‹ Souvenirs de chasseChapitre 28 sur 31 · EN · texte numérisé non relu

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Au premier chapitre de ce volume, j'ai pris une espèce d'engagement, celui d'ajouter k mes récits de chasseur le récit de mon retour d'Espagne en France pendant l'année 1834. Parmi les prodigieux événements de l'année qui vient de finir (1848) , il en est un qui peut donner k mes aventures d'alors un intérêt, si ce n'est même une utilité de circonstance. L'Eur rope, depuis l'an passé, subit une nouvelle invasion du choléra. Ce voyageur invisible, impalpable, qui franchit en bonds capricieux les continents et les mers, après avoir accompli le tour du globe, a quitté de nouveau son point de départ , son berceau empoi-^ sonné , que Dieu plaça aux mêmes lieux que le berceau du genre humain , pour recommencer le cycle fatal qu'il avait parcouru naguère. L'Asie l'a encore

vomi sur l'Europe, comme jadis ses hordes sauvages; et cet Attila y ce Tamerlan, ce fUau de Dieu y ayant marché d*abord de la mer Caspienne à la Né?a , repoussé par les glaces du pôle , s'est retourné contre nous, a touché déjà la Tamise et le Rhin, et va peutêtre encore, quod numen avertat ! marcher jusqu'aux Colonnes d'Hercule, sa faux à la main. Heureusement que, fatigué de cette course incessante à travers le genre humain qu'il décime , le terHble moissonneur ne frappe plus, de sa lame émoussée, que des coups rares et mal assurés.

Le retour et l'approche du choléra devaient nécessairement réveiller le souvenir de sa première apparition. Rn France, on s'est rappelé 1832 ; en Espagne, 1834. C'est ce pays et cette date qui me sont restés dans la mémoire, sans que quatorze années pleines de voyages et d'événements aient pu effacer le moindre détail de toutes les choses qui m'arrivërent alors. Des amis m'avaient pressé de les raconter à mon retour, lorsqu'elles étaient récentes. Mais la répugnance bien naturelle que doit éprouver un écrivain de peu d'importance à se mettre personnellement en scène dans un récit, à parler par je et moiy m'avait fait constamment ajourner ce petit travail, devenu bien vite hors de propos par le temps écoulé et l'oubli d'une triste époque. Aujourd'hui que le souvenir en revient, l'àpropos se retrouve, et la distance efface la personnalité. En racontant mes aventures d'un autre temps, déjà bien loin, je croirai parler d'une autre personne; partant, j'oserai les écrire.

En 1834, deux graves éyénements agitaient l'Espagne. Ferdinand VII venait (le mourir; et, selon sa dernière parole au lit de mort , « avec lui était sauté le bouchon de la bouteille de l»ère. » Tout s'échappait à flots. D'une part don Carlos , la loi des Bourbons à la main, revendiquait la couronne; et, par une bizarrerie pleine de sens, la Navarre et les provinces basques défendaient, sous le drapeau de Tabsolutisme, leurs vieilles franchises républicaines, condamnées par la constitution unitaire de 1812. D'une autre part, la reine veuve, ne pouvant appuyer le trône de sa fille que sur l'opinion libérale, rappelait les réfugiés chassés par l'invasion française, et leur présentait un premier gage de réconciliation dans Vestatuto real^ cette petite charte imaginée par l'un d'eux, M. Martinez de la Rosa, le même ministre

Qui depuis.... Rome alors estimait ses vertus.

D'intimes relations contractées en France avec les principaux chefs de l'émigration constitutionnelle me firent appeler alors dans leur pays. Comme l'insurrection carliste occupait la route ordinaire de Paris à .Madrid, par Bayonne et Burgos, je fis vers l'orient un détour pour franchir les Pyrénées à l'endroit où elles fléchissent et s'abaissent devant l'autre mer. Après avoir contemplé du haut des créneaux de Montjuy , qui domine Barcelone, l'un des plus beaux panoramas du monde; après avoir traversé la vieille et austère Saragosse, encore toute meurtrie, toute labourée des balles et des boulets qui la frappèrent pendant

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le siège, héroïque des deux parts, qu'elle s^mtmt en 1809, et dont elle garde les traces aTee orgual comme d'honorables cicatrices; enfin, après m*être pieusement et longuement agenouillé dans le grand temple de Fart qui s'était récemment ouvert à Madrid sous le nom de Museo dd rey , j'étais venu , suivant la cour et les affaires, habiter cette fraîche et splendide oasis, ce paradis terrestre des Gastilles, qu'on appdle Aranjuez.

C'était au mo^s de mai, et le printemps, le vrai printemps , celui des contrées du Midi , qui n'est guère connu en deçà des Pyrénées et des Alpes, justifiait les poètes de l'antiquité, que nous accusons, dans le Nord , de fictions pastorales et de rêves dorés. ^Mais tous les charmes de la saison, tous les agréments du séjour, tous les plaisirs de la société qu'il réunissait, furent bientôt troublés par une triste appréhension. Comme les flots d'une inondation qui monte, comme les flammes d'un incendie qui gagne de proche en proche, le choléra s'avançait menaçant. Par une marche étrange, il s'était jeté de la France sur l'Angleterre, puis sur l'Italie , sautant la mer d'un côté et les Alpes de l'autre; les Pyrénées, en face, l'avaient arrêté comme un mur dressé sur sa route. Mais bientôt, ayant passé de Naples à Malte et en Afrique, il revenait sur l'Espagne par la route des anciens conquérants arabes, et, comme eux, franchissait le détroit qu'ouvrit Alcide entre Abyla et Calpé. Déjà l'Andalousie était atteinte, envahie; ravagée; déjà le fléau, rebroussant au nord, suivait les rives du Guadalqui-

vir, montait les cimes de la Sierra-Horena, et s'abattait sur les plaines de la Manche. La terreur marchait devant lui. A son approche, Âranjuez fut désert; il ne resta bientôt , sous s(a verdure , que des nuées de rossignols chantant leurs amours. Tout le monde avait regagné Madrid. C'était s'éloigner d'une dizaine de lieues et se rapprocher des secours de la médecine. Mais aussi c'était s'enfermer dans un grand centre de population , plus dangereux que la solitude. Mieux avisée , mais donnant un honteux exemple de peur et d'égoïsme , la cour s'était enfuie jusqu'aux frais et hauts plateaux de la Granja, laissant à l'Ëscurial un cordon de troupes pour couper toute communication entre la capitale et sa retraite^

Atteint par le mal à Paris, en 1832, j'étais prédisposé à une rechute, et, en effet, je ne sais quels ressentiments intérieurs, précurseurs de l'épidémie, m'annonçaient par avance qu'elle allait éclater. PlUs de* quinze jours avant l'apparition du choléra, je prédisais déjà sa prochaine arrivée; et ce n'était ni don de prophétie , ni seconde vue', ni sommeil magnétique, mais un sentiment physique clair et certain. J'avais déjà le choléra latent. Sans maladie appréciable, j'étais promptement devenu si défait, si abattu, si faible de corps et d'esprit, que je n'avais ni la force ni le courage de lever le pied et de regagner la France, alors délivrée pleinement du fléau. Enfin, uii jour du mois de juillet, je m'étais péniblement traîné chez la comtesse de..., dont l'hôtel, refuge aimable ouvert aux étrangers , est situé sur la plazuela del

Angel^ au centre des beaux quartiers de Madrid. C'était un dimanche. Depuis le^ matin , quoique le soleil fût caché sous d*épais nuages noirs qui se traînaient lourdement dans un ciel privé d'air, la chaleur était accablante: on étouffait, comme par le mistral ou le simoun , sous une atmosphère embrasée. Vers trois heures , un orage éclata , terrible , effroyable, égalant les tempêtes des tropiques. Aux tourbillons du vent, aux roulements du tonnerre, succéda une grêle impétueuse , qui mit en fuite le peu d'êtres humains haletant au milieu des rues. Une femme traversait la place en courant. Tout à coup elle s'arrête , chancelle et tombe à la renverse. Nous la voyons se tordre dans des convulsions désespérées. Quelques passants charitables s'empressent autour d'elle. On la relève , on la soutient, mais bientôt elle retombe pesamment. C'était un cadavre. Ceux qui l'emportaient passèrent sous le balcon fermé (mirador) d'où nous regardions l'orage et ses désastres. Celte femme, aussi soudainement frappée de mort que l'épouse d'Ânanias , était déjà dans un état visiblerde décomposition; elle avait les dents contractées, la face bleuie, l'œil vitreux. Nul doute, elle était morte du choléra.

En effet, au milieu de la foudre et des éclairs, la peste asiatique venait, avec la grêle, de s'abattre sur Madrid. Dès son début, elle fit d'épouvantables ravages. J'ai ouï dire que six mille personnes furent atteintes en même temps le premier jour de l'invasion. Madrid renferme à peine deux cent mille habitants ; c'est donc une proportion que le mal n'atteignit peut-

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être en nul autre endroit du monde. Hais , par une juste compensation, il diminua sur-le-champ et disparut même assez vite. La population épouvantée entra dans une de ces colères aveugles et terribles que les fléaux allument au milieu des nations. A Madrid, comme dans toutes les grandes villes, comme à Paris môme, on répandit, on accueillit les plus étranges rumeurs sur l'origine du mal qui atteignait toutes les classes et toutes les familles. Tantôt les fontaines publiques étaient empoisonnées ; tantôt des feux insalubres viciaient l'air environnant; tantôt un immense maléfice était jeté sur la ville entière. Ce dernier avis prévalut; et comme, en ce moment d'effervescence politique , de retour aux opinions proscrites naguère et de haine au carlisme , les moines étaient désignés comme les implacables ennemis des innovations saluées par le peuple avec enthousiasme , les moines furent aussitôt, pour la multitude, les auteurs du choléra. Un long cri de vengeance succéda au premier cri de douleur et d'effroi. Des groupes menaçants se formèrent dans les quartiers populeux ; des hommes, fanatisés par la peur et par le chagrin , s'animèrent au meurtre ; les terribles navajas furent tirées , aiguisées , et avant que l'autorité , frappée de stupeur, eût pu prendre aucune mesure de protection , les portes des couvents étaient enfoncées , et les moines qui ne trouvèrent pas d'issue pour la fuite étaient massacrés comme les défenseurs d'un fort pris d'assaut.

Pendant ces scènes de désolation , j'avais regagné

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mon modeste logement. Il était sitaé caUe angasta dB San BemardOf Tune des plus étroites rues de Madrid, comme son nom Tindique, et qui présenta un phénomène d'autant plus remarquable : pendant les deex premières semaines de l'invasion cholérique , le côté que j'habitais fut ravagé par le mal sans qu'une seak maison échappât, et l'autre côté de la rue fut entièrement épargné. J'occupais ce qu'on nomme en Espagne une casa de huesped (maison d'hôle), c'est-à-dire un appartement garni pris dans l'habitation d'une famille. Cette famille avait pour chef un certain don Francisco Gomez, et se composait de sa femme, de sa fille, enfant de cinq à six ans, de sa mère qui en avait près de quatre-vingts , et de sa sœur aveugle de naissance. On sait qu'en Espagne les révolutions politiques n'atteignent pas seulement, comme partout ailleurs, les sommités gouvernementales, telles que le ministère et ses principaux agents, mais à peu près tous les employés, du haut en bas de la hiérarchie, et dans toutes les branches de l'administration publique ; de sorte qu'à côté de l'armée active des employés en exercice , il y a toujours , au service de l'opinion vaincue , toute une autre armée de cesantes qui s'agitent pour reprendre leurs places. C'estia cause unique d'un double effet également funeste : d'une part, administration défectueuse, faute de tradition, d'expérience et de sécurité dans ceux qui l'exercent; d'une autre part, lutte incessante et revirements perpétuels, qui n'ont d'autre origine et d'autre but que la perte et la conquête des emplois. Mon hôte, pauvre commis

des finances, avait été balayé dans le dernier dte-toi de là que je rrCy mette. C'est pour cela qu'il s'était retiré avec tous les siens dans la cuisine et quelques petits trous à rats de son appartement , louant à un étranger la sala et le comedor. Ils vivaient tous de cette mince ressource.

Dès que nous eûmes entamé connaissance, ce qui est bientôt fait en Espagne , à moins qu'on ne soit bouffi d'orgueil et cuirassé de dédain, il me conta ses peines, et, après ses peines, ses désirs. Tous les rêves d'ambition de ce brave homme n'allaient pas plus haut qu'un petit emploi dans l'administration des loteries , où la politique entrait moins. C'était quelque chose comme sous-chef de bureau. Je voyais alors presque tous les jours le comte de Toreno, qui venait de prendre le portefeuille des finances. Je lui demandai cette petite place pour mon hôte. Il m'en fit surle-champ délivrer le brevet , et vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis les confidences de Gomez , qu'il était en possession de son magnifique emploi.

Dire l'étonnement et la joie de la famille entière ne serait pas chose facile ; je leur parus plus puissant et plus bienfaisant que le calife Âroun-al-Raschid. Mais dire leur reconnaissance serait plus difficile encore. J'appris une fois de plus, par leur exemple, que, si les Espagnols sont des ennemis acharnés et mortels, ce sont aussi des amis d'un dévouement sans bornes, à la vie et à la mort. Et souvent, en Espagne, le même cœur renferme ces deux sentiments, d'une implacable

haine et d'un attachement fanatique. Il faut savoir les prendre. Respecter toujours en eux la dignité de rhomme, d*oii vient leur fierté proverbiale; déposer toute morgue et toute arrogance ; se montrer affable, bienveillant, cordial, et surtout létre sincèrement: voilà le secret bien simple pour les séduire et les attacher. Une bonne parole, une poignée de main, un petit service rendu à propos , il n*en faut pas plus pour gagner un cœur, pour se faire un ami,. Et là, ce mot signifie quelque chose. L*Espagne est encore le Monomotapa du bon La Fontaine. Je réprouvai bien. Du jour où j*avais rendu , avec si peu de peine, quelque aisance à la pauvre famille, elle n^avait plus paru occupée qu'à me servir et à m'aimer. Chacun épiait, tout le long du jour, Toccasion de montrer son empressement et son aff^ection. Â peine ouvrais-je les yeux, que la jolie petite fille entrait, sur la pointe du pied , pour apporter au momiewr français (al cabdkro frances) les journaux et le chocolat. Dans ma chambre, sans cesse balayée, frottée, humectée, se renouvelaient assidûment des bouquets de fleurs et des grappes de fruits ; et la nuit, lorsque je revenais de faire un whist à l'ambassade de France , je trouvais invariablement, quelque heure qu'il fût et quelque temps qu'il fit, mon hôtesse au balcon, qui me guettait là pour ne pas me faire attendre à la porte, tandis que son mari, armé d'un long estoc qu'il portait dans une vieille canne de jonc, montait la garde tout le long de l'étroite rue pour protéger mon retour contre le danger des encoignures et des sombres

zaguans^. Je ne pus jamais obtenir qu'ils renonçassent à cette habitude.

Ce fut surtout quand je tombai malade qu'éclata Tamour de ces braves gens. Tétais loin de ma famille et de mon pays, seul, abandonné. Eh bien ! je crois que la tendresse maternelle elle-même n'aurait pu montrer une inquiétude plus vigilante, ni rendre des soins plus assidus , plus touchants. La femme de Gomez, encore jeune et belle, était dans un état de grossesse avancée. Mais, malgré les embarras et les douleurs de sa situation , malgré mes remontrances, mes prières, mes gronderîes, elle voulut être ma seule garde-malade. Toutes les nuits, elle les passait auprès de mon chevet, occupée à étancher incessamment la soif ardente qui m'oppressait, à bassiner mon front brûlant avec une admirable essence balsamique qu'on appelle Eau de la reine de Hongrie (en mémoire de la bienfaisante Elisabeth), dont elle activait, avec son éventail, Faction agréable et salutaire. Son mari, oubliant le bureau des loteries, la remplaçait pendant le jour.

Lorsque le choléra s'abattit sur notre côté de la calle angosta de San BernardOy la vieille mère de Gomez et moi fûmes frappés en même temps. Au bout de quelques jours, nous étions tous deux à Vagonie. Quand la pauvre femme mourut, dans la chambre voisine, plus vite emportée par le mal et par la vieillesse , je me préparais à faire aussi le voyage de l'inconnu et de

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