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Plus de trente mille hectares

'2. La yerste vaut environ un kilomètre. On en compte eent quatre au degré.

Le chemin qui y mène ,est assez curieux à parcourir, surtout dans les environs immédiats de la ca* pitale, dont l'enceinte, pour une population qui n'atteint pas encore cinq cent mille âmes, est • beaucoup plus vaste que celle de Paris. Mais c'est de la prévoyance. On traverse d'abord, sur le principal pont de bateaux, la profonde et large Neva, fleuve qui ressemble beaucoup à la Tamise : d'abord par son cours borné , puisque , sortie du lac Ladoga, elle se verse, à vingt lieues de sa source, dans le golfe de Finlande; ensuite par l'aboadance de ses eaux, puisqu'elle porte aussi de petits navires; enfin, par sa destination, puisqu'elle est également le port de mer de la capi- We. Seulement la Neva , dont lés eaux sont plus salubres et meilleures à boire , menace fréquemnient la ville de ses terribles inondations, que produisent, d'un côté, la débâcle des glaces, de f autre, et plus dangereusement, les hautes marées des équinoxes , qui refoulent le fleuve et le jettent hors de son lit. Malgré ses puissants quais ^le granit, et le canon d'alarme, qui tire à la Moindre apparence de danger, Saint-Pétersbourg affronte-, au moins deux fois chaque année, une catastrophe possible quelque jour.

^udelà du pont, sur la rive droite, on rencontre deux des plus intéressantes curiosités de Saintî^élersbourg , vflle trop récente pour posséder au-

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cune antiquité. L*une est la petite cabane en bois qu'habita Pierre le Grand , lorsqu'on 1703 il fit commencer les constructions de la ville maritînae qui devait déshériter Moscou. Cette cabane, aussi petite et plus basse qu'une simple isbah de paysan , ne se compose que de trois pièces de plainpied , une salle à manger à gauche , un cabinet pour coucher à droite, au milieu une salle de réception , c'est-à-dire une chambre carrée , que remplissent trois ou quatre meubles grossiers, fabriqués par la main même du tzar industrieux qui enseignait à ses sujets jusqu'à l'usage du tour et de la tarière. C'est là qu'en veste ronde de grosse laine il recevait les chefs de son armée, les ministres de son empire et les ambassadeurs étrangers. Quelle distance de cette pauvre cabane au Palais d'hiver^ qui se trouve en face, sur l'autre rive, le plus vaste et le plus somptueux des palais! Ce sont les images frappantes de la Russie d'alors et de la Russie d'à présent. On montre aussi, sous un hangar , un petit bateau ponté que Pierre construisis à Saardam, et qui, devenu modèle pour ses charpentiers, s'appelle aujourd'hui le grand-père de la flotte russe : nom plein de sens plus encore que d'esprit. Une image byzantine du Christ, qu'il portait , dit-on , toujours avec lui, et qui l'accompagnait à Pultava, est exposée dans la salle à manger , sur une espèce d'autel devant lequel brûlent,

jour et nuit, une quantité de cierges et de lampes. Au reste , la cabane entière est tapissée d*ex-voto : jambes , bras, pieds, mains, yeux, dents, bijoux, peintures, broderies, etc. On se croirait dans la chambre de la Vierge à Notre-Dame de Loretle. Ce n'est pas seulement de Tadmiration et de la reconnaissance qu'inspire la mémoire de Pierre le Grand, c'est de la dévotion. Il semble que les Russes en aient fait un saint.

La cabane de Pierre est à droite du grand pont lorsqu'on vient de Saint-Pétersbourg, dont la presque totalité s'est portée , contrairement au plan du fondateur , sur la rive opposée de la Neva. A gauche est la citadelle qu'il fit construire pour protéger sa ville naissante contre les attaques des Suédois, qui auraient pu la détruire en remontant rembouchure du fleuve. Cette citadelle , bâtie dans uoe petite ile en avant de la grande lie de Vasili- Oslroff , qui renferme, dans un quartier populeux, la bourse et les académies , se trouve aujourd'hui, par suite de l'agrandissement perpétuel , au beau milieu de la capitale. Elle n'a donc plus d'objet, plus de destination; j'entends contre un ennemi extérieur. Dans celte forteresse intérieure se trouve une petite église qui ofl're , au sommet de son clocher, ou plutôt de son minaret, que termine une haute flèche dorée , le plus complet panorama de Saint-Pétersbourg, de son port et de ses îles. C'est

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là, SOUS des4rophées militaires, sous des drapeaux ennemis , pris surtout aux Turcs , qu'est la sépulture impériale. De simples cercueils , posés sur des dalles au-dessus des caveaux et rangés côte à côte par ordre de dates, portent les noms des tzars, des tzarines et des grands-ducs dont ils couvrent les dépouilles mortelles : d'abord celui de Pierre le Grand , qui commence tout à Saint-Pétersbourg, parmi les morts comme parmi les vivants; puis ceux de sa femme Catherine , d'Anne , d'Elisabeth, de Pierre II, de Catherine II, l'autre grand empereur, de Paul I", d'Alexandre et de Constantin. Il y a place encore, dans la petite nef, pour une longue génération d'autocrates ; mais dans ce vide est le secret de la Providence^

Près de leur tombeau se trouve le premier privilège et le premier attribut de leur pouvoir souverain : à côté de l'église est l'hôtel où se bal la monnaie. C'est dans ce i^oir édifice de briques enfumées qu'arrivent tout l'or, tout l'argent , tout le platine produits par les mines de l'Oural, de TAltaï, de la Sibérie entière. Plus riches que ne le furent jamais celles du Potosi, et prenant de plus en plus des développements immenses, ces mines apportent à la puissance moscovite un élément nouveau dont il faut tenir compte, aussi bien que des millions d'hommes et des miUions d'hectares, pour mesurer, dans sa taille et sa force, le colosse

de Tempire, ce géant de qui la t^e s'appelle despotisme et le corps servitude*.

Pendant le reste du voyage , on traverse d'abord les iles^ c'est-à-dire le quartier des maisons de plaisance; car, pour aller de la ville à la campagne , les gens riches de Saint-Pétersbourg se bornent à passer de la rive gauche à la rive droite de la Neva. Ces espèces de chalets, ces maisons de bois entourées de quelques massifs de bouleaux, quand celles-là sont vides et ceux-ci dépouillés, n'ont l'apparence ni bien splendîde ni bien champêtre. Mais on assure que, pendant l'été, le séjour des lies est très- animé et très -agréable. Puis, une fois la barrière franchie et la grande route atteinte (si l'on peut donner ce nom de grande

t. L'exploitation des mines d'or de la Sibérie n'a commencé, dans l'Oural, qu'en 1814, et dans l'Altaï, où elles sont'bien plus riches, qu'après 1830. Voici un simple point de comparaison,* pris daùs les documents officiels, qui fera facilement juger de leur avenir. Toutes les mines de l'État, de la couronne et des particuliers ont produit :

En 1833, 378 pounds, 22 livres 28 2/3 zolotniks (environ 6246 kilogrammes);

En 1842, 904 pounds 7 livres 71 zolotniks (environ*14919 kilogrammes).

Si cette progression continue encore quelques années, la Russie produira, en 1850, deux fois plus d'or que toute l'Amérique.

(Je conserve cette note, écrite en 1844, avant la découverte des gisements aurifères de la Californie et de l'Australie, avant la fièvre d^oTy comme ime nouvelle preuve de la vanité des prévisions humaines, toujours déconcertées par les événements.)

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route à un mauvais chemin de traverse , plein de fondrières et de marécages), on rencontre quelques villages avec leurs châteaux et leurs églises. L'abri du pauvre, du serf, est toujours en bois; celui du seigneur est habituellement de la même matière. L'unique difTérentîe entre eux, c'est que la cabane est faite simplement de troncs d'arbres disposés en carré et tenant l'un à l'autre à leurs extrémités par des entailles ; un paysan avec sa hache peut et sait se bâtir tout seul une dcmearë ; tandis que le château est enceint d'une muraille de planches ouvragées et peintes qui ajoute une décoration extérieure à l'étendue et à la commodité des appartements. Quant aux murs autour des parcs et des jardins, c'est chose inconnue; l'unique manière d'enclore les dépendances des habitations est de planter à l'entour un treillage de pieux croisés. Mais la maison de Dieu est d'habitude plus monumentale. Il y a peu de villages ^^ssez pauvres pour n'avoir pas leur église en briques plâtrées , avec son fronton grec à colonnes recrépies tous les ans, avec ses toits orientaux et ses dômes ou minarets de mosquée, habituellement au nombre de cinq, et presque toujours peints en vert tendre. On voit, du premier coup d'œil jeté sur les édifices du culte , que la religion des Russes vient de Byzance, comme leur langue et leurs arts.

A propos d'églises j celle qu'on rencontre à la

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barrière de Finlande, et qui paraît neuve au milieu des autres édifices, dont nul cependant n*est ancien, rappelle une touchante et terrible histoire, toute récente, et dont on ferait, je crois, sans peine un drame ou un roman. Je puis la conter en quelques mots. Deux jeunes gens se rencontrèrent au collège du corps des cadets, et s'unirent d'une tendre amitié. L'un était fils unique, héritier d'un grand nom , d'une fortune immense ; l'autre, orphelin et pauvre auprès de son ami, avait une jeune sœur remarquable par son esprit et sa beauté. L'officier riche la vil , l'aima et se fit aimer d'elle. Il voulait l'épouser; mais sa mère, dont le consentement était indispensable pour cette union , voyageait à l'étranger. En attendant son retour en Russie, un amour impatient, consacré par des serments solennels , fit commettre aux deux amants une faute que le mariage devait bientôt effacer. Qpand la mère revint, elle vit dans ce mariage une mésalliance. Malgré les aveux de son fils, ses prières, ses reproches, elle fut inflexible. Désespéré, le jeune hormiie alla trouver le frère de sa maltresse : « J'ai séduit ta sœur , lui dit-il , et ma mère refuse de m'unir à elle ; quelle réparation puîs-je t'offrir? — Celle qu'exige l'honneur offensé, »» répondit l'ami de collège. En Russie , les peines contre le duel sont terribles ; combattants et témoins peuvent être faits soldats à vie

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OU condamnés aux travaux des mines. Un duel russe est donc une espèce de double suicide. Les deux amis furent placés à cinq pas l'un de l'autre pour tirer au même signal. Ils s'enlre-tuèrent. La mère coupable (elle mérite ce nom) fit élever une église sur le lieu du combat pour donner une même sépulture à ces nouvelles victimes de deux préjugés qui se valent : la naissance et le duel.

Aux portes de Saint-Pétersbourg , on entre dans la Finlande. Après avoir parcouru les provinces moins septentrionales de l'empire , la Courlande, la Lithuanie, la Livonie, l'Esthonie, pays trèsplats, très-uniformes, où la pierre manque presque absolument, où l'on pave les routes pendant l'été avec des couches de bruyère arrachée, la Finlande se distingue à quelques ondulations de terrain qui peuvent s'appeler en Russie des collines, presque des montagnes, ainsi qu'à sa formation granitique , dont les bl(Ks énormes poussent çà et là jusqu'à fleur de terre leurs tètes pelées et rougeâtres. Les murailles des quais, les trottoirs des rijgs , les assises des édifices , les colonnes monumentales des temples et des palais, tout le granit qu'on voit à Saint-Pétersbourg vient de la Finlande, et, proportions gardées, n'a guère plus de trajet à faire que les pierres de taille tirées pour Paris de la plaine de Montrouge. Ce précieux voisinage doit avoir été Tun des motifs, secon-

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daires sans doute, mais déterminants aussi, du choix de Pierre le *6rand , lorsqu'il a marqué au milieu d'une forêt marécageuse la place de sa nouvelle capitale. Le moyen qu'on emploie, de tcQips immémorial, pour extraire le granit des carrières de Finlande, est aussi simple qu'ingénieux. On place, dans les fissures du rocher souterrain des pièces de bois vert qu'on a soin d'arroser fréquemment. Le travail du bois qui se gonfle suffit pour soulever les blocs les plus lourds , pour les détache!* de la masse et les mener insensiblement jusqu'à la surface du sol. On reconnaît aussi la Finlande aux caractères très-dislinctifs de sa population. Soumise sans combats, d'abord par les Suédois , puis par les Russes , la race finnoise se montre petite, grêle, blonde, blanche, faible enfin , auprès de la forte race moscovite. Les Finnois ont une grande réputation de douceur et de docilité, ce qui est parfaitement d'accord avec leur constitution physique. Cependant, fiers de quelques privilèges anciens qui, pour eux^ adoucissent un peu le servage, ils savent se venger aussi lorsqu'on les pousse à bout. A -notre arrivée au château de L..., on nous raconta que, la veille même, une vieille demoiselle, propriétaire d'un village dans les environs , ayant voulu assister au châtiment de quelques serfs qu'elle avait condamnés au fouet, avait été frappée de deux balles dans le

corps. Le meurlre des seigneurs par leurs paysans, quelquefois rincendie et le sac de leurs châteaux, sont des crimes fort communs. Les rapports reçus au ministère de Fintérieur établissent une moyenne annuelle de soixante assassinats de cette espèce- C'est plus d'un par semaine. Terribles représailles qu'entraîne un état de choses antisocial , antireligieux , antihumain , jugé maintenant dans ses résultats comme dans son principe, et condamné par tous les hommes éclairés de l'empire. Dès longtemps médité et préparé, dit-on, dans les conseils du pouvoir souverain, l'affranchissement des serfs n'e^t plus en Russie qu'une question d'opportunité, une affaire d'exécution; et la couronne, qui possède elle seule quatorze millions de serfs, pourra , quand elle le jugera convenable , donner l'exemple et faire la loi. Heureux le prince qui aura la gloire d'attacher son nom à cette grande et sainte mesure! Quelque force qu'en doive recevoir, avec le temps, la formidable puissance de la Russie, souhaitons cependant , en hommes amis des hommes , l'émancipation de cinquante millions d'âmes, de cinquante millions de frères, et que l'Europe cesse d'être souillée par l'affreux mot de servitude *.

1. On peut voir quelques détails sur Phistoire de la servitude en Russie, sur la condition des serfs et sur l'espoir de leur future émancipation, dans la nouvelle intitulée : Histoire de Dmttn, que j'ai publiée chez l'éditeur Pagnerre en 1857.

Voilà bien des détours pour arriver à une chasse aux lièvres. Mais nous sommes enfin dans le château de L..., au nombre de dix ou douze convives, autour d'un bon dîner, largement arrosé de vin de Champagne et assaisonné des plus gais propos ; puis autour d'une table de whist ou de préférence ; puis sur nos matelas, dans des chambres converties en corps de garde. Le lendemain, aux premières lueurs du crépuscule, la trompe du piqueur nous éveille , et bientôt chacun arrive à l'appel en costume de chasse, le fusil sur l'épaule. Dans l'arrière-saison , tous les bois sont inondés , fangeux, coupés par de vastes flaques d'eau. Au Ueu donc de DOS guêtres françaises ou des brodequins lacés de l'Allemagne, il faut porter de longues bottes, pardlles pour4a forme à celles des boueurs de Paris, , mais dHin cuir léger, souple, moelleux et tout à fait impénétrable à l'humidité. La plupart des chasseurs montent en outre sur de petits chevaux incultes du pays , qui ne sont guère plus hauts que des chèvres , mais qui ont le pied aussi sûr et l'allure aussi leste. Avec ces chaussures et ces montures, on passe résolument les plus profonds marécages. Il ne s'agit pas toutefois de suivre dans ses mille évolutions une meute rapide, acharnée à sa proie; notre chasse, à mon grand regret, ne se faisait pas avec des chiens courants. On connaît peu, ou du moins on pratique peu en Russie la

grande chasse à courre , la plus noble et la plus belle de toutes les chasses. Cependant le pays n*est pas montueux, les bois ne sont pas touffus.; infatigables autant que dociles, les chevaux seraient excellents pour ce rude exercice, et les chiens de France ou d'Angleterre pourraient aisément s'acclimater. Mais d'abord, pendant l'hiver, la neige est trop épaisse et trop dura pour que les chiens et les chevaux puissent fournir une longue carrière; en quelques minutes ils sont sur les dents. Et puis , une raison qu'on ne saurait deviner dans d'autres pays rend en Russie la chasse à courre difficile et dangereuse. Les forêts, mal percées, mal aménagiêes, forment des masses si considérables que souvent, de proche en proche et sans nul intervalle, elles s'étendent à des centaines de lieues. On ne peut s'y aventurer qu'avec des guides sûrs, et , emportés sur les traces d'un loup ou de toute autre bête d'entreprise, chiens et chasseurs courraient grand risque de s'égarer de compagnie dans des solitudes aussi dépourvues de tout vestige humain que les forêts vierges du Brésil.

C'étaient donc des battues que nous allions faire. Le rendez- vous était dans un village à peu de distance; nous y fûmes bientôt arrivés. Je m'étonnai, en approchant, de voir, dans l'unique rue où sont disposées sur deux files parallèles toutes les maisons du village, comme une armée en bataille. Il

y avait deux ou trois cents hommes, les pieds dans la boue, rangés sur trois de profondeur et faisant front à la route. Ils étaient divisés en pelotons de trente à quarante, avec leurs drapeaux de diverses couleurs, et presque tout le premier rang se composait de soldats de haute taille portant la petite tenue militaire. Par derrière se groupaient des hommes de différents âges, depuis l'enfance jusqa'à la vieillesse. En nous voyant venir, ils ôtèrent tous leurs bonnets, et, faisant silence, ils restèrent dans une respectueuse immobilité. Je m'informai de ce qu'était celte troupe, si nombreuse et si polie pour ks passants : c'étaient Jios traqueiurs. En France, en Allemagne, partout ailleurs, je crois, quand on prend douze, quinze, vingt hommes, pour battre le bois ou la plaine, on pense faire sidBsamment les «dioses. Mais, eu Russie, tout est de proportions colossales; il faut pour le même objet plus de dix fois autant de monde. Avec un roobte par tête (1 fr. 12 c.) qu'on donne à ces pauvres gens , il est facile d'avoir toute la population mâle du pays, à laqueUe se joignent très* volontiers des soldats de la garde impériale cantonnés dans les environs de Saint-Pétersbourg. Ils se forment en escouades, avec leurs chefs et leurs porteei^eignes ; ils reçoivent la paye et la ration d'eaude-vie d'avoine ; bref, la battue est pour eux une espèce de service de guerre.

Il est vrai que, lorsque la troupe s^ébranle el s'avance en bon ordre vers la forêt, on dirait vraiment qu'il s'agit de quelque expédition militaire, et qu'une petite armée se met en campagne. La longue file des traqueurs, portant des haches à la ceinture et des bâtons sur l'épaule , marchant en rangs pressés à la suite des drapeaux, au commandement des chefs, figure l'infanterie, le corps de bataille; et les chasseurs, qui galopent aux extrémités de la ligne, sont la cavalerie, ou, si l'on veut, l'artillerie légère. Les forêts, pour nous étrangers, forment un autre spectacle nouveau. Elles ne ressemblent pas à celles que nous connaissons. Abandonnées à la seule nature, sans culture, sans aménagements, sans percées régulières, elles ne sont ni touffues et serrées comme nos taillis, ni dégagées et majestueuses comme nos hautes futaies. D'habitude on coupe le bois tout à travers , et suivant le besoin du moment : des arbres, s'il faut bâtir une maison ; des broussailles, s'il faut chauffer le four. Il y a d'ailleurs peu de variétés dans les essences, et les forêts de Pinlande n'ont que deux espèces d'arbres : des pins de petite taille, des pins rabougris, car c'est dans d'autres provinces que croissent les géants du Nord, et des bouleaux, qui prennent en revanche plus de développement qu'au midi. Quelquesuns atteignent presque à la taille et & la grosseur

des chênes. C'est, du reste, un arbre élégant et pittoresque. Vers la fin de l'automne, avec son tronc de couleur gris pâle, avec ses feuilles rondes et jaunies qu'agile le moindre souffle de vent, le bouleau représente exactement ces arbres fabuleux des contes orientaux, dont la lige d'argent massif portait pour feuilles des pièces d'or.

Dès qu'on arrive sur le terrain convenu, la chasse s'organise avec beaucoup d'ordre et de cé- ^rilé. Les tireurs et les traqueurs se divisent alors pour gagner les limites opposées de l'enceinte, et, tandis que les premiers s'échelonnent * dans quelque clairière, en droite ligne et à de courtes distances, les autres, bien plus rapprochés encore, s'étendent en demi-cercle, formant le bois de l'arc dont les chasseurs occupent la corde. Des drapeaux immobiles marquent aux d^ux bouts les extrémités de l'enceinte, et d'autres drapeaux, s'avaDçant de distance en distance , guident les batteurs dans leur marche à travers le bois. Quand tout est disposé, que chacun est à son poste, que les fusils s'arment et que les bâtons se lèvent, le signal est donné. Aussitôt une immense clameur s'élève de la forêt silencieuse, s'éteudant de proche eu proche comme une traînée de poudre qui prend feu. Des hourras sauvages , des huées étranges", des cris inarticulés, les voix graves des hommes, les voix perçantes des enfants, ceux-là qui chan-

tent à plein gosier, ceux-ci qui aboient, qui nûaulent, qui croassent, qui hurlent, qui mugissent, et le bruit des trompes, des clairons>, des tambours, des cloches, des crécelles, tout cela forme le plus horrible tintamarre, le plus épouvantable charivari qui se puisse imaginer. C'est une vraie chasse à cor et à cri ; et gare aux épaules de ceux qui ménagent leurs poumons ou leurs jambes : le knout est là pour les ramener au devoir* A chaque coup de fusil qui part sur la ligne opposée, c'est un re« doublement de fureur, de tap^e, et le vacarme continue ainsi toujours croissant, toujours s*approchant, jusqu'à ce que les traqueurs, parvenus au bout de l'enceinte, vieniient ôter leurs bonnets à messieurs les chasseurs.

De ces enceintes si bien foulées, où Ton lait moins de battues que de véritables pres$es^ il sort quelquefois des coqs de bruyère noirs , ou des gelinottes grises, ou des perdrix blanches, quelque* fois un loup , mais plutôt un renard , et surtout des lièvres. €es derniers sont de deux espèces : la plus commune est le lièvre blanc, c'est-à-dire ce* lui qui, resté fauve tout l'été, devient blanc à la première neige , par une transformation presque instantanée, mais blanc sur tout le corps, blanc comme nos lapins aux yeux rouges ; seulement il conserve ses yeux noirs. Ces lièvres sont au moins d'un tiers plus gros que les nôtres. La seconde es-

pèce, plus rare en Finlande, mais très-commune dans les steppes de la Russie orientale, est celle du lièvre qui , ne blanchissant qu'à demi , garde, môme au milieu de l'hiver, une espèce de manteau brun sur le dos. On le nomme rouêsak; il dépasse encore l'autre en grosseur, et sa taille est presque celle du renard. Au reste, toutes ces chasses en battue, fort divertissantes parla manière dont elles se font, par la société qu'elles rémiissent , qui procurent d'occasion les plaisirs du voyage et de la promenade à cheval, de la table et du jeu, ne présentent, comme chasses, que de petits résultats pour de si grands efforts et de si grandes dépenses. Je me souviens que la plus heureuse de nos parties fut celle où douze chasseurs, en cinq battues, tuèrent justement un nombre de lièvres égal à leur propre nombre. Il y a loin de là aux chasses d'Allemagne et d'Angleterre.

Pour les rendre plus productives désormais en repeuplant le pays un peu épuisé, les directeurs des chasses de L.... eurent l'idée de faire venir des environs de Moscou quatre cents lièvres vivants, qu'on amena dans" de grandes caisses de bois, divisées eh petites cases comme les alvéoles d'une ruche. Ils étaient nourris en route avec de l'avoine et de la glace. Lorsqu'on eut lâché toute celte colonie moscovite dans les meilleures enceintes , les

associés et les amis furent invités cireulairement à une chasse royale^ et bien peu, comme on le pense , manquèrent à l'appel. Chacun vint avec une provision de plomb et de poudre, comme s'il se fût agi de chasser la bécassine au fort du passage. Le principal souci était qu'on ne détruisit en un seul jour tout l'espoir de Tannée. On s'excitait à la modération dans le combat, et les plus généreux, sinon les plus prudents, proposaient de ne tirer qu'à balles franches. Les traques, comme d'habitude, furent très-bien conduites et très-bien exécutées. Quand on fit, à la nuit venue, le compte général des coups tirés et des victimes immolées, il se trouva un coup et un lièvre. Tous les étrangers déportés en Finlande avaient regagné sans chevaux de poste les champs paternels, emmenant même de compagnie les lièvres du pays, auxquels ils avaient persuadé, sans doute, qu'il faisait meilleur vivre près de la vieille capitale moscovite que près de la nouvelle. La mystification était complète, et c'est assurément un des plus jolis tours que la race animale ait joués à la i-acc humaine.

Paulo majora canamus : des lièvres passons aux élans. L'élan, comme on sait, est le cerf du Nord. On ne le rencontre pas avant le Niémen. Il e§t moins élégant que le cerf dé" forme, et d'allure, mais beaucoup plus grand, plus gros et plus fort.

Ses bois sont aussi moins hauts et moins droits^ mais ils s'étendent en plus larges rameaux aulour de sa puissante tête et de son énorme cou , sous lequel pend , comme la clochette des vaches, une assez longue glande velue. Sa chair est fort bonne à manger : sans avoir toute la friande délicatesse de celle du chevreuil, elle est plus tendre et plus fine que celle du cerf. Elle ressemble assez au filet de bœuf, relevé par un fort goût de venaison. Quant à sa peau , deux fois plus ample que celle du daim, dont elle a toute la moelleuse souplesse, elle est aussi deux fois plus épaisse et plus forte. Une peau d'élan bien tannée est le plus propre, le plus doux, le plus sain des couchers qu'on paisse emporter en voyage pour couvrir les mé* chants lits d'auberge.

Mais la chasse de l'élan ne se fait pas en toute saison. Gomme il faut aller chercher fort loin de la ville ces puissants hôtes des hois^ fort rares d'ailleurs dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, on altehd, pour les attaquer avec des chances de succès, que l'hiver soit bien établi , que la neige couvre la lerre, et qu'on puisse, en suivant leurs traces larges et profondes comme celles que laisserait une troupe de bœufs, les parquer dans des enceintes. Les villages enclavés au milieu de grandes forêts comptent toujours parmi leurs habitants quelques paysans chasseurs (je ne dis pas

braconniers , car en Russie la chasse est permise à tout le monde, même aux serfs, sans calembour), qui savent se faire quelques petits revenuî de leur industrie. Quand ils ont détourné un oun ou des élans, ils accourent en hâte à Saint-Pétersbourg avertir les chasseurs citadins, trouvant pkii d'avantage à faire tuer qu'à tuer eux-mêmes; cai on leur paye, de prix fait, cinquante roubles pai élan et soixante-quinze par ours, outre les menus profits de plusieurs sortes. Dans la première semaine de décembre, un habitant de Lipowki (village des tilleuls), nommé Dmitri, viat annoncer deux troupes d*éla«s à M. R. T..., mon habituel compagnon de chasse. M. R. T.... esl un des hommes les plus distingués, les plus aitnables^ les plus généreux qu'on puisse rencontrer dans un pays où la distinction des manières, l'amabilité, réelle ou feinte, mais toujours pleine de grâce, el la libéralité prodigue jusqu'au faste, sont les traits saillants du caractère national ; et chez M. R. T..., ces qualités ne sont pas moins sincères que Taffection de tous ceux dont il est connu. Dmitri était l'un de ses pourvoyeurs ordinaires, de ceux qu'il savait les plus intelligents et les moins trompeurs. Il se hâta donc d'avertir ses amis, et nous fûmes bientôt prêts à partir, huit chasseurs dans quatre traîneaux.

Le village de Lipowki est à cent douze verstes

EN RUSSIE. lîtf

de Saint-Pétersbourg (ving-huil lieues}. Pour aller si loin, nous ne partîmes cependant que la veille du jour de chasse, à dix heures du soir. ScHvffnt la grande chaussée de Mosco«^ après avoir passé sous Tare de triomphe élevé en souvenir des caci« ps^es d*Ërivan et à'Ânërinople , et traversant le chemin de fer qui mène à Tzarskoé-Sélo, le Versailles de la Russie , nous élions arrivés, en moins de six heures, devant la station de poste" de Pomèranié, à quatre- vingt-* onze verst€S. Cettie célérité presque incroyable paraîtra encore ptas surpre^ nanle quané on saura que nous avions foit tout ce trajet avee deux seuls relais die chevaux. Le pre-^ rsiÂ&t relais nous avait ooxukûts jusqu'à Tozna, dis«taoi de cinquante-quatre verstes, d'une seule traKe et sans prendre lialeine ; tant les cbevauN russes ont d'avdeur et de fond, tant le tradoeau) est de: fy^ cile tirage ^ ! Certes , jusqu'à Finveniion du dienûn

1. J'ai fait, daiiftd^aatres chasses, ju$qa'tf sdxaiiteHnnq ire^Ms *vec les mêmes cheyaox, et deux fois c» trajet dans les vingt* «nwtre heures.

En Sibérie, où les distances de bourgade à bourgade sont im> BKBses, où Ton a quelquefois deux cents verstes à parcourir sans trouver le moindre gîte, les traîneaux sont menés par de grands chiens qui voyagent comme les pigeons, en regagnant leur che- Bil lis s'élancent à toutes jambes, attelé» sans bride ni rien qui ^remplace, emportant le voyageur, qui s'abandonne à leur instinct pour trouver la route. S'ils rencontrent, chemin faisant, ^ladqne lièvre ou quelque renard, et s'ils se mettent à chasser, OQ n'a d'autre ressource cpte de planter im«> barre de fer' daas un

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de fer, le traîneau a été le plus rapide et le plus commode des moyens de transport. Ceux qui nous portaient, et qui sont les traîneaux de voyage, différents du petit traîneau de ville, ont la forme d'un demi-bateau, pris du côté de la proue.. Deux tabliers de cuir, pareils à des ailes de chauves-souris, garanlissenl les voyageurs de la neige durcie que fait voler le pied des chevaux. Tandis que notre automédon , debout comme le cocher d*un char antique, dirigeait, les bras tendus et les rênes roulées autour des mains, ses trois chevaux' attelés de front , dont l'un trotte à toutes jambes entre les deux autres qui galopent à ses côtés (cet excellent attelage se nomme troika)^ nous étions mollement étendus dans nos pelisses, plutôt couchés qu'assis, et pouvant dormir comme sur une ottomane dou cément bercée. La neige, qui partout ailleurs arrête les communications , les ouvre au contraire en Russie, où les chemins sont à peu près impraticables pendant les quatre ou cinq mois que durent le printemps. Tété et l'automne. L'hiver sec, l'hiver ^dur, l'hiver continuel, voilà ce qu'on y souhaite le plus. Un dégel est une véritable calamité. Non-seulement le temps est alors malsain, mais la capitale se trouve menacée de famine, et les provinces

anneau da même métal fixé à rarrière du tpatneau. Avec cette ei^pèce d'ancre, on arrête tout l'équipage.

fertiles sont privées de leur débouchés. Quand la mer est fermée, Saint-Pétersbourg s'approvisionne, comme Moscou, par les arrivages de l'intérieur. On envoie des extrémités de l'empire, non-seulement les grains ou le charbon , mais encore des quantités de bœufs, de moutons, de porcs, de volailles, de gibier, de poisson, qui arrivent tout gelés sur les marchés des grandes villes, où on les coupe à la hache, et qui peuvent attendre les acheteurs sans plus de péril que le blé ou les pommes de terre. Qu'un dégel survienne quand ces provisions sont en route, les charretiers s'arrêtent, les viandes se gâtent, tout est perdu.

La neige est donc un bien, une nécessité, pour ceux qui produisetit et pour ceux qui consomment. Mais elle n'est pas seulement utile en ouvrant des communications générales, en assainissant l'air, en préparant la terre à son prodigieux travail de l'été, à cette' fécondité si rapide qu'on pont surprendre, sans recourir aux instruments des physiciens, le secret de la végétation , qu'on voit littéralement pousser les feuilles et les plantes : la neige est encore belle et pittoresque. Tout en Fadmirant dans nos pays, où elle ne fait guère qu'apparaître, on peut du moins accuser de monotonie le spectacle qu'elle donne au nord cinq ou six mois de suite. C'est une erreur : la neige offre des aspects presque aussi variés que la mer, accu-

sée du même défaut par ceux dont elle est mal connue. Je n'ai pas besoin de dire toutes les formes et toutes • les couleurs que prend la face de rOcéan, qui est pourtant toujours une masse d'eau liquide; la neige, masse d'eau congelée, change et se transforme aussi chaque jour et presque à' chaque instant. Unie d'habitude, elle se ride quelquefois et s'ondufe au souffle du vent, ou quelquefois elle vole en poussière. Suivant l'état du ciel et l'heure de la journée, sa blancheur se colore de teintes grises , roses , aurore, violettes , bleuâtres ; tantôt elle est mate et terne conime une table de marbre, ou cotonneuse comme de la ouate; tantôt elle scintille comme une nappe de diamants, où le soleil , toujours bas à l'horizon , reflète mille et mille fois les nuances de son prisme. Elle suit d'ailleurs toutes les ondulations de la terre, offrant ici de profondes vallées, obscurcies par l'ombre qui s'y projette, là de hautes montagnes, taillées à pic, majestueuses , inçiccessibles comme les glaciers des Alpes; et la teinte uniforme du blanc linceul dont elle revêt le paysage est coupée par la teinte sombre des noires forêts de pins et des villages, aussi noirs que les forêts. C'est surtout pendant les nuits, dont elle éclaire la longue obscurité par une espèce de reflet permanent, quand la lune jette une clarté plus pâle, plus argentée, plus mystérieuse que dans nos contrées, c'est alors que

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la neige ofire à Timagiuation la moins poétique, la moins rêveuse , des spectacles étranges et fantastiques. La neige et la lune s'assortissent et se marient merveilleusement. L'une est le canevas que l'autre brode de ses rayons et de ses ombres, rimmense toile de décoration où l'autre dessine ses monuments bizarres, capricieux , gigantesques. Et quel plus grand architecte que la lune ?

Voilà de quelles visions jouissaient , sous un ciel étoile , ceux d'entre nous que n*avait pas endormis le doux et rapide mouvement du tratneau. Il était quatre heures du matin quand nous arrivâmes à la maison de Poméranié. C'est l'une des plus vastes et des plus confortables de ces stations construites CD briques d'après un plan uniforme, qui, sur les grandes routes de l'empire, servent d'auberges en même temps que de relais. Chacune d'elles doit a?oir une salle chaude et des lits au service des voyageurs , qui n'ont point à payer leur logis. On peut nommer ces stations Yhospitalité du tzar, comme autrefois, dans la Syrie et l'Andalousie, des caravansérails ouverts à tout venant s'appelaient Yhospitalité du khalyfe. Ce n'est pas , au reste, la seule ressemblance qu'on pourrait noter entre les successeurs de Mahomet et les autocrates de Russie, qui, rois, pontifes, généraux, législateurs et juges , accomplissent aussi Vunité de pou^ voir, A peine un vieux serviteur de nuit (car celui-

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là mène une vie de hibou, se levant le soir et se couchant le malin), nous eut-il servi des tasses d'excellent thé de caravanes, qu'il fallut se remettre en roule. Il nous restait à faire , pour gagner la première enceinte , une quinzaine de verstes à travers champs et bois. Nous dûmes laisser à la station nos traîneaux de la ville, et prendre les petits traîneaux de village , attelés d*uu seul cheval que conduit d'habitude un vieillard ou un enfant. Ceux4à percent les enclos , sautent les fossés , franchissent les troncs abattus , traversent les rivières, et les ponts bien plus dangereux que les rivières. On ne peut comprendre, on ne peut croire où passent ces petits traîneaux. Quand on voit devant soi le chemin qu'on va faire, et derrière soi celui qu'on a fait, et toujours à grand train, on se croit porté, comme les anciens chevaliers errants , sur quelque char magique au service de la bonne fée Urgande la Déconnue ou du méchant enchanteur Archalatis. Il est vrai que d'assez fréquentes culbutes dans la neige ramènent à terre l'imagination qui prendrait trop haut son vol.

Nous rencontrâmes avant le jour notre armée de cent cinquante traqueurs qui nous attendait dans un carrefour du bois. Je reconnus bien , à leur aspect, que nous n'étions plus en Finlande, mais dans la vraie Russie. C'est une population plus grande, plus brune, plus robuste; et il suffit

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devoir la race moscovite, la race slave venue du midi , pour expliquer aisément ses conquêtes sur les autres peuplades dont elle était entourée. Les femmes partagent tous les travaux des hommes, y compris la chasse en battue ; car un bon tiers de nos soldats étaient en jupons. Au reste, portant de grandes bottes comme les hommes, ou des sandales en écorce de bouleau attachées aux jambes par des courroies, et des coiffes fourrées sur la tête, et des cafetans à la persane en peaux de moutons, elles ne se reconnaissent guère que lorsqu'on les regarde au visage. Quant aux hommes, avec on accoutrement presque semblable (auquel s'a- ÎMe la ceinture roulée sur les reins qui porte leur hache nationale), avec leur longue barbe toute hérissée de givre et de glaçons, ils offrent Taspect le plus étrange , le plus pittoresque. Ribera et Salvator eussent trouvé là d'admirables modèles pour personnifler Thiver. Les chasseurs , il est vrai , ne faisaient pas une figure beaucoup plus élégante. Ceux d'entre nous qui ne portaient pas le touloup du peuple, la longue veste en pes^u de mouton, avaient des redingotes en cuir de veau marin garni de son poil , ou en peaux de chevaux morts-nés des steppes, toutes bien rembourrées de fourrures. Quelques-uns portaient de petits manchons pendus an cou; d'autres gardaient même leurs pelisses. Et quel froid pourrait percer une pelisse? En

somme , nous étions mieux vêtus que Rominagrobis, Sa Majesté fourrée. De plus, nous avions tous aux jambes , par-dessus de gros bas en laiifê sans talons, dépassant le genou, des bottes de feutre faites d*une seule pièce, sans couture et sans semelles, la plus chaude des chaussures dans la neige , et d'un marcher si doux qu'on croit être en pantoufles sur un tapis d*Aubusson.

Le soleil était encore loin de paraître , car il ne se lève qu'après neuf heures en cette saison. Toutefois on se mit sans retard à placer les traqueurs et les traqueuses qui devaient envelopper toute Tenceinte, sauf l'espace réservé aux chasseurs. Il s'y trouvait, disait notre guide, un petit troupeau d'élans. La fortune ne m'avait pas favorisé dans le 'irage au sort de nos places; j'avais le numéro I, c*est-à-dire que j'étais posté à l'une des extrénikés de la ligne , où devait finir le bruit et como^neer le silence. Au signal donné, les cris partirent comme d'habitude, et le tapage commença, bien nourri, bien ronflant. Hais ce n'était plus une battue aux lièvres. Comme nous tirions à balles , avec des carabines cannelées, les traqueurs eussent couru trop de dangers en s'avançant dans le bois. Ils restaient donc à leurs places, se bornant à faire, sans remuer, tous les genres de bruits que j'ai décrits précédemment. Il résulte de cette disposition q^ les animaux parqués dans l'enceinte , surpris

et étoardis de ce vacarme inaccoutumé, ne savent d*abord quel parti prendre, et qu'ils font d'habitude plusieurs tentatives pour se dérober avant de percer résolument la ligne. L'attente est longue opdinairemeut , et quand on est planté immobile à son poste , les jambes dans la neige , on a tout le temps d'étudier le terrain , de juger les coups possibles, et de faire les plus beaux rêves de chasseur. 11 y avait une heure au moins que je bâtissais des châteaux en Espagne et que je soufflais dans mes doigts» lorsque enfin j'entendis au loin, sur ma droite, un coup de fusil, puis deux, puis trois; j'en comptai jusqu'à douze. Cinq élans étaient sortis sur un petit pré, à quinze pas au plus d'un de nos chasseurs, qui leur avait tiré lui seul quatre coups; ses voisins avaient complété la fusillade. Cependant les cinq élans avaient franchi la ligne ; mais deux étaient blessés. On mit à leur poursuite, sur la trace du sang, un paysan chasseur, qui, vers le soir, à deux lieues de là , atteignit le plus malade et l'acheva d'un coup de fusil. On nous l'amena sur un traîneau quand nous allions partir.

La chasse du matin était iinie. Nous gagnâmes aussitôt le village de Lipov^ki, où nous attendaient, pour le déjeuner, à côté du tstchi^ la nationale soupe aux choux qu'on emporte toute gelée comme un morceau de sucre candi, un vaste pâté de foie gras entre des bouteilles de madère et de champa-

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gne. Ua maître d'hôtel préparait des côtelettes à 1 Soubise. En Russie , les choses se font largement et jamais Ton ne compte , si ce n'est quand viei le quart d'heure de Rabelais. « N'as-tu qu'un k< peckî dit le proverbe ; mets-le sur son bord , pot qu'il roule plus vile. » Aussi la plupart des foi tunes, même les plus colossales, sont-elles grevée de dettes et deviennent quelquefois la proie d l'usure. C'est la couronne habituellement qui, pa des prêts hypothécaires , vient en aide aux gi-and seigneurs nécessiteux : très-bon calcul, financie et politique. Mais passons. Notre table était dressé dans Yisbah de Dmitri, construite comme toutes le cabanes des paysans aisés, c'est-à-dire entièremen en bois, murailles, plafonds, escalier et toiture L'habitation est au premier étage, pardessus les étables. Nous étions assis dans l'angle de la chambre d'honneur, où se réunissent deux bancs placés devant les fenêtres , où brûle perpétuellement une petite lampe suspendue devant des images byzantines qui composent une chapelle domestique. Cette coutume de placer de saintes images dans les angles des habitations est générale en Russie ; elle règne aussi bien dans le palais impérial , où pas une galerie, pas une chambre n'est dépourvue de ce talisman religieux, que dans la cabane enfumée du serf, qui vit souvent pêle-mêle sous le même toit avec ses chevaux, ses vaches et ses poules.

QmuBée outre mesure par un grand poêle de terre, qui sert aussi de fourneau pendant le jour et de lit pendant la nuit, natre chambre était comme une étuve. Nous avions dû mettre bas nos habits; les femmes de la maison nous servaient k demi nues , et les enfants , mal couverts d*une espèce de camisole , passaient néanmoins à chaquo instant de la maison dans la rue, c'est-à-dire d'un ftrardans une glacière. Ils éprouvent ainsi vingt fois le jour l'effet d'un bain russe.

Quand nous nous disposions à sabler la dernière bouteille de Champagne, notre hôte nous proposa de tuer un loup qu'il avait pris au piège huit jours mnt , et que sa jambe blessée n'empêchait pas de bien vivre dans un grenier qu'on lui avait donné pour prison. Quelques chasseurs prirent aussitôt leurs fusils; mais le loup, bête de grande taille, afait coupé la corde qui l'attachait à un poteau, et il errait librement dans son grenier. Alors un paysan , qui n'était pourtant ni jeune, ni grand, ni fort, y entra résolument, chercha le loup, le vit dans un coin, lui sauta sur le dos, le prit par les deux oreilles, et, tout en l'entraînant dans la cour, lui passa entre les dents une petite corde qu'il lui tourna trois ou quatre fois sur le nez pour en faire une muselière : puis il le jeta sans façon sur ses épaules , comme le Bon Pasteur fait de la brebis égarée, et le porta dans un champ hors du village.

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Nous ravions tous suivi. Quand deux ou trois d'e»tre nous tinrent leurs fiisils prêts, le paysan lâcbi son loup, et lui ôta même la corde du museau Mais ranimai, penaud et lâcke (on sait qu*un lou] pris n'est pas brave), se tenait blotti sur la neigi sans vouloir avancer. Que fit mon paysan ? il alla 11 rouler du pied et le Trapperde la main pour h faire courir. Alors, se sentant libre etretrouvan enfin son courage, le loup s'élança sur lui, l'œil ei feu, la gueule béante. Le pauvre bomme n'eu d'autre ressource que de se jeter à soa tour le ventre dans la neige. Heureusement nous accourûmes M. S.... et moi, en tirant nos poignards circassiensi et , tandis que je mettais le mien entre les dents du loup, mon camarade lui porta dans le ilanc une légère estocade qui pénétra pourtant plus qu'il n'aurait voulu. La lame était entrée jusqu'aux pou^ mous , et il fallut achever l'animal sur la place. J€ raconte cet épisode de notre journée parce qu'il sert à montrer avec quelle résolution soudaine^ avec quelle témérité tranquille un paysan russe affronte le danger. Ce genre de courage aveugle n'a échappé à nul observateur; mais on n'en a peut-être pas bien indiqué la cause. Ce n'est poiul, certainement, l'ignorance du danger lui-même; dans ce cas, Dieu merci, il était assez manifeste. Ce n'est pas non plus le mépris de la vie; car, si celle que mènent ces pauvres gens , presque escla-

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?es^ et à qui, comme dit Homère, Jupiter a enleré la moitié de lem* âme , n*est pas très-précieuse à nos yeux, encore n'en ont-ils jamais connu ni jamais rêTé d*autre. Mais ils ont dans leur langfue un motintradiûstUe qui exprime mieux que des phrases le sentiment particulier dont le péril , et généralement toute dirâculté , les anime. C'est le mot mms; il signifie à peu près peut-être ^ mais avec un sens de confiance et d'espoir. En disant avoss ! un ' Busse tente l'impossible.

Cet intermède de la chasse au k>up nous avait an I peu relardés, et le second troupeau d'élans qu'an- Dcmçait Dmitri était bien à quinze verstes du village, dans une autre direction. Il restait à peiiie trois heures de jour. Nous avions à transporter avec nous toute notre armée de batteurs , encore alimentée de cinquante nouvelles recrues, piirce qu'on avait trouvé l'enceinte du matin trop dégarnie et trop mal fermée. U fallut fréter une quantité de petits bâtiments de transport, c'est-à-dire vingtcinq ou trente traîneaux , tous ceux du village, sur lesquels s'embarquèrent les traqueurs, qui s'asseyaient en rond, dnq ou six autour de ces coquilles de noix. La flottille partit « s'élança, et nous fîmes one dizaine de verstes en bon ordre, filant dix nœuds à l'heure. Mais nous rencontrâmes alors des difficultés insurmontables ; les traîneaux mêmes ne pouvaient plus avancer dans les bois; il fallut que

tout le monde mit pied à terre. Je u'oublierai ja^ mais Taspect du lieu sauvage où nous étions arrivés. C'était la nature inculte, abandonnée, privée des soins et de la présence de l'homme : c'était le chaos. Qu'on se figure un vaste marais glacé, ot des joncs secs élevaient leurs tiges pressées pardessus la neige, dans laquelle nous enfoncions jusqu'au genou , souvent jusqu'au ventre. Le terrain était jonché de souches déracinées, de troncs abattus, de branchages amoncelés. Çà et là, quel-' ques débris de grands arbres se tenaient encore debout, mais tous brûlés, calcinés, réduits en char-* bons. Sans doute quelque vaste incendie avait dé-^ voré naguère toute cette partie de la forêt. Aujourd'hui , en voyant se dresser sur la nappe de neige ces troncs noircis et fracassés, on aurait dit qu^une pluie de foudres, tombée du ciel, avait frappé cette Sodome agreste.

Nous nous hâtions pourtant, suant à grosses gouttes malgré le froid rigoureux, et nous pres^ sions nos batteurs , hommes et femmes , qui rele^ valent les pans de leurs robes pesantes pour mieux avancer. Le jour allait bientôt finir. Cet empresse^ ment nécessaire faillit perdre entièrement la chasse. En approchant d'un épais massif de sapins qu'on allait fouiller, les traqueurs , qui se poussaient , se heurtaient, s'excitaient, firent trop tôt, et de notre côté , le bruit qu'ils devaient faire plus tard dans

faalre scns« Une grande troupe de quatorze élans tlentmk devant eux, loin des tireurs et loin de l'enceinte. A cette triste nouvelle, nous poussâmes chacan quatorze hélas I Dmitri était justifié, sa promesse tenue ; mais nous risquions fort, après tout ce beau voyage, de faire chou blanc^ comme les chasseurs endimanchés de la plaine Saint-Denis. Enfin , ne perdant pas courage, nous nous plaçâmes rapide^ ment, espacés à quatre-vingts pas de distance, dans une clairière parsemée de futaies, qui bordait le massif de sapms. Le numéro?, donné parle sort, me mettait presque aussi loin du centre de Tenceinte que le numéro 1 du matin. Il n*y avait après moi que M. R.... T..., placé sur ma gauche à l'extrémité de la ligne.

Le signal partit, les cris commencèrent, et nos deux cents soldats firent vaillamment leur devoir, lies femmes surtout poussaient des clameurs déses^ pérées. Mais le temps s*écoulaity et rien ne sortait de la sombre profondeur du bois que nous avions eu face. L'attente était mortelle, pleine d'angoisse et de colère. Déjà le soleil avait quitté Thorizon ; déjà les lueurs rougeâtres qui marquent sa trace liaient pâlissant et s'effaçant dans l'azur uniforme du ciel; la nuit venait: plus de chance, plus d'es* poir. Alors, par un mouvement de chasseur généreux, M. R. T.... se dévoue pour le salut commun* Il se jette dans l'enceinte, appelle à lui les plus pro*

ches traqueurs, fait resserrer le cercle, redoubler le tapage et Iftcher quelques m&tins qu*on tenait en laisse. Bientôt un coup part, très-loin, tout au bout de la ligne ; un second le suit de près, d'autres encore ; et je m'aperçois, avec une joie secrète, quMls semblent de plus en plus se rapprocher de moi. La fusillade continue, venant toujours de mou c6té. Enfin, mon voisin de droite met lui-même en joue; je vois le feu de ses deux coups, et presque aussitôt parait un énorme élan, qui venait de recevoir, sans être toudié, toute cette décharge, faite d'un peu loin. Il venait très-vile, on peut le croire, sans bondir pourtant, sans galoper, et lancé au grand trot, comme un cheval anglais. Dans sa course, prise résolument, il se rapprochait chaque fois un peu plus de la ligne des tireurs ; et, parvenu devant ma place, il n'était pas à plus de quatre-vingts pas. Je tire : l'élan tombe sur ses genoux , met la tête dans la neige, et roule pesamment sur le dos. A l'instant même, un second élan sortait du massif presque en face de moi, et passait à vingt pas plus loin que son camarade abattu. Je lui envoie ma seconde balle ; il plie et s'affaisse, comme ^î ses quatre jambes se fussent brisées sous lui. L'un était frappé dans la poitrine , l'autre dans les reins. Quand je vis ces deux monstres étendus à terre, l'un près de l'autre, sur la même ligne, et soulevant parfois leurs larges têtes qui retombaient dans

la neige, mon cœur se mit à battre si fort que le sang me monta aux yeux. J'eus comme un vertige que tout bon chasseur comprendra. C'était efiDecUvement un coup rare et triplement heureux. Jamais, jusqu'alors, je n'avais chassé ni vu d'élans, et jamais je n'avais tiré à balles forcées ; j'étrennais ainsi une excellente carabine double, choisie chez Lebeda, de Prague. Et ces puissants animaux, qui emportent d'habitude plusieurs balles avant de tomber, semblaient s'être donné le mot pour rouler ensemble, pour compléter le coup double, et m'en offrir le tableau dans toute sa n^ajesté.

Aux hourras que poussaient mes voisins, et qui remplacent notre hallali ^ les chasseurs furent promptement rassemblés. Tout le bataillon des traqueurs accourut aussi, et vingt haches tirées des ceintures eurent bientôt abattu deux arbres dont on passa les troncs bien élagués dans les jambes liées des deux élans. Une quinzaine d'hommes s'attelèrent à chaque béte pour les tirer du bois. Dmitri, qui avait fait la curée, évaluait le poids de chaque élan à vin^ pouds (environ trois cent soixante kilogrammes) ; il y avait là mille à douze cents livres de viande. Cependant Tobscurité nous enveloppait ; car, si la première battue avait commencé avant le jour, la seconde ne s'était finie qu'à la nuit close. Nous nous l^âtàmes, autant qu'il était possible, de rejoindre nos traîneaux par une nou- 19 7

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veile course à travers le marais brûlé ; puis de re gagner la station de Poméranié, où le souper nou attendait; puis enGn Saint-Pétersbourg, où nou arrivâmes à quatre heures du matin pour finir h nuit sous nos couvertures. En résumé, dans Tespao de trente heures, et pour faire deux battues (d*habi tude on en fait qu*une seule), nous avions parcourt deux cent soixante verstes, fatigué quatre-vingts che vaux, employé deux cent cinquante personnes e dépensé quinze cents roubles.Voilà une chasse russe Celle-là peut donner Tidée, sans que je ies ra conte , des autres chasses d'élans auxquelles j'a pris part. La dernière cependant fut remarquabl< par une circonstance curieuse. Elle eut lieu juste ment au même village de Lipowki. Mais c'était ai milieu de mars ; pendant tout un long hiver sani dégel, la neige s'était amoncelée presque à hauleui d*homme. Soit en traîneau, soit sur nos bottes (1( feutre, nous pûmes pénétrer lentement, par dei sentiers battus , jusqu'auprès de l'enceinte où s'était dès longtemps cantonnée une troupe d'élans Nous voyions leurs traces profondes autour dei jeunes arbres dont ils broutent les feuilles et ki lichens. Ils étaient là sûrement. Mais nous ni pûmes d'aucune façon les en déloger. Impossible auf hommes do pénétrer dans le bois: ils enfonç;iït!nt jusqu'aux épaule^ ; impossible aux chiens de suivre la piste et d'arriver au lancé : ils «

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contentaient d'aboyer de loin sur les traces ; impossit^le même aux élans de fuir devant les cris lointains qui troublaient leur retraite : ils étaient, àthaque bond, comme nos chevaux à chaque pas, presque enterrés sous la neige. Enfin, gens et bêles se trouvaient condamnés à la même immobilité. Point d'attaque, point de fuite; aucun moyen d'arriver à l'ennemi, aucun moyen de le faire venir à nous. Après trois heures d'essais infructueux, d'efforts inutiles , il fallut regagner le pays ;

Et le combat finit faute de combattants.

Je ne finirais pas si je racontais toutes les autres espèces de grandes chasses (les petites sont plus nombreuses encore) qui peuvent se faire sous les diverses latitudes que réunit l'empire de Russie, de la mer Blanche à la mer Noire. Dans le nord, vers les confins de l'Europe, on chasse le renne sauvage, si utile aux Lapons, qui l'ont réduit en domesticité, qui en ont fait le chameau des déserts de glace; mais il faut aller jusqu'à la hauteur d'Archangel, et je n'ai pas monté si près du pôle*. Au midi, sur les frontières de l'Asie, on

1. Dans ces contrées de vie errante et de mœurs patriarcales, Infortune s'évalue par tètes de rennes, comme en Russi^^ar têtes de paysans. On m'a cité un Abraham lapon qui possède quatre-vingt mille rennes. Cela fait, à 10 roubles par renne, un capital de 800000 roubles.

trouve encore des kans de €osaques , de Baskirs, de Kirghis, de Tcherkesses, qui, semblables à nos barons du moyen âge, ont des fauconniers sous leurs tentes, et chassent dans les steppes en portant sur le poing l'oiseau capuchonné. Ils en élèvent de plusieurs espèces, suivant les espèces de gibier qu'offre le pays : de simples éperviers pour les cailles, des faucons pour le canard sauvage, et des aigles du plus grand vol qui attaquent jusqu'au loup. N'ayant pas non plus descendu le Volga plus loin que Tver, j'ai le regret de ne parler de cela que par ouï-dire. Mais, à propos de loup, il faut que je conte, et pour l'avoir essayée, une assez singulière façon de le chasser. C'est par une nuit sereine que la lune éclaire. On emporte dans son traîneau un petit cochon qu'on fait crier * de temps en temps en lui tirant la queue ou les oreilles, et derrière le traîneau , au bout d'une corde qui peut avoir trente pas de long, roule un petit sac rempli de foin. Si un loup s'approche au bruit, il prend le sac à foin roulant pour l'animal qui crie, et se jette dessus avec une aveugle voracité. On le tire alors à belle portée de chevrotines. J'ai fait une fois l'essai de cette chasse, par une •claire et froide nuit de janvier, dans le traîneau d'uif ami , capitaine aux chevaliers-gardes , qu'accompagnait un vieux soldat à quatre chevrons, affublé du costume des Samoïèdes. C'est une Ion-

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gue et étroite robe en doubles peaux de renne, poil dedans , poil dehors, terminée au cou par un capuchon pour la tête, et aux bras par des gants ronds pour les mains: costume impénétrable aux froids du pôle, et beaucoup trop chaud pour le climat de Saint-Pétersbourg. Travesti de la sorte, le vieux grognard devait faire grogner notre appeau. Nous avions, dans la journée, choisi un porc à la fleur de l'âge parmi tous les membres de sa famille, après avoir successivement essayé leurs voix. C'était comme un concours de choristes. Celui qui avait montré le fausset le plus perçant, le plus aigu , le plus sfogatOy eut la préférence. Hais, hélas! en vain nous nous promenâmes au grand trot, depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, par delà la Neva et les ilcs, dans les bois, dans les champs et même dans les glaces du golfe ; en vain notre Sirène chanta, sur terre et sur mer. Les loups firent comme le sage Ulysse ; ils se bouchèrent les oreilles, et c'est nous seuls qui fûmes attrapés.

On conçoit qu'aux portes de Saint-Pétersbourg il ne soit pas commun de prendre des loups , bien que ces messieurs viennent souvent passer leurs nuits dans les faubourgs, où ils attaquent jusqu'aux gardes de police, espèces de watchmen qui veillent appuyés sur de grandes haches, comme les licteurs des consuls romains. Mais notre chasse en

musique, fort incertaine près d'une grande ville doit être assez sûre dans les provinces lointaines Il y a même des pays et des époques où elle devien si périlleuse, que le chasseur est fort souvent 1 chassé. On sait ce que sont les loups quand 1 froid et la faim les rassemblent en grandes troupes notre ami d'enfance, Robinson Crusoé, nous Y dit il y a longtemps. Si donc plus d'une demi douzaine de loups viennent ensemble aux cris d cochon, il ne reste qu'à leur jeter l'appeau et i déguerpir au plus vite. Trop heureux que les che vaux n'aillent pas s'effrayer, s'emporter et verse le traîneau ; ce serait plus dangereux que la chut tragique d'Hippolyte : car, lorsque les loups von suivent, quiconque tombe à terre est perdu. Et riei ne servirait de faire feu ; si l'on abat l'un d'em mort ou blessé, les autres le mettent aussitôt e pièces, et l'odeur du sang leur donne une horribl ivresse de carnage. J'ai ouï conter bien des acci dents, bien des prises de bestiaux , bien des meui très d'hommes commis par les loups ; mais voici de toutes ces histoires, la plus lamentable et la pi" étonnante, très-vraie pourtant, et justiflée par de preuves authentiques.

Pendant l'année 1812, de fatale mémoire, un dé lâchement de soldats (on dit quatre-vingts hommes] qui changeaient de cantonnement dans un gou vcrnement du centre, fut attaqué la nuit par un

nombreuse troupe de loups : tous furent dévorés sur la place. Au milieu des débris d'armes et d'uniformes qui jonchaient le champ de bataille, on trouva les cadavres de deux ou trois cents loups, tués à coups de balles, de baïonnettes et de crosses de fusil ; mais pas un sail soldat n'avait survécu, comme ce Spartiate noté d'infamie après les Termopyles, pour raconter les horribles détails du combat. Une pierre tumulaire, élevée sur les ossements des victimes, conserve le souvenir de cet incroyable événement.

Arrivons enfin à la chasse russe par excellence, celle de l'ours. Mais, pour bien comprendre comment se chassent les ours en Russie, il faut d'abord avoir quelques notions sur les mœurs de ces animaux. On en dislingue trois races ou espèces, qni sont désignées, selon leur nourriture la plus habituelle, sous les noms de mangeurs de viande^ mangeurs d'avoine et mangeurs de fourmis. Ils sont placés dans cet ordre pour la taille et la force ; mais le fourmillier, qui est habituellement le plusnoir, est aussi le plus vif et le plus méchant. Quand l'hiver est venu, quand la neige a jeté sur la terre son manteau de six mois, les ours des trois races cherchent des tanières pour se retirer du monde et vivre en ermites. C'est au cœur des forêts les plus sauvages, les plus sombres, les plus désertes,

loin de l'habitation et du contact des hommes, sous des troncs abattus et des souches arrachées, qu'ils creusent leurs grottes d'anachorètes. Là, couchés en rond et le museau sur le ventre, ils passent tout le temps des grands froids sans plus remuer que les marmottes. On ne les voit reparaître qu'avec le dégel, lorsque la neige fondue, inondant leurs fosses, les avertit que le printemps est revenu. Ils sortent alors amaigris, efflanqués, exténués par ce long carême et par le jeûne rigoureux qu'ils observent. L'ours, en eflfet, ne ramasse aucune provision dans sa tanière, où il vit de sa propre substance. Pour toute nourriture il suce alternativement ses quatre pattes. Et ce repas continuel doit être assez friand ; car, préparées comme les pieds de cochon, et relevées par des truffes ou de la moutarde, les pattes der l'oui's , très-grasses et trèstendres, sont un excellent manger. On fait aussi de ses cuisses des jambons fort appétissants , fort savoureux, que notre ami Rubini préfère à tous les jambons de Bayonne et de Mayence. Les femelles viennent de mettre bas à l'époque où elles s'enterrent tontes vives comme des vestales prévaricatrices, et on les trouve d'habitude en compagnie de deux petits oursons qu'elles aiment tendrement, et qui sont bien léchés dans leur enfance. Mais un fait singulier, un Irait de mœurs que n'a signalé, je crois, aucun traité d'histoire naturelle, c'est que

la mère s'enferme quelquefois avec un autre ours, jeune encore, d'un an par exemple, et qui n'est pas toujours de la même race qu'elle. Les paysans russes le nomment Yamant ou le précepteur : l'amant, parce qu'il n'est pas et ne peut pas êlre le père des petits ; le précepteur, parce qu'à défaut de la mère , si elle périt , c'est lui qui se charge d'élever les enfants.

La chasse de l'ours ne se fait donc qu'au milieu de l'hiver, par les fi-oids les plus rigoureux. C'est alors, quand*le thermomètre descend à vingt-cinq on trente degrés Réaumur, qu'on est témoin des plus singuliers phénomènes. Le matin , quelquefois, on Yoit lever le soleil entre deux autres soleils plus pâles, ou entre deux colonnes de feu qui le suivent et montent de l'horizon jusqu'au zénith ; puis, le soir venu , la nuit s'éclaire des feux bizarres et fantastiques que jettent les aurores boréales. C'est alors aussi qu'on court grand risque d'avoir le nez gelé , ou les oreilles , ou les joues, ou les doigts des mains et des pieds. Heureusement que le remède à ce mal est facile quand on l'emploie à temps. Dès que le bout du nez ou de l'oreille blanchit et se cadavérise, il faut le frotter avec de la neige ; par la réaction homœpathique, ûmilia similibus, le sang et la vie reviennent aussitôt. Mais si le, mal est négligé, s'il devient cAronique^ comme dit la Faculté , il faut employer les

frictions de graisse d*oie; et quelquefois cependant la partie attaquée s'atrophie, sèche et tombe en poussière. Quand la neige est très-épaisse et très-durcie, et qu'il devient impossible de marcher avec des chaussures ordinaires, on attache sous les bottes de feutre ou les sandales d'écorce, à la manière des patins, de longues et minces planchettes recourbées par le bout, qui s'appellent souliers de neige. On avance alors comme sur la glace sans enfoncer et sans glisser ; mais il faut savoir user de cette monture : un ignorant, un présomptueux, courrait risque, en tournant: les deux pieds à droite et à gauche , de s'écarteler sur la place. Il faut tenir de la main une petite* corde qui s'attache aux deux bouts des souliers de neige, et les mener par la bride comme une paire de chevaux.

Toujours amoureux des battues, les Nemrods de Saint-Pétersbourg ne chassent pas Tours autrement que l'élan ou le lièvre. Lorsqu'une tanière est connue, et que, trahi par ses traces , qui ressemblent aux pas d'un jeune garçon marchant pieds nus , l'ours est dénoncé à un amateur qui vient l'attaquer avec deux ou trois amis, on fait une enceinte aussi étroite que possible, où les traqueurs , très-rapprochés l'un de l'autre, ne laissent vide que la place des tireurs. Au bruit épouvantable qui s'élève tout à coup autour de sa retraite,

EN RUSSIE. i»5

Fours s'éveille, se secoue, ôte ses pieds de sa bouche, et décampe au galop, cherchant une issue. Mais il ne s'enfuit pas toujours de la sorte. Sou- Tent il rôde en sournois dans Tenceinle, le nez au vent , l'oreille au guet, sans vouloir percer la ligne. Souvent aussi (surtout quand c'est une femelle avec SCS oursons) il s'obstine à rester dans son trou, répondant par de sourds grognements aux cris des traqueurs. Il faut alors s'approcher tout près de lui, tirer ûes coups en l'air, lâcher des chiens qui le harcèlent , et môme le pousser avec des bâtons. Quelquefois les chasseurs doivent l'attequer en face dans sa tanière, et le tirer quand il s'ëance sur eux. Il y a, dans ce cas, plus de difficultés et de périls. Les approches de la tanière sont presque impraticables , défendues par des arbres renversés ou par des fondrières pleines de neige, et l'on s*expose, sur ce difficile terrain, à toute la «>lère d*un animal redoutable, que poussent à bout sa peur et son danger.

Bien que l'ours, en effet, ne soit rien -de plus qu'un poltron révolté, bien quMl n'attaque jamais l'homme à moins que des blessures ne le rendent tarieux , cependant la chasse à l'ours est certainement la plus dangereuse qu'on puisse faire en Europe. Il est fort, il est agile, il a des armes puissantes ; et ce ne sont pas ses dents qu'il faut le plus redouter, mais ses bras et ses griffes. Quand l'ours

se dresse sur les pieds de derrière et s'élance au-devant de Tennemi, s'il vous serre contre sa poitrine, il vous brise infailliblement les côtes, et s'il vous passe amicalement la main derrière le chignon, il vous ouvre le crâne comme une tabatière. Pendant longtemps on n'a chassé l'ours que derrière des filets qui abritaient le chasseur. Maintenant qu'on a proscrit cette précaution timide, et qu'on aiguise le plaisir de la chasse par la petite pointe du danger, par l'émotion du combat, des accidents arrivent quelquefois, et j'en ai oui conter plusieurs. C'est un traqueur étouffé et déchiré par j un ours qui, fuyant blessé, le rencontre en son chemin; c'est le général prussien R..., tombé sous les terribles embrassements d'un autre ours, et ne devant la vie qu'à l'adresse de son compagnon de chasse, M. S..., qui osa tirer et tuer l'animal sur son corps; c'est le comte B..., renversé dans une semblable lutte, mais qui , en tombant, frappe heureusement l'ours à coups de poignard, .et qu'on trouve, après une demi-heure de recherches, évanoui dans la neige sous le cadavre sanglant de son ennemi. En tout cas, il faut de la prudence, et même quand l'ours est abattu, quand il paraît mort, on ne doit l'approcher qu'avec défiance et précaution. Sa rage lui rend quelquefois un moment de vie. Aussi les chasseurs ont-ils toujours un second fusil près d'eux, et,!

pour dernière ressource, ils portent à la ceinture un de ces terribles poignards circassiens, à qui ne résistent ni fourrure, ni peau, ni cuir, et dont la trempe est si jBne, qu'ils percent même tout autre métal.

Néanmoins, dans les provinces centrales, où les ours sont nombreux, où les bûcherons ont souvent à leur disputer la possession des forêts, la chasse se fait avec moins d'appareil et moins de précaution. Un homme seul , et réduit presque à ses armes naturelles, ne craint pas de renouveler les prouesses des demi-dieux mythologiques. C'est ce qu'on voit, par exemple, dans le gouvernement d'Yaroôlaff. Là, un paysan qui découvre la retraite d'un ours ne va pas toujours appeler son voisin pour qu'il l'aide à en gagner la peau ; il se charge bien tout seul de cette périlleuse besogne. Pour défense, il roule une grande corde autour de son bras gauche ; pour arme, il porte un fort couteau, ou bien une petite fourche en fer ; pour auxiliaire, • il mène un petit chien. Ainsi équipé, notre homme va bravement à la rencontre du féroce solitaire, que le roquet provoque par sqs aboiements et harcèle par ses morsures. L'ours, quand la colère le gagne, se dresse tout debout et s'élance. C'est laque l'homme l'attend. Il abandonne aux terribles étreintes de l'ours son bras enveloppé de la corde, et de sa fourche ou de son couteau , qu'il a

i^ SOUYENIRà DE CHASSE.

tenus cachés pour n'être pas désarmé d'un coup de patte, il frappe la béfe dans la poitrine avec assez de sang-froid et d'adresse pour choisir l'endroit où la peau sera le moins endommagée. Il y a, dans le même gouvernement d'Yaroslaff , un village (le nom m'en est échappé) qui vit d'une singuUère industrie : il fait le commerce des ours. On les prend petits, assez loin à la ronde; on les élève avec la muselière et le bâton ; puis , quand ils ont la taille militaire, et qu'ils savent faire proprement l'exercice à la prussienne, on les vend à des recruteurs étrangers. C'est de ce village que viennent à peu près tous les ours savants qu'on voit, dans le reste de l'Europe, étaler leurs grâces pesantes, au son du fifre et du tambour, dans les foires et les fêles de campagne. Il s'y est passé naguère, si j'en crois le récit d'une personne en qui j'ai toute confiance, la plus singuUère aventure.

Un jour de fête, tandis que les femmes étaient à l'église et les hommes au cabaret, tous les ours muselés et bâtonnés, qui semblaient avoir reçu le mot de quelque Spartacus mangeur de fourmis, poussent de concert un hurlement de révolte. Les plus forts brisent leurs liens, vont délivrer les plus faibles, et tous ensemble, réunis en tumulte, saccagent le village abandonné. C'était vraiment la guerre des Esclaves. Ensuite, munis de leur butin, ils vont établir leur camp retranché sur une

EN RUâSIE. 159

^ànîneflce voisine, comme la plèbe romaine sur le fflioiit Sacré. Une fable n'aurait pas suffi pour les réduire ; on voulut employer la force. Mais ils rei poussèrent toutes les attaques, et firent même i rflieureuses sorties. Il fallut se borner à un blocus d'observation. Alors la faim, l'ennui, la dis^ corde, les eurent bientôt divisés. Plus tôt ou plus tord, chacun s'échappa pour retourner au bois. Mais, une fois dispersés, ils furent repris un à un presque tous, ramenés à la case comme des nègres fugitifs , et traités suivant les dispositions du j code noir. On pourrait croire que je m'amuse , en racontant cette révolte d'ours, à faire, en manière d'apologue , l'histoire des révoltes d'hommes. Il y a, je l'avoue, plus d'une analogie frappante. Mais je suis historien, et non fabuliste; à telles enseignes que l'autorité supérieure , avertie de l'événement, décréta qu'à l'avenir il n'y aurait jamais plus de soixante élèves à la fois dans aucune université d'ours.

Avec les mœurs solitaires et sauvages qu'indique le seul nom des ours, on peut croire qu'ils n'habitent pas le voisinage des grandes cités. Il y en a peu dans lés environs de Saint-Pétersbourg. Cependant, quoiqu'il fallût les chercher fort loin, j'ai fait assez fréquemment la chasse des ours. Moins je réussissais , plus je m'obstinais à recommencer , et les coups heureux que je voyais faire près de moi

m'entretenaient dans l'espoir d'en faire un autre à mon tour. Mais toutes mes tentatives furent égaler ment vaines ; mon étoile semblait avoir épuisé sur les élans sa bénigne influence. Une fois, nous étions allés jusqu'auprès de la forteresse de Schltlsselbourg, à qui Pierre le 6i*and donna ce nom parce qu'il en fit la clef (schlûssel) de la Neva et de cette mer intérieure d'où elle sort, le lac Ladoga, qui la relie au grand système de canalisation. Notre ours (je veux dire celui qui nous était promis) fut bien enfermé dans l'enceinte; mais, au lieu de venir à nous, le rusé coquin força la ligne des traqueurs, en passant près d'un jeune garçon qui lui jeta sa hache à la tête sans pouvoir lui faire rebrousser chemin. Nous lavâmes notre afiront dans le sang de deux pauvres innocents chevreuils, de toutes les races de gibier la plus recherchée au nord de la Russie, où elle est très-rare et nouvellement venue ; car on croyait encore, il n'y a pas dix ans, que le chevreuil ne pouvait vivre dans ces froides latitudes. Il y était inconnu. Dans une seconde chasse, je vis tuer un grand ours mangeur de viande morte , qui avait la jambe droite de devant coupée au-dessus du pied ; sans doute il lavait laissée anciennement dans quelque piège. Malgré 4cette grave blessure, qui devait gêner sa quête carnassière pendant l'été, et qui le privait du quart de ses provisions d'hiver, il était devenu gros, gras, énorme,

monstrueux. Une autre fois encore, conduits par le même guide qui avait dirigé la chasse précédente, nous enfermâmes dans le cercle une ourse et on ourson déjà grand. Nous n'étions que trois tireurs , et , par courtoisie , mes compagnons m'a- Taient donné la place du milieu. L'ourse fut tuée à ma gauche, l'ourson à ma droite, et je restai entre deux feux comme entre deux selles.

Le même guignon me poursuivit sans relâche. Au moment de partir , au moment de charger les malles sur la voiture, j'avais accepté la dernière tentative qui me fût offerte. C'était une chasse préparée pour le duc régnant de.... par les veneurs delà couronne, qui la conduisirent avec autant de promptitude que de bon ordre. Les places des chasseurs étaient marquées d'avance dans l'enceinte par des pieux qui portaient leurs numéros. Aux premiers cris des traqueurs , l'ours fut tué à ma barbe , et à ma barbe bien glacée , car il faisait un froid de vingt-huit degrés Réaumur. Exposé au nord , le thermomètre est descendu jusqu'à trentedeux degrés pendant ce bienheureux hiver, le plus rade qu'on ait vu depuis vingt ans , et duquel on disait qu'il avait été mordu par un chien enragé. L'air nous coupait la figure comme avec des lames de rasoir ; les cils mêmes des yeux se couvraient de givre , les paupières se collaient ; l'on était tantôt borgne, tantôt aveugle, et pourtant nous devions

charitablement nous regarder les uns les autres au visage, afln de nous avertir au besoin des dégâts de la gangrène blanche. Il avait fallu courir toute la nuit pour gagner le rendez-vous, à cent verstes environ de Saint-Pétersbourg; il fallut toute l'autre nuit pour revenir, et la journée ne fut pas trop longue pour faire deux fois aussi le voyage de la tanière , qui était à quinze verstes plus loin, au fin fond d'une forêt de sapins , touffue , impénétrable, où quatre mois d'hiver avaient amoncelé quatre pieds de neige. Nous passâmes vingt-huit heures en traîneaux, et la chasse dura trois minutes. N'^était-ce point le cas de répéter, à l'extrémité froide de l'Europe, mon proverbe fait à rextrémilé chaude :

Giierra, caza y amores , For un placer mil dolores.

Mais j'avais éprouvé cependant un plus amer désappointement que celui-là et que tous les autres. Un ours nous était indiqué près du village de Tchervino, à trente-cinq verstes de Poméranié. En quittant , avant le point du jour, la grande chaussée de Moscou à cette station de poste, le chemin devint si difficile à reconnaître, que, malgré l'habileté singulière des cochers du pays et l'instinct plus sûr encore de leurs chevaux, nous fûmes plusieurs fois égarés, errant sur la .neige à Taventure ; et je

puis dire aussi sous la neige : car elle tombait à gros flocons, et, tout en cachant les traces du petit chemin vicinal, nous enterrait sous une couche épaisse. Enfin , il y avait douze mortelles heures que nous courions en traîneau découvert, quand, au matin , nous aperçûmes les dômes verdoyants de l'église de Tchervino. Nous touchions à la forge du maréchal ferrant que , par crainte d'incendie, dansées villages de bois si souvent consumés, on met toujours assez loin des habitations. En ce moment nous vîmes venir à notre rencontre un petit traîneau qui portait le pope et sa femmes Le pope était facile à reconnaître de fort loin, nou-seulement à son haut bonnet de fourrure et de velours vert, mais à sa barbe de mougik et aux longs cheveux qui lui tombaient sur les épaules. En l'apercevant, mes compagnons de chasse et jusqu'aux cochers de nos traîneaux entrèrent dans une colère épouvantable ; ils grinçaient des dents : « Notre chasse est perdue! » crièrent-ils d'une commune voix. Je ne comprenais pas pourquoi la rencontre d'un pope devait nous empêcher de rencontrer un ours. Mais on m'apprit que c'était du plus mauvais augure, ou plutôt d'un ifjronostic si certain, si infaillible , qu'en pareil cas la plupart des chasseurs rc-

1. On sait que les prêtres de l'Église grecque sont tous pores de famiUe, et que le sacrement de l'ordination n*est donné «ju'après celui du mariage.

164 SOUVENIBS DE CHASSE.

broussent chemin; à moins pourtant qu'ils ne fassent rebrousser chemin au malencontreux serviteur de Dieu : ce qui arrive fort bien dans les provinces éloignées, où les seigneurs de la terre ne se gênent nullement avec les ministres du ciel ; et je crois, à cet indice comme à cent autres, qu'on n'a guère plus de révérence pour les prêtres en Russie qu'on n'en avait naguère pour les moines en Espagne. Le même Russe qui ne mange ni ne tue un pigeon , parce qu'il a la forme du Saint- Esprit, qui ne passe point devant la porte d'un temple, même de fort loin, sans faire des génuflexions et des signes de croix , qui jeûne avec la plus sévère austérité les trois ou quatre carêmes de l'année , se moque assez cavalièrement de ses prêtres , qui peut-être aussi , comme les augures romains , se moquent d'eux-mêmes quand ils se regardent en face.

Nous eûmes toutefois le courage de passer outre, et de rendre au pope l'humble salut qu'il nous fit. Et même mes compagnons, esprits forts s'il en fui, négligèrent de cracher trois fois par-dessus l'épaule gauche pour conjurer le maléfice. Mais ils furent cruellement punis d'avoir écouté les conseils de l'orgueilleuse raison. A quelques pas plus loin, notre traîneau versa, ayant heurté une grosse pierre cachée sous la neige, la seule peut-être qu'il y eût dans toute la province ; et quand nous arrivâmes

îillâge, étonnés de ne pas voir nos traqueurs formés en ordre de bataille , nous trouvâmes [re guide assis devant sa porte , la tète dans les ins, le visage long d'une aune, qui nous apprit, CD poussant de gros soupirs, que d'autres paysans, les rivaux jaloux , étaient venus chasser Tours de rmeinte où il l'avait enfermé, pour le mener dans ■0 aulre canton et le vendre à d'autres amateurs.

Nos galants y trouvaient double proQt à faire : Leur bien premièrement) et puis le mal d'autrui.

Notre chasse était perdue, en effet. Il fallut retenir comme rwus étions allés, honteux , * furieux, lîegreltanl nos peines et notre argent. Pendant le trajet du retour, engourdi dans le traîneau Jûus une couverture de neige comme un ours ^ns sa tanière , et non moins ours par la tour- DDre de l'esprit que par la situation du corps, je me !^is à faire de. profondes réflexions sur les vices <le l'économie politique; et le flambeau de l'expé- '•«nce personnelle m'écldirant de sa plus vive lumière, je maudis de grand cœur, sous cette forme ïïouvelle, les prétendus bienfaits de la concurrence.

L'ours qu'on nous avait si méchamment soufOé fut dénoncé , la semaine suivante , à un gentleman anglais, M. H..., qui habite depuis quelques années la Russie, uniquement parce que, ennuyé de courir le renard à travers les haies , il est venu chercher

des espèces de gibier qui ne se trouvassent pas dans les trois royaumes. M. H.... esl célèbre par son adresse , sa persévérance et son courage. S'y prenant mieux que nous , il marcha droit à la tanière, accompagné seulement d'un guide qui portait son arsenal. L'ours, dont on avait si souvent troublé le sommeil, était de fort mauvaise humeur. Il accepta la bataille , et s'élança intrépidement sur l'ennemi qui venait l'attaquer. M. H.... le frappa d'abord de ses deux balles : à chaque coup , l'ours fléchissait, poussait un grognement sourd et reprenait sa course. M. H.... saisit sa seconde carabine , et lui passa deux autres balles à travers le corps. Mais, quoique percé à jour comme un crible et perdant son sang par toutes ces fontaines , l'ours avançait toujours. M. H.... le reçut avec une de ces piques ou longs épieux ferrés , comme on en voit dans les tableaux de Sneyders et deRubeus, dont l'extrémité s'appuie contre terre. Se jetant sur la pointe, tète baissée , l'ours brisa le manche en éclats. Il fallut donc lutter corps à corps ; et ce fut à coups de poignard que M. H.... acheva de tuer cette terrible bête, qui semblait avoir, comme on dit, l'âme chevillée dans la poitrine. Lui-même, après ce rude combat, épuisé de lassitude et de saisissement sans doute , il resta quelques moments évanoui. Cependant M. H.... ne trouve plus dans la chasse à l'ours d'assez fortes émotions; il l'appelle un jeu d'en-

EN HUSSIË. 167

luit. Aussi, le printemps venu, va-t-il se rendre asx Grandes-Indes pour y chasser le tigre , monté sur un éléphant.

Quant -à moi, hélas! chasseur moins blasé, je regrette amèrement de n'avoir pas eu un seul des bonheurs que prennent en dédain les H..., les S..., toos les grands tueurs d'ours , anglais ou russes. Si jamais ma carabine n'a fait feu sur ces redoutables bêles, j*^ai du moins la conscience de n'avoir négligé aucune occasion de me trouver en face d'elles. Mais je n'ai pas encore jeté le manche après la cognée, n'ayant pas dit à la Russie le dernier adieu. Si j'y passe un second hiver , Dieu me prêtant vie, je compte bien ouvrir une seconde campagne. J'irai, s'il le faut , jusqu'à Novgorod, jusqu'à Moscou, jusqu'au diable, pour inscrire enfin sur mes états de service la plus noble victoire d'un chasseur européen, pour faire tout au rebours des deux compaguons de la fable ,

Veadre la peau de Tours, bt l'avoir mis par terre.

*gp>

A peine étais-je de retour dans la ville de Pierre le Grand; à peine la neige d'octobre avait-elle enseveli la terre russe sous le blanc linceul où elle dort engourdie pendant six mois ; à peine les lointaines expéditions, les grandes chasses en battue avaient-elles remplacé les promenades au chien couchant dans les marais d'alentour, que mes amis me disaient : « Vous avez pris devant l'Europe (lïurope signifiait les lecteurs de Vlllustration qui avait publié le précédent chapitre) rengagement de tuer un ours de notre pays, il faut que nous fassions honneur à votre signature. » Et , par une sorte d'émulation hospitalière, chacun d'eux s'empressait de m'offrir la chance qui m'avait manqué l'année précédente , en me conviant à la mort de tous les ours que se disputent à grands frais les chasseurs de Saint-Pétersbourg. Grâce à leur com-

i70 SOUVENIRS DE CHASSE.

plaisance inépuisable que ne rebutait nulle épreuve les occasions se succédaient sans relâche. Mais Ta^ nement ma persévérance égala-t-elle les prévenan ces de mes amis ; vainement j'accompagnai les un et les autres, suivant, comme on dit, la processio de toutes les paroisses : un mauvais sort , un g'éni malfaisant , me poursuivit avfec acharnement peu dant cinq mois de suite. Je pris part à nombre d chasses, j'entendis ou vis tuer nombre d'ours, j'as sistai à vingt ou trente hallali en deux hivers, e jamais je ne pus être que l'inutile témoin de: prouesses d'autrui.

Dans une autre saison, j'aurais essayé, pour conjurer ce sort impitoyable , d'une chasse fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de pou dre; car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au chasseur. Personne n'ignore combien il 3St friand de miel, et avec quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles étabUssent dans le creux des vieux arbres. Lorsque les. paysans voient une de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche, vers le sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa langue , ils lui tendent un piège , le plus simple du monde. Au bout d'une corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas , pend une grosse pierre , ou une poutre , ou tout autre objet dur et pesant. Quand l'ours , par

fadeur alléché^ grimpe au tronc de l'arbre, comme un gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la pierre; inâîs, du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre retombe sur lui. ILla repousse plus loin, elle tombe plus lourdement. La colère le gagne, et . s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé, plus il s'indigne ; et plus il s'indigne, plus il est frappé. Enfin, cet étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tète, que l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement étourdi, que les chasseurs, embusqués près de là, n'ont plus qu'à lui donner le coup de grâce.

A défaut de la ressource de cette chasse d'été, je pourrais nie fairo l'historien des exploits de mes amis, et raconter ce que j'ai vu faire à la place de ce que je n'ai pas fait. Mais je dépasserais de bien loin l'ample permission des chapitres supplémentaires et complémentaires que tout conteur se donne comme tout dresseur de budget. Les meilleures choses, même la chasse, veulent une certaine discrétion : il faut les ménager pour qu'elles restent les meilleures. Je me bornerai donc, enti'c cent, à deux exemples.

Une fois nous allâmes à cent quarante-six verstes,

sur lâ grande chaussée de Kowno, yofageant d*u soleil à Tautre, mais pouvant nous diriger à ] lueur des lanternes de la ligne télégraphique qu à toute heure du jour et de nuit, annonce à Sain( Pétersbourg que « Tordre règne à Varsovie. » Deu ours nous étaient promis ; ils furent tués en effet 1 même jour : l'un le matin, dans mon voisinage l'autre le soir, presque sous mon fusil. Quoique en fermé dans un cercle de traqueurs qui faisaient ui vacarme infernal, celui-ci ne voulait pas quitter si tanière. Il fallut, littéralement, l'en chasser à coupj de bâton. Une fois sur pied, et grognant toujours^ il se dirigeait droit sur moi, passant en biais devant mes camarades. Déjà j'entendais son pas faire crîer la neige glacée ; déjà je voyais sa marche entre les arbres, qui s'écartaient respectueusement devant lui ; j'attendais seulement qu'il sortît d'un petit massif de jeunes pins pour le tirer à vingt pas bien en vue, lorsque mon voisin de gauche l'arrêta court en lui mettant une balle dans l'oreille.

L'autre aventure mérite un peu plus de détails. C'était dans les derniers jours d'un long et rude hiver, lorsque le soleil, s'élevant un peu plus haut sur rhorizon, sans fondre encore l'épaisse couche de neige qu'ont amoncelée quatre mois de gelée incessante, commence à tempérer l'air par des rayons moins obliques et plus prolongés. Des^ paysans, partis d'un certain village de Zabicb, dans

le gouvernement de Novgorod, vinrent proposer à mon fidèle compagnon de chasse, M. R. T..., une grande expédition. A les en croire, ils avaient dans leurs alentours, d'abord un troupeau de cerfs, de cette espèce appelée cerfs du nord, et qui tient comme le milieu entre celui d'Allemagne et le renne des Lapons ; puis six ours, tous reconnus et parqués, tous bien endormis et bien engourdis. Il n'y avait plus qu'à en faire un massacre, une boucherie, une capilotade. L'offre était séduisante; mais, en cherchant, le compas à la main, sur une carte de la Russie d'Europe presque aussi détaillée que celle de Gassini, nous reconnûmes que ce bienheureux village de Zabicb était à deux^cent vingtcinq verstes de Saint-Pétersbourg. Cependant cette grande distance ne put nous rebuter, et nous résolûmes, entre cinq bons compagnons aguerris, de faire une campagne de plusieurs jours. Aussi fallait-il voir de quelles provisions s'emplit l'avant de nos traîneaux! D'un côté, c'étaient des bouteilles de bordeaux, de bourgogne, de Champagne, de madère, de porter, de cognac; de l'autre, des côtelettes, des bifteks, des poulardes, des galantines, des langues, des saucissons, groupés autour d'un magnifique pâté de foie gras, et couronnés de figues de Smyrne, de raisins de Malaga et d'oranges ^de Portugal; puis un nécessaire de campagne, puis une cuisine portative. Nous aurions pu tra-

i74 SOUVENIRS DE CHASSE.

verser l'Arabie Pétrée en dîiianl chaque }0\i comme au Rocher de Cancale. Les chasseurs russe n'oublient jamais, sans le connaître, le proveii> des Espagnols, qui, l'ayant fait, ne savent pa le pratiquer : Tripas llevan corason; ce que Ra bêlais eût traduit : « C'est la bedondaine qui port le cœur. » Et je trouve, après avoir goûté des deu: régimes, que les chasseurs russes ont grandemeii raison.

Ainsi pourvus contre la soif et la faim, nous entreprîmes gaiement notre longue promenade armée. Tant que nous restâmes sur la grande chaussée de Moscou, c'est-à-dire jusqu'au relais de Tchoudova, à cent dix verstes, nous allâmes au galop de nos troïkas^ qui font lestement cinq lieues à Theure. C'était presque le train d'un chemin de fer. Mais ensuite, sur une route de traverse qui commence à Grousina, lieu célèbre par les somptueuses et folles constructions qu'y fit élever le comte Aratchéeff, ce favori détesté de l'empereur Alexandre, nous dûmes prendre des traîneaux à deux places, menés par deux chevaux en arbalète. Ce ne fut plus que le train des messageries royales. Puis enfin, une fois hors des routes construites, il fallut nous blottir chacun dans un petit traîneau de village que lire après lui, entre deux bâtons pour brancard, un petit cheval attelé par quelques ficelles. C'était le traip d'un fiacre à l'heure. Et,

firancbement, soixante verstes sont longues à faire ainsi, par une nuit sombre et froide, par un vent glacial, aigu, pénétrant, qui vous fend le visage, qui balaye, roule et fouette incessamment sur vous d'épais tourbillons d'une neige Gpe et acérée. C'est alors que, malgré pelisses et fourrures, la rigueur du climat trouve quelque endroit où se faire sentir. Les dents ont froid dans la bouche. Mais on serait bien injuste, même en grelottant, d'accuser le pauvre animal qui vous traîne; il faut au contraire le plaindre et l'admirer. Impassible au milieu de ces tempêtes d'hiver, sachant reconnaître des chemins à peine tracés que la neige recouvre chaque jour, un méchant bidet sans figure ni tournure, dont on ne voudrait pas pour porter des. choux à la halle, fait soixante verstes au trot, d'une seule traite, à travers champs, à travers bois, franchissant les clôtures, les fossés, les rivières, et les ravins profonds où Ton entre en se précipitant d'une montagne russe, pour en sortir en remontant contre une roche à pic. Et vous croyez qu'on a quelque soin, quelque souci de ces pauvres bêtes, si fortes, si patientes, si précieuses malgré leur laideur ! Quand elles arrivent, on leur permet d'abord de brouter un peu de neige pour se rafraîchir; elles n'ont pour cela qu'à étendre le cou. Puis, leur tournant la tête du côté du traîneau où elles peuvent manger le foin qui a servi de litière au

voyageur, on les laisse habituellement dans la couf à la belle étoile. S'il vient à neiger pendant la nuil on voit tout à coup, le matin, se secouer u masse blanche qui était restée jusque-là parfait ment immobile; c'est le cheval qui a fait quii lieues la veille et qui va recommencer le lend main.

Malgré les difficultés du chemin, les fréquentai changements d'équipages, la longueur du souper et le thé pris à toutes les stations, nous arrivâmes en vingt-quatre heures au village de Zabich. Il était midi, et nous voulions utiliser le reste de la journée. Mais il fallut rabattre des illusions de l'espérance. C'est ordinaire dans la vie. D'abord les cerfs avaient quitté la contrée. Je ne suis même pas bien sûr qu'ils y fussent jamais venus. Cependant, pour l'acquit de leur conscience, nos paysans nous montrèrent des bois tombés à l'automne. Nous touchions au printemps, l'argument était sans réplique. Ensuite, des six ours promis, l'un était déjà tué par les officiers de la garnison de Novgorod, un autre vendu au chasseur du comte..., et un troisième avait fait comme les cerfs; il était parti, ou n'était pas venu. Il nous restait donc à chasser trois ours. Le premier, dans une battue mal dirigée, se leva devant les traqueurs avant que les chasseurs fussent placés; il prit la clef des champs. Les deux autres furent tués, mais par mes

camarades. Je n'eus encore que la fîunée du rôti. A la seconde traque, où était enfermé un ours énorme, j'avais le numéro 3, la meilleure place au centre d'une ligne de einq tireurs. Eh bien ! le sot animal, blessé par le numéro 1, alla se faire achever par le numéro 5, après avoir décrit une petite courbe devant moi, assez près pour se flaire entendre, pas assez pour se laisser voir.

Avant de retourner à Saint-Pétersbourg, nous gagnâmes, par une marche de flanc, le village de Upowki, où Dmitri, notre vieille connaissance, nous préparait une chasse aux élans. J'en tuai un, pour ne pas rentrer au logis les mains nettes^ et ce fiit du moins une fiche de consolation très-honorable. Mais d'ailleurs la chasse à l'ours ressemble en ce point à la grande chasse à courre : c'est qu'il y a du plaisir pour tous; c'est que, sans rien tuer, sans rien voir^ on y prend une part active et presque égale à celle des chasseurs que la chance favorise. Quand on arrive au rendez-vous par une marche pénible à travers des forêts sauvages; quand on pénètre dans ces profondes soUtudes où l'ours établit sa retraite ; quand l'immense cordon des traqueurs se déroule silencieusement autour de l'enceinte, laissant un homme de vingt en vingt pas; quand on arrange le poste de combat que le sort vous attribue ; quand part le coup de fusil du signal; quand toutes les voix poussent ensemble

d'effroyables clameurs, et que les haches frappen les arbres à coups redoublés ; quand, au milieu de ce vacarme, l'oreille cherche à distinguer le faible bruit d'un pas sur la jieige; quand rœil inquiet perce en tous sens les fourrés ; quand, Tâme ouverte à l'espoir et le doigt sur la détente, on attend ce terrible animal qui peut-être vendra cher sa vie ; quand à l'émotion de l'attente se joint celle du combat, et que, de sa pointe épicée, le danger assaisonne le plaisir; alors le cœur bat à rompre la poitrine ; alors il se forme de tout cela une sensation étrange, impérieuse, enivrante, que ne peut donner nulle autre chasse, et que font connaître peu d'événements dans la vie. C'est pour cela qu'on brave si résolument les distances et les frais, qu'on fait de si lointaines et de si coûteuses expéditions. Au retour, nous nous amusâmes, pendant le trajet, à récapituler nos allées et venues, et le trésorier fit aussi l'addition des dépenses générales. D'un côté, le total touchait à six cents verstes, de l'autre, à deux mille roubles. C'est le trajet de Paris à Bordeaux et la solde annuelle d'un capitaine de cavalerie.

Ces chiffres me rappelèrent la chasse où j'avais tué, pour la première fois de ma vie, un chevreuil. Il y a longtemps de cela ; j'étais alors étudiant à Dijon. Nous allâmes un beau jour, deux amis et moi, lâcher une couple de comiaux dans les petits bois qui couronnent les coteaux de notre

précieuse Côte-d'Or. Nous avions loué une carriole à frais communs, et nous mangeâmes une omelette chez le garde-chasse , qur reçut un généreux pourboire. Le soir venu , en jouant au boston à un sou la fiche , nos mamans disaient à leurs amies : ■ Voyez un peu comme €es jeunes gens sont fous ! ils vont chasser à trois lieues de la ville , et dépen- ' sent trois francs chacun. »

Avec tout cela, j'étais revenu de vingt expédiions sans un seul ours. C'était douloureux, c'était humiliant. Et le !•' mars, qui vint fermer toutes les chasses, hors celles des animaux nuisibles, amena le grand carême , qui ferma tous les théâtres ; car les Russes observent leurs quatre carêmes de l'année avec autant de rigueur que les Turcs le ramadan- C'était l'époque fixée pour un voyage à Moscou. Déjà notre voiture était hissée sur ses patins, et nos malles sur la voiture. Nous allions partir; plus d'ours, de battues, d'émotions; plus de plaisir ni d'espérance ; plus de chasse. Mais voilà qu'une fêle se prépare au palais impérial : un contre-ordre arrive; nous restons quelques jours encore à Saint- Pétersbourg. Tout espoir n'est pas perdu.

Le lendemain malin , vers onze heures, je reçois on billet de mon ami R. T.... « Accourez, me ditil; nous avons un ours à soixante verstes de la ville; un paysan finnois vient de me le vendre. Accourez, il faut partir sur-le-champ. » Un ours à soixante

verstes, quelle belle fortune ! C'était comme s'il et fait la bonne moitié du chemin à notre rencontre Je m'équipe aussitôt en chasseur hyperboréen , de puis les bottes de feutre , si douces et si chaude dans la neige, jusqu'à la casquette de loutre, g chère à l'épicier de Paris, et sans oublier de cein dre sur mon cafetan de peau de veau marin moi bon poignard circassien. Puis je jette ma pelisse sur mes épaules, et, prenant sous le bras me carabine double, j'accours chez R. T.... Deux au^ très camarades, M. A.... et M. G...., s'y rendaient de leur côté. Mais il fallait régler quelques affaires, déjeuner , atteler les traîneaux. Bref, nous ne par-tîmes qu'à une heure de l'après-midi. C'était un peu tard, sans doute, pour chasser à quinze lieues, par une courte journée d'avant l'équinoxe. Mais nous regagnâmes en célérité le temps perdu , et, malgré le mauvais état des routes , malgré les terribles oukhâbi, ces fossés, ces ravins que creuse peu à peu le traînage, assez profonds pour qu'un équipage y disparaisse tout entier, comme un bateau de pêcheur entre les vagues de l'Océan , nous arrivâmes en quatre hedres au village de Nénémaki, celui du Finnois et de notre ours.

Allant toujours au nord, nous avions fait, par le plus beau temps de gelée , par un soleil radieux qui rendait la neige éblouissante comme la rosée de mai , unjpetit voyage intéressant et pittoresque.

£N RUSSIE. iSi

Beaucoup plus accidentée que les proyinces méri* dionales de Tempire russe, et presque montagneuse après des plaines interminables, la Finlande offre d'admirables paysages d'hiver. C'est la nature boréale dans toute sa mâle et austère beauté. Je n'oublierai point un petit lac que, pour abréger , nous trarersâmes d'un bout à l'autre sur la glace , entre d«ix rangées de jeunes pins verts qu'on plante d'espace en espace pour marquer le droit chemin pendant les nuits et les tempêtes de neige. Ce lac peut avoir deux lieues de long. Dans nos pays, ce serait une mer intérieure ; mais , près du Lagoda et des autres grands lacs du nord de la Russie, c'est à peine un étang. II est charmant à voir, et plus charmant encore à parcourir. Des hauteurs voisines , cette tranquille nappe blanche, qui étend à travers un pays rocheux et boisé ses dentelures capricieuses, oflre un coup d'œil semblable aux rivages de la mer sur une plage bizarrement échancrée par les flots; et, quand on le traverse en gUssant sur l'épaisse écorce qui couvre ses abîmes, les points de vue se déroulent, toujours variés, toujours intéressants. Tantôt c'est une profonde baie qui s'enfonce dans d'épaisses forêts de sapins , dont les lourdes branches noires sont brodées d'un mince liséré de givre étittcelanl; tantôt c'est un promontoire qui s'avance, portant sur sa tête de granit quelque église de village avec ses cinq coupoles verdoyantes, ou quelque

maison de campagne, d'une forme étrartge, déjà asiatique et chamarrée d'ornements aussi bizarres que son architecture. Mais je ne suis pas peintre de paysages ; il est temps de revenir à nos féroces moutons.

Nous étions donc à cinq heures au village de Nénémaki. L'ours n'habitait pas très-loin , au dire de notre guide, qui, la veille, en suivant dans les bois je ne sais quelles traces, l'avait aperçu tout à coup dans son antre, comme on voit un lièvre au gîte , et qui s'était retiré vite et sans bruit , faisant des brisées à sa manière, c'est-à-dire traçant tout le long du chemin de petites croix sur la neige avec le bout d'un bâton. Mais il nous restait à peine une heure de jour ; impossible , en si peu de temps , de réunir une armée de traqueurs, de la conduire sur le champ de bataille et d'exécuter enfin une battue dans les règles. Nous dûmes prendre le parti d'attaquer l'ours dans sa tanière. De petits traîneaux villageois, attelés en un tour de main, nous conduisirent rapidement dans son voisinage. Mettant pied à terre, nous tirâmes silencieusement au sort à qui marcherait seul sur la tanière avec le guide. C'est l'usage, et, dans ce cas, les camarades du chasseur heureux s'échelonnent dans le bois, à cent ou deux cents pas de lui, prêts à tout événement. Ils ont au moins la chance d'achever un ours blessé, quelquefois même dé tuer un ours manqué; car lorsque,

kfr

travers un fourré impénétrable, cet animal, ra-

fcde et léger malgré sa forme épaisse, s'élance de

tton trou comme un lapin preçsé par le furet s'é-

thnce du terrier, le coup de fusil n'est pas toujours

facile et sûr. Et si, pour fuir, Tours est obligé de

se jeter au-devant du chasseur, le cœur peut battre,

la main peut trembler. Qui sait enfin? la réserve

aura peut-être à secourir le corps de bataille.

Mes amis, R. T.... et A..., s'étaient mutuellement promis de me donner la longue paille si le sort les fa- Torisait. Pavais donc trois chances contre une. Mais cette paille enviée échut à M. G..., qui, me connaissant moins, ignorait que je fusse encore innocent dû meurtre d'un ours. Il marcha donc en avant^ seul avec le guide, n'ayant à tirer que les deux coups d'un fusil français de gros calibre. Nous autres, les trois disgraciés du sort , nous entrâmes dans le bois, à droite et à gauche, formant comme un demicercle en arrière de notre heureux compagnon. J'avais à peine gagné ma place, la plus éloignée du centre. Un coup part, puis, après quelques minutes, un autre coup; puis, après un nouveau silence, je crois entendre des cris, un appel, un appel pressant. Faut-il aider M. G.... à tuer ce dur animal que les balles traversent souvent sans l'arrêter? Faut-il le secourir contre un ennemi rendu furieux par ses blessures? Sans plus réfléchir, et tandis que nos deux amis, croyant tout fini, regagnaient les

traîneaux, je me jette à travers bois, marchant an voix qui appelaient, c'est^-dire me heurtant ai branches et aux racines des arbres , et roulant i chaque pas dans la neige, mais tenant toujours ml carabine au-dessus de ma tête , comme on dit qu Jules César naufragé tenait ses Commentaires au dessus des flots de THellespont.

J'arrive enfin près de M. G..., qui m'attendait souriant et le doigt sur la bouche. Il se penche i mon oreille r « Ce n'était pas un ours , me dit-il que notre homme avait vu , mais une ourse avet trois grands oursons de l'an dernier. J'ai pu distinguer la mère et lui mettre une balle dans la tète. Les oursons, effrayés, se sont d'abord enfuis ; mais, se voyant seuls , ils sont promptement revenus au giron maternel. J'en ai tué un de mon second coup; les deux autres sont là qui vous attendent. » Je m'approchai de la tanière avec empressement. Ce n'était pas, comme d'habitude, une espèce d'antre ou de grotte pratiquée sous les racines de quelque arbre abattu, mais simplement un large trou creusé dans la neige, au fond d'un petit ravin naturel, bien abrité d'ailleurs par un groupe serré de hauts sapins. C'est là que nichait toute cette couvée. En regardant de l'un des bords les plus élevés , je ne vis d'abord qu'une masse noirâtre', sans forme et sans mouvement. Mais je discernai bientôt, à gauche, la grand' mère ourse, qui jetait du sang par les

max oreilles , et près d'elle , sur le flanc , un des porsons qui avait l'œil hors de la tête ; à droite «(aient blottis , immobiles , ses deux fils survivants,

Non pas des plus petits , Mais garçons de quinze ans, si j'ai bonne mémoire ;

je veux dire oursons de quinze mois , et qui auraient quitté leur mère au printemps. « Attendez, me dit M. G..., je vais faire du bruit ; ils remue- Tont. » En effet , à peine avait-il frappé contre un arbre avec le canon de son fusil, qu'un ourson, le plus noir de toute la bande, se leva sur ses pieds, dressa la tête et me regarda fixement. Je le visai entre les deux yeux et lui brisai le crâne. A mon conp, le troisième s'élança du trou d'un seid bond, fnyant une autre fois à travers les arbres. Mais je çnsle suivre du regard, malgré l'épaisseur des fourrés, et, le tirant un peu de haut en bas, je le clouai par terre avec ma seconde balle. Il resta d'abord quelques moments immobile , comme mort ; mais bientôt, reprenant sa vie et sa course, il essaya encore de s'enfuir. Que faire ? Nos armes étaient vides, et charger à balles forcées n'est pas une brève opération. Mon parti fut pris sur-le-champ. Donnant au paysan ma carabine, je saisis mon poignard et me jetai à la poursuite du blessé. Comme il ne faisait guère qne se traîner dans la neige , je le rattrapai au bout d'une vingtaine de pas. Quand

il vil que j*allais l'atteindre , s'aidant de ses griffesJ il se dressa tout debout contre un arbre , et mw tendit là, les bras ouverts, la gueule aussi, mon*^ trant toutes ses dents et grognant de toute sJ gorge. Attaquer ainsi un grand ours eût été unei imprudence folle. Désarmé d'un coup de patte , ou serait pris et broyé dans ses embrassements. Maisj celui-là n'était guère plus gros qu'un fort chien de Terre-Neuve ; il n'y avait donc nul danger sérieux| à lui livrer bataille, mais en prenant l'offensive. Aussi, malgré dents et griffes, je lui enfonçai ma forte lame circassienne dans la poitrine jusqu'à la garde. 11 tomba sur le dos ; mais l'élan que j'avais pris , joint au peu de résistance que trouvent ces armes terribles, me fit rouler par-dessus lui, la face sur la neige et englouti jusqu'aux épaules, comme si j'eusse fait un plongeon dans la rivière. El ce diable d'animal, quoique percé d'un tel coup d'estoc, quoique enfoncé sous moi dans un amas de neige, grognait encore sourdement. Il fallut un second coup de poignard pour lui faire rendre l'âme. ' La chasse était faite, heureuse et brillante. Hais il restait à emporter les victimes de notre double coup double. Ce n'était pas facile à travers cet épais fourré tout entrelacé de branches mortes et de vieux troncs pourris ; nous étions embarrassés de nos dépouilles opimes. Heureusement que des bûcherons vinrent à notre aide , attirés par le bruit

k combat. Trois vigoureux compères prirent d'à* lord les Irois oursons, qu'ils portaient sur leur dos, Il tête en bas, par les pieds de derrière passés sur fears épaules: puis, les reins plies, ils gagnèrent in traîneau qui s'avançait, autant que possible, à Éotre rencontre, et dont nous avions gi'and'peine à retenir , en lui bandant les yeux , le cheval épouranté par l'odeur de Tours. Nous revînmes ensuite tous ensemble chercher la mère, forte béte , qui pesait de trois à quatre cents livres. On lui lia les pieds , on lui passa un petit tronc d'arbre entre les jambes, de la tète à la queue , pour l'emporter en long, et quatre hommes s'attelant, deux devant, ieùx derrière, le convoi se mit en marche, précédé de deux sapeurs, M. G.... et moi, qui, la hache à la main, ouvrions la route en coupant les branches sur nos têtes et les racines sous nos pieds. Nous arrivâmes au traîneau, épuisés par ce rude labeur, tout essoufflés, tout haletants , et inondés de sueur comme en pleine canicule.

Le soleil se couchait en ce moment. Semblable à un vaste incendie, il teignait tout le ciel de rayons violets, dont l'éclat un peu dur se reflétait en nuances adoucies sur l'immense nappe de neige, sur les vertes coupoles, sur le blanc liséré des arbres. La nature entière s'était fardée d'une teinte d'améthyste; on eût dit un tableau de Tintoret. C'est, dang les régions du nord , la couleur ordi-

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naire d'un beau coucher de soleil , au lieu de Tc^ et de la pourpre du midi. A ce dernier spectaclej nous nous rembarquâmes sur notre lac glacé] et à dix heures du soir nous étions au châteai] de L..., où l'on préparait une chasse au loup poui le lendemain matin. Je m'endormis après un gai souper, avec la douce satisfaction d'avoir enfin réa» lise mon rêve de chasseur, et de pouvoir dire aussi ] « J'ai tué un ours ! » si toutefois, à la chasse comm< .en mathématiques, deux moitiés peuvent valoir ui] tout.

J'avais écrit ce petit bulletin au retour d'une ex^ pédition que je croyais bien la dernière. Nous étions arrivés à la fin du mois de mars des Russes, c'est-à-dire presque à notre mi-avril. C'est l'époqu^ ordinaire du dégel et de la clôture forcée de toutes les grandes chasses ; car dès que la neige fondue inonde leurs tanières , les ours , sortant d'un engourdissement de six mois, cessent leur vie d'anachorètes pour réparer le long jeûne de l'hiver par les bombances de l'été. Maigres et efflanqués, ils commencent aussitôt à faire l'ample provision de graisse dont ils vivront le carême suivant. Cependant l'hiver tenait bon. Alors que nos campagnes de France étaient déjà vertes et fleuries, alors que le lilas embaumait nos jardins, là-bas une épaisse couche de neige, amoncelée pendant cinq mois,

iDvrait encore la terre inerte, et le thermomètre liscendait chaque nuit à dix ou douze degrés lêaumur.

^ Ce fut à cette époque, printanière habituellelent, que mes amis reçurent la proposition d'une ittre grande chasse dans le gouvernement de Nov- ^rod. Mais ce n'étaient pas cette fois de simples ^ysans qui venaient offrir aux amateurs l'ours dé- ^vert et surveillé par eux. Une espèce de mar- Éaod de bois, demi-bourgeois, demi-manant, et fcisant toute sorte de commerces , avait imaginé de ^lenir sur arrhes tous les ours d'un district pour h& revendre aux chasseurs de la capitale. Où iabie la spéculation va-t-elle se nicher ! Dieu sait à quel prix l'approche du dégel lui avait fait avoir me denrée qui devait fondre avec la neige : on convint cependant de lui donner soixante- quinze roubles pour chaque ours qui serait tué, tiré ou îeulement vu par les chasseurs. C'était un singulier homme que ce négociant en bêtes fauves. II était porteur d'une de ces figures cocasses qu'on n'oublie point dès qu'on les a vues: une large Irogne lie de vin, encadrée dans une barbe rare et longue , couleur de café au lait. Et puis il avait nne telle peur de sa marchandise qu'on le voyait seulement paratti'e pour l'enrôlement des traqoeurs. Dès que la chasse commençait, il se terrait quelque part comme un blaireau, pour ne remon-

trer son nez violet qu'après rhalldli. A l'en croire il avait accaparé onze ours,. dont le plus procb était à ce même village de Zabich, où nous avion déjà fait une précédente campagne ; les autres s'échelonnaient dans les environs , à quinze, vingt trente versles de distance l'un de l'autre, de sorti que le dernier avait son domicUe à plus de troi cents verstes de Saint-Pétersbourg. Tout le mond( convenait que c'était la plus lointaine expèditio] qu'on eût encore tentée , et la plus aventureuse i cause de la saison. Mais ce fut, je crois, un attrai de plus; car la prudence n'est pas plus la vertu d« Russes que l'avarice n'est leur défaut: gènéred par essence, ils sont prodigues de tout , même dl leur vie. On fit des préparatifs comme pour aa^ campagne du Caucase. Nous étions neuf volontaire^ sans cojnpter quelques gens de service, et un^ espèce de précieux factotum, appelé lermyl (Jéré* mie), que nous prîmes en passant au village é^ Tozna. Il était valet de chambre et cuisinier dani les cabanes où nous faisions halte, cocher sur M route, piqueur à la chasse, et cet universel maîlrJ Jacques s'acquittait de tous ces^ emplois avec intel^ ligence et célérité.

Nous partîmes en trois corps de cinq tratneaw chacun , à quelques heures d'intervalle, pour trou^ ver plus sûrement des chevaux jusqu'au rende» vous. J'étais de l'avant-garde, qui préparait les rej

EN RUSSIE. ^9i

pS'des autres. Notre départ se fit au beau milieu fune nuit froide et tempétueuse. La bise soufflait, ious jetant au visage une neige fine, serrée, pélélrante, et nous dûmes faire de nos foulards des spèces de masques où de voiles pour garantir nos eux de ses coups répétés. Mais, dès le lendemain, B temps se calma, s'adoucit; le soleil perça les ttiages, une douce chaleur attiédit Tair, et nous raignîmes sérieusement que le marchand d'ours i'en fût pour ses arrhes et nous pour notre peine, fesl"à-dire que le dégel ne se fît sur-le-champ ; ar, dans ces régions polaires, où la terre n'est ivante que la moitié de l'année , où il faut , en pâtre mois, faire toutes les moissons, du labourage à la récolte, on passe sans intervalle, par un hangement brusque et complet, des glaces de ïiiver aux ardeurs de l'été. Cependant nous avançons toujours avec courage, et nous avions attieint I partie nord du gouvernement de Novgorod, «■esque à nii-chemin entre Saint-Pétersbourg et loscou. Là s'étendent d'interminables forêts, coudées de loin en loin par -de pauvres villages qu'enourent quelques champs labourés. Mais ce ne ^nt plus les bois rabougris de la Finlande ; j'avais tofin trouvé les véritables forêts du nord , où outes les essences d'arbres, pins, sapins, bou- Baux, trembles, érables, prennent également des Proportions gigantesques, et s'élancent, en jets

droits et réguliers comme une colonne, à des hait teurs démesurées. En admirant les magnificence de cette végétation vigoureuse, on s'étonne, oi s'afflige de voir avec quelle incroyable et qudl alarmante insouciance les forêts sont traitées ei Russie. Dans les battues, par exemple, il arri?( fréquemment que, pour occuper le temps et » réchauffer les mains, chaque traqueur s'amuse i abattre quelque grand arbre près duquel on ïi posté, et qui tombe avec fracas en écrasant cem d'alentour. J'ai vu des paysans couper un grani pin par le pied, comme le sauvage de Montesquieu, pour extraire du tronc une balle qu'un chasseur y avait logée en déchargeant sa carabine. Poui^ eux, une once de plomb était plus précieuse qu'ui^ arbre de haute futaie. Aussi les forêts soot-elle^ littéralement jonchées d'arbres abattus, qui pour^ rissent sur place , des racines aux branches i parce que personne ne prend la peine de les ra^ masser. |

Le surlendemain de notre départ, vers midi^ nous étions tous réunis au village de Zabich, et 1^ chasse enfin commença. J'en ferai brièvement 1^ journal. La première battue fut malheureuse. L'ours était aux aguets ; il s'échappa à rapproch(| de notre armée de traqueurs, à laquelle il est dif^ Il ci le d'imposer un complet silence, puisqu'il y a dans les rangs autant de femmes que d'hommes^

EN nUSSIE. 1î)3

tait le même animal qui nous avait joué le 16 tour quelques semaines auparavant. Sans is rebuter de ce début sinistre, nous remonles en traîneau et nous courûmes toute la nuit )Dr gagner une autre enceinte. Au point du jour icun était à son poste, et Tours cette fois nous lit attendus. Éveillé par les cris des batteurs, et m par un courageux mâtin, il vint à nous sans rater, se dirigeant entre mon voisin de gauche, i colonel G..., et son voisin du même côté. D'une pslite êminence où j'étais posté, j'eus du moins le spectacle de tous les actes de la tragédie. Bête de note taille, l'ours s'avançait résolument en droite igné, la tête levée et poussant de loin en loin un «oufBe bruyant comme celui d'un chat qui fait taeaux aboiements d'un chien. C'est son "habitude i la vue de l'homme.^ Les premiers coups qu'il recolle firent à peine fléchir; il n'avança que plus *e et avec plus de colère. A la seconde décharge, S s'arrêta, toujours droit sur ses jambes, la tête toujours haute et jetant des regards ardents où se fisaient les plus tendres reproches. Une balle dans là lête rabattit; mais il était mort debout, comme un roi. Vers midi, les traqueurs d'un autre village situé i quatre ou cinq lieues plus lom entouraient une seconde enceinte. Tiré par mon voisin de droite, Tours franchit la Ugne grièvement blessé, et des paysans se mirent à sa poursuite avec leurs chiens

sur la trace du sang. Mais nous n'attendîmes leur retour; nous voulions faire une troisième tue le soir même. Cependant la fatigue éta| grande, après tant de courses sans repos, trois chasseurs seulement suivirent jusqu'au 1 le plan de bataille. Un quatrième nous rejoig poussé par une noble honte. Nous avions coik sur la longueur' des jours qui, depuis réquùu] avaient crû rapidement; car il faut passer des jo nées de décemT)re, qui n'ont pas cinq heures soleil, aux journées de juin qui sont sans nuit, notre calcul eût été juste à toute autre époqt mais il fut dérangé par l'état des chemins. ^ chevaux s'enterraient à chaque' instant dans neige amollie; à peine pouvaient-41s marcher pas. Il était six heures au moins quand nous atti gnlmes le village où nous devions recruter nos tr. queurs. Nous sautons à bas des traîneaux , noi courons de porte en porte, criant à la baltr comme on crie au feu. Bientôt quarante ou cin quante paysans se rassemblent, hommes, femmet enfants. Nous les poussons devant nous comme \i\ troupeau. Mais nous n'avancions pas mieux dai^ les bois que nos chevaux sur la route. On p voyait, sur toute la Hgne en mouvement, que de| moitiés de figures humain^ ; tous enfonçaient 4^^ la neige jusqu'à la ceinture. £t la nuit était venuei La battue se fit littéralement au c!air de la lune^

EN RUSSIE. iW

fm peut appeler lune un mince croissant qui lit une lueur maigre et blême à travers les pluvieuic. Mais notre constance ne reçut pas prix. Que les paysans nous eussent trompés, en annonçant un ours imaginaire, soit en Bant £siire la battue après avoir eux-mêmes Tours, toujours est-il que nous flmes encore creux.

all&mes, l'oreille basse, rejoindre nos compons mieux avisés, qui nous attendaient en nnant au village où se faisait la chasse du len<^ kaîn. On nous descendit, vers deux heures du ÉUin, devant une pauvre et sombre itbah de pysan, le meilleur gtte de l'endroit. Une bonne toime, à demi vêtue de peaux de mouton cras- Neoses, vint au-devant de nous, tenant entre ses mA& une mince planchette de bouleau allumée par hsatre bout. A la lueur de cette chandelle primitive, iont notre mère Eve dut faire usage dans le parafe terrestre, elle s'occupait, malgré l'heure avancée, à tisser de la grosse toile sur un petit métier, loat en agitant le berceau de son enfant, qui penlait par quatre ficelles au bout d'une perche lexible clouée au plafond. Son mari, vieux mili- Wre, avait rapporté de ses dix-huit années de ser- Hce le privilège de porter la moustnche du soldat m lieu de la barbe du mougik. Ils étendirent de la paiOe sur le plancher de Visbah^ et nous fûmes

f9ê SOUVENIRS DE CHASSE.

des chiens assis, tantôt la tète plongée en av comme lorsqu'ils boivent à l'abreuvoir en pli les genoux, épuisés de continuels efforts, fin salent par perdre jusqu'à leur courage. Ils s'ar talent souvent, désespérés, n'écoutant plus ni voix ni le fouet. Nous avions cent cinquante vers à faire ainsi de village en village, jusqu'à la graÉ route. Je laisse à juger si le trajet nous pai long. La nuit surtout était dure à passer. Eai loppés d'une obscurité profonde, inondés d'à pluie glacée et pénétrante, souvent, au pass^ d'un marais ou d'une rivière, nous entendions neige crier et se rompre sous nos frêles équipa ges. L'eau nous envahissait, nous étions à deù submergés. U fallait sauter à bas des tralheat (f allais dire mettre pied à terre) pour aider n^ pauvres chevaux à sortir de ces pas difficiles. 1 s'élançant par la brèche que nous ouvrions ainsi le torrent souterrain prenait aussitôt son cour bruyant et emporté. Nous pouvions bien dire^ « Après nous le déluge. » Ce qu'il y avait de mieui à faire, c'était de se maintenir sur l'étroit sentiei frayé pendant l'hiver, où la neige battue conservail un peu plus de solidité. Mais deux traîneaux qui s'j trouvaient face à face faisaient comme les deux chèvres sur la planche. Ou nous versions ceux qvi venaient à notre rencontre, ou nous étions versés par eux, on nous nous versions réciproquement

et les autres, outre les versades qui se fai-

i( toutes seules, sans choc ni rencontre. J'en

quelque chose, car j'ai manqué laisser un bras

nn endroit et la tête dans un autre ; je ne les

fardés qu'au prix de graves contusions. Ce re-

a été ma retraite de Russie.

in nous aiteigninies la chaussée de Moscou, à

Wdix versles de Saint-Pétersbourg. Là plus de

^ge, plus de traîneaux. U fallut, pour dernière

t imité, endurer le supplice du téléga. Le téléga on petit chariot découvert, à quatre roues égales', ^ sur ses essieux, sans ressorts, ni soupentes, li rien qui les remplace. C'est, dit-on, l'unique [•oilure qui puisse résister aux chemins de la Russe lorsque le traînage est passé. Mais si cette voite*e résiste aux chemins, qui peut résister à cette ^iUxre? Quand trois chevaux vous emportent à lî^^d train , ce ne sont pas des cahots qu'on ^^ve, ni des balancements, ni des secousses, fes mots n'ont aucun sens. On est littéralement et «)ntinuellement lancé en l'air , comme Sancho f^ça sur la couverture. Il y a de quoi déraciner ^ diaphragme, et, dans ces perpétuels sauts de ^pe, il faut prendre grand soin de ne pas mettre b langue sous les dents. Je m'étonne d'une chose : ^ï^ Russie, où la peine de mort est abolie nominalement, on s'évertue à chercher des châtiments qui ^a remplacent, qui aient la chose sans le mot, par

exemple, trois où* quatre jnille coups de verges^ quand le patient n'en peut pas supporter trois oi^ quatre centaines. Que ne condamne-t-on le coui pable à faire cent lieues de suite en léléga? il ser^ mort, j'en réponds, avant la fin du voyage. Nou^ fûmes ainsi bernés et torturés l'espace de trent^ lieues. C'est plus qu'il n'en fallait, comme on dit ei^ Espagne, pour nous achever de moudre. |

Nous rentrâmes dans la ville impériale avec ie^ longues barbes de gens qui ont passé une semain^ sans se déshabiller, sans prendre une heure dq repos véritable, avec les longues mines de chas-j seurs dont la plupart n'ont pas brûlé une amorce,] et qui rapportent, entre neuf, une pièce de gibier.| En gagnant l'étuve où j'allais prendre un bair^ russe, je me rappelais avoir un jpur entendu le trop célèbre auteur de YHistoire du Consulat et d^ V Empire définir ainsi le bonheur : « La plus grande^ dépense possible d'activité. » En ce cas, nous avon&i été, sept jours durant, des gens bien heureux. Jai défie qu'on le soit davantage. Mais il restait à pas-{ ser le quart d'heure de Rabelais. Nous fîmes, d'un côté, l'addition de toutes nos courses, d'un autre,] celle de toutes nos dépenses, en provisions, voya-j ges» battues, gratifications, etc., etc., etc. Pour.lei total des verstes et pour celui des roubles, il se| trouva.... Mais non, j'aime mieux celte fois ne pas{ le dire : on aurait le droit de m'appeler, à qua- 1

ans passés, du nom que nos mères noos donit à dix-sept.

it-être que, submerges dans les traîneaux ou fés dans le téléga^ nous aurons quelque peu igréê contre la chasse et les folies où elle enhbe. Mais les serments de chasseurs sont des Inents d'ivrognes et d'amoureux. Plus on mau- I sa maîtresse, plus on l'adore. Si j'avais, outre bdeux moitiés d'ours, tué un ours tout entier, ibel et bon ours, un ours fait et parfait, heche y Mo, j'aurais pu mettre au clou ma carabine et il (rinme, en disant comme le vieux lutteur de hfgile : Cststus ariemque repano. Mais, je le sens, ie ou non, si Dieu me prête vie, je recommen* Ini. Ainsi, ami lecteur, gare à l*an prochain. B'ailleurs je rapportais qudque chose de cette ^édition manquée. c Un élan, un loup, un blai- »m? vas-tu demander avec empressement. — Non is;une histoire.— Maigre compensation, diras-tu B haussant les épaules. — Eh bien! je t'en fois juge. Onne-moi encore deux minutes d'audience. » En quittant Saint-Pétersbourg à l'heure oà l'on i couche, nous comptions bien, doucement éten- 08 et doucement bercés dans les traîneaux, dorlirla grasse nuit mieux que dans noS alcôves, lais nous avions compté sans les oukkàbi^ qui se Bccédaient incessamment le long de la route, omme les' sillons en travers d'un champ. Ainsi

202 SOUVENIRS DE CBASSE.

tenus éveillés par leurs fréquentes secousses, i regardions passer à côté de nous, à la façon d' bres chinoises, tantôt ies pins et les bouleaux secouaient leur givre au souffle de la tempôte, i tôt les noires et immobiles isbah d'un village dormi. Tout à coup une violente rafale de vent laya le ciel au-dessus de nos tètes ; la pleine J nous apparut entre deux nuées, et^ous ses raj argentés la neige fit scintiller tous les diamanli sa nappe immense.

Mon camarade de lit, j'entends mon compagi de traîneau, était un Polonais, ou du moins Russe issu de Pologne, ce qu'indiquait assez la 1 minaison de son nom.... ski^ laquelle, comme sait, équivaut à la noble particule de. Il avait fut sans mot dire, autant de cigares, l'un après Taul que notre caravane comptait de traîneaux ; puii s'était tourné sur l'oreille, et je le croyais bien fi dormi, malgré le tangage, lorsque tout à coup souleva la visière de son bonnet de loutre, et, i gardant la lune :

« Ah ! ah ! dit-il avec un éclat de rire enrhufli voilà Pàn Twardowski !

— Qu'est-ce que cela, Pàn Twardowski? lui A mandai-je.

— Voyez- vous, reprit-il, sur la face de la iuoi ce petit bonhomme noir, qui lève les bras et ouvi les jambes comme Polichinelle?

\ —Eh bien?

— Eh bien ! c'est Pàn Twardowski.

I — Contez-moi cette histoire, m'écriai je aussitôt; car il y a là-dessous quelque histoire, et j'attends la YÔtre avec autant d'impatience que le sultan des Mille et une JSuits attendait les contes de Shéhé- ^lazade.

— Très-Yolontiers,. répliqua-t-il, si toutefois je ipuis aller jusqu'au bout ; mais j'ai peur qu'un (mkhdb ne me fasse couper la langue entre les ►<lents, ou que les glaçons ne me collent les lèvres icomme'ils m'ont déjà collé les paupières : car la nuit est fraîche. »

' Il alluma un nouveau cigare , pour faire la demidouzaine, et, dès que les premières bouffées de ifcmée eurent un peu réchauffé ses lèvres engourdies : .

« Avez-vous lu le Famt de Goethe ? me demanda-t-il.

— Oui, répondis-je, mais seulement dans une traduction; car j'ai le malheur d'ignorer l'allemand, entre mille autres choses, et je sais mieux que per- «onne, moi, humble traducteur de quelques chefsd'œuvre, toute la distance qui sépare....

— Peu importe, dit-il en m'interrompant; il ne s*agit point ici de la forme, mais du fond. Puisque vous avez lu Faust ^ original ou traduit, vous con-

naissez la légende populaire dont le grand poète Weimar a tiré son admirable drame. Vous sai rhistoire de ce fcmieux docteur Jean Poing ^ i tout à la fois dans l*ÂnhaU, la Souabe et le Brai debourg, qui apprit toutes les sciences de S4 temps, y compris la magie, et qui, toujours pous par l'ardeur de savoir et de jouir, finit par se dcM ner au diable, sous la figure d'un petit moine gt {Méphistophélès)^ à la condition que ce petit moii le servirait dans tous ses caprices pendant vingf quatre années, au bout desquelles l'âme de Fausi à son tour esclave du malin, irait rôtir en enfe pendant le reste de l'éternité. Cette histoire es vieille en Pologne, ou nous avons un Faust biei antérieur à celui des Allemands, auquel son diable tordit le cou vers le milieu du xvi» siècle. Le nôtre s'appelait Pàn Twardowski, ou M. de Twardow, traduit en français. Il résidait à Cracovie, lorsque cette pauvre petite république* était l'orgueilleuse capitale de Lech le Blanc, de Lech le Noir, et des autres Piast, précurseurs des Jagellons. Gomme le docteur allemand, le docteur polonais cultiva l'arbre entier de la science humaine, tvt grand nécromancien par-dessus le marché, et, dans son désespoir de savant incomplet, qui n'aperçoit jamais que sou ignorance au bout de

i. Avant le mois de février 1846.

t ee qui s'apprend , il finit aussi par signer un

le avec le diable. Alors, sachant tout, pouvant

t, U épuisa Tavidilé de son âme pour la science

le plaisir. Jusque-là, tout est semblable dans les

tux légendes ; ce qui prouve, soit dit en passant,

l^œ celle de Faust n'est pas le moins du monde

jHie satire fabriquée par les moines contre le doc-

ile&r Jean Fust de Mayence, Tun des inventeurs de

[fimprimerie, et qu'eu Allemagne, comme en Po*

kigne, on a tout bonnement montré, dans un apo-

Wgne populairG* , l'orteil et la témérité de la

science suivis d'une juste punition. C'est encore,

sous une autre forme, le fruit défendu, le serpent

tentateur, l'expulsion du paradis et la chute de

rhottune. Mais au dénoûment commence, entre

les deux contes^ une différence radicale. Maijite-

oant donc, attention ! »

Mon ami toussa sourdement, comme un orateur qui s'apprête; et je soulevai un coin de mon bonnet fourré ; car souvent ses paroles se gelaient en allant de sa bouche à mon oreille. U reprit :

« Faust avait fait avec le diable un contrat à échéance fixe^ un bail de vingt-quatre ans. C'était une bêtise qui m'étonnerait de sa part, si les sa-

▼ants n'étaient d'habitude, pour leurs affaires, les plus bétes de tous les hommes. En effet, la pa*spective continuelle de cette date fatale, qui devait terminer ses jouissances éphémères et commencer son supplice étemel, suffisait pour empoisonner tous les plaisirs qu'il voulait prendre, et pour lui faire sentir dès ce monde l'enfer qui l'attendsHt, comme au bout du fossé la culbute. Notre Pàn Twardowski s'était montré, ma foi, bien mieux avisé. Il avait stipulé, par une clause expresse de son pacte, que le diable (celui-ci se nommait Gzemébog, ou le dieu noir) ne pourrait le prendre que dans la viDe de Rome. Il se gardait donc, comme on le pense bien, d'aller à Rome autant que d'aller au feu, et n'approchant jamais de la ville des papes, narguant le diabie, qu'il tenait pour une dupe fieffée, il menait en paix la vita buona. Mais ce n'était pas le compte du mahn, qui sait toujours mériter son nom, et il tendit au confiant docteur une embûche que n'aurait peut-être imaginée ni Escobar, ni Sanchez, ni tout l'ordre de Loyola.

* « Un jour, étant à Cracovie. Pàn Twardowski fut convié, par un aubergiste du voisinage, à tenir son enfant nouveau-né sur les fonts de baptême. La marraine était jolie, peut-être une Marguerite que le magicien rajeuni convoitait en son âme. Il accepta donc pour la nommer sa commère, et lui envoya

de magnifiques dragées. Au jour convenu, les parents, les amis, se réunirent en habits de fête dans la grande chambre de Tauberge, où le curé de la paroisse vint jeter de Feau bénite sur le front du bambin, que Pàn Twardowski, le sacrilège^ tenait dans ses bras, lorgnant la marraine. Mais à peine achevait-on la cérémonie du baptême, que le diable, s'échappant d'une bouteille de schnaps, apparaît devant le parrain, et dit, en lui montrant son grimoire : «Suis-moi, Pàn Twardowski. — « Te suivre, dit le docteur avec dédain, est-ce que « nous sommes à Rome? Je te croyais meilleur géo- « graphe. — Va lire, reprit Gzernébog sans se dé- » concerter, l'enseigne de cette auberge; tu verras : ^A la ville de Rome. La condition de notre pacte « est remplie ; tu m'appartiens. ?

«Se voyant pris dans le traquenard du diable, Pàn Twardowski ne perdit point la tête. Il saisit dans son berceau l'enfant auquel le baptême venait d'enleVer la tache originelle, et s'abrita derrière l'innocente créature comme sous le bouclier d'un exorcisme tout-puissant. Le diable n'essaya même pas de rompre le charme par la violence ; il savait bien que toute la force et toute la rage de l'enfer ne peuvent rien contre une &me pure, fûtce celle d'un enfent né de la veille. D prit un air grave, et du ton d'un pédant débitant des sentences, il dit à Pàn Twardowski : Verbum nobile débet

esse stàbile. Ce qui veut dire, s'il me reste encore un peu de latin : La parole d'un gentilhomme doit être sûre et sacrée. « Tu m'as pris par ruse, réc pliqua le docteur polonais pour se justifier ; je t'ai c rendu la monnaie de ta pièce. A jésuite, jésuite et < demi. »

«Évidemment, il y avait matière à procès sur l'interprétation du pacte. Mais, comme aucun tribunal de ce monde ne pouvait juger une telle cause» les' parties firent ce que devraient faire tous les plaideurs, une transaction à l'amiable. L^w remit son grimoire dans sa pocbe, l'autre coucha l'enfant dans son berceau, et, sans notaire^ sans témoins, ils signèrent un nouveau contrat. Pàn Twardowski s'y engageait à se donner au diable dès que ledit diable aurait rempli trois conditions posées par ledit Pàn Twardowski; sinon, non.

^ L'^reuve commença sur-lo-cbai»p« PànTwaiv dowskl ordonna d'abord au diable de prendre un cheval qui était peint sur la fatate enseigne de l'auberge, et de faire trois fois au galop le tour de réglise. On sait que l'enfer, comme le del, procède toujours par le nombre trois* Sans se faire prier, Czernébog ramassa par terre un brin de paille, eu fit une cravache de nerf de boeuf, et le cheval peint, toudié par lui du bout de cette baguette , descendit, de l'ens^gn^ avec beaucoup

d'obéissance , tout sellé , tout bridé, jetant du feu par les naseaux. Le diable enfourcha sa monture, et trois fois autour de Téglise fit une ronde infernale plus rapide que celle de la |}allade : les Morts vont vite , et plus échevelée qu'un galop de débardeurs au bal masqué de l'Opéra de Paris.

« A l'aisance dégagée qu'avait mise le diable dans l'accomplissement de cette première épreuve, Pàn Twardowski vit bien que les douze travaux d'Hercule seraient pour lui des jeux d'enfants, et que, pour obliger un tel jouteur à s'avouer vainca, il allait quitter l'ordre physique et chercher dans l'ordre moral. Se rappelant donc la toute récente aventure de l'enfant et la miraculeuse protection qu'il avait reçue de son filleul, il ordonna au diable de prendre un bain dans le bénitier que le prêtre avait apporté pour le baptême. A cet ordre, Gzemébog fit une horrible grimace ; il frissonna de la tète aux pieds , grinça des dents, roula des yeux , et se montra quelques moments irrésoln. Mais enfin, le désir de voler une àme au paradis; qui est l'incessante et exclusive préoccupation du malin , l'emporta sur son hydrophobie naturelle pour l'eau bénite. Il commença à se rapetisser, à se recroqueviller, à se rouler sur luioiême tant et si bien qu'il devint gros comme une souris. Alors s'approchant du bassin où se lavent tous les péchés des hommes, il y fit résolument le

tlO SOUVËNIAS DE CHASSE.

plongeon, en piquant une lète comme du pont de la Neva. On entendit cette espèce de sourd sifflement que fait un fer rouge trempé dans l'eau /roide. Seulement, ce n'était pas le diable qui brû^ lait l'eau bénite, mais l'eau bénite qui brûlait le diable ; car une forte odeur de roussi se répandit dans toute la maison. Cependant Czernébog sortit du baptistère, échaudé , mais triomphant.

* Quand il se présenta devant Pàn Twardowski , ayant repris sa forme naturelle, et riant de ce ricanement satauique dont tous les diables expriment leur contentement après quelque tour de leur métier, le pauvre docteur à son tour frissonna. On dit qu'il crut sentir le roussi de sa propre personne.

c Mais une troisième épreuve lui restait à proposer au diable. Voyant quel terrible adversaire il avait à vaincre , Pàn Twardowski se résolut à frapper le coup décisif, à mettre en bataille sa dernière réserve, à faire, comme on dit au jeu, son* va-tout. Il ordonna donc au diable de passer vn mois entier en compagnie de Pani Twardoswska, sa femme. Le diable la connaissait aussi bien que la fenmie de Socrate ; oar elle était de ces dames Honesta qui font nécessairement damner leurs maris. Abrenuntio ! s'écria-t-il sans hésiter à ce nom magique; et, laissant là Pàn Twardowski, il courut cacher sa honte et sa défaite au fin fond des

EN RUSSIE. Ui

enfers. Qu'on dise , après cela , qu'une mauvaise femme n'est bonne à rien ! »

Mon compagnon , riant dans sa barbe glacée, fil alors entendre cette petite toux sèche de l'orateur qai fait une pause pour donner place aux applaudissements de l'assenïblée. « Votre histoire^ lui dis-je ^ est comme la mauvaise fenune ; elle vaut mieux ,que rien , et je m'en contente. Mais je n'y TOTS pas le moindre rapport entre Pàn Twardowski et le clair de lune.

— Ah! c'est vrai, reprit-il. J'oubliais de vous dire qu'il y a deux versions sur l'histoire de mon sorcier polonais. La première , que je viens de vous conter, est celle des méchantes langues, des gens qui prétendent que le docteur était marié. Mais les hommes sérieux et raisonnables, qui affirment que Pàn IVardoswski resta toute sa vie garçon , ceux-4à racontent autrement la fin de ses démêlés avec le diable. Ils disent qu*au lieu d'ordonner au malin esprit de passer tout un mois avec une méchante fournie, vivant sous le même toit, à la même table, au même lit, eonune un mari légitime, il lui proposa, pour dernière épreuve, quelque chose de plus acceptable et de plus facile, par exemple d'avaler un quintal de plomb fondu , ou de se crever les yeux avec le coude. Bref, ce diable de diable , à la manière des chevaliers errants du temps jadis , qui

ti2 SOUYENIBS DE CHASSE.

remplissaient toutes les conditions (le certaines aventures à eux réservées par le destin, sortit vainqueur de toutes les épreuves stipulées au contrat. Et le pauvre Pàn Twardowski, en vrai gentilhomme esclave de sa parole, de son verbimi nobile^ se livra galamment à l'ennemi du genre buDFiain. Sitôt pris, sitôt pendu. Gzemébog le saisit au collet de son pourpoint , et emporta cette proie à tra* vers les airs, comme fait un aigle qui tient dans ses serres un agneau. Pressé à la gprge par la griffe du diable et suffoqué par la rapidité de cette course aérienne, Pàn Twardowski perdait la respiration. Se sentant près d'expirer, il s'écria d'une voix étouffée, comme un moribond qui recommande son àme à Dieu : Avû^ Maria purissima ! Ces mots sacrés, joie du ciel et terreur des enfers , frappèrent le diable d'un coup de foudre. Il lâcha prise, fut précipité du haut en bas, et Pàn Twardowski resta suspendu dans l'espace-*, où il est encore, par ma foi , conservé dans la vapeur de l'éther comme un fœtus dans un bocal d'esprit-devin ; car les gens de mon pays , lorsqu'au temps de la pleine lune ils voient contre sa face un petit homme étendant les bras et écartant les jambes, . ne manquent pas de dire : * Ah ! voilà Pàn Twarc dowski. »

Telle est l'histoire que j'apportai , pour unique butin, d'une chasse longue comme la création.

EN RUSSIE. îl!13

d*aDe chasse de sept jours, et que me rappelle, chaque mois, la lune en son plein.

Cette histoire vaut bien un....'

Quoi?... ours, élan, loup, renard, lièvre, ou moins encore ? Décide, 6 toi , chasseur intelligent , à qui je viens de la transmettre, comme ditCervantès, du mieux que fai su chanter.

or^n-p

« Ami lecteur, gare à Tan prochain! » disais^je l'an passé en terminant le récit que tu viens de lire. Cette menace annonçait une suite aux mêmes histoires; mais, hélas! j'avais compté sans mon h6te, non l'hôte par qui j'étais logé, mais celui que je logeais, et mieux que dans ma maison^ dans ma propre substance :

La fièvre ardente à la marche inégale.

U y a des organisations malheureuses, impressionnables à toutes les influences morbides , qui partout contractent le mal du pays, non pas du pays qu'on regrette, le mal de la patrie, mais du pays qu'on habite accidentellement, le mal que la médecine nomme en son patois endémique. J'avais eu à Paris et à Madrid le choléra, à Grenade la dyssenterie, à Rome la maVariay à Londres le

spleen; à Vera-Cruz, je serais mort du vomito negro, et à Calcutta d'un gonflement de foie, comme ce pauvre Victor Jacquemont. A Saint-Pétersbourg, je ne pouvais manquer d'attraper la fièvre gastrique nerveuse, si ordinaire et quelquefois si fatale aux étrangers. A peine donc, vers la fin de l'automne, et, comme on dit, pour peloter en attendant partie , avions-nous chassé des lièvres et des renards, soit en battues, soit quelquefois aux chiens courants, montés sur ces excellents chevaux cosaques venus des bords du Don, qu'on arrête sur les jarrets au moindre appel de la langue, et qui écoutent, immobiles, les coups de fusil tirés entre leurs oreilles; à peine enfin la neige d'hiver, la neige désormais sans dégel jusqu'au printemps, avait-elle pris possession de la terre russe, donnant ouverture aux grandes chasses d'élans et d'ours, que la fièvre cruelle me coucha pour trois mois sur le flanc. Adieu pelisse, touloup et bottes de feutre; adieu traîneaux et ^^Y^^a^; adieu carabine et poignard; adieu braves et gais compagnons, braves et dociles traqueurs; adieu chasses à faire et histoires à raconter! Voilà pourquoi je le manque de parole, cher lecteur, et pourquoi, prêt à te conduire à d'autres expéditions, je commence par me justifier de t'emmener hors de la Russie.

Pétais à peine convalescent, qu'un nouveau mal, la stupide coqueluche, ayant pénétré dans la mal •

EN PRUSSE. 2i7

son malgré les doubles fenêtres, les poètes immenses et les bouches de chaleur, nous fûmes tous chassés de Saint-Pétersbourg par ordre de la Faculté, et sans plus de délai que n*en donne la police, en certains pays, aux étrangers suspects d'opinions ^évolutionnaires. C'était à la fin de février. L*hiver, très-rigoureux après avoir été tardif, régnait encore dans toute sa rude et mâle beauté sous le soixantième degré de latitude nord. Mais nous savions qu'en avançant vers , le midi nous ne tarderions pas à rencontrer le dégel et les premières itnpressions du printemps. Il fallait donc nous tenir prêts à voyager sur la neige et dans la boue. En conséquence, partis dans un bon vasok nisse (tratneàu fermé), dont les moindres fentes étaient soigneusement calfeutrées de fourrures, nous* étions suivis d'une calèche française glissant aussi sur des patins, mais dont il suffisait de remettre les roues aux fusées des essieux pour en faire une voiture terrestre. Le passage d'un régime à l'autre, je veux dire de la neige à la terre et du traînage au roulage, ne se fait jamais sans de graves difficultés. Il n'y a pas de frontière bien marquée entre le royaume de l'hiver et celui dû printemps; quelques accidents de terrain, quelques degrés de plus ou de moins dans le thermomètre, qui monte et descend avec les heures du jour, font passer rapidement de l'un à l'autre. A midi on

2^8 SOUVENIRS DE tiHASSE.

s'embonrbe dans la vase, tandis qu'au coucher d« soleil on patine sur une glace toute fraîche et toul unie. Au milieu des plaines où le vent a roulé el dispersé les dernières traces de la neige, un traîneau s'engrave sur la grande route comme, ao reflux, une barque dans le sable ; tandis qu'au flanc des collines, où la neige s'est amoncelée six mois durant, une voiture s'enfonce, se penche el se couche quelquefois comme roulée par une avalanche. Avec des attelages doublés, triplés, quintuplés, avec le secours plus intelligent et plus efficace des bras d'hommes qui s'arment de pics el de pioches pour frayer le chemin, on n'avance qu'avec une lenteur désespérante, surtout après l'extrême rapidité des débuts. Au départ , nous faisions aisément sur la neige durcie de la grand'route quatre ou cinq lieues à l'heure. Plus loin, quand nous atteignîmes le dégel, qui nous surprit aux environs de la ville universitaire de Dorpal (Derpt),

Quand les jeunes zéphirs, de leurs tièdes haleines, Fondirent Técorce des eaux ,

nous ne pûmes faire, en deux jours, que deux relais de poste, sans compter un jour perdu dans l'intervalle pour réparer les avaries^de notre double équipage. Dès que la neige nous manqua, le vasok fut ingratement abandonné, comme on con-

gédie un bon serviteur lorsqu'il cesse d'être utile ; et une fois remontés sur nos roues, nous quittâmes l'allure des tortues, sans retrouver pourtant, celle des lièvres. Sur une route défoncée et submergée par le dégel , les voitures , embourbées jusqu'aux essieux, avancent à la manière d'un chariot de foin dans un marécage. Le trajet devient très-pénible lorsque la chaussée manque et qu'on se trouve réduit à louvoyer, à serpenter, à patauger, à barboter au travers des chemins vicinaux, comme il arrive notamment dans les villages juifs de la Courlande. Pauvre pays ! j'avais cru jusqu'alors que le plus malheureux de l'Europe, le plus désolé, le plus navrant à voir, c'était la Pologne (je n'ai pas visité l'Irlande). Mais les villages juifs de la Courlande, tels que lanischki et Meschkuzy, l'emportent encore d'un degré dans cette progression du mal. Décidément il n'y a rien de plus misérable, de plus sale, de plus hideux, rien qui répugne davantage aux regards et qui afflige l'âme aussi profondément. Mais, au reste, quand on a vu l'immense et magnifique palais que les ducs de Courlande ont élevé naguère à Mittau, sur les bords de l'Aa'; quand on a vu dans tous ces villages juifs de belles églises chrétiennes qu'ornent une foule d'images habillées, en plaques d'or et

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