‹ Souvenirs de chasseChapitre 20 sur 31 · EN £G0S · texte numérisé non relu

EN £G0S

riche monument que l'admiration et la reconnaissance des Écossais ont élevé à leur illustre Waller Scott, on voit se dresser deux hauts monticules à peu près* égaux d'élévation et de circonférence : à droite, le rocher qui porte le château fort; à gauche, la verte colline appelée CW/on-ifi//, que surmontent d'autres constructions plus récentes. Le château. {the Ckistk) est l'Acropolis de l'Athènes du Nord, moins le Parlhénon toutefois. Au lieu du temple en marbre blanc qu'élevèrent Ictinus et Callicrates et qu'orna Phidias, on ne trouve là qu'une ancienne forteresse bâtie sur le roc vif, et qui, pourvue maintenant de quelques ouvrages modernes , rappelle en petit la fameuse forteresse d'Ehrenbreitstein sur le Rhin. Parmi les pièces d'artillerie braquées aux créneaux , et qui foudroieraient les deux Édimbourgs en cas d'émeute , mais qui ne sauraient plus guère les protéger contre une attaque extérieure, on voit un vieux canon en fer, fond^ dans le xiv* siècle, h Mons, et qui passe pour le plus gros du monde, au moins du monde chrétien. Ses énormes boulets en pierre rappellent les boulets de marbre des fameux canons musulmans des Dardanelles. Pris par les Anglais dans les guerres antérieures à la réunion des deux royaumes, ce canon monstre fut longtemps à la Tour de Londres, comme un trophée, puis rendu à Edimbourg par l'un des Georges , peut-être Georges I*,

qui aimait beaucoup TÉcosse *. Le château possède d'autres curiosités que son gros canon de fer , et plus précieuses : par exemple les Regalia ou bijoux de la couronne d'Ecosse, retrouvés, sur les indications de Walter Scolt, dans une espèce de petit cachot voûtée où ils sont exposés maintenant sous, une grille circulaire. Qu'on parle, après cette riche trouvaille, de l'inutilité des connaissances archéologiques ! Enfin, c'est dans le château qu'on montre la pauvre chambre où Marie Stuart, diton, mit au monde Jacques VI (depuis Jacques I*' d'Angleterre par l'union des deux royaumes*), et l'étroite fenêtre par où elle le descendit dans un panier, au bout d'une corde, jusqu'au bas des rochers. Je ne sais d'où peut venir ce conte populaire; car Jacques VI naquit au château de Starling, et sa mère , alors reine incontestée d'Ecosse , n'eut pas besoin de le prendre à une ficelle pour le soustraire à ses ennemis.

Gallon-Hill, la colline opposée au château, n'a

1. Venu de Hanovre, Georges I**^ n'était pas fort instruit des choses de ses royaumes. On raconte qu'ayant une fois demandé à un Écossais ce que c'était qu'un laird (nom que l'on donne en Ecosse à tout possesseur de terre, fût ce d'une cabane et d'un acre de jardin) : « Un laird j répondit le fier montagnard, tient le rang immédiatement supérieur à celui de prince allemand. »

2. L'acte d'union entre l'Angleterre et l'Ecosse, sign^ par seize pairs de chaque royaume, se yoit en original au Register-Housey avec une foule de vieilles chartes.

point de cariosilés ; car je ne saurais donner ce nom ni à la petite tour, semblable à celle d'un phare qu*on appelle le Monument de Nelson^ ni à l'observatoire, peu digne d'une Athènes quelconque, ni moins encore au monument inachevé de Waterloo, qui ne saurait même loger des hirondelles. Mais c'est de Calton-Hill qu'on voit le mieux les deux villes , la baie , les montagnes , tout cet imposant spectacle que j'ai crayonné tout à l'heure, curiosité qui vaut bien, j'imagine, les oripeaux d'un sceptre et d'une couronne. Et puis, c'est au pied de Calton-Hill, du côté de la ville vieille, qu'est le vieux château-couvent d'Holyrood, si célèbre en souvenirs, depuis Marie Stuart jusqu'à Charles X. L'une habitait la partie ancienne, dont les presbytériens ont laissé tomber en ruine la chapelle papale. C'était alors un bien petit castel , flanqué de quatre tours sombres ; et, dans cette triste demeure, la belle reine occupait de bien petits et bien misérables appartements. On les a conservés tels qu'ils étaient à son époque, avec leurs antiques tapisseries de Flandre, avec tous leurs meubles, aujourd'hui vermoulus et tombant en charpie, avec la petite table d'un étroit cabinet, où soupait David Rizzio lorsqu'il fut massacré dans les bras de l'adultère Marie par les satellites de son second mari, lord Darnley, qui périt bientôt à son tour pour faire place au troisième mari, l'indigne

Bothwell. On conçoit sans peine qOiç l'épouse de François II ail regretlé toute sa vie la cour élégante de Fontainebleau, où Benvenuto GeUioi» le Primatice, le Rosso et même le grand Léonard de Vinci venaient d'introduire les arts de l'Italie.

Quant à Charles X, dernier hôte royal du diA* teau dont les ducs d'Hamilton sont gardiens héréditaires ihereditary keepers)^ il habita la partie neuve d'Holyrood, plus vaste et plus confortable. D'ailleurs, rien de ce côté n'est digne de visite et de souvenir, et la principale curiosité d'Holyrood, à mon avis, est une coutume plus vieille que sa chapelle ruinée et pourtant toujours subsistante. Croira-t-on qu'en plein milieu du xix* siècle Holyrood soit encore un asile, non toutefois pour les criminels condamnés, mais du moins pour les débiteurs insolvables? A partir d'un certain rang de pavés tracé dans la Canongate^ cette rue qui mène de la ville au vieux monastère , et qu'illustra Walter Scott par ses Chroniques^ les condamnés à la prison pour dettes peuvent braver créanciers et recors. Ils sont libres de passer leur temps h Edimbourg chaque nuit entre le coucher et le lever du j^oleil, et. chaque dimanche toute la journée; et même, comme ce qu'on appelle l'enceinte d'Holyrood, c'est-à-dire ses anciennes dépendances, comprend une vaste étendue de terrain, ils peuvent se pr(»n^iier à toute heure de jour et de nuit sur les

montagnes voisines, qui se nomment les Penikmds. C'est là , dans le vieil enclos d'Holyrood , que le pauvre Charles X allait chasser, non plus, hélas ! des faisans et des chevreuils, comme dans ses beaux tirés de Versailles, de Saint-Germain , de Rambouillet ou de Compiègne, mais tout bonnement de petits oiseaux sur les haies ; c'est là que le^ gamins de la Canongate le suivaient dans ses expéditions si déchues, et lui criaient familièrement : « Roi , roi , voilà un moineau ! » Certes, Sbakspeare a oublié ce traft dans les infortunes de son King Lear.

Ce souvenir mélancoUque des dernières chasses de celui ^ui fut appelé « le Robin des bois couronné » me ramène à mon sujet. Vers la fin de décembre, la chasse des grouses est depuis longtemps close, et celle des cerfs, qui se pratique alors, ne se fait que dans les Highlands, autour des lacs glacés, dans les forêts chargées de givre et de frimas. Je n'avais,' dans les Lowlands, d'autre chasse que celle des faisans, des bécasses, des lièvres et des lapins. Ces concitoyens cCun bois^ comme dirait La Fontaine, suffisaient, et de reste, à mes amusements. Peut-être même que, si quelques chasses semblables m'étaient contées .fy prendrais un plaisir extrême; mais je doute qu'elles aient autant d'attrait pour mon lecteur. Dans le désir de lui rapporter quelque récit nouveau, après tant de récits passés.

après les cailles et les lapins de TEspagne, les perdrix de rAngleterre, les cerfs de la Hongrie, les lièvres de la Saxe, les sangliers de la Prusse, les élans et les ours de la Russie et les grouses de rÉcosse, je voulais voir la chasse qu'on peut appeler nationale par excellence dans ' les trois , royaumes, le fox-hunting, la chasse au renard ; et, n'étant que médiocre cavalier, la voir seulement, sans y prendre d'autre rôle que celui de simple spectateur. Dieu merci, les occasions étaient faciles, nombreuses, presque journalières. Mon bon hôle de D.... Gastle recevait, à la fin de chaque semaine, une petite pancarte comme celles qui servent à Londres pour les invitations de dîners et de bals, où lord E..., le grand fox-hunter du comté de Berv^ick, indiquait ses chasses de la semaine suivante, avec le lieu et l'heure des rendez-vous. Ces chasses se faisaient à peu près les six. jours ouvrables, n'étant guère suspendues, outre les dimanches, que les holydays^ c'est-à-dire les jours de fêtes sacrées ou profanes. Il me suffisait donc de choisir, parmi tant d'occasions hebdomadaires, une chasse rapprochée de la maison et un temps passable.

J'attendis cependant, pour faire ce choix, que le mois de février fût venu, et que la loi couvrît de sa protection toujours respectée les perdrix et les faisans. Le rendez-vous était donné dans

une ferme à trois ou quatre milles. Nous partîmes d'assez bonne heure (pas trop tôt néanmoins pour n'avoir pas fait provision d'un ample déjeuner), lïion hôte sur un vigoureux cheval de course, et moi trottant à ses côtés sur les larges reins d'un solide et tranquille double poney* Lorsque, avec la ponctualité militaire, nous arrivions d'un côté à la ferme indiquée, lord E.... y arrivait de l'autre, suivi de ses piqueurs, que suivait sa meute, laquelle se composait de quarante à cinquante chiens courants, tous de haute taille et de même pied, tous tachetés de noir et orange sur fond blanc. Ces chiens ressemblent à ceux de nos belles races du Poitou et de la Saintonge; mais ils n'en ont toutefois ni les grands yeux, ni les grandes oreilles pendantes, ni les voix sonores et majestueuses. Cependant les autres fox-hunters arrivaient de tous côtés en même temps, quelques-uns dé fort loin, tous uniformément vêtus d'habits ou de redingotes en drap écarlate, de culottes en peau blanche ou en velours à côtes de même couleur, et de bottes à retroussis. Cet uniforme traditionnel devait se compléter par une casquette en velours noir à la jockey ; mais plusieurs avaient le simple chapeau rond. Une vingtaine d'habits rouges , avec un nombre à peu près double de laquais en livrée, furent bientôt réunis ; mais ce corps de bataille était entouré de toute une autre armée d'amateurs

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et de curieux. C'étaient quelques voitures remplies V de dames qui se rangeaient sur les hauteurs ; c'étaient quelques bourgeois de la petite ville voisme, tous & cheval, et le plaid sur Tépaule pour ieur servir au besoin de manteau; c'étaient quelques fermiers ou paysans des environs, montés siur des poneys d'Ecosse ou sur des poneys de Jérusalem (des ânes parlant par respect); c'étaient enûn, avec tous les gens de la ferme» hommes, fenunes et enfants, qui accouraient tenant à la main leur écuelle de porridge (gruau d'avoine), quantité de gens plantés sur leurs jambes pour toute mon^ ture, même de ces pauvres diables en guenilles qui ont, comme dit Shakspeare, plus de pieds que de souliers.

Cet empressement extrême, cette passion gêné* raie pour les fox-huniinjiSf qui fait remettre toutes les affaires et oublier tous les soucis, qui fait bra* ver la pluie et la neige, les rhumes et les chutes, peut seule expliquer une fort singulière singularité : on sait de quel respect jaloux la propriété est entourée en Angleterre ; personne ne franchit une clôture sous peine d'être prosecuted^ comme disent, autour de Londres, les avis dressés sur des perches à tous les coins de haies; et, malgré le proverbe que le pied du jardinier ne nuit pas au jardin, on se ferait surtout scrupule de mettre le pied sur un terrain en culture. Eh bien! personne

ne réclame, personne ne se fâche ni ne s'étonne lorsque cinquante chiens et cent chevaux se lancent à travers les champs et les haies, brisant les clôtures, écrasant les turneps (navets), labourant les jeunes blés, laissant enfin derrière eux une traînée de dégâts et de dévastation.

C'est encore cette passion universelle, inextinguible, qui pouvait seule m*expliquer l'étrange composition de la compagnie chasseresse. Il n'y avait pas là rien que des hommes jeunes et robustes, mais aussi beaucoup de vieillards à cheveux blancs, tord £..., par exemple, homme de grandes et courtoises manières, qui passe à cheval tous les jours d'une semaine dans ce rude exercice, dont il dojine aux autres l'occasion et l'exemple, n'a pas seulement frisé la ciuquçintaine comme Vingénieua; hidalgo de la Manche y mais il a de beaucoup dépassé son demi-siècle. J'ai vu près de lui des hommes fort âgés, courbés sur leurs selles, et qu'on supposerait pouvoir à peine se tenir debout sur leurs pieds. Souvent môme des dames ou des demoisellQ^, vaillantes amazones, prennent part à ces jeux, s'il est permis d'ainsi nommer de si rudes et périlleux travaux. L'on m'a montré, parmi les gentlemen riders^ un cavalier à barbe grise, trèsgrand, très-maigre, qui souvent amène, m'a-t-on dit, non-seulement sa femme, mais quelques-unes de ses six fdles, toutes aussi grandes et aussi maigres

que lui-même, à ce point qu'il dit plaisamment de sa famille géante : < rai trente-six pieds de filles ! > Tout cela est d'autant plus singulier, que les chasses au renard, vraies courses à vol d'oîseaa, ne peuvent se faire que sur des chevaux de sang, de grand train, de grande entreprise, seuls capables de supporter une telle fatigue et de soutenir une telle allure , partant , fort difficiles à bien monter. Et combien de dangers présentent ces audacieux steeple-choses! combien d'accidents graves on y déplore journellement ! En moins de quinze jours, et sans sortir des chasses de lord E..., j'en puis citer trois. Sir Georges B.... eut la jambe cassée d'un coup de pied de cheval, et, transporté dans une cabane de paysan, il y mourut peu de jours après, malgré les soins de nombreux médecins et chirurgiens appelés d'Edimbourg et de Londres; le capitaine L. H.. . fut blessé au pied d'une autre ruade qui le tint cloué sur sa chaise longue comme un accès de goutte ; enfin , à la chasse même où j'assistais, »sir Georges H..., très-vaillant cavalier, ayant roulé par-dessus la tête de s#n cheval, qui s'était embourbé jusqu'au cou, reçut de graves contusions dans les reins et dans la main droite, ce qui ne l'empêcha pas de retourner, trois jours après, courir le renard , ayant sa main blessée pendue au cou dans une cravate , avec tous les doigts tenus par dès éclisses.

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Qaand tout le monde fut réuni, on s'achemina en bon ordre, non vers une forêt (car les bois, en Ecosse, cultivés par coupes sombres^ comme ceux du nord de l'Allemagne, n'oflfrent point de halliers assez épais pour loger le renard), mais vers un fourré d'ajoncs verts et piquants, situé au beau milieu de la plaine, parmi des champs bien clos et bien cultivés. Là était le principal espoir de la journée, qui se passe souvent en quêtes inutiles et à battre des buissons creux. Excités par les cris des piqueurs, quelques chiens, les plus braves, entrèrent résolument dans les ajoncs épineux, tandis que la plupart, plus douillets, se contentaient de cerner le fourré. Après quelques minutes d*attente silencieuse, deux ou trois coups de gueule annoncèrent que la trace de l'animal était trouvée. Les piqueurs firent sonner, en guise de trompes, leurs petits cornets ; la meute se rallia, et bientôt on put juger, à la direction de tous les aboiements, que le renard s'échappait par un fossé le long d'une haie vive. Les cavaliers s'élancèrent où les appelait la meute, qui, soit par le défaut ou la faiblesse des voix de chiens, soit parce qu'elle courait en rase campagne et en plein air au lieu d'être sous des bois ou entre des montagnes, me semblait loin de produire la musique puissante et les contrastes d'harmonie que font nos meutes bien organisées, celles qui réunissent le soprano-sfogaio des jeunes lices

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au bauo^ofondo des pères et des grands-pères. Je vis on moment défiler tous ces diiens en nn bataillon bien serré, bien compact, qu'on aurait pris, comme disent les piqueurs, sous un filet; et les habits rouges, suivis des livrées de toutes couleurs, volaient à la suite de tout le galop de leurs puissantes montures, faisant trembler la terre sous cette charge à fond, se frayant passage à travers tous les obstacles, et suivant la trace du renard partout où le portail son caprice oti phitôt son instinct de salut. Après quelques évolutions autour d'un monticule où j'avais grimpé, à la façon de Carabi sur son arbre, ils disparurent bientôt à rhorizon, emportés comme un tourbillon rapide, comme les morts de la ballade allemande ; et quand toutes ces ombres rouges se furent évanouies, satisfait du spectacle qu'elles m'avalent donné et qui restera dans mes souvenirs, je tournai la bride à mon paisible poney pour regagner le logis, mettre mes brodequins lacés, siffler mon bon dd, et m'en aller chercher des bécasses dans les moors^ où l'on ne tire plus ni le grouse ni le coq de bruyère.

J'appris en soupant que la chasse au renard avait été parfaite, merveilleuse, capitale. D'abord il avait fait, du malin au soir, un temps magnifique, c'est-à-dire sans soleil et sans gelée, sombre, humide, brumeux, pluvieux même, vrai tempo

éCinnamorati et de fox-hunters; puis.... — Qu*on avait forcé la bête, sans doute? — Pardon; le dénouaient est bien moins banal et bien plus heureux. Après avoir promené tout le jour à sa queue tant de bètes et tant de gens, le renard avait fini par dépister la meute, échappant ainsi à cette mort cruelle et presque inévitable dont le menaçaient plus de quarante mâchoires acharnées. C'était là le plus beau triomphe des chasseurs, d'avoir couru beaucoup sans rien prendre; car, diez nos voisins d'outre-mer, le renard est une marchandise aussi rare que précieuse ; on en conserve la race avec autant de soin que nous en mettons chez nous à la détruire. Quelle bonne fortune donc de pouvoir dire, après quatre ou cinq heures de course échevelée : « Bon ! ce renard pourra servir une autrefois! »

^êgs'

Dans tous mes récits de chasses faites à l'étranger, de Cadix à Saint-Pétersbourg en passant par Londres, Vienne et Berlin, j'ai toujours choisi de préférence, non pas les meilleures chasses, mais les plus originales, les plus particulières aux pays que j'ai visités, et partant les plus inconnues dans le nôtre. D'une autre part, j'ai tâché, chemin faisant, d'assaisonner ces récits de quelques innocentes malices sur les lieux, les choses et les hommes, de façon que l'on ne sentit pas uniquement, dans ce long trajet, l'odeur d'une traînée de poudre et de sang, -et qu'il m'eût été permis de donner pour second titre au livre : Études de mœurs. Ces deux motifs m'ont également empêché de raconter des chasses en France ; car, chasseur ou moraliste, que pouvais-je apprendre à mes lecteurs? Et d'ailleurs, depuis le roi Phœbus' et le

1. Gaston de Foiz ni, mort en 1391. Son livre est intitulé : fhœhtis des déduix de la chaste des bêtes sauvaiges et des 19 17

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vénérable Jacques du Fouilloux, veneur de Charles IX, jusqu'à MM. EIzéar Blaze, Deyeux, Lavallée, jusqu'à mon excellent et spirituel ami Adolphe d'Houdetot, assez d'autres, mieux que je ne l'eusse fait, ont décrit nos chasses françaises. Donc je me récuse et m'abstiens.

Cependant, et sans sortir de France, on peut entendre conter des chasses faites en d'autres pays, et l'on peut les redire à son tour. Ceci rentre dans ma spécialité, mot affreux, mais utile, et je vais user du droit qu'il me donne.

Un jour des derniers du mois d'août, j'avais été emmené par un camarade qui allait, avec d'autres, braconner sur les étangs de Saclé, entre Palaiseau et Versailles. Je ne dis pas chasser, quoiqu'ils fussent nantis de permissions en règle et parfaitement à l'abri des procès-verbaux, par^ que, sous prétexte de tirer des halbrans qui étaient déjà partis et des bécassines qui n'étaient point encore venues, nous avions, en rôdant sur les bords des étangs, assassiné quelques perdreaux avant Fouverlure officielle de la chasse. Parmi mes trois compagnons, l'un était Parisien pur sang, et ses plus lointaines excursions ne l'avaient jamais conduit au delà de la Somme ou de la

oyseaux de proye. On croit que du style emphatique ou plutôt amphigourique de ce livre étrange est venue Texpressioa faire du Phœbus.

Loire : crédule à Tavepant. Les deux autres étaient sortis de France, celui-ci pour faire son tour de Suisse et d'Italie, celui-là pour passer les mers, ce qui le rendait bien autrement respectable aux yeux du fils de Paris. Le marin était long, roide, maigre, d'une pâleur livide et d'un calme plat, enfin ressemblant de tout point au saint suaire ; tandis que l'autre voyageur, gros, gras, court, trapu, joufflu et ventru, eût représenté Palstaff au naturel. Les voilà donc désignés sans avoir besoin de leurs noms propres.

Sur le coup de midi, fatigués de la marche et du soleil, mes trois gars s'étaient mis à l'ombre de la haute chaussée des étangs, autour d'un pâté flanqué de quelques bouteilles. Je vins les rejoindre, en sifflant mon chien, qui rapportait un perdreau ramassé dans la vase. Tandis que je lui essuyais les yeux et le museau avec ses longues oreilles (pour un chien

L'oreille est un torchon donné par la nature) ,

le touriste Falstaff commença les plus touchantes lamentations sur l'abomination de la désolation, non dans Sion, mais dans le pays où nous chassions. « Voyez un peu ! disait^l avec amertume, en étendant les bras vers la nappe d'eau que le soleil frappait de ses rayons caniculaires : pour gagner quatre sous, cette ladre de liste civile a mis en

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ferme les joncs de ces étangs ; on les coupe dès qu'ils poussent, et jusque sous l'eau. Qu'arrivet-il 7 pas plus de joncs que sur ma main, et pas plus de canards que dans ma gibecière^ Nous sommes réduits à patauger sur les bords pour tuer quelques pouilleux \ au risque d'être submergés dans la boue ou pinces par le bon gendarme. Ne vaudrait-il pas mieux, puisqu'ils ne servent plus à la chasse, dessécher ces étangs et les mettre en culture? On assainirait du moins ce malheureux pays, ravagé chaque année par les fièvres tierces. Ah! que ne suis-je encore dans les marais Pontins, vous savez, ces grands marais entre Rome et Terracine, traversés par le Garigliano et la Via Pia^ vous save?, la chaussée du pape Pie VL... C'est là, per Bacco l qu'on trouve des joncs et des canards, sans compter les sarcelles, les macreuses, les rou^geots^ les grèbes, les hérons, les échassiers, les bécassines, les râles.... Avez-vous chassé, messieurs, dans les marais Pontins ? »•

Le Parisien ouvrait de grands yeux, le Saint- Suaire n'ouvrait pas la bouche. Je vis bien que cette hautaine question s'adressait à moi. « Non, répondis-je, l'occasion m'a manqué. J'ai traversé deux fois les marais Pontins, comme le Garigliano

1. l.es chasseurs appellent ainsi les perdreaux trop jeunes, non encore maillés.

Cl la Via Pia^ mais toujours dans cette saison de l'année, lorsqu'ils sont presque à sec et que la terrible maF aria en chasse même les chasseurs. On n'y voit plus alors que des troupes de buffles saunages, hideux de forme et d'aspect , qui se roulent dans la fange, à la manière des sangliers, pour se donner la jouissance d'un peu de fraîcheur, et quelques rares créatures humaines, qu'une fièvre continuelle rend presque aussi hideuses que les buffles. Mais je trouverais bien dans ma mémoire d'autres souvenirs de chasse aux oiseaux d'eau, qui vaudraient peut-être ceux que vous avez rapportés des marais Pontins. Par exemple, là-bas, dans le fond de la Baltique, sur les côtes de l'Esthonie et de la Finlande, ou bien dans les grands lacs de la Russie du nord, il y a des berges marécageuses où les canards arrivent en troupes si nombreuses, si serrées, si compactes, qu'elles obscurcissent littéralement la lumière du jour. Mais ces canards, qui se nourrissent, dit-on, presque exclusivement de poissons morts jetés à la côte, ont une chair si coriace, un goût si détestable, que nul homme, fût-ce un mendiant juif, ne se résout à manger ces mangeurs de poissons pourris. Et, comme personne ne les mange, personne ne les tue. Ils sont respectés presque à l'égal du pigeon, l'oiseau sacré des Russes, que «a ressemblance avec TEsprit- Saint préserve de la broche et de la crapaudine. Il

n'y a guère qu'un étranger qui , de temps en temps, pour brûler de la pondre et s'exercer la main, va faire le coup de feu dans ces bandes épaisses que protège d'habitude, non plus un préjugé tout-puissant, mais simplement leur inutilité. « Je pourrais aussi vous raconter les chasses de Potsdam. Près de ce Versailles prussien sont deux lacs que l'on nomme le grand et le petit Entenfunger^see (mot à mot, lac du preneur de canards). Là règne un silence éternel ; pas un coup de fusil ne se tire au loin à la ronde de ces eaux, sur lesquelles pas un bateau ne navigue : elles sont réservées à la bouche du roi. Le preneur de canards, puisque c'est son nom consacré, dont la demeure est située à la jonction des deux lacs, y entretient quelques petites bandes de canards sauvages privés.... d'une aile, qui reviennent, à certaine heure et à certain signal, prendre leur repas journalier. En nageant insensiblement vers certains amas de joncs, ils y entraînent les vrais canards sauvages qu'attendent là de grands filets à bourses. Le tour n'est pas sorcier, puisqu'on prend ainsi les taureaux de course en Espagne et les éléphants dans les Indes. C'est pourtant le grand Frédéric qui a imaginé cette ruse de guerre, et c'est par respect pour la mémoire du vainqueur de Rosbach que l'on conserve encore à son poste le tendeur de filets. Mais est-ce une chasse? et n'est-ce pas une

pèche? La question est jugée par le proverbe allemand : « Pêcheur sec et chasseur mouillé font également triste figure. *» Évidemment le royal preneur de canards n'est qu'un pêcheur. Autant vaudrait qw'il fît comme les Chinois, qull s'affublât la tête d'une citrouille percée de deux trous pour les yeux, et qu'il allât, marchant dans l'eau, prendre les canards par les pattes.

« J'aime mieux, pour retrouver un souvenir vraiment agréable et digue d'un récit, redescendre à l'autre bout de l'Europe, jusqu'en Espagne. Près de Valence, à côté de sa fameuse Huerta^ de ce jardin d'Éden qui est l'œuvre des Arabes aussi bien que la Mezquita de Cordoue, l'Alcazar de Séville et ' TAlhambra de Grenade, se trouve un vaste lac, une espèce .de petite mer intérieure appelée Albufera. Le maréchal Suchet reçut ce lac en dotation, avec le titre de duc, après avoir battu le général Blake dans la plaine voi3ine, et pris Valence à la suite de sa victoire. Dans ce pays de fêtes et de divertissements, où les femmes sont célèbres par leurs chistes^ leurs saillies, autant que par leur beauté, où les hommes sont d'humeur si joviale, que le poète Quevedo attache à la marotte de la Polie, au lieu de grelots, des têtes de ValenciensS l'une des principales fêtes

Y ileya por cascabeles Gabezas de Valencianos.

de Tannée est l'ouvertare de la chasse sur laAlbufefa. Elle se fait vers la fin de juillet, lorsque les balbraus, déjà forts et pourvus de leurs ailes, ont été conduits par la cane et le canard du nid à f élang. Cette ouverture de chasse est annoncée à son de trompe plusieurs jours d'avance. Dès le matin, on voit sortir de Valence une longue caravane de voitures, de chevaux, de mulets et d*ânes , traînant ou portant non - seulement la foule des chasseurs, mais une autre foule de nymphes chasseresses qui n'ont pas fait pourtant, comme celles de Diane, vœu de chasteté. En un mot, les dames sont de la partie. Bientôt des centaines de petites barques, amarrées dès la veille sur les bords du lac, se partagent, se disputent ces nombreux visiteurs. Les rameurs qui les manœuvrent portent le simple et élégant costume des paysans de la Huerta : mouchoir de couleur sur la tête, chemise blanche, ceinture bariolée autour des reins , large pantalon blanc coupé court au genou, et bas de chair, comme dit Cervantes ^ Au signal donné, toutes ces barques se détachent du rivage, et, formant un cercle immense, d'abord peu serré, s'avancent en se rapprochant vers le centre du lac. C'est la battue au chaudron (kesseltreiben\ la battue ronde qu'on feit en hiver dans

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