‹ Souvenirs de 1848Chapitre 49 sur 79 · PROTESTATION · texte numérisé non relu

PROTESTATION

Le lendemain du "décret, nous publiâmes le document suivant :

Au Gouvernement provisoire central de la Lombardie. « Messieurs,

)) Lorsque, les prodiges des cinq journées accomplis, vainqueur sublime et confiant dans les résultats de sa victoire, le peuple, seul souverain cle

celte terre rachetée de son sang, vou« accepta pour chefs, il vous confia un double mandat: pourvoir à Tentière délivrance du pays, et déblayer le terrain sur lequel l'expression de ses vœux sur les futures destinées du pays pût se manifester spontanément, s'éclairer par une discussion fraternelle, se faire accepter par tous les partis, et qui, revêtant à la face de l'Europe un caractère de légalité solennelle, aurait été pure de basses espérances et de lâches craintes, digne de l'Italie et de nous.

» Et les peuples d'Italie qui, sachant bien qu'ils étaient nos frères, nous envoyaient tous, autant que le permettaient les distances et les circonstances particulières, des soldats pour la sainte guerre, confirmaient facilement le même mandat. Ils comprenaient bien qu'ici, sur cette terre lombarde, où la révolution et le triomphe avaient été l'œuvre du peuple, allaient s'agiter les destins de toute l'Italie ; qu'ici, dans cette partie si importante de la terre italienne, le vote libre et réfléchi de quelques millions d'hommes généreux était appelé à résoudre la grande et décisive question des véritables tendances, des instincts, des désirs qui fermentent dans le cœur des masses, et qui décideront de leur nouvelle vie.

.» Vous comprîtes alors ce mandat, messieurs, ou vous parûtes le comprendre. Et parce que vous ne trouviez en vous-mêmes ni la puissance ni le droit d'initiative, vous déclarâtes solennellement à plusieurs reprises, que l'initiative appartenait tout entière au peuple, et que le peuple seul, une fois le territoire

délivré et la guerre finie, aurait à discuter et à décider., dans une assemblée constituante, quelles formes devraient régir sa vie politique.

» Et, en formulant cette déclaration, vous n'entendiez certainement pas, ce qui était impossible, injuste,, que tout un peuple restât indéfiniment muet sur les questions les plus graves, les plus vitales pour lui : vous ne pouviez raisonnablement prétendre qu'il combattît sans savoir pourquoi ; qu'il vainquît, sans se demander quels seraient les fruits de la victoire ; qu'il se fît soldat de la liberté en commençant par la renier et par se refuser tout droit de discussion pacifique et fraternelle.

» Les opinions se révélèrent peu à peu. C'était une bonne chose, c'était l'éducation préparatoire que vous ne donniez pas au peuple, mais qui lui était offerte par les meilleurs d'entre ses frères, pour qu'au jour de la réunion de l'assemblée il pût émettre un vote éclairé et réfléchi : c'était une preuve donnée à l'Europe attentive que les populations lombardes ne s'étaient point soulevées par un aveugle esprit de révolte, mais parce qu'elles sentaient que les temps sont mûrs pour entrer, avec la conscience de leurs droits et de leurs devoirs, dans la grande communauté des nations. Vous ne deviez pas en être consternés, mais réjouis; vous deviez seulement user de toute votre influence pour que la lice fût ouverte à tous également, et pour que la discussion eût son cours à l'abri des intrigues et des violences, dans les termes d'une polémique pacifique et fraternelle.

)> Vous savez, messieurs, quelle fut, entre les diverses opinions émises, la première à sortir des bornes acceptées de la discussion. Vous savez que, tandis que l'opinion à laquelle s'honorent d'appartenir les soussignés, se retranchait tranquille et calme sur le terrain de la persuasion, — tandis qu'elle seule se maintenait dans les limites légales que vous aviez déterminées, tout en vous appuyant en toute occasion et de tout son pouvoir, — tandis qu'elle exagérait à son détriment, la vertu de la modération, — d'autres, plus impatients^ parce qu'ils étaient moins sûrs d'avoir raison, s'échauffèrent jusqu'au point de changer la discussion en querelle, et les paroles amies en menaces. C'était à vous, populaires comme vous l'étiez, à intervenir comme conciliateurs, et vous ne le fîtes pas. Peu de temps après, des hommes de quelques provinces, entraînés à des résolutions illégales, dangereuses, soutinrent ouvertement le démembrement de l'unité collective de l'État, parlèrent de reddition immédiate, sans le consentement .de leurs frères, ouvrirent la voie, en violant l'obéissance due à votre gouvernement central, à l'anarchie du pays; formèrent des listes, les présentèrent, revêtues du prestige de quelques autorités secondaires, aux hommes du peuple trompés, aux habitants ignorants des campagnes ; recueillirent à la hâte des signatures, et en plusieurs lieux ils le firent frauduleusement et en abusant des noms. Ces abus, ces fraudes vous ont été signalés, messieurs; vous avez reçu les plaintes et les preuves; quelques-uns de nous se souviennent de vos paroles à

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ce sujet, et sauront bien, au besoin, les révéler à l'histoire. C'était pour vous un devoir sacré de punir ces attentats, d'éclairer, par votre parole officielle, les populations trompées; de leur rappeler, de rappeler à tous "votre programme, et les raisons qui exigeaient son maintien; de le répandre partout, avec tous les moyens que vous aviez sous la main, de faire appel à l'amour du pays et au sens droit de vos concitoyens. Vous ne l'avez pas fait, et, tandis que l'agitation que de pareilles manœuvres avaient produite dans le peuple, demandait à être calmée par une parole de vous, tandis que les plus honnêtes gens de tous les partis vous traduisaient cette demande, vous l'avez refusée : vous vous êtes retranchés dans un silence fatal, inexplicable; immobiles, vous avez laissé s'aggraver cet état de choses ; et, aujourd'hui que, grâce à l'amour du pays et au sens droit des Lombards, les dangers s'affaiblissent, vous le faites valoir, en l'exagérant, pour vous disculper de la violation du programme que la Nation avait accepté. — Aujourd'hui, que de quelques-unes des villes égarées commencent à vous arriver, sans que vous les ayez provoquées, des preuves de retour à un sentiment plus juste, et des protestations d'adhésion à l'ancien programme, — votre décret du 12 mai vient le déchirer; il vient sanctionner ces funestes précédents, et appeler les citoyens non préparés, à décider tout à coup du sort du pays, en recourant à un système illégal, illibéral, sans dignité, et inventé pour le triomphe exclusif d'une opinion sur l'autre.

» Le système des registres est illégal, parce qu'il viole, de votre propre autorité, le programme qui était la condition de votre existence politique vis-àvis du pays ; parce qu'il enlève à Y Assemblée constituante la plus vitale, la plus décisive de toutes les questions.

» 11 est illibéral, parce qu'il supprime la discussion, base indispensable du vote; parce qu'il supprime un des droits inaliénables du citoyen, et substitue à l'expression publique et motivée de la conscience du pays, le mutisme et la servilité de commandement. Il est honteux, parce qu'il est précipité; parce qu'il tend à changer ce qui devrait être une preuve d'amour et de conviction réfléchie, en une capitulation dictée par la peur; parce que l'état de guerre où nous sommes et la présence d'une armée qui représente une opinion, enlèvent à ce vote toute dignité; parce qu'aux yeux de l'Italie et de l'Europe nous paraîtrons, à tort, guidés par des intérêts immédiats et par la crainte ; parce que les hommes généreux qui sont nos frères et qui nous ont, en combattant, salués du nom de frères, pourront être pris, à tort, pour nos conquérants. Ce système est fabriqué pour le triomphe exclusif d'une opinion sur l'autre, parce qu'il choisit, pour s'imposer, le moment où cette opinion a déjà préparé son terrain par tous les moyens et par toutes les manœuvres ; et parce que vous ne vous bornez point à demander au peuple s'il entend ou non prendre immédiatement une décision, mais que vous excluez de vos registres une des solutions possibles du problème,

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en supprimant tout vœu qui en serait l'expression.

» Messieurs, vous avez violé votre mandat.

» Quelque douloureux qu'il soit, nous croyons que c'est pour nous un devoir de vous le dire. Devoir bien douloureux, en effet, non pas en ce que les futures destinées de l'Italie y sont intéressées; les destinées de l'Italie planent dans une région bien plus élevée que celle où s'agitent les gouvernements provisoires, mais parce que nous vous avons longtemps défendus et aimés, et parce que — nous le croyons — le décret du 12 mai troublera longtemps la paix de votre conscience.

» Messieurs, les conséquences immédiates de ce décret pourraient susciter de grands dangers à la tranquillité intérieure et à la liberté du pays. Vous fournis^ sez ainsi un prétexte à l'intervention étrangère, que nous déplorerions tous. En sortant de votre neutralité pour vous ranger tout à coup à une opinion exclusive, vous jetez un imprudent défi aux opinions sacrifiées.

» Que Dieu vienne en aide à l'Italie, et qu'il en éloigne le péril de l'étranger que vous appelez sur sa tête ! Quant à nous, nous aimons la commune patrie plus que nous-mêmes. Nous ne ramasserons pas le gant. Nous ne résisterons pas pour défendre nos droits, car la résistance serait le commencement de la guerre civile, et la guerre civile, toujours coupable, le serait doublement aujourd'hui que l'étranger envahit encore nos contrées ; mais nos concitoyens nous tiendront compte, nous en sommes sûrs, de notre abnégation.

» Il nous suffit maintenant, messieurs, de protester solennellement en face de l'Italie et de l'Europe et pour la paix de notre conscience. Le bon sens de la nation et l'avenir feront le reste, o

Ainsi, le parti républicain trompé par de fausses promesses, abusé longtemps par les protestations, jésuitiquement bienveillantes, du gouvernement provisoire, poursuivi ensuite d'accusations honteuses, de sottes menaces et de perfides insinuations répandues dans le peuple, le parti républicain, trahi tout à coup dans ses plus chères espérances, par un décret qui, à la libre, solennelle et pacifique discussion d'une Constituante après la victoire, substituait le vote muet des registres, avec l'épée de Damoclès suspendue sur la tête des votants, le parti républicain répondait par des paroles de digne et sévère tristesse aux violateurs de la foi publique. Il déclarait qu'en vue de l'accord que lui seul avait observé par son silence jusqu'au 12 mai, il ne voulait pas ramasser le gant. A Gênes, la foule des modérés irritée brûla cette protestation. Nous aurions pu répondre comme Gremutius Cordus : « Brûlez aussi tous les bons citoyens de l'Italie sur ce même bûcher, car ils savent par cœur les vérités que nous venons de proclamer, »

Peu de jours après, nous publiâmes le programme de V Italie du peuple. Notre langage était encore un langage de conciliation. « Notre mission, disionsnous, est une mission de paix. Frères parmi des frères, nous reconnaissons et nous revendiquons le droit de libre parole, sans laquelle il n'y a point de fra-

ternité possible. Qui voudrait ou pourrait nous contester ce droit ? La pensée n'est-elle pas sainte en Italie? La vérité ne jaillit-elle pas du conflit des opinions ? Où est celui qui la possède infaillible, entière? Ah ! si des frères pouvaient jamais imposer silence à des frères ; si la différence des convictions sur les moyens à employer pour faire notre patrie une, libre et grande, pouvait jamais nous rendre ennemis les uns des autres, ce pressentiment d'une Italie à venir ne serait que mensonge et ironie! Courbons tous avec respect le front devant le jugement souverain et légalement manifesté du peuple. Acceptons les faits qui, acceptés par le peuple, serviront de lien entre le présent et cet idéal qui brille devant nous, comme une étoile de notre âme. Mais qui donc parmi nous oserait dire : Reniez cet idéal? Au nom de Dieu, au nom de l'inviolabilité de la pensée, faites que notre drapeau, le drapeau que vous-mêmes appelez le drapeau de l'avenir, flotte porté par des mains pures dans la sphère de l'idée, comme un présage planant sur le berceau d'un peuple qui aspire à être une nation! Nous savons bien que, quand même aujourd'hui vous prendriez un autre chemin, vous viendrez un jour ramasser ce drapeau sur nos tombes. Mais vous le relèverez, éclairés, grâce à nous, sur sa vraie signification, sur la valeur des paroles sacrées, Dieu et le peuple , qui flamboient sur son écusson... Et, en attendant, nous nous embrasserons sur le terrain commun que les circonstances nous assignent : Délivrance de la patrie, expulsion de V étranger qui la

menace. Nous étudierons ensemble quels sont les moyens les plus actifs, les plus efficaces de guerre contre l'Autrichien ; nous exciterons ensemble notre peuple à l'œuvre commune ; nous signalerons aux gouvernements la voie qu'il faut prendre pour vaincre, et nous y marcherons avec eux. Notre première pensée, c'est la guerre; la seconde, l'unité de la patrie; la troisième, la forme, l'institution qui doit assurer sa liberté et faciliter sa mission. »

Telles étaient nos paroles. Et cependant nous fûmes partout accusés d'avoir, en substituant une idée politique à la question d'indépendance, entravé la guerre et désuni des forces qui devaient se serrer pour combattre. Cette fausse accusation fut si bien propagée et répétée, que, aujourd'hui encore, elle circule à l'étranger et en Italie, colportée par des hommes trompés ou pervers. Les républicains devaient- combattre et ils discutèrent. Cependant l'histoire, instruite des faits, dit et dira que <( les républicains furent les premiers à combattre, les derniers à discuter ». Elle dira que les républicains combattaient sur les barricades pendant que les modérés conspiraient avec Turin: que les républicains étaient presque tous ceux qui, lancés à la poursuite des Autrichiens en dehors de Milan, ou sortis de Corne, ne s'arrêtèrent qu'au Tyrol, pendant que le gouvernement provisoire faisait les premiers pas pour se ménager la possibilité de capituler. Elle dira qu'ils étaient républicains, les volontaires qui, le 11 avril, s'emparaient de là poudrière dePeschiera; —

républicains, la plupart de ceux qui combattirent pour

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le salut de Trévise et soutinrent pendant dix-huit heures, le 28 mai, dans Vicence, le choc de dix-huit mille Autrichiens et de quarante canons ; — républicains, les étudiants qui, réunis en corps, demandaient, suppliaient qu'on les menât à l'ennemi ; — républicains, les hommes qui, à la fin de mai, formèrent le corps appelé le bataillon lombard et marchèrent pour défendre la Vénétie abandonnée et trahie par la guerre royale. Elle dira qu'il était républicain et fondateur de la Société démocratique, ce Joseph Sirlori qui conquit plus tard une si juste renommée militaire dans la guerre de Venise. Elle le dira aussi de Maestri, membre du comité de défense dans les derniers jours de la guerre républicaine, et de tous ceux qui le suivaient ; de Garibaldi et de Medici enfin, qui abandonnèrent les derniers le sol de la Lombardie sans se soucier des traités ou des armistices. Et l'histoire dira aussi que toutes les propositions émanées du parti républicain n'eurent d'autre but que la guerre ; que toutes les agitations qui, après le 12 mai, éclatèrent sur la place San-Fedele 4, n'eurent d'autre but que d'exciter à la guerre et de secouer l'inertie du gouvernement provisoire. Urbino, le promoteur de la seule démonstration qui* ait eu un caractère politique, — celle du 29 mai, — était arrivé depuis peu de France : il était inconnu aux républicains et je ne l'ai vu qu'une seule fois.

1, Où était le siège du gouvernement provisoire.

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