Médias de came
les plaines d'Allemagne pour tuer des monceaux de lièvres, qui se fait en été sur les eaux de la Albafera pour tuer des monceaux de canards. Dès qu'une bande de ces pauvres volailles s'est levée devant un bateau, dès qu'elle a essuyé-la première décharge, elle s'en va à tire-d'aile passer sur d'autres bateaux qui la reçoivent à coups d'escopette ou de Iromblon, «et, repoussée -par ce mauvais accueil, elle se retourne brusquement, cherche un autre passage, trouve la même réception, tourne longtemps dans le cercle fatal , jusqu'à ce qu'enfin, s'élevant au plus haut des airs et format le triangle comme pour les lointains voyages, elle passe au-dessus du bruit et de la fumée , hors des atteintes de tous ces canons tonnants. Mais elle a laissé dans sa fuite bien des morts et^bien des blessés, et le sort d'une bande de canards est le sort de toutes les autres. Leur nombre est si grand, leur vol si longtemps incertain, que toutes les barques font feu de bâbord et de tribord ; on dirait un combat naval. Vous voyez d'ici le spectacle : un ciel pur, un soleil éblouissant, le lac tranquille et azuré, sur ses rives verdoyantes des bouquets d'humbles myrtes et de hauts orangers se mirant dans les eaux, la foule confuse des barques pavoisées de mille couleurs, le feu, la fumée et le bruit des armes, la récolte des morts, la poursuite des mourants, les nageurs volontaires, les
plongeons forcés , les chants de triomphe, les cris de joie, les rires moqueurs , et le malin Amour profltant du désordre pour faire en adroit filou ses charmants petits larcins.... »
Ouf ! j'étais essoufflé, et je m'arrêtai sur celte belle tirade. Le Parisien écoutait toujours sans mot dire ; le Saint-Suaire, qui ne parlait pas, ne semblait pas écouter davantage. Falstaff dit: ^ Per Baccol que n'avons-nous en France des chasses comme celles de la Albufera et des marais Pontins!
— Ne croyez pas , lui répondis-je, que toute la France en soit dépourvue. Tenez, ces étangs chauves que vous prenez en dédain, s'ils étaient dans mon pays de Bourgpgne, on en saurait bien tirer parti : on y ferait le badinage.
— Et qtl'est-ce que le badinage^ s'il vous plaît?
— UneH^hasse très-originale et très-amusaqte.
— Oh! contez-la-nous, je vous prie.
— Bien volontiers. Supposez que, sur cette levée d'étang, près de la vanne, en. face de l'endroit où l'eau, trop profonde, n'est jamais cachée par aucune touffe de joncs, s'élève une petite cabane en feuillage capable de cacher un chasseur et son chien. Le chasseur y vient au point du jour avec un mâtin dressé pour cet usage. Celui-ci doit être de petite taille, avoir l'oreille droite, la queue longue, et surtout le pelage fauve, enfin ressembler à un renard. Cette mise est de rigueur,
comme l'habit noir à l'Opéra de Londres. Quand le chasseur et son chien sont arrivés sans bruit dans leur affût, l'un jette à l'autre, sur la levée de l'étang, de petite morceaux de pain. Le m&tin va les ramasser et revient à son maître. C'est à cela simplement qu'il faut l'habituer, et vous voyez que son éducation n'est pas difficile. Ce badinage ne se fait pas deux ou trois fois sans qu'un des nombreux canards dont je suppose l'étang peuplé aperçoive le fauve animal. II le prend pour un renard, et sur-le-champ, battant des ailes, jetant le cri d'alarme, il avertit tous ses compagnons. Bientôt un kouin-kouin universel retentit sur l'étang. Des quatre points de l'horizon l'on voit accourir toute la gent emplumée, qui bat l'air et l'eau de ses ailes, et qui crie en son patois haro sur l'écornifleur. Vous connaissez la coutume qu'ont les oiseaux de s'avertir à l'approche du renard et de le poursuivre de leurs cris. Ehr bien ! c'est sur cette habitude instinctive qu'est fondé le succès de notre chasse. Lorsque les canards sont bien attroupés, bien ameutés en face de la bonde, sur l'endroit profond où nul herbage ne les dérobe à la vue, le chasseur n'a plus qu'à bien aligner sa canardière posée sur une fourche ; et.
Nouveau Jupiter , du haut de cet Olympe ,
il foudroie l'émeute à mitraille. On a vu des coups
heureux qui laissaient sur la place un demi'cent de morts et de blessés. Alors le chien va ramasser autre chose que des miettes.
^ C'est charmant, dit Falstaff; mais peut^on badiner ainsi tous les jours ?
— Au moins deux fois par jour, lui répondis-je ; les canards sont comme les lapins du bon La Fontaine : ils se laissent prendre au piège
A rheure de Taffùt , soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour , Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , Et que, n'étant plus nuit , il n'est pas encor jour.
On dit même qu'outre le matin et le soir, cetle chasse peut encore se faire à midi. Mcmtaigne, après Plutarque, cite les bœufs du palais de Suse, qui savaient compter jusqu'à cent, parce que, devant tourner cent fois par jour les roues à puiser de Teau pour arroser les jardins, il était impossible, par aucune force, de leur en faire tirer un tour davantage ; de son côté, le docteur Gall a observé une pie qui savait compter jusqu'à trois, c'est-à-dire que, chassée de son nid par l'approche de trois hommes qui s'embusquaient ensemble dans le voisinage et s'éloignaient l'un après l'autre, elle attendait, pour retourner à sa couvée, qu'ils fussent partis tous les trois. Le hadinage prouverait que les canards n'ont pas la mémoire plus longue
UN.BADINÀGE PRÈS DE MBXICO. 397
que six heures, le temps d*uae marée. Après <}uoi.
Je revois les lapins Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.
Tout à coup le Saint-Suaire ouvrit la bouche : « Quand j'étais dans l'autre monde.... » Nous le prîmes tout de bon pour un revenant. « .... Je veux dire dans le nouveau monde : ce qui est à peu près la même chose, car, à Vera-Cruz, j'ai attrapé le vomito negrOy que vous appelez la fièvre jaune, et vous voyez les beaux restes que j'en ai ; quand j'étais au Mexique, enfin, j'ai vu faire une chasse plus étrange et plus productive.
— Contez, contez! » criâmes-nous d'Une seule voix.
Il ne se fit pas prier davantage, et, dès qu'il eut bien toussé : « Vous savez, dit-il, qu'en descendant le versant septentrional de la Cordillère d'Anahuac, qui sépare Vera-Cruz de Mexico, on découvre une plaine immense, laquelle était jadis le fond d'un grand lac d'où s'élevait, comme une autre Venise, le Mexico, ou plutôt le Ténochtitlan des Aztèques. Les Espagnols, après la conquête de Femand Cortez, voulurent dessécher ce grand lac, à la fois pour assainir la contrée, poqr la préserver des fréquentes inondations qu'amenait la saison des pluies, et pour tenir toujours praticables
manque à rhomme, mais où Thomme manque. Des Indiennes, les pieds nus, mais les cheveux tressés en couronne avec des rubans et des paillettes, et portant en écharpe, sur leur courte chemise blanche, le tapalo bariolé, s'avançaient au bord de leurs îles, comnie sur un balcon fleuri, entr'ouvrant ses rideaux de verdure Elles m'offraient à Fenvi, moyennant quelque menue monnaie, tous les fruits de leurs paradis flottants : le succulent sapote^ qu*on pourrait appeler la pommeligue; le mameif à la chair tendre et sucrée ; le platano^ qui ressemble à une grappe de cornichons, moins le vinaigre; l'exquise chirimoya, qui fond dans la bouche comme une crème d'ananas, . et d'autres encore, dont le vomito negro a emporté jusqu'aux noms. Mais un autre objet attirait mon attention plus encore que les Indiennes et leurs fruits variés : c'était une foule d'oiseaux-mouches, qu'on appelle là-bas chupa-mirtos (suce-myrtes), voltigeant sur les chinampas, et brillant au soleil comme les luciole de Naples pendant la nuit. Tout chamarrés d'or, de rubis, de saphirs et d'émeraudes, ces insectes à plumes papillonnaient autour des fleurs, enfonçaient leurs becs déliés dans le miel d^ calices, battaient joyeusement de leurs ailes diaprées, et volaient à ji'autres conquêtes. C'est assurément pour peindre les amours du colibri et de la'campontfto, non ceux du par
pillon et de la rose, que Parny a fait ce vers charixiant :
La voit , Taime , lui platt , la caresse et s'envole.
— Assez, camarade, murmura Palstaff la bouche pleine ; nous sommes tombés dans l'histoire naturelle, et nous allons droit à la bucolique.
— • Tout à coup , reprit le Saint-Sùaire en vidant sa lasse, j'entends une détonatiop formidable, puis ■une autre, puis une autre encore à quelques secondes d'intervalle. C'était, à n'en pouvoir douter, trois décharges d'artillerie. J'interrogeai du regard mon batelier, et j'attendais la réponse habituelle en pareil cas : « Ce n'est rien ; c'est une révolu- « tion. » Il me dit, à ma grande surprise : « C'est la « chasse aux canards. »
— Quoi ! à coups de canon ? criâmes-nous tous trois ensemble.
— A coups de canon, répondit tranquillement le conteur. Je-l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, et tous ceux qui vont au Mexique peuvent le voir à leur tour. Je fis ramer du côté de la triple décharge, et j'arrivai ainsi dans le fond du lac, au bout le plus éloigné de la ville. Là, plus d'oiseauxmouches, plus d'Indiennes, plus d'îles flottantes : une nappe d'eau tout unie. Deux ou trois petits ca- , nots, semblables à des pirogues, naviguaient seuls dans ces parages déserts. Us étaient déjà plus que
402 SOUYENIRS OS CHASSE.
remplis par des canards amoncelés qui en dépassaient les bords. Cependant les l)ateliers de ces canots continuaient à ramasser des victimes sur le champ de bataille, achevant les blessés à coups d*avirons et ne cessant d*empiler les morts. Sur le rivage en face s'élevaient effectivement trois batteries de petits canons superposées. La plus basse était pointée à fleur 4*eau, la seconde à quinze ou vingt degrés plus haut dans Tangle, la troisième à toute volée. De la triple détonation qui m'avait attiré je voyais donc d*un coup d'œil la cause et Feffet. Il ne me fallait plus que rexplication.
« Dès que les pit*ogues , à demi submergées sous leur charge de cadavres, se furent amarrées près des batteries de canon» je m'approchai et j'entamai conversation avec le chef de ces chasseurs, artilleurs, rameurs, ou comme il vous plaira. C'était un gachupino, un des Espagnols d'Europe, partant plus poli et plus complaisant que leurs descendants abâtardis du Mexique. < Avant de répondre à vos quesc tions, me dit-il, examinez attentivement les bords •< de ce lac. » Je mis mes lunettes, et j'aperçus alors quelque chose qui me causa plus de surprise encore que les coups de canon. La berge du lac était formée, non de terre végétale, ni de sable, ni de galet, mais d'une innombrable quantité de mouches rampantes, amoncelées en une couche épaisse qui s'étendait même sous les eaux, et aussi loin que
UN BiU>lNAGE PHÊS D£ MEXICO. kù3
Yœil pouvait discerner. On peut se faire une idée de leur aspect et de la manière dont s'empilent ces fourmilières immondes en voyant pendant Tété certains essaims de mouches en certains endroits que Vespasien frappa d'impôts. C'est assez vous dire. Pouah! peor es menearlo.... Après mes exclamations de surprise, le complaisant gachupino me donna l'explication que je lui avais demandée.
c Chaque année, me dit-il, à pareille époque, « ces myriades de mouches, attirées sans doute par M l'appât des immondices de la cité^ que les eaux des ^ « lacs déposent sur leurs bords, viennent s'entasser, « comme vous voyez, au point de former en quelque « sorte le sol même des lacs. Ces mouches attirent à « leur tour d'innombrables nuées de canards sau- « vages qui les dévorent gloutonnement; et, si vous « fussiez venu il y a une heure, cette tranquille et « claire nappe d'eau vous eût paru comme noircie et « agitée par des bancs de plantes aquatiques. A leur ^ tour aussi, ces canards attirent l'homme, ce grand n et universel dévorateur, duquel provenait l'appât « qui avait attiré les mouches; et tel est, en tout et « partout, le fatal circulus où le créateur a enfermé « la création. Bref, il était juste que la ville de Mexico, « ayant fourni la première mise de cette opération « circulaire, en retirât les bénéfices. Elle afferme la « chasse des canards sur les lacs ; et je suis, jusqu'à «nouvelle révolution, le fermier de cette chasse.
« Comme mes prédécesseurs ont fait , et comme fe- « ront mes successeurs, j'ai dressé là trois batteries « de canon, qui font feu chaque jour, le matin et le « soir. On les charge avec des poignées de grains de « plomb et de fonte. Chaque batterie, disposée en « év.entail pour mieux étendre le coup, s'allume avec « une seule mèche. La plus basse frappe les cafiards •• sur l'eau, la seconde lorsqu'ils prennent leur vol au « bruit de la preiriière, la troisième lorsqu'ils achè- « vent de s'élever en droite ligne pour fuir à tire- « d'aile. Les distances, les hauteurs, les intervalles, «« tout est mesuré et calculé d'avance, de façon que « les coups portent toujours avec plein succès. Vous « voyez dans ces bateaux le produit d'une décharge.
« — C'est admirable, inouï, prodigieux! lui dis-je.
« — Oui, à l'œil, » reprit tristement le fermier de chasse en hochant la tête ; « mais dans la poche.... « Figurez-vous que je vends ces canards à deux ou « trois cuartos la paire ; » et le cuarto, ajouta l'historien entre parenthèses, ne vaut pas im sou de France ; « c'est peu dans le pays des piastres; et il me faut « vendre bien des milliers de paires pour payer mon a fermage kVayuntamiento. Les mouches rampantes, « que vous avez bien fait de regarder d'un peu loin, « exhalent une puanteur nauséabonde, produi te peut- « être par le genre de nourriture 'qu'elles trouvent « sur le bord des lacs. Les canards qui $'en repais- « sent contractent le goût des mouches, et leur chair
« n'est pas seulement coriace, mais infecte. Aussi n'y H a-t-il guère que les Indiens qui soient capables de « terminer le circulus dont nous parlions tout à « l'heure, en mangeant à leur tonr les canards. Pour « chasser l'odeur des mouches dont cette chair est «« imprégnée, ils en font d'abominables ragoûts au « poivre long, qu'ils appellent chilé dans leur patois, « et ils arrosent cette ambroisie d'un nectar à l'ave- «nant, de leur chère liqueur de pulqué^ dont le « moindre défaut est de sentir l'œuf punais. Je me « suis fait pourvoyeur de ces festins, pour vivre. » Cela dit, le gachupino monta sur une barque, fit signe à ses rameurs , et ils poussèrent du côté de la ville leur odoriférante boucherie. »
Le Saint-Suaire se lut.
« Quelle étonnante chasse ! dit le Parisien sortant de sa stupeur.
— Plus singulière, en effet, que celle des marais Pontins,ditFaIstaff. >
— Et même que le badinage en Bourgogne, ajoutai-je. Mais où ne trouve-t-on pas des choses singulières? Qui a beaucoup vu s'étonne peu. Aussi, de toutes ces chasses que nous avons contées, et de cent autres aventures qui causent la surprise, Teffroi, l'admiralioii , je dis froidement avec le proverbe espagnol : « Chacun a sa manière de tuer les puces. »
Sur cette profonde réflexion philosophique em-
406 SÔUVEKIBS DE GRASSE.
prunlée à mon ami Sancho Panza, notre conversation finit en même temps que le déjeuner; et laissant ^le souvenir importun des marais Pontins, de la Albufera et du lac Xochimilco; chacun de nous se remit bravement à quêter le perdreau dans les lisières marécageuses des étangs de Saclé.
qo^cl:^
Courtayenel, près Rozay (Seine-et-lilame}^ le 25 septembre 1855.
A Monsieur le directeur du Journal pour Tous.
Vous me demandez, mon cher ami, d'ajouter un chapitre à mti Souvenirs de Chasse, trouvant le mo-* ment opportun pour l'offrir à vos innombrables lecteurs. Hélas! vous n'avez que trop raison de rappeler' ce titre, et vous m'ordonnez, comme la reine de Garthage, âe renouveler mes douleurs. Lorsqu'on a quitté les terres promises qui se nomment l'Ecosse et l'Angleterre; lorsqu'on revient sur notre terre de France, si vide et si désolée, si dénuée de tout gibier de l'air, de la terre et des eaux, que voulez-vous qu'on ait de plus que des souvenirs? Je reviens, en effet, d'Ecosse et d'Angleterre, où je
croyais soulement avoir commencé ma campape un peu plus tôt et un peu mieux qu*en France, où je Tai du même coup finie, puisque je ne trouve plus rien à faire, ni même à tenter depuis mon retour. En tout cas, j*ai, comme on dit, mangé mon pain blanc le premier. Oui, j'ai retrouvé en Ecosse mes bons amis,'si hospitaliers, si prévenants, si fidèles, et mes beaux moors, ces charmants déserts de bruyère fleurie couronnant les crêtes des montagnes, et les troupes de grouses et de coqs de bruyère qui peuplent leurs solitudes embaumées, €^ ces chiens parfaits. Belle, Mog, Charley, Banco, Holp, Polka, qui faisaient mon admiration et mes délices. Oui, j'ai reconnu de nouveau que, bien certainement, la plus charniante de toutes les chasses au fusil est celle du grotise dans les tnoors d'Ecosse ; qu'elle est la plus intéressante par le site, par le gibier, par le talent que peuvent y déployer le chasseur et ses chiens, par l'entière et pleine liberté dont elle laisse se rassasier ceux qui n'aiment aucun esclavage, même par les, difficultés qu'f lie oflfre, par la peine enfin, que compense si largement le plaisir du succès. Et stimulé par tant d'aiguillons, j'ai si bien retrouvé la bouillante activité de ma jeunesse, tout en conservant le calme prudent et sûr de mon âge, qu'à la fin de chaque journée, voyant ma large part dans le butin commun, et comparant les coups heureux aux coups
manques, les gardés s'en allaient répétant : Mister Vado is a àcg^ital shot.
Cependant, après avoir décrit ailleurs celte ravissante chasse des rnoors^ je ne saurais vous redire encore tous les petits incidents dont elle se compose et recommencer un récit déjà fait. Je me bornerai à une remarque sur la manière différente dont se comprend en Angleterre et en France le service du chien d'arrêt. Je reconnais volontiers la supériorité des chasseurs anglais sur une foule de points. Ils ont, hélas ! plus que nous tant d'occasions d'étude et de pratique ! Je 'la reconnais surtout ^ans l'art de dresser et de conduire les chiens d'arrêt. Ils y nnettent plus de soin, plus de patience, et même plus de douceur, et surtout moins de caprice et d'emportement déraisonnable. Pour une faute lé* gère, qui n'a souvent d'autre cause qu'un excès de qualité, pour la désobéissance à un ordre, mal donné peut-être, et qu'un homme n'eût pas compris, l'on ne verra jamais en Angleterre un chasseur entrer dans une colère féroce, soulever son chien par les oreilles et le frapper à coups de souliers ferrés. Ce spectacle hideux, où l'homme est la brute, «on ne le voit qu'en France. Mais je crois que les chasseurs anglais ont tort de ne pas dresser leurs chiens à rapporter. Ils veulent qu'au coup tiré, les chiens se couchent et restent immobiles jusqu'à ce que l'arme soit rechargée, et
4iO SOtJTEimS W CIASSE.
qa'oti left remette à k qnète. Leur raisoa de fieôre ainsi, c*est qu*en allant ramasser uûe i»èce abattue, le cbien courrait risque de foire leyer d'autres pièces avant que son maître W. prêt à les tirer. Cette raison est plausible en Angleterre où Tcm se voit quelquefois entouré de gibier à ne savoir auquel entendre. En France, par malheur, elle aurait si peu d'application, j'ose dire si peu de sens, qu'on ne peut pas même la soupçonner, et qiie, si l'on se demande pourquoi les chiens anglais ne rapportent past la question reste sans réponse. Mais nos voisins ne ^'aperçoivent pas, à mon avis, que pour éviter un petit mai possible, ils s'exposent à un autre m^l plus grave et plus certain ; je veux dire qu'en faisant coucher leur chien aprte chaque coup, jusqu'à ce qu'ils soiient prêts à en tirer on autre, et n'allantqu'alors ramasser lapièceal^attue, il leur arrive souvent de ne plus la trouver, si elle n'était que blessée, si c'^it, par exemple, un mseau seulement démonté, et qu'il se fût enfui sur ses pieds, presque aussi rapides que ses ailes. Les Anglais, en effet, perdent beaucoup plus de gibier que nous, proportion gardée, et surtout perdent beaucoup plus de temps à chercher les f»èoes blessées, qu'ils ne trouvent pas toujours. Je sais bien que, pour ce cas, ils se font accompagi^r par une espèce de chiens que nous n'avons pas, les reirievêrs (retrouveurs), mélange de chiens d'arrêt et
de cU^s de Terre-Neuve, qui ne quêtent point, qui n'arrêtait point, qui ne passent jamais devant le chasseur, et dont Tunique fonction, comme leur nom l'indique, est de ramasser par derrière les blessés et les morts. Mais c'est un luxe qui n'est pas permis à tout le monde, et c'est, pour tout le monde, un embarras. Nos chiens suffisent aux deux fonctions. Mais il est une autre rakon, meilleure encore, qui me fait blâmer les Anglais de ne point apprendre le rapport à leurs diiens. Si je ne m'abuse, le petit drame de la chasse en plaine doit se composer des trois actes suivants, chacun en trois scènes : le chien quête, il rencontre , il arrête ; le chasseur approche, le gibier part, le cqu de feu l'abat; alors le chien s'élance, prend la pièce abattue et l'apporte à son maître. De ce petit ^rame, le dernier acte manque en Angleterre. Je crois pourtant qu'il le complète, qu'il en est comme le dénoûment. En France, le chien a un rôle plus complet; il s'intéresse pUis longtemps, et jusqu'au bout, à son travail; il en reçoit, si je puis ainsi dire, la juste récompense. Tous ceux qui observent avec quel bonheur, avec quelle fierté, un bon chien rapporte la pièce qu'il a découverte et livrée aux coups de son maître, seront certainement de mon avis. A eet excellent compagnon de nos amusements, à ce loyal serviteur, à ce fidèk ami, on doit le ^istr et l'orgueil du rapport.
S'il est vrai qu'on ne sente bien le prix des bonnes choses, la santé , la liberté, le bien-être, qu'après les avoir perdues, on ne sent tout ce que vaut un chien que lorsqu'on en est privé. C'est ce qui m'est arrivé en descendant des moors de l'Ecosse dans les tumeps (navets) du Norfolk, le plus giboyeux de tous les comtés de l'Angleterre. Là, dans l'immense domaine où j'étais invité à ouvrir des chasses réservées, plus de chiens d'arrêt; leur service est inutile. Des retrievers seulement, qui ont fort à faire d'aider les gardes et les sous-gardes à ramasser les pièces que les chasseurs font pleuvoir par moments comme la grêle en un jour d'orage. Je vous ai déjà conté que, dans ces grandes batailles rangées, les chasseurs marchent en Ugne, droit devant eux, ayant chacun deux fusils avec un servant pour les charger, aux mains duquel ils les laissent rarement refroidir. Que vous dirai-je pour • faire entendre à mes confrères français, sans qu'ils m'accusent de hâblerie et de mensonge, ce que sont certaines chasses de l'Angleterre? Un détail va me venir en aide. Dans la magnifique habitation où je recevais la plus gracieuse hospitalité, on tient un game book^ un registre de gibier ;ior, voici ce qu'on y trouve pour cinq jours de chasse dans le mois d'octobre 185a : un total de 2404 faisans; il y en a 932 au compte d'une seule de ces cinq journées. Les rois et les empereurs n'en ont jamais eu
davantage dans leurs plaisirs et dans leurs réserves de ]a bouche. Cette année, ]a chasse des faisans n'étant pas ouverte encore, nous devions nous contenter de perdrix et de lièvres ; mais on les comptait aussi chaque jour par centaines; et je suis bien certain d'avoir tué plus de perdrix, dans telle protnenade de quatre heures, entre le déjeuner et le dîner, que n'en tueront, dans toute leur année, les trois quarts des chasseurs de France.
C'est trop là-bas, si c'est trop peu ici. faime mieux moins de gibier, avec plus de peine, plus d'efforts et surtout plus de liberté; j'aime mieux aussi, dùt-U nuire au lieu d'être utile, un chien qui m'aide, qui m'occupe, qui m'accompagne. Ces curieuses boucheries ont assurément un bon côté, outre l'énorme provision qu'on en rapporte pour tous les amis et voisins, pour tous les marchés des environs : c'est un parfait exercice d'adresse où l'on peut étudier à loisir tous les genres de coup possibles, où l'on doit contracter bientôt un imperturbable sangfroid et la sûre adresse qu'il donne. Mais aussi ne court-on pas risque, avec de si faciles succès, de prendre en pitié toutes les autres chasses, de perdre peu à peu cette sauce piquante de tous les plaisirs qui se nonmie l'émotion, de tomber enfin rapidement au triste sort de chasseur blasé?
Cette réflexion me remet en mémoire une petite anecdote que l'on m'a contée là même où elle ve-
liait si bien à point, et qui ne sera déplacée nulle part. La vdci : sir Robert Peel n'était pas moins bon chasseur que grand économiste, et tous les loisirs que lui laissaient les afiTaires publiques, il les donnait, se rappelant les conseils de Buffon, à son exercice favori. Un jour, il chassait en grande compagnie dans le nord de l'Irlande ; le curé de la paroisse catholique s'était mêlé, par passe-temps, aux batteurs qui, pour pousser toujours le gibier en avant, ferment à droite et à gauche la ligne des chasseurs. Quand vint Theure du luneAeon (du goûter en plein air), le ministre de l'Etat s'adressa au ministre du culte, et, le voyant un simple b&ton à la main, lui demanda s'il n'avait jamais chassé de sa vie.
« Au contraire, répondit le curé, j'ai chassé beaucoup. Mais le goût m'en a passé.
— Je croyais que ce goût durait toujours. Depuis quand ne chassez-vous plus !
— Depuis que je ne manque plus un coup de fusil. »
A cette réponse, sir Robert Peel fit un geste des coins de la bouche qui semblait dire : Je votô qu'il y a des Gascons jusque dans le comté de Tyrone. Le curé comprit sa grimace. « Vous doutez, reprit-il, vous croyez que je mens. Voulez-vous m'accordei l'épreuve ? »
Il prend aussitôt l'un des fusils de sir Robert, se
met en marche à son côté, tire une douzaine de coups, abat autant de pièces; et, lui rendant l'arme meurtrière : « Vous voyez, dit-il, que j'avais dit vrai. C'est depuis que je ne manque plus que je n'aime plus la chasse. »
Le curé irlandais avait bien raison. Un joueur qui gagnerait toujours perdrait bientôt le goût du jeu ; et certainement à la chasse l'émotion, qui fait manquer souvent, vaut mieux mille fois que l'extrême sang-froid qui frappe toujours à coup sûr, mais sans plaisir et sans passion. Cette histoire, que sir Robert Peel aimait à raconter lui-même, et de qui la tenait mon hôte, pourra servir à consoler dans leurs disgrâces beaucoup de mes confrères qui sont loin d'être arrivés à la désespérante perfection de ce prêtre. Ils y trouveront peut-être une raison de bénir leur maladresse, un moyen de repousser victorieusement les quolibets qui leur sont tirés. Cependant je leur souhaite de rencontrer en France quelques occasions d'étude et de pratique, comme il s'en trouve abondamment dans TÉcosse et l'Angleterre ; mais ce souhait de bonne âme chrétienne en faveur du prochain, je le fais, hélas ! avec plus de charité que d'espérance et de foi.
Agréez, etc.
\ Paris, le 12 février 1856.
^A Monsieur le directeur de l'Illustration.
Mon cher ami,
Vous avez accueilli naguère des histoires de chasse que je vous racontais au retour de mes expéditions à l'étranger, en Allemagne, en Russie, en Ecosse. Je viens vous demander encore une fois l'hospitalité. Je voudrais appeler l'attention de mes confrères les chasseurs, non plus sur le récit de mes aventures, mais sur leurs propres intérêts, et leur parler, non de ce qui se fait hors de notre pays, mais de ce qui devrait se faire en France. On dit que l'administration publique, justement inquiète du dépeuplement croissant, rapide et bientôt complet de nos forêts et de nos campagnes, s'occupe à remanier la loi du 3 mai 1844 sur la police de la chasse, loi dont l'insuffisance n'est que trop
418 SOUVENIRS DE GBASSE.
constatée par les résultats, pour arriver, par tous les moyens sages et praticables, à la conseryation et à Taccroissement du gibier. C'est une heureuse idée à laquelle chacun de nous peut apporter son modeste concours. Vous savez, mon cher ami, si je me suis jamais vanté d*étre un de ces médecins du corps social qui guérissent tous les maux de l'humanité* Grâce à Dieu, je n'ai pas ce ridicule. Mais, l'occasion me provoquant sur une matière que je dois connattre assez bien par une longue expérience, par une pratique étendue à tous les pays de l'Europe, je ne veux pas rester court, et, vaille que vaille, si vous m'ouvrez vos cobnnes, je donnerai ma consultation.
Avant tout, il faut bien remarquer, lorsqu'on parle d'une loi sur la chasse, qu'il ne s'agjt pas, comme beaucoup de gens sont tentés de le croire, de ce qu'ils appellent le frivole amusement des ri- , ches et des oisifs. Quoique je déplore amèrement, avec tousses chasseurs, la décadence de ce noble et charmant exercice qui, chaque année, dans notre pays, devient de plus en plus impossible et ridicule, si c'était simplement la perte d'un plaisir, je n>e tairais. Mais je vous assure que, sans abuser des grands mots, on peut traiter cette question en bon citoyen, en ami des hommes. Prenez garde, en effet» que, dans les heureux pays où le gibier abonde, il fournil une part notable* à ralimentation
générale ; prenez garde qu'en ces temps d'extrême cherté de toii^s les denrées alimentaires, il appor* terait un précieux appoint à la viande de boucherie, qui nous fait défaut. Pour preuve, et sans aligner des chiffres de statistique, il me suffira de vous citer les immense charretées de gelinottes que Saint- Pétersbourg reçoit chaque hiver d'Arkangel et de Vdogda, puis certains marchés de Vienne et de Berlin, où la viande de cerf et de sanglier se vend à plus bas prix que la viande de mouton et de porc, où un faisan coûte moins qu'un chapon; il me suf-fira de vous rappeler qu'en Allemagne et en Angleterre, après ces grandes tueri^es annuelles qui sont comme les pèches de nos étangs, après ces massacres périodiques, où l'on compte les victimes par centaines et par milliers, les plus pauvres gens, loin à la ronde, peuvent aisément se régaler de lièvres, de lapins, de perdrix et de faisans ^ L'on ne saurait nier que dans ces contrées bénies, l'Allemii^ne et l'Angleterre, le moins cher relativement de tous les objets de consommation, c'est le gibier. Notez en-
1. Voici ce que les journaux de Paris copient des journaux de l'Allemagne :
« La Bohême maintieùt toujours son ancienne réputation de pays giboyeux. La chasse de 1856*57 n'a pas fourni moins de 625527 pièces de toute espèce, dont le poids total a été de 3177 quintaux métriques de viande entrés dans la consommation. La valeur totale de ces produits s'est élet6e à environ 1 mUlion 25(H)00tk?. »(JuinlS57.)
42e SOUVENIRS DE CHASSE.
core que les bois de cerf, les peaux de daim, de lièvre et de lapin, employés dans plusieurs industries, font la matière d'un important négoce ; notez enfin qu'aujourd'hui, et chaque année en plus grand nombre, le gibier nous vient de l'étranger jusque sur les marchés de Paris, et qu'il faut, comme toutes les denrées nutritives, le payer argent comptant et non par îa balance du commerce. Ne vaadrait-il pas mieux, pour nous affranchir de cet onéreux tribut, trouver le gibier en France même? et ne ferait-on pas bien de conserver, d'accroître ce bétail des forêts , ces volailles des champs , qui viennent sans soin et sans frais , que la nature nous donnait naguère en abondance , et qu'elle nous donnerait encore avec la même générosité?
Remarquez aussi que la chasse est certainement J'un des plus grands attraits qui retiennent les riches propriétaires à la campagne et les font vivre dans leurs terres, ^u moins une portion de l'année. Que cet attrait manque, et beaucoup d'entre eux resteront à la ville. Alors arrivera ce mal funeste, ce fléau que les Anglais appellent du nom énergique d'absentéisme^ qui a, par exemple, si fort appauvri l'Irlande; mal doublement funeste : car, non-seulement les propriétaires dépensent leurs revenus ailleurs que dans la contrée qui les produit, mais ils négligent toute amélioration utile sur
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des terres où rien ne les attire, où rien ne les attache, et que souvent ils ne connaissent pas même de vue.
Cela dit brièvement en manière de préface, arrivons au sujet qui doit nous occuper.
Généralement on attribue le dépeuplement de la France en gibier à Textrême morcellement de la propriété territoriale, qui a multiplié à l'infini les 4>ermîs et les habitudes de chasse. Sans nier qu'effectivement la division et la mobilité des terres ne soient la première cause du dépeuplement dont nous déplorons l'incessant progrès, on en peut citer deux autres, qui, sans avoir ni justification, ni contrepoids, n'ont pas de moins funestes effets. D'une part, c'est l'habitude invétérée du braconnage, qui a fait d'un délit une profession ; de l'autre, c'est l'absence absolue de tout esprit de prévoyance et de conservation. Et ces éléments de ravage se tiennent si indissolublement unis dans nos mœurs, qu'entre chasseurs et braconniers, qui devraient être ennemis mortels, on ne sait trop comment tracer une ligne de démarcation, on ne sait trop dire où finit le chasseur, où commence le braconnier. La promulgation de la loi de 1844 donna naissance à d'étranges procès, qui firent toucher à nu cette plaie du braconnage, et montrèrent à quel point d'audace et d'effronterie il était déjà parvenu. Je me rappelle, par exemple , qu'on produisit devant les tribunaux
42i SOUVENIRS D£ CHASSE.
un contrat par lequel certain braconmer de profe^ sion s'engageait, envers un célèbre magasin de comestibles du Palais-Royal, à lui livrer chaque année douze cents perdreaux a^ant towoeriure de la chasse. Ce braconnier, si j'ai bonne mémoire, demandait des dommages-intérêts , parce que la nouvdle loi mettait obstacle à son honnête industrie, et résiliait défait son contrat*.
Mais les chasseurs, ou ceux qui se nomment ainsi^ ne sont guère moins coupables. On tue, on détruit, sans mesure et sans limite, avec une sorte de rage et d*acharnemént. Chacun fait comme le cultivateur qui vendrait toute sa récolte sans réserver de semailles, ou comme le sauvage de Montesquieu qui coupe Tarbre pour manger le fruit, et personne ne pense qu'il y a une aimée prochaine , qu'il y a des années suivantes. En Allemagne et en Angleterre, on se fait une loi, un devoir, de ménager et deconserver, à l'égal des animaux domestiques , les animaux de chasse, qui, sans coûter ni soins ni dépenses, nous donnent plaisir et profit Ainsi, dans les espèces où les femelles se font aisément reconnaître des mÂles, comme cerfs, chevreuils, faisans, coqs de bruyère, l'usage et les mœurs, plus forts laêine
1. Autre preuve plus récente : La Statistique judiciaire de la France, pour 1854, constate que, pendant cet exercice, les délits de chasse se sont âevés au nombre de 257i8, dans Itsqutls se trouyaient impliquées 30 231 personnes.
que la loi, protègent les femelles et garantissent ainsi la conservation des espèces. Dans celles où les sexes ne se peuvent suffisatnment distinguer, on fait des réserves, soit en gardant comme lieux d'asile certains cantons qui servent à repeupler les cantons voisins, soit en cessant toute chasse dès qu'on voit une diminution sensible dans la population giboyeuse. En France, rien de pareil : tout chasseur n'est occupé qu'à disputer àprement aux autres chasseurs les derniers débris des races qui s'éteignent ; il semble se dire, non pas « après moi, » mais « après mon passage, le déluge. " Et si quelque propriétaire plus sage essaye, en se privant du gibier de ses champs, de le conserver pour les autres autant que pour lui-même, soyez sûr que les voisins ne se feront pas faute de marauder sur ses réserves, et de détruire ce seul espoir de la contrée. Du braconnage, chez nous, l'usage a fait une sorte d'innocente espièglerie, comme celle d'écoliers qui cueillent des cerises par-dessus la haie. Le gibier pris ainsi a la saveur du fruit défendu^ et l'on raconte sans rougir, que dis-je! avec orgueil, des exploits de maraude. Ne voit-on pas des gens, qui se croient honnêtes, voler un chien de chasse sans scrupuleset sans façon? et pourtant un chien n'a pas seulement sa valeur vénale, comme un cheval ou un bœuf; il a coûté à son maître un long travail d'éducation; ce maitre s'est attaché à son élève, en a fait son commensal
et son ami; s'il le perd, c'est souvent avec le désespoir d'une affection brisée. Un vol de chien est presque un vol d'enfant. Eh bien ! ce mépris de tout droit et de tout devoir dans les choses de la chasse, voilà ce qui nous réduit à dire en France : « Adieu la chasse. »
Puisqu'on cherche maintenant à n'avoir pas à prononcer décidément ce mot cruel, eflforçons-nous d'aider à cette recherche/H y aurait bien, pour rendre du même coup à la France toutes les espèces de gibier qu'elle a presque perdues et qu'elle achèvera bientôt de perdre, pour repeupler nos champs et nos forêts, il y aurait bien un moyen certain, infaillible : ce serait de prohiber la chasse pendant une année entière, de ne délivrer aucun per- ' mis , de ne point débiter de poudre , de laisser enfin au gibier de toutes sortes une année de jubilé^ avec indulgence plénière. Ce jubilé, comme celui des anciens Juifs, pourrait revenir « au bout de sept semaines d'années, » tous les cinquante ans. Quand on songe avec quelle rapidité se propagent les espèces d'animaux vivant de grains et d*herbes qui ser.venl de pâture aux animaux vivant de chair, y compris l'homme, on ne saurait douter qu'une période de douze mois ne soit suffisante pour rendre à toutes les espèces la proportion que nous voudrions leur voir, dans notre pays, avec l'espèce humaine. Mais ce remède, je n'en suis pas moins sûr.
sera jugé trop extrême, trop héraique. Ni les chasseurs ne voudront rester dix-huit mois Fàrme au bras, ni TÉtat ne voudra effacer de son budget des voies et moyens les produits, en permis et poudre, que lui fournit annuellement la chasse. Cherchons donc d'un autre côté.
Je sais que, pour tuer deux oiseaux d'une pierre, comme on dit, et pour faire une bonne opération de finance tout en réduisant le nombre des permissionnaires, on a conseillé à l'État un moyen qui avait bien aussi quelque chose d'héroïque et d'extrême : c'était d'exiger de tout chasseur un cautionnement de 600 fr. versé au trésor. L'intérêt annuel de cette somme eût été payé par la délivrance du permis de chasse à son prix actuel, et le retrait de ce cautionnement, toujours facultatif, fût devenu unp renonciation tacite au droit de chasse. Certes, si l'on additionne le nombre incroyable de permis qui se délivrent chaque année dans les 36 000 communes de la France, et dût-on, par cette mesure, en perdre la moitié, il resterait encore un gros capital dans les caisses du trésor, et comme un petit emprunt permanent à bonnes conditions. Mais une telle mesure créerait évidemment un vrai privilège en faveur de la richesse; il faudrait être capitaliste pour devenir chasseur. Ce n'est donc pas moi qui m'en ferai jamais l'apologiste ; je ne voudrais pas même m'en faire simplement l'écho, et je crains
4S6 SOUTEJIIM DB eAsSE.
presque d'en avoir déjà tcoip dit en rappelant qu'il avait été question de la mettre en pratique.
Je sais encore qu'il y aurait un autre moyen non moins sûr de diminuer, avec le nombre des permis, le nombre des chasseurs : ce serait de ne délivrer ceux-là à ceux-ci que sur la preuve qu'ils sont» ou propriétaires, ou cessionnaires de droits sur une propriété avec une étendue déterminée par la loi en mifmmm. Mais nous retomberions aussitôt dans un autre privilège. Et quand je pense que les permis de chasse, rapportant chacun lô fr. àl'Ëtat et 10 fr. aux communes, donnent un assez beau produit, surtout aux communes, généralement fort pauvres; quand je pense que souvent c'est avec ce produit qu'elles payent leur garde champêtre, ou qu'elles améUorent la situation de leur maître d'école, je suis tenté de repousser ce privilège de la terre avec plus de résolution encore que le privilège des écus. J'aimerais mieux les 500 fir. de cautionnement. Cherchons donc encore ailleurs, et restons fermement dans l'égalité, dans le cercle du droit commun.
1% nous prenons d'abord la loi telle qu'elle existe, telle que l'ont faite les légidateurs de 1844, je ne dirai pas que l'État devrait recommander à tous ses agents de la hiérarchie administrative, maires, adjoints, gardes champêtres, gendarmes, commis* saires de police, etc., de tenir la mmn à la oontinuelle et rigide observation des règlements sur la
chasse. Ce serait une banalité, un noq-sens; je dois croire que tous les représefttants de Vautorilé publique font respecter et pratiquer toutes les lois. Inutile même de foire observer que les préfets peuvent suspendre et prohiber la chasse en temps de ndge, ce qui est une excellente précaution contre une destruction trop fadle. Mais je dirai que Tadmi- Bistrution supérieure pourrait rappeler à ses agents, pour que ceux-ci la rappelassent aux chassairs, une chose que les premiers semblent ignorer quelquefois, et que les seconds font toujours semblant d'ignorer, k savoir : que le permis de chasse n'est rien de plus qu'une espèce d'impôt volontaire prélevé sur le plaisir, mais qu'il ne confère aucun droit par lui-même, et que tout chasseur, si bien pourvu qu'il soit de son permis, doit justifier, en outre, du droit de chasser sur les terres où le rencontrent les agents de l'ordre public. Il faut remarquer, en efifet, qu'une bonne moitié dés permis exigés par la loi se délivrent à des habitants qui ne possèdent pas un arpent de terre dans la commune. Us s'imaginent cependant que ce permis leur donne tout au moins le droit de chasser sur les terres communales, et ceux-là justement ne laissent au gibier ni paix ni trêve, avant d'avoir rattrapé en poil et en plume les 25 fr. que leur coûte la licence préfectorale.
Mais ce moyen, simple précaution préliminaire, simple acheminement à la bonne justice distribua
4Î8 SOUYENIKS BE CIlXsSB.'
ti?e, ce DM>yep , qni ferait desc^idre bi»i des chasseurs ao rang de braconniers , et les liTrerait ainâ aox rigneors de la loi , n'est pas le seul que c^te loi mette aox mains de Taotorité. Je vais en indiquer on aotre, d'one exécotion plos fiidle encore, d*an efiet plos sûr, plos étendo, plos évûlemment appréciable. D'après notre l^idation, en cela très-raisonnable^ bien qo'elle diffère de tootes les législations de lliorope sor la matière, la chasse ne s'ouvre ni ne se ferme à joor fixe. Chaqoe préfet, dans son département, se fondant sor la saison, sor l'état plus oo moins avancé des récoltes, règle, chaqoe année, roovertore et la clôtore de la chasse. Poorquoi, dès lors, et se fondant sor la disparition do gibier, sor le dépeopleiiient de la contrée qo'ii administre, chaqoe préfet ne prendrait-il pas le parti, pendant qoelqoes années, d'oovrir la chasse on peu plus tard qoe de cootome, et de la fermer un peu plos tôt? Le retard de l'oovertore sortoot aorait un effet prodigieux pcmr la conservation du gibier. Personne n'ignore à la campagne que les premières journées de chasse sont les plus fructueuses, c'est-à-dire les plus fatales à toutes les espèces attaquées. Ce n'est pas seulement parce que les chasseurs, après une privation de six mois, se mettent tous à la fois en campagne; c'est aussi parce qu'à cette époque des premiers jours de septembre, le temps est d'habitude très-beau, très-chaud, très-faVorable ; parce
qu'après Tenlëvement des blés et des avoines, la terre est encore chargée de ce qiïe les chasseurs nomment des couverts (luzerne, trèfle, pommes de terre, betteraves, sarrasin, etc.), où tout le gibier se retire et se remise, où il tient et se fait tuer; parce qu'enfin, à cette époque, et pour prendre un exemple, les perdreaux sont encore très-jeunes, très-faibles, n'ont ni ailes, ni pieds, et ne savent pas se défendre. £n une ou deux semaines, toutes ces conditions changent. Le temps se gâte ou se refroidit; les couverts s'enlèvent à leur tour; les perdreaux prennent de l'aile et dû pied; les lièvres retournent au bois; la chasse enfin devient plus difficile et moins meurtrière. Je crois pouvoir affirmer que , sur les terres communales, on tue dans les quinze premiers jours la moitié du gibier qui sera tué dans toute Tannée. Il est dès lors facile de comprendre quelle est, pour la desUTiction ou la conservation , l'importance des premiers jours, qui ne se retrouvent plus, au moins dans les mêmes conditions. Je m'expliquerai clairement par un exemple : dans notre département de Seine-et-Marne, Ja présente saison de chasse s'est ouverte le 6 septembre ; elle ne l'avait été l'année dernière que le 10, et les récoltes arriérées faisaient croire qu'elle le serait encore plus tard cette année, comme il est arrivé dans quelques départements voisins. Si l'arrêté préfectoral eût indiqué, comme on s'y attendait, le 12 ou ]e 15 au lieu
430 SOUVEKIRS DE CHASSE.
du 5, il donnait au gibier une grande semaine de répit, et par cela seul, d'un trait de plume, il en sauvait la moitié. Nous en aurions encore de la graine pour Tan prochain *.
Voilà ce qu*on pourrait faire avec la loi en vigueur. Une loi nouvelle peut Caire davantage. Elle peut, elle doit amener la répression, la suppression du braconnage. C'est un fléau qu'il faut détruire, comme on a détruit naguère le brigandage, le vol sur les grands chemins, le vol à main armée. Les gens qui vivent de cette profession illicite, condamnable, funeste, les colleteurs, pannoteurs, affûteurs, etc., etc., sont une mauvaise engeance, des fainéants, des piliers de cabaret, sans état, sans aveu, le rebut des populations dont ils se font craindre, qui passent aisément du délit au crime, qui finissent par peupler les prisons et les bagnes, et deviennent quelquefois du gibier de bourreau. A leur
1. En 1857, dans oe même département de Seine-et-Marne, la chasse s'est ouverte dès le 20 août. Beaucoup de perdrix, dont les nids avaient été détruits dans les prairies artificielles, étaient encore sur les œufs de leur seconde couvée. Cette extrême et inutile avance , dont tous les fermiers murmuraient, et qui ne satisfaisait. aucun chasseur, a produit, outre le malheur que je signale ,— la complète destruction du gibier de plaine , car on tuait Iqs perdreaux gros comme le pouce,— un autre résultat fort contraire aux intérêts de l'État et des communes. Un grand nombre de chasseurs, pouvant faire servir pendant les quinze à vingt premiers jours leurs permis de chasse de l'année précédente, n'en ont point pris pour cette année.
égard, toute sévérité est permise, est utile, est nécessaire. Il serait bon d'accroître le§ pénalités, de frapper notamment le braconnage nocturne, qui s'exerce avec armes, avec menace et résistance; d'ordonner contre les délinquants d'incessantes poursuites, de jour et de nuit; d'éclairer les agents sur les formes des procès, de leur remettre même des modèles préparés, pour que de simples vices de formes ne laissent pas trop souvent un coupable innpuni; d'accorder enfin ou d'augmenter des primes aux agents zélés, actifs, courageux, pour toutes poursuites régulières et suivies de condamnation* Il faudrait aussi, puisqu'on accorde des primes pour la destruction des loups, les étendre à la destruction des renards, moins nuisibles aux troupeaux, mais plus nuisibles au gibier, et les étendre encore à la destruction des oiseaux de proie de toutes sortes, en comprenant dans ce nombre les pies, aussi détestable engeance que celle des braconniers, qui s'est aussi démesurément accrue, et qui, ravageant sans pitié les nids de perdrix, de cailles, de ramiers, de grives, fait plus de mal que les faucons et les éparviers. Enfin, puisque la loi de 1844 a prohibé, comme trop meurtrière, la chasse aux engins et même la chasse aux lévriers, une loi nouvelle devrait, pour le même motif, prohiber la chasse aux battues, du moins en plaine, bien plus meurtrière, assurément, que celle des filets et des chiens de
course. Yoilà donc, en résumé, ce que peut faire une loi nouvelle, avec la certitude d'obtenir d'heureux et prochains résultats : supprimer le braconnage, accorder des primes pour la destruction des animaux de proie , prohiber les battues en plaine. Mais je me hâte d'ajouter que , si les chasseurs déplorent sincèrement le dépeuplement de la France en gibier, s'ils désirent sérieusement lui rendre l'abondance qu'elle avait naguère, ils ont bien moins à invoquer les agents de l'autorité publique dans leurs fonctions qu'à se corriger eux-mêmes dans leurs habitudes. Ce qu'il faut surtout, c'est que les mœurs viennent au secours de la loi; que d'abord elles flétrissent ce que la loi punit, et qu'ensuite elles ajoutent, en faisant le bien, à l'insuffisance de la loi, qui ne peut qu'empêcher le mal. Pourquoi n'imitons-nous pas en France les chasseurs de TAllemagne et de l'Angleterre? Pourquoi, par exemple, ne convient-on pas de respecter les femelles dans les espèces où elles sont facilement reconnaissables? Et, pour conserver les autres espèces, pourquoi ne convient-on pas, dans les chasses que rend forcé* ment communes l'extrême division de la propriété, soit de réserver un canton qui devient pour le gibier comme un lieu d'asile, soit de diviser la semaine en jours de chasse et jours de repos, afin de laisser quelque trêve et quelque répit à ces malheureuses bêtes incessamment effarouchées? Pourquoi
surtout n'attache-t-on pas un blâme, une honte, xjne tache, à l'infraction des conventions ainsi faites? Pourquoi, loin de Fapplaudir, ne siffle-t-on pas outrageusement le braconnier qui se vante de ses prouesses? Pourquoi n'ajoute-t-on pas une flétrissure morale à la condamnation portée contre lui par les tribunaux? et pourquoi n'inflige-t-on pas cette flétrissure aux simples habitudes du braconnage, échapp&t-il toujours à la vindicte de la loi, et surtout s'il est exercé, comme trop souvent, par des gens vivant dans l'aisance, qui n'ont pas l'excuse de la misère et de la faim? Pourquoi, finalement, dans les choses de la chasse, ne connait-on pas le droit et le devoir? Demander aux chasseurs qu'ils soient raisonnables et qu ils soient honnêtes, est-ce trop leur demander?
A vous.
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