Plus de 6000 fraDCs
de la chasse, me dirent-ils , que nous prenons tant qu'il nous plaît, et tout le long de l'année, nous chargeons dès gens de service de faire, chaque quinzaine, une pèche aux lapins dans des bourses en, filet qu'on tend aux bouches des terriers. Nous en vendons ainsi sur le marché de Madrid environ 25000 par an, au prix de deuxréaux pièce. Yous voyez que l'affaire est bonne, et que notre poudre ne nous coûte rien. » J'appris ensuite que , dans le parc de la Casa de Campo^ domaine royal qui touche aux portes de Madrid, l'on ne prend pas moins de 40000 lapins par an, qui vont aussi sur le marché. Je ne m'étonnai plus, dès lors, d'avoir vu, dans la collection de Florez, une médaille romaine du temps d'Adrien, où l'Espagne est représentée avec un lapin à ses pieds; je ne m'étonnai plus que les Romains, après avoir donné, sous César, à une légion gauloise le nom de légion d'alouettes (vocabuh gallico alauda appellabatur) ^ eussentappelé TEspagne Hispaniacuniculosa,c*e&l^' dure, comme traduiraitMontaigne, féconde en conils. Ce s9io del Piul était merveilleusement situé et conformé pour devenir une réserve de chasse. La nature avait pris la peine de l'enclore mieux qu'avec des haies, des fossés et des murs. Une longue rangée de hauts rochers à pic, formant comme un pan de la muraille de la Chine, défendait l'un des côtés, celui qu'on pourrait appeler la corde de
Tare, tandis qu'une petite lÎTière, le Xarama, beaucoup mieux fournie d*eau que le sablonneux Manzanarès, baignant le pied de ces rochei^ à l'un et à l'autre bout du soto^ renfermait tout entier dans le demi-cercle tracé par la courbe de son liL C'est entre cette rivière et ces rochers escarpés, au milieu de broussailles incultes et de pelouses sans cesse tondues et dévorées par leurs dents, que vivait emprisonnée cette innombrable population de lapins* Ils y avaient des ennemis de toute sorte : outre les filets des pécheurs de chaque quinzaine et les fusils des chasseurs de chaque jour, une armée d'oiseaux de proie leur faisait une guerre de chaque heure. Le jour de notre chasse, un hardi paysan s'aventura, soutenu par des cordes, dans quelques fentes de rochers, y prit deux aires d'aigles, et nous rapporta einq petits aiglons, qui, le bec ouvert, nous demandaient à grands cris du lapin. Et, pourtant, plus prolifique que la race de Sem, Gham et Japhet, cette race pullule en telle abondance, que les herbes, les feuilles^ les branches eties troncs d'arbres ne peuvent suffire à sa nourri* ture, et que chaque jour des bandes d'émigrants, chassés par la fomine^ passent l'eau à la nage pour aller chercher de quoi vivre dans les vignes d*Arganda * Nous n'avions point emmené de chiens, plus em* barrassants, m'avait-on dit, qu'utiles à cette chasse : grave hérésie que j'ai payée cher. Dès que nous
entrâmes dans le soio par un pelil chemin tournani taillé dans l6 roc et fermé d'une barrière, nou^ vîmes courir devant nous, au bruit des sonnettes de l'attelage, je ne sais combien de troupeaux de lapins. On n'a pas besoin, en eflfet, de les lever un à un de leur gîte, car ils sont occupés tout le jour à brouter Therbe à mesure qu'elle pousse. L'on n'apercevait dans toutes les directions que de longues oreilles grises et de petites queues blanches, qui s'en allaient sautillant, frétillant, comme la gent trotte-menu devant Rominagrobis, avant de disparaître dans les immenses souterrains dont le sol est partout miné et contre-miné. Si quelque bon père de famille, un peu chaugé d'enfants et d'embonpoint, voulait faire une chasse aussi productive que peu fatigante, il n'aurait qu'à se poster en sentinelle devant les bouches des terriers. Ramenés à la lumière du jour par l'ennui et par la faim, les lapins reparaissent bien vite au bord de leurs trous. Mais cette tuerie serait trop facile, trop commode et trop sûre pour être agréable. C'est à la chasse surtout qu'il n'y a point de plaisir sans peine. Un roi dans ses tirés me semble un boucher dans une basse-cour, s'anîmant au carnage des poulets, canards et dindons,
Et leur coupant les cous à coups de coutelas.
Ainsi donc, séparés en tirailleurs, nous com-
^oç&mes à marcher devant nous, d'abord eu ligne el avec un peu d'ordre, puis bientôt isolés et diacun à sa fantaisie. Nous avions pris pour carnassière une espèce de sac de soldat, attaché par des courroies sur les deux épaules. Chacun le portait à son tour, et, quand il était plein, on allait en verser le contenu dans un sac à blé qu'un des gardes traînait sur nos derrières*
Après deux ou trois heures de chasse et deux ou trois transversements du petit sac dans le grand, je me trouvais avoir celui-là sur le dos, à denai rempli déjà par une quinzaine de lapins. Il était tombé une petite averse qui rendait les pelouses humides et glissantes. En ce moment, sur un terrain en pente, part un lapin devant moi. Je le lire ; il roule à mon coup, mais continue pourtant à faire quelques bonds, d^çà, delà, en tournant sur lui-même. Un chien l'eût pris et rapporté. J'essaye de le saisir, et, voyant qu'il glissait toujours entre mes doigts, je m'élance pour lui jeter la main jusque sur les oreilles. Mon pied glisse au milieu de ce mouvement, et, de TefTort en sens contraire, je me désarticule jan^ genou. Je tombai par terre, souffrant de cruelles douleurs ; il m'était impossible de faire un pas ni même de me remettre debout. En vain j'appelais à mon aide tous mes camarades el tous les saints du paradis ; l'écho seul des rochers répondait à mes cris désespérés
par ses cris ironiques. J'attendis longtemps , seul avec ma douleur^ comme Ptiiloctète dans Ttle de Lemnos. Pas dix ans toutefois : lorsqu'à l'heure du dîner mes camarades vinrent s'asseoir en rond autour d'une gamelle de lard et de pois chiches, s'apercevant de mon absence, ils dépêchèrent les gardes dans toutes les directions-. L'un d'eux me trouva gisant par terre, le genou gros comme la tête. Il fallut amener jusqu'à moi la berline séculaire, et je dus passer la nuit dans une cabane de garde, sur un matelas rembourré de paille de maïs. -De retour à Madrid, le lendemain, je fus condamné aux sangsues, aux douches d'aromates, au repos absolu , et je boitais encore en partout \ pour Grenade deux mois après.
Pendant que j'étais étendu sur mon canapé de crin, la jambe en l'air à la façon d'un vieillard podagre, on m'apporta des licences pour chasser le daim, le cerf, le sanglier dans les bois d'Aranjuez et du Pardo. « Hélas ! hélas 1 m'écriai-je en portant un regard douloureux de mon genou sur mon fusil, impotents tous deux et l'un par l'autre; il est donc vrai, comme le dit Sancho Panza dans sa profonde sagesse, que Dieu envoie des amandes à qui n'a plus de dents 1 m |
Pour aller de Paris à Londres, la distance est si courte et les facilités si grandes, que le mot de voyage, appliqué à cette promenade d'un jour ou tfune nuit, est trop ambitieux pour n*ètre pas impropre. Si donc je dis que j'ai fait plusieurs Yoyages en Angleterre, c'est faute d'un autre terme, et qu'on me le pardonne. D'habitude, c'était
1. Je prie le lecteur de se rappeler que ces récits de chasse ne seraioit point supportables s'ils n'étaient assaisonnés d'une critique de mœurs, et que je puis, plus qu'en un livre sérieux, la porter ici jusqu'à la plaisanterie railleuse. Gomme elle est la même pour tous les pays, c'est-à-dire dans tous les chapitres ^ l'un fait pardonner à l'autre, et cette plaisanterie, fort innocente en ellemême, le devient ainsi davantage, parce qu'elle n'a ni préférence ni rancune. Que les Anglais, à qui je porte tant d'affection et de respect^ et pour qui mon affection et mon intérêt s'accroissent chaque année, m'excusent donc, car si j'avais raconté des chasses en France, certes je n'aurais pas laissé dans l'écritoire les notthreoses moqueries que nos mœurs et nos usageë peuvent inspirer à la plume d'un étranger.
entre le printemps et Tété, pendant les mois oi partout ailleurs, on quille la ville pour la Ctinripa gne, tandis que les Anglais, toujours excentrique et seuls de leur espèce, quittent la campagne pou la ville. Aussi les gens de bon Ion, les fashion.<z blesy nomment-ils ces mois la saison, comme le chrétiens disent la Bible (le livre), ou les musulmans le Coran (la lecture). Une seule fois, grâci au grand festival annuel de musique que chaqtic province donne à son tour, et qui se tenait celte année-là dans la vieille cité de Glocesler, je me ' suis trouvé de Fautre côté du détroit à l'époque où Ton peut faire usage d'une arme à feu ; et, dans cette seule fois, j'ai fait une seule chasse. Encore n'était-ce pas une de ces chasses nationales et caractéristiques, un de ces fameux foX'htintingSy où tous les noblemen et gentlemen d'un district, réunis en habits rouges, en casquettes noires et en bollcs à rctroussis, avec le couteau de chasse pendu au côté, se lancent au galop à la queue d'une meule de cinquante chiens d'entreprise, sautant à son de trompe les haies, les fossés et les rivières, pour donner aux habilanls de la contrée le spectacle d'un vrai steeple-chase, sous prétexte de forcer un renard; où le petit nombre d'adroits et heureux cavaliers qui arrivent jusqu'à Y hallali comptent les chasseurs et les chiens présents, pour aller ensuile ramasser les blessés de la première cat(5gorjc
et ramener les égarés de la seconde. Hélas! non; celte bonne fortune m'a été refusée. Je n*ai fait qu'une seule pauvre petite chasse aux^nireaux, sans tambour ni trompette, et, comme dit M. Prud* homme^^âibus cumjambis.
Mieux vaut un tiens que deux tu Fauras^ et le moineau dans la main que la grue qui vole au loin. Voilà des maximes de la sagesse populaire que j'aurais bien dû me rappeler en traversant la Manche, au lieu d'imiter les enfants qui gardent le meilleur morceau pour la bonne bouche. J'avais deux invitations à la campagne, Tune dans le comté de Norfolk, l'autre dans le comté d'Hereford. La première m'était faite par un ami, M. B.... tenant à l'une des plus grandes maisons financières des trois royaumes, mais marié à une belle et spirituelle Française, vivant à Paris une moitié de l'année, et chez lequel j'eusse trouvé , j'espère , quelque adoucissement à l'insupportable tyrannie des usages anglais. Je pouvais m'y promettre aussi une vraie chasse de roi. Sa terre, à ce qu'il m'avait conté, présente un de ces phénomènes agronomiques qu'on ne rencontre guère sur le conti- \ nent. C'est une plaine de sable qui , partout ailleurs, serait probablement abandonnée, comme nos dunes ou comme le désert de Sahara. Les fermiers de M. B.... y plantent des navets, et ils abandonnent tout le domaine en pâture à des
troupeaux de bœufs et de moutons, qui mangent les feuilles en été, les racines en hiver, et qui fournissent eux-mêmes en paissant un engrais suf* fisant pour cette culture. Cet exemple prouve une fois de plus que tous les terrains peuvent s'utiliser, et qu'il s'agit seulement d'en trouver le meilleur usage. Il indique aussi comment, pour diminuer les frais de main-d'œuvre, pour faire produire à la terre de la viande au lieu de pain, les Anglais la retirent au travail de l'homme pour la livrer au bétail; de telle sorte que, tout en doublant les produits du sol cultivable, ils réduisent et diminuent sans cesse la population agricole; que, privés d'autre emploi, tous les bras se jettent dans les manufactures; que les campagnes deviennent désertes, twdis qu'une foule toujours croissante s'entasse dans les villes, et que, les fabricants s'ingéniant à leur tour à remplacer les bras par les machines, la population laborieuse se trouve peu à peu repoussée de l'industrie comme elle l'est déjà de l'agriculture, et condamnée à l'impie sentence de Malthus. D'où il suit, en descendant toujours des causes aux effets, que le plus puissant empire du globe dans ses relations extérieures porte sur son sein la plus misérable des populations, où la faim est une cause de mort aussi commune que toute maladie ; que la richesse publique s'obtient aux* dépens d'une trop gêné-
raie pauvreté, et que l'aristoeratie qui dirige les affaires de ce pays, dont elle possède toutes les terres et presque tous les capitaux, est contrainte, pour faire vivre un peuple déshérité et famélicpie, de recourir aux ressources précaires du commerce étranger, aux violences des conquêtes lointaines, à tous les abus de la force et de la ruse, à tous les excès d'une politique immuable et sans pitié comme sa raison d'être, et qui trouve à la fois son mobile, sa force, sa persévérance, peut-être même son excuse dans un seul mot : la nécessité : Cibus poptdi suprema lex esto.
Or donc, à l'ombre des navets qui engraissent
les bœufs des domaines de M. B..., et des lois
draconiennes qui protègent la propriété jusque
dans le droit de chasse, vit et pullule un peuple
immense de perdrix et de lièvres. Pour montrer à
quel point abonde le gibier dans cette terre de
promission , je citerai une courte anecdote. L'un
des plus célèbres chasseurs de la Grande-Bretagne,
le colonel P..., avait fait i- l'ann^ée avant mon
voyage, une singulière gageure : il paria qu'avec
son chien d'arrêt, deux fusils et un homme pour
les charger alternativement , il tuerait en quatre
heures deux cents perdrix. Le pari tenu, il choisit,
pour son audacieuse expédition, la terre de M. B...,
et se mit en campagne par une belle journée de
septembre. Lorsqu'au bout de quatre heures^
montre en main, on vint arrêter le carnage compter les victimes, il se trouva deux cent dou; perdrix sur le champ de bataille.
Je savais qela, et voilà TÉden qui m'était ouvert Cependant, comme Finvitation du comté d*Here ford nous menait aux portes de Gloeester, nou$ crûmes bon d'y aller en premier lieu, comptaDt bien qu'à notre retour le comté de Norfolk, quoique riverain de la mer et presque presqtffle, ne serait pas rongé et englouti par les flots.
Nous partîmes de Londres en chemin de fer. Du temps de Mahomet, les Arabes disaient: « Quelle est la meilleure place en ce monde? — La selle d'un cheval rapide. *. Ils ne pensaient guère alors qu'avec un peu d'eau chauflfée, produisant une lé- ^ gère et imperceptible vapeur, l'homme trouverait moyen de surpasser la rapidité du coursier de Job, qui dérobait Vespace^ et de courir tout un jour de cette vitesse suprême que nul être vivant ne pourrait soutenir toute une heure ; ils ne pensaient guère que, perçant les montagnes et comblant les vallées, l'hoinme se frayerait sur la terre une route droite comme celle de l'oiseau dans le ciel, et qu'aussi prompt que cet oiseau voyageur, il transporterait sur un chariot les familles d'une tribu, leurs tentes, leurs troupeaux, leurs provisions, tout le royaume d'un patriarche. Voilà le miracle que nous voyons aujourd'hui. Qui peut deviner ce que
feront plus tard la science et l'industrie humaines, lancées dans celte voie de découvertes, et s'aidant de toute la puissance de Tassociation? Paisiblement assis dans un va^e fauteuil, sans secousse ni cahot, sans tangage ni roulis, on voit dans le cadre de la portière se dérouler un mouvant panorama, dont les points de vue changent à toutes les secondes et se renouvellent incessamment. On voit défiler à la suite les villes, les bourgs, les châteaux, les cottages, les métairies, les chaumières, semés sur les flancs des collines, dans le creux des vallées, au milieu de tous les accidents d'une campagne sans bornes. J'avais pour mon voyage une de ces journées entrecoupées de soleil et de pluie qui permettent d'observer les choses sous tous leurs aspects do lumière et d'ombre, et, traversant plus qu'à demi l'Angletjerre , j'ai pu bien voir son paysage si vanté.
Il n'y a guère en France que certaines contrées de la Normandie, celle des herbages, qui puissent nous le représenter complètement. On y rencontre beaucoup plus de prairies que de champs labourés ; c'est tout simple : dans un pays où la viande est la nourriture commune plus que le pain , il faut plutôt engraisser du bétail que semer du blé ; d'ailleurs, la terre et le climat semblent tous deux plus propres à la culture des graminées qu'à celle des céréales. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne
voit nulle part ni la vigne» qui ne passe point en France la zone de Paris, ni moins encore le mais ou Tolivier, qui marquent des zones plus niéridlonales. Mais ce qui frappe et surprend, au moins comme coup d*œil, c'est Tabsence de forêts. Il n*y a pas, de Londres à Glocester, un arpent de bois taillis. C'est tout simple encore : les Anglais ayant regu du ciel des amas de houille, plus précieux mille fois que les mines de Golconde ou du Potosi, ont tout leur combustible sous terre. Le bois de construction leur suffit. L*Qn ne voit donc partout que des prairies, divisées par des haies dans lesquelles croissent les chênes et les ormeaux.
La verdure anglaise est plus foncée, plus sombre que la nôtre. Pour en faire comprendre la différence, un peintre dirait : Le vert n*est pas une couleur .primitive, il se forme par le mélange du bleu et du jaune; or, en France, le jaune domine; en Angleterre, c*est le bleu. Il y a peu de spectacles plus agréables que le premier coup d*œil jeté sur cette verdure infinie, d'un ton frais et doux, qui s'étend sur la terre en longues nappes, qui s'élè?^ dans l'air en longues allées, qu'on aperçoit en tous sens à perte de vue. Mais toujours des prés et des haies, toujours un terrain ondoyant qui n'est ni plaine ni montagne, toujours des troupeaux de bœufs et de moutons, toujours le même aspect, la
même couleur, les mêmes détails; cela devient successivement uniformité, monotonie, tristesse, ennui. On se prend à regretter, non-seulement le vigoureux soleil et Tardente lumière de TËspagne et de ritalie, mais leur terre aussi, souvent brûlée, souvent inculte, variée du moins et pleine d'accidents. On regretterait volontiers les rochers de la Thrace, les forêts de la Germanie, les sables de l'Egypte; on regretterait laBeauce.
A notre arrivée, Glocester était en fête. Nous pensâmes que, le festival attirant beaucoup d'étrangers dans la ville, et de tous les comtés voisins, c'était pour leur faire honneur que les habitants pavoisaient de jour et illuminaient de nuit leurs maisons. Mais la fête avait un motif tout différent. C'était une mort qu'on célébrait, et cette mort, arrivée la veille, était celle d'un petit vieillard nommé Wood, resté fort inconnu toute sa vie. On nous montra, dans une sale ruelle, une pauvre échoppe en bois où, durant près de soixante ans , il avait vendu des clous et des épingles : c'est la grande industrie de Glocester. Quel rapport, demanderez- vous , pouvait-il donc exister entre la mort de ce vieillard et les réjouissances publiques? Le' voici : ce marchand do clous , que l'on croyait pauvre parce qu'il était resté jusqu'au dernier jour lidèle à ses habitudes de travail et d'économie^ laissait une fortune de portefeuille qui dépassait un
million de livres sterling. Et comme il ne laissait avec elle ni enfants, ni parents, ni amis pour la recueillir, il en avait fait, par testament, deux parts égales : léguant Tune à Talderman Wood, de Londres, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, uniquement parce qu'il portait le môme nom que lui ; l'autre à sa ville natale. De là les drapeaux sur les portes et les lampions sur les fenêtres.
Notre hôte nous attendait à la saulée de la dilî- ' gence , avec une magnifique voiture à quatre chevaux. Il nous fit prendre place dans l'intérieur, monta sur le siège du cocher , et nous conduisit lui-même, à grandes guides, jusqu'à son habitation des champs, oof/a^^ assez élégant, assez confortable , entouré d'un petit jardin anglais brossé et peigné à la dernière mode. Le maître du logis était un riche gentilhomme campagnard, Anglais de pur sang et de vieille roche , de la tête aux pieds, dedans et dehors > intuset m cute. Jamais il n'avait quitté son île. Il chassait, pariait, assistait aux courses , lisait la Bible au moins chaque dimanche, cultivait ses terres, élevait des bestiaux, et sa maison était pleine de coupes d'argent qu'il avait gagnées en prix dans les comices agricoles, soit pour avoir fait rendre le plus ,de sacs de blé à une acre de terre, soit pour avoir présenté au jury d'examen le bœuf le plus obèse ou le mouton le
plus chevelu. En voyant d*un côté ses deux filles, jeunes misses blanches, sveltes, douces de manières et de langage; de Tautre, sa longue, maigre et impérieuse moitié, qui parlait d'une voix aigre, les dents hors de la bouche,, précisément comme aboyait son carlin, on reconnaissait toute la justesse d'une observation dès longtemps faite sur les dames anglaises : qu'elles sont extrêmes en bien ou en mal, et sans intermédiaire; belles ou laides, bonnes ou méchantes. C'était au père heureusement que ressemblaient les filles , et lui se montrait en tout le meilleur homme du monde. Il nous avait donné la plus beHe chambre de la maison , à demi remplie par un vaste lit à la duchesse qui en occupait le centre, élevant jusqu'au plafond son l)aldaquin à quatre colonnes. On est couché là dedans comme un mort sur son catafalque. Nous la* viens nos mains dans des aiguières d'argent , provenant sans doute aussi de la générosité des comices agricoles. Enfin , pour achever de nous faire hon<^ neur et de nous émerveiller, pour rendre son hospitalité tellement somptueuse, tellement magnifique que nous en fussions fiers le reste de nos jours, notre brave gentleman avait invité , en même temps que nous , deux lords, membres du parlement, qui liabitaîent leurs châteaux dans le voisinage.. Jusque-là donc, tout allait à merveille.
Le lendemain, au coup sonnant de dix heures.
la cloche dous appela pour le déjeuner. Personne n*avait encore quitté sa chambre. Nous trouvâmes la famille rassemblée autour d*une bouilloire de thé. L'aînée des demoiselles m'en offrit une tasse que je fus contraint de refuser, n'ayant jamais pu plier mon estomac européen aux habitudes chinoises, et préférant quoi que ce soit au bout de ma fourchette à toutes les infusions du monde , si sucrées et si parfumées qu'elles fussent. Mon refus jeta toute la famille dans une profonde surprise, mêlée d'un peu de pitié, je crois, et de beaucoup de dédain, j'en suis sûr. « Comment! vous ne prer nez pas de thé? » s'écrièrent à la fois le père, la mère et les enfants. J'avais ouï dire à Murcie : « De quoi déjeune-t-on dans les pays où il n'y a pas d'oranges? » Sans doute mes bons h^tes d'Angleterre se disaient tout bas : « De quoi déjeunet-on si l'on ne prend pas de thé ?» Le fait est ■ qu'aucun d*eux n'eut la pensée de m'offrir seulement un œuf. Ce jour-là et les suivants, je calmai ma faim matinale avec quelques rôties de beurre sur du pain bis. On passa ensuite plusieurs heures au salon, les hommes et les femmes aussi soigneusement séparés que dans ime mosquée , avec les broderies d'un côté et les journaux de l'autre, entrecoupés d'une conversation rare, froide, guindée, compassée , pleine d'ailleurs de bienséance et de gravité. Puis, à une certaine heure, on alla faire un
certain tour de promenade dans certaines allées du jardin» marchant d*un certain pas et gardant un certain ordre invariable : on eût dit des prisonniers sur le préau. Après quoi, chacun regagna sa chambre. Au coup de cinq heures, la cldcbe aous appela de nouveau dans la salle à manger, où le dîner nous attendait. Il faisait un temps pluvieux et froid; cependant les filles de notre h6te étaient habillées comme pour le bal , eu robes de mousseline blanche, la gorge et les bras nus. Elles grelottaient dans cette toilette absurde. Leur peau violacée et mouchetée par la chair de poule témoignait d'une souffrance qui pouvait bien aller jusqu'à la maladie. Ma femme leur reprocha amicalement cette imprudence, dont elle se croyait la cause. < Ohl non, répondit ingénument l'une d'elles , ce n'est pas pour vous que nous sommes habillées de blanc; tous les jours, mon père serait-il seul à la maison, nous descendons ainsi pour dîner. C'est l'usage. »
Elle aurait pu dire aussi comme un original de ma connaissance, qui se promenait en pantalon blanc par une pluie battante et un temps glacial, mais dans le mois de juin : « Es-tu fouT s'écria un de ses amis le rencontrant dans cet équipage. — Ce n'est pas moi qui suis fou , répliqua-t-il , c'est le temps. » Revenons à notre société. Outre les deux lords, qui gardaient sans doute leur éloquence
pour le temps des sessions et leur appétit pour le temps des vacances , car ils mangeaient beaucoup sans parler même un peu, il y avait un troisième convive étranger : c'était le fils aîné de la maison, établi dans le voisinage , et invité lui-même , car il se fût bien gardé de venir prendre place à la table paternelle sans une lettre expresse d'invitation. Ce n'est pas l'usage. Crainte de quelque erreur dans la distribution des plats et des morceaux, le maître de la maison, assis seul à l'un des bouts de la table, découpait et servait lui-même. Voici dans quel ordre immuable les morceaux de chaque plat étaient présentés : d'abord à ma femme , conune femme et étrangère, puis aux deux lords en commençant par le plus haut titré , puis aux dames de la maison par rang d'âge, puis à moi, vil roturier, puis à son filé, puis à lui-même. Ainsi furent servis le potage aux épices , le poisson à la sauce de homard, l'immense roast-heef rappelant les terga bovis des repas homériques, les légumes cuits à l'eàu, le pudding au rhum , le pie aux fruits , et le fromage de Chester , pareil à une meule de moulin : ainsi furent-ils servis à tous les dîners.
Un voyageur goguenard , revenant d'Angleterre, disait que c'est un pays où il n'y a de poli que l'acier, et de fruits mûrs que les pommes cuites. Moi, je n'accepte pas la première partie de cette définition ; car la politesse est une chose toute cou-
ventîonnelle , qui change suivant le degré de latitude ou de longitude, et de laquelle on peut dire :
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Par politesse» nous 6tons notre chapeau, et les Orientaux ôtent leurs babouches. Mais lorsque le même voyageur , rencontrant partout des prairies verdoyantes et de sombres maisons de brique, dé- ; finissait l'Angleterre : < Un plat d*épinards garni de croûtes rôties, » et surtout lorsqu'il ajoutait plus gravement : « Soumise à ses usages comme des religieux aux règles de leur ordre, T Angleterre est un vaste couvent , et toutes les maisons des cellules , où l'on fait invariablement les mêmes choses aux mêmes heures et de la même manière , » alors je crois qu'il disait l'exacte vérilé. Et même elle n'était pas complète. Car on pourrait supposer que cette règle austère ne gouverne que les religieux du couvent, je veux dire les gens du pays. Pas du tout; un étranger, dès qu'il met le pied sur le sol de l'Angleterre, doit aussi prendre la robe et prononcer ses vœux. Ailleurs , nul n'est censé ignorer la loi; ici, nul n'est censé ignorer l'usage. On est jugé en conséquence. Si par malheur quelqu'un s'avise de saluer dans la rue en se découvrant la tête, c'est un homme mal né, un homme de rien; si , à table , il ose toucher le poisi son avec son couteau, c*est un manant. Pour nous
autres, qui aimons nos aises, nos franches coudées, et qui vivons chacun à notre guise, celte perpétuelle tyrannie du qu'en dira-t-on? cette vie enfermée dans un cercle étroit et monotone comnae les heures du cadran , nous semblent insupportables ; et c'est un supplice qui se multiplie géométriquement par sa durée. Hélas I la|?ersécution de l'usage nous atteignait même à la^ campagne , et nous en étions les déplorables victimes aussi bien dans l'enclos d'un cottage isolé que dans un salon du West-End . Heureusement que le mois d'août touchait à sa fin, et que la chasse s'ouvrait le !•' septembrCé C'est en France seulement qu'à tort ou à raison MM. les préfets octroient à leurs administrés un arrêté d'ouverture dont ils règlent l'époque chaque année suivant l'état des moissons. Partout ailleurs, la chasse s'ouvre à jour fixe, bon an, mal an, et, chose bizarre, plus tôt au nord qu'au midi : en Russie, dès le 29 juin (12 juillet de notre style), en certaines parties de l'Allemagne le 25 août, en Angleterre le 1** septembre, en Espagne aussi, du moins dans la loi , que l'usage ne respecte guère. Avec la perspective de cette prochaine et puissante diversion, de ce plaisir sans égal dont le retour est si doux après une longue attente, je prenais patience. « Voilà, me disais-je, le jo.ur de ma délivrance qui approche; voilà le jour de la liberté! » Il arriva. J'aurais voulu partir au soleil levant pour ne rentrer
qu'à la nuit close. Mais Tusage voulait que nous prissions le thé avec les dames, et qu'à l'heure précise du diner nous fussions assis à table en habit noir et en cravate blanche. Il nous restait donc, pour la chasse et pour deux toilettes, juste le temps qui sépare un repas de l'autre. Enfin, ver» midi, nous avions nos guêtres aux pieds et nos fusils dans les mains. Nous partîmes , trois ou quatre chasseurs , avec un seul chien qu'on tenait en laisse. Il se nommait Pedro. C'est le plus beau pointer^ et le plus excellent dont j'aie gardé souvenir en foute ma vie de chasseur. Certes, si j'eusse été président d'un comice agricole dans le comté d'Hereford, pour un tel produit et une telle éducation, son mattre ancrait reçu un pot d'argent aussi grand que la cuve principale de la brasserie Barclay, Perkins et C**.
Personne n'ignore que la plupart des campagnes en Angleterre sont divisées par petits enclos bien ^fermés de haies et de barrières. On se passe ainsi même d'un gardien pour les chevaux , les bœufs et les moutons. C'est une économie d'hommes. Il est donc impossible d'y chasser de la même façon que dam nos plaines unies et découvertes , ou comme on fait dans la Bretagne et le Berry, en perçant les clôtures épineuses, aux risques et périls des habillements et de la chair qu'ils couvrent; ce serait malséant et contraire àTusage. Voici de quelle manière on s'y prend. Nous allions, les mains
dans nos poches, parlant politique, littérature ou comices agricoles, le long des petits chemins bien battus et bien propres qui desservent les divers héritages. Arrivés à une barrière , qu'il fallait ouvrir à la clef, on lâchait dans l'enclos Pedro tout seul, lequel, lancé au galop, mais prenant le vent avec une habileté merveilleuse, avait bientôt exploré le terrain. Notez que, des pluies continuelles ayant rendu l'année très-tardive, beaucoup de blés étaient encore debout, qui n'ont peut-être jamais mûri, et qu'on n'ouvrait, inême à notre chien, que l'accès des champs dépouillés où le gibier ne pouvait être abondant. Qu'importe ? l'usage veut qu'on chasse le l*»* septembre. Quand Pedro revenait, comme la colombe à l'arche de Noé , sans avoir trouvé où faire halte, nous allions 'gagner une autre barrière et recommencer l'épreuve. Enfin, s'il se rencontrait une compagnie de perdreaux, le bon Pedro l'éventait à trente pas de distance, et, une fois en arrêt, il fût mort de faim, et les perdreaux aussi , avant qu'eux ou lui eussent quitté la place. Alors nous entrions, dans l'enclos, lentement, gravement, l'un derrière l'autre ; puis nous nous placions en ligne , à égales distances ; puis nous avancions d'un pas égal sur le gibier que nous dénonçait l'arrêt du chien. Au premier bnn't des ailes d'un perdreau, au premier coup tiré, Pedro se couchait ventre à terre, ayant aussi peur
de ramasser Toiseau mort que de faire envoler le reste de la bande. Pour les Anglais, rapporter est QD grand défaut dans un chien. Quant aux autres chasseurs, le coup de fusil semblait pour eux un coup de tonnerre ; ils étaient médusés , pétrifiés, cloués sur place. Aucun d'eux ne hasardait un pas, lin mouvement, que leur compagnon n'eût rechargé son arme, ce qu'il faisait avec autant de flegme et de lenteur qu'une charge en douze temps dans l'exercice à la prussienne. Alors on marchait de nouveau, tous ensemble, bien alignés, jusqu'à ce que la conipagnie entière fût levée et dispersée par-dessus les haies de l'enclos. Moi, je regardais faire, ne comprenant rien à un plaisir si tranquille, si discipliné, si morne, et tirant de loin en loin un pauvre coup de fusil égaré, avec autant de gravité et de tristesse que mes compagnons.
Cette chasse des enclos, toujours la même, dura deux ou trois mortelles heures. Qui m'eût dit que j'appellerais mortelles des heures de chasse? et le jour d'ouverture 1 Après quoi , nous arrivâmes dans une véritable plaine, bien découverte, bien plate, sans haies ni fossés, et entrecoupée de cultures diverses. Pour Iç coup, je me crus dans la Brie, et, ne voyant plus de clôtures , je ressentis le bonhetir d'un oiseau à qui Ton ouvre sa cage. Mais, bah! contre l'usage est-il un lieu d'asile en Angleterre? D'abord, Pedro, mes amours, fut re-
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mis en laisse et renvoyé à la maison. Peus beau demander sa grâce; il ne servait, lui, que dans les enclos. Un autre chien , très-bel et très-bon épagneul, nous fut amené par un révérend pasteur, voisin de campagne de mon hôte, agriculteur comme lui et comme lui chasseur, qui avait dressé son chien pour la plaine ouverte. J'aurais bien voulu m'échapper des rangs et faire la guerre de ^èrnV/a, eussé-je dû battre avec le pied ou le canon de fusil les trèfles et les pommes de terre. Mais on reprit cet éternel ordre de bataille ; on se remit à marcher en ligne, au pas de procession, à pivoter sur les ailes <;omme des conscrits à la manœuvre, à s'arrêter tous au coup de fusil d'un seul. L*épagneul battait au galop tout le front de la colonne. A la an, fatigué jusqu'à l'ennui, et pliant sous le poids de cette lourde gêne, je parvins, par une série de petits mouvements obliques habile* ment dissimulés, à gagner une extrémité de la ligne ; et , quand je n'eus plus de voisins que d*un côté, m'éloignant toujours de. l'autre, je sortis enfin, x:omme une comète échevelée, du systènoe planétaire où j'avais jusque*-là gravité forcément. J*étais délivré) j'étais monmaîtrel Vivre libre ou mou rir !... Je me jetai à genoux, et rendis grâce à Dieu. Tournant alors les yeux en tous sens pour voir quel meilleur parti je pourrais tirer de ma liberté conquise^ j'avisai un grand champ de fèves resté
seul debout au milieu des chaumes. Italiam^ lia-' liant ! Je cours à cette remise et je me jette à corps perdu dans le légume alimentaire des prisons et des bagnes, dont les tiges épaisses me montaient jusqu'à la ceinture. Je n'avais pas fait trois pas.*., eo co co co coq! un gros faisan me part sous les pieds, d'un bond s'élance à vingt coudées de terre, et déployant au soleil ses ailes dorées, sa queue an long panache, sa tête de pourpre et d'azur, il décrit un demi-cercle autour de moi. Je l'ajuste, je me mire dans son flanc découvert; mon doigt presse la détente.... No 1 me crie une grosse voix à l'oreille, tandis qu'une grosse -main me retient le bras.
Le vilain retourne la tète ; La colombe l'entend, part et tire de long.
Je regarde quelle fourmi venait me piquer au talon comme le croquant de la fable. C'était le garde-chasse de mon hôte, qu'il m'avait dépêché, me voyant fausser. compagnie, soit dans la crainte que je ne m'égarasse, soit plutôt pour arrêter le déserteur et le ramener en prison. Cependant, comme ce bon gendarme ne m'appréhendait pas au collet^ et se tenait fort respectueusement à distance après avoir l&ché son no/ je me rassurai, et risquai de continuer ma promenade à travers les fèves» Bien-^ tôt part une poule, que je respecte, puis irn gros
vieux coq semblable au premier ; et me voilà de nouveau en joue, et de nouveau prêt à faire feu. No ! crie le garde une seconde fois en arrêtant ma main. Il disait ce monosyllabe sans colère, sans vivacité, même avec un certain ton de déférence, et plutôt à la manière d*uu avertissement officieux que d'un reproche menaçant. C'était évidemment une consigne qu*il exécutait. Voyant donc que le garde était bien chargé de me garder, je baissai la tête, désarmai mon fusil, le mis sur Tépaule, et sortis du champ de fèves rabo entre piemasy comme un chien qui avance à la correction. Le pasteur venait à ma rencontre; il avait vu d*un peu loin mon aventure, et il s'empressa de m'expliquer com* plaisamment ce terrible mî ce veto constitutionnel donné au garde pour empêcher qu^on ne tuât en pleine chasse permise un vieux coq faisan. « Au !•' septembre, me dit-il, nous tirons la perdrix; au !•' octobre, le faisan : c'est l'usage. »
Ainsi, de gaieté de cœur, pour mettre des rangs parmi les bêtes comme parmi les hommes, pour établir une hiérarchie sociale dans le gibier, les chasseurs anglais se privent du plus grand attrait qu'ait la chasse, la variété et l'inconnu! Et cette règle, comme toutes les autres, devient, dès qu'elle est règle, tellement inflexible, qu'il n'entre pas même dans la pensée d'un homme bon, prévenant, hospitalier, d'en affranchir son hôte pour un
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jour, et de donner, dès le 1" septembre, la permission de tirer un faisan à un étranger qui ne sera plus chez lui le !•' octobre.
Oh ! quel plaisir à plaisir gâté' ! quelles mœurs rcvêches et despotiques ! En voyant cela, et toutes choses à l'avenant, je me demandais, non pas où est l'égalité (qui ne sait que l'Angleterre est le pays des castes autant que jadis l'Inde et l'Egypte, et que la population s'y compose de couches superposées comme les terrains de formation tertiaire?); je me demandais: Où est la liberté? Dans la loi, je le veux bien, mais non, certes, dans les mœurs. L'une est belle, les autres la gâtent. C'est un arbre puissant, magnifique, séculaire, qui promet l'ombre et la paix , mais sous les rameaux duquel il ne croît que des ronces et des épines, où, comme disait naguère Werther-Potier j l'on ne peut naturellement faire un pas sans s'emberlificoter les jambes. Eh quoi ! d'un côté, tant d'efforts jaloux pour gagner et conserver l'indépendance personnelle, qui , depuis des siècles , a son nom propre dans la langue légale, Yhabeas corpus; tant de garanties obtenues pour l'inviolable sainteté du home! de l'autre, une obéissance si servile, une si lâche soumission aux plus puériles exigences de l'habitude! On serait tenté de dire, en changeant de fond en comble la définition de Montesquieu : La loi donne aux Aiiglais la liberté de se
faire esclaves des mœurs. Ést-il croyable, en effet, qu'une nation si grande et si forte, et si occupée d'importantes affaires, une nation qui a donné au monde tant 4e grands génies , d'âmes fières , de Jibres penseurs, qui a vu naître en son sein Bacon, Hampden, Shakspeare, Locke, Newton, se rapetisse à de misérables vétilles , indignes de femmelettes, dont elle fait des choses d'État, et, libre par les lois qu'elle a conquises, se mette volontairement dans la servitude des usages qu'elle s'impose! L'Angleterre est un pays qu'il faut voir, non pas habiter; admirer presque en tout, imiter en peu de chose.; où l'on doit beaucoup s'instruire, où l'on ne saurait beaucoup se plaire. Aussi, quand nous dîmes adieu, dès le lendemain, à la bonne famille du comté d'Hereford, qui n'avait d'autre tort que d'être, anglaise et de vivre à l'anglaise, nous disions aux arbres de leur jardin: « Infortunés! que vous êtes à plaindre d'être plantés là, et de ne pouvoir aller fleurir ailleurs! >»
Restait le comté de Norfolk. Mais je trouvai , en arrivant à Londres , des lettres qui me rappelaient sur-le-champ à Paris. Il fallut partir sans prendre une revanche. En traversant le détroit , tandis que le mal de mer me tenait étendu sur le pont du steam-boat, tombé au dernier degré de souffrance et d'avilissement où puisse descendre un être humain, je vins à me rappeler certaine aventure de
Roland, dans le Boïardo S lorsque, ayant laissé firir de ses bras la belle Angélique, il est soudainement assailli par un spectre insaisissable, qui s'élance sur la croupe de son cheval en vain mis au galop, qui le harcèle sans relâche, Fétreint dans ses bras, le perce au cœur d'un dard empoisonné qu'il retourne et fixe dans la plaie. « Ton nom î » s'écrie le paladin vaincu dans celte lutte inégale, comme le lion par le moucheron, h Je m'appelle, dit le spectre, Foccasion manquée, »