LA FUSION
Ainsi s'écoula la première période de la guerre. Dans la seconde, le gouvernement changea de tactique. Les modérés commençaient, je crois, à prévoir une ruine prochaine, et, pour établir un précèdent, en vue peut-être d'un avenir très incertain, ils devenaient frénétiques de fusion monarchique. Ils se répandaient sur les places publiques, promettant que Milan serait la capitale du nouveau royaume ; ils fanatisaient, par toute sorte de mensonges, les masses ignorantes contre les républicains, ligués, disaient-ils, avec l'Autriche et provocateurs de la levée en masse1; ils
1. Henri Cernuschi fut menacé, emprisonné, ainsi qu'Agnelli, Terziaghi, Perego et bien d'autres. Un nommé Fava exerçai b
harcelaient le gouvernement provisoire qui ne se hâtait pas assez. Et les membres du gouvernement, croyant ou ne croyant pas à leurs folles promesses, répétaient par leurs agents au peuple — à ce peuple qu'ils avaient jusqu'alors refroidi et endormi dans la confiance, — que les dangers devenaient graves, que les hommes, l'argent, tout enfin, manquait à la défense du pays; mais que, pour prix d'une grande confiance dans le roi, pour prix de la fusion > il arriverait de Gênes des millions d'écus, du Piémont des millions de soldats, du ciel des bénédictions, et que, sans levées, sans grands sacrifices, la Lombardie verrait son œuvre accomplie. Avec les républicains qu'ils avaient déjà fermement résolu de trahir, leur amitié feinte se changeait en froideur ; ils affectaient vis-à-vis d'eux des soupçons de conspiration qu'ils n'avaient pas. Quelles conspirations? Si la chute de ce pitoyable fantôme qui s'intitulait gouvernement, avait pu changer les chances de la guerre, les républicains l'auraient renversé en deux heures.
autour de Cattaneo et des hommes qui avaient dirigé le mouvement de mars, un espionnage digne de l'Autriche. Des inscrip^ tions sur les murs et des lettres anonymes me menaçaient de mort. Un nommé Gerioli, j'ai oublié si c'est avant ou après le 12 mai, afficha sur tous les coins des rues une longue pancarte dont la conclusion était « que j'avais refusé de voir ma mère à cause de la diversité de nos opinions politiques ». Ma pauvre mère, à ce moment même, faisait route vers Milan pour m'embrasser et bénir mes croyances. Je ne sache pas qu'un républicain soit jamais descendu si bas que de calomnier ainsi la vie privée de ses adversaires politiques.
Au commencement de cette seconde période, lorsque le gouvernement était déjà décidé à violer son programme, lorsque j'étais attaqué de toutes parts, à cause de mon silence, par les calomnies et les menaces, je vis arriver chez moi, dépêché du camp, et porteur de bien étranges propositions, un ancien ami, patriote chaud et loyal. Il venait au nom de Castagneto, secrétaire du roi, dont j'ai déjà parlé; il m'engageait à « patronner la fusion monarchique et à gagner les républicains au parti royaliste; moyennant quoi, il aurait été fait, dans la rédaction de la Constitution, telle part que j'aurais voulu à l'influence démocratique » ; il me proposait aussi un entretien avec le roi, et je ne sais quoi encore.
Notre premier but et l'éternel soupir de nos âmes fut, autrefois comme aujourd'hui, Y indépendance visà-vis de l'étranger : le second, Vanité de la patrie, sans laquelle l'indépendance est un mensonge: le troisième, la république. Sur ce dernier point, indifférents à ce qui nous concerne individuellement, sûrs de l'avenir de notre pays, nous n'avions pas besoin de nous montrer intolérants. A qui m'aurait donc assuré X indépendance et la prompte unité de l'Italie, j'aurais sacrifié, non pas ma foi, cela était impossible, mais j'aurais renoncé à toute propagande active pour le prochain triomphe de cette foi; pour moi, il me suffisait de la solitude et du droit que nul n'eût pu m'ôter, de consigner dans un livre qui se serait publié tôt ou tard, les idées que j'aurais crues utiles à mon pays; et d'ailleurs, dans leur amour pour l'indépendance natio-
nale, les républicains n'avaient pas attendu, pour ajourner la république, la prière d'un roi. Mais alors la question était tout entière dans la guerre.
Nous regardions comme fatale au résultat de la guerre/comme trop ambitieuse pour nos princes et pour la diplomatie, comme insuffisante pour les populations de l'Italie, la conception qui se résumait dans le fédéralisme de l'Italie du Nord. Grâce à cette conception, l'enthousiasme populaire était déjà éteint, déjà les gouvernements se montraient hostiles, les ressources du pays étaient frappées d'inertie, et les chances de la guerre n'étaient devenues que trop me-' naçantes. Pour nous les readre favorables, pour ranimer l'ardeur qui brise tous les obstacles, il n'y avait qu'un seul moyen : la guerre, non pas des princes, mais de la nation. Et, pour cela, il fallait un homme qui osât tout et qui s'engageât à ne pas reculer dans l'entreprise par égoïsme ou par faiblesse. Charles-Albert voulait-il être cet homme? Il devait oublidr sa pauvre couronne savoyarde, et se faire véritablement Vèpée de l'Italie. Il devait, puisque tous les gouvernements lui étaient hostiles, rompre ouvertement, irrévocablement avec eux, et rassembler autour de lui, unis et exaltés par une grande pensée, tous les patriotes que comptait l'Italie, depuis les Alpes jusqu'aux extrêmes confins de la Sicile. Nous aurions su alors qu'il parlait et voulait agir sérieusement, et nous aurions pu tenter tous les efforts pour soulever, au profit de sa gloire, tous les éléments révolutionnaires de l'Italie. Puisqu'il ne le voulait pas, mieux valait nous
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laisser à nous-mêmes. Nous pouvions bien, nous devions même sacrifier pour un temps, au salut de l'Italie, la bannière que nous avions déployée ; mais nous ne pouvions pas et nous ne devions pas la sacrifier, et sacrifier avec elle ce que nous avions gagné d'influence sur les destinées de notre pays, par la constance de notre foi, à un roi qui, ne voulant rien risquer pour son compte, ni entrer en communion avec la pensée italienne, ni améliorer les conditions de la guerre, aurait pu, à son gré, se retirer de l'arène et nous dire : « Vous aussi, croyants, vous avez transigé. »
Telle fut à peu près ma réponse au messager. Interrogé ensuite sur les garanties que le roi pourrait nous donner de son concours à l'œuvre de l'unité: « Qu'il signe, répondis-je, quelques lignes où ses intentions soient déclarées. » Et, mis en demeure de rédiger ces lignes, je pris la plume et je les écrivis. C'était, sauf quelques variantes dans la forme, que j'ai oubliées, les mêmes que je fis insérer à dessein, peu de temps après, dans le programme de l'Italie du peuple, publié à Milan ; je les transcris ici :
« Je sens que les temps sont mûrs pour l'unité de la patrie; j'entends, ô Italiens, le frémissement qui oppresse vos âmes. Levez-vous, je vous précède. Voyez! je vous donne pour gage de ma foi, le spectacle inconnu au monde d'un roi acceptant le sacerdoce de l'époque nouvelle, apôtre armé de l'idée-peuple, architecte du temple de la Nation. Je déchire, au nom de Dieu et de l'Italie, les vieux traités qui vous tien-
nent divisés et qui sont écrits avec votre sang: je vous convie à renverser les barrières qui, aujourd'hui encore, vous séparent, et à vous grouper, formés en légions de frères libres et émancipés, autour de moi, votre guide, prêt à tomber ou à vaincre avec vous ! »
L'ami partit. Peu de jours après, on me fit lire un billet de Gastagneto qui disait : « Je vois bien que, de ce côté, il n'y a rien à faire. » Une idée généreuse, puissante d'amour, et portant dans ses flancs l'avenir d'une nation, vibra-t-elle jamais dans le cœur d'un roi ?
Nous continuâmes à nous taire sur la politique 4, et à seconder du mieux que nous pouvions, de notre concours et de nos conseils, Faction de la guerre. Mais la guerre n'était plus italienne, elle n'était plus même lombarde. C'était la guerre du Piémont, la guerre d'une faction. Ministère, organisation, administration, tout était dans les mains des hommes dévoués à cette faction. Le gouvernement n'avait d'autre mission que de recevoir les bulletins du camp, de les exalter et de préparer le décret funeste du 12 mai.
Et eux, que firent-ils? Le programme de neutralité fut violé alors même que de sinistres événements faisant prévoir une prochaine catastrophe, imposaient plus que jamais le devoir de s'y tenir pour ne pas jeter de nouveaux germes de discorde dans le camp,
1. Dans toute la série des Documents cités, pas un des rapports envoyés si fréquemment de Milan à lord Palmerston ne parle d'agitation républicaine.
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pour ne pas enlever à la guerre son caractère de neutralité, et pour léguer au moins un principe à la future insurrection. Nos discours, nos prières au gouvernement, tout fut inutile. Ils voulaient la servitude.
Alors, — alors seulement. — nous sentîmes la nécessité de protester en face de l'Italie. Ceux qui se trouvaient dans ce moment à Milan savent que cette protestation n'était pas sans péril. Et ce devrait être pour tous, amis ou ennemis, une preuve nouvelle que nous n'avions gardé si longtemps le silence que par amour de la patrie, et pour ne pas briser un accord qui, bien que n'existant qu'en apparence, pouvait être utile, en définitive, au résultat de la guerre.