Celui qu^habita longtemps Louis XYlll émigré
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d'argent, on ne s*étonne plus de l'épouvanlable misère où croupit une population méprisée cl maudite.
A cette époque de l'année, les fleuves sont l'obstacle principal, et quelquefois insurmontable, que rencontre le voyageur. Après avoir franchi je ne sais plus quelle rivière torrentielle sur un petit pont improvisé qui subsiste pourtant jusqu'à l'automne, espèce de radeau flottant amarré par ses bouts aux deux rives, long, étroit, sans gardefou d'aucune sorte, et qui plie à un pied dans l'eau sous le poids d'une voiture lancée à toule course ; après avoir passé , sur une glace humide et bourbeuse , les deux larges bras de la paisible Dvi^ina, et, dans un bac déjà rétabli, le cours plus impétueux de l'Aa, nous espérions bien être au bout de nos épreuves et de nos tribulations. Déjà Taurogen, le bourg frontière, était dépassé, ainsi que les splendides bâtiments de la douane et de la police russe ; déjà le Cosaque à cheval qui accompagne tout voyageur à son entrée^ et à sa sortie avait fait lever devant nous la barrière de l'empire ; déjà les employés du Zollverein avaient pesé mes fusils, seuls objets qu'atteignit le tarif; déjà le postillon en grand uniforme, qui était monté sur l'un de ses chevaux pour remplacer le cocher russe descendu du siège , sonnait gaiement la fanfare du départ dans le petit cor de chasse pendu
£N PKUSSE. t2i
•Ms son bras. Nous étions en Prusse; des bornes mUIiaires indiquaient la distance jusqu'au cbef-lieu de province , à la place des grands poteaux de bois peints qui , en Russie , sur les deux faces de leur Migle, marquent le nombre de versles entre un relais de poste et l'autre. Qui pouvait désormais arrêter ou ralentir notre marche datis un pays si Men administré, sur une route si bien entretenue ?. Voe fois la poste payée jusqu'à Berlin , et quelques thalers en poche pour le trinckgeld des postillons , n ne restait plus qu'à dormir grassement sur les deux oreilles : au moins nous en flattions-nous. Mais, comme il arrive si souvent dans ce chemin plein d'accidents divers qu'on appelle la vie , c'était à l'heure présumée du repos que nous attendait le plus rode labeur.
A peine avions-nous fait un quart de mille au delà de la frontière , en descendant par une pente douce la colline de Taurogen, que nous aperçûmes devant nous tout un horizon d'eau et comme une ▼uedela mer. Nous savions bien pourtant, sans recourir aux cartes de géographie, qu'une grande route desservie par la poste ne va pas d'habitude se perdre dans l'Océan. Aussi, nous croyions nos yeux dupes de quelque illusion d'optique , de quelque mirage produit par le brouillard des vallées, et nous plaisantions agréablement sur les erreurs où l'homme est jeté par ses propres sens. Mais
notre dissertation philosophique fu4 brusquement interrompue par l'aspect manifeste et palpable de la réalité. Sans être FOcéan, c'était bien une mer qui nous barrait le passage. Arrêté par des glaces que le dégel avait amoncelées à son embouchure, et refoulé violemment dans son lit, le Niémen débordé inondait jusqu'à deux lieues de ses rives les prairies basses qui nous séparaient de lui. L'étroite chaussée sur laquelle nous cheminions avec lenteur et précaution était battue des deux côtés par un flot bourbeux et clapotant, et bientôt, la voyant disparaître devant nous sous le niveau des eaux envahissantes , le postillon nous déclara qu'il n'y avait plus moyen d'avancer. Que faire? S'obstiner à suivre la route submergée? il y avait témérité, folie. Revenir en arrière pour attendre la débâcle du fleuve et la rentrée de ses eaux? Quelle honte et quel ennui! Au milieu de nos perplexités, cl tandis que nous parcourions d'un regard désolé ce lac sans rivages, qui confondait, à l'extrémilé de riiorizon, ses eaux troubles et jaunâtres avec les dernières lignes d'un ciel gris et brumeux, nous vîmes apparaître dans le lointain un petit bateau qui portait à sa poupe , au bout d'un bâton, l'aigle noir de Prusse sur un mouchoir blanc. Ce signe indiquait avec évidence qu'il faisait un service public. Nous le hélâmes , et il vint complaisamment s'accoter auprès de nous sur le flanc de
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dianssée. Deux rameurs et une espèce de pilote i manœuvrait le gouvernail montaient ce ba- 0, chargé du passage des dépêches. Ces braves nous proposèrent, moyennant la laxe, de us ramener à Tilsit, d'où ils étaient partis, si us consentions à faire conduire par notre voiau relais d'où nous venions l'agent de la poste pwc deux ou trois passagers. Nous acceptâmes de jprand cœur, et, laissant notre équipage à la garde la fidèle Ivan, nous sautâmes dans la' barque avec ^pelques paquets des plus précieux ou des moins lourds, qui servirent de sièges et d'abris pour les fcmmes et*les enfants.
L'air était froid, et le brouillard, s'épaississant de plus en plus, nous enveloppa bientôt de son voile hmide et sombre. Nous voguions lentement et ««is bruit sur une eau et sous un ciel que Poussin m'avait déjà montrés dans son chef-d'œuvre. C'était ^ même tristesse, la même désolation, et le déluge se révélait à nous dans toute. sa biblique horreur. Si nous rencontrions de grands arbres, ils étaient engloutis jusqu'à la moitié de leurs troncs
l' séculaires, et les saules des prairies balayaient de leurs rameaux extrêmes le fond de notre bateau, comme eussent fait des joncs dans un étang. Quelquefois, avant d'apercevoir dans la brume épaisse les maisons submergées, nous entendions les cris ie détresse poussés par les habitants réfugiés sous
Itk SOUVENIRS DE CHASSE.
les toits. Les uns démandaient qu'on leur envoyât une barque pour quMls pussent fuir avec leur butin une habitation qui menaçait ruine; d'autres, plus rassurés, priaient seulement qu'on leur apportât du pain au prochain voyage; et souvent même des essaims d'enfants, échappés pur les lucarnes des greniers et grimpés sur le chaume, se livraient avec Tinsouciance de leur âge à des jeux périlleux. Il nous arrivait fréquemment de rencontrer de larges bancs de glaces flottantes, qu'il fallait briser et séparer à coup d'aviron , ou que nous franchissions à force de rames en les faisant plier et enfoncer sous le poids de notre fragile embarcation. Serrés en petit groupe pour nous réchauffer, et gardant ce silence morne, cette attention inquiète, recueillie, que donne toujours une situation singulière et critique, nous errions à travers le brouillard, immobiles et muets, commî) les ombres qui traversaient jadis, dans la barque du vieux Caron, les sept replis du Styx. Il y avait deux heures, deux mortelles heures que durait cette lugubre traversée; je n'avais pas compris pourquoi notre pilote , au lieu de suivre la ligne droite que traçaient les hauts peupliers de la chaussée, avait fait, à angle. droit, un immense détour, et je le voyais maintenant, incertain sur la route à suivre, louvoyer en tous sens et ne prendre aucun parti. Bientôt nos rameurs échangèrent
4?ec loi quelques mots d'inquiétude , et, déposant leurs avirons, ils se penchèrent tous pour écouter a?ec une grande attention ; un silence de mort régnait sur toute l'étendue des eaux. Ils reprirent ks rames, firent un nouveau trajet de quelques centaines de pas, et recommencèrent à prêter Fordlle. Cette fois, un léger bruit d'eau courante arrira jusqu'à nous, venant de notre droite et de fort loin. « Marchons ! s'écria le pilote en portant notre proue à gauche, nous avons passé!» Et les rameurs, redoublant de zèle, nous firent voguer rapidement à vol d'oiseau. «Qu'avons-nous passé! demandâmes-nous avec empressement. — Un endroit dangereux, répondit le pilote. Par le lit d'un ipetit ruisseau qui coule sous un pont, les eaux ont rompu la chaussée, et se précipitent par cette brèche avec une furie irrésistible. Si nous fassions tombés dans ce courant, il nous eût emmenés jusqu'à la mer. Voilà pourquoi j'ai dû faire un si long détour et ne pas me hasarder sans laisser le torrent derrière nous. » Bientôt après, notre barque alla s'amarrer contre les fenêtres d'un grand moulin que l'eau battait de tous côtés, comme un de ces dangereux récifs qui élèvent au-dessus des Sols de l'Océan leur cime solitaire et victorieuse des tempêtes.
Nous étions parvenus à la rive du Niémen. Il ne feUait plus que traverser la largeur de son lit.
Déjà, par-dessus le brouillard, qui descendait et se roulait sur la terre, semblable à des nuages de fumée grise, nous apercevions les toits des plus hauls édifices de Tilsit et les pavillons des petils bâtiments qui encombraient sa rade. Un grand souvenir historique se dressait devant nous. C'était là, à quelques pas, sur un radeau fixé au milieu du fleuve, qu'en 1807, après la terrible campagne d'Eylau et de Priedland, les empereurs Napoléon et Alexandre avaient eu cette entrevue célèbre qui non-seulement devait rendre la paix au monde, mais dans laquelle, coupant la carte d'Europe par une ligne tirée du golfe de Riga au golfe de Salonique, le Corse et le Byzantin (comïne ils s'appelaient eux-mêmes) se partagèrent, dit-on, tpute cette Europe en deux empires.
Je cherchais à retrouver, précisément entre la ville et notre moulin, la place même où se fit celle entrevue fameuse, qui montre à leur apogée la gloire et la fortune de Napoléon. Mais, au lieu d'un cours d'eau rapide, je n'aperçus qu'une surface immobile, raboteuse, tourmentée, où Ton eût dit que des blocs de rochers précipités de quelque montagne, s'étaient heurtés et amoncelés en roulant pôle-méle au fond d'une vallée. C'est qu'en effet les glaçons charriés par le fleuve, et pressés les uns contre les autres par le rétrécissement des rives, s'étaient justement arrêtés
«tre la mer et le petit port de Tilsit. Notre barbue avait dû s'arrêter aussi devant cet obstacle, Bsurmontable pour elle. En hiver, pendant la gelée, armés de bâtons ferrés comme ceux que poriHïl les touristes sur les glaciers des Alpes, nous eussions facilement franchi cette autre mer de ^ce. Mais un tel genre de voyage était alors impraticable; car, entre les glaçons mal joints et mouvants quelquefois, le fleuve se montrait en flaques écumeuses et menaçantes. Il eût fallu risquer des sauts de tremplin où le moindre faux pas pouvait être mortel. Que faire donc, que devenir, et comment continuer sa route, lorsqu'on ne peut plus faire usage de traîneau, de voiture, de barque, ni même de ses jambes?
Notre pilote, qui avait déjà pénétré dans le moulin par une facile escalade, mit le nez à une lucame, conmie le bon Dieu de Béranger : «Ne' bougez pas, nous dit-il, prenez seulement un peu de patience. » Et, pliant sous sa langue les grands doigts de ses deux mains, il termina sa courte harangue «par trois vigoureux coups de sifflet. On devait l'entendre jusqu'à l'autre rivage où nous tenions les yeux fixés. Peu de temps après, nous aperçûmes venir à nous et s'avancer sur le fleuve, tantôt disparaissant dans des profondeurs invisibles, tantôt franchissant les blocs de glace en bonds lonnidables, un animal énorme, inconnu, étrange,
la chimère de Lycie, ou le dragon de l'Apocalypse, ou le monstre marin évoqué par Thésée, à la vue duquel les coursiers d'Hippolyte prirent le mors aux dents. Ce monstre-ci avait pour le moins, autour de ses larges flancs, dix bras et vingt jambes. Il glissait et cheminait, montant, descendant, traçant des zigzags, comme eût fait un g;igantesque insecte aux mille pieds. Rassurés par la promesse du pilote, nous regardions curieusement cet objet singulier, être ou machine, appelé pour notre délivrance. Peu à peu nous distinguâmes ses membres ou ressorts, et nous reconnûmes enSn ce qui le composait. Le corps du monstre était une barque ronde et plate, portée, non sur une seule quille centrale, mais sur deux bandes de fer latérales semblables aux patins d'u^ traîneau. Cinq longues traverses en bois étaient fixées par-dessus ses bords, qu'elles dépassaient d'un mètre ou deux, et dix hommes, attelés en deux troupes égales sur les flancs de cet étrange véhicule, le poussaient en cadence, combinant leurs efforts par des cris mesurés. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à nous, et, lorsqu'ils eurent fait pivoter leur machine à deux tins, ils nous invitèrent à y prendre place. Nous allâmes de nouveau former un groupe intéressant et pittoresque, assis sur nos bagages au centre de la galère, à laquelle nous tâchions de donner du lest par notre poids bien équilibré. La chiourme reprit
son poste > Ayant tordu leurs pantalons, qui ruisselaient d'eau glacée , et essuyé leurs fronts, qui ruisselaient de sueur, nos dix rameurs s'attelèrent de nouveau chacun à sa perche, qu'ils portaient contre leur poitrine et sur leurs bras croisés, à la manière des vignerons au pressoir. La bète aux mille pieds se remit en marche. Elle allait avec lenteur, avec prudence, et toujours à la mesure d'une bruyante et discordante musique. Lorsqu'il s'agissait de franchir un bloc de glace dressé devant nous, la barque devenait traîneau, et nos dix hommes, bien cramponnés sur leurs vingt jambes, le hissaient à force de bras et à l'aide de ses patins ferrés; puis, lorsqu'il fallait, à la chute du glaçon, passer un petit bras de fleuve pour gagner un autre banc, le traîneau redevenait barque ; et alors, s'accrochant par les mains à leurs bâtons, nos pauvres marins d'eau douce se laissaient emporter par la secousse donnée, pendus dans l'eau I jusqu'à mi-corps. Et ainsi, tantôt traînant, tantôt traînés, tantôt escaladant les glaces et tantôt submergés dans les flots, ils recommençaient alternativement leur agréable exercice. Certes, si les an- I ciens Grecs eussent connu cette manière de passer un fleuve au dégel, ils auraient pu singulièrement améliorer le suppUce de Sisyphe. Qu'est-ce, au prix de cela, que rouler un rocher sur le flanc d'une montagne?
Nous avions commencé avant raidi notre voyage nautique; nous descendîmes sur la berge à la tombée de la nuit. Là nous attendait, avec une bonne calèche, M. N..., directeur des postes de la province, homme de cœur excellent et d'esprit distingué, chef d'une nombreuse et belle famille, excellente et distinguée comme lui-même, et dont la maison hospitalière est une véritable oasis que la providence des voyageurs a jetée au milieu du désert qui sépare Saint - Pétersbourg de Berlin. Obligés d'attendre la débâcle pour que nos équipages vinssent nous rejoindre à Tilsit, nous avions au moins deux ou trois 'jours de loisirs forcés à remplir. Or, je vous le demande,* qu'est-ce qui remplit le mieux en ce monde des loisirs forcés? assurément une partie de chasse. Il fallait donc chasser, tout convalescent que je fusse, et fort brisé d'un si rude voyage. Je priai mon hôte de me donner ce plaisir, où je voyais aussi un puissant moyen de guérison. «Hélas! me dit-il tout désolé, pourquoi faut-il que vous me demandiez justement ce qui n'est pas en mon pouvoir? '
— Cependant, repris-je, vous avez des élans dans votre voisinage, et ce sont, je le sais, les derniers que l'on rencontre, en revenant du Nord au Midi.
— Sans doute, répondit M. N..: notre roi en a un grand troupeau parqué dans un de ses domaines, une île boisée à l'embouchure du Niémen, et je
pourrais même vous obtenir la permission d'en choisir un au milieu de ce troiipeau. Mais Tile est fermée par les glaces mieux que notre port, et voire attelage de tantôt ne pourrait pas pousser jusque-là sa barque à patins.
— Eh'blen! des sangliers, des chevreuils? répliquai-je, obstiné dans mon idée.
— Nous en avons aussi, me dit M. N..., et que nous chasserions sans permission ; mais ils habitent naturellement les forêts, et nos forêts sont toutes situées en Courlande , au delà du fleuve. Voulezvous le traverser encore, sauf à ne pouvoir revenir de huit jours? î^our moi , je ne pujs quitter ^i longtemps ma maison et mes affaires.
— En ce cas, chassons des lièvres, dis-je à M. N... ; I "û y en a certainement dans vos plaines ?
— Oui, répondit-il, et beaucoup; mais la chasse est fermée depuis huit jours.
— Alors, repris-je, baissant toujours mes prétentions, nous avons au moins les oiseaux de passage?
— Nous avons, répliqua-t-il, c'est-à-dire nous aurons. Dans une ou deux semaines , les bécasses commenceront à paraître dans nos taillis , et les canards dans nos étangs. Les bécassines seront peut- être arrivées un peu plus tôt dans nos marais; car, déjà, m'a-t-on dit, quelques petites sourdes ont été vues voltigeant sur les joncs desséchées , et les vanneaux, cette avant-garde ordinaire de tout le
gibier emplumé que le printemps nous ramène, i commencent à feire entendre leur cri mélancoli-i que, tandis que la maigre cigogne porte déjà aa haut de nos clochers les branches sèches qui feront son nid.
— Enfin , m'écriai-je pour couper court à toute objection de mon hôte sage et prévoyant , chassons ce que Dieu nous enverra : bécassines , vanneaux, ramiers, grives, alouettes, quoi que ce soit; mais
Et le lendemain matin , après aYoir. pris le café avec une bonne tranche de bœuf salé de Dantzig entourée de chovcroute et assaisonnée d'un verre de vin du lÛiin, nous nous mîmes en campagne à la grâce de Dieu. J'avais dû enfoncer mes jambes amaigries dans de longues bottes de marais qui montent jusqu'à la ceinture; et ne me piquant point de tirer les bécassines à balle franche avec une carabine cannelée, force m'avait été de prendre un lourd fusil de Irès-groç calibre (n« 10) , que j'avais porté aux bords de la Neva pour les grandes chasses de rhiver. Et pourtant, pendant plusieurs heures, sous la rosée continuelle d'une pluie fine et froide, nous arpentâmes des landes hérissées de broussailles, des terres fangeuses, des marécages inondés, avec une persévérance et un courage qui méritaient la plus éclatante récompense. 0 injustice du sort! ô déceptions de l'espérance ! ô dures épines de la
vie! quand nous retournions à Tilsit vers le soir la tète penchée sous le poids de la tristesse et de nos casquettes imprégnées d'eau comme des épon* ges, je me rappelais involontairement le classique apologue d'Horace. Parturiunt montes, me disais-je; ce qui signifie en bon français : On brave les difficultés d'une longue et pénible route; on voyage sur patins et sur roues , à travers la gelée et le dégel, la neige et la boue, les juifs et les douanes; on passe des fleuves sur un radeau flottant , sur la glace fondue, en bac, en barque, en traîneau; on touche à l'Allemagne , la terre promise des chasseurs; on chausse vite ses bottes de sept lieues, ou prend sur son épaule un canon de 48; dans Teau tombée et sous l'eau qui tombe , on marche, on marche, on marche.... et ^xxvè^nascitur ridiculus mus, un chasseur d'élans et d'ours rentre au logis triomphalement.... avec une sourde.
Nécessairement j'avais une revanche à prendre , et ce ne pouvait être à Tilsit. Aussitôt que les glaçons qui faisaient le blocus de cette ville eurent enfin levé le siège, et que nos bagages purent traverser le fleuve , nous partîmes en toute hâte pour Berlin. Ni Kœnisberg, la docte et libérale patrie de Kant, ni Elbing, si animée par le commerce et Tindustrie , ne pouvaient retenir un seul jour, une seule heure, notre impatient désir de rencontrer
enfin la naissante verdure et de sentir le premier souffle du printemps. L'unique obstacle à une prompte arrivée pouvait se trouver au pied de l'antique et majestueux château que les chevaliers teutons élevèrent à Marienbourg , où la Vistule , à Fépoque des débâcles, emporte quelquefois les digues qui resserrent et contiennent son lit. Mais heureusement les glaces rompues par le dégel s'étaient laissé traîner paisiblement jusqu'à la Baltique , sans révolte et sans combat.
C'était plus loin, en remontant le cours du fleuve , que grondait l'insurrection , et dans les sombres nouvelles que le flot nous apportait des deux capitales delà Pologne, nous eussions cru entendre la parole désespérée de Kociusko à Macijovice : Finis Polonix! si nous ne savions qu'un peuple est toujours immortel quand il croit en lui et en Dieu .
A Vienne, j'ai , comme on dit, une providence; c'est le prince P. S..., qui, dans son château de Marienthal , en Hongrie , sur le flanc des Karpathes, m'a donné la franche et cordiale hospitalité du chasseur. A Berlin aussi, j'ai ma providence prussienne, le comte de R..., qui m'a ouvert avec bienveillance son château et ses forêts de Lancke. C'est sur lui que je comptais pour effacer pa quelque action d'éclat ma honteuse déroute de
K Alors Tenait d'éclater le soulèvement de Cracovie; ^^ répulîlique nominale, devint province aiftrichienne.
Rbil. Il ne trompa point mon espoir, et, bien recommandé à l'intendant de ses domaines, je pris an beau soir cette route déjà connue, accompagné tun ami, du fidèle compagnon de mes chasses en lossie, que d'heureuses circonstances m'avaient ùit retrouver à Berlin. Le voyage fut court; car les deux tiers du trajet se font par le chemin- de fer de Stettin, qui lie maintenant Berlin à son port de mer, comme fait pour Paris le chemin du Havre, elqui, terminant la grande ligne de l'Océan à la Baltique par Bruxelles et Cologne , pour donner la iDMn à la navigation régulière par la vapeur que viennent d'établir les Russes entre Cronsladt et Stettin, met Saint-Pétersbourg à six jours de Paris. La chasse préparée pour le lendemain s'annonçait sous les plus sinistres augures. D'abord nous avions passé chez l'intendant du comte une nuit pleine d'agitation et d'angoi«ses : non pas que ïorage et la tempête eussent déchaîné sur nous leurs fureurs, ni que l'incendie aux lueurs sinistres nous eût ouvert les yeux en sursaut; mais nous avions dormi.... je me trompe, couché dans de vrais lits prussiens. Vous ne savez pas, ami lec- ' ^^w, ce que c'est qu'un lit prussien? il faut alors que je vous l'apprenne. Un lit prussien n'a ni somlûîer^ ni matelas, jii draps, ni couvertures. Été comme hiver, ce sont deux étroits et courts lits de plume qui le composent , enfermés dans des es-
pèces de grandes taies d'oreiller, l'un dessus, l'autre dessous. Pour se coucher, il faut se glisser prudemment entre les deux, puis s'y tenir coi,, tapi, immobile et bien recroquevillé; sinon, au moindre mouvement, le lit d'en haut roule à côté du lit d'en b^s, ou tout au moins les pieds passent, et, en se découvrant ainsi, on court risque d'attraper des douleurs rhumatismales, si ce n'est une fluxion de poitrine. Effectivement, pressé, enfoui , suffoqué entre ces deux montagnes de plume, le patient est moins dans un lit que dans une étuve, un bain de vapeur, et s'y trouve exposé à une kirielle de maux égale à celle dont le colérique M. Purgon menace ce pauvre M. Argan , transpiration , palpitation, suffocation, fièvre, cauchemar, asphyxie, apoplexie, paralysie, catalepsie et privation de la vie. C'est en tout cas le plus terrible sudorifique que je connaisse. Quand MM. les gentilshommes du turf veulent maigrir un jockey de course, ils feraient mieux vraiment de l'enterrer dans un lit prussien que sous une couche de fumier. Ce serait aussi efficace et plus propre.
Affaibli par cette orageuse nuitée au moins autant que par quatre mois de maladie , je pouvais à peine , en me levant, soutenir le poids de ma carabine. Heureusement que je n'avais aucun besoin de mes forces. Nous allions commencer par une
chasse qui ressemble aux lits de Prusse en ce que ceux-ci ne ressemblent à nul autre. C'est une chasse qui ne se fait ni à pied ni à cheval , mais en voiture. Chasser ainsi se nomme purschen. Dans un petit char à bancs à quatre roues, traîné par deux chevaux et conduit par un cocher qui occupe le siège de devant, deux tireurs, assis sur le siège de derrière, de façon que chacun veille sur un des côtés, se font nonchalamment charrier à travers bois, sans prendre d'autre précaution que celle de ne pas parler trop fort. Il est même permis de fumer et de battre le briquet pour allumer sa pipe. Que deviendrait un Allemand , bon Dieu ! s'il était séparé deux heures entières de cette chère et perpétuelle compagne de sa vie? Malgré le grincenoent des roues sur l'essieu et le bruit des branches ou des feuilles sèches qu'elles écrasent, toute cette grosse, lourde et bruyante machine fait moins peur aux animaux sauvages que la vue d'un seul homme marchant à pas de loup. On approche aisément ainsi, à bonne portée de balle, les cerfs et les chevreuils , ce que les Allemands nomment le gibier rouge ; car le gibier noir ( les sangliers ) , beaucoup plus farouche et mieux avisé, se 'tient tout le jour dans des fourrés impénétrables à toute espèce de véhicule , fût-ce celui qu'inventa le grand Pascal , une simple brouette.
Cette chasse est assurément l'une des plus agréa-
bies qui se puisse faire : elle a tout Fatirait d'une quête pleine de mouvement et d'activité, sans en avoir la fatigue , et tout le charme d'un affût, si agité des douces angoisses de l'espérance, sans avoir l'ennui de l'immobilité. Elle est d'ailleurs fort productive , et plus sûre peut-être qu'aucune autre. Pour nous , toutefois, le piirschen se réduisit à un^ simple promenade; et c'était déjà un plaisir délicieux que de parcourir, par un temps doux, sans neige et sans frimas, des forêts presque semblable^ aux nôtres, où, près des arbres du Nord, les bouleaux et les pins, croissent le chêne, le hêtre et l'ormeau. Nous avions d'ailleurs les émotions de la chasse. Mais nous ne pûmes trouver l'occasiofl de placer une seule balle. Ce n'est pas que le gibier manquât; au contraire, il était nombreux, et nous rencontrions souvent les cerfs et les chevreuils pari petits troupeaux. Ce n'est pas non plus. Dieu merci, que nous fussions inattentifs, bavards, lourds et empêtrés comme des chasseurs de bricole. Non vraiment, nous tenions la bouche close mieux que des trappistes, les yeux ouverts comme l'épervier qui piano sur sa proie, et la main alerte comme le chat qui va lancer un coup de griffe. Oui, messieurs les rieurs , et si nous passâmes la matinée entière sans rien abattre , sans rien tirer, ce fut uniquement par excès de galanterie. « Ah ! voilà bien les Français ! vous écrierez-vous;
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sans douté quelque jeune et jolie Prussienne, en- TCloppée de son mantelet noir, avait pris place sur on banc du chariot, justement entre les chasseurs.... » Vous n'y êtes pas, et je vais vous épargner l'invention de nouveaux commentaires. Chacun doit, n'est-il pas vrai, se conformer aux usages *i pays qu'il habite? C'est une vérité vieille au moins comme Alcibiade, qui savait n'être étranger nulle part. Or, les chasseurs allemands se font un scrupule de conscience, un devoir d'honneur, de ne jamais tirer sur les femelles des espèces où l'on peut reconnaître les mâles. Dans le doute, abstienstoi. Celui qui commet le meurtre d'une biche ou d'une chèvre, soit avec préméditation, soit par imprudence, est noté de bourreau ou de maladroit, et ses camarades n'ont pas assez de malédictions et de moqueries pour punir son crime par le reproche etie persiflage. Voilà comment le gibier se conserve en Allemagne, où la chasse ainsi faite ne peut le diminuer ; et si nos chambres eussent glissé dans la récente loi un petit bout d'article pénal pour enjoindre le respect du sexe sous peine d'amende et de prison, peut-être aurions-nous l'espoir de repeupler nos bois de grandes races qui disparaîtront bientôt de la France, comme ont disparu du vieux monde les animaux antédiluviens*.
l. Dans la discussion sur la loi de la chasse (1844), on aurait pa faire valoir une raison qu'ont négligée nos législateurs : c'est
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J'avoue cependant que ce genre de galanterie e^ fort difficile à pratiquer pour les Français et poui les Russes, qui n'ont pas plus les uns que les autres rhabitude de respecter les dames.... parmi les anij maux. Nous n'eûmes jamais que des femelles e]| vue, ou du moins à portée. Les mâles fuyaienj lâchement de loin, ou se cachaient plus lâchemenj encore derrière leurs compagnes. Et certes, nolr^ continence fut aussi méritoire que celle de Scipion, A chaque instant, quelque biche élégante, quelque svelte chevrette, s'offrait impunément à nos coups, et venait, comme les plus charmants émissaires da diable d'amour, faire battre nos cœurs aux appâts de la tentation. On dirait que ces filles des Èves animales du paradis connaissent fort bien aussi les privilèges que donnent la faiblesse et la beauté. Elles sont curieuses et coquettes comme les filles de la femme d'Adam. Au premier bruit qui frapp« leurs oreilles, au premier regard qu'elles jettent sur la machine roulante, elles bondissent avec effroi : on croirait que leurs petits pieds agiles
que, s'il devient abondant, le gibier cesse d'être le privilège de la richesse et entre comme partie importante dans l'alimentatioD publique. Qu'on aille à Vienne, par exemple : on y trouvera une boucherie pour le gibier , où la viande de cerf est vendue moins cher que la viande de bœuf ou de mouton; et, lors des grandes tueries annuelles que font tous les seigneurs autrichiens dans leurs terres, pour tirer un revenu du gibier, comme du poisson qu'on pêche dans un étang, les plus pauvres gens, à dix lieues à la ronde, peuvent se régaler de lièvres et de perdrix.
roni les emporter tout d*un trait au Tond des taillis. Pas du tout : sûres d'être aperçues, bientôt elles s'arrèlenf, et, prenant la plus gracieuse pose, la plus engageante attitude, elles attendent, pour bondir encore, que le chasseur rapproché d'elles puisse admirer à son aise tous leurs attraits. C'est ainsi qu'elles s'éloignent, recommençant dix fois leur pelil manège avant de disparaître, et semblables llaGalatée de Virgile, qui fuyait aussi vers les saules, mais qui d'abord voulait être vue : El se fvpit ante videri.
Pendant cette longue promenade en chariot de guerre, nous n'avions fait que deux rencontres qui ne fussent pas du gibier. D'abord celle d'un grand troupeau de moutons, aussi nombreux que l'armée dePenlapolin-au-bras-relroussé, qui venait brouter les premiers brins d'herbe, plus précoce dans les pelouses des bois que dans les prairies des champs. Le berger de ce troupeau, bien abrité dans un gros carrick à trente-six collets, tricotait gravement une paire de bas de laine, tout en fumant sa longue pipe, joignant ainsi au plaisir du mari le travail de la ménagère ; et tandis qu'il tenait pendu à l'un de ses bras, dans un pot de terre, le repas de la journée, sous l'autre, en contrepoids, il portait une grosse Bible : c'était le pain du corps et celui de l'âme. N'est-ce pas un de ces traits qui peignent tout un pays? Ne voit-on pas aussitôt 19 n
combien, rinstruction primaire y est iibéraleml répandue, et combien les doctrines religieuse! sont encore prises au sérieux ? Peut-être que m berger, piétiste ou rationaliste, songeait, entre mailles de son tricot, soit pour les maudire, i nour les glorifier, aux prédications des Ronge, \ Czerski, des Post, de tous ces petits Luthers < pullulent en Allemagne, annonçant une autre ^ de libre examen, et, qui sait? peut-être une réfl mâtion nouvelle , peut-être une révolution politiq et sociale*.
L'autre rencontre était encore une curieuse étu de mœurs; mais, hélas I plus aCQigeante et ni moins prophétique de futurs bouleversement*^. A? leurs yeux de Faucon, les gardes avisèrent tout coup , à travers le taillis , un pauvre diable, i paysan qui, moins défiant qu'un cerf à la pâtur chargeait de feuilles et d'herbes sèches une peli voiture à bras. En un clin d'œil il fut cerné, traqu empoigné. On lui enleva son râteau de fer poi servir de gage et d'hypothèque à l'amende que 1 faisait encourir son délit. Notez qu'il n'avait p; même fait tort au maître de la terre
Da foin que peut manger une poule en un jour ; car il n'enlevait, pour faire litière à sa vache, qi
1. Cette'fois, ma prévision s'est trouvée plus juste qu*à prop des mines d'or de la Sibérie (1849).
1^ objets sans valeur, abandonnés, et que partout Jeteurs on laisse prendre à tout -venant. Et pourtant fè fut en vain que nous intercédâmes en sa faveur jjpoar désarmer l'inexorable rigueur des agents du (pwnte de R.... Rien ne fit : en Prusse, la loi est
re consigne militaire. On nous apprit même que délinquant payerait une amende double; non ||^ qu'il fût en état de récidive , mais parce que le prime était commis un dimanche. Voilà comment |Mi protège à la fois le repos obligatoire du jour |«int et les privilèges de la sacro-sainle propriété, iinous, riches et oisifs, le droit d'égorger à notre lise les animaux des bois pour nous repaître de Icor chair délicate; à lui, pauvre et travailleur, le ievoir de respecter jusqu'à Therbe flétrie qu'ils dédaignent de brouter; pour nous, même le dimanche, tout plaisir permis; pour lui, tout travail défendu. O justice humaine, quand donc cesseras-tu ffèlre absurde et dérisoire !
Nous étions partis au point du jour. Une assez forte gelée blanche argentait alors sur les prairies b pointe des herbes naissantes , et le soleil s'était levé dans un ciel serein, mais pâle et décoloré. Celait un autre fâcheux pronostic, car gelée et soleil du matin n'ont jamais réjoui le pèlerin. La pluie nous menaçait pour le milieu du jour. En effet , à peine éllôns-nous entrés dans la propre et gentille cabane d'un garde:Chasse pour déjeuner avec des
tranches de saucisson pressées entre deux tartines de beurre et arrosées de fort bonne bière à la bavaroise, que les gouttes d'eau, aidées d'un vent violent, conunencèrent à cingler les vitres. C'était une juste punition du ciel, vengeur de l'homme au râteau. Pour nous rappeler au sentiment de l'égalité fraternelle , il nous faisait voir et sentir que la pluie tombe sur tout le monde. Nous reçûmes avec résignation la leçon et la rosée d'en haut ; mais notre chasse n'en fut pas même relardée. Il s'agisH sait, après déjeuner, de. remplacer le pôrwA^ipari de petites battues. Comme Fespril d'un pays se montre en toutes choses ! Chez les Russes, brillants et prodigues, j'avais vu rassembler une armée de deux à trois cents hommes pour fouler des en^ ceintes de lièvres. Économes et simples, les AUen mands ne connaissent pas ce luxe inutile. Mais a leurs voisins du Nord, en cela comme en tout, dé* passent la limite du trop , peut-être restent-ils à leur tour en deçà de la limite du trop peu. TVois gardes, et voilà tout, s'étaient réunis pour nous battre le bois et traquer du grand gibier. A la vérité, l'un tenait au bout d'une ficelle un petit chie» qui pouvait passer pour quatrième rabatteur; oa l'appelait Bellement, je me le rappelle, du terme qu'emploient nos piqueurs en France pour appuyer les chiens courants. Ce Bellement ne payait pas dc| mine, et je ne sais trop à quel genre, à quelle es-
lèce OU à quelle variété de la race canine on pou- HDt le rattacher. Il était couleur de cannelle, petit, Iftigre, roreiDe courte, l'œil éteint. Il tenait la l^ae entre les jambes, et grelottait de tous ses hKmbres comme s'il eût eu la fièfre tierce.
Nous partîmes en cet équipage, trois tireurs, |R>is batteurs, avec le petit chien par-dessus le kiardié, et la chasse commença presque à la porte pe la maison. Quelque étroites et réservées que hBsent nos enceintes, toujours trop grandes pour ■ peu de monde, elles étaient mal foulées d'un iilé et plus mal gardées de l'autre. Presque partit nous trouvions du gibier, et maintes fois le liiQsset aigu de Bellement, qui donnait deux ou wbis coups de gueule sur un chevreuil lancé à vue, jcl le double à peu près sur un cerf, nous avertit ^apprêter l'œil et la main. Mais rien ne sortait sur nous; c'était à droite ou à gauche, devapt ou derrière, trop tôt ou trop tard, jamais à point. Quelquefois cependant nous entendions le bruit lointain, j si reconnaissable et si doux à l'oreille du chasseur, Id'un petit galop sur la feuille morte, quadrupedan- Um sonitum. Le bruit se rapprochait, une ombre fimve glissait à travers les arbres ; nous étions en joue, le doigt sur la détente.. . Pas plus de cornes que sur ma main. Une biche ou une chèvre!... c'était à se donner au diable. Et les heures s'en allaient ainsi, et le soir venait, et nous n'avions pas
encore brûlé une amorce. Mais Fespérance, qui si^ l'homme jusqu'au tombeau, n'abandonne lechd seur qu'à la nuit close.
Enfin, d'enceinte en enceinte, nous arrivâmes un endroit que je reconnus pour y avoir chasi une fois précédente. C'était un semis de jeurt pins de huit à dix ans, plantés si près l'un i l'autre et poussés si dru, qu'ils ressemblaient at pieux d'une palissade. Je n'ai pas souvenir d'avo jamais vu de fourré plus épais, plus impénétrable On me plaça dans une clairière, presque au centi de ce fourré, longue, étroite, et semblable à un langue de pré plantée de quelques futaies. La bat tue se fit. Déjà j'entendais le sifflotement des gar des rapprochés dé moi, et les coups qu'ils dor naient sur les troncs d'arbres avec un court bàtorl Déjà Bellement était venu se réchauffer un instar entre mes bottes; il n'y avait plus rien à attendr de cette enceinte. La pluie tombait toujours, nOi pas à verse, mais avec une régularité et une obsli nation désespérantes. Adossé contre un gros arbr pour m'abriter un peu, et cachant sous mon estoma courbé les batteries de ma carabine , je me tenai tantôt sur un pied , tantôt sur un autre , comn) une dinde au perchoir. Dans ce gîte en plein venl désespérant de la chasse, ou du moins de la battue je songeais
(Car que faire en un gtte, à moins que Ton ne son^o?}
EN PRUSSE. tkl
pr quel singulier concours de circonstances un français venant du nord et un Russe du midi ïélaient rencontrés pour chasser à Berlin. Les ^énements de la vie des hommes, me disais-je, l'engendrent comme les hommes eux-mêmes; ils ' laissent les uns des autres par une filiation sans fin, far une série de causes et d'effets qui remontent, comme les générations humaines, jusqu'au pre- «ier jour de la création. Voyez quelles immenses racines un seul homme projette dans le passé de rhumanité tout entière! Chacun de nous, n'est-il pas vrai? a deux grands-pères et deux grand'mères , lesquels avaient aussi chacun quatre aïeux. Cela fait déjà seize ancêtres à la quatrième généralion. Continuez le calcul , et vous trouverez avec une sorte d'épouvante la même progression que celle du grain de riz que l'inventeur des échecs demandait pour sa récompense , multiplié par les cases du damier. Toutes les terres du roi de Perse n'eussent pu fournir une telle récolte. Évaluez aussi les ancêtres d'un homme, en faisant seulement remonter son origine jusqu'à Fère chrétienne , et sans compter par siècle plus de trois générations. Vous verrez que des millions d'hommes , échelonnés comme les degrés d'une pyramide qui toujours élargirait sa base , ont coopéré à la naissance de cet homme placé au fafle de la pyramide ; vous verrez en même temps que-ie corps universel
des êlres nos semblables, qu'on appelle rhumanitë, se compose d'une multitude infmie de pyramides pareilles y mêlées et entrelacées les unes dans les aufres, formant les familles, les nations et les races. Quelle preuve plus formelle , quel témoignage plus magnifique de la fraternité humaine? Nous m sommes pas seulement tous semblables, nous sommes tous parents. Ainsi naissent et s'enchaînent les événements suscités par la Providence. Qu^ voudrait découvrir la cause première de la rencontre fortuite d'un Russe et d'un Français chassant en Prusse , devrait remonter le cours des âges et la filiation des choses jusqu'à la naissance du monde; et par delà, puisque la création elle-même n'est qu'un effet, puisqu'une cause antérieure, effet peut-être à son tour, et procédant d'une autre cause perdue dans les profondeurs de réteruilé.... J'en étais là , perdu dans les profondeurs de ma réflexion, lorsque j'entendis tout à coup derrière moi un léger frôlement sur la mousse. Je me retourne : c'était un énorme sanglier qui traversait sournoisement la clairière, venant da bois où l'on ne chassait pas pour entrer au bois où l'on chassait. Pourquoi cela? je n'en sais rien, et ne me mis pas plus en peine alors qu'aujourd'hui de résoudre le problème. J'empoignai ma carabine , et fis feu lestement silr la bête, comme elle disparaissait dans l'épaisseur du bois.
Quoique tiré au jugé, le coup fut heureux. Comme y à la vue de mon rapide mouvement, le gibier noir avait fait un quart de conversion pour s*éloigner plus vite en me louamnt le dos, ma kUe le frappa de biais d^ns Jes reins et pénétra soas les côtes. Cependant il continua sa course sans paraître seulement effleuré. Mais bientôt, aux cris obstinés de Bellement, qui s'était jeté vaillamment à sa poursuite, je compris qu'au lieu de faire tout droit sa percée , il tournait dans le fourré de la battue. Évidemment il était blessé. Presque aussitôt j'entendis qu'il faisait fort. Bellement hurlait avec une fureur désespérée. C'est le devoir de tout chasseur d'aller au fort, comme de tout général d^armée d'avancer au bruit du canon. Je m'élangai donc dans le bois avec toute la célérité et toute Ténergie que peut donner à un invalide la fièvre de la passion. Mais, hélas! comment percer toutes ces barricades que m'opposait l'épaisse plantation de pins ? A la taçon d'un baigneur qui se repose et reprend des forces en nageant alternativement sur le ventre et sur le dos, j'^fonçais et je me poussais dans le fourré, tantôt le nez en avant, tantôt le nez en arrière. Mais vainement je m'écorchais les mains pour m'ouvrir passage; vainement je donnais tête baissée dans le taillis comme un taureau de course sur la lance du picadar : vainement j'exposais mon visage aux soufflets des
branches décharnées, regardant , après chaque effort, si je ne laissais pas un de mes yeux au bout de quelque épine; je n'avançais qu'avec une lenteur désolante. J'avançais pourtant, et, malgré le bruit d'une marche <iui était un véritable assaut, le gros sanglier et le petit chien étaient si fort occupés l'un de l'autre , qu'ils me laissèrent arriver jusqu'auprès d'eux. J'approchai à dix pas du champ de bataille. Bellement aboyait dans mes jambes, et j'entendais le sourd grognement de l'ennemi acculé dans sa forteresse. Enfin, soit qu'il eût aperçu ou senti le puissant renfort qui arrivait au chien , le sanglier battit en retraite. Je vis une masse noire fouler dans le fourré, écartant et pliant les arbres comme s'ils eussent été des joncs. Je levai rapidement ma carabine et mis la crosse à l'épaule; mais toute la force que me prêtaient la rage et le désespoir ne put me faire abaisser le canon, qui resta empêtré dans les branches; et, sans avoir essuyé mon feu, l'animal blessé dis-| parut.
Je me remis à ^ poursuite. Il avait de nouveau traversé la clairière pour retourner à son lancé, où Bellement le suivait, toujours aboyant, toujours acharné. Là, il fut rencontré par mon compagnon de chasse , qui lui logea ses deux balles dans le corps, sans pouvoir toutefois l'arrêter. Lorsque j'arrivai, tout haletant de ma nouvelle course à
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travers bois, je trouvai dans la clairière mon ami qui chargeait sou fusil et me montrait le fourré voisin , où l'animal faisait fort une seconde lois. J'y pénétrai. Quel spectacle, ô triple déesse I Assis contre un gros arbre, dans la posture du sanglier antique de Florence, le poil hérissé, l'œil en feu, la hure baissée, jetant par sa bouche entr'ouverte une écume sanglante, preuve de sa douleur et de sa rage , notre sanglier cherchait à frapper de ses terribles défenses ce faible et méprisable ennemi, qui pourtant ne le laissait ni vivre ni mourir. Devant lui, autour de lui, sur lui, Bellement se multipliait et l'attaquait de tous les côtés , comme eût fait une meute entière. Ce pauvre roquet, naguère si piteux, était devenu le plus brillant héros; il avait grandi de cent coudées. Couvert aussi de sang, mais du sang de l'ennemi, agile pour la charge et pour la retraite , déployant une hardiesse, une valeur, une témérité qu'égalait seulement son adresse à parer les coups , il harcelait sans relâche son formidable adversaire, qu'il mordait aux cuisses, à la nuque , aux oreilles, au museau, rétais à quinze pas du groupe, et je ne pouvais tiref , crainte de frapper avec l'énorme animal son cfeétif et généreux assaillant. C'eût été bien pis, ma foi, que de tuer une biche ; et de ma vie je ne me fusse consolé d'un tel coup. Mais enfin, jetant loin de lui, par une violente secousse, le petit chien
qui s*était pendu à son oreille, le sanglier se découvrit, et ma balle, aussitôt tirée en pleine poitrine, le traversa de part en part. Il bondit encore, tourna de mon côlé son œil ardent comme un charbon rouge , et s*élança sur moi avec furie. Mais, au bout de trois pas, il tomba sur les genoux et sur le groin, puis sur le flâne, et bientôt les élancements convulsifs de ses quatre membres m'annoncèrent qu'il était expiré.
Tout le monde accourut à Thallali. « Voilà un rusé coquin, disaient les gardes, qui avaient reconnu la bète ; il nous a bien des fois échappé. > Rusé ou non, il paraissait du moins très-fort et très-redoutable. C'était un soUlaire qui avait dépassé son tiers an ; et quand on examinait ses deux paires de défenses, bien aiguisées chaque jour, pointues et coupantes sur les deux bords comme un poignard à deux tranchants , on s'effrayait des dangers qu'avait courus dans cette longue bataille le pauvre petit Bellement. Pour lui , satisfait mais non vain de la victoire , il s'était couché près du monstre, et léchait paisiblement ses pattes souillées de sang et de fange. On amena le chariot du matin pour emporter le corps de la victûney»flanquée bientôt après de deux chevreuils que nous tu&mes ensuite mon ami et moi; puis le soir venu, munis d'un certificat eo bonne forme, dûment parafé, scellé et timbré, qui établissait la légitime origine de
DOS trois dépouilles opimes, nous franchîmes la barrière de Berlin, sans risquer d'être pris pour des hracoimiers fraudeurs, et nous allâmes de ce pas uBnr au comte de R..., comme jadis Méléagre à b belliqueuse Atalante, la hure du sanglier de (Uydon.
QCAQ:P
C'est assurément un grand plaisir que celui de voir des pays nouveaux ; mais je sais un plaisir plus grand , celui de revoir un pays connu. Les voyages, comme toutes choses en ce monde sublunaire , ont une bonne et une mauvaise face. Si Ton me demandait ce qu'ils offrent de plus pénible en leurs diverses péripéties, je dirais que c'est justement ce qu'ils ont de plus commun, de plus inévitable, le départ; que c'est le moment de quitter, souvent sans espoir de retour, un pays où l'on s'habituait à vivre , des personnes que l'on s'habituait à aimer , et qui doivent projeter sur le reste de la vie un souvenir amer et doux. A quelque lieu qu'on aille en les quittant, fût-ce dans un pays plus aimé, fûtce dans la patrie, l'heure de partir est toujours pleine de regrets et de tristesse. Mais aux chagrins du départ quelle charmante compensation présen-
teni les joies du retour ! quel plaisir, après une absence qui pouvait être éternelle , de retrouver les mêmes lieux, les mêmes personnes, le même accueil, les mêmes sensations, et de rattacher en tous points deux époques de la vie, comme si elles étaient sans intermédiaire et sans intervalle, comme si la seconde n'avait d'autre passé que la première!
Ce plaisir m'attendait à Berlin. Dès que j'eus revu cette cité toute neuve, qui, petit hameau sous le margrave Albert de Brandebourg, en 1220; sunple bourgade, il y a deux siècles, sous Frédéric-Guillaume le grand élecieur; enfin , sous le gros GvUlaume^ capitale de la monarchie nouvellement érigéepar l'empereur Léopold, en 1701 ; grandissant, comme l'Ëtat, pendant les cinquante années du règne glorieux de Frédéric le Grand; atteignant cent mille âmes de population au commencement de ce siècle y et quatre cent mille aujourd'hui, — sera bientôt la première ville d'Allemagne par le nombre de ses habitants, comme par l'activité, les lumières et la civilisation; dès que j'eus revu cette capitale moderne du plus moderne des grands Ëtats européens, j'embauchai un ami, un Russe, qui, parti de Saint-Pétersbourg, traversait la Prusse pour aller passer l'hiver à Paris, et l'emmenai faire xm pèlerinage armé.
Je revis avec lui d'abord la petite ville de Bernau , sœur Irès-ainée de Berlin, comme le prouvent
assez ses vieiUes tours de brique rouge sur cha« cune desquelles perche un nid de cigognes. Elle garde l'honneur historique d'avoir été saccagée par Jean Zyska du Galice; mais, depuis les Hussites, elle est descendue au rang de ces tristes et mornes bicoques si communes en Allemagne, dont Mme de Staël disait que le temps y tombé goutte à goutte. Je revis ensuite le village de Lanke , avec son grand château vide, où Ton pourrait caserner un régiment; son parc immense, où manœuvrerait une armée, et môme une flotte, tant le lac qu'il renferme est vaste et profond; ses belles forêts de pins et de hêtres, assises sur des collines et coupées par \Mie série d'autres petits lacs qui se versent les uns dans les autres, et dont bientôt peut-être un grand aqueduc mènera jusqu'à Berlin les eaux limpides et salubres. Je retrouvai à leur poste les trois gardes-chasse, dont les figures honnêtes et bondisses sont plus faciles! à retenir que les noms tudesques, et avec eux le petit Bellement, mon héros de l'autre campagne, cachant toujours un cœur de lion sous sa chétive enveloppe de roquet. Nous fûmes cordialement reçus par leur chef, VOber- Forster, vieux militaire à cheveux blancs et à moustaches noires, vrai grognard prussien, grave, silencieux, n'ouvrant guère la bouche que pour mordre de côté le bec de sa pipe, aimant d'ailleurs à se rappeler et à rappeler aux autres qu'il fit, en
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1815, le voyage de Paris > où il habita la caserne de Babylone; enfin chasseur excellent, mais tout paternel, chérissant et soignant son gibier mieux que les animaux de sa basse-cour.
J'avais eu, en arrivant à Berlin, de bien tristes nouvelles sur la saison de chasse qui s'ouvrait. Pendant Tété, une maladie épidémique dont les races bovines sont souvent atteintes, le charbon, avait cruellement sévi sur tout le grand gibier, principalement dans les forêts de la couronne. On y avait compté plus de quatre cents cadavres de cerfs, de daims et de chevreuils assassines par le fléau; et ce terrible braconnier, suscité par la Providence à la prière sans doute et au profit des cultivateurs riverains, dont les champs sont plus moissonnés chaque année par la dent que par la faucille, avait atteint par ricochet jusqu'aux sangliers et aux renards. Je ne parle pas des loups, qui sont détruits en Prusse aussi complètement qu'en Angleterre. Tous les animaux carnassiers qui prenaient leur part dans cette vaste curée périssaient empoisonnés soudain ; ^t telle était la violence de cette peste posthume, que souvent, autour du corps à peine refroidi d'un cerf ou d'un chevreuil frappé, comme disaient les anciens, par une flèche d'Apollon, gisaient des cadavres de sangliers et de renards qui, s'étant attablés à ce riche banquet, étaient morts avant la fin de leur repas. Je crois
que, devant un tel exemple, il faut faire un changement de titre au chef-d'œuvre de La Fontaine, et nommer désormais sa célèbre fable : Les animaux mUades du charbon.
Ils ne mouraient pas tous cependant, et le gibier da comte de R..., plus heureux que celui du roi, iTait échappé au sort des fils de Niobé. Nous en eàmes bientôt la preuve. Partis dans un petit chariot, avec YOber-Fôrstery pour la chasse appelée |Mîr«cAe», que j'ai précédemment expliquée, nous aperçûmes de loin, après une courte promenade sous les hautes futaies, plusieurs masses roussâtres, parfaitement immobiles, que des yeux moins exercés eussent prises pour des buissons de chênes encore garnis de feuilles mortes. C'était assurément un troupeau de grandes bêtes, de celles que les Allemands nomment le gibier rouge. A l'aide d'une savante lactique, et en louvoyant dans notre marche comme un navire qui va contre le vent , nous approchâmes, sans qu'elles eussent bougé, ces niasses problématiques , assez près pour les reconnaître, les compter et les distinguer clairement. Celait bien, en effet, un troupeau de gibier rouge. Mais nous n'aperçûmes d'abord que des biches. Il yen avait une dizaine, qui successivement levaient la tète, bondissaient à notre vue, puis s'arrêtaient bientôt pour nous considérer curieusement. Enfin , Fime de ces dernières têtes levées nous montra
deux grands bois de cinq ou six andouillers chacun. C'était i*heureux sultan de ce nombreux sérail. A lui seul pouvaient s'adresser nos coups. Une nouvelle manœuvre, une marche circulaire et en spirale, conduite avec prudence et habileté, nous amena peu à peu dans son voisinage , à cent pas pçut-ètre, très -belle^ portée pour une balle forcée, quand la cible est le large flanc d'un cerf dix-cors. Le nôtre , du moins en espérance , s'était mis à nous regarder en face, pendant que l'escadron femelle défilait au petit galop , aussi bravement que s'il eût porté entre ses cornes la miraculeuse vision
'qui désarma saint Hubert et ût tomber ses dûens à genoux. Mon ami russe, grand meurtrier d'ours et d'élans , n'avait de sa vie tué ni vu un cerf de nos climats tempérés. Je lui mis dans la main ma bonne carabine et le poussai hors du chariot, que
^ les chevaux continuaient à traîner au petit pas. Descendu par terre et bien d'aplomb sur .ses jarrets, il ajusta le cerf, mais d'une main que rendait tremblante cette émotion que les feuilletonistes disent inséparable d'un premier début. Sa balle alla se loger dans le tronc d'un jeune pin, dont nous vîmes sauter les éclats , tandis que le cerf, s'élançant au bruit du coup par un bond comme n'en firent jamais Vestris et Duport sur les planches de l'Opéra, disparut avec ses femmes, ses concubines et ses enfants. « Ah ! mon pauvre ami ! criai-je au
#»coYite consterné , quel dommage qu*il y ait des brfores dans une forôl! » Ainsi finit notre chasse en fottnre , par un mauvais coup de feu et un mauvais ioup de langue.
Restait la battue avec les gardes et le petit chien. Je ne m'amuserai pas, de crainte d'ennuyer mon complaisant lecteur, à raconter toutes ces petites itTïMïaes, où nous ne trouvâmes longtemps que des jïèvres, des renards, et, si parfois du grand gibier, tooiours des fenfelles. H suffira de dire que, vers le soir, au sortir des grands bols, nous arrivants à on jeune semis de pins qui couronnait une colline en amphithéâtre. Placés en face du monticule et adossés à la forêt , nous avions devant les yeux un nrai spectacle de chasseurs. Les casquettes vertes des gardes, qui traversaient en sifflant ce fourré, semblaient glisser par-dessus les vertes tiges des jeunes pins, dont Bellement explorait en silence les plus inextricables retraites. Il délogea successivement deux renards et trois chevreuils ; mais tous, qaoiqu*en vue , passèrent hors de notre portée. EnQn, du fond d'un petit ravin qui me faisait face, je vis tout à coup sortir une masse noirâtre , qui bient6t rentra dans le fourré, puis reparut encore, [mis se recacha, et qui, venant, retournant, hésitant toujours, semblait, comme l'âne de Buridan, tiraillée par deux sentiments contraires. Mais les aboiements redoublés du petit chien , qui se jetait à ses
trousses, eurent bientôt mis fin aux irrésolutions de ce fantôme errant , et j*aperçus un gros sanglier qui, la tète basse et la queue en trompette, roulait avec une extrême vitesse sur la pente du coteau, gagnant la forêt à ma droite. Je me jette sous bois, je cours à perdre haleine pour lui couper les devants, et, le voyant me distancer de plus belle, je lui envoie en désespéré une balle à portée de canon. Mais il n'en court que plus vite, et disparaît sous les grands hêtres dont les fruits savoureux, qui jonchaient la terre, Ta valent attiré dans ces parages. A mon coup inutile répondent deux coups tirés dans l'enceinte, et des grognements plaintifs m'annoncent que ceux-là ont été plus heureux que le mien. Ce sanglier était une laie qui, en fuyant, avait abandonné toute sa famille, treize gros marcassins, encore bêtes de compagnie, mais prêts à quitter la livrée. Les gardes venaient d'en tuer un. Je m'élance dans le fourré, tête baissée, et comme allant au fort. Un des marcassins débouche devant moi ; je le tire au jugé, au bruit des branches qu'il ploie ou brise dans sa course, et toute la troupe épouvantée s'échappe en tous sens, ne nous laissant qu'une faible dtme d'une si belle rencontre.
Quand nous voulûmes partir, BeUement avait disparu. On attendit, on siffla, on tira en l'air. Bellement ne revenait pas. Qu'était-il devenu? Une sinistre pensée vint nous assaillir. « Il se sera fait
jber, dit tristement son matlre ; c'est un enragé. » ilt, les derniers grognements du marcassin agonibnt nous revenant à la mémoire , voilà que nous te prenons piour les derniers soupirs du héros. Au '•oins faut-il trouver ses restes, et leur faire Thonteor d'un peu de terre qui les mette à l'abri de la #ent du renard. Nous' cherchons soigneusement ians cette espèce d'épais maquis. On siffle de nouveau, on appelle, du ton le plus tendre et le plus caressant. Rien ne répond, rien ne paraît, rien ne le retrouve. « Ce n'est pas le chien qui est mort, *t un autre garde en hochant les épaules ; c'est plutôt l'autre marcassin qui est blessé. » Revenant alors où j'avais tiré ma bêle, il en cherche la trace, ^ sur la terre à peine foulée, sur les feuilles retournées par le vent, il la retrouve, il la démêle, il ^suit en rampant, l'œil fixé sur la terre comme wi chien tient le nez. Au bout de cinquante pas : •Delà sueur ! » s*écria-t-il, tout fier d'avoir deviné psle; car c'est le nom du sang dans la langue des chasseurs de l'Allemagne*. Nous accourons. Sur une feuille morte et rougeâtre il montrait une gouttelette de sang moins large qu'une tête d'épingle. Si i^ conçois qu'un œil humain voie de la sorte, je ^eux bien, mes enfants, que le diable m'emporte, ^ais c'éUiil bien du sang. Nul doute que Tanimal
!• Ce qui s'appelle, dans la vénerie française, des rougeun.
ne fût blessé. Nous avançons sur la trace, guidi par ce faible indice » qui reparaissait de loin ( loin. Hais bientôt un fourré se présente, tout à fs impénétrable; et la nuit venait. Gomment coni nuer notre quête et achever rentreprl3e ? Poi fournir son contingent d'invention, le troisièa garde avait imaginé d'aller à la maison de se chef, qui n'était pas très-éloignée, et d'en ranieni deux chiens d'arrêt pour chercher avec leur » cours le chien perdu. Che invenzione preJiàata ! C n'était pas si bête. Il revint justement quand non ne savions plus à quel saint vouer des ciergd Lancés dans le fourré qui nous arrêtait, les deul pointers eurent bientôt retrouvé leur petit compagnon. Il était couché à quelques pas du sangliei malade, qu'avaient arrêté la fatigue et la douleur trop faible pour lui sauter à la gorge, trop brave el trop obstiné pour lâcher prise. L'autre, voyant k renfort que l'ennemi recevait, se remit péniblement sur ses quatre pattes, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Bellement fit de même, le suivit encore, et, à quelque distance, on les retrouva tous deux couchés côte à côte, ressemblant plus à deux camarades qui eussent voyagé de compagnie qu'à des ennemis acharnés et mortels. La nuit nous força de battre en retraite el de ramener les deux chiens d'arrêt. Bellement tint bon plus longtemps. Il ne revint au logis que le lendemain
, lorsque la faiin le chassa du bois, ou plutôt ue son blessé, qu'il gardait à vue comme un gendarme garde un voleur sur les bancs de la d'assises, eut rendu l'âme entre ses bras, et fil eut à sa manière sonné l'hallali ; car on trouva tard, percé d'une balle dans le. flanc, le cadadu sanglier.
j J'ai raconté cette simple histoire ^ trop simple, )êBs doute, parce qu'elle m'arriva la première à ^n retour en Prusse, et j'en avais, plus fldèlent que de toute autre, conservé le souvenir , à ia près comme dans la vieillesse on se rappelle ieux les premières impressions de l'enfance que événements de l'âge mûr. J'aurais pu l'enjoliver cinq ou six autres meurtres, à la façon de nos Iram^s modernes, et ce m'était vraiment bien fa- ^le, puisqu'il me suffisait d'avoir au bout de ma plume ce que j'aurais voulu tenir au bout de ma carabine. Mais je crois qu'en toute espèce de récits, même ceux des deux grandes races de menteurs, les voyageurs et les chasseurs , la vérité toute nue vaut mieux que l'invention la plus ornée. Les Polonais disent, dans un proverbe plein de finesse et de sens : « Le mensonge traverse le monde ; mais il ne revient pas. »» Moi aussi, j'aimè mieux être cru toujours que de tromper une fois.
Après cette manière de préface, je pourrais, en toute sûreté de conscience, narrer d'autres aven-
â66 SOUVENIRS DE CHASSE.
tures, teUes qu'un gros sanglier tué en batsiil rangée; un cerf immolé du haut de mon char, qu'ensuite je traînai derrière, comme Achille corps du héros d'Ilion; ou bien encore une joumi où nous empilâmes, par-dessus quatre renards plus de vingt lièvres, neuf chevreuils, dont quai de ma façon. Mais il vaut mieux arriver à di chasses vraiment nouvelles, et dont mes récits pr< cédents n'aient pas encore donné l'idée.
Quand la guerre aux perdreaux dans les chami et aux bécassines dans les marais est suspendu par un armistice, à l'époque des quartiers d'hiver quand le froid, la neige et la glace ont fait fui jusqu'aux derniers oiseaux de passage, et qu'il m reste en gibier de plume que les noires troupes d corbeaux qui s'abattent sur les grands chemins alors commencent en Allemagne les battues au: lièvres. Je ne puis mieux les comparer qu'à no; pêches annuelles des étangs; car dans ces chasses »en effet, il s'agit peut-être moins de plaisir que di profit. C'est par elles que les propriétaires du sol et les fermiers de la chasse se font un revenu du gibier. Aussi choisissent-ils toujours l'arrière-saison, trouvant à cela deux avantages : celui de moins nuire, tout en le détruisant, à la reproduction de leur gibier, et celui de rencontrer des marchands qui , pouvant garder longtemps ou porter loin les lots d'animaux qu'ils achètent, et bien vendre jus-
qu'à leurs ftmrrurcs, en dorment un prix plus élevé qu*à toute autre époque de Tannée.
Ces battues à deux fins, ces moissons de chair qui viennent après les moissons de blé et d*avoine , ne se fonft pas seulement dans le bois , mais encore et surtout dans la plaine. Elles ont plusieurs formes : tantôt c*est la battue ordinaire , lelie que nous la pratiquons quelquefois, les chasseurs d'un côté, les rabatteurs de Vautre , ceux-ci marchant contre ceux-là ; tantôt c'est une battue toute particulière qui se nomme kesseltreibm^ de hessel chaudron, et de treiben traquer, c'est-à-dire une battue enrond. Pour celle-ci.... mais aulieu delà décrire, I j'aime mieux raconter une de celles où je pris part; et comme elles se ressemblent toutes par la formé, ne différant que par les résultats , je prendrai la première venue, qui fiit la première que je fis, en disant comme mon professeur de quatrième : ab uno di$ce omnes.
C'était vers la fin de novembre. Une fine petite neige , avant-coureur des glaces et des frimas d'un hiver rude et presque russe, venait de poudrer à blanc les toits de Berlin et les champs d'alentour. Je reçus une invitation de chasse d'un homme qui porte avec distinction un nom célèbre dans les arts. Le rendez-vous était à la gare de l'un des cinq ou six chemins de fer qui rayonnent dans toutes les directions autour de la capitale de la
Prusse. Celui-ci est un des derniers qu'ait ouvert! ce qu'il faut nommer cette fois TacHivité allemande car, en fait de rail-ways, nos voisins d'outre-Rhin oubliant leur commune et universelle devise : Fe- «^tna/^/^, ont laissé loin en arrière la vivacité française. Il passe auprès de la résidence du duc régnan de..., qui avait fait, peu de jours auparavant, l( voyage de Berlin. On raconte que Son Altesse Serénissime, enchantée d'avoir franchi avec tant d( vitesse et de commodité un trajet jusque-là fort lonj et fort ennuyeux pour elle, s'écria au débarcadère : « Ce chemin de fer est une merveille! Je veuî aussi en construire un, et qui traversera tout mon empire, dût-il me coûter mille écus ! «•
Ce qui est commode aux ducs régnants ne Tesl pas moins aux simples chasseurs. Nous fîmes aussi notre petit voyage avec assez de célérité pour êln rendus sur le terrain au moment où le paresseui soleil d'hiver commençait à montrer son nez i l'horizon. Toutefois, nous n'étions pas venus mol* lement étendus dans les larges et moelleux fauteuils des berlines de première classe, mais empilés, plus de trente, dans un v^agon de troisième où les fusils, les poudrières et les sacs à ploml heurtaient bruyamment les bancs de bois qui noui portaient à six de front. Nous étions partis de \ sorte par un convoi spécial , avec une locomotin à nous , qui devait nous ramener le soir à notr|
beure; et certes ce chariot de guerre, ce block- .haus ambulant fumait plus par toutes ses fenêtres ouvertes que la locomotive par sa cheminée , tant il y avait de pipes brûlantes et de cigares en combustion. Nous étions réduits à l'état de jambons de Mayence; mais du moins aucune étincelle ne tomba sur la poudre, et nous flmes mentir le pro- Terbe qui dit : « Point de fumée sans feu. »
Les traqueurs nous attendaient au lieu du rendez-vous en nombre à peu près égal au nôtre, et les deux troupes bientôt réunies se formèrent chacune en bataillon serré. Alors un feld-marschall prit le commandement de la double armée; c'était le directeur de la chasse , celui qui nous avait conviés. D'un regard d'aigle , il mesure le champ de bataille, il en fixe l'étendue , il en marque les limites. Sur ses ordres , deux chefs de file, pris aux deux troupes, partent à droite et à gauche, convergeant par une ligne courbe, par un demi-cercle, au point indiqué pour leur jonction. Qttand ces deux avant-gardes ont fait cinquante pas au delà du groupe , d'autres combattants sont envoyés sur leurs traces, successivement et à la même distance. Après un chasseur, un batteur, après un batteur, un chasseur. Les deux processions s'allongent lentement, se tournant d'abord le dos, puis le flanc, puis le visage. Quand le serpent a mordu sa queue, quand le cercle est fermé, un signal du
chef donne Tordre de halte. Tout le monde s'arrête; demi-tour à droite» demi-tour à gauche : les chasseurs se font face, et soudain, entremêlés avec les traqueurs qui crient et hattent leurs crécelles, ils marchent les uns suar les autres dans l'intérieur | de la battue, comme les rayons d'un cercle se rapprochent de la circonférence au centre. Dès que la | périphérie (pour continuer ma figure géométrique) | s'est assez resserrée par cette marche centripète | pour que les chasseurs soient proches l'un de{ l'autre; dès qu'il y' a danger à tirer dans le cercle | devenu trop étroit, un second signal du général en j chef fait arrêter sur place tous les chasseurs, et les | batteurs seuls continuent à s'avancer jusqu'au point central, jusqu'à l'axe où viennent se heurter tous ces rayons mouvants,
Je ne sais trop ,: quant aux résultats , si cette | forme de battue est préférable à l'autre, si l'ordre] de bataille en rond vaut mieux que l'ordre en| carré, et 4a ligne circulaire que la ligne droite. Les grands tacticiens de la chasse^ les généraux blanchis sous le harnais y peuvent seuls décider cette] grave et délicate question par les lumières de leur | expérience. Je parie même qu'ils sont divisés d'opinion. Sur quel sujet les hommes sont-ils d'accord? Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'aspect de la battue ronde est bien plus divertissant] que celui de la battue carrée» et que le chaudnmi
pi un vaste amphithéâtre où chaque chasseur ^reod et donne à la fois sa part du spectacle comfaon. Dans ces plaines unies, sans arhres, sans ^es , sans buissons, rien n'arrête le regard. Tout ^ marchant, tout en tirant soi-même, on voit barcher et tirer tous les autres. On voit au milieu pe l'enceinte, sur la blanche couverture de la terre, ^uter de leurs gîtes les pauvres lièvres enfermés |ans le cercle de la manœuvre comme dans celui le Dante. On les voit courir en tous sens, allant, enant, se croisant, se heurtant et se lançant enfin toutes jambes , les oreilles sur le cou, pour faire e trouée quelque part. Tous les coups aussi sont îsibles, et sp "tirent coram populo. Pas de ressourpour le menteur , pas même celle des excuses ordinaires : « J'ai blessé , — j'ai tiré loin , — mon ;il a fait long feu. » On peut , en sûreté de conscience, applaudir aux coups brillants et siffler impitoyablement les maladroits.
Dès qu'un rond était fini , un autre commençait. Nous en fîmes plus que le gentilhomme du Misant ikrope crachant dans un puits. Enfin ces combats de tirailleurs durèrent tant que la plaine fut grande et que le soleil l'éclaira. Cependant, au milieu du jour , la bande joyeuse se réunit autour d'un autre chaudron. Dans un massif de pins qui couronnait une petite éminence, nous attendait l'agréable surprise d'un bon déjeuner : viandes froides , pàlés,
27â SOUVENIRS D£ CHàSSE.
gâteaux, fruits, vins de France et du Rhin, couvraient une table rustique formée d'une large ]plancbe sur deux tréteaux. A côté fumait un énorme chaudron rempli de pommes de terre en robe de chambre^ vraie gamelle de chasseurs, où chacun de nous, muni de pain, de beurre et de sel, vint d'abord se tapisser l'intérieur de l'esto^ mac d'une doublure chaude et veloutée; après quoi les traqueurs, tirant chacun de sa poche quelque bribe de pain noir, s'attablèrent à leur tour à l'inépuisable marmite , dont le fond du sac et les derniers débris furent jetés aux quelques chiens qu'on amène toujours à ces expéditions , pour qu'ils suivent et rapportent, après chaque battue, les blessés qui passent la ligne sur deux ou trois pattes. Notre camp présentait alors un coup d'œil anhué, vivant, pittoresque. Les chasseurs et les batteurs en groupe , les chiens en laisse', les fusils en faisceaux, le gibier en tas, le chariot, la table, le sit< agreste, quelques rayons de pâle soleil glissant à travers les sombres rameaux des pins, etfaisant scintillei de mille diamants la blanche nappe qui couvrait une plaine infinie, tout cela formait un tableau merveil^ leusement composé par la nature et le hasard. Jfi crois que notre bon camarade Cari Schulz, aussi célèbre par ses charmantes peintures de chevalet que par ses succès à la chasse , en a pris note Jans sa mémoire pour le reproduire tout entier sur la toile.
Naturellement fort amusante , notre chasse fut , ► encore égayée par quelques épisodes que je crois ' dignes , comme le passage du Rhin , à'étemelle ^ mémoire. CTest pour cela que je les ai recueillis et ^ que je les lègue à la postérité. Par exemple, il y ' avait parmi nous un apprenti chasseur, un jeune conscrit, qui faisait ses premières armes. Il était ' très-riche, me dit-on, et même très-noble, ce qui ' ne Fempêchait pas d'être très.... innocent. Cela se ' voit, et souvent , si Ton en croit le docteur Samuel Johnson , qui prétend que le premier avantage du droit d'aînesse, tel qu'il est constitué en Angleterre , c'est de ne faire qu'un sot par famille. Celui-ci, vivante preuve de l'assertion téméraire du célèbre auteur de Easseïas , avait apporté pour tirer dés lièvres un sac de cet énorme plomb à loup qu'on appelle des postes , en Allemagne comme en France. Il demande à son voisin de droite, qui était mon voisin de gauche , combien il fallait de grains dans un coup. L'autre, tremblant pour ses jambes à la vue de telles dragées , lui répondit sérieusement et laconiquement : « Soixante. » Aussitôt le jeune baron se mit à compter, avec autant de religieuse exactitude qu'un moine les grains de son chapelet, soixante chevrotines, et les versa l'une après l'autre sur un petit coup de poudre dans un petit «anon de fusil du calibre de mon petit doigt. Noire commun voisin vint me raconter leur dialo-
gue. « Parbleul lui dis-je, tenez-vous prêt pour garder sa place avec la vôtre ; car , à coup sûr , le premier lièvre qui aura la bonne idée de passer près de lui sera tiré postes restantes.,., on chemin.» Ce que c'est pourtant , et à tout âge , que la contagion de Texemple ! Voilà un méchant calembour qui me vint sur la languo, parce qu'il y avait dans notre compagnie un plaisant de profession qui m'avait piqué au jeu. C'était le chef des traqueurs. I( nous offrait le type achevé d'une espèce d'hommes toute particulière k l'Allemagne , comme le mq/o à Se ville , letazzarone à Naples , et le dandy à Londres. Nous connaissons en France , au moins par ouï-dire, le loustig de régiment. Nous savons que celui-là, par le droit de sa charge , marche auprès des tambours , et que tout ce qu'il dit , même à voix basse , s'entend plus loin que le bruit des baguettes ; car il fait rire , à chaque parole , ses heureux voisins, et le rire se propageant avec ses bons mots , descend de rang en rang jusqu'à la queue de la colonne. Mais nous ne connaissons pas le loustig de village. C'est une variété civile du genre militaire. Venu de l'armée, passé dans la landwehr, et rentré dans ses foyers villageois, le loustig est devenu aussi nécessaire à la bonne organisation d'une commune allemande que le pasteur et le bourgmestre. C'est une charge élective, éécernée par la pluralité des suffrages , et que le ti-
lolaire n'a pas moins de peine à défendre contre
les prétentions de l'envie, contre les cabales de
l'ambition , contre les dégoûts de l'habitude et les
attraits de la nouveauté, qu'Aristide n'en eut à
s'appeler le Juste. Notre homme était loustig en
exercice, et depuis longtemps,' quoiqu'il fût encore
jeune. Un jour , sur le marché de Donhôfer-Platz,
à Berlin , passait un conseiller de cour (hofrath. —
Je ne sais quel écrivain satirique affirme que les
Allemands se divisent en deux classes : ceux qui
sont hofrath et ceux qui prétendent à le devenir).
Outre son titre honorifique , ce conseiller possédait
un gros dogue , et son dogue , comme son titre , le
suivait partout. En furetant le long des baraques
du marché , le dogue trouva tout ouverte une cage
à lapins de choux, et passant par la porte son
large museau, il étrangla méchamment l'une des
innocentes bêtes. Grande rumeur! La marchande
jette les hauts cris et rassemble des témoins pour
réclamer devant le magistrat les dommages^inté-
rôls auxquels donnait ouverture le meurtre de son
lapin. Vhofrath ne savait quelle contenance faire
au milieu de la bagarre. En vain il alléguait son
litre ; son dogue était évidemment coupable. Tout
à coup , il se sent tirer pai; le pan de l'habit :
« Monsieur, lui dit un petit paysan tendant la main
d'un ^ir narquois, donnez-moi deux sous (un
gro$ch)y et je dirai au juge que c'est le lapin qui a
commencé. » Ce gamin, digne d'être de Paris, était notre loustig. C'est ainsi qu'il commençait, lui, et bientôt, de fil en aiguilla ou de farce en farce, il arriva jusqu'à l'éminente dignité doni l'avaient revêtu les libres suffrages de ses concitoyens. Je dois dire à sa louange qu'il ne s'en montrait pas trop fier, et de ses doigts osseux et calleux il nous distribuait à tous force poignées de main, comme on«en distribuait, en 1830 , dans les environs du Palais-Royal. D'ailleurs, cette royauté élue méritait sa couronne. Il était fort amusant dans ses manières et même dans ses propos. Au moment où je l'aperçus, il achevait de manger une rôtie de gmisse d'oie, et, les lèvres luisantes, il allumait avec délice et majesté un cigare de la Havane que lui avait donné l'un des chasseurs. « Ce n'est pas, nous dit-il entre deux bouffées, le premier cadeau que je reçois de ce digne homme ; à la Saint-Martin, il m'a donné toute une livre d'excellent tabac. D'abord, pour faire durer le plaisir, je l'ai mêlé^aveoune autre livre de mon tabac ordinaire; et puis, comme il faut généreusement partager avec ses amis et connaissances le peu de satisfactions qu'on trouve en ce pauvre bas monde , j'ai invité tous les gens du village à venir me sentir fumer. » Mais laissons le loustig sa pipe à la bouche, et rentrons dans la battue. J'en ai tant fait de tous noms et de toutes formes , pendant mon séjour en
Prusse , que je ne me rappelle guère le résultat qu'eut notre première chasse, et combien de lièvres restèrent dans le chaudron , je veux dire sur le carreau. Un Russe de mes amis, qui passait l'hiver à Dresde , m'écrivait de cette ville que si, dans son pays , on comptait dix lièvres pour cent traqueurs, il fallait, en Saxe, renverser le calcul , et compter pour dix traqueurs cent lièvres. C'est ingénieux, mais c'est un peu exagéré, et des deux parts : car, si Ton n'a pas toujours cent "lièvres pour dix traq[ueurs en Allemagne, encore moins peut -on compter sur dix lièvres pour cent traqueurs en Russie. Mais ce qui est bien ^autrement à l'envers dans les deux pays , ce sont les dépenses comparées aux résultats. J'ai raconté précédemment des chasses dans les environs de Saint-Pétersbourg qui n'avaient pas coûté moins de 3000 à 4000 roubles. Lorsque, au retour de notre battue, on ût, dans le wagon de bois , le compte et la collecte des frais communs, il se trouva que la quote-part de chacun montait à la somme de 17 silbergroschen (2 fr. 12 c). N'avais-je pas raison de dire que la Russie et l'Allemagne sont les antipodes?
Mais il est une de ces chasses aux lièvres dont j'ai gardé plus que le souvenir, dont j'ai pris note curieusement. Elle le méritait , et je la conterai la dernière pour épuiser la question , comme on dit au parlement.
La princesse de S.... possède à G.... Tune des plus importantes terres seigneuriales de la Prusse ; elle est située, non loin de Francfort-sur-l'Oder, dans la riche vallée qu'arrose ce fleuve, vallée riche au moins, belle même et en quelque sorte pittoresque, lorsqu'on quitte les steppes sablonneuses où coule la Sprée, et qui enveloppent Berlin dans tous les sens. Ces plaines basses, ces terres noires et fortes, sont appelées les marais de l'Oder {Oder- Bruch). Là paissent ti'immenses troupeaux de chevaux, de bœufs et démontons. L'importance des propriétés se calcule et s'indique par les têtes de bétail, comme en Russie par les têtes de paysans, par le nombre d'âmes. Ainsi la princesse avait plus de six mille moutons , ce qui indique un vaste parcours. Ces terres d'ailleurs sont bonnes pour toutes les cultures que comporte leur latitude ; et , quoique la neige fût profonde , car nous étions à la fin de décembre , on voyait encore deçà delà dans la plaine plusieurs grandes plantations de tabac dont il ne restait que les tiges desséchées : car les feuilles, récoltées à l'automne, avaient déjà servi à fabriquer le havane et le Virginie de la régie prussienne. Mais je crois que les marais de l'Oder sont encore plus fertiles en lièvres qu'en cigares. Les grandes chasses annuelles qui se font à G.... peuvent bien s'appeler chasses royales, d'autant plus que le roi vient souvent' y prendre part, sans faste,
sans morgue, même sans façon, se mêlant familièrement aux chasseurs comme parmi des confrères et des égaux. La chasse a le même privilège que ra.mour et la mort : elle rapproche les distances. Cette^année , toutefois, les affaires d*État retenaient Sa Majesté à Berlin. Cracovie venait de mourir, et la. patente royale allait naître. Mais le pHnce de Prusse, l'aîné de ses frères et Théritier de sa couronne, avait accepté l'invitation, qu'avaient aussi reçue, avec divers personnages grands par leur naissance ou leurs emplois, quelques artistes et quelques écrivains, parmi lesquels j'avais eu l'honneur d'être compté. Nous reçûmes tous de la princesse et du comte de S... , son mari, une aimable et splendide hospitalité.
Un malentendu sur les dates avait fait partir un jour trop tard la petite société de plume et de musique dont j'étais membre. Quand nous arrivâmes à la nuit tombante ad château de G..., les invités plus exacts et mieux renseignés s'étaient déjà donné le passe-temps d'une petite chasse, préliminaire. Ils avaient tué dans la journée deux cent hmt lièvres. Obligé , pour ne pas se faire attendre , de quitter Berlin au milieu de la nuit , malgré la rigueur de la saison , le prince de Prusse arrivait fidèlement le lendemain à l'heure du déjeuner , — l'exactitude est la poUtesse des rois , ou de ceux qui doivent l'être, — et bientôt toute l'armée qui
lui faisait cortège se déploya dans la campagne. Nous étions plus de soixante tireurs, et les batteurs allaient au nombre de trois cents. Ghacua d'eux portait son numéro d'ordre pendu à sa boutonnière et sa crécelle à la main. Ils se divisaient eh deux troupes égales , commandées chacune par un général en habit vert, qui, galopante leur tête et sur toute la ligne, donnait Tordre, le signal et Texem'^le des manœuvres, t'outes les enceintes avaient éié mesurées et marquées à Tavance , et , tandis qu'une des divisions de traqueurs faisait à grand bruit la battue qui lui était attribuée , l'autre division gagnait en silence le terrain de la battue suivante , et se rangeait avec précaution sur la longue ligne semi-circulaire qu'elle devait occuper. De cette manière, les chasseurs passaient, sans perdre de temps , d'une enceinte à l'autre , et les battues se succédaient avec autant de célérité que de bon ordre.rAjoutez à cela qu'un corps entier de musique militaire , appartenant à la princesse, suivait les chasseurs de traque en traque, et , posté en arrière de noire ligne de bataille , mêlait au bruit d'un incessant feu de file des fanfares éclatantes , des hymnes guerriers et des chants de victoires. Enfin , de ma vie , je n'avais vu chasse mieux pré- j parée, mieux conduite et d'im plus complet succès. JNous n'avions pu quitter qu'à onze heures la salle à manger du château , et la nuit vient vite à la
fin de décembre , sous le cinquante et unième degré ' de latitude. Cependant, en moins de quatre heures, on avait ramassé et empilé dans des chariots trois cent soixante-six lièvres. Le lendemain une. troisième chasse se fit, qui commença plus matin, finit moins tard et ne dura pas plus longtemps. Ce n'était pas cette fois dans la plaine , mais dans de petits bois qui la bordaient. Plus de la moitié des chasseurs avaient déjà regagné pays , et Ton avait aussi licencié comme inutiles les deux tiers au moins de Tarmée des batteurs. Mais nous rapportâmes encore cent soixante-deux lièvres , outre trois renards et deux chevreuils. A propos de ces derniers , je ferai une petite remarque incidente. Ils étaient certes assez nombreux pour qu'on en tuât bien davantage , et j'en eus moi-même toute une troupe sous mon fusil sans tirer. C'est qu'à celte époque de l'année, lorsque les mâles ont perdu leur hors, il est fort difficile de les reconnaître sous les taillis et dans les broussailles. Heureux alors mes amis les peintres ; cat* , au dire des chasseurs allemands , il s'agit de ne pas prendre le tablier pour le pinceau. C'était donc, en trois courtes chasses ; un petit total de sept cent trente-six lièvres, auquel il convient d'ajouter le grand nombre de blessés qu'on ramasse après coup sur le champ de bataille, et qui devaient, suivant le calcul ordinaire en pareil cas , compléter au moins les*
huit cents morts. Et pourtant on trouvait , cette année, la chasse fort mesquine, fort inférieure à celles des années précédentes , et nos nobles hôtes demandaient presque pardon à leurs invités de les avoir dérangés pour si peu de chose.
Des massacres si meurtriers et si fréquents , ces vêpres siciliennes périodiques , ces Saint-Barthélémy de chaque hiver , devraient , ce semble , détruire là race infortunée sur qui s'acharnent tant d'ennemis divers , après l'homme. Mais , outre les coups manques , qui Dieu merci ne manquent pas, une circonstance -atténue le carnage en ouvrant une porte de salut aux lièvres enfermés dans ce cercle tonnant et foudroyant de cent bouches à feu. Ce sont justement les habitudes poltronnes de ces pauvres bêtes. Lorsque les cris des batteurs et les croassements de leurs crécelles les ont mis sur pied, après quelques moments de course vagabonde , après s'être croisés , heurtés , entremêlés et entre-choqués dans tous les sens , bientôt ils se forment en petits troupeaux , et s'en vont tous ensemble comme lés moutons de Panurge , prenant exactement la même enfilade» Chaque troupeau franchit ainsi le cercle au même endroit, de sorte que le chasseur sous le feu duquel il passe , après ses deux coups , ou ses quatre coups s'il a deux fusils, n'a plus rien à tirer, et l'ennemi, perçant, •enfonçant la ligne , fait à bragues sauves une
trouée parmi les assiégeants. C'est un spectacle singulier , curieux , fort amusant d'ahord , mais qui fatigue assez vite , qui déplairait à la longue. On se prend de pitié , d'une pitié infinie , pour ces misérables bêtes ainsi massacrées, qu'on voit rouler et se débattre de tous côtés , dont les cris plaintifs et perçants s'élèvent à travers la fusillade et la musique, et qui font, après chaque battue, des monceaux de leurs cadavres. Et puis c'est une chasse sans fatigue , sans action pour ainsi dire , sans imprévu d'ailleurs et sans variété. Ce n'est pas la chasse. On a raison de ne faire celle-là qu'une fois par an.
Je crains bien , quand je raconte une tuerie de huit cents lièvres, de rencontrer des incrédules; je crains bien qu'on ne m'accuse de forger un conte à dormir debout.. En France , il est vrai , dans la France bourgeoise , dans la France morcelée , qui compte par village cent cotes d'impôt et vingt ports d*armes, une telle chasse est reléguée au pays des chimères. C'est du merveilleux, c'est du fantastique. Mais dans l'Allemagne encore féodale , où les propriétés sont titrées, àpanagées, garanties de tout partage par les majorais et les fldéicommis , où les lois sont sévères, les habitudes obéiss^tes et les mœurs paisibles , où les propriétaires sont peu nombreux et les chasseurs plus rares encore , c'est chose fort ordinaire et fort commune. Je pourrais citer de bien autres merveilles; mais.
pour confondre tous les saints Thomas qui seraient tentés de hocher la tête à la lecture de mes récits, à la vue de mes chiffres , je vais d'abord laisser parler une bouche où Ton ne saurait m'accuser de placer un mensonge. Après dtner , me faisant l'honneur de causer avec moi musique et chasse , le prince de Prusse me raconta que , trois semaines auparavant, dans la Saxe prussienne , en deux battues quiavaient duré cinq heures , le roi et son entourage avaient tué mille trois cent soixante-dixsept lièvres; -- puis un autre jour, soixante-huit sangliers; — puis, un autre jour encore, je ne sais combien- de cerfs et de daims, car ce nombre s*èst égaré dans ma mémoire. Mais cette dernière chasse avait été remarquable par un curieux incident. Il s'était trouvé dans la première enceinte un troupeau de daims si nombreux et si compacte, que le roi, tirant au travers de cette foule , comme Charles IX sur les huguenots par le balcon du Louvre , avait abattu trois daims de son premier coup et deux du second , ce qui faisait cinq grandes bêtes tuées par deux balles : étrange et magnifique coup double.
Maintenant , et pour finir , je vais transcrire de véritables procès-verbaux officiels , ceux de quelques chasses faites au mois d'octobre dernier dans les domaines de l'empereur d'Autriche, près de Vienne. Je les ai vus dans les mains de l'un des invités, lord W..., ministre d'Angleterre à BerUn,
EN PUUSSE. 285
qui m*eu a laissé prendre copie. Pour ces chasses impériales , comme pour les dîuers et les soirées en Angleterre , les invitalions se font par de grandes cartes remises au domicile des heureux privilégiés qui doivent y jouer un rôle. Mais ces cartesci ont deux faces : sur Tune, outre le nom du convié , se trouvent indiqués le lieu , le jour et la nature de la chasse ; sur l'autre est tracée une petite carte géographique qui donne fort exactement la topographie du terrain. Ces chasses durèrent trois jours et furent de trois espèces. La première , aux chiens d'arrêt et au gibier de plume , eut lieu dans les plaines de Luxembourg. Voici la note des pièces tuées et ramassées en moins de trois heures.
Faisans 559
Perdrix 1514
Lièvres 8
Lapins 9
Faucon 1
ffibou 1
Total 2092
La seconde chasse était une battue dans la plaine de Schekatt. Voici son résultat :
Lièvres 1118
Perdrix 172
Total 1290
Enfin la troisième chasse , également en battue ,
mais dans un bois ou parc dont je n'ai pu retrouver le nom, était à la carabine, c'est-à-dire , aux plus nobles jespèces de gibier. Les bulletins distribués aux chasseurs , à leur départ , portaient les additions suivantes :
Cerfs 36
Daims 48
Sangliers 23 .
Mouflons 4
En tout 111
Mais le lendemain, lorsqu'on ramassa tous les blessés morts dans la nuit , le total des victimes s'éleva jusqu'à cent soixante-sept pièces de ce gros gibier.
Maintenant , à ceux qui refuseraient de donner croyance à ces •'chiffres officiels, je leur dirai : « Allez-y voir, ou, mieux encore, allez vous y faire inviter; ce sera possible pour peu que vous soyez prince souverain , ambassadeur , ou banquier du Saint-Empire. Et j'affirme qu'au retour vous ferez plus que me rendre justice ; vous me rendrez grâce du bon conseil que je vous aurai donné, du plaisir qu'il vous aura valu , et du souvenir que vous en garderez toute la vie. »
J'aurais voulu finir ces récits par un coup de tonnerre. Pour cela, je méditais une grande chasse dans cette contrée sauvage et montagneuse que les
Romains nommèrent Hercynia Silva , et qui s'appelle aujourd'hui le Harz. C'est là , me disait-on , sur la crête sourcilleuse du Brocken , où Goethe a placé le sabbat de Faust et la nuit de Walpurgis^ que les anciens eussent bâti le temple de Diane, brûlé à Éphèse par Érostrate. Pays de montagnes et de forêts, patrie des légendes, paradis des chasseurs, le Harz m'attirait par tous ces puissants attraits. Déjà même un notable habitant de la petite ville de Haibersladt avait bien voulu s'offrir pour être, nion hôte et mon guide. Mais il fallait avant tout une permission du minisire S.... Elle lui fut demandée par un personnage aussi bienveillant que haut placé, qui, trouvant la chose toute simple et toute facile, négligea sans doute la précaution tant recommandée aux soUiciteurs par Voltaire, celle de s'informer auprès du valet de chambre de monseigneur.... Le ministre refusa net. Peut-être, ce jour-là, ressemblait-il à Richelieu. Son refus cassa mon pot au lait. Adieu le Harz et le Brocken , adieu ma péroraison.
Que n'ai-je pas fait pour en trouver une, et digne de l'exorde ? Mais le mot du Christ : « Demandez , et vous obtiendrez , » n'est pas partout mot d'Évangile. Écoutez plutôt ma lamentable histoire.
Après l'hiver, le printemps ; après Berlin, Dresde. Quand on a vu et revu chaque jour d'une semaine la Madone de Saint-Sixte, la Vierge de Holbein,
la Nuit de Gorrége et toutes les merveilles de la galerie d'Auguste III; quand on a visité la bibliothèque , la collection d'armures, les curiosités de la Grûne-Gewolbe , l'église catholique , qui est à la famille royale , et le temple protestant, qui est à la nation, il faut bien sortir de Dresde, suivre les bords de son paisible fleuve , parcourir la riante et fertile plaine qui l'entoure , gravir l'amphithéâtre de montagne qui l'enveloppe et l'abrite en tous sens. Au milieu de cette belle campagne, pendant les plus beaux jours de l'année , il vous prei\d un irrésistible besoin de courir , comme celui de voler prend aux oiseaux de passage , même en captivité , et les fait s'élancer dans leur cage au temps du départ. Je recourus à un notable de la ville , et lui adressai mon ordinaire question : « Est-ce qu'une chasse î...
— Impossible , Ine dit-il en nie saisissant le poignet , geste terrible qui éteint les dernières lueurs de l'espérance ; à la fin de mai , il n'y a plus de chasse que celle du grand gibier.
— Eh bien?
— Et le grand gibier n'est que dans les forêts royales.
— Eh bien?
— 11 faudrait donc une permission.
— Eh bien?...» Ici, le notable fit une longue pause et me regarda dans le blanc des yeux. ^ Y
pensez-vous , mon cher monsieur! reprit-il enfin avec un accent de tendre pitié ; mais vous n'êtes pas seulement baron.
— Morbleu! je m'en vante, répondis-je fièrement en fredonnant mon Déranger.
Je n'ai flatté que Finfortune , Je suis vilain , et très-vilain. »
U fallut, pour toute excursion, aller manger des Imites à Tarand , sur la route de la Suisse saxonne. Faute d'une particule !
Après Dresde, Francfort. Ah! pour le coup, me voici dans une ville libre , une vraie république , et calquée , pardieu ! sur la république romaine. Rien n'y manque : des patriciens et une plèbe , un sénat législatif et dirigeant qui nomme chaque année deux consuls, — je veux dire deux bourgmestres , — et même Taigle sur le drapeau. Entre la Rome antique et le Francfort moderne, il n'y a qu'une petite diflférence : l'une régnait sur le monde et sur elle-même ; l'autre possède, hors de ses murs , cinq lieues carrées de territoire, et, dedans, la diète germanique. Mais si l'on ne peut, sur dinq lieues carrées , lever cent mille hommes et cent millions, du moins peut-on faire une partie de chasse. En eflfet, un honorable bourgeois de la ville libre , vilain autant que moi , mais riche comme bien des barons voudraient l'être, me con-
duisit un soir fuire une promenade autour de ses bois , et nous tuâmes quelques levrauts , choisissant dans la gent léporine ceux 'qui n'étaient ni gros ni petits, et ménageant ces deux extrêmes. Les uns pouvaient être des mères , et les autres avaient le temps de grossir : Petit poisson deviendra grand. Heureuse terre , où Ton peut choisir et calculer ses coups!
Une autre fois , les directeurs des célèbres bains de Hombourg me permirent gracieusement de tuer un daim dans le parc qu'ils entretiennent au pied des cimes boisées du Taunus. On fit approcher une dizaine de ces pauvres bêtes en leur jetant sur la pelouse des feuilles de salade , et je choisis une victime au milieu du troupeau. C'est un assassinat que je porte sur la conscience. Mais quel chasseur n'a pas ses tablettes de don Juan ? Or, un daim manquait à mon catalogue. C'est aussi per parle in lista , comme dit Leporello , qu'en Russie , précédemment , j'avais tué un renne quasidomestique , que son maître , las de le nourrir , nous avait lâché dans une battue aux loups. Mais , après ce beau coup du daim, assassiné , je tenais d'autant plus à finir ma campagne par une chasse qui méritât ce nom.
Francfort et ses cinq lieues de frontières sont, comme on sait, entourés d'une foule de petits États et de petites résidences : princes , ducs, électeurs,
EN PRUSSE. 29i
margraves, landgraves, borgraves, tous également graves et prenant au sérieux leur monarchie, coiiune Francfort sa république. Or , il arriva que r«ne de ces résidences , peuplée d'étrangers pendant la saison des eaux, voulut avoir sur son théâtre un spectacle de capitale. Pourquoi pasT surtout si ce petit voyage me donne l'occasion tant désirée d'une chasse dans les forêts princières , où les bois de cerfs sont aussi communs que les branches d'arbres ? L'aflFaire est ainsi proposée dans les eouférences diplomatiques, insérée en riant au protocole , puis portée ad référendum , puis enfln convenue , arrêtée et dûment stipulée au traité d'alliance. Deux jours après , nous partons, Norma emportant sa faucille et sa couronne , moi mon sac et mes quilles , c'est-à-dire carabine , balles , emplâtres et tout l'attirail du chasseur , y compris la bonne envie d'en faire usage. Mais , ô douleur , à la place de l'habit vert d'un garde forestier, je trouve , eu arrivant , l'habit noir de je ne sais quel grand dignitaire du petit empire, qui me signifie , les yeux baissés et la rougeur au front, que son. altesse a retiré la permission de chasse. Ainsi , rupture de traité , casus helli , déclaration de guerre ; il ne manquait'quel'W^tma ratio regum» Heureusement , je n'envoie pas vingt-huit hommes de contingent aux troupes fédérales , sans cela , saperlotte I l'Europe était en feu.
Vous demanderez, curieux lecteur que voosêles, pourquoi ce changement soudaine comment une chose permise et promise le samedi se trouve reprise et défendue le lundi? Ah! c'est qu'entre ces deux jours il y a un dimanche, et que, si le dimanche doit être consacré aux bonnes œuvres , il Test souvent aux méchants propos. Quelque àme pieuse avait fait mon portrait au prince , en le chargeant des plus noires couleurs. J'étais bien autre chose qu'un vilain , ma foi 1 J'étais un démocrate , un démagogue , un mangeur d'enfants à la croque au sel, et , ce qui est pire encore, un plumiiif; — c'est le nom que donnait aux écrivains , dont il fut l'honneur, le plus illustre et le plus regretté de mes amis, Armand GarreL — Un plumitif! quelle faveur peut tomber du trône sur cet être dégradé , sur ce rebut de l'espèce humaine ? £t puis l'habit noir du dignitaire m'apprit encore (sous le sceau du secret , que je garde fidèlement , comme vous voyez) que son auguste maître était furieusement tracassé par les criailleries de sa chambre basse , laquelle demandait la diminution du gibier, sous l'insolent prétexte qu'il dévore les récoltes, ruine les cultivateurs et affame la population. Tuer un cerf en ce moment , c'eût été céder à l'opinion et rendre son épée. J'étais donc désarmé par raison d'État. Pauvres petits princes! je les croyais, étant plus près du peuple et de la vérité , moins
petits que les grands rois. Mais non , toutes les cours se ressemblent, à cette différence près que les ai&ires qui agitent celles des potentats, de troisième classe sont de la grandeur de leurs États sur la carte du monde , imperceptibles : c'est proprement la tempête dans un verre d'eau. Lorsque le vent de la disgrâce souffla sur ma tête , j'en ressentis, je l'avoue , plus de dépit que de chagrin , et je crois bien que le rouge me monta jusqu'audessus des yeux. Je ris ensuite , et de l'injure et de ma colère , et si j'en garde encore quelque rancane , en vérité , c'est moins pour moi ^ue pour toi, lecteur ami ; car enfin, si j'avais fait alors une belle chasse , tu lirais à présent une belle histoire. Nous perdons autant l'un que l'autre , n'est-il pas vrai ? Partant quittes ; et que Dieu te console comme il m'a consolé.
QQâClP
(Le récit suivant fut écrit à Berlin dans la seconde quinzaine de février 1848, entre la clôture de la chasse en Prusse et la nouvelle des événements dé Paris. Un seul jour, le 24 février, un seul mot, la république, ont suffi pour le remplir des plus étranges anachronismes. Cependant je n'y veux rien changer; car ces anachronismes sont curieux, et, par cela du moins, j'ai quelque chance d'intéresser les lecteurs que n'ont point encore fatigués les chapitres précédents.)
« La curiosité n'est que vanité, dit Pascal. L plus souvent on ne veut savoir une chose que pour en parler. On ne voyagerait pas sur mer pour ne jamais en rien dire , et pour le seul plaisir de voir , sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne. » Pascal a peut-être raison,
et peut-être plus qu'il ne croit; car, ce qu'il dit de^ voyages sur mer, est-ce qu'il n'aurait pu le dir^ aussi des parties de la chassel qu'en pensez-vous, mes confrères? Eh bien, acceptons galamment Ii^ sentence du grand moraliste; répétons même, après lui, qu'on ne chasserait pas pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de chasser, sans espérance de s'en entretenir jamais avec personne. Chassons donc, car il Taut bien commencer par là; et puis causons, contons, bavardons, écrivons; mais sans mentir.... si c'est possible.
Après avoir traversé Dresde plusieurs fois, mais toujours en été , j'étais ravi d'y revenir au mois de novembre, justement à l'époque où commencent les chasses d'hiver. Je verrai de plus près , me disais-je, le pays intéressant à plus d'un titre dont cette ville est la capitale. Centre du vaste corps germanique , la Saxe réunit à des mœurs simples, hospitalières, antiques, une science fort avancée dans l'agriculture et l'industrie. Elle réalise le problème difficile, cherché partout et rarement résolu, de la vie à bon marché. Si, des pays de l'Europe que j'ai parcourus, l'on me demandait : Quel est le plus misérable? je répondrais (n'ayant pas vu l'Irlande) la Pologne. — Et le plus heureux? la Saxe. Pourtant ces deux pays, si voisins, furent naguère et longtemps réunis sous le même sceptre. C'est pour être rois de Pologne que les électeurs
de Saxe, les successeurs des plus ardents protecteurs de Luther, s'étaient faits catholiques, seuls du peuple saxon. Frappant exemple de l'influence des situations politiques! La Pologne n'est plus une nation que dans le cœur de ses enfants ; divi* sée, morcelée, elle appartient à des maîtres étrangers qui l'oppriment et la dépouillent, tandis que la Saxe , bien qu'affaiblie et diminuée par la guerre, par l'avidité de ses puissants voisins , a gardé du moins la possession d'elle-même, vivant en paix sous des lois douces et une administration qui n'est pas oppressive. Ainsi s'expliquent , entre ces deux nations , la misère* de l'une , qui serre le cœur; le bien-être de l'autre, qui le réjouit.
J'étais sûr de ne pas m'exposer , cçtte fois, à la réponse que m'avait attirée , l'an dernier , la totale absence de sang noble dans mes veines. Je pouvais prétendre , la chasse ouverte , à faire comme tout le monde. J'adressai donc, avec pleine confiance, la même question au même notable de Dresde ; et le lendemain, sans plus tarder, avec un air de triomphe et la joie d'un service pleinement rendu, il me remit im petit papigp dûment signé et scellé, qui contenait cinq permissions dans cinq chasses royales. Je fus ébloui. Je me voyais déjà , pour la première fois de ma vie , en face des bardes de cerfs et des troupeaux de sangliers que renferment tous les parcs royaux de l'Allemagne. Mais, hélas !
como cuerpo de rey. C'était loin du toit de chaume et du pain de seigle. Notre chasse, d'ailleurs, n'eut qu'un incident notable. £n entrant au salon, nous fûmes accueillis par une aubade du genre le plus bizarre, que nous donnait le plus singulier orchestre. Il y avait là dix-sept levrettes , toutes de couleur gris cendré , aboyant , jappant , glapissant, sous les tables , sur les chaises , de tous les coins et dans tous les tons. Celte bruyante harmonie ne s'apaisa que lorsqu'elles eurent chacune un os ou un gâteau dans la gueule. La levrette est un animal élégant, doux, gentil, quoique triste et l)éte. Va donc pour une levrette ; va pour une paire de levrettes; mais dix-sept levrettes! Si l'on continue, par cet excès de sensibilité, à garder toutes les portées des dix-sept levrettes, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants , il y aura dès l'an prochain, dans cette maison bénie , dix-sept cents levrettes. Tue-Dieu! quel tutti de grand opéra!
Je fus donc réduit aux environs immédiats de Dresde. C'était où furent tirés bien des coups de canon que j'allais brûler quelques grains de poudre , où restèrent couchés morts bien des milliers d'hommes que j'allais assommer quelques lièvres ; car notre chasse se faisait sur le champ de bataille où Napoléon, en 1813, remporta sa dernière victoire , où la fortune lui accorda sa dernière faveur, avant le grand désastre de Leipzig.
Nous avions pour nous conduire un jeune apprenti forestier, espèce de sous-garde qui a pourtant tous les privilèges des agents de la force publique, car il portait un assez bon fusil qui était du butin de guerre. Il l'avait pris, nous dit-il , à un chasseur délinquant , et il en possédait deux autres encore provenant du uîême genre de conquête. En Allemagne, les gardes ont le droit de désarmer un braconnier; le plus souvent, c'est l'unique peine qu'ils lui infligent. En France , cette justice à la turque est sévèrement prohibée , et c'est avec raison. Non-seulement il faut un juge et une sentence pour punir le déUt,mais il y a un sentiment intime et général, un vrai point d'honneur , qui ne permet pas plus au chasseur qu'au soldat de se laisser désarmer. Avec la loi allemande , chaque rencontre de gardes et de braconniers serait un combat; car, à Tinjonction deXerxès: «Rends les armes I » Léonidas répondrait : « Viens les prendre. »
Dans le premier champ où je mis le pied, au sortir des maisons , je fis lever sept ou huit Uèvres en une minute, et, dans le champ voisin, mon compagnon en levait autant. Mais nous étions en pleins plaisirs du roi , d'ailleurs entourés d'yeux et d'oreilles. Qu'on ne s'imagine pas , à ce propos, que le roi de Saxe soit une espèce de marquis de Carabas couronné , qui possède en propre toutes
les terres de son royaume , ou du moins tous les environs de sa capitale. Loin de là; après les malheurs d'une guerre qu'il soutint en allié fidèle de la France jusqu'en 1813, le vieux roi de Saxe, père du prince régnant , a fait don à l'État de tous les domaines de la couronne, ne se réservant qu'une fort modeste liste civile, et réduit à être pleinement , comme disaient les cortès de Valladolid à Charles-Quint , le « mercenaire de ses sujets. »• Bel exemple, mais rarement suivi. Cependant le roi de Saxe a gardé quelque chose des vieilles prérogatives de la couronne : c'est le droit de chasse sur des terres qui ne sont point à lui , entre autres sur toute la campagne qui entoure Dresde à un grand rayon. Pavais çléjà vu la même chose autour de Berlin, où les chasses sont au roi de Prusse. Dans toute l'Allemagne , le droit de propriété et le droit de chasse sont souvent séparés. Ce sont d'anciennes servitudes réservées sur des terres jadis aliénées des domaines royaux ou seigneuriaux, et partout on voit l'État louer à son profit des chasses de bois , de plaine , de marais , sur les possessions d'autrui. C'est encore une coutume qui n'irait guère à nos idées*. Je vais en citer tout à l'heureune troisième qui nous paraîtrait non moins singulière.
1 . Elle vient d'être abolie, en Prusse et en Saxe, comme droit féodal (1848).
A DRESDE, HAMBOUUa ET BERLIN. 303
Au bout des plaines royales , détrempées par les plaies d'automne, nous trouvâmes de charmants coteauii , où d'assez épaisses broussailles couvrent çà et là le rocher presque nu. Ces coteaux sont coupés à pic , et , dans le fond de la vallée , sur le bord d'une rivière torrentielle dont j'ai oublié le nom, serpente la route très-fréquentée qui conduit à Tarand. Il semble qu'à cause de sa rivière et de sa route cette vallée, soit le rendez-vous de toutes les industries saxonnes. On n'y entend que le bruit des machines à vapeur; on n'y voit que de hautes cheminées de fabrique lancer au ciel des tourbillons de feu et de fumée. Cependant, malgré ce tonnerre et ces éclairs perpétuels, toujours quelques lièvres,' et souvent quelques renards, viennent se réfugier dans les broussailles et les rochers du coteau. Le sous-garde et son chien , en se glissant péniblement le long de cette rampe escarpée, faisaient remonter les lièvres vers les roches supérieures, où nous étions postés comme sur les créneaux d'une forteresse. Il fellait, en tirant ainsi de haut en bas sur la route, prendre grand soin de ne pas assassiner quelque passant inoffensif, ou quelque cheval de roulier, ou quelque chien attelé aux petites brouettes qui apportent le charbon de terre pour les poêles de Dresde. C'est un très-singulier terrain de chasse; et ce spectacle de la profonde vallée sous les pieds , des hautes collines en face.
de Dresde et du fleuve par derrière , forme un curieux panorama. Nous avions donc belle vue, bonne promenade et presque bonne chasse, ayant rempli de lièvres et même de perdrix un grand cofl're d'osier , que portait sur son dos , en manière de hotte, un vigoureux gaillard amené par le jeune garde, et dont je n'avais pas tout d'abord compris l'utilité : il remplaçait l'âne et les paniers que Ton mène aux chasses plus productives. Je répétai plusieurs fois la partie ; et chaque fois , au moment du départ , l'honune à la hotte étalait devant nous le gibier qu'elle contenait , comme eût fait un marchand de comestibles pour nous tenter par la vue de sa boutique. Ce gibier, en effet, comme tout le gibier en Allemagne , n'est point à celui qui tue, même avec licence officielle , mais à celui qui possède et permet la chasse. On ne peut en emporter quelques pièces qu'en les payant au prix d'un tarif. Cet usage existe partout. A tout possesseur de chasse, propriétaire ou locataire , manant, bourgeois, noble ou roi, on paye le gibier qu'on lui tue et qu'on lui emporte. Un tel usage , je l'avoue, répugne à nos mœurs ; il semble ôter aux faveurs du pouvoir ou de Tamitié le désintéressement , et les convertir presque en spéculation. Mais où il est établi, je l'approuve : d'abord il est juste; puis il perd , par le consentement de tous , son caractère étroit et mesquin ; puis enfin il est très-commode,
el même bienfaisant, en mettant à Taise les dépossédés du droit, soit pour demander une permission, soit pour en user largement.
Passer de Dresde à Hambourg , c'est (comme on fait quelquefois dans la vie , au risque du bonheur) passer de Fhonnête aisance à la fortune et au faste. Hambourg est l'une des villes les plus riches du monde, et, je crois aussi, la plus belle du nord de l'Europe. Si l'on ne semblait réunir une idée cruelle à une idée paradoxale , on serait tenté de bénir, à sa vue, l'utilité des grands incendies. Rien de plus expéditif et de plus sûr, eu effet, pour rajeunir et embellir une ville, que de la brûler. C'est l'histoire du phénix. Voyez Londres, depuis 1666; voyez Moscou, depuis 1812; voyez Hanoibourg, depuis 1842. Voilà trois preuves pour une de la frappante vérité de cet axiome.
Depuis le grand feu^ comme on dit là-bas, Hambourg semble former non-seulement deux villes, mais des villes de deux nations et de deux époques. La vieille , avec ses canaux tortueux et ses hauts pignons percés à jour d'une multitude de petites fenêtres , est toute hollandaise , et sent le moyen âge à faire pâmer d'aise les amateurs du bric-à-brac historique. La nouvelle , au contraire, avec ses rues tirées au cordeau , ses grandes maisons carrées en briques, est toute anglaise, et d'une
modernité si complète qu'on la preiidrait pour une de ces somptueuses ruches humaines , promises à l'avenir par les ap6tres du phalanstère.
Mais Hambourg n'est pas seulement une ville riche, belle, heureuse, florissante, c'est encore une ville libre; je crois même que c'est à ce dernier adjectif qu'elle doit tous les autres. Ville libre, en effet : car, au club de Y Union, au club de V Harmonie, au Bôrsen-Halle, où me firent admettre surle-champ les mœurs hospitalières et prévenantes des bourgeois hambourgeois , je trouvai le National et le Charivari sur toutes les tables. On voit bien, à un tel signe , que de l'autre prétendue ville libre, Prancfort-sur-le-Mein, la diète germanique n'étend pas jusqu'aux bouches de l'Elbe l'empire des décrets que lui dicte l'Autriche. Hambourg, la Venise du Nord , est une vraie république , une vraie démocratie : point de cour, point de noblesse, point de privilèges. Vingt-quatre sénateurs qui se recrutefit eux-mêmes dans les notabilités du pays et forment le gouvernement, l'administration, la haute cour de justice ; quinze tribuns du peuple, élus par les cinq paroisses de la ville sous le nom A'ober-alten, qui tempèrent et contrôlent l'autorité du sénat; quatre syndics qui se partagent, comme des ministres responsables , les départements de l'intérieur, des finances, de la justice, de l'armée et de la marine; enfin, quatre bourgmestres qui
exercent le pouvoir exécutif, possédant jusqu'au droit de grftce : telle est Forganisation simple, solide et régulière de ce véritable self-government. Hambourg doit la conservation de ses lois, comme la franchise de son port, à la faiblesse et à la rivalité des petits États qui Tenvironnent, le Danemark, le Hanovre , les Hecklembourg ; à la situation de Tenvahissante Prusse , qui l'approche bien , mais Delà touche pas; enfin, au besoin qu'ont l'Angleterre et la Russie de cette grande porte commerciale ouverte à leurs produits sur l'Allemagne entière. Hambourg est aujourd'hui si bien assurée de son indépendance , qu'elle a fait sauter les fortifications derrière lesquelles le maréchal Davoust défendit vaillamment, jusqu'au mois de mai 1814 , le chef-lieu des Bouches-de-l'Elbe , le plus avancé au nord des cent trente départements de l'empire français.
Tout cela est fort beau sans doute , fort curieux , fort satisfaisant , tout cela donne un bon exemple , comme la Suisse, et moins éloigné que les États- Unis. Hais la chasse!... Comment chasser dans une ville sans territoire, dont les frontières sont au bout de ses rues , dans une ville serrée entre deux fleuves et presque adossée à la mer? Pas même, comme je l'avais espéré du moins , une chasse au marais; car l'Elbé et l'Ester, fermés tous deux par une glace épaisse , portaient des voitures au lieu
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de bateaux : admirable saison pour les amateurs de traîneaux et de patins , triste et désolante pour les chasseurs , les pêcheurs et autres créatures am* pbibies. Mais que ne peut la richesse unie au goût d'un noble plaisir 7 Hambourg n*a pas de territoire.... eh bien! ses patriciens bourgeois prendront à prix d'argent, le territoire d'autrui : ils affermeront des chasses dans les Mecklembourg , dans le Danemark et lé Hanovre; ils achèteront, s'il le faut, les deux duchés et les deux royaumes.
En effet , j'avais à peine exprimé mon désir au plus opulent des opulents banquiers de Hambourg , que je reçus plusieurs invitations faites avec une cordiale affabilité. Je m'aperçus aussitôt que , si l'imitation anglaise se montre à Hambourg eu presque toute chose : dans la ville et dans ses monuments , dans les charmantes villas qui l'entourent et qui ressemblent aux cottages des bords de la Tamise, dans les habitudes, les vêtements, la nourriture et même le climat ; un point , un seul poiut est resté comme une forteresse inexpugnable à cette invasion des mœurs étrangères. C'est la chasse. Chiens, fusils, usages, la chasse est tout allemande. Et cette bizarrerie excitant mes questions avec ma surprise , je sus enfin clairement pourquoi les battues sont en Allemagne à peu près l'unique manière de guerroyer contre tout le gibier quadru-
pède, depuis lliatnble lièvre jusqu'au cerf superbe. Pavais déjà ouï dire que , si Ton se prive de la plus noble et de la plus belle des chasses, celle à courre ; que , si Ton n'attaque point les grandes espèces avec des meules de chiens , des piqueurs et des trompes ; c'est que cette chasse de haut parage effraye non-seulement les bêtes lancées, mais tout le gibier d'un canton , d'une propriété , et le fait fiiir chez les voisins. La battue , moins bruyante , moins tapageuse , et circonscrite à volonté , n'éloigne pas ainsi toute la population d'une forêt. Quant aux lièvres (qui aiment à être écorchés frais, d'après la Cuisinière bourgeoise^ tandis que le lapin préfère attendre), il est à leur égard une autre raison de préférence pour celte forme de chasse, même en plaine. On a remarqué , ou plutôt on s'est assuré par une longue expérience, que, dans les battues , les lièvres mâles , plus disposés à partir et à prendre leur défilée, vont droit aux chasseurs , tandis que les femelles, plus tenaces au gîte , font d'habitude le crochet qui les jette en arrière des traqueurs, Au contraire , dans la chasse à la quête avec le chien d'arrêt, et par l'efifet des mêmes habitudes, les hases sont plus tirées que les bouquins, et de plus près. A ces dernières chasses , parmi les lièvres tués, les quatre cinquièmes sont des femelles, beaucoup plus nombreuses que les mâles, comme on sait ; tandis qu'aux battues la proportion
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est à peu près égale entre les deux sexes : notable différence pour la conservation de respèce.
Notre première chasse, qui était une battue en plaine, se fit dans le Holstein, cette province à la fois danoise et allemande , au roi et à la confédération, cet État amphibie , chair et poisson , coinme la principauté-canton de Neufchâtel, qui récemment a tant agité T Allemagne.... en paroles, en écrits et en chansons. Le roi de Danemark , pour faire pins danoise cette province allemande, dont il est maître et seigneur, veut lui prendre ses privilèges, ses lois , sa nationalité et jusqu'à sa langue. Elle s'émeut , s'indigne , supplie , menace , appelle à son aide toutes ses sœurs les nations germaniques ; et FAUemagne s'émeut à son tour. On disserte sur le droit à perte de vue , on compulse les vieilles chartes , on écrit des in-folio ; les poètes , les musiciens font des chants patriotiques , le cri de résistance et de guerre est même poussé sur l'air de la Marseillaise. Et puis ce fut la comédie de Shakspeare : beaucoup de bruit pour rien* L'action ! l'action ! quand donc l'Allemagne saura-t-elle ce que c'est que l'action î
Pour gagner le terrain de chasse, nous avions à traverser Altona , la sœur jumelle de Hambourg , car on pourrait aussi les nommer didymes. Elle n'en est séparée que par le faubourg Saint-Paul, si cher aux matelots de toutes les nations , qui trouvent là,
au retour de leurs longs voyages , des violons et des filles à boyche que veux -tu. Par un beau privilège, qui date, je crois, de Tycho-Brahé, Altona possède l'observatoire central de l'Europe, celui qui réunit dans ses archives les observations astronomiques de tous les autres ; mais cependant elle se montre plus fière encore d'avoir été la patrie adoptive du Saxon Klopstock , l'auteur de la Messiade. Jamais un étranger ne passe devant le cimetière d' Altona sans qu'on lui* dise : « Voyez -vous sous ce tilleul ces trois tombeaux réunis? C'est là qu'est enterré le poète Klopstock entre ses deux femmes. » Et puisque je parle cimetière et tombeaux , je dois ajouter qu'à notre place, des chasseurs russes seraient retournés à la maison. Nous avions été longtemps arrêtés près des portes de Hambourg , qui ne s'ouvrent pas avant sept heures du matin , par l'interminable défilé d'un de ces somptueux enterrements, tout particuUers à cette ville, et dont le faste, inutile , ruineux , absurde , est d'autant plus choquant dans une démocratie. Ce n'est pas seulement, comme à Paris, un magnifique corbillard, suivi des voitures de deuil et des voitures d'amis ; ce sont des douzaines de croque-morts qui marchent à pied ; deux à deux, derrière le cercueil , ou le portent sur leiurs épaules, et vêtus comme on allait à la noce il y a trois siècles. Perruque poudrée et festonnée , chapeau à plumes , épée au côté , large fraise , petit
manteau, pourpoint, haut-de-chausses, souliers à la poulaine, le tout en velours, en soie ot^ en drap, suivant le tarif: tel est raccoulrement suranné et bariolé de ces suivants à gages , dont le nombre et la parure témoignent de la fortune du défunt et de raflfection de ses héritiers. Ils remplacent les anciennes pleureuses dont le Cid disait dans son testament : « J'ordonne qu'on ne loue pas de femmes pour me pleurer; il suffit des larmes de ma Chimène , sans que j'achète d'autres larmes. » Ce luxe de cortège est surtout étrange pour des enterrements luthériens j où Ton jette tout bonnement Je mort dans la fosse , sans le moindre chant ni la moindre parole ; ce qui faisait dire naguère , dans le midi de la France , à propos d'un homme qui mange beaucoup et parle peu : »» C'est un huguenot ; il enterre sans chanter. »»
Malgré ce menaçant augure, notre chasse fut heureuse et charmante. D'abord, au delà d'Altona , sur des coteaux élevés qui dominent la rive droite de l'Elbe , nous eûmes à passer en revue une foule de maisons de campagne, palais ou chaumières, que les négociants de Hambourg habitent pendant là belle saison, voyant de leurs fenêtres partir et rentrer les navires qu'ils envoient dans tout l'univers. C'est là qu'ils cultivent à grands frais, non plus les tuhpes hollandaises, bien passées de mode et bien tombées de prix, mais les
orchidées, ces plantes étranges, variées et belles, ces filles de l'air qui ne vivent point par les racines, mais par les feuilles, sans terre et sans eau. Chaque villa se fait gloire de ses espèces et de sa collection, dont la plus riche appartient aux serres chaudes de l'Anglais Booth, célèbres dans le monde entier. Ensuite, au milieu du jour, nous nous assîmes gaiement autour d'un sj^endide déjeuner, qui, pour être servi dans une chaumière véritable, où durant l'hiver la famille villageoise retire ses poules et ses vaches , n'en était pas moins appétissant et savoureux. Cette chaumière, comme en général toutes les habitations de la contrée, était un modèle d'arrangement et de propreté. Sa vue confirma de nouveau une observation que j'ai souvent eu l'occasion de faire; c'est que presque toujours les habitants des plages, des contrées voisines de la mer, sont plus soigneux et plus propres dans leurs demeures que ceux qui vivent plus loin dans les continents. Et ce n'est pas seulement au nord de l'Europe, mais au midi, en Espagne, par exemple , où les provinces littorales forment un si frappant contraste avec les provinces intérieures. Enfin, nous rapportâmes, entre une vingtaine de chasseurs, h peu près un demi -cent de lièvres et quelques renards trouvés dans des broussailles, comme des voleurs dans un coupe-gorge. Grâce à la prévenance de mes compagnons pour un étran- 19 u
âl4 SOUVENIRS t>E OHASS£.
ger, et tonjonrs placé aux meilleurs postes, je pus soutenir l'honneur du pavillon et m'entendre proclamer roi de chasse : bonne royauté celle-là, plus enviable que celle de la fève et que beaucoup d'autres encore, avec ou sans constitution.
Cette chasse m'en fournit une autre. Ty fis la connaissance d'un homme dont je voudrais bien , lecteur ami, avoir à te raconter les aventures au lieu des miennes. J'aurais de bien plus beaux souvenirs, et toi de bien plus intéressants récits. Fils d'un prince de la finance, pouvant vivre dans les loisirs et les douceurs de la richesse, il est parti jeune pour visiter toute l'Amérique^ du détroit de Magellan à la baie d'Hudson ; puis, emporté par le désir d'essayer la vie sauvage avec les ressources de la civilisation, il a franchi le Meschacebé e pénétré par les savanes jusqu'aux montagnes Rocheuses, d'où nous sont venus les 0-ji-bées et k musée Gatlin. Là , il a vécu toute une année sans coudier une seule nuit sous un toit de maison, passant les journées à chasser le bison, le r&ant et l'élan , et vivant de cette chasse. On conçoit que nos petites promenades, entre le lever et le coucher du soleil, lui semblent un peu fades après nm telle année, et le lièvre peu digne de sa colère Aussi s'est- il rejeté de préférence, et presque abn solument, sur la chasse du renard. J'ai souvent rencontré de ces chasseurs acharnés au renard
comme leurs chiens, le poursuivant, le traquant, le déterrant» l'enfumant, le tuant enfin avec une lorte de passion, et je me suis demandé d*où ve- Bait cette haine si fréquente et si commune. Car enfin le renard suit son instinct, sa nature, la loi 4e son existence. Il n'est pas plus coupable, en mangeant des lapins, que la perdrix qui mange des insectes, que l'homme qui dévore toute la création. Je crois que ces chasseurs passionnés, ^exclusifs, lui en veulent comme à un concur- ^rent, un émule, un rival, et par jalousie de ^ métier.
Donc, le ci-devant 0-ji-bée, devenu fox-hunter I dans ses foyers de Hambourg, m'emmena, quelques jours après, à une chasse où il était convié, dans une forêt appartenant au roi de Danemark. Nous quittâmes les arbres de Noël y les dîners aux carpes, et toutes les réjouissances dont les Allemands fêtent la nativité, qui est pour eux le jour des étrennes. C'était encore dans le Holstein que se faisait notre chasse, mais d'un autre côté, et vers le centre de cette province, que l'on compare à une omelette dont les bords sont plus délicats et le milieu plus grossier. Très-fertile, en effet, et très-peuplé sur les frontières, le Holstein n'a dans rintérieur que de rares et pauvres villages perdus au milieu d'un désert de sable et d'immenses bruyères. Nous n'eûmes cependant pas à nous
apercevoir du défaut de population; car, au rendez-vous de chîisse, qui n'était qu'une cabane isolée, nous trouvâmes un bataillon de traqueurs si formidable que je me crus retourné aux chasses de Russie. Leur nombre m'étonna, et l'explication qui m'en fut donnée m'étonna bien plus encore. On n'a pas besoin d'autre expérience pour reconnaître combien ce pays, qui confine pourtant aux portes d'une république égalitaire, est profondément arriéré dans la science et la conquête des droits politiques, pour reconnaître qu'il n'a jamais ressenXi les secousses d'une bienfaisante révolution. J'appris donc que, pour les chasses faites dans les forêts royales, et commandées, au profit de leur maître, par les agents forestiers de la couronne, les batteurs sont appelés par réquisition. Us viennent là, des quatre points cardinaux, sans recevoir ni paye ni vivres, comme jadis nos paysans allaient à la corvée , comme , plus jadis encore, les manants venaient battre les fossés du manoir féodal pour délivrer leur noble seigpeur du coassement importun des grenouilles. Dans de telles conditions,
Quand on prend du batteur, on n'en saurait trop preodre ;
aussi les nôtres étaient-ils si nombreux que, dans la plupart des enceintes, ils auraient pu se tenir par a main comme pour danser une ronde de village.
Une autre singularité signala cette journée à mon souvenir. Lorsque nous fûmes arrivés à rentrée du bois qu*on allait fouler, et tandis que nos» pauvres conscrits batteurs, choisis dans la gent taillable et corvéable à merci des cantons environnants, allaient gagner leurs postes dans la première enceinte, les chasseurs se rangèrent en cercle autour de VOber^Fôrster qui commandait la double armée. Il monta sur une souche, et de sa plus haute voix nous donna lecture d*une ordonnance sur la chasse, en trois parties, à peu près conçue en ces termes ? « !• une amende de 8 schellings * est prononcée contre tout chasseur qui , avant que la battue commence , ne se mettra pas en communication avec ses voisins de droite et de gauche, pour les voir et pour être vu d'eux; — une amende d'un marc contre tout chasseur qui ne tiendra pas le canon de son fusil en l'air lorsqu'on marche de compagnie ; — une amende de 3 marcs 12 scheliings contre celui qui tiendra les chiens de son fusil armés au milieu des chasseurs réunis en groupes. » Toutes ces précautions sont si bonnes, si nécessaires, qu'on a raison de les rappeler avec une sorte de solennité, et de les mettre sous la garantie d'une sanction pénale.
1. Le schelling de Hambourg, fort différent du schelling anglais, vaut un peu moins de 10 c. Il y en a seize dans le marc courant, qui équivaut à 1 fr. 50 c. , et vingt dans le marc banco
3J8 SOUVEMUS Ut COASSE.
« 2* Une amende de 2 schellings est prononcée pour chaque coup de fusil qui manque un lièvre ; — une amende de 4 schellings pour chaque coup de fusil qui manque un renard ; — une amende de 3 marcs pour chaque coup de fusil qui manque un chevreuil ou un cerf. » L'on aurait beau dire d'un lièvre : il a laissé du poil; d'un renard : il s'en va la queue en trompette ; d'un chevreuil : il perd son sang ; aucune excuse n'est admise ; il faut livrer la pièce tirée, sinon verser l'amende dans Ja tirelire. Ajouter ainsi l'intérêt à la vanité, c'est faire tirer les chasseurs avec*oin, avec attention, presque avec certitude; c'est éloigner ce qu'on nomme les mazettes; c'est empocher aussi les coups hasardeux, les coups lointains, qui blessent le gibier, l'envoient mourir au loin et ne profilent qu'aux renards. « 3« Enfin, une amende de 1 frédéric d'or (21 fr. 26 c), la plus forte de ce code pénal et bien supérieure aux précédentes, est prononcée contre tout chasseur qui, par erreur ou par sa volonté, tire une chèvre ou une biche, soitqu'iria tue, soit qu'il la manque. » Ici la loi s'unit aux mœurs pour commander la galanterie dont se piquent tous les chasseurs de l'Allemagne, pour consacrer l'usage auquel ils doivent principalement la conservation des grandes races de gibier.
Porteurs de fusils ou porteurs de crécelles, soldats volontaires ou soldats contraints, nous exécu-
tâmes fidèlement toutei^les mamBuvres préparées par notre général en chef sur sa carte forestière; si Mèlement que la dernière battue se fit à la nuit dose, lorsque le soleil , nous ayant dit bonsoir, était allé se coucher, et que la lune se levait pour nous souhaiter le bonjour. Cette battue attardée était, disait-on , la meilleure. Mais que faire de bon quand on n'aperçoit ni la queue blanche d*un liè- Tre trottant sur la feuille morte , ni même le guidon de son fusil? J*entendis bien le galop quadrupédant d*une petite bande de chevreuils qui vinrent bondir à mes côtés : ^la ne servit qu*à me faire bondir le cœur dans la poitrine , car ils passèrent comme des ombres; et, dans ce temps d'hiver, alors que les mâles ont perdu leurs bois , je tiens pour archilynx tout chasseur qui se flatterait, à cette heure-là, de distinguer le pinceau du tablier. Mais voilà qu'après le pas vif et sémillant de mes chevreuils qui s'éloignaient avec prestesse, j'entends devant moi un pas plus lent, plus grave et plus lourd ; je vois apparaître une ombre plus grande , et bientôt un léger rayon de lune, glissant à travers les branches, comme celui qui portait jadis un baiser de Diane au bel Ëndymion , vient à tomber sur deux larges bois de cerf, qui se mouvaient lentement au milieu des arbres immobiles. Je m'agenouille pieusement à cette vue, et, levant vers la chaste déesse mon fusil avec mon invocation , je
prends bien mon en-joue ^s-à-vis de sa face éclatante; puis, baissant Tanne à la hauteur de la ceinture, comme les vieux soldats, j'attends l'ennemi, en me recommandant tout bas du sangfroid et de la patience. Je laissai venir le pauvre animal à vingt pas , car je n'avais ni balle , ni carabine, mais seulement du gros plomb dans mon .fusil; et saisissant l'à-propos d'une inflexion de sa tête sur le côté, je lui mis toute nia charge dans le cou. Il tomba roide, sans autre mouvement qu'une crispation des jambes, sans autre bruit qu'un grand souffle, paï' où s'exhalait son dernier soupir. A cet heureux coup, que tous les chasseurs prirent pour le signal du départ, répondit la décharge générale des fusils tirés en l'air. UOber-Fôrster congédia ses recrues, qui s'échappèrent comme des écoliers au sortir de la classe ; il rassembla son gibier royal, toucha le montant des amendes, qui se bornaient aux coups manques, reçut nos remercîments , et nous fit ses adieux. Mais il aurait dû, pour bien terminer son rôle, remonter, le soir, sur la souche du matin, et nous lire le bulletin de la bataille. « Chasseurs et batteurs, nous aurait-il dit, je suis content de vous; chacun a fait son devoir; l'ennemi, enfoncé sur toute la ligne, s'enfuit dans toutes les directions. Deux cerfs, cinq chevreuils, onze renards et plus de cinquante lièvres sont les trophées de celle journée mémorable. »
(Nota bbne.) Je ne veux tromper en rien mon lecteur, et, pour avoir la conscience nette, je dois Tavertir que ces chiffres sont ceux d'une chasse qui s'élait faite au même endroit, quinze jours avant mon arrivée; la nôtre fut moins brillante. Je dois ajouter que l'aventure du cerf tué au clair de la lune m'est arrivée dans une autre occasion et dans un autre pays. Mais il n'est pas défendu, j'imagine, de composer un tableau de figures rapportées ; cela ne fait de mal à personne ; et, comme dit Montaigne, quand il fait une galimafrée d'ar^ ticles : « Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, tout s'enveloppe sous le nom de salade. »)
En gagnant Berlin, au sortir de Hambourg, en me rappelant les promesses nombreuses et empressées qui avaient accompagné mon départ Tannée dernière, je croyais bien^ comme on dit, que les alouettes me tomberaient du ciel toutes rôties. Je fus servi, en effet, dès mon arrivée, non pas d'alouettes pourtant, mais de récits merveilleux. C'était le peintre K..., revenant de Silésie, où il avait tué lui seul , en deux jours , quatre-vingthuit lièvres; c'était le comte P..., revenant du Hanovre, où l'on avait tué dans ses terres, en six jours, cent sept renards, nombre vraiment prodigieux; et, devant une certaine boucherie voisine de mon cabinet de lecture, je voyais décharger
fréquemment des charretées de. cerfs et de chevreuils qui arrivaient tout gelés des huit provinces et des vingt-cinq régences de la monarchie prussienne. Mais tout cela me passait devant le nez comme la fumée du rôti, et, dans les impatiences d'un appétit toujours trompé, je me disais, après trois semaines entières d'abstinence : « Est-ce que l'eau de la Garonne coulerait dans tous les fleuves de la terre? Est-ce qu'il y en aurait quelques gouttes même dans la Sprée? *•
Non, cependant, les promesses passées n'avaient pas été des gasconnades, je dois le croire, et la bonne volonté ne manquait pas. Mais combien de motifs à la lenteur, à Thésitation, aux ajournements! Écoutez plutôt : D'abord le froid rigoureux; on me montrait le thermomètre descendant chaque malin à seize degrés Réaumur. A Pélersbourg, on eût saisi l'occasion de cette température comme un temps privilégié ; à Berlin, personne n'osait y exposer le nez et les doigts. — Ensuite, l'état sanitaire : précurseur du choléra, qui semblait s'approcher, la grippe sévissait sur toute la population ; sans compter les trois ou quatre cents autres maladies qui forment l'apanage exclusif de l'espèce humaine, et marquent évidemment, dans l'échelle des êtres, sa supériorité sur tous les animaux.— Et puis les absences, ou même Ja mort : car, en frappant à plusieurs portes de mes anciens compa-
gnons, j'aurais pu dire avec le proverbe espagnol: Dans les nids de l'an passé, il n*y a pas d'oiseaux celte année. — Et puis les affaires; — et puis les devoirs; — et puis les plaisirs, qui sont d'autres devoirs ou d'autres affaires, car il n'y a pas plus de plaisir contre la chasse que de droit contre le droit; — et puis enfin, pour organiser une partie, De faut-il pas prendre une foule de mesures, choisir un jour à la commune convenance, réunir des compagnons, avertir les forestiers, attendre leur réponse? Tout cela, que diable, exige de la réflexion, des démarches et du temps. Règle générale :*TOulez-yous chasser on Allemagne au mois de janvier? allez-y dès le mois de septembre. Trois mois vous suffiront pour les préparatifs, et vous en aurez à cœur joie. Pourquoi venais-je à la Noël? Que le flegme allemand pardonne cette boutade à rimpatience française. Mais , en vérité , quand je mesurais la courte durée de mon séjour à Berlin, où je ne devais peut-être jamais revenir ; quand je voyais les jours et les semaines couler dans l'abîme de l'éternel sablier, chaque refus, chaque retard, me perçait l'âme d'un poignant regret. Toutefois, comme a dit un grand poêle russe, les coups de marteau brisent le verre et forgent l'acier. Je tenais bon, dans l'acier de mon cœur, contre l'infortune, et j'essayais, à force de constance, d'animer l'inertie ot d'échauffer la glace.
Un soir, que je rentrais au logis plus tnarteU que jamais, et pensant, avec l'amant de la belU Philis, qu'on désespère alors qu'on espère toujours, je trouve sur la table de l'antichambre m( espèce de pancarte, large comme les deux mains, et ornée d'une gravure semi-circulaire, à laquelh était jointe une carte de visite. Sur celle-ci, je Ih le nom du prince de G...; c'est le grand veneur de la couronne de Prusse! J'approche aussitôt un( bougie de la pancarte : cette gravure en demicercle, ce sont des trophées de chasse, couronnéî par la tête du cerf de Saint-Hubert, qui porte entn ses bois une croix lumineuse. Au milieu, en phrases commencées par l'imprimerie et terminées par l'écriture, je vois une invitation pour la chasse royale du lendemain. Nature du gibier, canton de chasse, lieu du rendez-vous, heure du départ, heure du retour, moyens de transport, tout esl clairement indiqué ; rien ne manque à l'ordre du jour, et mon nom, mon propre nom, se trouve au bout de tout cela. « Puissances du ciel ! m'écriai-je avec l'amant de Julie, vous m'aviez donné une âtne pour la douleur; m'en donnerez-vous une pour la félicité? » Je ne pouvais deviner par l'iulercessioD de quel saint une telle faveur me tombait du paradis.
0 ciel 1 d'où me vient tant de joie?
disais-je comme la vieille femme du Berceau dans
La Fontaine ; et j'ajoutais comme elle, en épousse^ tant mes armes et en bourrant ma gibecière :
PrenoDS ceci , puisque Dieu nous Tenvoie.
Quoique j'eusse une pendule à réveille-matin, je ne dormis que d'un œil, craignant que le froid ne lui fît oublier son devoir. J'étais levé une heure avant que la voiture fût à ma porte, et j'arrivai au chemin de fer avant qu'on ouvrît les bureaux. C'était non loin du railway qui conduit en Silésie par Francfort-sur l'Oder que se faisait notre chasse, et des chariots nous attendaient a la station la plus voisine pour nous mener rapidement sûr le terrain. Ils nous suivirent même toute la journée, nous transportant d'une traque à l'autre. Conduite par le grand veneur en personne, bien que le roi ni les princes n'y assistassent point, la chasse était ce qu'on peut appeler à juste titre bien organisée. Des cartes, tirées au hasard par les chasseurs, portaient, avec le numéro de chacun, ime instruction fort sage et fort détaillée sur les soins à prendre pour éviter tout accident. Les agents forestiers de tous grades, à cheval et en grand uniforme, dirigeaient les batteurs, très-nombreux, quoique payés, qui portaient au cou leurs numéros en gros caractères. Des sonneurs de trompe et de clairon marchaient sur les flancs de cette armée pour donner le signal du départ, marquer les extrémités de
3!2!t> SOUVENIRS DE CHASSE.
l'enceinte et maintenir les batteurs en ligne. Enfin, dans chaque enceinte, des postes en branchages d'arbres verts étaient préparés aux chasseurs et numérotés par avance. Je ne sais si cette dernière et surabondante précaution n'avait pas été, comme toute chose de luxe, plus nuisible qu'utile. Il se pouvait que la présence et le bruit des ouvriers occupés la veille eussent inquiété le gibier du canton; il se pouvait qu'une biche curieuse, après avoir observé ces niches de ramée et ces chiffres noirs tracés sur des troncs d'arbres fraîchement entaillés par la hache, eût donné l'alarme à ses proches. Le fait est qu'à cette première campagne, entreprise sur un terrain nouveau qu'on essayait, le grand gibier fut très-rare. On avait cependant permis de tirer niéme les biches et les faons, parce que la race des cerfs était là, disait-on, plus nombreuse que celle des chevreuils. Une seule biche périt. Ce furent, comme toujours, les pauvres lièvres qui payèrent les pots cassés.
Trois jours après, une seconde invitation me fut remise , et cette fois , allant remercier le prince de C..., j'appris que c'était un ordre exprès du roi qui -m'avait valu l'honneur peu prodigué et la faveur fort enviée d'être porté sur la liste des invités aux chasses de la cour. Ma foi , mes amis , vous rirez de moi si cela vous amuse. Mais , ne pouvant retenir l'élan de ma reconnaissance , du fond de ma
poitrine et du fond de mon cœur, je poussai, Dieu me pardonne ! un superbe cri de : Vive le roi ! C'était la première fois de ma vie, et ce sera, je crois bien, la dernière. Encore élait-çe pour le roi de Prusse !
Cette seconde chasse , faite à Copnick , du même côté , mais plus près de Berlin que la première , pouvait bien , par la précision et la rapidité des mouvements , le bon ordre de Faction et le succès final , être offerte comme un modèle achevé de la chasse allemande. Le terrain était une série de petits bois, maigres, clair-semés, entrecoupés de plaines. Il n'y avait là ni gibier rouge ^ ni gibier noir, mais seulement ce qu'on nomme le menu gibier. Et cependant, au bout de la journée, nous aurions pu élever , avec les cadavres de nos victimes , un de ces vastes tumuli que les vainqueurs érigeaient jadis en trophée sur le champ de bataille. Nos chariots emportaient vingt chevreuils , seize renards , cent trente-trois lièvres et une perdrix. Dans ce butin commun , où chacun fournit sa part , tous sont solidaires, et l'on ne doit mentionner que le résultat général ; car la battue ainsi faite est une loterie : le hasard donne le numéro , le numéro assigne les places , et le chasseur n'est plus qu'un tireur. Heureux celui quia les bons lots, c'est-à-dire les bons postes , et qui se momre, par son adresse, digne des faveurs du sort.
A la troisième chasse assistaient h roi et les
princes. Elle se faisait dans la plaine de Lichtenberg, aux portes de Berlin, comme serait pour Paris la plaine de Monlrouge. C'était la battue ronde , la battue au chatidron (kessel-treiben) , que j*ai décrite précédemment. Les invités formaient une troupe d'environ quarante tireurs, et l'on avait pris pour rabatteurs tout un bataillon de la garde , sans compter les paysans volontaires qui s'enrôlaient parmi eux pour le seul plaisir du coup d'oeil. Quoique , au dire des gardes , on n'eût pas chassé * dans celte plaine depuis cinq ou six ans , les plus forts et les plus savants sur la matière prétendaient que la journée ne serait pas fort bonne , parce que les lièvres, dès les premiers jours de février , commencent à regagner les boîs. Ce qui nous rassurait pourtant , nous autres novices , c'était de voir , daiis l'enceinte que nous commencions à tracer sur la neige, une foule ' de lièvres quitter leurs gîtes, se réunir en petits troupeaux , former des conciliabules et se dresser sur leurs pattes , les oreilles au vent, commençant à s'inquiéter à la vue de ces deux menaçantes processions qui s'allongeaient et se rapprochaient pour les enferme^ dans un cercle de feu. Comme il arrive assez souvent, les ignorants , qui ont des yeux , eurent raison contre les savants , qui ont des théories. Malgré le pronostic, la journée fut bonne, quoique bien courte , puisqu'elle fut circonscrite entre un déjeuner pris
fort lard et un dîner pris forJ tôt, et qu'elle se composa seulement de deux battues. J)ans la première , on tua trois cent quatre-vingt-treize lièvres ; dans la seconde , deux cent quarante-huit ; en tout : six cent quarante-un , sans compter les morts et les blessés qu'on ramassa le lendemain aux alentours.du champ de bataille.
Cette première battue , vraiment prodigieuse par le nombre de lièvres qui s'y trouvaient renfermés , eût été bien plus productive encore, ou mieux, bien plus destructive, si le ciel, protecteur de l'innocence , n'eût pris évidemment le parti de ces pauvres bétes. Au moment où chasseurs et batteurs faisaient les premiers pas pour marcher de la circonférence au centre , une neige fine et acérée , poussée par
Le plus terrible des enfaDts Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs,
nous couvrit de ses épais tourbillons. Les yeux étaient aveuglés et les fusils se mouillaient comme sous une averse. En môme temps qu'on tirait à tort et à travers, sans trop juger de la distance , on entendait sur (bute la ligne presque autant de rats que de coups partis. Sans ce fâcheux contre-temps, quel massacre eût-on fait , bon Dieu ! puisque la moyenne atteignit dix lièvres par tireur dans cette seule battue? Lorsqu'elle commença , je voyais tous
les lièvres prendre devant moi leur enfilade de gauche à droite , pour gagner un petit bois qui devait leur servir de refuge. Impatient de mêler mon feu au feu de mes heureux voisins , je courus , « malgré la consigne , quelques pas en avant et nie
blottis dans un trou d*où Ton avait enlevé du
sable. Là, derrière cette espèce de blockhaus, je pus , en un clin d*œil, abattre de mes quatre coups quatre lièvres. Mais, aux cris répétés de vorwaérts (en avant), je dus aussitôt me remettre en ligne. Sur la lisière de ce petit bois , aussi fatal aux longues oreilles que la Haie-Sainte de Waterloo à nos héroïques grenadiers , se trouvait Tun des princes R.... Il était là, si Ton peut ainsi dire, dans le courant des lièvres, et il profita brillamment d'un hasard favorable , car il en tua, pour sa part, quarante-six dans cette battue , et fut roi de chasse avec un total de cinquante-huit. Il est vrai que le prince R.... avait trois ou quatre fusils, et deux' servants derrière lui pour les charger; il est encore vrai qu'à force de tirer coup sur coup, il revint avec la joue enflée , meurtrie , sanglante ; et bien d'autres chasseurs, parmi les plus favorisés, se trouvaient dans le même état. Il se fait; ces jourslà, une terrible dépense de poudre , qui n'est pas , toutefois , une bien grande dépense d'argent , car la régie prussienne , moins arabe que la nôtre , vend sa meilleure poudre à trente sous la livre.
A DRESDE, HAMBOURG ET BERLIN. 33i
On a toujours quelque chose à apprendre , et tout le long de la vie. Cette chasse en battue ronde semble aussi simple que bonjour. Eh bien, elle a aussi ses règles et sa science , qui donnent aux mieux instruits un avantage considérable. Par exemple, dans les cas ordinaires, aucun chasseur n'ignore que, pour qu'un lièvre vienne à lui sans défiance , il doit se tenir et l'attendre parfaitement immobile. Ici, tout au contraire , le chasseur qui s'arrête au milieu de toute la ligne qui avance éveille la méfiancç des lièvres , qui le fuient pour chercher une autre issue. Il faut toujours marcher, en tirant et en chargeant. Autre exemple : lorsqu'un liëVt*e se lance à toute course et en désespéré, on peut hardiment courir à sa rencontre pour lui couper les devants , sans crainte qu'il ne retourne en arrière, ou seulement ne se détourne. L'on revient ensm'te sur la ligne; c'est un mouvement permis et très-usité, parce qu'il est très-utile. Mais il faut savoir cela , et le reste. Une antre fois , si je pouvais dire ce mot d'une chasse allemande et d'une chasse royale, une autre fois je saurai plus et je ferai mieux.
J'ai déjà dit mon opinion sur ces chasses , vraies boucheries , qui ne sont curieuses et supportables qu'une fois par an. Celle-ci, déjà si remarquable par sa singulière espèce et ses brillants résultats , le fut encore plus, à mon avis, par un autre aspect
non moins intéressant. J'y fus personnellement témoin, et, dans ma bouche, cet éloge ne sera pas suspect , de l'affabiUté gracieuse , de la bonhomie sincère que montrent en ces occasions le roi et les princes de sa famille. La monarchie de Louis XIV ne nous a point accoutumés , en France, malgré deux révolutions , à ces mœurs . simples , familières et cordiales. Le roi causait gaiement avec tout le monde , chasseurs , soldats , paysans , sans être reconnu de tous, et sans que rien, dans sa mise ou son entourage , le pût faire reconnaître. Je ne regrettai point, quand il me fît l'honneur de m'appeler aussi et de m'adresser quelques paroles aimables, mon unique cri de : Vive le roi! Tout se modelait d'ailleurs sur cet exemple. Généraux, ambassadeurs , comtes , ducs, princes , même princes du sang, même princes souverains, chacun avait tiré son numéro à la: loterie , chacun prenait la place que lui assignait le sort , cet autre hasard pareil à celui de la naissance. J'avais bien raison de dire, l'autre fois, que lâchasse ressemble à la mort , qu'elle rapproche les distances , qu'elle nivelle les conditions , et que les hommes y sont égaux , comme au cimetière.
La seconde battue finie , nous fûmes rapidement transportés dans un long convoi d'équipages au château de Schônhausen , petite résidence royale , célèbre par les beaux arbres dont son parc est
peuplé. C'est là que le dîner nous attendait ; et la simplicité, la cordialité régnèrent autour de la table non moins qu'autour du chaudron. Personne ne quitta les habits qu'il portait depuis le matin ; chacun dîna comme il avait chassé, sans faire autre toilette qua de laver ses mains noircies de poudre. C'était vraiment un singulier contraste: d'un côté , salle de palais , brillant éclairage , riche service, vaisselle d'argent, mets fins , vins délicats, valets en somptueuse livrée ; de l'autre , une bande de chasseurs dans leur simple appareil , commençant par la casquette et finissant par les grosses bottes. Un spectateur de cette scène étrange eût pu se croire aux saturnales des vieux Romains , à ce jour de Tannée où les maîtres servaient. à table leurs esclaves.
Après quoi , la chasse fut close , et bonsoir la compagnie.
Kepler demandait à Dieu c un lecteur dans cent ans. » A Kepler cette modeste ambition était bien permise. Je ne l'ai pas si haute , et pour de bonnes raisons. Mais aujourd'hui je demande à Dieu qu'un de mes lecteurs ait conservé quelque mémoire du second chapitre de ce petit livre : Une chasse en Angleterre. II se rappellerait avec quels regrets amers je dus quitter le royaume soi-disant uni , •après une maigre promenade dans quelques enclos du comté d'Hereford , et sans avoir pu mettre à profit l'invitation que j'avais reçue pour cette terre du comté de Norfolk, vraie terre promise, si célèbre par ^es navets et ses perdreaux. Il y a sept ans — il y a sept siècles — que cette déconvenue m'est arrivée. Mais comme tout vient à point à qui sait attendre, l'occasion manquée alors vient de se retrouver aujourd'hui , avant que l'impitoyable
vieillesse m'ait ôlé l'œil et le jarret , ces choses indispensables, qui ne s'achètent point, hélas! comme la poudre et le plomb , et qu'on ne renouvelle pas chaque année avec le permis de chasse.
Retardée par les pluies d'août , l'ouverture se faisait un peu tard dans nos plaines de la Brie., et je goûtais à peine les délices permises par l'arrêté de M. le préfet de Seine-et-Marne, qu'il fallut brusquement repasser la Manche. C'était un autre festival, celui de Norwich , qiii me raprpelait pour la seconde fois en Angleterre au commencement de l'automne , alors que la saison est close , et que toute la fashion quitte Londres avec autant de hâte et d'unanimité que si la peste s'était déclarée dans le West-End. La leçon de l'autre fois m'avait profité , et mon nouveau voyage ne ressembla plus à celui de la fiancée du roi de Garbe. Résultat singulier et presque miraculeux des inventions que ce siècle a vu faire! Le vendredi malin, je chassais encore à quelques heues de Paris pour emporter au delà du détroit une bourriche de cailles, fort rares chez nos voisins , partant fort recherchées , et le. samedi soir, grâce au chemin de fer du Nord , au paquebot-poste , aux South-Eastem et Eastem'Couniies'railways , je couchais dans le comté de Norfolk, àr'cent vingt milles au delà de Londres.
J'Sivais bien compté, dans' mes calculs et mes
préparatifs , continuer dès le lendemain la chasse un moment interrompue par ce rapide trajet, et reprendre, à un jour d'ialervalle pour cent cinquante lieues de distance, mon fusil pour ainsi dire encore cbaud. Ce projet me souriait; c'était curieux et attrayant. Mais j'avais encore compté sans mon hôte, et littéralement, puisque je logeais sur le sol britannique. Le lendemain de samedi, c'est dimanche..., — Eh bien, raison de plus pour prendre un innocent plaisir. Le dimanche est le jour du repos et celui des fêtes. — Oui, sur tout le continent, j'en conviens, de Cadix à Àrchangel; mais, en Angleterre, le dimanche est le jour du néant. Il est rayé du calendrier, il est rayé de la vie. Le dimanche on n'existe pas. Voulez-vous dîner comise d'habitude? bien vous prendra d'avoir fait vos provisions la veille, car il ne se vend rien au marché. Voulez-vous visiter des amis? les maisons sont closes; il n'y a d'ouverts que les temples, aux heures du proche. Voulez-vous écrire ou recevoir des lettres? la poste ne fait aucun service; elle vous retient jusqu'au lendemain les nouvelles de votre pays, vos communications les plus chères ou les plus pressées. 0 sottise humaine! ô bizarre contradiction ! L'on n'a point assc^ de railleries en Angleterre contre les papi?*es qui font maigre le vendredi, qui mangent, ce jour-là, des grenouilles au lieu de roast-beef, et l'on y poUsse à ce point le Té-
ticbisme du dimanche que, chaque année, chaque mois, chaque semaine, le parlement reçoit des pétitions, souscrites par des milliers de signatures, qui réclament impérieusement l'abolition du service des chemins de fer et des bateaux à vapeur, comme une abominable profanation du jour saint. Voilà de quoi nous surprendre; mais voici qui surprendra plus encore : trois mois de pluies à peu près continuelles avaient singulièrement retardé les moissons cette année, et rendaient fort difficile la rentrée de toutes les récoltes. Eh bien, quand venait le dimanche, et qu'un bienfaisant coup de soleil séchait les gerbes dressées au milieu des champs, personne n'osait profiler, un tel jour, de l'heureuse occasion offerte aux agriculteurs inquiets et consternés. Il ne se trouvait pas un fermier qui envoyât ses chariols ramasser ses gerbes, et pas un valet de ferme n'eût obéi à un tel ordre; car il ne se trouvait pas un seul pasteur qui eût, comme naguère nos curés de villages, donné l'absolution d'un péché plus qu'involontaire cependant, puisqu'il était commandé par la nécessité la plus impérieuse, celle de vivre et de faire vivre un peuple tout entier. Après cela, il ne reste plus qu'une chose à faire aux Anglais, c'est d'imiter l'armée des Goths d'Espagne convertis au christianisme, lesquels, faisant le siège de Septa (Ceuta), dans l'année 647, se laissèrent tous massacrer par
Jes Romains de Bélisaire plutôt que de manquer au repos dominical.
A quelque chose malheur est bon. Si le dimanche m'ôta la chasse, il me donna la visite de Nor* wich et la jouissance de son festival. Ce fut un chapitre du livre des Compensations. Norwich, où je demeurais chez Mme Porte^du-Svâ (Soulhgate), dans le Pays des Tombeaux (Tombland), est une ville de soixante-dix à quatre-vingt mille ftmes, Tune des plus vieilles , des plus baroques et par conséquent des plus curieuses qui se puissent rencontrer dans tous les comtés de la Grande-Bretagne. D'une colline pointue, qui se dresse isolée au centre de la ville, et que couronnait naguère un vieux château fort à mâchicoulis qu'on a malheureusement rhabillé et rebadigeonné à la moderne, £fe voit tout le panorama de la capitale du Norfolskshire. D'un coup d'œil circulaire, on aperçoit les nombreux et somptueux édifices qu'y éleva jadis la foi catholique, et dont les protestants se sont emparés à leur profit, sans rien édifier de semblable, pas plus là qu'ailleurs. La cathédrale de Norwich est un des chefs-d'œuvre du vieil art religieux qu'on appelle improprement gothique, et auquel on devrait rendre son vrai nom, celui de byzantin, ou mieux encore d'arabe. Sa haute tour, finement ciselée et dentelée , rappelle celle de Strasbourg, sans en avoir pourtant toute l'éléva-
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tion et toute l'élégance. Les grandes nefs de Tintérieur sont malheureusement défigurées par des ouvrages nouveaux qui les rapetissent pour les approprier au rite protestant. Mais la plus curieuse de toutes ses parties, et la mieux conservée dans son vénérable état de vétusté, c'est le cloître admirable qui servait jadis à la promenade des moines, et qui n'est plus aujourd'hui que l'enclos d'un cimetière. A ceux qui nient ou qui doutent que l'art gothique vienne de l'Orient, importé par les Arabes, ce cloître peut être ofifert en preuve irréfragable; car les arceaux ornés qui séparent ses quatre galeries voûtées de sa cour intérieure sont tout semblables à ceux qui reposent sur les mille colonnes de la fameuse mosquée de Gordoue pour en supporter les merveilleux lambris. Entre l'œuvre d'Abdérame I'' et celle de l'architecte inconnu dont ce cloître est l'ouvragé, il n'y a pas seulement analogie de pensée, de dessin et d'exécution, mais identité complète.
Outre sa cathédrale, dont elle est justement fière, Norwich possède une trentaine d'autres églises, du même style et de la même époque, dont la plupart ont changé de destination et sont devenues des monuments profanes. Ainsi, l'une est aujourd'hui la salle du conseil municipal, l'autre une école de petits garçons, où l'on m'a fait lire, sur une des planches noires qui en couvrent les murs, le nom
EN ANGLETERRE. 34i
d'Horace Nelson» gravé par lui-même avec un couteau» quand le fils du pasteur de Burnham-Thorpe était écolier, avant de se faire matelot à douze ans. Nelson est l'homme qui a' le plus haï la France, après William Pitt; et cependant j'aurais voulu qu'on entourât de quelque soin cette relique de son enfance. C'est dans une autre de ces ci-devant églises, appelée Saint-Andrew* s hall^ que se donnent toutes les fêtes de la ville, et que se donnait par conséquent son grand festival. Le duc de Cambridge, oncle de la reine, était venu, comme on disait%aguère, l'honorer de sa présence ; et à son tour, pour fêter dignement ce dilettaxiie quasi royal, la ville avait mis les petits pots dans les grands, c'est-à-dire qu'elle avait envoyé à la rencontre de l'altesse non-seulement son évêque et son maire, mais tous ses lanciers, courriers, massiers, estafiers, policiers, et jusqu'au dragon qui forme ses armes, lequel était figuré par une machine en carton peint, qu'habitaient et que remuaient trois hommes, qui dans la tête, qui dans les pattes et qui dans la queue»
Le festival commença donc, avec l'aide d'une foule d'artistes appelés de tous les points de l'horizon. Gomment ferais-je comprendre en France ce qu'est en Angleterre un musical festival? Essayons: quand on va revoir ses amis d'enfance dans quelqu'une de nos provinces gourmandes, comme se-
rait la Bourgogne, je suppose, il faut chaque jour déjeuuer chez celui-ci, dîner chez celui-là, souper chez cet autre, et bon gré mal gré, rester à table tant que dure la lumière du soleil et celle des bougies, et manger partout, et, de toutes choses, et boire à l'avenant, et de tous les vins, sans pouvoir prétexter l'incapacité de l'estomac, et sans avoir la ressource des Romains de Tacite, qui buvaient du moins de l'eau chaude entre les divers services de leurs longues orgies : edunt ut vomant^ et vomunt ut edant. Eh bien, changez la salle à manger en salle de concert et la cuisine en musique vous aurez la compréhension d'un festival anglais. C'est une série sans fin de repas pour l'oreille; c'est une épouvantable indigestion musicale. On vous prend de onze heures du matin à cinq heures du soir, puis on vous reprend de huit heures à minuit ; et l'on vous sert, matin et soir, un immense programme, et quatre jours de suite, sans interruption, ni repos, ni trêve. Le matin, musique sacrée d'oratorio; le soir, musique profane d'x)péra; de sorte qu'on peut appliquer à chaque convive de ces festins de musique à toutes sauces ce qui se disait jadis, dans un autre sens, du bon abbé Perrin, le précurseur de Quinault :
Le matin catholique et le soir idolâtre , U dtae de Faute] et soupe du théâtre.
Ce que je dis là, bien entendu, s'applique uniquement à l'espèce, en général, de ces banquets annuels, et nullement à celui auquel je pris place. J'aurais belle grâce, vraiment, à me plaindre du festival de Norwieh ! Non-seulement la cordiale hospitalité qui m'y fut donnée et l'accueil enthousiaste fait à des talents qui me sont chers me fermeraient la bouche, mais encore, parmi tant de morceaux anciens, connus et rebattus, ^ chefsd'œuvre, il est vrai, mais chefs-d'œuvre un peu surannés, n'ai-je pas entendu un vrai chef-d'œuvre tout nouveau? n'ai-je pas entendu, merveilleusement interprété par des masses de voix et d'instruments, YElias de Félix Mendelssohn-Barlholdy, le dernier et le plus grand ouvrage de ce Mendelssohn que les arts viennent de perdre à l'âge où ils perdirent Raphaél et Mozart, et lorsqu'il venait d'achever sa Transfiguration et son Requiem^ de ce Mendelssohn que notre France (j'ai quelque honte à le dire) ne connaît pas encore, même de nom, au moins comme elle devrait connaître l'illustre émule de l'illustre Meyerbeer ? Humble avis à messieurs les directeurs des concerts du Conservatoire.
Et puis le festival de Nonvich me valait cette belle chasse que j'attendais, comme Jacob attendit Rachel, depuis sept ans entiers. Dès qu'on eut achevé YElias du pauvre Mendelssohn, j'échappai au reste des festins dont l'insatiable avidité des
bit noir et une cravate blanche, très-prévenant d'ailleurs et très-silencieux, l'hôte de B....-House trouvait là, pour le servir, un essaim de jouvencelles, toutes jeunes^ toutes belles^ il pourrait se croire un chevalier errant du temps jadis, et serait reçu précisément comme don Quichotte chez la duchesse, moins la misère pourtant et la fausse honte, qui obligeaient le pauvre gentilhomme à ravauder ses bas verts avec du fil blanc.
Je n'ai pas besoin d'ajouter sans doute que le salon commun, où l'on se rassemble après le repas, renferme tout ce que peut contenir un salon fashionable : piano pour les amateurs de romances et de polkas, tables carrées à jeu pour les papas et mamans, tables rondes à causeries pour les jeunesses^ et, sur ces tables, toutes sortes de journaux et toutes sortes de livres dans les deux langues, y compris plusieurs de ces hideux keepsakes qui, soiis leurs couvertures de satin et leurs tranches dorées, cachent d'habitude la honte de l'art et des lettres. Mais comment concevoir un salon anglais sans keepsakes ? Enfin le vaste foyer d'acier poli avait déjà perdu sa devanture de fleurs artificielles qui le cache pendant l'été, et un grand feu de charbon de terre flambait constamment dans l'âlre à facettes. Ici, vous demanderez peut-être, lecteur curieux des causes et des effets, pourquoi, dès les premiers jours de septembre, on faisait grand feu
dans le salon deB....-House? A ce pourquoi^ voici le parce que : Un prédicateur racontait à ses ouailles, pendant la semaine sainte, les scènes du grand drame de la Passion. Quand il fut arrivé au reniement de saint Pierre, et qu'il eut à dépeindre les soldats de Ponce Pilate réunis dans le vestibule du prétoire : « Admirez, mes très-chers frères, s'écria-t-îl avec enthousiasme, admirez la science et la profondeur de l'évangéliste ; il ne se contente pas de raconter les événements comme historien, et calefaciebant se, «< et ils se chauffaient ; » mais il en donne encore les raisons comme philosophe, grma frigtis eràt, « parce qu'il faisait froid. » Il faisait trèsfroid en effet ; et si quelqu'un doutait que ma parole fût parole d'Évangile, qu'il interroge un de mes compatriotes, fort adroit chasseur et fort aimable convive, qui, sur la foi des traités et des saisons, n'avait apporté de Paris que des pantalons blancs et des vestes saute-en-barque. Il se mettait en travers du feu comme un lièvre à la broche.
C'est dans les dépendances de ce castel enchanté que sont les fameux champs de navets dont j'ai fait naguère plus ample mention, et sous lesquels tant de perdrix, de faisans et de lièvres trouvent, comme dit La Fontaine, le vivre et le couvert. Au temps de Buffon, les naturalistes anglais affirmaient qu'il n'y avait pas dans les trois royaumes une seule perdrix rouge ; et j'aurais cru difficile-
ment qae cet oiseau du Midi, qui s'accommode avec peine du climat des bords de la Seine, pAt vivre à cinq ou six degrés plus au nord. Cependant 1» perdrix rouge est assez nombreuse dans les terres de B.... Elle y fut apportée de France, il n'y a pas encore longtemps, et, comme l'hiver est doux dans ces parages, quoique l'été y soit à peine tiède, elle y a prospéré et s'est propagée rapidement. On la nomme perdrix française ; mais je ne sais quel préjugé ou quelle rancune s'attache à la pauvre volatile étrangère, si belle pourtant et si recherchée dans notre pays. Loin de soigner, comme nous le ferions, la propagation de ce gibier précieux, chacun là-bas s'acharne à le détruire, les gardes eux-mêmes, et jusqu'à écraser les œufs dans le nid. Pourquoi cela? Je n'ai jamais ouï dire que la perdrix rouge fît plus de dégât que la grise ou que sa chair fût moins délicate. Est-ce donc parce qu'elle se nomme per* drix française?
Les faisans sont fort nombreux aussi à B...; mais, au commencement de septembre, c'était du fruit défendu. Je savais bien déjà, par ma triste expérience passée, qu'en Angleterre on ne tire pas le faisan avant le mois d'octobre, et j'avais accusé de celte malencontreuse prohibition l'implacable tyran qui règne en maître absolu sur les trois royaumes, l'usage. Je m'étais trompé ; c'est la loi.
Oui, messieurs mes concitoyens, c'est de par la loi que tout chasseur anglais assez criminel pour tuer, même dans son parc, un faisan avant le !•' octobre, est condamné à cinquante livres sterling d'amende, outre la guinée que l'usage, à son tour (il se fourre partout), fait ajouter pour le garde à cette énorme punition. Plaignez -vous, après cela, des duretés draconiennes de notre loi de 1844; vous seriez bienvenus!
Au reste, il y avait assez de perdrix grises et rouges, de lièvres et de lapins, pour que nous n'eussions pas à regretter le faisan, si ce n'est parce que l'esprit humain est tellement de travers qu'il veut justement ce qu'on lui refuse, et que le fruit le plus exquis est le fruit défendu. Dans ces jours de primeur, on ne mène pas même de chiens d'arrêt ; ils auraient trop à faire , et par cela même ne serviraient à rien. Les chasseurs se mettent en ligne, en front de bandière, comme les tirailleurs d'une armée, marchent à distance, au même pas, font leurs évolutions en pivotant par quart de cercle , sans se donner la peine de quêter ni de suivre les compagnies à la remise. Chacun d'eux a pour le moins deux fusils, et, derrière lui, un servant qui les charge à tour de rôle. Il ne porte ni carnassière, ni poudre, ni plomb, ni bourres, ni capsules. Il ne prend pas même la peine de ramasser les pièces qu'il abat. En arrière de la ligne
des tireurs se tiennent quelques piqueurs avec leurs chiens, et ceux-ci, de race mêlée, moitié pointers^ moitié terre^newe^ n'ont d'autre office que d'être lancés au rapport quand il n'y a plus à craindre qu'en ramassant le gibier mort ils lèvent du gibier vivant. Enfin, tout à Tarrière-garde, se tient une voiture de chasse, j'allais dire une voiture de boucherie, garnie à l'intérieur d'une infinité de petits crochets où l'on pend deux à deux les per-* drix par le bec. Ce sont comme les mariages de Nantes. Les lièvres et les lapins sont empilés au fond de la carriole.
Cette chasse, comme on voit, est faite pour un sybarite : tout est rose, et pas une épine. Voilà justement son défaut ; c'est à la chasse surtout qu'il n'est pas de plaisir sans peine. Ce continuel exercice à feu, où l'on n'a rien autre chose à faire qu'à bien mettre en joue, pas même à conduire son chien et à le voir travailler ^ ressemble trop à un tir au pigeon. Mais, faite une ou deux fois dans la saison, cette chasse est aussi divertissante que productive. J'étais convié à trois ouvertures successives dans divers cantons ; un malentendu me fit manquer la première. A celle où je pris part, et qu'on appelait une petite chasse, un vrai délassement entre les deux autres, nous tuâmes, à quatre tireurs, au moins deux cents perdreaux, une trentaine de lièvres et quelques lapins. La chasse de la
veille avait été beaucoup plus meurtrière , et celle du lendemain, qu'on réservait pour le bouquet, serait, disait-on, un massacre quatre fois plus sanglant; mais d'impérieux devoirs me rappelaient, et ce lendemain même, par le plus beau soleil qui ait jamais éclairé la brumeuse Albion, tandis que mes compagnons partaient d'un côté , le fusil sur l'épaule.... de leurs suivants, je m'en aQais de l'autre, rapidement emporté par un élégant tilbury.
Et tristement , ajouterez-vous , compatissant lecteur du second chapitre ; car vous me plaignez du fond de l'àme de cette autre occasion manquée, plus cuisante que la première, puisque je tenais celle-ci sous la main. Eh bien, votre sensibilité vous égare. Sans doute, en partant, j'emportais un regret, celui de "quitter si promptement des hôtes dont l'accueil aimable et cordial m*avait pénétré de gratitude. Mais je n'en donnais pas le moindre à la chasse. C'était un effort de raison. Si l'on s'habituait, me disais- je, à ces magnifiques et commodes promenades sur les terres gardées et réservées d'un grand seigneur anglais, quel goût pourrait-on trouver ensuite à nos rudes et maigres expéditions au travers des champs communaux? Dieu me garde, en chasse comme en toute noble passion, de tomber à l'état déplorable d'homme blasé ! il suffit de goûter une fois , par curiosité ,
aux plaisirs dont il faut sevrer le reste de la vie : une hirondelle ne fait pas le printemps. Au lieu des longs regrets qui me poursuivraient de plaine en plaine dans notre pauvre France dépeuplée et s'attacheraient à mes flancs comme la harpie du paladin, je rapporterai de l'Angleterre un heureux rêve de chasseur , un Songe d'une nuit d'été.
Oj^^O
Je ne vanterai jamais à la chasse le fruit défendu. Le fruit défendu , c'est le braconnage ; et ce que proscrit la loi, d'accord avec la justice et la raison , ce qui n'est qu'une action de pillard et de forban, ne saurait en aucune façon mériter une louange. Mais je vanterai du moins le fruit précoce, car on ne saurait nier qu'ime longue abstinence , une longue privation, ne donne aux bonnes choses une certaine saveur plus douce, plus vive et plus exquise; c'est la première rasade qui étanche une soif ardente ; c'est le premier baiser du retour pris de ceux qu'on aime et qu'on avait quittés. Pour moi donc, qui ne m'attendais pas à reprendre l'escopette avant que M. le préfet de Seine-et-Marne en eût octroyé la permission à ses administrés, c'était une vraie bonne fortune que de commencer le feu dès le milieu du mois d'août.
Et combien d'autres bonnes fortunes celle4à me devait apporter ! D'abord un intéressant et curieux voyage fait avec tant de promptitude et de commodité , grâce aux merveilleux moyens de locomotion inventés par notre siècle, qu'entre le déjeuner et le souper , on traverse les trois quarts de l'Angleterre en longueur, on passe de Londres à Edimbourg. Le temps me manquait, il est vrai, pour visiter cette célèbre capitale du second des trois royaumes unis, cette splendide Athènes du Nord, étalée sur ses collines au bord de son golfe, comme Lisbonne sur le Tage ou Gonstantinople sur le Bosphore. Mais j'ai du moins passé la Tweed à son embouchure, et mis le pied sur la terre d'Ecosse, cette poétique patrie de Walter Scott, que le grand romancier nous a si bien fait connaître et si bien fait aimer de l'amour qu'il lui portait. Ensuite, j'ai pu voir et admirer une des plus belles habitations de ce pays aux vieux châteaux, pleins de vieilles légendes. C'est D.-Gastle. Placé près d'une petite ville, dont il était jadis le manoir féodal, sa fondation remonte aux premières années du xiv* siècle, belle époque de l'architecture gothique , là comme en France. Une aile du château date de f année 1320 ; et, par des constructions nouvelles, le propriétaire actuel a fait restaurer, augmenter, compléter l'antique manoir, avec tant d'art, de goût et de bonheur, que l'édi-
fice entier semble un ch&teau fort du xiv* siècle, qu'on aurait seulement rajeuni et blanchi en grattant les pierres de ses tours, de ses créneaux et de ses larges murailles; car c'est avec de belles pierres de taille, et non point avec les mesquines briques de FAngleterre, que l'Ecosse bâtit les demeures de ses enfants, riches ou pauvres. Tout répond, dans D.-Castle, au vénérable et magnifique aspect du château : le parc, d'abord, avec ses vertes pelouses, ses grands arbres séculaires, ses serres chaudes, ses parterres de fleurs, son lac paisible et mystérieux, où les noires poules d'eau se mêlent aux blanches troupes de cygnes, où l'imagination évoque et voit glisser à travers les joncs ondoyants une blanche et fantastique Lady ofthe Lake; puis, les appartements intérieurs, qui, sous des voûtes plus vieilles de deux siècles que Marie Stuart , offrent tout le comfort , tout le luxe élégant de notre époque ; entre autres choses, une foule de beaux meubles en bois sculpté , venus de Paris pour la plupart; de nombreux tableaux rassemblés dans l'Italie et dans les Flandres, et des livres de tous les pays. Enfm , ce qui est plus intéressant encore que l'attrait du voyage et la vue du château, ce qui me laisse un bien plus précieux souvenir , j'ai connu de près et dans l'intimité les habitants de cette demeure enchantée : ménage de patriarches, belle famille de neuf enfants, où les
filles^ plus sédentaires au giron maternel, consolent leurs parents de l'absence des fils qui voyagent, comme c'est de règle, à travers le monde; où, près d*un père dont la verte vieillesse est toujours égayée par la bonne humeur du jeune âge, près d'une mère aussi belle , par sa gr&ce indulgente et fine, par sa sensibilité dévouée et prudente, que la sainte Anne de Raphaël, on trouve toutes les gr&ces de la jeunesse , toutes les séductions de la beauté et du talent. Au milieu d'une* telle famille, on n'a bientôt qu'un désir, celui d'être , suivant l'âge et le sexe , le frère ou la sœur des parents ou des enfants; c'est tout ce que me permet de dire une profonde et respectueuse affection. J'ajouterai seulement que, si Y hospitalité écossaise^ dès longtemps si vantée, ressemble partout, même de loin, par les égards, les prévenances, la cordialité sincère, à celle de D.-Gastle, elle n'est pas vantée autant qu'elle le mérite.
Mais comment donc, dira le lecteur impatient qui veut qu'enfin j'arrive à mon sujet , cx)mment donc chasse-t-on plus tôt au nord de la Grande-Bï^etagne qu'au midi de la France , et sur la rive gauche de la Tweed que sur les bords de la Loire ou même de la'Garonne? Il est vrai qu'au sortir de Londres, etjusqu'àDerby,célèbrepar ses courses de chevaux, j'avais trouvé les moissons à peine commencées ; qu'à York , il ne se donnait pas encore un coup de
faucille; qu'autour de Newcaslle Fenfumée, où la terre est noircie par le charbon qu'on tire de son ^ sein , comme l'air est infecté par la fumée des mille puits d'extraction , les blés étaient encore tout verts; qu'enfin, près de Berwick, ils étaient à peine épiés, et ne devaient pas mûrir avant les raisins tardifs de la Loire ou de la Saône. On ne pouvait donc chasser ni les perdreaux , qui ne se tuent point avant le !•' septembre , ni moins encore les faisans , dont le meurtre n'est légal qu'à partir du !•' octobre. Mais l'Éçosse, pour avoir une ouverture de chasse dès le 12 août, possède un gibier plus tôt venu que ceuxr là, de même que la Russie , où la chasse s'ouvre dès le 29 juin (le 11 juillet de notre style), jour de saint Pierre et saint Paul. La Russie a les deux espèces de coqs de bruyère , le grand et le petit tétras ; l'Ecosse a le grouse , gibier de la même famille , inconnu partout ailleurs , que Ton ne rencontre même pas sous une latitude toute semblable, comme dans le Danemark ou la Norvège , et que l'on n'a pu acchmater, en très-petit nombre, que dans le nord de l'Irlande. Le grouse est donc un gallinacé de l'espèce des gelinottes et des coqs de bruyère , plus gros que les uns , plus petit que les autres , et de la taille d'une jeune poule. Sa couleur générale est le brun foncé , moucheté de petites taches qui varient depuis le brun clair jusqu'au blanc. Il a le bec très-petit, la queue courte , l'aile
puissante et des plumes jusque sur les doigts des pieds , comme nos pigeons pattus , ce qui ne Fempêche pas de courir aussi lestement que tous les oiseaux de la même famille. C'est assurément, après le grand tétras, et à l'égal du faisan, le plus beau coup de fusil que la plume puisse offrir. Sa chair, qui exhale un forl parfum de venaison, est très-estimée des gourmets , surtout de ceux qui aiment le faisan faisandé; et, sur la table comme dans les champs , pour les amis de là bonne chère comme pour les amis de la chasse , il a tout l'attrait du fruit précoce, étant le premier gibier qui se paisse mettre enjoué, en vente et à la broche.
On conçoit quelle affluence de visiteurs cet oiseau jette d'Angleterre en Ecosse. Tous les sportsmen de Londres se précipitent, au 12 août, sur le royaume que Jacques VI, devenu Jacques I^', réunit à la Grande-Bretagne. C'est une mode, une régler une loi ; nul ne peut s'y soustraire sans déroger. Comme les grouses sont d'autant plus nombreux qu'on va les chercher plus au nord; comme dans les Highlands (hautes terres) sur le flanc des montagnes dont les sommets sont toujours couverts de neige , ils se plaisent et prospèrent mieux que dans les Lowlands (basses terres) du midi de l'Ecosse , les chasseurs anglais vont planter leurs tentes jusqu'au delà des monts Grampians, jusque dans les Hébrides et les Orcades. En tirant des
pigeons chez •lin ami (non par goût pour cet exercice à gageure, mais pour essayer un, excellent fusil de Henry Egg) , j'avais fait la connaissance du colonel T... , qui passe avec raison pour l'un des plus habiles chasseurs et tireurs des trois royaumes. Il me conta qu'ayant été s'établir, il y a quatre ajis , dans le comté d'Inverness , il avait eu la fantaisie d'inscrire chaque jour le résultat de ses chasses, et qu'entre le 12 août et le l'2 septembre , ne chassant ni le dimanche ni les jours de mauvais temps , plus nombreux que les jours de prêche , il avait dépassé, sur sa liste mortuaire , le chiffre de seize cents grouses. C'est mieux encore que la liste galante de don Juan, mille etre^ déroulée aux yeux d'Elvire par Leporello. Il est vrai , comme le remarquait un de ses amis , que le colonel T.... est constamment suivi par un servant . qui charge à tour de rôle ses deux fusils , et qu'en outre il chasse avec huit chiens d'arrêt élevés à travailler ensemble comme une meute, sans se gêner jamais l'un l'autre, tous si sages, si prudents , si peu ambitieux , qu'à l'arrêt de l'un , les sept autres arrêtent , et qu'à chaque coup tiré, tous se couchent et attendent immobiles l'ordre du maître pour reprendre la quête en commun. Cependant , même avec huit chiens et assez de fusils pour ne jamais attendre , le chiffre de seize cents grouses me semble quelque peu fabuleux. D'ail-
leurs, ce ne serait plus à refaire; car, en achetant ou en affermant à tout prix les chasses écossaises , les Anglais commencent à dépeupler furieusement les terres de leurs voisins, à ce point que, pour les grouses surtout , on remarque chaque année im déchet notable et croissant.
Je n'allais point jusqu'aux Highlands , jusqu'aux limites des neiges étemelles. Il fallait donc se contenter , me disait-on, de la pauvre petite chasse que peuvent offrir les Lowlands. Mais , pour mieux recevoir un chasseur étranger , et n'ayant pas de ses propres terres une assez grande opinion, mon hôte avait obtenu d'un de ses voisins, lord B.... (béni soit-îl pour sa gracieuse complaisance !) , la permission d'ouvrir la chasse sur ses domaines. L'un d'eux a la réputation d*étre le meilleur terrain de chasse de toute la basse Ecosse. Et ce n'est pas seulement pour cette adorable qualité qu'il est célèbre : comme le nom de don Juan que je citais tout à l'heure , les lettres et la musique ont pns soin de l'illustrer. On peut dire que tout l'univers le connaît à présent par le roman de Walter Scott et par l'opéra de Donizetti. Il s'appelle Lamermoor.
Dès le matin , après une solide collation , non de thé, mais de substantielles victuailles, comme il convient à des estomacs qui , selon le mot des Espagnols , doivent ^or^^ le cœur, nous montions sur de vigoureux doubles poneys , et, en une heure de
grand trot, nous aidons gagné le reudez-yous où nous attendaient les chiens et les garde-chasse partis avant l'aube. Nous étions à Lamermoor. On va croire, en lisant ce nom, que nous arrivions à quelque vieux castel , à quelque donjon féodal , au moins à quelque tour solitaire comme il en reste beaucoup en Ecosse , ou bien à l'habita^ tien moderne et récemment reconstruite d'une noble famille* Nous étions au milieu d'un désert. Une baraque en pierres sèches , dressée là pour servir d'abri aux bergers , avait^ été notre point de ralliement , et c'est à travers champs , à vol d'oiseau» sans chemin ni sentier, que nous l'avions atteint. On appelle moor , en Ecosse , de vastes étendues de terrain inculte , où croissent seulement des bruyères sauvages. Là , aussi loin que la vue peut s'étendre de tous côtés , pas une maison , pas un rocher, pas un arbre. L'aspect général des maors rappelle celui des steppes de la Russie, ou des sêtos de l'Espagne , âans avoir cependant ni la plate et interminable étendue des unes , ni les rocailles et les broussailles des autres. C'est un terrain montueux » composé de colUnes et de vallons , dont les ondulations sont toujours arrondies et jamais abruptes, toujours uniformes , sans qu'aucun objet arrête l'œil et l'attention. Quelques ruisselets coulent en murmurant le long des pentes et dans le creux des vallons, où la terre est sèche et solide ,
tandis que les hauteurs, chose bi2arre! contieii^ nent d'asses vastes flacfues d'eau et clés tourbières croulantes. Un peu de tourbe , voilà donc tout ce que produisent ces grands terrains abandonnés , où l'on essaye maintenant quelques semis de pins. Je ne sais si jamais le drainage pourra les assainir, les fertiliser , les rendre utiles à l'homme. Jusqu'à présent on n'en fait d'auti*e usage que d'y lâcher quelques petites troupes de moutons à fine laine , qui Vivent là en pleine liberté, fuyant à l'aspect del'honune comme feraient des gazelles, et sauvages autant que la contrée. Ces douces ondulations de la terre , ces vastes prairies de bruyères en fleur, dont la teinte ro^ sée est coupée çà et là par le vert sombre des touffes d'ajonc et les noires taches des tourbières, forment un spectacle vraiment nouveau parmi tous ceux de la nature, et plein d'un charme singulier. Les âmes rêveuses et romanesques doivent aimer à promener leurs pensées dans ces déserts calmes et fleuris, comme sur les grèves turbulentes de l'Océan.
Nous avions , quant à nous , à promener autre chose que des rêves. On bel et bon seter, appelé Carlo, nous attendait plein d'impatience, avec unç couple d'excellents pointers y Jak et Jadd, qui travaillaient d'un autre côlé et ensemble , comme fatt un bon ménage. Nous n'étions pas à trente pas de nos chevaux que déjà Carlo tombait en arrêt stir une touffe de bruyère. Je m'approche : car..,, rata
to, ta fait un gros coq brun en prenant bruyamment son vol. Je le jette à terre, et Carlo Tapporle, non point à moi, bien entendu, qu'il ne connaissait pas encore, mais au vieux garde qui l'avait élevé. Comme le grouse rapporté Irès-délicatement ▼irait encore, le garde, ému de compassion, mit dans sa bouche la tête du coq moribond, et crac I d'un coup de dent lui brisa les vertèbres du cou. En Ecosse, pour achever un oiseau blessé, au lieu de lui frapper le derrière de la tête sous la crosée du fusil, on le guillotine à belles dents.
La chasse continua quelque temps avec ses mille
petits épisodes, fort intéressants pendant qu'ils se
passent, trop peu variés pour mériter qu'on les
raconte. Mais au bout de deux ou trois heures, et
quand nous avions à peine ramassé une .quinzaine
de paires éToiseauXj comme on compte là-bas, voilà
qu'un coup de tonnerre enrhumé s'échappe (Tun
petit nuage gris que le vent, assez fort, traînait dans
un ciel pâle et terne. Mes compagnons, inquiets,
se regardent en hodiant la tête. Cette p«;ntômime
I ne m'annonçait rien de bon. En effet, le petit
] nuage gris s'enfle et s'étend avec une incroyable
rapidité, jusqu'à envahir tout l'horizon, et, comme
I la grenouille de La Fontainç,
I II s'enfla si bien qu*il creva.
Mais ce n'était pas pour nous jeter sur la tête une
de ces bonnes averses d*orage, furieuses et courtes comme la colère d'un homme sanguin, qui laissent bientôt le soleil sécher leurs 4égàts. C'était pour faire couler, sans hâte et sans cesse, une de ces pluies acharnées, implacables, qui tombent tout le jour avec un flegme désolant et une féroce pladdité. On appelle cela un brcuUlard d*Écosse. Nous filmes bientôt mouillés jusqu'aux os, moi surtout, qui, sur la foi de la canicule, avais oublié l'imperméable manteau de caoutchouc. Heureusement qu'à défaut de parapluie nous avions apporté dans le sac à provisions de guerre et de boudie, entre la poudre et les sandwichs de bœuf salé» une bouteille de généreux vin de Xérès pour les gosiers délicats, efTéminés, et une bouteille du national wisky (eau-de-vie d'orge) pour les gosiers de fer, qui peuvent avaler du feu liquide. C'est bien du Teu, en effet, que ce bienheureux breuvage, et rien ne manque à la comparaison, ni l'ardeur brûlante, ni le goût et l'odeur de fumée, liais c'est un fameux cordial, et il prouve, au rebours des lois de la physique, que l'incendie peut combattre victorieusement l'inondation.
Pendant deux autres jours qui me restaient à donner à la chasse d'Ecosse, le mauvais temps nous contraria, et le vent plus encore que la pluie ; car, il empêche, comme le sait bien tout chasseur, le gibier de tenify et le rend farouche,: parce qu'il le
met sans cesse en mouvement, sans compter que tes chiens perdent leur finesse d*odorat. Mon hôte regrettait amèrement de ne pas s'être muni d'une nSàcfaine récemment inventée, qui a la vertu de faire tenir les grouses par le mauvais temps ou à l'arrière-saison. C'est tout simplement un fort cerfvolant en toile cirée, sous lequel pend, au bout d'une ficelle de vingt pu trente pieds, une espèce d*oiseau de carton gui a quelques plumes fichées dans les ailes et dans la queue. En voyant ce mannequin empenné planer dans les airs, les grouses le prennent pour un oiseau de proie, et, cessant aussitôt de courir ou de voler, se tiennent blottis dans les touffes les plus épaisses de bruyères ou d*ajoncs.
Personne n'ignore que c'est l'effet produit sur tous tes oiseaux de chasse par la vue d'un faucon, d'une buse, d'un émouchet; et je crois que la ruse n'aurait pas moins de succès avec nos perdreaux effarouchés du mois d'octobre qu'avec les grouses dé}à tout formés du mois de septembre.
La chasse aux grouses n'a qu'un défaut : le manque de variété. Gomme celle des cailles en Espagne ou des doubles bécassines en Russie, elle n'offre qu'une seule espèce de gibier. Nous vîmes bien à Lamermoor quelques lièvres, mais si rares qu'en trois jours nous n'en tuâmes pas une demidouzaine ; quelques perdrix aussi, non moins rares, et si tardives dans leurs amours, que l'une d'elles,
en plein nûiieu d*août, défendait son nid contre le chien, et que les seuls perdreaux que j*aîe vus venaient à peine d*éclore. Tuer leurs parents, c'eût été tuer toute la famille. Nous trouvâmes aussi quelques couples de coqs de bruyère, mais avec des petits trop petits encore ; on attend le mois d'octobre pour les tirer avec les faisans. Et cependant, même réduite aux seules grouses, la chasse des moùn est l'une des plus agréables qui se puissent trouver, et mille fois préférable k ces chasses des plaines d'Angleterre, qui se font en ligne» sans chiens, comme un exercice militaire, où chaque chasseur, soumis à une discipline inexorable, n'est plus qu'un soldat dans les rangs. Là-bas, au contraire, dispersés sur les flancs des collines, parmi ces interminables nappes de bruyère, allant et venant à leur guise, menant leurs chiens ou menés par eux, les chasseurs jouissent pleinement du premier des biens de ce monde, sans lesquel stous les autres sont amers ou froids. Et vive la liberté l « Certes, me disais-je en parcourant, plein d'ardeur et de joie, ces sauvages et riants déserts, si ce moor bienheu* reux devait entrer dans la dot de Lucy de Lamermoor, je ne m'étonne plus qu'en perdant sa fiancée Edgard de Ravenswood ait été, de désespoir, s'engouffrer avec son cheval dans les sables mouvants du Kelpie» »
EN ECOSSE. Ul
A retourner en Ecosse pour les chasses d'hiver, après les chasses de primeur au mois d*août, je trouvais de nombreux attraits : d'abord, de fuir Paris et ses tristesses; puis de revoir des amis excellents et regrettés ; puis d'aller enfin, avec plus de loisir cette fois, visiter Edimbourg. Qu'on 'me permette donc de consacrer un souvenir à cette belle et célèbre cité, que j'ai bien^vue dans son ensemble et ses détails, conduit par un guide instruit et complaisant. Je serai fort discret, et ne m'aviserai pas de remonter à son origine, contem-poraiae, à ce qu'on dit, de la conquête des Romains, pour descendre ensuite tout le cours de son histoire. Quelques mots seulement sur la ville ac* tuelle.
Les habitants des trois royaumes nomment unanimement Edimbourg, l'Athènes du Nord, comme les Russes appellent leur Samt-Pétersbourg; et, si les vrais Athéniens de la vraie Athènes moderne ont imaginé de prendre pour roi un prince de Bavière, je crois que c'est tout simplement parce que Munich s'intitule aussi l'Athènes de l'Allemagne. Edimbourg mérite h deux titres son beau surnom : l'un moral, parce que, dès longtemps, elle est renommée dans les sciences et les lettres, par la jurisprudence de ses tribunaux, par les cours de son Université, par les œuvres de ses écrivains, en y comprenant ses excellentes Revuss^ et par le
' ton général de la socîélé, qui s'occupe plus des choses de Tespril que dés afiaires de l'industrie ou du commerce, laissant pour celles-ci, et sans nulle jalousie, la suprématie à Glasgow; l'autre matériel, parce qu'il est difficile à toute autre cité de lui disputer la palme, soit pour la beauté de la situation, soit pour la beauté des édifices. Si le ciel de l'Orient briHait sur l'Ecosse et dispersait ses trop fréquents brouillards ; si l'air chaud du Midi courait sur ses rivages et sur ses montagnes pour en enrichir et en varier la végétation, Edimbourg n'aurait rien à envier ni à Naples ni à Gonstantinople. Ce serait bien la moderne Athènes. Voyez quelle admirable situation! Au nord, un long bras de mer, un golfe insensiblement rétréci, qui remonte dans les terres comme en descendrait un large fleuve bleu, parsemé d'îles rocheuses ou verdoyantes, et qui amène jusqu'au petit port de Leith, faubourg de la ville, les vaisseaux des îles Britanniques ou du continent. Au midi, une ceinture de montagnes pittoresques, aux tètes chenues, aux formes étranges, qui sont comme les gradins supérieurs du vaste amphithéâtre où s'étale, sur des collines intermédiaires, la capitale de l'Ecosse. A l'est, à l'ouest, dans toutes les directions, des campagnes riantes à qui la nature et l'art ont donné une fertilité prodigieuse, où l'on trouve en pratique la véritable agriculture modèle pour les régions tem-
pérées, à ce point que les fermiers anglais, c'est tout dire, viennent y prendre des leçons du métier où ils excellent. Si je dis pour les régions tempérées, c'est parce que, bien qu'Edimbourg soit sous la. même latitude que Moscou , l'Ecosse doit à sa situation insulaire un climat beaucoup moins âpre, de sorte que les Lowlands ont à peu près les mêmes produits agricoles que les Pays-Bas, nos voisins.
C'est entre la mer et la crête des montagnes, sur deux longues collines parallèles, que s^étendent face à face les deux Édimbourgs, la ville vieille et la ville neuve. L'une ressemble à l'ancien Paris, avec ses rues étroites, tortueuses et sales à perpétuité, avec ses vieux hôtels bourgeois, tels que la maison encore subsistante du fanatique John Knox , avec ses hautes maisons de six, huit, dix étages, où s'entassent les familles pauvres, même avec ses Cours des Miracles et autres repaires de truands, qui se nomment là-bas la Petite-Irlande, car, en Angleterre, tout ce qui est misérable et repoussant s'appelle irlandais. L'autre ville, toute récente, et construite sur un plan général, est un échiquier de larges rues alignées au cordeau sur des lignes parallèles et coupées à angle droit par d'autres rues semblables. Quelques places ou squares, par leur forme carrée ou ronde et par leurs verdoyants jardinets, interrompent l'uniformité de ces rues pareilles,
que leurs vastes et somptueux édifices font ressembler entièrement aux plus belles rues des plus beaux quartiers de Londres. Toutefois les maisons d'Edimbourg possèdent cet ûnmense avantage , pour la beauté et la durée, pour l'agréable et rutile, d*étre bâties, non en briques jaunes, bientôt noires, mais en larges et solides pierres de taille, d'une belle nuance, tantôt cendrée, tantôt purpurine, qui les fait ressembler au granit gris ou rouge.
Entre ces deux villes si différentes d'âge, d'aspect et d'habitants, s'étend une véritable frontière. C'est une assez large et profonde vallée, cultivée en jardin anglais, sur laquelle sont jetés plusieurs ponts, comme sur la Seine, la Tamise, le Tibre ou la Neva. Dans cette vallée, entre les deux villes, aboutit le chemin de fer venant dp Londres, qui va ensuite en se bifurquant, par la gauche, à Glasgov^, la Manchester écossaise ; pjar la droite , ii Perih. Là commencent les Highlands, dont les cimes toujours blanches se voient, par le beau temps, d'Edimbourg même, complétant ainsi, jusque dans les profondeurs de l'horizon, le spectacle vraiment admirable et magnifique qu'offre ce vaste panorama des beautés de l'art et de la nature.
Pour surcroît de variété, et en même temps de symétrie, si l'on se place au centre de la double ville, par exemple dans Pnncs's street^ en feçe du