‹ Souvenirs de F. BlanginiChapitre 6 sur 8 · ZIZ · texte numérisé non relu

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Je ne puis oublier dans ces Souvenirs le salon de M.ie duc Decazes, lorsqu'il était ministre de l'intérieur, ou plutôt le ministre tout-puissant de Louis XVIII ; lui aussi savait accueillir les artistes et les traiter avec ces distinctions polies qu'ils sont habitués à trouver chez toutes les grandes supériorités sociales qui ne résultent pas exclusivement de l'argent bien ou mal acquis. La

sœur du ministre , madame Princeteau qui faisait parfaitement les honneurs de sa maison , chantait, sans avoir heaucoup de voix, de la manière la plus agréable. Lui ayant fait entendre une romance, les adieux de Raoul de Coucy , que je venais de composer tout récemment, madame Princeteau m'engagea à la chanter chez son frère. C'était un jour de grande réunion ; le salon du ministre ressemblait presque à la salle des conférences de la chambre des Députés. La session venait de finir, et ces messieurs se disposaient à retourner dans leurs départemens. Le ministre eut la bonté de me faire des complimens sur ma romance, et dans la seule journée du lendemain j'en vendis plus de cinq cents exemplaires; aussi fut-elle bientôt chantée dans toute la France, accompagnée sur l'élite des pianos électifs et électeurs. Cela donna à cette romance une vogue si étendue, qu'elle fut traduite en plusieurs langues et arrangée pour d'autres instrumens par d'habiles compositeurs étrangers.

Le premier de mai 1821 , je fus nommé membre de la légion-d'honneur ; j'avouerai la faiblesse

que j'avais eue auparavant d'acheter l'ordre du Saint-Sépulcre, dont le prix était donné aux pauvres. Ma nomination à la légion-d'honneur me parut d'autant plus flalteuse, que je fus compris dans la même ordonnance que Boïeldieu : c'était en doubler le prix à mes yeux.

Le travail excessif auquel je m'étais livré sans relâche depuis mon mariage , m'avait tellement fatigué, que, craignanl pour ma santé, je me déterminai à faire un voyage, et tout naturellement je me dirigeai vers l'Allemagne , où j'avais été si parfaitement accueilli.

Me voilà donc encore une fois sur les grandes roules , voyageant en poste dans une voiture à moi. Ayant mal calculé mes heures, j'arrivai aux portes de Strasbourg avant qu'elles fussent ouvertes. Il était quatre heures du matin , et j'eus le temps pendant deux grandes heures de réfléchir sur les ennuis de l'attente. Enfin les portes s'ouvrent, et je me rends à la mairie pour faire viser mon passeport; monsieur le maire dormait. Je me rabats sur la préfecture ; monsieur le préfet n'était pas levé, et le concierge de l'hôtel me

dit que ce magistrat ne recevait pas avant neuf heures. Heureusement j'avais eu la précaution de me munir de la lettre que M. le préfet du Bas- Rhin m'avait écrite en remerciement de la romance envoyée circulairement a tous les préfets. Je cherchais comment je la lui ferais parvenir, pour que cela put me servir de recommandation, quand le concierge me montra le valet-de-chambre du préfet qui traversait la cour. Je le priai de la remettre à son maître, auprès duquel je fus introduit presque immédiatement • il me donna un mot pour que le maire visât d'urgence mon passeport , et je pus continuer ma route , ce que j'étais très-pressé de faire.

Arrivé à Stuttgard , où je voulais m'arrêter pour présenter mes hommages au Roi et à la Reine , j'apprends que Leurs Majestés sont avec toute leur suite à Marienlhal , et je remonte en voiture pour me rendre dans cette résidence.

De ma vie je n'ai parcouru un pays aussi beau, aussi riche , que celui que je visitai ; quelle splendeur de végétation , quelle variété dans les sites ! Jetais émerveillé de l'aspect de ces beaux

lieux ; et quelle quantité de villages où tout indique l'aisance et le bonheur ! comme ces paysans paraissaient heureux, comme ces jeunes filles étaient fraîches et jolies , sons un costume pittoresque qui leur sied à ravir ! Je restai plus d'une demi-heure en contemplation devant cette population privilégiée , dans une petite ville que je traversai ; j'oubliai là combien j'étais pressé , mais enfin je continuai mon chemin.

Le château de Marienthal est un vaste bâtiment gothique qui avait appartenu à l'ordre teutonique détruit, comme l'on sait, par l'empereur Napoléon , lors du traité de Presbourg. Autour du bâtiment principal s'élevaient en grand nombre des maisons dans le même style d'architecture ; elles servaient autrefois de demeure aux chevaliers de l'ordre, et l'on vovait encore leurs armoiries sculptées au devant de chaque habitation. L'intérieur du château, par l'énorme dimension de ses salles , ses fenêtres ogives , la longueur de ses galeries et l'étendue du manteau de ses larges cheminées, répondaitaux constructions extérieures et avait dans son ensemble quelque

chose de grave et d'imposant. Il nie semblait que tout cela avait été construit pour être habile par des hommes de dix pieds ; maintenant nous sommes une race d'entresol. La galerie était encore ornée des portraits des anciens chevaliers de Tordre teutonique. J'ai passablement voyagé dans ma vie, mais je n'ai rien vu nulle part qu'il soit possible de comparer au château de Marienthal , ni qui en puisse donner une idée , et d'ailleurs il existe une telle harmonie entre ces bàlimens sombres , et la sévérité presque lugubre du site où ils s'élèvent , qu'on ne sait si dans ce lieu la terre a été faite pour le monument , ou le monument pour la terre.

En arrivant à Marienthal, ne sachant pas précisément à qui je devais m'adresser, je demandai à tout hasard le grand-maitre de la maison du Roi. On m'avait dit que le Roi était à la chasse, accompagné de toute sa suite. Je demandai donc le grand-maître de la maison de la Reine, qui, aussitôt que je lui eus été annoncé, vint à moi et me pria de lui dire ce que je désirais. Nous étions d'anciennes connaissances, car je l'avais vu sou-

vent en Bavière, et antérieurement à Bade. Je lui dis qu'ayant eu quelques semaines de loisir, javais regardé comme un devoir den profiter pour venir remercier Sa Majesté de la bonté qu'elle avait eue de m'offrir la place de maître de sa chapelle : « Le Roi, me répondit-il, ne reviendra que ce soir, mais je vais annoncer votre arrivée à la Reine. »

Dès que le Roi fut de retour, le grand-maître vint me rendre visite, et me dire que le Roi m'invitait à prendre le thé et à passer la soirée à la cour. Il faudrait me répéter sans cesse, si je voulais parler de l'accueil que je reçus toujours de ces excellens souverains. Nous fîmes de la musique pendant plusieurs heures avec la Reine , qui était très-bonne musicienne. Le Roi m'engagea à retourner à Stuttgard, où il devait revenir le surlendemain avec la Reine pour y recevoir le grand-duc Michel. « Je serai charmé, ajouta obligeamment le Roi, de lui faire entendre vos compositions. »

Il y eut grand concert à la cour, où j'entendis des talens de la première distinction; je chantai

aussi quelques morceaux de moi, dont la royale assemblée eut l'indulgence d'être satisfaite. Le lendemain, le grand-maître de la cour me remit de la part du Roi une boîte avec son chiffre en diamans. J'allai remercier S. M., qui eut la bonté de me recevoir encore plusieurs fois avant mon départ pour Munich.

Munich était le principal but de mon voyage, sachant, que j'y verrais mes sœurs et mon beaufrère, M. de Klense. Il venait depuis peu d'être nommé intendant des bâtimens de la couronne et conseiller d'Etat. Que je fus heureux de me retrouver avec eux ! La cour n'étant pas à Munich, j'écrivis à la dame d'honneur de la Reine pour lui demander la permission de me présenter à S. M. La comtesse de S — me répondit que la Reine me recevrait avec plaisir, et je partis pour Nymphenbourg, où j'arrivai à une heure de l'après-midi*

A. peine avais-je fait quelques pas dans le parc, que j'aperçus de loin le Roi, qui, m'ayant vu arriver, venait à moi ; comme toujours, il me dit : <t Bonjour, Félix; comment vous portez-vous?

Venez avec moi chez Caroline (la Reine), elle sera charmée de vous revoir. » Et sans plus de façons, sans l'intermédiaire d'aucun chambellan, il me fit entrer avec lui chez la Reine. Non, il n'y a point de présomption , c'est la seule reconnaissance profondément sentie qui me fait dire que je fus reçu comme pourrait l'être un ami par cette adorable famille. Trois heures durant , je restai à causer avec Leurs Majestés. Cependant j'avais remarqué quelque chose de triste sur la physionomie de la Reine; elle me fit connaître la cause de sa douleur à peine cicatrisée ; peu de temps auparavant, elle avait perdu la plus jeune des princesses ses filles. Au moment où je pris congé d'elle : « A ce soir, Blangini, me dit-elle; vous viendrez souper avec nous, n'est ce pas? »

A huit heures, je revins chez la Reine, et lui fis entendre ce que j'avais composé de nouveau; à dix heures, on annonça le souper; craignant de m'étre trompé le matin, j'hésitais à suivre les personnes de la cour; la Reine s'en étant aperçue, m'envoya chercher par le grand-maréchal delà cour. Après le souper, la Reine, toujours

bonne pour moi, me retint à causer pendant près d'une heure ; elle me parla de Paris, de ma famille, de tout ce qui pouvait m'intéresser, et m'adressa beaucoup de questions sur la duchesse de Berry. Elle voulut que j'emportasse encore un souvenir de sa généreuse bonté, et me donna une boîte avec son chiffre surmonté d'une couronne. Le Vice-Roi n'était point à N ymphenbourg ; il était resté à Munich, où il s'occupail beaucoup du soin de sa famille. J'allai le voir à mon retour, et je le trouvai toujours le même. Oh ! comme il aimait la France, quoiqu'il fût sûrement bien heureux en Bavière ! Comme il aimait à parler du pays qui avait été si long-temps le sien, et vers lequel il dirigeait ses vœux et ses souvenirs ! S'il eût vécu.... qui sait?... Il s'était fait construire à Munich un palais, dont l'extérieur semblait plutôt annoncer une caserne qu'une demeure royale. Je ne sais comment, dans la longue conversation que j'eus avec lui, je me trouvai amené à lui en faire l'observation : il sourit légèrement , et me dit : « Mon cher Blangini , cela n'est peut-être pas un mal; si jamais tous les palais sont convertis en

casernes, avec le mien, ^architecte trouvera la moitié de la besogne faite. » Dans tout ce qu'il me dit sur Louis XVIII, sur les princes de la famille royale, sur la cour de France, il n'y avait pas la moindre amertume; il faisait des vœux pour le bonheur de la France, voilà tout. Avant que je le quittasse, le prince Eugène me demanda mes dernières compositions ; j'eus l'honneur de les lui présenter, et, en échange, il me donna encore une bague avec son chiffre en diamans.

Je bornerai là mes souvenirs relativement à un voyage qui ne fut, à vrai dire, qu'une courte excursion ; et faisant grâce au lecteur des insignifiantes particularités qui signalèrent mon retour, je me replace tout de suite à Paris.

Le lendemain de mon arrivée, j'allai me présenter chez madame la duchesse de Berry, qui, dans son intérieur, avait toute la simplicité, toute la bonté d'une princesse allemande. C'est le plus grand éloge que l'on puisse en faire. El le m'adressa aussi beaucoup de questions sur mon voyage, sur les différentes personnes que j'avais eu l'honneur

de voir dans les deux cours de Wurtemberg et de Bavière. Elle parut satisfaite des détails que je lui donnai, sans taire les questions dont ellemême avait été l'objet, et je n'eus pas besoin de farder la vérité pour y ajouter mes réponses. Elle m'invita ce jour-là à venir passer avec elle quelques jours à Rosny, où elle se disposait à faire un voyage. Intérieurement, je ne pus m'empêcher d'attribuer cette invitation à ce que j'avais dit de la reine de Bavière.

Je partis donc pour Rosny, où je passai quatre jours. J'y dînais avec le sous-gouverneur du duc de Bordeaux , et le soir je faisais de la musique avec la princesse et madame d'Hautefort , bien certainement la première cantatrice de la cour, en même temps que la plus aimable des femmes. Il y avait encore à Rosny plusieurs autres dames dont le nom m'échappe en ce moment. J'étais atteint d'un très-gros rhume, ce qui réduisait presquemes fonctions au rôled'accompagnateur. Je me rappelle à cette occasion, non pas une aventure, mais une obligeance mystérieuse dont je fus l'objet. Un soir, ayant beaucoup toussé, j'étais rentre

dans ma chambre un peu plus tôt que de coutume : au coup de minuit, ma lumière étant éteinte, j'entends frapper tout doucement à ma porte; je me lève forcément dans le seul costume qui soit usité au lit, et je me dirige a tâtons vers la porte pour l'ouvrir. Ma porte entr'ouverte , une petite voix bien douce me dit : « Prenez cette tasse, elle contient un lait de poule pour votre rhume. » La voix se tut, la porte fut refermée dès que je tins la tasse, et je n'ai jamais pu savoir quelle était la sœur de charité nocturne à laquelle je dus cette attention édulcorante.

La duchesse de Berry se plaisait beaucoup à Rosny. Ses appartemens étaient meublés avec une recherche moins somptueuse qu'élégante. Elle y avait réuni une précieuse collection de tableaux, parmi lesquels mon admiration d'amateur avait surtout remarqué un portrait en pied de la princesse. Je n'ose pas dire que je dessine, mais je crayonne un peu. Un jour, ayant succombé à la tentation, j'étais occupé à prendre une esquisse de ce portrait, lorsque j'entends derrière moi le léger frôlement d'une robe; je me retourne,

el je vois la princesse qui me regardait copier son portrait. « Vous êtes donc aussi peintre, me dit-elle ; cela n'est pas mal dessiné. Je veux vous montrer de mes ouvrages. » Elle dessinait vraiment très-bien. Son maître, M. Storelli, m'a fait voir plusieurs de ses ouvrages, qui sont fort jolis. Pour moi, je possède deux vues de Rosny, dessinées et lithographiéespar la princesse, qui a bien voulu me les donner elle-même; je n'ai pas besoin de dire que je les conserve précieusement. La duchesse de Berry se levait de très-bonne heure; elle prenait des leçons de piano, de harpe, de dessin, de chant; elle brodait et lithographiait ; enfin, presque toutes les heures de sa journée étaient remplies par des occupations fixes. Je n'oublierai jamais les bontés qu'elle eut pour moi et les miens. Tous les ans, au premier de janvier, j'avais l'honneur de me présenter chez elle, accompagné de mes enfans, et toujours elle leur, donnait un souvenir; ma fille Félicie en a reçu beaucoup d'ouvrages de dames, et mon fils Théodore de très-beaux livres anglais, la princesse sachant qu'il se livrait à l'étude de la langue an-

glaise. Avant que j'eusse contracté cette habitude à chaque renouvellement d'année , c'est la princesse qui m'avait demandé à voir mon fils qui, à l'âge de quatre ans, était vraiment trèsbeau ; je le lui présentai avec ma femme. La duchesse de Berry trouva Théodore si gentil, quelle resta plus de dix minutes à jouer avec lui; il me semble encore la voir à genoux devant mon enfant pour être plus à sa portée. Henri IV ne jouait qu'avec les siens.

Je n'ai pas besoin de dire combien la duchesse de Berry se plaisait à encourager les arts ; tous les artistes le savent. C'est à nous surtout qu'il appartient d'éprouver des regrets , et, s'ils sont dans notre cœur, il y aurait de la faiblesse à les dissimuler.

Maintenant je raconterai comme quoi j'ai donné un député au département de la Seine. La chose peut paraître extraordinaire ; elle est pourtant de la plus stricte vérité. Ayant acheté depuis quelque temps une centaine d'arpens de bois dans la forêt du Lay , près Chambly , je me trouvais investi des honorables droits d'électeur, droits dont je n'aurais pas joui si, au lieu de pos-

séder des bois, j'eusse été simplemement l'auteur de Don Jaan, de la Flûte enchantée, & Orphée, des deux Iphigénies , ftOEdipe et du Matrimonio segreto. Il n'importe : ni Corneille , ni Racine , ni Molière , ni La Fontaine , ne seraient électeurs, et Chapelain serait éligible. J'étais donc électeur : un jour d'élection , comme je donnais leçon à la duchesse de Berry, tout-àcoup elle s'interrompt et me dit : « Mais j'y pense, il faut que vous alliez aujourd'hui à votre collège électoral , je vous donne congé. » Je profitai du congé , mais à quoi tiennent les nominations de messieurs nos Députés ! A peine sorti du pavillon Marsan , je pensai à toute autre chose qu'à mes devoirs d'électeur ; cela ne me revint en idée que par hasard, et comme il était quatre heures. Je cours au lieu de réunion : il était encore temps. Je dépose mon vote, je donne ma voix à M . Sanlot-Baguenaud. Il fut élu, mais seulement à la majorité a" une voix sur son concurrent. Cette voix, c'était la mienne; j'ai donc raison de dire que j'ai fait un député.

Vers la fin du règne de Louis XVIII, M. le

comte d'Artois venait très-souvent chez sa bellefille pendant qu'elle faisait de la musique avec moi. Rien de plus simple que ce prince ; si je n'avais su qui il était, à son costume je l'aurais pris pour un rentier peu favorisé de la fortune , ou pour un avare , ce qu'il n'était nullement. Il avait toujours un pantalon gris , un habit vert foncé , et tout cela était d'une maturité fort raisonnable. Il est vrai qu'il donnait beaucoup aux pauvres , à de vieux serviteurs , aux émigrés ruinés , el peut-être un peu trop à ce que l'on appelait la petite église.

La duchesse de Berry n'était pas moins simple chez elle que M. le comte d'Artois. Pendant toute la matinée, elle était vêtue d'une robe de toile peinte, que dédaignerait V épouse d'un courtier-marron ; par-dessus elle portait un tablier de soie. C'est toujours avec ce costume que je lui ai vu prendre ses leçons. Si, fortuitement , on annonçait une des personnes pour lesquelles elle y était toujours, en un tour de main elle tirait le ruban d'attache de son tablier, et le tablier tombait comme celui d'une pensionnaire, à qui

Ton annonce la» visite de ses parens. Bien souvent je l'ai vue faire celte petite cérémonie pour aller recevoir S. A. S. madame la duchesse d'Orléans. Combien de fois ne lui ai-je pas entendu dire quand elle rentrait ensuite dans le cabinet où nous faisions de la musique : Je viens de voir cette bonne duchesse d'Orléans ; quelle bonne famille que les d'Orléans ! »

Madame la duchesse de Berrv m'avait donné l'ordre de lui faire copier une grande partie de mes compositions , nocturnes, romances et canzonette, en petit format. Il y en avait déjà six volumes quand advint la révolution de Juillet.

Le 1 4 décembre 1 822 , je reçus des lettres patentes du roi Louis XVIII , qui me conféraient le titre de chevalier portant noblesse. Je cite cela comme un fait, ni plus ni moins. A cette époque on se préparait à célébrer la fête du duc de Bordeaux. La cour était à Saint-Cloud. Je proposai à la duchesse de Berry de faire donner une pièce dont je composerais la musique. Cette proposition fut favorablement accueillie par S. A. R. , mais elle me dit qu'il fallait que je prisse les ac-

teurs du Théâtre de Madame^ le Gvrnnase , alors sous son patronage. Pour m'en entendre avec lui, j'allai voir le directeur M. Poirson, qui me dit que les acteurs et les actrices de son théâtre ne chantaient point ; je suis trop poli pour le démentir. Je vins rendre compte à la princesse du résultat de ma négociation , et il fut convenu que je m'adresserais au théâtre du Vaudeville ; ce furent donc les acteurs de ce théâtre qui vinrent à Saint-Cloud , pour la célébration de la Saint-Henri.

On construisit une salle , ou plutôt une tente en plein air. L'espace ménagé pour l'orchestre était si étroit, qu'il n'y eut de place que pour le directeur, deux violons, une flûte , un cor, un basson et un violoncelle. Je pensai involontairement à la première représentation de Trajano in Dacia au théâtre de Munich ; quelle cruelle comparaison pour un auteur ! Malgré cela la cour fut satisfaite, et je me résignai à l'être aussi.

Actuellement je me trouve heureux de faire voir comment en France on donne suite aux projets consciencieusement élaborés : ceci se

rapporte , je crois , à Tannée 1825. Je reçus une lettre de M. le vicomte de La Rochefoucauld, chargé du département des beaux-arts , au ministère de la maison du Roi, et dans les attributions duquel se trouvaient l'Académie Royale de musique et le Théâtre-Italien. Je rapporte textuellement cette lettre afin d'en mieux faire connaître l'objet :

a Je vous préviens , Monsieur, que, par» ai ■ rêté de ce jour portant institution d'une com- » mission chargée de revoir l'ancien et le nouveau y répertoire de l'AcadémieRoyale de musique, je » vous ai nommé membre de cette commission , » conformément aux dispositions de l'arrêté dont » je vous envoie copie.

» Je vous prie de vouloir bien vous concerter » avec MM. vos collègues , afin de commencer » immédiatement le travail soumis à vos soins. » La confiance que m'inspirent votre caractère et »- vos talens nie semble une garantie complète des » heureux effets qu'on doit attendre de celle

» mesure pour la prospérité des arts dramatique » et lyrique, ainsi que pour celle de l'Académie » Royale de musique. »

On voit par les deux mots que j'ai soulignés combien il y avait urgence. Voici maintenant les dispositions de l'arrêté joint à la lettre qu'on vient de lire :

Nous , aide-de-camp du Roi, chargé du département des beaux-arts ;

« Considérant qu'il est de la plus grande im- » portance pour l'intérêt de l'art et la prospérité » de l'Académie Royale de musique , de mettre » au courant du répertoire les compositions qui » ont précédemment obtenu les suffrages du pu- » blic , mais dont les représentations ont été » abandonnées par suite de la mise en scène » de nouveaux ouvrages; et, en même temps, de » prononcer sur les compositions qui doivent » cesser d'être offertes au public;

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