dirigé droit sur l'esplanade où le général Saint-Clair passait justement a cette heure la revue de la garnison.
Le général connaissait Tinterdiction portée contre cetle mascarade; mais, homme d'esprit, il avait fait semblant de ne pas la voir. Par malheur, M. Maurice Duval, préfet de l'Isère, fut moins indulgent. C'est ce même M. Maurice Duval que nous retrouverons, quatre ou cinq mois plus tard, parlant a madame la duchesse de Berry le chapeau sur la tête.
M. Maurice Duval trouva fort mauvais que les jeunes gens de la ville eussent transgressé l'ordonnance ; il requit M. de
SOUATNIRS 205
Saiul-Olair de faire prendre les armes aux soldats.
U résulta dé cet ordre que lorsque nos masques voulurent rentrer dans la ville, ils en trouvèrent non seulement la porte fermée, mais encore, devant cette porte fermée, une centaine de grenadiers les attendant Farme au pied.
Les masques, qui n'étaient pas plus de dix ou douze , ne pouvaient croire que c'était en leur honneur que s'était opéré un tel déplacement de force ; en conséquence, ils marchèrent résolument sur les grenadiers qui croisèrent la baïonnette. Par malheur, la foule qui les suivait crut comme eux a une plaisanterie , et résolut de rentrer aussi ; il en fut de même des cavaliers et des voilures; mais les grenadiers ne connais-
20iÇ sftDveïws
saient quç leur consigne, ils linrei^t bon . La foule, poussée sur les baïoAnettes, commença de se plaindre xjue les baïpnpettes lui enlraiçnt dans Iç ventre: aux plaintes guccédèrent les cris de : c< A bas Içs grenadiers! x> A ces cris, queltjues volées de pierre. Une collision devenait
imminente. Ui^ autre hpmiiî^ d'esprit, ^ le colonel Boso^iier deFEspinasse, prend sur lui d'ordonner que les portes soient ouvertes; les grenadiers se retirant; la foule s'engouffre dans la ville, et, au milieu de ce njouvement, les masques, cause première de tout ce bruit, disparaissante
Au lieu d'être satisfait de ce dénouement qui conciliait tout, M. Duval cria a la faiblesse , et prétendi^t que le gou-
yernement toq^berait dans }b iQépfis s'î) ne prenait point sa revanche.
Un frai masijpé 4teit anpppc^ ppi|r le soir^ M. MauriCjB Duva^ ]fi défendit. JL^ maire, homme de s^ps» fioprut % 1^ Pr^ fecture , et fit obsprver a }l. jH^aurlce Djuval que^pef Je défense allait pug/ïnife
le plus Jwauy^i? effpf swr 4.es ^enç qui, la tête déjà montée , allaient se trouver privps d'vn plaisir çur lexjue^ ijs con^p- Jaient.
— Ph bien ! |*épondit a ce qu'op assure M. Duval.
— Eh bien l il y aura émeujte.-
:— Et les .éineutiers j.etteropj de^ P^rres w^ soldats , et si les éimej^tîprs j^eUeQt de^ pierres wx soldat^ , lej? spl- 4»ts pwverf oiîjt d.es J)alles au?^ éiwjçutiers, voilà tout, pe jpropos^ dont riejç^ ije cpns-
tataît la véracité, s'était répandu par la ville.
Le soir, au spectacle , il y eut des cris pour réclamer le bal défendu par le préfet; mais tout se borna là.
Le lendemain, la ville paraissait calme; cependant un bruil transpirait :
on devait donner le soir un charivari a M. le préfet.
Les charivaris du Dauphiné sont célèbres. Quelque temps auparavant, on en avait donne un à Vazille qui avait fait époque.
Dans la matinée , M. Maurice Duval fut prévenu du projet. 11 envoya aussitôt Tordre au maire de faire mettre sous les armes un bataillon de la garde nationale ; or, la dépêche, pour quelle cause et pour quelle raison , on l'ignora tou-
SOUVEXIRS 219
jours, la dépêche, partie de la Préfecture a midi , n'arriva a la mairie qu'a cinq heures moins un quart du soir.
C'était trop tard, la convocation ne , pouvait plus avoir lieu.
Le charivari n'était point une vaine menace. Vers huit heures du soir, un rassemblement commença de se former; il n'avait rien de bien hostile car, pour
un tiers a peu près , il se composait de
femmes et d'enfants. Ce rassemblement, qui non seulement n'avai{ aucune arme, mais encore, en ce moment du moins, aucun des instruments nécessaires pour donner un charivari , se contentait d'éclater en rires, de pousser des huées, et de jeter de temps en temps les cris de r c< A bas le préfet. »
Tout cela était fort désagréable, maiS'
IV u
âlQ isouvENins
rentr2^itce|)endaat dans le$ avanieç auxquelles étaiçnl exposés non saulemeot les fonctionnaires publics , mais lea dé* pûtes conservateurs.
Une sommation pouvait faire (hisser le rassemblement; pour M, Duval, ce n'était point assez de rétablir l'ordre, il fallait punir ceux qui l'avaient troublé.
Il donna Tordre a MM, Vidal et Jourdan, commissaires de police, d'aller à la caserne, oîi les soldats étaient consigués depuis quatre heures , d'y prendre chacun une compagnie et de cerner les perturbateurs.
Parmi les perturbateurs , uo jeune bomme ivre se faisait remarquer par ses gestes excentriques et par seé cris
exagérés.
Les agents de police péaétrèrent dans
la foule et vinrent au milieu de ses rangs arrêter le charivariseur.
La foule les laissa faire; le jeune homnie fut pris et emmené au corps-degarde. Mais l'arrestation à peine faite ^ tous ces hommes qui s'étaient tu, et qui avaient cédé devant deux sergents de ville, se reprochèrent leur couardise, s'exaltèrent les uns les autres et réclamèrent a grands cris le prisonnier.
Alors le charivari commença de changer d'aspect : il tournait à Témeute.
Ce fut en ce moment, et comme le premier adjoint du maire allait rendre à la liberté le prisonnier, qui, ne se doutant pas qu'il était f ause de tout ce bruit, s'était endormi dans le corps-degarde , ce fut en ce moment-la que parurent les grenadiers et les voltigeurs :
21 i ; i^ souvKXins
les grenadiers , conduits par M. Vidal , et s*avançant a travers la place Saint- . André; les voltigeurs, conduits par M. Jourdan, et s'avançant par la Tue du quaû
C'étaient les deux seules issues.
Les soldats avaient cet air sombre qui indique les résolutions arrêtées.
Ils marchaient par files ,• s'avançaient en silence, les tambours ayant leurs caisses sur le dos.
Tout a coup M. Vidal disparaît, et sur la place Saint-André cet ordre se fait jour a travers les dents serrées des officiers :
— Soldats, en avant !
Les grenadiers, a cet ordre, abaissent les fusils, croisent les baïonnettes et s'avancent au pas de charge tenant toute la largeur de la rue.
La foule fuit par la rue du quai, seule issue qui lui paraissepu verte ; mais dans celle rue du quai, elle rencontre et heurte une autre foule qui fuit devant les voltigeurs-
Alors il se fait dans cette foule ainsi menacée de tous cotés un épouvantable tumulte que domine la voix d'un o£Bcier donnant cet ordre laconique :
— Piquez !
Alors les cris de douleur succèdent aux cris d'effroi ; on les distingue à cet accent qui déchire : Grâce ! Au secours! Au meurtre !
Par bonheur, les fenêtres d'un cabinet littéraire s'ouvrent et une trentaine de personnes se précipitent dans Tasile qui leur est ouvert. M. Marion , conseiilt^r a la cour royale de Grenoble^ s<i
2l4 SOUVENIRS
jette dans l'allée du magasin BaîUy, et y heurte un homme couvert de sang.
Un étudiant, nommé Rugiiet, vient protéger une femme menacée par la baïonnette d'un grenadier, se jette au devant d'elle, et reçoit a travers le bras le coup qui lui était destiné. Un ébéniste, nommé Guibert, acculé a la muraille, et voyant le cercle des baïonnettes se rapprocher de lui, crie : « Ne me frappez pas, je ne fais pas de bruit. > Il reçoit trois coups de baïonnettes, dont Tun dans Taîne et
va rouler près de la statue de Bayard.
Supposez celte statue, après trois cents ans , voyant des mêmes yeux que le chevalier sans peur et sans reproches, et jugez son étonnement.
Ce fut au milieu de ce conflit que
SOUVENIRS 2i5
Bastide et lès deux frères Vasseur arrivèreût.
L'occasion, que cherchait l'intrépide envojé de la Société des Municipalités , s*avançalt d'elle-même au devant de lui.
Les deux frères Vasseur échangèrent quelques mots avec des affiliés , et pendant la nuit tout ce qu'il y avait de jeunes fi^ens enrégimentés dans les compa-
gnies secrètes, vint trouver Bastide.
Chacun fut d'avis que le moment était venu de faire le coup. 11 y avait a cette époque une telle ardeur dans toutes ces jeunes têtes , un tel courage dans tous ces jeunes cœurs, que la première conviction 5 non pas que Ton ressentait, mais que Ton essayait d'imposer aux autres , c'est que le moment était venu.
ÎÎ16 SOUVENIRS
Chacun croyait que Fatmosphère de flamme qu'il respirait était l'atmosphère de toute la France.
]1 fut donc résolu que le lendemain on proGterait de toutes les circonstances et que l'on tâcherait d'engager une lutte plus sérieuse.
C'était déjà beaucoup que l'on attendit au lendemain.
Le lendemain se leva tel que le pouvaient désirer les patriotes. La colère publique était a son comble ; l'indignation générale débordait. On exagérait le nombre des blessés et l'on disait que l'ouvrier ébéniste Guibert était mort. De Jous côtés, on réclamait une enquête. Le procureur-général, M. Moyne, disait tout haut qu'il poursuivrait les coupa-^ bles^ queU qu'ils fussent^
souvENins 21 ^
La Cour royale évoqua Taffaire.
Tous ces bruits , toutes ces nouvelles naissaient, se répandaient, se croisaient avec une effroyable rapidité; quelque chose de pareil a une tempête mugissait dans Tair.
Tout se concentrait sur le préfet et sur le 35* de ligne , sur celui qui avait ordonné et sur ceux qui avaient exécuté.
On oubliait que le soldat, instrument impassible , se trouve placé inflexiblement entre ces deux mots : obéir et désobéir^ et que pour lui, au point de vue des lois militaires, obéir est le devoir, désobéir la honte .
Les soldats avaient obéi , voila tout.
Les hommes intelligents savaient bien faire cette distinction; maisi la masM
218 SOUYENTM
réunissait dans une même malédiction et le fer et le bras (fai Tavait poussé.
Vers dix heures du matin , le rappel battait dans toutes les rues de Grenoble.
La garde nationale était convoquée par ordlre des conseillers municipaux.
Mais en même temps que les gardes nationaux se rendaient a leur poste , les jeunes gens qui ne font point partie de la garde nationale courent ça et la dans la rue, se croisant avec les hommes armés, échangeant avec eux quelques brèves paroles qui leur prouvent que toute la population partage le même sentiment, et demandant les fusils, propagent la flamme déjà visible de Finsurrectioû. ,
Alors deux autorités bien séparées,
bien distinctes, bien tranchées se manifestent: L'autorité municipale qui procède par la douceur et la conciliation, l'autorité royale, qui procède par la compression et la lerreur.
Deux proclamations paraissent en même temps: une venant de la part du maire 9 l'autre venant de la part du préfet.
Celle du préfet est déchirée aveô âèê imprécations, celle du maire est applail-^ die avec enthousiasme.
En ce moment la voule de l'Hôtel-de^ Ville s'emplit de voltigeurs dont on voit briller les fusils dans la pénombre ; on reconnaît les piqueurs de la veille, et de toutes parts ces cris s'élèvent:
— A bas le préfet! à bas le 35« de ligne-!
220 SOUVENIUS
Le préfet, qui croyait avoir pris toutes les mesures coërcitives nécessaires , attendait a la préfecture, ayant près- de
lui le général Saint-Clair et tout son état-major.
En ce moment on annonce k M. Maurice Duval, MM. Ducruy, Buisson et Arribert.
Ces trois noms bien connus et surtout honorablement connus, appartenaient' au conseil municipal de la ville.
Ils venaient demander au préfet la remise a la garde nationale des postes occupés par le 35® de ligne.
Le général Saint-Clair avait compris la gravité de la situation, il devinait que quelque chose de plus sérieux qu'une querelle venue a propos d'un charivari l'agitait la-dessous ; il y sentait le contre-
soîîVENins 221
coup des émeutes parisiennes, il y avait de la république la-dessous.
Aussi, malgré l'opposition du préfet , déclara-l-il qu'il était prêt a remettre a la garde nationale tous les postes ^ui s'élevaient a moins de douze hommes.
— Y compris celui qui veille a la porte de votre hôtel? demanda le préfet.
— C'est celui que je remettrai le pre^ mier, répondit le général.
Et, en effet, l'ordre allait être donné, quand tout a coupon entendit un grand bruit dans la cour de la préfecture.
La foule y avait fait invasion , et des coups redoublés retentissaient frappés sur les portes.
— Que signifie cela? demanda le général Saint Clair.
— Parbleu, répond M. Maurice Duvai
en riant, cela signifie qu'avec vos belles mesures de conciliation, nous allons être, vous et moi, jetés p»r les fenêtres,
U y avait cent à parier pour un que îa prophétie allait se réaliser ; aussi le gé-* péralî son état-migor et le préfet, laissant la défense de la préfecture a un détachement de pompiers, se hâtèrentils de passer dans la salle de la Mairie..
Ils y trouvèrent un grand nombre de gardes nationaux réunis pour défendre )a mairie et le conseil municipal si ceux-ci étaient attaqués; mais qui ne paraissaient aucunement disposés à éten* dre cette protection au préfet et au général Saint-Clair.
M. le général Saint-Clair ne se trompait pas, lorsqu'il sentait frémir $Ous ses pieds quelque chose d'inœnnu
et de plus grave qu'une émeute proviuciale ; c'étaient Bastide et les frères Vasseur, c'est-a-dire de vieux lutteurs dont le premier chevron remontait au carbonarisme, qui conduisaient le mouvement.
A ce cri, qui s'était élevé dans la ville : Giiibert est mon! Bastide avait eu une idée qu'il avait communiquée à ses compagnons, c'était d'aller enlever le cadavre et de le porter par la ville en criant : Aux armes! On sait ce qu'une procession semblable, partant du théâtre du Vaudeville, en 1830, avait produit, et l'on vit depuis ce que produisit pareille manœuvre après la fameuse décharge du 14^' de ligne sur le boulevart des Capucines,
En conséquence, il envoja dçs bom*
mes à la demeure de Guibert. Le niort devait être apporté au seuil de la maison occupée par les frères Vasseur, et lé , cortège devait, de la, se mettre en marche a travers les rues de la ville.
Pendant qu'on se rendait chez Guibert, Vasseur jeune réorganisait le corps franc avec lequel, en 1830, il avait tenté 'd'envahir la Savoie.
Chasseur de chamois enragé, il avait fait alors une campagne de montagne des plus curieuses etqui mériterait a elle seule un historien. Depuis, il s'est exilé de France, a parcouru le Mexique et le Texas, et a son retour a pris le choléra et est mort...
C'était un homme de haute résolution, adoré a Grenoble, et surtout des hommes avec qui il avait fait cette
souvÊNins 225
étrange entrepriàe de soulever ci de qbërïr la Savoie.
Comme il venait annoncer que Son cdi^ps frahb était pi-êt, les mëèsagerâ envoj^és a la demeure de Guibert poiir enlever le cadavre venaiettt raconter, l'oreille basse, que Guibert était bien hialade, mais ii'étaît pas mort.
Ce fut iin grand désappointement; mais, eh général habile, Bastide chdttgea son plan. Les esprits paraièsaierlt préparés aux entreprises hardies. Le bot^ps franc de Vassetlr jetine était tme puissance réelle; il ordouna de marcher sur la préfecture.
Cîétait le bruit de l'Invasion Conduite par Bastide qui avait retenti dani les appartements et qui forçait le général Sàint-Clair et M. Matifîcfe Duval k se ré-
220 SOUVExMRS
fugier a la mairie, pour ne pas êlre jetés par les fenêtres, comme disait le préfet.
En même temps Vasseur jeune, avec son corps franc, se rangeait devant les fenêtres de la mairie.
Aussi, lorsque le général Saint-Clair fit la proposition de céder à la garde nationale tous les posles au-dessous de dix. hommes , une voix s'éleva-l-elle criant :
— Il est trop tard.
Qu'y a-t-il de fatal et de cabalistique dans ces quatre mots, assemblage de
Ce qu'exigeaient maintenant les insurgés, c'était l'occupation de tous les posles par la garde nationale, a l'exception des trois portes de la ville, qui
souvEivifts 227
seraient gardées a la fois par la garde nationale, Tartillerie et les sapeurs du génie.
Les conditions étaient dures. Le général Saibt-Glair paya de sa personne.
Au lieu d'envoyer un parlementaire, il descendit lui-même dans la cour, et voulut haranguer la foule.
Mais de cette foule sortit un jeune homme, le bras en écharpe.
Celait Huguet, blessé la veille.
Il échange avec le général quelques vives paroles qui rie sont entendues que de ceux qui les entourent, mais ceux-là les répètent aux autres, et c'est ainsi que Ton apprend que Huguet, avec l'énergie d'un homme qui la veille a payé de sa personne, réclame le renvoi du 3S« de ligne-
228 souvENins
Un tti)plaU(Hssemeht universel salue cette réclamation dé flugttèt. En inême temps Vasseur, pensant qu'il est temps d'apprendre pourquoi lui et seS corps francs sont la, vient a lui et f embrasse aux yeux de tous.
L'effet de l'accolade est électrique. On crie : Vive Vasseur! vive Huguet! vive le maire ! A bas le préfet ! a bas le 35® de ligne 1
Un jeune liomme nommé Gauthier
étend le bras, saisit le général Saint-
Claif au collet et crie à haute voix :
i( — Général, vous êtes mon prisonnier. »
Le général n'oppose aucune résistance, quoique les soldats soient a la portée de sa voix , et qu'il sache qu'il n'a qu'un mot* a dire pour engager une
lutte plus terrible que celle de la veille, mais jl hésite devant ce mot, et il suit celui qui Ta arrêté.
Qn conduit le général à son hôtel, et Yasseur place a toutes les portes des factionnaires tirés de sa compagnie franche-
En même temps, Bastide, qui étudie la situation, pense que le moment est venu de donner l'assaut à la préfecture.
Par un premier elîort, les portes sont enfoncées, et, malgré* la résistance des pompiers, on se trouve dans le vestibule, on secoue les portes des appariemenls : elle sont solidement barricadées en dedans.
Un gandin, il y en a partout et toujours en tète de toutes les émeutes, par-
i50. SOUVENIRS
vient à briser et a enfoncer le pannedu inférieur d'une porte. Bastide se glisse par l'ouverture, reçoit un coup de baïonnette qui déchire sa redingote et lui égratigne la poitrine, mais il saisit la baïonnelte a deux mains, et le soldat, en tirant son fusil a lui , tire en même temps Bastide, qui se trouve dans Tintérieur, arrache le fusil du soldat et ouvre les deux battants de la porte a ceux qui le suivent.
La préfecture était prise.
Le bruit s'était répandu que le préfet était caché dans une armoire. Bastide préside lui-même a l'ouverture de toutes les armoires ; elles étaient vides, de préfets du moins.
Il s'agissait maintenant de prendre la citadelle^
SOUVENIKS :25l
A Grenoble, la citadelle, comme TArx antique, située sur une colline, domine toute la ville.
Bastide demande un homme de bonne volonté pour aller prendre la citadelle avec lui.
Un artilleur se présente, nommé Gervais.
Tous deux montent la rampe rapide ; arrivés à vingt pas du factionnaire, celui-ci crie : Qui vive !
— Le commandant de la place, répond Basiide.
Le factionnaire présente les armes et Jlaisse passer Bastide et M. Gervais.
La prise de possession fut aussi rapidement exécutée que l'entrée s'était faite. Basiide, qui se rappelait son métier de capitaine d'artillerie, fit sortir six
232 «QfiyENm»»
pièces de canon et les mit en batterie sur la plqce.
Arrivé la, on en est au point culmi^ n^flt du SHqpès,
Rien, en eifet, n'était organisé pour donner une suite sérieuse a un pareil coup de main.
Pendant que Bastide entre a la préfecture et s'empare de la citadelle, les coeurs timides s'effraient en voyant où les mènent les cœurs ardents.
Ljj réaction commence a s'organiser.
Quand Bastide redescend vers la ville, après &'êlre assuré de la citadelle, il trouve que la sarde nationale a relevéle% postes de riiôtel du général SaiiitrGlair. M a fallu toute rinflueoce de Vassetir ^ur ses hommes pour qu- une collision n 'é^ clalât point entre eux etles^corps francs.
Dè£-lors Bastide comprepdque si Lyon ne se soulève pas tout est perdu. Le général Saint Clair, qui désire rameper la paix qu'il n'a pu conseryûr, parle à'en^ Yoyer au général Hulût une députation chargée de lui demander le renvoi
dB ass.
Il nomme M. Julien Bertrand.
Bastide a'olTra et est accepté.
Mt Bress , aiderda^camp du général Saiat^Clair^ leur est adjoint : ils parlent tous trois pour Lyon.
Oo comprend que la mission réclamée par Bastide n*était qu'un prétexte. Il voulait s'aboucher avec les répubiioains dt^ Lyon al s'assurer de ce qu'on pouvait
faire,
Un seutv^uvolr, eux partis, rçgle der tout a Gr^nQblq, \e pouvoir municipal.
2o4 SOUVENIRS
Le préfet est réfugié dans une caserne.
La garde nationale s'est fait délivrer des cartouches par le maire.
Les trois députés arrivèrent a Lyon au milieu de la nuit.
A l'instant même, ils sont introduits chez le général Hulot.
C'est Bastide qui prend la parole :
« Grenoble est soulevée, le général Saint-Clair prisonnier, le préfet caché ou en fuite, trente-cinq mille insurgés occupent la ville, et les paysans des environs commencent a descendre des montagnes. > * ,
Ces nouvelles, données avec le carac^ tère de la plus parfaite vérité et que ne démentent ni M. Bertrand, ni M. Bress, effraient le général Hulot, qui accorde
souv£NiU8 255
le retrait du 36% le renvoi du préfet, donne un reçu de M. Bress et renvoie directement à Paris.
Bastide sort de chez le général Hulot avec M. de Gasparin, maire de Lyon.
M. «de Gasparin appartient à l'opinion libérale avancée ; il rappelle a Baslide qu'il est fils de régicide et que toutes ses tendances sont républicaines.
Bastide quitte M. de Gasparin et se met immédiatement en contact avec les républicains de Lyon qu'il a vus à son dernier voyage.
Ceu^ci lui assurent que si Grenoble tient seulement quarante-huit heures, on commencera un 24 novembre plus terrible que le premier.
Eneffet,ce84novembreéclataenl8344
Bastide repart pour Grenoble^
256 souvENmd
En son absence tout s'est calmé. Lq corps franc est licencié. Tordre consti-^ tulionnel est rétabli partout.
On invite Bastide à passer en Piémont ou en Savoie, mais il craint, en suivant ce conseil, de passer pour un ageni provocateur, et se contente de prendre un bateau et de descendre le Rhône avep les deux frères Vasseur, qui demeurent dans le département de TArdèche,
Arrivés la, les trois conspirateurs se^ ront cbezeuiL, et Us auront mille moyens de se dérober aux recher-cbes.
A Romans, ils sont arrêtés toys trois pt reconduits à Grenoble. En même temps qu'eux Qnt été arrêtés M. Huguet, qui a harangué le général Saint-Clair, et i\l. Gaulhjpr qui l'a arrêté.
• Cependant le^ ordres du géqiéral Hu-
SOtJVENIÎiS 257
lot avait été exécutés; le 16 mars le 35« de ligne élait sorti de la ville.
Casimir Périèr, billeUxfet irritable en tous points, plus irritable encore de la maladie à laquelle il devait succomber deux mois plus tard, apprit ces nouvelles avec rage. Casimir Périer étailun ministre a grandes haines et h petites tues; pour lui la France se divisait en amis et en ennemis.
Il voulait non pas gouverner la France, mais détruire ses ennemis a lui.
Homme de banque, il lui fallait la paix avant tout ; il faisait tout son possible pour maintenir la rente, l'impossible pour la faire monter.
Ghoèe iiiouïe, la Bourse porta le deuil
aesattion.
Par son ordre, le Moniteur publia un article a la louange du 35®.
Ce n'était rien; au point de vue du gouvernement, le 35® avait fait son devoir.
Mais en même temps que des éloges que Ton eût laissé passer, Tarticle ajoute que les militaires n'ont fait que réagir contre l'agression, que beaucoup étaient blessés déjà lorsqu'ils avaient chargé, tandis qu'au contraire, on a exagéré les blessures des perturbateurs.
Ces inexactitudes étaient a la connaissance de tout le monde; mais, on le sait, le gouvernement du roi Louis-Philippe ne reculait pas devant ces sortes de moyens.
MM. Dubois-Aymé et Félix Real, députés de l'arrondissement de Grenoble,
écrivirent au Moniteur pour rectifier les faits.
Le A/om7eur refusa d'insérer leur lettre.
Dans la séance du 20 mars. M- Dubois-Aymé demande la parole, monte a la tribune et interpelle les ministres au sujet des événements de Grenoble.
Garnier-Pagès, sentinelle avancée du parti républicain a la Chambre, lui vient en aide.
— Comment le gouvernement peutil, sans enquête préalable, dispenser le blâme et l'éloge ? Comment lui suffît-il du rapport du préfet pour décider que le préfet a bien fait ; du rapport du commandant militaire pour décider que la force armée a bien agi ; du rapport du
240 stiuvÉNins
procureur général pour glorifier le procureur général? .
• — Pour moî, dit Torateur, je ne i> précipite paâ ainsi rtiofi jugement.
> Qiioi(|ue je puisse dire que les corres- • pDtidances et que les deux journaux de )) Grenoble, — journaux d'opinions » parfaitement contraires, — racontent » les faits de la même façon, — quoique
> nous ayons mille preuves pour une » que les sommations n'ont pas été » faites, je ne parlerai donc que par hyi> pothèse, et je dirai : Si ces sommations » n'ont pas été faites^ les citoyens ont été » égorgés, »
A ces derniers mots, leâ centres font de la phrase dubitative une phrase afiirmâiive ; les centres poussent de
souvENins 24 i
grands cris ; rorateur ne peut pas continuer.
M. Dupin monte a la tribune ; les centres se calment. On le sait, M. Dupin est, en toute circonstance, Tavocat du roi, non seulement devant les tribunaux, mais encore a la tribune.
Voici un échantllFon du discours du député de la Nièvre. Si par hasard je me trompe de déparlement, ce qui est possible, je demande pardon a la Nièvre :
« Comment voulez-vous donc que
> marche un gouvernement, demande » M. Dupin, quand, dans le sein de la » représentation nationale elle-même^ » dans cet abrégé de la population, » parmi les dépositaires de son pouvoir,
> le premier mouvement n'est pas en IV le
Si2 SOUVENIRS
» faveur des autorités et des agents de » la loi^ et quand la première impulsion » est de donner tort à l'autorité et rai- » son au désordre* On dit que les som- » mations n'ont pas été faites^ mais » quand doivent*eIles être faites? Quand » les rassemblements deviennent in- » quiétants par lears cris et par leur » présence, mais non quand une > agression violente est manifestée par » des voies de fait et des attaques ou- » vertes. »
A ôes mots, le président du conseil Se lève, pâle, âme violente et vigoureuse dans un corps malade et débile, et crie :
« — Voila la question, parlez. »
. M. Dupin, encoura{(é parle prési-
dent du conseil et par les cris des centres, continue :
« Lorsqu'on invoque Tordre légal,' » il faut se sournellre soi-même aux rè- » gies de la légalité. — Si dans la ville » je suis attaqué par un malfaiteur, j'in- » voque l'assistance des magistrats, la » protection légale de l'autorité ; mais si » tête-à-tête je suis attaqué sur le grand 1» chemin, je deviens magistrat dans » ma propre cause, et je me défends » tout d'abord Pensez-vous, mes-
> sieurs, qu*une armée française puisse » accepter de quitter ses foyers, sa fa- » mille, pour être a la disposition des
> magistrats, veiller à la défense et h la
> protection des citoyens, et cepeu- » dant se laisser insulter, attaquer,
Î4t SOUVENIRS
» tuer au coin d'une rue, du fond d'une » allée.
» Messieurs, j'en suis sûr, la popula- • » tion entière de Grenoble estindignée.»
M. GÀHNiEa-PAGÈs. — Oui, indignée, c'est vrai !
M. DuBOis-ÂYMÉ. — Indignée, mais contre l'autorité.
M. DupiN. — « Elle est indignée contre » les auteurs du désordre. — Et qui » donc a occasionné ces troubles, ces » malheurs ? Ce ne sont point des jeunes > gens se livrant a un simple divertisse- 1» ment, a une mascarade iuoiTensive, » — c'est un crime abominable, — c'est » lk simulacre du meurtre du roi. »
Ainsi, un grand aveu vient d'être fait par M. Dupin, l'homme du roi ;
I^e roi, c^esi le budget ci les deux crédits supplémentaires.
Railler par une mascarade, les deux
crédits supplémentaires et le budget, c'est simuler le meurlre du roi.
Un ennemi n'aurait pas mieux dit.
0 La Fontaine! bon La Fontaine!
— Que de pavés M. Dupin a jetés a la tête de son ami Louis-Philippe!
Celui-là fut Tun des plus lourds.
Quelques jours après arriva un rap-* port de la municipalité de Grenoble.
Ce rapport constatait :
i^ Que la mascarade du 11 mars ne figurait en rien l'assassinat du roi ;
i^ Que la garde nationale avait été convoquée trop tardivement pour se rassembler ;
3** Qu'aucun cri hostile au gouverne-
240 souvENtns
ment, ni au roi, n^avait été poussé sous les fenêtres du préfet ;
4° Que M. Duval avait bien donné aux commissaires de police Tordre, non pas de disperser, mais de cerner le rassemblement ;
8° Qu'aucune sommation légale n'avait été faite ;
6** Que le lieu du rassemblement n'offrait pas de pierres que l'on pût lancer aux soldats ;
7*^ Que parmi les blessures faites aux citoyens, quatorze avaient été reçues par derrière ;
8^ Qu'un seul militaire était entré a Thôpital quatre jours après les événements du 12, pour inflammation, suite d'un coup de pied.
Enfin, que les événements du 13
étaient le résultat inévitable de l'exaspération des esprits, causée par une flagrante violation des lois, et que la con^ duite de la garde nationale de Grenoble avait été non-seulement sans reproches, mais digne de la reconnaissance des ci« toyens.
Enfin, le tribunal de police correctionnelle devant lequel, faute de preuves suffisantes, avaient été renvoyés les accusés, décide que leur conduite n*est qu'imprudente, en conséquence de laquelle décision Bastide est mis en liberté sans caution, et revient à Paris.
Pas un témoin n'avait voulu le reconnaître, pas même le pompier qui lui avait donné un coup de baïonnette dans la poitrine, et auquel il avait arraché son fusil,
248 souvi-NiBs
Mais le gouvernement ne pouvait
avoir tort, et le 35^ rentra dans la ville tambour battant, musique en tète, m^che allumée.
Une seule protestation fut faite, qui peindra Tesprit français.
Un ouvrier s'approche, et comme s'il ignorait dans quel but mortel cette mèche fumait : - *
— Mon ami, dit-il a l'artilleur, un peu de feu, s*il vous plaît, pour allumer ma pipe.
Maintenant que nous avons vu ce qui
passait dans l'est de la France, voyons ce qui se passait dans l'ouest. Pour bien apprécier l'incendie qui allait s'allumer a Paris, il faut jeter un coup d'œil sur la flamme qui dévorait les départements.
Après avoir suivi des yeux les tentativei
souvKMius 249
du parti républicain dans les départements du Rhône et de Flsère, suivons celles du parli légitimiste dans les dé* parlemeuls de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de lasVendée.
Au reste, nous pouvons garantir Texactitude des détails que nous allons donner ; ils sont puisés dans les papiers du général Dermoncourt , cet aide-decamp de mon père, dont j'ai eu si souvent occasion de parler, et parmi ces papiers se trouvaient un grand nombre de notes envoyées par la duchesse de Berry elle-même, et qui avaient servi a la seconde édition du Irvre de la Vendée et Madame^ publié en 1834 par le général Dermoncourt.
On n'a point oublié que ce fut le général Dermoncourt, et par une coïnci-
ilÙ SOUVENIRS
dence étrange de circonstances, ce même M. Maurice Duval, dont nous venons de nous occuper a propos des troubles de Grenoble, qui, l'un commandant la force militaire, l'autre représentant Tautorité royale, prirent madame la duchesse de Berry dans sa cachette de Nantes.
Quelques mots sur la façon dont avait été préparée l'insurrection de la Vendée et sur le point pîi elle en était arrivée à l'époque où nous en sommes feront le pendant de ce que nous venons de raconter des événements de Lyon et de Grenoble.
Il y a vingt ans, tout le monde a su dans ses moindres détails tout ce que nous allons dire; aujourd'hui tout le monde Ta oublié.
L'histoire passe si vite en France.
Nous avons, dans une autre partie de nos^ Mémoires, suivi Charles X et la famille royale jusqu'à 'Cherbourg. Le 24 août 1830, il protesta, à LuUworth, contre toute usurpation des droits de sa famille, et se réserva celui de pouf voir k la régence jusqu'à la majorité de son petit-rOls.
Voici cette protestation, qui, a ce que je crois, n'a pas été publiée en France :
c< Nous, Charles X** du nom, par la grâce de Dieu^ roi de France et de Na-^ varre. »
N'est-il pas curieux d'entendre Charles X, exilé en Angleterre, continuer de s'intituler roi par la grçtce de Dieu ?
i52 souYENins
Vous rappelez- vous ce pauvre maçon tombé du haut d'une échelle et se relevant avec une seule jambe cassée.
« — Ah ! mon ami, lui dit un passant, le bon Dieu vous a fait une belle grâce \
M — A moi ! — il ne m'a pas fait grâce d'un échelon, •
Revenons a notre proclamation.
a — Les malheurs qui viennent d'é- » dater sur la France et le désir d'en » prévenir de plus grands nous ont dé- » terminé le deux du présent mois, en » notre château de Rambouillet, a al>^ » diquer la couronne, et ont en même » temps déferminé notre fils bien-aimé
>• a renoncer a ses droits en faveur de » notre petit-fils le duc de Bordeaux.
> Par une pareille disposition datée » de la veille et du même lieu, et rappe- » lée dans le second acte, nous avons
> provisoirement nommé lieutenant-gé- » néral du royaume un prince de notre » sang, qui depuis a accepté des mains
> de la révolte le titre usurpé de roi des
> Français.
» Après un tel événement, nous ne » saurions trop nous liàler de remplir » les devoirs que nous imposent a la » fois les intérêts de la France, le dépôt » sacré qui nous a été transmis par nos » ancêtres et notre ferme confiance » dans la justice divine.
> A ces causes :
» Nous protestons en notre nom et au
28i SOUVENIRS
» nom de nos successeurs, contre toute > usurpation des droits légitimes de » notre famille k la couronne de » France.
» Nous révoquons et déclarons nulle I» la disposition ci-dessus rappelée par » laquelle nous avons . confié au duc » d'Orléans la lieutenance générale du* ft royaume.
• Nous nous réservons de pourvoirala » régence, lorsque besoin sera, jusqu'à » la majorité de notre petit-fils Henri Y, » appelé au trône par suite de l'acte » donné à Rambouillet, le 2 du présent » mois, ladite majorité fixée par les • statuts de la Couronne et les usages » du royaume, au commencement de sa » quatorzième année qui aura lieu le » 30® jour du mois de septembre 1833.
D Dans le cas où^ avant la majorité » du roi Henri V, il plairait a la Provi* *> dence de disposer de nous^ sa mèreà
> notre fille bien-aimée, la duchesse de
> Berry, serait régente du royaume.
> La présente déclaration sera rendue » publique et communiquée a qui de » droit) lorsque les circonstances re- » querront.
M Fait à Lullworth, le quatrième jour » du mois d'août de l'an de grâce 1830, » et de notre règne le sixième.
» Signé : CharLéô. »
Cependant six mois après, madame la duchesse de Berry ayant cru à la possibilité d'une troisième Vendée, et ayant fait partager cette croyance au vieux roi, celui-ci, en date d'Edimbourg, lui
sotjvExms
donna une lettre adressée aux rayalisles de France, afin que, malgré sa déclaration en date du 4 açût, ils la reconnussent régente.
Voici cette déclaration :
« M. *'*, chef de l'autorité civile dans » la province de ***, se concertera avec » les principaux chefs pour rédiger et » publier une proclamation en faveur » de Henri V, dans laquelle on annon- » cera que Madame, duchesse de Berry, » sera régente du royaume pendant la » minorité du roi, son fils, qu'elle en » prendra le litre a son entrée en > France, car telle est notre volonté.
« > Signé : CniULES.
• Edimbourg. S7 janvier 1841. •
isonvExifts 23?
Deptiid SOD départ de France, madame la duchesse de Beriy, corps faible, es-
prît changeaot, cœur vigoureux et chevaleresque, avait rêvé de jouer le rôle de Marie-Thérèse. La Vendée était sa Hongrie à elle, et la vaillante femme, sortie de Paris par Rambouillet, et Cherbourg, espérait y rentrer par Nantes, Tours et Orléans. Toute sa petite cour, soit par intérêt, soit par aveuglement, lui montrait la France comme prête a se soulever. Des lettres de la Vendée même ne lui laissaient aucun doute sur ce point.
M. de Sesmaisons lai-même, homme du pays, compétent par conséquent sur cette matière, pair de France, en outre, écrivait la lettre suivante, a Madame :
Cl Que Votre Altesse royale vienne en
9^ SOVVEMIftf
> ne m'ejppijpêcUçra di5 ^u^er ni le» Ijsj^e^ » oilesjfosaég..» , ,,.
Madpime ^p Staël 9{^petoi^ M. 4^ Lal»-
|l^-ToUe«dal ?e pi«;s jjfras dçs hommes , ^asibleê; ou pouvait appeler M. dp S^e^rnav .300$ Ze jî/u5 ^rp5 des "^/kon^mejs politique».
On racontait sur lui cette anecdote : ,
M. de Sesmaisons., quand il venait dj3 Nantes a Paris par ujie voiture publique, avait rhabiludje de , retenir deu;& places dans la voiture, moiu^ par égpXsme que par x?ourtoisie^ ca^M, deSesmaisonj de- ..meurait, -au .milieu de notrç siècle, |in
type de la icourtotsie d'une autre époque,
comme il. en étai,! vu ^^ la toji^auté de
jtQu$ Le^ ^eo^s. ^,
SOVVEKIM #
Ayant 4ihangd dé y^ék de cbarabre aUurle point de partir pour. Paris^ il eoToya son tionvetu- serviteur y^etenir ses deux: fdaMSsa aoeouittmëes aii|& Mes-'' sageries royales.
Cédoi^i rehtra deux minutes après.
— Eh bien! lui demanda M. de Sesmaisons, ai-je mes Jeux places?
— Oui, monsieur le comte; seulemmt vous on avet ude dansle eèii^ et l'aiitre dans rintérieur:
Ëittraînée p%r toiltes les exhortaitiod* Rt plus^ ^core par ses propres déBlrdj Afa^ame ^cHi^it, le 14 déoeiubre^ à M) deGoîsli»!
c J«.CQUQais depitis longtemps, mon j eber comte^ la « zèle et If» tfévoûmênt » qiio wotf et ks vôtre» montrée pour
260 âOfJVKNJIillt
» la cause de mou QIh, i*aiinë k vous ré- ^ péter que dans mainte occasion je > compte sur vous comme yous deves » compter sur ma reconnaissance.
» Marie-Garoune.
» 14 décembre lt3t. •
. Il fut donc décidé, dans la petite cour de Massa — Madame^ eu quittant TAnglelerre, s'était rendue en Italie et habitait une ville du duché de Modène — il fut donc décidé^ dans la petite cour de Massa, que Fesprit public, en France, était arrivé au point de maturité nécessaire a ce qu'on pût opérer sur lui;
En conséquence, une lettre en chif** fres, écrite à Tencre sympathique^ pré-
souvE?fm$ 261
vjut tous les chefs du midi et de l'ouest de la France de se tenir prêts.
Le chiffre de cette lettre fut trouvé a Taide de cette phrase :
Lorsqu'il est du droit commun.
Voici la traduction de cette lettre, dont le premier mot déchiffré, et qui trahit tous les autres, fut le mot :
Lyon.
, if Je ferai savoir a Nantes, a Angers, » a Rennes et a Lyon que je suis en » France ; préparez-vous pour y faire » prendre les armes aussitôt que vous » aurez reçu cet avis, et comptez que » vous le recevrez probablement du 2 » au 5 mai prochain ; si les courriers ne » pouvaient-passer, le bruit public vous » instruirait de mon arrivée et vous fe-
>) Wer prehflfe lés ^rmés sans rej) tard. » *
En effet, le 24 avril 1832, Madame s'embarqua sur le bateau a vapeur le tJarlo Alberto^ qu'elle avait frété à son compte.
La princesse fît relâche a Nice ; le 28 au soir, elle se trouvait dans les eaux de Marseille, en vue du phare du Plahier^ aux environs auquel elle devait s'aboucher avec ses parlisaus. La nuit du 29 au 30 était fixée pour le mouvement qui devait éclater a Marseijïe.
A partir de ce ibomeit t nous pouvons suivre madame la duchesse de Berry pas a pas, sans craînlé d'èi^rer tîrVînslaht ni
sur ritinéraîre, ni èur lén év(^hemetits qiii acçompagnèrenl rentrée dé Madame
en France, et son trajet a travers les •provinces méridionales. ' " Voici comment nous sommes sûrs de ce que 'nous allons raconter :
^' On sait ma liaison avec le général Dermoncotirt ; je n'en connais pas le commencement ; elle remontait a mon enfance. Ùérmoncourt était un des rares amis qui noiis étaient restés fidèles dans ïa mauvaise fortune, et dès mon arrivée 11 Paris, comme Lelhîères, cet autre ami de mon père, il étendit sa
Vaillante màin sur moi.
"' ll-avail commandé dans là Vendée; c'était lui qui avait reçu Madame au sorlié de la chiéniinée oïi elle était cachée ; ayant S Choisir enïre la figure franche tel ouverte du général et la lîgure rechignéè du préfet, c'était entré ses mains
204 so]uvi}r*uis
et sous la ss^uvegarde de son honiieur que la princesse $*était mise ; il m'avait souvent raconté, dans nos longues causeries, tons les événements de cette jguerre. Un jour, je lui proposai de jeter tous ses souvenirs sur le papier; il accepta.
Je revis son travail ; je lui donnai une forme possible , tout en respectant religieusement le fond, et la première édition de la Vendée et Madame parut;
Le livre fil grand bruit; on en vendit trois mille exemplaires en moins de huit jours. Tout le monde le lut, la princesse elle-même.
Madame fut tout étonnée de trouver
dans un livre où les sentiment» républicains étaient hautement proclamés^ une impartialité et une courtoisie si
souvKifiRs 265
complètes ; elle fil remercier le général Dermoncourl, et comme quelques détails étaient erronés , ou manquaient d'une complète exactitude, elle fit ofifrir des notes au général Dermoncourl, dans le cas où il publierait une seconde édition.
L'ingratitude du gouvernement laissait le général Dermoncourl à peu près
dans la misère. Une première édition lui rapporta deux mille francs, je crois; une seconde édition, rapportant la même somme, était pour lui une manne tom^ bée du ciel.
Il acceptâmes notes de madame la duchesse de Berry, et annonça une seconde édition, revue, corrigée et augmentée du double ^ sur des notes authentiques
Î(J6 èouvENmsf
communiquées a Fauteur depuis là pu-
blieation de la première.
Par malheur, je connaissais la source
de ces notes; je craignais qu'elles ne donnassent au livre une couleur légitimiste. J'autorisai Dermoncourt a prendre dans la première édition tout ce qui lui ' dcHiYÎendrait ; mais je refusai de la^Ure la main a la seconde*
; La Becqnde édition pariât e|l obtint )ç fàèm^ succès que la première* . Je fie vx'éi^i^ pas troo^p^. A. Hasu 4iji général , pçiut-être , le dçapçau tricolore avait déteint entre ses mains^ çf aux regards de ceux qui n'y prêtaient qu'une
allenlion superficielle, il pouvait passer
pour un drajieàù blanc, ou (but au moins
blanchi.
" Âujourû^hui (juc mon opinion est as-
seJE cotinue pour ^e je rie craigne pM d^étf e ftcfCCtirè d'autre trbose que de syirfpàtbiser aujt mâlhetirs de la fettime, je ne cratns pa^ , arrivé a cette époque de fiOtre histoire , d'utiliser ces hôtes qui sont restées k ma dispositiôu.
C'est donc un itinéraire officiel, ce son! dotic des faits authentiques qui vont passer sous les yeux du lecteur»
Gëlte digression achevée, nous reprettotls notre récit. *
' • Le débarquement fiit très pénible : un tûfï MteAu de pêcheur se retidait depuis qiléîqlies nuits au phare du Plfilnier; il fût signalé, reconnu : on lui lÉt slg^ne tî*hpprocher. Il rangea bord à bord dû Catl() Alberto. " ^
Maïs la nier était grosse. Les deux bâitiijients soulevés lourà Itiur etsàn^ Mè^
xoonie dan3 leurs mouvemeQls par les vagues^s'entrechoquaient, s'éloignaient, se rapprocbaieot; se heurtaient encore ; il fallait saisir le moment où les deux t>ords étaient a peu près de niveau pour s'élancer de Tun dans l'autre , au risque de faire une chute dangereuse sur les bancs humides et par conséquent glis-* sants du bateau.
Enfin le transbordement eut lieu. La princesse passa du bateau a vapeur dans le canot avec six personnes de sa suite, et un pilote qui, depuis longtemps était à la disposition de Madame, et qui connaissait tous les points de la côte ainsi qixe les divers signes de ralliement qu'on devait faire à temps, indiquant que rapproche du rivage était dangereuse ou que Ton pouvait aborder en sûreté.
Le bateau qui était veau âu-^evant de la princesse était un bateau de pêcheur: Ses voiles imprégnées d'eau de iber qui ne sèche jamais, Teau cronpie au fond de sa carène , le goudron dont il était radoubé, tout cela exhalait une odeiir nauséabonde et repoussante. En outre^ sans pont, sans abri contre le vent froid et pénétrant de la mer, et laissant se ré« pandre par-dessus son bord , tantôt eu poussière humide, tantôt en large pluie^ la cime des lames qui se brisaient contre ses flancs.
La princesse et ses compagnons étaient mal vêtus pour une pareille si*tuation. Joignez a cela qu'ils étaient at* teints de cette insupportable indisposi-* ' tipn que l'on appelle le mal de mer; supposez une nuit noire, froide, sinistré, et
S10 sauvnifrRS:
TQi|» am$7 uae idée de cette heure qui s'écpula eot cpiUaftt le bateau à vapeur ppvr le batQ»» du péebeur. :
: Epfin ^ on croyait être arrivé ^éur le point d^ débarquement^ lorsqu'en apn^ jwrpcbaj^t de ten'e ou apearçut sur le rivage un point jLumio^ux. A madara qu« Toa avance , ce point grossit et »f des*^ siue^ ce que Vqu a^vait prîs^ d'atord pour }e signal couv-enu se transforme en un feu jallumé , et h l'aide d'une lunette dç nuit Qn reconnaît huit ou dix douaniers qui se chauffent a ce feu.
U fallait s'éloigner a la hate^ et nJaninoin^ il était urgei^t de^débatquer avant lejQur. En outre, le point âur lequel étaient étahiîs les douaniers était le seul abordable,, partout ailleurs la plagç était j^e^que |naqe«sMbIe.} on se lusqua à traf
.Tiers le$ rocI»ers,.et l'op parvial k tour çi^er tfirrep^r ur n?ifaçje, .
. Madaine: ^vftil; j^té , j?ep(Ja»t les Jroig ,|îeur/ee qui vepaieftt de ^'éwuïer, d'yja jqourage a^npirable- Ç'éjtait ,me cjp ce^ organisations faible^ et nerveiises qu'un .souffle «eiiit^l^. devoir fpurbjeri et ^ui, ^cepenxJUnt^ ue jouissenj; de Ja pléniM^ de leurç facultés qu!avec une tempête 4ans les airs 3t dans le cœur.,
; En abordaïqt elle jeta un cri de ipiiç.
, — Allons , dit-elle y tout est. oublié 9 nous sonunçs en France I , .Oui^rop était en France, et là (J^fait ^oommencer le véritable danger. .,
Par bonheur le pilote qui venail-avçc
^jtaut il'adresse de fair^ attérlr la j^arque
,gur une pote presqu'inabordal>lep com- .iiaisçajyt;a^s^i bi^n l'intérieiir q^elelU-
272 souvENins
toral ; il prit le commandement de la petite troupe et notifla, respectueusement mais d'un ton ferme, à la princesse et à ses compagnons, qu'il fallait se mettre en route et gagner un gîte avant que le jour ne parût.
Madame était attendue a trois lieues de la côte dans une maison appartenant a un vieil officier dévoué a sa cause : seulement, arrivée a cette maison, son propriétaire ne la crut pas assez sûre, et il fallut en gagner une autre, distante encore de trois quarts de lieue.
La route s'était faite a travers les roches, par des chemins presqu'impraticables.
Il faisait grand jour lorsqu'enfin on arriva. La princesse était horriblement
fatiguée, ainsi que ceux qui Taccompa-
âODVExms 275
gnaient ; mais comme elle ne se plaignait pas, personne n'osait se plaindre.
La maison était un véritable asile de conspirateur, isolée et entourée de bois et de rochers.
On exigea de Madame qu'elle se couchât, mais elle n'y consentit que lorsqu'elle eut vu partir pour Marseille deux personnes de sa suite. Ces personnes avaient mission de prévenir M- *** de son arrivée.
M. *** était une des personnes qui avaient répondu a la princesse d'une insurrection en sa faveur, non seulement à Marseille, mais dans tout le midi.
Nous désignerons par des étoiles, par des initiales ou par leurs noms, et selon que nous croirons devoir leur garder plus ou moins de ménagements de posi-
IV iB
tion, les persoones qui prirent part à ^'entreprise que nous racontons.
Le soir n^ême un des messagers reyint avec un billet : le billet était court, mais significatif.
Il renfermait ce simple avis :
€ Marseille fera son mouvement de- Inain. » ^
L'autre personne était restée pour prendre part au mouvement.
Madame était au comble de la joie.
D'après ce qu'on lui avait annoncé, Marseille et le midi n'attendaient que le moment de se soulever en sa faveur.
La nuit vint Malgré les fatigues de la nuit précédente, la princesse dormit peu,
La première manche de sa partie était
engage et se jouaîl eii ce moment
même.
En effet, voici ce qui se passait :
Pendant toute la nuit la ville avait été
sillonnée par des rassemblements légitimistes portant un drapeau blanc et criant :
Vive Henri- V.
 trois heures du matin, une douzaine d'hommes armés s'étaient rendus à Téglise Saint-Laurent, s'étaient fait donner les clés du clocher, et tandis que les uns sonnaient le tocsin, les autres y avaient arboré le drapeau blanc ; d'autres, moins le tocsin, en avaient fait autant a la patache.
Le drapeau tricolore avait été traîné dans le ruisseau. En même temps, l'esplanade de la tourelle s'était couverte de
monde. On attendait, disaitron, par le Carh'AlbertOj la duchesse de Berrj et M. de Bourmont.
Celte nouvelle avait pour but de diriger vers la mer les regards de la police.
Enfin, un rassemblement plus considérable que les autres se porta sur le Palais-de Justice aux cris de vive la ligne / vive Henri V /