‹ Souvenirs de chasseChapitre 29 sur 31 · Porches intérieurs des maisons de Madrid · texte numérisé non relu

Porches intérieurs des maisons de Madrid

réternilé ; car, dans le choléra. Tune des rares i ladies qui soient privées du bienfait de la fièvre , au milieu des souffrances et des faiblesses du corps, l'esprit conserve toute sa force, toute sa lucidité. On se voit clairement mourir. Ce jour-là, tandis que j'entendais, à travers une porte mal jointe, les prières et les gémissements de la famille assemblée autour de la défunte, je descendais moi-même au dernier échelon de la vie. Quelques amis, qui venaient fidèlement chaque matin s'informer de mon état, crurent ne plus trouver qu'un corps inanimé , ou près de l'être, et s'en allèrent répandant la nouvelle de ma mort. L'un d'eux. Français, mais vivant en Espagne, rencontra près de ma porte un médecin i^élèbre, le docteur Drument, qui avait eu quelques années auparavant l'occasion d'étudier le choléra dans les Indes. Il le fit monter auprès de moi, à tout hasard, comme il me le dit ensuite, et le docteur, ayant fait appeler un de ces barbiers-chirurgiens, un de ces Figaros particuliers à l'Espagne, qui demeurait en face, lui indiqua les remèdes à tenter. Il fallait, avec le laudanum, arrêter la dyssenterie, qui m'emportait comme aurait fait le sang coulant par les quatre veines ouvertes, et, avec des sinapismes, des ventouses, des cautérisations, rappeler aux extrémités la chaleur qui les abandonnait déjà. On me brûla donc sans pitié les bras et les jambes, les paumes des mains et les plantes des pieds. Qu'on m'excuse d'entrer dans ce détail pharmaceutique ; il peut avoir son utilité , en prouvant que le docteur Drument, éclairé par une

expérience antérieure , pensait que , dans celte maladie, dont on ne connaît ni la nature, ni l'origine, ni la transmission, ni le siège, il valait beaucoup mieux se borner à combattre les symptômes à mesure de leur apparition que de chercher à vaincre le mal luimême dans son essence encore ignorée. C'est, il me semble, Tavis des plus sages médecins. Je ne sais si les prescriptions du docteur Drument me rendirent la vie, mais elles suspendirent la mort, et je restai jusqu'au lendemain sans expirer.

Dès le matin , et avant l'heure de se coucher, mon hôtesse introduisit près de moi trois laquais en grande livrée , qui , sans me demander permission , et sans que je leur demandasse ce qu'ils faisaient, m'enveloppèrent dans les couvertures de mon lit et me descendirent dans un bel équipage qui remplissait toute la rue. Les chevaux m'emportèrent au grand trot, et, au bout de quelques minutes, j'arrivais devant l'hôtel de l'ambassade anglaise, où l'on me déposait avec précaution dans un excellent lit dressé au milieu d'un élégant pavillon , ouvert sur le jardin de l'hôtel. Cet enlèvement s'était fait comme avec la baguette d'une fée, et, si mes souffrances eussent pu me laisser un moment de sommeil, j'aurais cru faire un agréable songe. Bientôt entra quelqu'un dont l'apparition, semblable à celle de l'ange consolateur , m'expliqua tout. C'était M. Georges Villiers, depuis lord Clarendon, alors ministre d'Angleterre en Espagne, puis vice-roi en Irlande, puis ministre des affaires étrangères. Je Tavais vu pour la première fois, deux mois aupara-

vant, lorsque nous habitions Âranjuez. La conformité d'&ge, de goûts, d'opinions, au moins sur les affaires du pays où se faisait notre rencontre, enfin cette mystérieuse attraction des cœurs qu*on nomme sympathie, nous avaient rapprochés en comblant la distance des positions. J*avais éprouvé comme tout le monde Tinfluence irrésistible d*un esprit élevé, supérieur, d'une âme noble et généreuse, d'un caractère plein de douceur et de charmes ; comme tout le monde, j*avais aimé M. Georges Villiers, dont le nom, en Espagne et eii quelque lieu qu'il ait résidé, restera k jamais entouré d'amour et de respect ; mais je n'espérais point qu'il m'eût trouvé digne d'un retour d'amitié. Cependant, dès qu'il apprit mon triste état, mon danger pressant, ma mort prochaine, surmontant l'effroi et le dégoût qu'inspirait cet horrible mal, souvent cru contagieux, il me fit apporter chez lui ; et là, quoique je ne fusse pas même son compatriote, il me traita comme son frère. Le seul changement de place, avec un air plus pur et plus sain, devait amener une crise salutaire. Des soins assidus, et non moins éclairés qu'affectueux , achevèrent de me conduire à la convalescence. M. Georges Villiers me sauva la vie. Cette vie, qu'il m'a rendue, lui sera dévouée tant que Dieu me la conservera.

D'autres aidèrent à son bienfaisant dessein. D'abord le médecin de l'ambassade , le docteur Alfaro, élevé à Paris , où il avait remporté le prix d'honneur au grand concours avant de commencer ses études médicales ; puis aussi le maître d'hôtel. Celui-ci se

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nommait M. Leblanc; il était Français, comme son nom l'indique assez, mais parlait également l'anglais et l'espagnol, sans compter le latin. Je ne sais quelle vocation ou quelles circonstances l'avaient jeté, au sortir des collèges et après de bonnes études, dans la science des Carême et des Brillât-Savarin. Du reste, il était demeuré, devant ses fourneaux, ce que les Espagnols nomment un caballero et les Anglais un gentleman. Compatriote, écrivain, malade, je dus à tous ces titres qu'il me prît en a&ction , et , avec une complaisance infatigable, il satisfaisait à tous les caprices d'un estomac en délire. Mais j'avais encore, et toujours, pour compagnon fidèle mon brave h6telier, Francisco Gomez. Sans hésitation et sans cérémonie, il s'était installé à côté de moi dans le carrosse qui m'avait enlevé de chez lui, puis k mon chevet dans le pavillon de l'ambassade, et depuis lors il ne m'avait pas plus quitté que mon ombre , vivant de ma cuisine de convalescent. Je n'avais pu obtenir qu'il s'éloignât un quart d'heure pour retourner dans sa maison. Chaque jour, il était visité par sa femme et sa fille, qui lui apportaient du linge ou de petites provisions comme à un prisonnier, et qui venaient souvent plusieurs fois dans la journée pour avoir de mes nouvelles, d'ordinaire sans entrer dans l'hôtel, et par-dessus le mur du jardin où j'essayais de faire quelques pas, appuyé sur le bras de mon pauvre logeur ou de mon noble et généreux ami.

Ce régime dura tout au plus une semaine. Un jour que la femme de Gomez se montrait comme à l'ordi-

naire, avec son enfant, sur le mur à hauteur d'appui qui séparait notre jardin d'une terrasse voisine, je crus m'apercevoir qu'elle avait la figure pâle et décomposée. Elle m'assura, en souriant, que sa santé était très-bonne et que la pâleur qui m'effrayait n'avait d'autre cause que son état de grossesse. Mais le soir on vint appeler Gomez , en le pressant d* accourir chez lui. Je dus me fâcher pour l'obliger à partir ; il ne s'éloigna que sur mon ordre formel. Depuis, hélas! je n'ai plus revu ni lui ni aucun des siens.

La pauvre femme mourut dans la nuit môme ; sa fille et son mari moururent le lendemain , tous du choléra. Il ne resta de cette famille infortunée que la sœur aveugle. La nouvelle de toutes ces morts m'eût assurément tué. On me la cacha ; on me fit un conte: « La femme de Gomez était accouchée avant terme ; son mari devait rester à la maison pour soigner la mère et les enfants; chaque jour le docteur Âlfaro leur faisait visite, » et il me donnait, en effet, des nouvelles détaillées , rassurantes. Voilà comment on m'amusa jusqu'au départ. Je n'ai su que bien longtemps après la cruelle vérité. Un intendant du comte de Toreno fit alors des recherches et découvrit que la sœur aveugle, seule survivante , avait été recueillie dans la maison des pauvres de Yalladolid. J'ai pu , par la même entremise, lui faire parvenir l'aumône d'un millier de réaux, en souvenir du caballero frances. Pauvres gens, grands et sublimes dans là simplicité de votre cœur et de votre dévouement ! Je n'ai jamais pu , depuis dix-huit années, et je ne pourrai jamais, le reste

de ma vie , songer à vous sans avoir Tâme navrée et les yeux pleins de larmes !

Cependanl j'existais, mais je n'étais pas guéri, et, sous rinfluence morbide de l'épidémie , ma convalescence ne faisait pas un progrès. Je compris qu'il fallait partir pour ôter l'embarras de ma présence et pour essayer du plus efficace de tous les remèdes , le changement de lieu et d'air. Dans ce projet, qui bourrelait mon cerveau malade comme une idée fixe , je voulais quitter Madrid le 14 août, un jeudi, jour de bon augure , pour arriver à Paris le 25 et célébrer ma fêle en famille. Sans prévenir M. Georges Villiers, j'écrivis à M. Martinez de la Rosa, alors président du conseil, pour lui demander les moyens de retourner en France. Il m'envoya une commission de courrier de cabinet, avec quelques plis qui ne contenaient que du papier blanc, et des recommandations pressantes pour toutes les autorités espagnoles. Il fit plus : un jeune secrétaire d'ambassade fut chargé de me conduire jusqu'au delà de la frontière. C'était le plus complai.sant, le plus attentif, le plus aimable et le plus gai compagnon de route qu'il fût possible de me donner. Il s'appelait Sandoval , et ce nom est aussi gravé en traits ineffaçables dans mes souvenirs de reconnaissance.

Nous eûmes deux ou trois conférences secrètes pour préparer notre voyage comme une évasion. Je n'avertis M. Villiers que l'avaut-veille du départ. Il voulut me dissuader d'une résolution qu'il croyait insensée, et, pour essayer du moins si je pouvais supporter les fa-

tigues de cette longue route , il m'emmeom promener dans une douce et moelleuse berline. Au boal de dix pas, j*étais évanoui. Je m*obstinai pourtant, soutfflio par la double pensée qui m*avait suggéré le projet de m'enfuir, et le jeudi 14 août, suivant le prognunoie tracé dans mes rêves , je franchis le seuil hospitalio* de Tambassade. Sandoval m'attendait devant im porte de rhôtel, dans une méchante carriole qui n'avait ni tablier, ni rideaux, ni coffre, ni poches, m d'autres ressorts que d'épaisses courroies en cuir. Elle était attelée de deux mules, l'une dans les brancards, Fautre pour le postillon. Je crois que c'est la carriole on Gil Blas et son fidèle Scipion firent jadis le voyage des Âsturies. Mais on n'avait rien trouvé de mieux sous les vastes remises des affaires étrangères, assez semblables aux célèbres chantiers maritimes de la Garaca. Ma valise contenait une petite pharmacie, ordonnée par le docteur Âlfaro, et le bon M. Leblanc glissa sous nos jambes un panier de provisions qui nous fit tout le long de la route bénir son heureuse prévoyance. U contenait quelques tablettes de bouillon ^ quelques biscuits de mer, un peu de sucre et une bouteille de vin de Bordeaux. Enfin , après avoir serré dans mes bras l'excellent ami qui protégeait de ses vœux ma fuite aventureuse, après avoir reçu les adieux de son secrétaire, M. Southern, du secrétaire d'ambassade, lord Hervey, de l'attaché, M. Scott, dont je n'ai pas plus oublié les noms que les bontés, on me hissa dans la carriole à côté de Sandoval , et le postillon fouetta ses mules.

La seule route ouverte entre les armées carlistes, qui occupaient alors toutes les Pyrénées de Tune à l'autre mer, était le chemin , ou plutôt le sentier qui mène de Saragosse à Oloron par le col de Camfranc. Il fallait donc gagner d'abord la capitale de TAragon. Nous arrivâmes sans encombre à Guadalajara, qui n'est séparé de Madrid que par un relais de poste, celui d'Alcala de Henarès , pairie désormais reconnue de l'auteur du Don Quichotte parmi les neuf villes qui se disputèrent, après sa mort, l'honneur de l'avoir vu naître, sans qu'aucune d'elles eût pris soin de pourvoir à sa vie. Mais il semblait que l'autorité du gouvernement central ne s'étendit pas seulement aux limites de la Castille. A Guadalajara, où nous arrivions avec le jour, nos tribulations commencèrent. Sous le prétexte, d'ailleurs assez plausible , que nous pouvions être enlevés par des bandes factieuses , le maître de poste nous refusa des mules, et nous dûmes recourir à l'alcade, en Espagne plus puissant que le roi dans la commune qui l'élit, pour trouver un attelage à louer au double du tarif. Il fallut, tout le long du jour, recourir à cet expédient pour continuer notre voyage. Sur le soir, nous entrâmes dans l'Aragon, et nous arrivions, vers minuit, au bourg d'Ariza. La nuit était froide après une journée orageuse , et une pluie battante avait succédé depuis quelques heures aux éclairs de la soirée. Suivant l'habitude , notre conducteur se hâta de dételer ses bêtes et de s'en retourner d'où il était venu , laissant notre carriole désemparée au milieu de la rue, comme un navire en

panne dans le calme plat. Mais ici, ce ne fut pas seulement la poste qui nous manqua, ce fut aussi l'alcade , ce furent tous les habitants. Partout les portes étaient closes, les lumières éteintes; un silence de mort régnait dans le pays , k peine interrompu par quelque lugubre hurlement de chien ; et vainement Sandoval allait frappant de maison en maison ; nul n'ouvrait, nul ne répondait. Nous apprîmes ensuite la raison de ce silence étrange. Remontant toujours du midi au nord, le choléra venait d'atteindre aussi l'Aragon. Depuis la veille, le bourg d'Ariza était empesté, et l'effroi général tenait chaque* habitant barricadé dans sa demeure. Que faire? que devenir? Sans abri contrôla pluie, le froid commençait à me gagner; mes dents claquaient dans ma bouche. J'étais, hélas! à la merci de la moindre variation de. l'atmosphère, du moindre accident de voyage. Qui m'eût volé mon manteau m'eût volé ma vie.

En promenant autour de moi des yeux effarés , je reconnus , dans une grande maison dressée sur la place, une «auberge (posada) nommée auberge du Mal" tais^ où j'avais fait naguère, en venant de Saragosse à Madrid par la diligence, un très-gai et très-bruyant dîner de table d'hôte. Quel changement au retour ! Je me traînai près de la porte, aidé par Sandoval ; nous appelâmes de nos voix les plus douces, les plus suppliantes, invoquant tous les saints du paradis, offrant et promettant tout l'argent qui serait exigé. Longtemps nous prêchâmes dans le désert : les murs de l'auberge étaient des rochers. Déjà nous perdions tout

espoir, lorsqu'une petite lumière traversa les fentes de la porte. Quelqu'un s'approcha, et une voix de femme (ce sont toujours les femmes qui montrent le plus de courage et de pitié) nous demanda bien bas qui nous étions. Nous répondîmes brièvement, et bien bas aussi, demandant asile pour un seul de nous. La charitable Maritornes de l'hôtellerie, qui transgressait, nous dit-elle, les ordres absolus de son maître, et s'exposait à pire condition que d'être chassée, me fit jurer par un serment solennel que je lui obéirais aveuglément, que je ne pénétrerais pastlans la maison plus loin qu'elle ne voudrait, et que je ne lui toucherais pas même la main. Elle se rappelait sans doute le proverbe : Higo verde y moza de meson pellizcando madwran^. Je promis tout. Elle ouvrit la porte avec précaution, et, tandis que Sandoval regagnait la carriole pour garder notre butin, je me glissai comime une ombre sous le porche désert de la posada.

La chambrière , reculant d'épouvante à la vue de ma face cadavéreuse, me montra du doigt une porte latérale , et j'entrai dans une petite salle basse, espèce d'écurie, de chenil, sans lit, sans chaises, n'ayant que la terre pour parquet. Je m'accroupis dans un coin, enveloppé de moti manteau. Bientôt, à travers une mince cloison , j'entendis dans la pièce voisine de sourds gémissements. Je prêtai l'oreille; c'était un râle d'agonie. De l'autre côté des planches

1. « Figue verte et fille d'auberge mûrissent à force d'être pincées. »

OÙ j'étais adossé, une femme se mourait du choléra. Je m*enfuis, plein d'épouvante, à l'autre bout de mon obscur galetas. Mais ce n'était pas assez loin pour éviter la contagion morale de l'exemple. Une attaque du même mal me prit aussitôt. J'appelai d'une voix défaillante; je priais qu'on avertit mon compagnon resté dans la voiture, qu'on lui demandât les remèdes dont il était pourvu. Quelqu'un s'approcha, et, sans me répondre un mot, tourna deux fois la clef dans la serrure ; puis j'entendis ses pas s'éloigner. J'étais en prison.... Privé d'un secours si proche, témoin de l'agonie d'un moribond, agonisant moi-même, que les heures me furent longues et les pensées cruelles ! Aux premières lueurs du jour, Sandoval, qui avait enfin déterré deux mules, vint ouvrir mon triste cachot. Il m'emporta du coin où j'étais encore gisant, et la bonne servante , en échange d'une piastre que je fis tomber à ses pieds, me tendit au bout d'une pelle un pot d'eau de riz qu'elle avait fait bouillir. Ce fut ma première médecine. Mais , au sortir d'Ariza, trouvant à une portée de fusil du grand chemin un vaste couvent, nous gagnâmes la chapelle, sous prétexte d'y faire nos oraisons matinales, et, caché dans la sacristie avec ma botte d'apothicaire, je fis sans façon du lieu saint un hôpital, ne craignant pas qu'icibas ni Ik-haut on me demande jamais compte du sacrilège. Reprenant ensuite notre lent voyage, interrompu à chaque relais, nous arrivâmes dans l'aprèsmidi en vue de Saragosse. Déjà nous apercevions les clochers de Notre-Dame del Pilar et les créneaux rui-

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nés de la Aljaferia ; mais il était écrit que nous n'entrerions pas dans les murs de la vieille cité où r^ide, depuis les rois d'Aragon, le roi des gitanos {hohé^ miens).

A une lieue en avant de la ville, sur l'embranchement des deux routes venant des deux Castilles, nous trouvâmes une grand'garde qui ne laissait passer personne. C'était une manière de cordon sanitaire que Vayuntamiento de Saragosse venait d'improviser. A côté de quelques soldats et de leur officier, se tenaient une troupe de moines commandés aussi par un robuste capucin. De celui ci je n'oublierai jamais ni la figure ni l'accoutrement. Sa longue barbe noire descendait jusque sur un ceinturon de cuir blanc, d'où pendait un grand sabre qui ferraillait avec ses chapelets de métal. C'était quelques années avant que mes deux célèbres amis , Mendizabal et Olozaga, eussent rendu à leur patrie le service signalé de licencier toutes les milices monastiques et dç vider toutes les capucinières. Les fraUes de Saragosse , craignant le même sort que ceux de Madrid, et combattant pro aris et fociSy essayaient de repousser le choléra avec l'épée et le goupillon. Les chefs des deux troupes nous intimèrent l'ordre de rétrograder. Je montrai mon brevet, mes dépêches, les lettres du ministre, et, rassemblant toute l'énergie dont j'étais capable, je déclarai l'officier et le capucin responsables devant Dieu et devant les hommes des malheurs infinis qu'entraînerait pour l'Europe entière le retard de mon importante mission. Sandoval me secondait. Ils furent ébranlés,

se concertèrent quelques instants, et finalement nous laissèrent passer, mais sous l'escorte d*une petite escouade, mi-partie de shakos et de capuchons , qui nous emmena comme des malfaiteurs au supplice.

Près des murs de la ville, mais en dehors, on nous déposa sous un hangar, dans la cour d*un couvent. Les moines s'étaient enfuis devant nous comme à Taspect de deux pestiférés échappés du lazaret. Sandoval déchira quelques feuillets de son portefeuille, et écrivit ''au crayon deux billets qu'il alla poser sur une pierre au milieu de la cour. L'un était pour le capitaine général de l'Aragon, qu'il avisait de notre arrivée en •lui demandant les moyens de partir. Dans l'autre, sans adresse et tout ouvert, il priait qu'on nous fît la charité d'un pot d'eau chaude et d'une cuiller en bois. Un moine, de ceux qui nous veillaient, vint prendre les deux dépêches , et au bout d'un quart d'heure nous étions servis. Dans cette eau chaude , et avec cette cuiller, nous ftmes délayer des tablettes de bouillon, nous y cassâmes quelques bribes de biscuits, et nous mangeâmes à la gamelle un peu de soupe dont nous avions grand besoin. Pendant ce repas d'anachorète , arriva la réponse du capitaine général , qui nous envoyait, d'occasion, une perdrix ai e^ca^ec/ie * et une bouteille de malaga. Ce cadeau fut-il bien reçu, je le laisse à penser. Nous bûmes les premières gorgées, car de verres point, k la santé du charitable proconsul, qui était alors, si j'ai la mémoire de l'es-

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