‹ Souvenirs de 1830 à 1842Chapitre 5 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

9S S(KJVBNIRS

M. Victor Hugo. -- Persoaneii'acaep^ terait. Les auteurs dramatiques conseil'^ tiront a exercer la œnsure riép^essivci parce que c'est une magistrature; ils refuseront d'exercer la censure préventive, parce que c'est une police.

J'ai dit les motifs qui, k tous les points de vue , me font repousser la censure préventive ; je n'y reviens pas.

Maintenant, j'arrive a cette objection que m'a faite M. Bébic, et qp'a appuyée M. Scribe. Oq m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs divers, en de* hors de 1^ corporation, et qu'alors mon but serait manqué.

Celte difficulté est grave. Je n'essaierai point de la tourner ; je Taborderal franchement, en disant ma pensée tout eiji-

tière. Pour réaliser la réforme, il faut agir rigoureusement, et mêlera l'esprit de liberté Tesprit de gouvernement.

Pourquoi voulez-vous que TÉtat, au moment de donner une liberté considérable, n'impose pas des conditions aux hommes appelés a jouir de celle liberté î L'État dira : « Tout individu qui voudra faire représenter une pièce sur un théâtre du territoire français pourra la flaire représenter sans la soumettre a la censure ; mais il devra être membre de la société des auteurs dramatiques. » Personne, de celle manière, ne restera en dehors de la sociélé : personne , pas même les nouveaui^ auteurs, car on pourrait exiger, pour l'entrée dans la sociélé, la composition, et non la reprér sentatioB, d'une ou plusieurs pièces.

Le temps me manque ici pour dire ma pensée dans cette toute son étendue ; je la compléterai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais qu'on organisât une corporation, non pas seulement de tous les auteurs dramatiques, mais encore de tous les lettrés. Tous les délits de presse auraient leur répression dans les jugements des tribunaux d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacité de la répression par les cours d'assises?

Tout homme qui écrirait et ferait publier quelque chose serait nécessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une autorité : cette autorité ser-

SOUVËNIHS 101

virait puissamment a la gloire et a la tranquillité du pays.

Aucune tyrannie dans ce système :

l'organisation. A chacun la liberté entière de la manifestation de sa pensée, sauf a l'astreindre aVine condition préalable de garantie qu'il serait possible a tous de remplir.

Les idées que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon âm^; mais je pense, en même temps, qu'elles ne sont pas encore mûres. Leur jour viendra; je le hâterai pour ma part.

Je prévois les lenteurs ; je suis de ceux qui acceptent sans impatience la collaboration du temps.

M. Emile Souvestre. — Avant l'afrivée de M. Victor Hugo dans le sein de la commission 5 et sans connaître le»

i02 SOUVENIES

mojeDS qu'il supposait nécessaires pour organiser la censure répressive , j'avais émis des idées analogues à celles qu'il vient de développer. Cette rencontre fortuite est pour moi un motif nouveau et puissant de ne voir le port que la où je l'ai indiqué : je pense qu'elle aura

frappé la commission.

Je dois ajouter qu'on n'aurait pas autant de peine a établir un tribunal disciplinaire de gens de lettres ou d'auteurs dramatiques que le croit M* Scribe; maintenant, avec notre organisation imparfaite, très souvent les bureaux de ces sociétés rendent des sentences arbitrales auxquelles les parties $e soumettent très volontiers- C'est déjà uù commencement de juridiction.

. M. LE GO01SE1LLËR Defresnë. — Ce quc

fiOUYENIRS 105

M. Victor Hugo et M. Souvestre demandent, c'est tout bonnement rétablisse^ ment d'une jurande ou maîtrise littéraire. Je ne dis pas cela pour les blâmer. L'institution qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais, comme eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour Un temps plus ou moins éloigné.

M. Victor Hugo. ^ Les associations de ravanir ne seront point celles qu'ont vues nos pères. Les associations du passé étaient basées sur le principe de l'autorité , et faites pour le soutenir et l'organiser ; les associations de l'avenir organiseront et défelopperôilt la liberté.

Je Toudrais ¥oir désormais la loi organise]^ des gn)ilpes d'individualités, pour aider, par ces associations , au progrès

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véritable de la liberté. La liberté jaillirait de ces associatioDS , et rayonnerait sur tout le pays. Il y aurait liberté d'enseignement avec des conditions fortes imposées a ceux qui voudraient enseigner. Je n'entends pas la liberté d'onseignement comme ce qu'on appelle le parti catholique : liberté de la parole

avec des conditions imposées a ceux qui en usent devant les tribunaux, liberté du théâtre avec des conditions analogues; voila comme j'entends la solution du problème.

J'ajoute un détail qui complète les idées que j'ai émises sur l'organisation de la liberté théâtrale. Celte organisation, on ne pourra guère la commencer sérieusement que quand une réforme dans la haute administration aura réuni

dans une même main tout ce qui se rapporte a la protection que TÊtat doit aux beaux-artS) aux créations de Tintellîgence ; et, cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de rintelligence ne saurait être trop haut placé. Voyez, a rheure qu'il est, quel chaos !

Le ministre de la justice a l'iraprimerie nationale; le ministre de l'intérieur, les théâtres, les musées; le ministre de l'instruction publique, les sociétés savantes; le ministre des cultes, les églises; le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.

Tout cela devrait être réuni.

Un même esprit devrait coordonner dans un vaste système tout cet ensemble, et le féconder. Que peuvent, mainte^

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naot, toutes ces pensées diver^ntes^ qui tirent chacune de leur côté ? Rien, qu'empêcher tout progrès réel.

Ce ne sont point là des utopies, des rêves. Il faut organiser. L'autorité avait organisé autrefois assez mal, car rien de véritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberté l'a débordée et l'a vaincue a jamais. La liberté est un principe fécond ; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.

Organisez donc dans Ife sens de la liberté, et non pas dans le sens dô l'auldrité. La liberté, elle est maintenant nécessaire. Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberté du théâtre depuis di^r huit mois; qiiel

souvfiiims 107

grand danger d-t*^lle fait courir ï la France t

Et, cependant, elle existe maintenant saiis être entourée d'aucune des garanties que je voudrais établir II j a ëu de ces pièces qu'on appelle réactionnaires; isa?e2-yous ce qui en est résulté? C'est que beaucoup de gens qui n'étaient pas républicains aratit ces pièces le sont de- Yedus après. Beaucoup des amis de la liberté ne voulaient pas dé la Républi*^ que, parce qu'ils croyaient que Tintcklérance était dans la nature de de goûterneineût; ces hommes-la se sont réconciliés avec la République le jotir joîi ils ont vu qu'elle donnait un libre cours à l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquei* d'elle ; qu'elle était bonbè prlneéis»^ en un mot. Tel a été

l'effet des pièces réactionnaires. La Ré-

publique s'est fait honneur en les supportant.

Voyez maintenant ce qui arrive! la réaction contre la réaction commence.

Dernièrement, on a représenté une pièce ultra-réactionnaire : elle a été sifflée ! Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous donner tort en rétablissant la censure! Vous relèveriez a l'instant même l'esprit d'opposition qui est au fond du caractère national 1

Ce qui s'est passé pour la politique, s'est passé aussi pour la morale. En réalité, il s'est joué, depuis dix*huit mois, moins de pièces décolletées qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la censure. Le public sait que le théâtre 66t libre ^ il est plus difficile. Voilk la »!-

tuation d'esprit où est le publie. Pourquoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien?

Laissez la la censure , organisez ; mais, je vous le répète, organisez la liberté !

La liUéralare dramatique immorale. — Doligny directefir 4^ théâtre ep Italie^ et la eep9orp du gr«Qdduc de Toscane. — yAnlony, Richard d'Àrlingtony 4fH/^7 ^A "^'^^^ ^ l^esie^ représeotés sous le nom d'£ogène Scribe.

Au reste, ce que je voulais démontrer, c'est que mon confrère et ami Scribe , après avoir fait Dix am de la vie dune Femme^ e^esl-a-dire après avoir fait de-

an SOUVENIRS

vant le public plus que du Mercier et du RélifdelaBretonnejavait, comme législateur 5 une toute autre opinion que comme poète, et demandait, devant le conseil d'État, la suppression des petits théâtres immoraux^ et une censure qui fût un frein salutaire pour préserver le talent des excès de tout genre ^ auxquels il se livre trop communément.

Le fait est que, s'il y eût eu une censure en 1832, le talent de mon confèrre Scribe, que plus que personne j'apprécie, retenu par un frein salutaire, n'eût point donné aux âmes timorées le spectacle d'une pièce, qui est demeurée, non pas comme le modèle, mais comme l'expression la plus avancée de Vexceu" tricité dramatique.

C'est mon confrère Scribe qui, dans

SOUVENIRS i i 5

la phrase suivante, prononcée par lui devant le conseil d'Ëtat, me fournit le mot qui me manquait.

« On ne ga^ne pas beaucoup d'argent avec les pièces vraiment littéraires. On réussit souvent mieux: a en gagner avec des exceniriciiés et des atta^ qties contre la morale et le gouvernement. »

Au reste, c'est une belle chose que la réputation d'homme moral que possède mon confrère, l'auteur de Dix ans de la vie (Tune Femme et dAbeilard^ non seulement en France, mais a l'étranger ; et je vais vous raconter, a ce sujet, une anecdote qui ne sera point sans charme.

J'habitais Florence depuis deux ans, sans qu'il fût venu a l'idée d'un seul directeur de spectacle de jouer de moi^

homme immoral, aucune pièce, soit

114 sou VENIUS

originale, soit traduite, sur aucun des théâtres de la ville des fleurs.

Un beau matin, tandis que j'étais encore couché, j'entends dans mon salon retentir une voix, connue, et résonner un nom ami.

La voix et le nom étaient ceux de Doligny.

Vous vous rappelez que je vous ai parlé de Doligny a propos du Thomson de Richard âJ Arlinglon^ et que j'ai rendu toute justice a la façon distinguée dont il avait joué ce rôle.

— Eh bien ! c'était Doligny qui, comédien et directeur, venait, avec une troupe française, chercher fortune en

Italie.

Partout la fortune a trois .chevaux :

en Italie, elle n'en a qu'un.

• • ' SouvEmns U5

Partout elle tourne sur une seule roue : en Italiej elle tourne sur deux.

Ce qui veut dire qu'en Italie, plus que partout ailleurs, la fortune est une Atalante difficile, surfout pour les directeurs d'entreprises littéraires, à rejoindre et à saisir aux cheveux,

Doligny courait donc de Turin à Milan, de Milan a Rome, de Rome a Naples, de Naples a Venise, de Venise a Bologne, pour rejoindre la fortune.

Il n'y avait pas encore réussi.

Enfin, il avait cru voir le spectre d'or prendre la route de Florence. Il s'était frappé le front et s'était dit : comment n'ai-je pas encore songé a cela ?

Ce a quoi il n'avait pas songé, c'est' que j'étais à Florence.

J'emporte avec moi,— d'où ce la vient-

il(î SOUVENIRS

il? je n'en sais rien; mais enfin, cela est 5 — j'emporte avec moi une atmo-' sphère de vie et de mouvement qui est devenue proverbiale.

J'ai habité trois ans Saint-Germain, — eh bien, les habitants de Saint-Germain eux-mêmes, ces respectables sujets de la Belle-au-Bois-Dormant, ne se reconnaissaient plus. J'avais communiqué k la ville un entrain que ses habitants avaient pris d'abord pour une espèce de fièvre endémique et contagieuse dans le genre de celle Que produit la piqûre de l'araignée napolitaine. J'avais acheté le théâtre, et les meilleurs artistes de Paris, en venant souper chez moi, jouaient de temps en temps avant de s'asseoir a table, afin de se mettre en appétit, soit Hamlet. soit Mademoiselle de

SOUVEMKS in

Belle 'hld^ les Demoiselles de Saint-Cyr^ pour les pauvres. Ravelet n'avait plus assez de chevaux, Collinet n'avait plus assez de chambres et le chemin de fer m'avoua un jour une augmentation de vingt mille francs de recettes par an depuis que j'étais a Saint-Germain.

11 est vrai qu'a l'époque des élections Saint-Germain me trouva trop immoral pour avoir l'honneur d'être son représentant.

Saint*Germain était donc ressuscité ou a peu près, Sàint-Germain courait sa forêt a cheval, Saint-Germain allait au spectacle, Saint-Germain tirait sur ma terrasse des feux d'artifice qu'on voyait de Paris, et cela au grand élonnemeut d© Versailles, qui de temps en temps se ^ levait dtt fond de^a tombe, regardant

I|3 SOUVflNttS

avec ses yeux vides pardessus Jes colli-» nés de Louveciennes, et disait de sa voix de trépassé :

« Qu'a donc Saint-Germain à se trémousser ainsi ? Voyez, moi, est-ce que je bouge? Que diable ! quand on est mort, ce n'est pas pour tirer des feux d'artifice, ce n'est pas pour aller au spectacle, ce n'est pas pour monter a cheval. Voyez, liioi, je dors comme un académicien, et je pousse même le respect des convenances jusqu'à ne pas ronfler. »

Et Versailles se recouchait dans son sépulcre doré, où, comme il le disait lui-même, il ne ronflait même pas.

Un joiir, cela ennuya le roi, d'entenr-

dre ce grand bruit qui vepait dft cdté de

'Saint-Germain, et, si biei^ qu'il prê^t

roreille, de ne pas entendre le plus petit souffle venant de Yefrsailles.

Il appela M. de Montalivet.

te roi aîmait M. de Montalivet, quoiqu'il n'aimât point les gens d'esprit.

Montalivet et Vatout, c'étiaientlesdeux exceptions de la cour.

— Mon cher comte, lui dit-il, comprenez-vous une chose?

— Laquelle? Sire,

— C'est que nous soyons parvenus a ressusciter Saint-Germain, — on avait fait accroire au roi que c'était lui qui avait fait ce miracle, — c'est que nous soyons parvenus a ressusciter Saint- Qermain^ et qu'avec la galerie, avec les eaux tous les premiers dimanches di^ mois, nous ne parvenions pas même à galvaniser Yefrsailles.

120 SOIJVEMHS

— Sire, répondit Mon taltvelj voulezvous que Versailles, au lieu d'être triste jusqu'à la mort, soit gai jusqu'à la folie?

— Mon cher comte, répondit le roi, je ne vous cache pas que cela me ferait le plus grand plaisir.

— Eh bien! Sire, Dumas a quinze jours de prison k faire comme garde national, ordonnez que Dumas fasse ses quinze jours de prison k Versailles.

Le roi tourna le dos k M. de Montalivet, et ne lui adressa point la parole

d'un mois.

Qu'en résulla-t-il? Que Versailles devint de plus en plus triste, et après avoir passé du mélancolique au sombre, passa du sombre au funèbre.

Quant a Saint-Germain, je ne sais ce

qu'il eit devenu) mais on m't tkunré

que, depuis mon départ; il avait été pris du spleen, et frisait tout simplement l'agonie.

Or, c^élait la connaissance de cette

qualité vivifiante qui attirait Doligny a Florence. Il se disait : puisque Dumas est en Toscane, la Toscane doit être redevenue le département de FArno, et nous allons rire et gagner de l'argent.

Doligny se trompait : on rit peu par

toute l'Italie \ mais l'on ne rit pas du tout

en Toscane.

Quant a y gagner de l'argent, je ne connais que le comte de Larderettes qui y fait fortune ; mais sa spéculation n'avait rien de littéraire.

J'écoutai l'exposé des projets de Doligny avec une mëlancOlie dont la pro^

gression ne laissa pas que de l'inquiéter,

— Eh bien! me demanda-t-il, nie suis-je trompé?

— En quoi?

— N'allez-vous pas a la cour?

— Le moins que je puis, mais j'y vais.

— Ne voyez-vous pas la société?

— Le moins que je puis, mais enfin je la vois.

— N'avez-vous pas des amis?

— Le moins que je puis, mais j'en ai.

— Croyez-vous donc que mes acteurs sont mauvais?

— Je ne les connais pas.

— Croyez-vous donc que la représentation de vos pièces ne piquera pas la

CUFÎOSÎté?

^ Si fait.

SOUYEJHinS iV$

— Ne croyez-vous pas enûo que, grâce a tout cela^ je puisse faire de l'argent?

— Je le crois, mais.*.

— Mais quoi ?

— Il faut en faire avec d'autres pièr ces qu'avec les mienneg,

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'on ne vous les laisser^ pas jouer.

— On me refusera vos pièces ?

— Oui.

— Quel motif donnera-t-on {i ce refus?

— Qn n'en donnera pas.

— Mais cependant, mon cher ami,

^U foqd de \o\fX cela^ il y s^ une raison,

— Sans doute.

1?4 SOUVKMKS

— Cette raison, dites-la moi.

— Mon ami, c'est un aveu pénible que vous me demandez.

— Faites-le pour moi.

— Je ne sais comment vous dire, à vous, une chose que j'ai honte de me dire a moi-même.

— Songez que ma fortune en dépend.

— Mon ami, je suis un auteur immoral.

-Bah!

— Oui.

— Qui a dit cela ?

— Le ConstUùtionnei. — Par malheur, on le disait dans ce temps-la, de sorte que la chose s'est répandue de l'orient au couchant, et du midi au septen-»

trîan.

SOUVKNIHS li5

— Vous me désespérez.

— Que voulez-vous?

— Je vais toujours leur envoyer vos pièces.

— Envoyez, mais ce sera inutile.

— Il me semble cependant que quand ils les auront lues...

— Oui, mais ils ne les liront pas.

— Et ils refuseront ?

— Sur l'étiquette.

— Ahl par exemple, j'en veux avoir le cœur nel.

— Ayez-en le cœur nel, mon cher ; il ne vous en coûtera rien que vos frais de loyer, si vous avez loué la salle.

— Mais certainement que je l'ai

louée.

— Diable ! envoyez alors.

129 SOUVENIKS

— Pas plus tard qu'aujourd^huî,

— Allez, seulement, prévenez-moi du refus, aussitôt que vous en serez prévenu vous-même.

— A quoi bon ?

— Qui sait ! Peut-être alors âurai-je une idée.

— Pourquoi ne Tavez-vous pas tout de suite.

— Ah! mon cher, les idées sont des demoiselles fort capricieuses qui ne se laissent prendre qu'a leur fantaisie, et la fantaisie de mon idée est de ne se produire qu'après le refus de la censure grand-ducale

— Allons, il faut bien en passer par les caprices de votre idée.

— Et Doligny s'en alla, désespéré du refus probable, mais cependant ayant

SOUVENIRS i 21

quelque espoir dans ridée qui devait naître de ce refus.

Trois jours après, je le revis. Grâee a la protection de l'ambassadeur fielloc^ un charmant homme, le refus ne s'était fait attendre que trois jours.

— C'était une grande faveur. — Il pouvait, se faire attendre un mois, six semaines... toujours.

— Eh bien ! lui dis-je en l'apercevant.

— Eh bien! ça y est.

— Refusé?

— Refusé.

— Quelles pièces aviez-vous envoyées ?

— RichardtFArlington^ Antony^ Angeles la Tour de Nesle.

— ^ Peste! vous n'aviez pas été de main

Toorle, les quatre pièces les plus iramo* raies d'un auteur immoral.

— Croyez-vous que si j'en envoyais d'aulres?.,.

— Inutile.

— Alors il ne reste plus qu'a utiliser votre idée ?

— Vous tenez particulièrement a ces quaire pièces?

— Je crois que ce sont celles qui font le plus d'effet. Cependant si vous croyez que vous obteniez plus facilement le visa pour d'autres.

— Oh ! cela ne fait rien.

— Comment, cela ne fait rien.

-— Du moment où je me charge de vous obtenir le visa, c'est tout ce qu'il vous faut.

SOUVKNIRS liî9

— ParblettI et vous vous en chargez?

— Je m'en charge.

Je pris mon chapeau.

— Vous allez ?

— Venez avec moi.

— Je vous suis de confiance.

— ^ Et vous avez raison.

Je faisais a cette époque un grand ouvrage; intitulé: la Galerie des Offices» ie conduisis Doligny chez Timprimeur.

— Mon cher fiatelli, lui dis-je, en entrant, il faut que vous me rendiez un service.

— Avec plaisir, monsou Doumasse.

— Voici ce dont il s'agit.

— Voyons.

— Il s'agit de me faire quatre cartons

a ces quatre pièces, de changer les m 'j

iSO SOUVENIRS

quatre titres et de mettre Un îtutr^ oom d'au leur.

— C'est facile. Seulement, expliquezmoi bien la chose.

— Vous voyez ce qu'il y a là.

— Rissard d'Arlinffton^ drame en trois actes et en sept tableaux ^ par monsou Âlessandre Doumasse.

— - C'est cela. Eh bien! il s'agit de mettre ÎAmhitieuXy oii le Fils du Bourreau^ par M. Scribe.

— fiene. Après ?

— Vous voyez ce qo'îl y a la ?

— Angèle, drame eu cinq actes, par » monsou Âlefâsandre Doumasse.

— Il s'agil de mettre rËehelle de femmes ^ par M. Eugène Scribe.

— Bene. Après ?

— Vous voyez ce ija'il y a là î

•^ AfUony^ drame eu cinq aeteâ^ par monsou AlessandfS I)dums[j^se.

— Il s'agit dfe fnëttfe rAisaésin par

ânhmr^ jjM M. Ètlgèiie ScHbe.

— Beûë. Après ?

— Vous voyez ce qu'il y a là ?

— La Tour de Nesle^ par monsou Gaillardet et trois étoiles.

— Il s'agit de mettre F Adultère pitniy par M. Eugène Scribe.

— Bene, benone.

Un quart d'heure après, les cartons étaieqt composés, tirés et eoUés j le même jour, les ' quatre pièces étaient déposées aux bureaux de la cetsure.

Troi5 jours après, elles, étaient rendues arec le visa.

Les cèûsetirs ri'dtvaient pa^ fait id plus

452 souvKMus

petite observation, n'avaient pas trouvé ^ le plus petit mot à dire.

C'est tout au plus si le comité de censure n'avait pas proposé au grand-duc de fonder un priK de vertu en faveur de quatre pièces si édifiantes.

Le même soir, toute la ville, a l'exception de MM. les critiques, savait qu'on venait de permettre la représentation de quatre pièces de M. Alexandre Dumas, caché sous le pseudonyme moral d'Eugène Scribe.

Je n'ai jamais eu succès pareil. On trouva ces quatre ouvrages des chefsd'œuvre d'innocence ; le grand-duc, l'homme le plus innocent de son grandduché, applaudit a tout rompre. .

Scribe, a cette occasion, allait recevoir la croix de commandeur de Saint-

Joseph. Par bonheur pour Scribe, quelqu'un révéla la supercherie au grandduc.

Scribe en fut quitte pour la peur.

ta Tour de Neste. — M. Gaiitardet. — La Revue det Deux-Mondes. — M. Buloz»

Abandonnons ritalie, où nous retournerons au reste bientôt, et revenons aux pièces que, par un innocent subterfuge , comme on dit dans la littérature morale, je faisais jouer dans }a capitale de Son

iT)C) SOUVKMUS

Altesse impériale le grand- duc de Toscane.

II y en avait deux déjà faites et jouées au mois d'avril 1832 , où nous sommes arrivés — Antony et Teresa^ — mais il en restait deux a faire, la Tour de Nesle et Avgèle.

Dieu me garde, au moment où j'en serai a la naissance de la première de ces pièces, de rien dire ou faire qui puisse réveiller les susceptibilités endormies de M. Gaillardet ! J'ai, depuis le 2 juin 1832, c'est-a-dire depuis vingt-un ans passés, fait quelque chose comme quarante drames et huit cents volumes. On comprendra donc que je n'ai aucuii intérêt a réclamer une paternité de plus ou de moins. Maïs l'affaire a fait tant de \}f\ï]\ a pçHp éçoque, plie ^'es^ deppuéç

SOIJVKMUS 13'

si ostensiblement, que je n'ai presque pas le droit de Id passer sous silence ; seulement, quand nous en serons là, je promets de ne citer que des faits dont j'aurai la preuve, et de dépouiller ces • faits de tout sentiment de haine ou d'à* gression.

Depuis ce temps, M. Gaillardet a quiité la France pour l'Amérique, Paris pour la Nouvelle-Orléans. A ma grande joie, à ce que Ton m'a dit, il a fait fortune la-bas ; a ma plus grande joie en* core, mes livres, a ce que Ton m'assure, n'ont pas été él rangers à sa fortune. — Tant mieux. — Heureux ceux a qui la Providence fait un doux repos, et permet, au tiers de la vie à peine, après un dé* but brillant, de jeter la pluma et de sa

iT|K)*er îsuf dp» lauriers françaisj las

plus en vies, de tous les lauriers, et sur des fleurs américaines, les plus brillan* tes de toutes les fleurs !

Celui-là, dans Tobscurité dissipée un instant autour de lui, mais qui revient peu a peu l'envelopper comme une om- ^ bre amie, celui-là, comme Horace, ^arde pour chaque jour la chose joyeuse, et remet phaque jour le souci au lendemain ; celui-là ne connaît pas la lutte quotidienne et le labeur nocturne ; celuilà n'en est pas arrivé a vivre plus long* temps à la lumière de la lampe qu'à la clarté du soleil. Il peut se coucher à l'heure où chante le rouge-gorge, se réveiller a l'heure où chante l'alouette. Rien n'interrompt pour lui l'ordre de la nature : ses jours sont des jours, ses nuits sont des nuits ; et quand arrive son der-

nier jour ou sa dernière nuit, il a vécu sa vie et dans sa yie.

Moi, j'aurai passé à travers la mienne, emporté par la locomotivp effrénée du travail, — je ne me serai assis a aucune de ces tables aux longs festins où s'enivrent les autres, — j'aurai goûté a toutes les coupes ; et les seules que j'aurai épuisées, car l'existence de l'homme, si ra* pide qu'elle soit, a toujours du temps pour celles-là, les seules que j'aurai épuisées seront les coupes amères.

A cette époque de 1832, au reste, je n'étais pas encore le travailleur que je suis devenu depuis. J'étais un jeune homme de vipgt^neuf ans, ardent auplaisir, ardent a l'amour, ardent à la vie, ardent a tout enfin, excepté a labaipe.

no SOUVICMUS

C'est une chose étrange, que je n'aie jamais pu haïr pour un tort ou une oFfense personnels. Si j'ai conservé dans mon cœur quelque antipathie ; si j'ai manifesté, soit dans mes paroles , soit dans mes écrits, quelques sentiments agressifs, c'est contre les gens qui, en art, se sont opposés a la grandeur; qui, en politique, se sont opposés au progrès. Si j'attaque aujourd'hui, après vingt ans écoulés, M. Viennet, M. Jay, * M. Etienne, toute l'Académie, enfin, ou du moins la majeure partie de ses membres, ce n'est point parce que ces me»sieurs, en général, ont signé des pétitions contre moi, ou en particulier, ont fait défendre mes pièces; c'est parce qu'ils ont empêché la France de marcher g 1^ conc|uête soyveraipe de l'art^ dC!

fonder la monarchie universelle de Tin-* telligence. Si j'en veux après trente ans au roi Louis-Philippe, ce n'est pas de m'avoir supprimé mes gratifications parce que je m'occupais de littérature^ on d*avoir ex.igé ma démission, parce que j'avais un drame reçu au Théâtre- Français ; c'est parce que, ce prétendu roi-citoyen, avait une haine raisonnée contre les idées nouvelles, une répulsion instinctive pour tout mouvement qui tendait a faire faire un pas a l'espèce humaine. Or, comment voulez-vous que moi, la vie , moi, le mouvement j'ad-

mette sans discussion, quelque part que je les rencontre, la mort, ou l'immobilité, qui est le simulacre de la mort?

Or, en 1832, déjà je commençais a trouver que faire du théâtre, je ne dirai

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point ne m'occupait pas asse^ , mais m'occupait trop de la mêtde occupation.

J'avais, vers 1828, essayé d'écrire quelques petites nouvelles : Lauretie, le Co-* dier de Cabriolet^ la Rose touge. J'ai Raconté que j'avais fait imprimer, sous le titre de Nouvelles contemporaines ^ ce volume a mes frais, ou plutôt aux frais dé ma pauvre mère, et qu'il s'en était tendu six exemplaires a trois francs, ce qui me laissait a S82 fr. au-dessoiis de mes frais.

Un des six numéros vendus, ou plutôt probablement un des trois ou quatre * cents numéros donnés, était tombé entre les mains de M. le rédacteur de la ^eviie des Deux Mondes^ et il avait jugé qi]^^ si faibles que fussent ces nouvelles^

SOUVÈNtllS 145

Faateur qui les avait écrites pourrait, en Iravaiilaut, faire quelque chose.

Ce directeur se nommait M. Bbloz.

Sous le règne de Louis-Philippe, il était âeveii,u une puissance dans TEtat ; aujourd'hui encore, il est resté une puissance dans la littérature.

Il est bien entendu qlie ce n'est point par sa valeur littéraire personnelle que M. Buloz est une puissance, mais par la valeur littéraire dès autres, employée à forte dose.

Nous avons inventé, Htigo, Balzac, Soulié, de Musset et moi, la littérature facile ; et nous avons tant bien que mal réussi a nous faire une réputation âveC cette littérature, si facile qu'elle fût.

Buloz avait inventé, lui, la littérature ennuyeuse : et, tant bien que toal, H

144 î>OlItKNIRS

s'e3t fait une fortune avec cette littérature, si ennuyeuse qu'elle soit.

Il va sans dire que^ pour son compte, M. Buloz n'a jamais fait non seulement une ligne de littérature facile, mais même une ligne de littérature en-* nuyeuse.

Ce n'est poiqt que, quand M. Buloz écrit, il ne soit ennuyeux comme M. tel

ou tel, et même plus : mais il ne suffit pas d'écrire pour faire de la littérature.

M* Nisard a difficilement, laborieuse- ^ ment, ennuyeusement expliqué un jour ce que c'était que la littérature facile. Nous tâcherons de dire, nous, de dire d'une façon amusante ce que c'est que la littérature ennuyeuse.

11 est vrai que nous pourrions mettre un renvoi ici, et dire voir M* Désiré Ni-

sard ou Philarète Chasles; mais dous connaissons nos lecteurs, ils aimeraient mieux nous croire que d'y aller voir.

MM. Désiré Nisard et Philarèle Chasles viendront a leur tour. Occupons-nous maintenant de M. Buloz.

M. Buloz était, en 1830, un homme de trente-quatre ou trente-cinq ans , compositeur, puis prote dans une imprimerie, pâle de teint, avec une barbe rare, les yeux mal d'accord, les traits plutôt etfacés que caractéristiques, les cheveux jaunâtres et clairsemés. Au moral, taciturne, presque sombre, mal disposé a répondre par une surdité naissante, maussade dans ses bons jours, brutal dans ses mauvais, en tout temps d'un entêtement coriace.

Je l'avais connu par Bixio et par Boni iO

i46 souvENins

cage. Tous deux, à cette époque, étaient liés avec lui. Buloz a été depuis pour eux ce qu'il est pour tout le monde, c'est-a-dire infidèle à une amitié quand iï n'est point ingrat a un service. Je ne saurais dire comment il est aujourd'hui avecBixio; mais je crois pouvoir assurer qu'il est très mal avec Bocage.

Nousn'étionspastîchesàcetteépoque, nous mangions dans un petit restaurant de la rue de Tournon, attenant a Thôtel de l'Empereur Joseph II, et oîi l'on servait des dîners, pas très mauvais, ma foi ! a six sous le plat.

L'ambition de M. Buloz était alors d'avoir une Revue : j^eus le bonheur de l'aider dans cette ambition, je crois déjà avoir dit comment , qu'on m'excuse si je me répète.

souTENms t47

M. Rîbing de Leuven avait un journal qui marchait agaez mal^ uu jottrnal de luxe, comme en ont leê gens riches ou a fkutaisies, pour se ruiner ; on l'appelait le Journal des voyages.

Adolphe et moi décidâmes sôA père a vendre ce journal a Buloz.

Buloz, Bocage, Bounaire, et je crois même Bi^io, réunirent quelques fonds, et devinrent propriétaires du susdit journal, qui prit le titre de Revue des Deux^ Mondes.

Ceci se passait en 1830 ou 1831.

Nous nous mîmes tous k travailler de notre mieux à ce journal , que nous regardions comme un enfant couvé en œmmun, et que nous aimions d'un amour pa ter n e 1 .

Le premier lait que je lui donnai à

148 souvENms

sucer pour mon compte fut un Voyage en Vendée^ qu'on a retrouvé en partie dans mes mémoires.

Puis, a cette époque, voici ce qui m'apriva.

J'ai dit ma profonde ignorance historique, j'ai dit mon grand désir d'ap^ prendre; j'entendis fort parler du duc de Bourgogne, je lus les Duch de Bourgogne^

Pour la première fois un historien français laissait a la chronique tout son pittoresque, a la légende toute sa naïveté. , L'œuvre commencée par les romans de Waller-Scott, s'acheva dans mon esprit.

Je ne me sentais pas encore la force de faire un roman tout entier, mais il y avait un genre de littérature à cette époque qui tenait le milieu entre le roman et le drame, qui avait quelque

souvE^riKS 141)

chose de l'intérêt de Tun, beaucoup du saisissant de l'autre, où le dialogue al* temaitavec le récit, ou appelait ce genre de littérature : scènes historiques.

Avec mon aptitude déjà bien décidée au tliéâtre, je me mis a découper, a raconter et a dialoguer des scènes historiques, tirées de l'histoire des ducs de Bourgogne.

Elles étaient empruntées a l'une des époques les plus dramatiques de la France, au règne de Charles VI.

Elles me donnaient la figure écheyelée du roi fou, la poétique figure d'Odette, l'impérieuse et adultère figure d'Isabeau de Bavière, l'insoucieuse figure de Louis d'Orléans, la terrible figure de Jean de Bourgogne, la pâle et poétique figure de Charte» VIL

1 50 souvBMms

ËUe me donnait FUe-Âdam et son épée, Tanneguy-Duchalel et sa hache, le sire de Giac et son cheval, le chevalier de Bois-Bourbon et son pourpoint

doré, Périnet-Leclerc et ses clés.

Puis elle m'offrait Favantage, à moi, déjà metteur en scène, et sans le savoir, de me donner un théâtre connu où faire mouvoir mes personnages, puisque les événements se passaient aux environs de Paris et à Paris même.

Je commençai de composer mon livre, le poussant devant moi comme un laboureur fait de sa charrue, sans savoir précisément ce qu'il adviendrait. Il en advint Isabeau de Bavière.

Au fur et a mesure que j'achevais ces scènes, je les portais k Buloz ; Buloz les portait a l'imprimerie, les imprimait, et

tous les quinze jours les abonnés me lisaient.

Dès ce moment éclatèrent dans ces essais mes deux principales qualités, celles qui donneront dans Tavenir quelque valeur a mes livres et a mes pièces de théâtres.

Le dialogue, qui est le fait du drame; le récit, qui est le fait du roman.

Ces qualités, -^ on sait avec quelle insouciante franchise je parle de moi, — ces qualités, je les ai a un degré supérieur.

A cette époque je n'avais pas encore découvert en moi deux autres qualités non moins importantes, et qui dérivent Tune de l'autre.

La gaîté, la verve amusante.

On est gai , parce que l'on se porte

lui SOUVKMUS

bien, parce qu'où a uu bon estomac^ parce qu'on n'a pas'de motifs de chagrin. Cela, c'est la gaîté de tout le monde.

Mais moi, j'ai la gaîté persistante, la gaîté qui se fait jour, non pas a travers la douleur, — toute douleur me trouve, au contraire, ou compatissant pour les autres, ou profondément atteint dans moi-même, — mais» qui se fait jour à travers les tracas, les chagrins matériels, et même les dangers secondaires.

On a de la verve , parce que l'on est gai. Mais souvent celte verve s'éteint comme une flamme de punch, s'évapore comme une mousse de. vin de Champagne.

Un homme gai, nerveux, plein d'entrain i\\ parole!ff4 «et parfois lourd et

SOLVE>jnS l^^

maussade seul , en face de son papier )la plume a la main.

Au contraire, le travail m'excite. Dès que j'ai la plume a la main, une réaction s'opère. Mes plus folles fantaisies sont souvent sorties de mes jours les plus nébuleux.

Supposez un orage avec des éclairs roses.

Mais, comme je l'ai dit, à celte époque de ma jeunesse, je ne me connaissais ni cette verve ni cette ffaîté.

Un jour, je recommandais Laâsailly à Oudard. 11 s'agissait d'un secours , je crois. Ma lettre , au lieu d'être lamentable, était gaie ; mais, dans sa gaîté, pressante et imprégnée de cœur.

Lassailly lut la lettré (Ju'il devait re^

154 souvENins

mettre lui-même , et , se retournant de mon côté d'un air stupéfait :

— Tiens ! dit-il , c'est drôle.

~ Quoi!

— Vous avez donc de l'esprit, vouç?

— Pourquoi floue n'eu aurais-je pas ?

Envieux !

— Ah ! c'est que vous seriç^ peut-être le premier homme de cinq pieds neuf pouces qui en aurait eu.

Je me rappelai plus d'une fois, en

faisant Porthos, ce mot plus profond en

■ le sondant qu'il ne paraît au premier

abordt

Mon brevet d'esprit me fut donc donné par Lassailly, garçon qui ne manquait

sonvBiims 155

pas d'an certain mérite , mais qui , du côté de Fesprit, était aussi mal partagé de la nature que Tétait du cdté de la finesse le renard auquel on avait coupé la queue/

D'ailleurs a cette époque, j'aurais reconnu cette merveilleuse qualité de la gaité, que je l'eusse renfermée au fond de moi-même et cachée avec terreur h tous les yeux.

A cette époque, la seule gaîté permise était la gaîté sata nique, la gaîté de Méphistophélès ou de Manfred.

Gotha et Byron étaient les deux grands rieurs du siècle.

J'avais mis comme les autres un masque sur mon visage. V(fyez mes portraits

*tù

de [cette époque-là : — il y en a un de Déveria en 1831, qui peut parfaitement^ et avec quelques modifications^ devenir le portrait d'Antony.

Ce masque , au reste , devait tomber peu a peu, et laisser mon visage a découvert dans les Impressions df Voyage.

Mais je le répète, en 1832, je posais encore pour Manfred et le Childe-Harold.

Or, comme on n'a , quand on est un tempérament impressionnable , de ces sortes de travers-là qu'avec une époque tout entière, l'époque qui posait ellemême pour le sombre et pour le terrible, après avoir fait un succès à mes débuts, comme poète dramatique, fît un succès

k mei débuis aommê romaucieri

Mes Scènes lùsloriques sur le règne de Charles YI furent un des premiers succès de la Revue des Detuo-Mondes.

Nous verrons tout a l'heure le résultat qu'eut pour moi la constatation de ce succès.

ÎSoceëi des Scènes htt(orique$, — Clovis et Hlode- Wtg. — I.'abbé Gauthier et M. de Moyeocourt ^^ Cor délier Delaiiouè. — Augustin Thierry et Ghaleavèriand *^ N^vveMix aspects de l'histoire. -* Gauie et France, — Edith aux longs cheveux*

Le succès de mes scènes historiques me décida a faire une suite de romans, qui s'étendraient du règne de Charles VI jusqu'à nos jours.

Mon premier désir est toujours illî-

KiO .^OLVEXIRS

mité ; ma première aspiration est toujours pour l'impossible.

Seulement, comme je m'y entête, moitié par orgueil, moitié par amour de l'art, j'arrive a l'impossible;

Comment? — j'essaierai de vous le dire, mais je ne le comprends pas bien moi-même, — en travaillant comme personne ne travaille, en retranchant de la vie tous ses détails, en supprimant le sommeil.

Ce désir, une fois formulé dans ma pensée-, je ne fus donc plus préoccupé que de le mettre a exécution.

Dans ma confiance en moi-même, ayant trouvé un filon d'or dans le puits que j'avais creusé au commencement du quinzième siècle, je ne doutais pas qu'à chaque puits que je creuserais dans un

souvKNin^î ICI

siècle plus rapproché de nous, je ne trouvasse un filon, sinon d'or, du moins de platine ou d'argent.

Je mets l'argent en dernier, parce qu'a cette époque le platine avait encore une valeur intermédiaire entre l'argent et l'or.

Seulement une chose m'inquiétait: du quatorzième au dix-neuvième siècle, c'esl-a-dire de Charles VI a Napoléon, j'apprendrais hien l'histoire au public en l'apprenant moi-même.

Mais qui la lui apprendrait, et qui surtout me l'apprendrait a moi-même de Clovis à Charles VI?

Qu'on me pardonne de dire Clovis. Je le dirais alors, je le dis encore aujourd'hui ; mais de 1833 à 1840, j'ai dit lllode-

Wig.

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162 SSOUVENIRS

Il est vrai que personne ne me comprenait, c'est pour cela que je suis revenu a dire Clovis \ comme tout le monde:

Je résolus de faire, en quelques pages, une manière d'introduction à mon roman d'habeau de Bavière^ roman destiné à ouvrir la série de mes romans historiques, afin d'apprendre treize siècles d'histoire à mes lecteurs, et de les apprendre moi-même.

Vous allez juger de mon ignorance et apprécier ma naïvelé, car je vais vous dire une chose que personne bien certainement n'avouerait.

Pour apprendre l'Histoire de France, dont je ne savais pas le premier mot en 1831, excepté ce qui avait rapport à Henri HI^ et que, d'après le dire gêné-

SCHTVENïRS 1 65

rai, je tenais pour l'histoire la plus ennuyeuse du monde, j'achetai YHistoire de France p^T demandes et par réponses, de l'abbé Gauthier, revue et corrigée depuis par M. de Moyencourt.

Et je me mis bravement a étudier l'Histoire de France, prenant le plus sérieusement du monde des notes dans le genre de celles-ci, lesquelles résumaient poétiquement tout un chapitre :

En Tan quatre cent vingl, Pharamond, premier roi. Est connu sealemenl par la salique loi.

Clodion, seeood roi, Dommé le Chevelu, Aa fier Aétius, cède, deux fois vaiocu.

Francs, Boargaignons et Goths triomphent d'Attila, Chilpéric fat chassé, mais on le rappela.

lf»i SOUVKXfUS

riovîs, à Tolî.iac, fil vœu d'èire clirélien , Il défait Gondebaad, tne Alarie arieo, Entre ses quatre fils partage ses Ëtats» Source d'atrocités, de guerre, d'attentats.

Cbildebert, en cinq cent» eut Paris en partage,

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