‹ Souvenirs de chasseChapitre 24 sur 31 · DANS LES HI6HLANDS DE L'ECOSSE · texte numérisé non relu

DANS LES HI6HLANDS DE L'ECOSSE

Patriciens d'Ecosse, vous serez punis comme les patriciens de Rome ; vos grands fiefs feront retour au désert.

La chasse, par malheur, a bien aussi sa part dans ce cruel bannissement de la population. Le drainage pourrais rendre à la culture et à la fertilité beaucoup de ces déserts de bruyère qu'on appelle des moors^ et tous les essais tentés en ce genre dans les Lowlands ont si bien réussi qu'ils ont changé la face de la contrée. Les vieillards qui reviennent y mourir après une longue absence ne reconnaissent plus leur pays. Mais ici ces bruyères stériles abritent , sur le flanc des montagnes , les gromes et les blak^oks^ sur les hauteurs, les daims et les cerfs; et les possesseurs des moors en peuvent louer la . chasse (s'ils ne se la réservent) aux riches sportsmen de l'Angleterre, bien plus cher qu'ils n'en loueraient la culture à des fermiers du pays. Donc ils refusent les bienfaits du drainage, et laissent la bruyère étouffer le blé qui pourrait venir à sa place. Voilà comment, en Ecosse, ce sont réellement les animaux, domestiques ou sauvages, qui ont chassé l'homme de sa terre. Paut-il encore l'appeler le roi de la création? Mais j'ai tort ; ce ne sont pas les animaux qui l'en ont expulsé ; ce sont quelques hommes, qui vivent loin, sans rien faire, et qui d'un mot, pour leur profit ou leur amusement, dépeuplent une province.

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La chasse a donc, dans les Hightaûds, un dké péniWe, et dont le souvenir devrait, il me semble, poursuivre comme un remords ceux qui abusent à ce point de leurs droits exorbitants. Mais que puisje foire, moi que Ton convie à partager un plaisir dont je ne puis réparer les torts? Que puis-je faire, sinon imiter te chien qui porte à s(m cùu le dîner de son maître ?

Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit ; Faites votre profit du reste.

Àh! je voudrais, lecteur mon confrère, te fisâre prendre aus^ ton lopin de ce repas magniSque où, comme un roi, je m'asseyais tout seul. Yraimaat j'avais assez de place pour convkr^ je crois, tous ceux qui, lisant ce récit, auraient regret de ne pas avoir été de la partie. Bien que la terre de K. n'ait pas Tampleur démesurée des domaines du doe d'Atbol, cependant elle mesure environ vingt miltes de long et de large, de sorte qu'on y peut chasser toute une saison sans revenir jamds aux mêmes endroits. On fait, chaque jour, une ouverture de chasse. Qu'en dites- vous? cela ressemble-t-il à nos plaines morcelées et dévastées? cela vaut-il la peine d'aller à trois cents lieues de la Brie ? Et puis, quel gibier ! Au lieu de cailles et de perdrix, des grouses et des blak'Coks (coqs de bruyère) groa comme des poules, délicats comme des bécasses! Un terrain sans li-

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miles! une liberté comme le terrain! Vive la liberté ! sans elle la chasse ressemble à l'exercice du soldat, c'est une corvée. Tout est donc réuni là-bas pour qu'elle soit un plaisir. On m'avait bien averti, à mon arrivée, que les grouses étaient devenus fort rares ; que, depuis trois ans, une maladie, plus fiineste que l'oïdium de nos vignes, décimait leur race infortunée (je suppose que cette maladie est tout simplement un mythe pour signifier les invasions de plus en plus nombreuses et meurtrières des sportsmen anglais.) Mais, lorsqu'on ajoutait qu'un chasseur, digne de ce nom, ne pouvait guère espérer de rapporter plus de dix paires d*(Àseo/ux (telle est la manière de compter de l'autre c6té du détroit), je me consolais et me tenais pour content; car il me semble que vi»gt pièces de cette espèce peuvent aussi bien satisfaire la plus insatiable ambition de chasseur que remplir sa carnassière. Et, defeit, je'ne suis jamais resté au-dessous de ce chiffre, que j'ai constamment dépassé.

Quand je dis que j'allais seul à la chasse , j'ai soin d'ajouter comme un roi. J'étais seul fusil (autre manière locale de parler), mais j'avais un nombreux cortège. II fallait au moins un garde (gameheeper) doublé d'un gilly , qui l'assiste et devient le servant du tireur; c'est comme un porte-carnier. Il allait des chevaux pour conduire la caravane jusqu'aux endroits de chasse , Soignés de sept à

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huit milles de l'habitation « pour porter les mmiitions de guerre avec les proTisiODS de booche , et pour rapporter le butin. Yrai Hîp^hlander de vieille et pore roebe , le garde qui m'accompagnait d'habitude mériterait d'être dessiné par le crayon de Walter Scott. C'est un personnage échappé de ses romans , comme on dit quelquefois un personnage descendu des toiles de Van Dyck. Grand et robuste, jeune encore dans l'âge mûr , Frazer cacbe dans l'ombre du béret national» sous d'épais sourcils, ses yeux petits, vifs et madrés; mais il montre toute nue sa jambe rude et nerveuse , entre les gros bas de laine roulés sous le genou et le kilt , ou tablier plissé , qui descend des reins pour remplacer le pantalon ^ Ses pieds s'enferment dans des bottines aux épaisses semelles, je ne dirai pas ferrées , on croirait qu'il s'agit de clous , mais garnies de deux fers, dans le genre de ceux des bêtes de somme, Tun sous le ^lon, l'autre à la' pointe du pied. Il porte une longue barbe rousse, parsemée de quelques fils d'argent, et ce n'est point pour suivre une mode nouvelle , mais pour faire revivre

1. L'usage du kilt va se perdant comme celui de la langue gaôlique. Déjà il n'est plus guère porté que par les enfants ou les vieillards, par les gens de service, et par quelques getUlemm qui prennent ce costume national dans leurs terres, comme les citadins de Madrid portent en Andalousie la montera de majo, comme ceux de Saint-Pétersbourg portent dans les provinces le totUoup et la ceinture du paysan russe.

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une mode antique. Il imite.... sans comparaison, les Antonins. lorsqu'ils rétablirent à Rome la barbé des stoïciens, coupée par les barbiers venus de Sicile au temps du dernier célèbre barbu de la république, l'obstiné Scipion Barbatus, grand-père de l'Africain. Mon garde à barbe rousse use d'une étrange carnassière. C'est un simple bâton , qui n'a pas de longueur un demi-raètre , mais assez gros , et traversé par une fente assez large, dont l'entrée est au juste milieu. Il y passe le cou des oiseaux tués , qui restent suspendus par la tête , les mettant en équilibre aux deux moitiés du bâton , qu'il tient tantôt d'une main, tantôt de l'autre, et qu'il porte ainsi jusqu'à ce qu'on rencontre le cheval aux provisions , pour verser dans ses paniers les pendus de sa potence ambulante. On prétend que le gibier porté de la sorte en plein air jusqu'à ce qu'il soit refroidi , se conserve beaucoup mieux que celui qu'on entasse immédiatement au fohd du carnier. Dans cet équipage , Frazer marchait tout le jour du même pas tranquille et soutenu , toujours calme lui-même, grave, presque muet, sifflotant sans relâche des mots incompréhensibles du gaél sur les airs incompréhensibles des cornemuses de son pays. S'il parlait , c'était en monosyllabes , pour répondre oui ou non, et quelquefois c'était en sentences. Comme il cherchait, par exemple, des pierres pour passer à pieds secs un petit ruisseau ,

lui qui ne faisait guère de façons pour se tremper, les jambes :

« Cette eau est donc bien froide ? lui d»tje.

— Froide comme la cbarUé,» reprit-il.

Si c'est là un proterbe écossais, il a été fait certoinement depuis les expatriations forcées.

Les chiens du ffome-keeper n'étaient pas màas bizarres et pas moins intéressants que leur maître. Ce sont deux frères, dont l'un » le meilleur, porte un nom cher à mon souvenir , et qui prouve jusqu'où s'est étendue la renommée du roman de Cervantes , le iK)m d'un autre dbeur de sentences , mais, grâce à Dieu, plus bavard que l'Ecossais : il s'appelle Sancho (prononcez Sèn-ko); l'autre, Gharp. Tous deux provtennent d'un singulier croisement, de la race des seiers (épagneuls) mêlée à la race des chiens de berger, de ceux que Buffon croit le type originel de tous les autres. Ces métis , beaux de forme et de pelage , ont pour premier mérite, bien nécessaire dans un tel pays , des jarrets d'acier. Ih sont infatigables , et tellement agiles qu'en quatre bonds ils vous troussent un lièvre comme ferait le plus vigoureux des grands lévriers de Sibérie. De plus, l'intelligence rare, le nez très-fin, et, ce qu'on devrait moins attendre de leur naissance , un arrêt ferme et une docilité à toute épreuve. On les mène, on les gouverne au simple signe du doigt. Peut-être nos chasseurs feraiënt-ils bien de tenter des mé-

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Langes semblables; ils créeraient une race supérieure à celle des griffons.

C'est avec cet entourage d*élite ^ monté sur ua docile poney , au (^ed sûr , aux jambes solides , que se faisaient mes expéditions à peu près journalières. D'habitude , nous passions d'abord la rivière à gué , avec de Teau jusqu'au poitrail de nos monture. Pais nous gagnions au grand trot le pied des mon* tagnes ; puis nous commencions la pénible moulée, n'ayant bientôt plus d'autre chemin possibie que te lii dessédié de quelque torrent d'hiver. Nous arri- Ykms ainsi au terrain choisi pour la journée. Les moors, dans les Hiçhlands ^ soni bien plus élevés, plus escarpés, plus rocailleux, plus difficiles enfin à pratiquer que ceux où j'avais chassé dans les Lowlands. Au lieu de lignes onduleuses et de croupes arrondies, se sont habituellement des pics aigus, des pentes roides et presque verticales. Le parcours est plein d'obstacles; à côté d'un rocher Wanc, décharné , se trouve une noire et fangeuse tourbièf e ; au milieu des bruyères desséchées , un bog (c'e^ le nom de ce piège) vous invite à poser le pied sur son herbe fraîche et veloutée. Gare à vous si cette oasis verdoyante vous attire comme un chant de sirène; vous enfonce» dans la vase jusqu'au ventre , si ce n'est par^dessus la tète. Mais, n'aurait-on devant soi ni roche ni marais , la pente est si rapide et la couche de bruyère si glissante , que l'on peut diffi-

cilement affermir le pied. Ah ! combien de fois , tombant sur le nez ou ailleurs , ai-je regretté de n'être pas ferré à glace comme mon brave highlahder ! C'est qu'il est vraiment déplorable, quand on voit un chien en arrêt à cent pieds au-dessus de sa tête , et qu'on se hâte , en s'aidant des mains autant que des pieds , d'opérer cette aseemkm droite comme dirait un astronome, il est déplorable d'arriver essoufflé à ce point, et si brisé des jambes et des bras, qu'on ne peut plus retrouver l'équilibre ni soutenir le poids de son fusil. Alors on a l'humiliation de débuter en mazette, et d'être regardé à la dérobée du coin d'un œil dédaigneux.

C'est un peu plus tard, lorsqu'on est parvenu sur les plateaux, lorsqu'on a repris haleine, lorsqu'on peut se tenir debout , que l'adresse revient avec le calme de la respiration, le repos des bras et les reproches injurieux que s'adresse in petto la conscience du chasseur. Alors on tire bien. On a commencé comme un cuistre, on finit comme un demidieu; on lance à tout coup la foudre; on plane sur l'Olympe ; la flèche d'Apollon Pythien, forgée par les Cyclopes, n'est pas plus sûre que le plomb n* 6 acheté chez le gênerai dealer de Lynwilg. Cela s'explique : ces ascensions essoufflées jusqu'au sommet des pics ne sont pas seulement récompensées par des vues prodigieuses, féeriques, dont le sou-

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irenir ne peut s'efifacer; elles le sont de plus par un aâr si vif et si vivifiant qu'on se sent renaître, rajeunir, fortifier; à ce point, chose bizarre ! qu'au lieu de se fatiguer de plus en plus, on se repose de plus en plus par la marche et l'exercice violent. Tel est l'heureux effet des bains d'air dans les montagnes, vrais bains de Jouvence, que la médecine devrait bien mettre à la mode comme ceux de mer pu d'eaux thermales. Sans leur secours bienfaisant, comment aurais-je pu , portant sur les épaules la charge d'un demi-siècle, avec la surcharge d'un lustre et demi , soutenir tous les jours de telles fatigues aussi stoïquement que mes intrépides chiens métis? Il est vrai , pour. tout dire, que je ne vivais pas uniquement de Vair qui court. Outre les repas homériques qu'offrait malin et soir la table du château, nous emportions 4ans les paniers du poney aux provisions de quoi faire, vers le milieu du jour, un ample luncheon. C'étaient des tranches de bœuf salé ou de bœuf rôti, du fromage de Hollande, du pain de froment et la chère petite gourde de vieux wisky. On s'arrêtait sur le bord d'un torrent qui fournissait aux gens et aux bètes une eau claire, agréable et salubre ; on se couchait comme des patriciens romains sur des lits tout préparés de bruyère fleurie et embaumée; on étendait au bord du ruisseau les paires de grouses qu'avait déjà données la première moitié de la chasse ; on

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lâchait la bride aux montures qui s*en allaient boire et pattre à leur fentaisie ; et bientôt chasseur, garde, gillff et chiens partageaient fraternellement sur cette table rustique un repas comme n'en ont point les rois dans leurs palais, un repas assaisonné par l'appétit, le contentement et la liberté.

J'ai déjà dit que la chasse aux gromesj dans les mo9rs, n'a qu'un défaut : eUe manque àe variété. Mais pour ceux qui veulent absolument que la chasse joigne cette qualité à toutes les autres, rËcosse, Dieu merci 1 la leur fournira amplement. Comptons plutôt : dans les lacs, les étangs, les marais, les simples mares et mêmes les fessés de prairies, on trouva des canards saunages, des sarcelles, des bécassines, et toutes sortes d'oiseaux d'eau, grands ou petits, tels que buzards, butors, mouettes, morelles, poules d'eau et plongeons. Si, du fond des vallées, on remonte seulement aux premières pentes garnies* d'âubres et de buiss<»is, aux pentes habitées, les lapim y sont en abondance, au point qu'il faut prendre garde à ne pas enfoncer les pieds et les jambes dans les nulle bouches et galeries des terriers dont le sol est miné partout, car enfin il serait humiliant pour un chasseur de se faire prendre au piège par les lapins. Et si Ton s'étonne que cet animal , venu du Midi, de l'Espagne peut-être (les Romains disaient His^nia cuniculasa) , pullule ainsi dans une

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