Dans le découragement qui abrégea sa vie, il Toulait que
est resté da monastère antique une assez belle église et sept chapelles disposées en stations sous les grands arbres de la vallée, où. Ton vient encore en pèlerinage aux fêtes de la Vierge. Par-dessus leurs clochers en minarets, s'élève, jusqu'aux ruines imposantes du vieux château des Pafly, un vaste et magnifique amphithéâtre de montagnes couronnées des plus belles forêts que puissent produire, même en Allemagne, la nature et la science avancée des agents forestiers. Du haut de ces sommets, la vue est prodigieuse. En se retournant vers l'angle extrême où s'affaissent et meurent les monts Krapacks, on aperçoit, à droite, TAutriche tout entière jusqu'aux montagnes de Styrie, que domine Ja tête haute et toujours blanche de la Schneeberg; & gauche, toute la Hongrie, jusqu'aux montagnes de Bude, qui étaient, il n'y a^pas deux siècles, avant les campagnes du duc de Lorraine et du prince Eugène, la frontière de Turquie. Dans ces deux profonds paysages, le Danube serpente et sdn* tille comme un large ruban d'argent.
L'intérieur du couvent , devenu château , n'est pas moins curieux que ses alentours. On en a conservé la forme primitive et même les distributions intérieures. Ce sont encore de longues galeries
Ton écrivit pour épitaphe sur son tombeau : « Ci-gît Joseph II, à qui rien n% réussit. 9
voûtées, sur lesquelles s'ouvrent des cellules en arceaux croisés: seulement on voit partout que les habitants ont cessé d'être de pieux fainéants. Dans le vestibule sont appendus des drapeaux, des pavillons, des trophées, des armures; et la galerie principale est toute tapissée d'aigles et de vautours empaillés, de cibles cribléifc par les balles, de bois de cerfs, de daims, de chevreuils, de chamois. Une pièce est entièrement remplie d'armes, vieilles et neuves, depuis la lourde arquebuse à rouet jusqu'au pistolet de poche; une autre, où l'on prend le café, contient un riche assortiment de pipes (j'en -ai compté plus de quatre-vingts) rangées sur de petits râteliers, et parmi lesquelles les hôtes du prince n'ont que l'embarras du choix. Ici se trouve une belle collection de gravures et d'estampes achetées à Paris , qui sentent plus le boudoir que la sacristie ; là, une nombreuse bibliothèque où les langues française et anglaise ne sont pas moins richement représentées que la langue .allemande. Les meubles des appartements sont du même goût ; on descend du lit sur des peaux d'ours et de léopards. Tout, jusqu'aux armoiries sculptées sur la façade et répétées dans les ornements intérieurs, tout respire l'activité et la guerre. Ces armoiries sont curieuses : c'est une tête de Turc, reconnaissable & sa longue moustache et à son crâne pelé, auquel un corbeau dévore les
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(eui. Un ancêtre du prince prit Raab sur les rares, en 1614; et comme le corbeau se nomme robe en allemand , l'empereur Matbias lui donna ce qu'on nomme, en style héraldique, des armes Iparlantes.
I La chasse au cerf, qui m'avait conduit jusqu'en
I Hongrie, se fait, dans ce pays, de plusieurs façons.
Elle serait très-difficile à cheval , sur des pentes
j souvent rapides , à travers des ravins profonds :
I aussi ne connaît-on ni la musique harmonieuse de
la trompe, ni les concerts divins des meutes bien
composées. Si l'on chasse à courre, c'est avec de
tOQt petits chiens , pas plus gros que des beagles
anglais, qui font seulement vider l'enceinte, et ne
mènent pas le gibier plus loin que leur petite voix
aiguë nç peut s'entendre. t)n fait également des
battues, comme partout; mais la chasse la plus ha*
bituelle et la plus sûre est aussi la plus simple qui
se puisse imaginer. Sans suite, et même sans chien,
on va seul, la carabine au poing, quêtant un cerf
à travers bois, comme les braconniers quêtent un
lièvre dans les guérets. Souvent on le surprend
dans sa couche, pour le tirer au premier bond.
D'autres fois, on suit sa trace, soit sur la neige,
soit sur la terre humide ; le i)]us ordinairement,
on l'aperçoit de loin, tantôt à sa couleur rougeàlre
dans les taillis verts, tantôt à sa forme ronde sous
les droites futaies : il ne reste plus qu'à l'approcher
à distance. Cette chasse est facile, comme on voit ; mais il faut pourtant la connaissance du pays et des mœurs du gibier; il faut une vue perçante, une vigilance continuelle, de la patience, du sangfroid; enfin, comme dit le proverbe, œit ouvert et bouche close.
Le prince m*ayait choisi, parmi ses gardes, un admirable guide. Homme déjà mûr , aux formes herculéennes avec une figure candide, il s'était fait, plus jeune, de garde, braconnier; mais le prince l'avait bientôt repris à son service, ne pouvant autrement défendre son gibier contre lui qu'en lui en donnant la garde.
Gomme les fraudeurs devenus douaniers, comme les voletu*s entrés dans la patrouille grise, il était la terreur de ses anciens complices, dont il savait par expérience toutes les ruses, tous les tours, et ne se montrait pas moins habile quand il avait l'ordre ou la permission de redevenir un moment chasseur. Quoique son pas fftt un peu lourd et sa pipe toujours allumée, personne n'aurait pu mieux me conduire et m'apprendre les secrets de ce métier nouveau pour moi. Il avait l'œil et roreUie d'un Mohican, le jarret d'un Basque et le calme impassible d'un grenadier en faction. Quant au silence, chose si nécessaire, il étjdt entre nous mer* veilleusement gardé. Fidèle observateur des décrets cle la diète, mon garde, que j'appellerai Piôtr
(Pierre), ne parlait que le hongrois ; il ne sayaii pti même un mot d'allemand. Nous n'avions donc, pour nous comprendre mutuellement, que la langue uni* Terselle, celle des signes, qui suffit presque à toutf mais ne rend pas bavard et ne Cait aucun bruit. Je crois bien, à yai dire, que le brave homme savait autant de latin que moi, ce qui n'est pas difficile, pour peu qu'il ait hanté les cours de l'école fores* tière, seulement jusqu'au couteau de chasse *; mais nous nous gard&mes prudentnent l'un et l'autre de réveiller la langue des morts.
Gomme il n'était pas encore tard quand nous ar^ rivâmes à Harienthal, je fis, le jour même, ma premitoe campagne ; et je tirai même un cerf, que mon guide aperçut, par une sorte de seconde vue fïm fine que le nez d'unUmier,à une petite nuance rousse qui perçait jusqu'à nous l'épaisseur d'une futaie pressée. Malheureusement je n'avais pas taSt de pacte avec le diable rouge du Freyêchutz; un mauvais génie alla loger ma balle justement dans an petit baliveau qui couvrait le corps de la bête. Piêtr la retira gravement de Farbre avec son couteau, la mit dans sa poche, et me prouva, par une pantomime sans réplique, que, si eUe eût passé à droite ou à gauche de l'obstacle, l'animal était mort :
l. C'est rinsigne qu'on délivre, en guise de brevet, aux élèves gradués gardes-chasse, et parmi lesquels se prennent aussi Jes chanewri des grandes maisons.
démonstration bien faite pour rae consoler de reïx— Irer au logis tes mains vides. Parti d'un autre cAté (car de deux tireurs ensemble l'un est au moins inutile), le prince n'avait pas été plus heureux quio moi. « Je vous indiquerais bien, me dit-il» quand nous nous retrouvâmes au souper, lyie chasse plus sûre que celle du soir, c'est l'affût du matin ; mais vous aimerez mieux dormir. » Mon hôte oie prenait, tant la renommée des Parisiens est bien établie, pour un ch^seur de ruelles. Je fus presque piqué. « Va pour l'affût du matin, » lui répondis— jcj et les ordres furent aussitôt donnés.
J'étais encore engourdi dans toute la pesanteur du premier sommeil, quand Piôtr entra dans ma chambre. La casquette à la main, il m'enjoignit respectueusement de me lever tout de suite. Je sautai sur mon tapis de peau d'ours, et. les yeux mal ouverts je passai mes habits à la lueur d'une bougie que le garde avait rallumée. Il était une lieure après minuit. Arrivés hors du parc, et notre lanterne éteinte, nous nous trouvâmes dans un four. La nuit était si noire et l'obscurité si complète, qu'où heurtait un arbre sans le voir. Je marchais derrière mon guide, emboîtant le pas comme un conscrit qui suit un vétéran à la parade, et quoiqu'il fit ce chemin trois cents fois par an , lui-même avait quelque peine à se diriger avec sûreté. Nous avions passé près d'une mine d'ardoises, où les pauvres
ouvriers, plus malîneux encore que nous, s'étaient^ déjà mis à l'ouvrage , et nous montions lentement, tenant nos fusils en balancier, dans le *fond d'une gorge étroite, près d'un petit torrent dont le bruit nous guidait comme le fil d'Ariane. A chaque instant nous rencontrions d'autres petites nappes d'eau qui descendaient des flancs de la montagne,et qu'il fallait passer à gué, avec de l'eau jusqu'aux chevilles. Dans les endroits difficiles, Piôtr s'arrêtait pcmr ni'offrir galamment la m^n. Une fois même, qu'il fallait sauter le torrent, il me prit sans façon sur ses larges épaules, cl, un fusil à chaque main, mit dans les cailloux roulants ses grandes bottes de cuir rouge. Nous passâmes ainsi la rivière, l'un portant l'autre, moi comme l'enfant Jésus, lui comme le géant Christophe. Je me serais bien moqué d'avoir les pieds à l'eau ; mais la veille, en courant à ma béte manquée, je m'étais heivlé dans une souche qui m'avait fait rouler comme un lièvre tiré en travers, et j'avais conservé de ma chute une assez large plaie à la jambe, qu'une charitable chambrière n'avait pu guérir entièrement avec un emplâtre de graisse de cerf, qui est le baume de Fier-à-Bras du pays. A chaque branche qui me frottait le tibia malade, j'aurais jeté des cris de détresse, si le décorum l'eût permis , et surtout la nécessité de faire mieux silence qu'un trappiste^
Malgré les difficultés de cette route de nuit, nons étions arrivés à notre poste une heure avant le point du jour : t^nt la consigne allemande est exacte et sévère! C'était la crête d'un mamelon, d'où nous devions apercevoir, une fois Taube venue, tout le vallon qui s'étendait sous nos ])ieds et le coteau qui nous faisait face. L'approche du jour avait rafraîchi Tair, un vent très-vif me soufflait au visage, et des gros nuages noirs qui roulaient lourdement sur nos tètes commençait à tomber une pluie fine, pénétrante et glaciale. J'avais eu chaud en montant ces côtes ardues ; réduit à l'immobilité, je me sentais envahir par le froid; au bout d'un quart d'heure, je claquais des dents- Le bon garde eut pitié de moi; il me suppliait avec* les gestes les plus pathétiques de regagner pays ; il me montrait le ciel inclément et le chemin de la maison, et mon oreiller, sur leqijel je reposerais avec tant de délices^ sa muette éloquence n'eut pas le moindre succès. Je n'étais pas venu de quatre cents lieues pour dormir et pour faire rire aux dépens d'un Parisien. Je tins bon, me rappelant le proverbe espagnol,
Guerra, caza y amores, Por un placer mil dolores ,
et me disant qu'en guerre, en chasse, en amour, cet unique plaisir peut bien effacer les mille douleurs. Me voyant inébranlable, Piôtr, la conscience
en repos, eut bientôt pris son parti ; car ce n'était pas pour lui, le brave homme, mais pour moi seul qu'il craignait le serein. Il boutonna jusqu'au cou sa longue redingote grise à parements verts , se blottit comme un lapin dans une épaisse cépée, battit le briquet, et bientôt une petite fumée blanchâtre qui sortit de ce nouveau buisson ardent lui donna l'air d'un fourneau à charbon.
Moi, je restais fièrement planté en sentinelle, supportant comme un stoïcien le vent et la pluie, et faisant de mon corps courbé un toit sur les platines de mon escopette. Aux premières lueurs du crépuscule, j'aperçus glisser dans mes environs, car je ne pouvais bien juger la distance, une masse brune qui, certes, n'était pas une ombre. J'essayai de mettre en joue ; impossible de voir le guidon du fusil. Tirer au juger, c'était risquer toutes les chances de l'afi&t contre un coup plus qu'incertain. D'ailleurs, je n'apercevais la bête que très-cenfusément. Si c'eût été un de ces petits chevaux à demi sauvages, qu'on laisse paître en liberté dans les montagnes , comme plus bas dans les steppes, quelles gorges chaudes n'aurais-je pas excitées contre moi! Qui sait? peut-être que la Gazette d'Augsbourg^ venant en aide à la fameuse cAan^on du Rhin, eût raconté à TEurope indignée que, trente ans après la bataille de Raab, les Français mettaient encore la Hongrie à feu et à sang. Je m'abstins donc,
iOO SOUVENIRS DE CHASSE.
et j'en fus pour mes battements de cœur. Le ciel récompensa cette prudence patriotique. En même temps que le jour commençait à poindre, l'averse commençait à cesser. Piôtr sortit de sa tanière, et s'en alla, pendant que je me tenais en faction, pousser une reconnaissance. Il revint quelques minutes après , allongeant un peu le pas , ce qu'il ne faisait qu'aux grandes occasions, et m'appelant du bout de la langue. Je vis bien qu'il apportait de bonnes nouvelles. En effet , arrivé à cinquante pas du poste que j'avais quitté, il étendit le bras vers le coteau que nous avions en face, et, dirigeant mon regard avec le canon de sa carabine, il me fit voir ce qui le rendait si joyeux et si alerte. 6'était un cerf qui. se tenait là comme s'il eût posé devant un peintre. Il était debout, au milieu d'une clairière, immobile, la tête haute, et l'on pouvait, malgré la grande distance, compter les nombreux andouillers de ses bois magnifiques. Près de lui, sous sa protection, paissait un petit troupeau de biches et de faons. C'était bien le roi couronné des forêts.
Le trouver, le voir, Fadmirer, cela pouvait compter pour quelque chose ; mais le plus difficile restait à faire : il fallait l'approcher. Par un long détour, nous allâmes d'abord gagner de grands bois qui semblaient devoir nous conduire auprès de lui, et sous l'abri desquels nous pûmes arriver effecti-
fement jusqu'en son voisinage ; mais, du point le ^os rapproché, nous étions encore éloignés du cerf d'au moins trois portées de balles et Tinter- ?aUe qui nous séparait de lui était un jeune taillis de Tannée, où il broutait avec son sérail comme dans un pré. Rien pour s'abriter, rien pour cacher sa marche ; à peine çà et là quelque buisson de tiges fraîches sur un tronc coupé, quelque jeune baliyeau gardé pour futaie. Heureusement, je vins à me rappeler par quelle industrie Levaillant et ses Hottentots approchaient les girafes et les rhinocéros dans le pays des Grands-Namaquois. Je fis comme eux ; je me couchai sur le côté gauche, et, tenant mon fusil dans la main droite collé au corps, m'ai* dant des coudes et des talons, je me glissai lentement sur l'herbe mouillée, comme un reptile qui déroule ses anneaux. Je pus savourer ainsi pleinement les douces angoisses de la crainte et de l'espérance. Deux' coucous, amenés là par un dieu protecteur, couvraient de leur duo matinal le léger bruissement de l'herbe, j'arrivai ainsi, tout haletant de joie, jusqu'à belle portée du cerf, qui, fort paisible et sans songer à mal,
Tondait encor du pré la largeur de sa langue.
Je me dressai à demi derrière un arbre, contre lequel j'appuyai mon canon de fusil. Le jour était suffisant ; nul bouclier ne protégeait la victime ; je
lui passai une balle à travers le corps. La pauvre bote fit un bond gigantesque, el retomba sur sa'tête en poussant un cri sourd. Elle était morte. Piôtr accourut tout joyeux et tout fier. Nous liâmes ensemble les quatre pieds du cerf, puis nous passâmes dans ses jambes une longue perche coupée sur place, et nous voilà, l'un devant, Taulre derrière, semblables au meunier et son fils de La Fontaine, portant notre âne comme un lustre. Je rentrai à la maison exténué, affamé, déchiré, trempé, blessé, enrhumé, mais j'avais tué un cerf dix cors dans les monts Krapacks :
Por mil dolores un placer.
Dès le tantôt, traînant ma jambe meurtrie , je repris la campagne, qui continua les jours suivants. Toutefois je ferai grâce au lecteur, soif des coups manques, qui furent nombreux; — car novice en cette chasse singulière, je me laissais emporter à la vue du poil roux, et je tirais toujours trop tôt, c'est-à-dire trop loin, — soit des coups heureux, dont j'eus bonne part aussi, puisque d'une seule promenade je rapportai deux cerfs et un faon. Mais on conviendra que le couvent de Marienthal est un paradis terrestre : beau pays, belle vue, bon gîte, Î3on accueil, chasse d'empereur, vin de Bude et de Tokai, air vif et sain; les centenaires
EN Hongrie: ios
abendcnt dans cette contrée bénie , et même, si Ton en croit les légendes des vieux châteaux, bien des gens n'y meurent jamais. C'est là qu'un chasseur doit aller finir ses jours.
c:qk^
Plus j'ai voyagé en Europe, plus j'ai acquis la conviction qu'il faut, au rebours de l'opinion commune, passer l'été dans les contrées du midi et l'hiver dans les contrées du nord. Je parle des gens bien portants. Que faire au mois de janvier en Italie ou en Espagne? Soutîrir du froid, car rien n'y est préparé pour s'en défendre ; et l'on ne peut avoir, à cette époque de l'année, ni la vue des beautés de la nature méridionale, ni Texpérience de ses plaisirs. A l'autre extrême, que faire au mois de juillet en Russie? Languir sous l'humide et fade influence d'une chaleur aussi accablante que promp- Icmcnt venue et promptement passée, sans connaître davantage les plaisirs ou les beautés de la nature septentrionale. Mais changez les termes de la question. N'est-ce pas en été qu'on jouit, à Naples, des délicieuses brises de mer ; à Séville, des frais patios fermés aux ardeurs de midi, et des bains
i06 SOUVENIRS DE CHASSE.
prolongés dans la rade ou dans le fleuve, et des paisibles siestes dujour, et des veillées embaumées de la nuit^ et des froides boissons, et des riantes campagnes, et de l'épais ombrage des orangers, et de la lumière dorée du soleil, et des rayons argentés de la lune? N'est-ce pas en hiver que les maisons de Saint-Pétersbourg sont de douces serres chaudes, où s'entrelient une température toujours égale, et qu'on trouve, hors de ces tièdes abris, avec la saine vivacité d'un froid sec et d'un ciel clair, Tagile traîneau, la montagne de glace d'où Ton se précipite avec la rapidité d'une chute,la terre engourdie sous son manteau de neige, les rivières immobiles et devenues grandes routes, les forêts pliant leurs branches, comme des bras fatigués, sous le poids du givre qui étincelle, les habitants chargés des plus épaisses dépouilles d'animaux, enCn tous les étrangers et mâles spectacles que donnent , dans le Nord, les choses et les hommes?
Je puis ajouter à cette énuméralion, la nouveauté, l'attrait, le plaisir de la chasse. Et ce n'est pas seulement dans l'étroit point de vue du tueur de gibier que je me place, mais encore dans celui plus vaste du curieux observateur; car on conviendra que le voyageur qui chasse en pays étranger, qui visite à pied les villages, les champs, les forêts, qui se troyve en contact avec toutes les classes de la société, s'approche beaucoup plus près de la natiu-e
EN RIJSSIE. 107
et des hommes, voit plus et mieux que le touriste indolent qui, roulant dans sa chaise de poste et servi par son courrier, ne fait que parcourir les grandes routes et traverser les grandes villes. Voilà, ce qui redouble, hors de France, ma passion pour la chasse ; voilà ce qui m'encourage à raconter quelques-unes de ces histoires qu'à un dîner de campagne chacun est exposé à subir entre la poire et le fromage, pour peu qu'un de ses voisins soit chasseur et voyageur. Ce serait avoir, me dira-t-on, un double droit à mentir; mais j'ai pris avec moi-même l'engagement formel de respecter pieusement la vérité, autant qu'un Parisien de vieille roche qui ne serait jamais sorti de l'enceinte continue et n'aurait manié d'autre fusil que celui de la patrouille.
Arrivé à Saint-Pétersbourg vers la fin de l'automne, je n'eus pas à subir, comme en Autriche, une longue attente, une douloureuse privation. Grâce à des amis (je puis maintenant nommer ainsi ceux qui n'étaient alors que de nouvelles connaissances) , grâce à leur hospitalité bienveilr lante et cordiale, je pus reprendre sur-le-champ, à sept cents lieues de Paris, la campagne commencée entre la Seine et la Marne , et que le voyage seul avait interrompue. Cependant toutes les chasses au menu gibier, qui commencent là dès le mois de juillet, venaient de finir; les chiens d'arrêt étaient
déjà rentrés au chenil; plus de coqs de bruyère, de gelinottes, de perdrix grises et blanches; plus même de doubles bécassines (qu'on nomme simpledes doubles) , fort communes, en été, autour de la Neva , et qui remplacent, pour les chasseurs de Saint-Pétersbourg, nos perdreaux et nos cailles de la primeur. En attendant les grands froids et les grandes neiges , il n'y avait ^ à chasser que le lièvre et le renard* Je pus, à défaut de mieux, m'en donner aussitôt le divertissement. La chasse d'une terre de vingt-six mille déciatines^^ propriété du prince L..., avait été louée, avec une partie de son château, par une compagnie où se trouvaient réunis, presque en égal nombre, des Russes et des Français, les uns appartenant à la société noble et riche de la capitale, les autres à la diplomatie, au commerce, au théâtre, et formant tous une fraternelle association, où brillaient, dans un pays de castes , les vertus et les agréments de Tégàlilé. Ils voulurent bien m'admettre en qualité d'hôte, et je pris part sur-le-champ à leurs expéditions hebdomadaires.
Le château de L... est situé en Finlande, à vingt-deux verstes au nord de Saint-Pétersbourg'.