‹ Souvenirs de FélicieChapitre 10 sur 82 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

de quelque guerre à la manière de la Fronde. Point de campagnes , point de manœuvres ; quelques charges un peu vives, des actions d* éclat, des violons, des bals, des coups d'épée , des comédies , des chansons ; puis , au bout deThorizon, des transactions amiables, et peut-être utiles. Le barreau, dont ce fut toujours le faible , voyait dans les grands intérêts à débattre une immense occasion de parler ; et certes il ne la perdit pas I Quant aux gens de finance, la Révolution leur plaisait comme un moyen plus prompt de faire fortune ; car, comme le disait dès lors une femme de beaucoup d'esprit : L'escompte entre au moins pour un tiers dans les opinions d'un banquier.

A Dieu ne plaise que nous suivions Tun après l'autre tous les événements dans leur cours. M™® de Genlis n'était pas en France quand le 1 août saisit les esprits de surprise. Après septembre commença progressivement la Terreur; elle était à son comble en 94 , et comme M°*^ de Genlis se trouvait alors, heureusement pour elle, à l'étranger, il faut bien qu'à sa place nous indiquions ce que fut cette redoutable époque. — Dès le début elle glaça de crainte. L'argenterie disparut bientôt de presque toutes les tablés, tant on comprit le danger de montrer un reste d'aisance. Des domestiques, les uns, modèles de dévouement, servaient sans gages des maîtres restés sans fortune, les autres , couraient eux-mêmes dénoncer aux tribunaux ceux qu'ils servaient. A chaque porte pends^it un écriteau qui proclamait la République, une, indivisible, ou la mort! Sur chaque porte était la liste des habitants de la maison , moyen de contrôle en cas de recherche et table de proscription au besoin. On évitait de se reconnaître dans les rues, ou, si l'on s'abordait , c'était pour échanger quel-

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ques mots craintifs à voix basse. On marchait vite, à moins que, un crieur hurlant l'arrêt des condamnés, on ne s'arrêtât tout à coup dans la cruelle appréhension d'entendre le nom d'un parent ou d'un ami. Â des jours inquiets succédaient des nuits menaçantes ; des arrestations faites aux* flambeaux troublaient tout à coupleur silence, et dès quatre heures du matin commençait le murmure confus des qv^eues qui se formaient à la porte des boulangers. On n'obtenait que sur un bon la plus chétive portion d'un pain noir et visqueux ; mais on fêtait l'Agriculture , on la promenait personnifiée sur un char entouré d'épis, et, pour l'honorer davantage, la nation faisait, au lieu de fleurs, planter des pommes de terre aux Tuileries. Dans les places publiques, sur les piédestaux mutilés , qu'ornaient jadis le marbre et l'airain, s'élevaient des statues de la Raison en plâtre et des images du peuple souverain en carton. Quant aux grands édifices, aux anciens couvents, aux palais, ils étaient transformés en autant de prisons qui renfermaient, en juillet 94, onze mille quatre cents détenus, tous au nom de la Liberté!

Souvent, dans les rues écartées, solitaires, on voya^^^es femmes, des enfants, qui s'arrêtaient les yeux fixés sur des fenêtres garnies de barreaux : l'espoir d'apercevoir des traits chéris les retenait ainsi des journées entières. D'autres, plus heureux , obtenaient de la cupidité des gardiens des communications plus faciles : tant pour un regard, tant pour un billet, tant pour une parole ! A défaut d'or, uneingénieuse tendresse trompait la plus active vigilance. Des hommes , des femmes intrépides recevaient avec joie , d'une héroïque amitié, le poignard, le poison qui les rendaient arbitres de leur sort. L'amour se glissait aussi sous les ver-

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