INTRODUCTION. XXI
élevait six cents moutons , et la première année du ministère de François deNeufchâteau, sous le Directoice, le duc écrivait au ministre la lettre suivante :
« Citoyen Ministre,
a Le berger Brancas a Thonneur de vous prévenir que a six cents philosophes du temps actuel récoltent , contre « toute espèce de droit, les pommes de terre qu'il a a semées dans ses champs. Il vous prie d*y envoyer la a maréchaussée si, la maréchaussée n*est du nombre, o
Quand, six ans plus tard, après le règne sanglant de la Terreur, après les orgies concussionnaires du Directoire, la gloire et le génie portaient un général illustre au consulat, puis à Fempire, que^ la société avait encore à faire pour revenir, pour les usages et lapolitesse, à son point de départ, en 88 I M. le duc de Lévis, dont on lira plus loin les souvenirs, a bien expliqué, dans un discours académique, les difficultés de la transition (1).
« Les traditions étaient perdues, dit-il ; la plupart de ceux a qui auraient pu servir de modèle étaient éloignés; beau- « coup avaient péri. L'on ne devine point le savoir-vivre; a c'est comme le mot l'indique, un art dont le chef-d'œuvre a consiste à ne s^imposerque la gène nécessaire pour jouir a dans la société de la plus grande aisance ; c'est un a sacrifice semblable à celui que , dans l'ordre politique , a l'on fait d'une portion de sa liberté, pour avoir, sans c trouble et sans inquiétude, la Jouissance de tout le reste.
(i) Discours prononcé, en 18i7, à la réception de M. Roger. Voyez, dans ce volume, Tavant-propos aux Souvenirs et Portraits du duc de Lévis.
XXIT INTRODUCTION.
i< Les circonstances étaient d'ailleurs peu favorables au ré- « tablîssement de Turbanité française. Le renversement de c( tant de fortunes avait rendu bien rares les réunions jadis c( si nombreuses de la bonne compagnie ; la Révolution avait « fait monter dans la classe des riches des recrues assez « difficiles à façonner aux manières du grand monde. La a jeunesse, élevée dans lescamps^ avait des habitudes mili- (( taires; les femmes elles-mêmes, qui, dans les jours de (( crainte et de deuil , avaient montré une sensibilité si gé- « néreuse, un dévouement héroïque , commençaient, il est ce vrai, à reprendre leur doux empire ; mais une situation a violente et des efforts au-dessus de leur sexe avaient a nécessairement un peu diminué cette retenue qui ajoute (( tant de pouvoir à leurs charmes , tant de charmes à a la délicatesse de leur esprit. »•
Publiés en 1804, les Souvenirs de Félicie parurent donc, pour eux et pour nous, pour tous ceux qui étaient jeunes alors, dans l'instant le plus favorable. Ils renouaient, par les traditions d'un monde élégant , le présent au passé. On y retrouvait avec délices , dAs les usages ou les personnes , ce ton de la bonne compagnie contre lequel avait prévalu pendant tant d'années la rudesse républicaine et le sans-façon des camps ; car les héros de nos immortelles campagnes n'avaient encore eu ni la pensée , ni l'occasion , ni le temps de se transformer en gens de cour. L'apparition du livre fut, parle style et le choix des modèles, une restauration de la politesse et du goût. Il semblait que, retenue, oppressée dans une atmosphère épaisse, la société française respirât pour la première fois un air aussi léger que pur. La sensation fut générale, et , dans un charmant vaudeville du temps, le public applaudissait
INTRODUCTION. XXllI
ayec transport un couplet chanté par M'"® Belmont, et que terminaient ces \ers prophétiques sur la destinée du nouvel ouvrage :
Il a pour nous mille agréments; Tout homme dégoût l'apprécie; Et Ton se souviendra longtemps Des Souvenirs de Félicie,
F. Barrière.
Penseuse!.., Pourquoi ce mot n'est-îl pas français? Il serait beau de mettre cette expression à la mode ; mais je crains bien qu*eUe ne prenne jamais. Penseuse!... cela est si ridicule à To* reille !... Ne nous en fâchons point. On croit que nous n'avons besoin ni d'étude ni de méditation , et que le sentiment nous suffit. Ce n'est pas nous refuser une faculté, c'est reconnaître en nous ce don prédeux de la nature qui nous caractérise. Nous nous plaignons des hommes qui veulent que nous ne soyons ni esprits forts , ni philosophes , ni politiques, ni pen-seuses; mais ils nous répètent : Pour être charmantes et toujours adorées y soyez femmes. Que peuvent-ils donc nous dire de plus aimable et de plus flatteur?
Le chevalier de Oiasteilux (1) est venu ce matin déjeuner chez moi. A midi, nous avons été avec lui , pour la troisième fois, chez l'abbé de l'Épée. Je ne me lasse point de contempler cet homme si pieux, si respectable, au milieu de ces enfants infortunés qu'il mstruit et qu'il régénère ; ce bienfaiteur de l'humanité, qui répare les omissions de la nature, et qui rend au Créateur les êtres qu'il a formés pour le connaître et pour l'a-
(I) Madame de Genlis parle id de Tauteur, qui n'a pris le Utre de marquis de Cbastellox qoe peu de temps avant sa mort.
a MfiHOIRBS
dorer. J'aime aussi à considérer tous ces muets ; ils ont tant de physionomie, un air si curieux, des regards si vifs, si perçants ! C'est avec les yeux qu'ils écoutent et qu'ils interrogent... J'ai entendu là un sourd et muet de naissance qui parle fort distinctem^t ; il a dit en latin , et ensuite en français , le Pater et le Credo. Mais ce langage , dépourvu d'inflexions justes , est affreux ; cette voix rauque , dont les sons discordants n'expriment rien, paraît être produite par une machine ; on croit entendre parler un automate. £n sortant de chez l'abbé de l'Épée, nous avons été nous promener au bois de Boulogne. A propos des muets, le chevalier de Chastellux nous a conté une histoire dont je veux orner mon journal. Je me suis promis de ne jamais ajouter un seul mot aux anecdotes que je pourrai recueillir. Je n'en écrirai point non-seulement de fausses , mais de douteuses, et je les rapporterai avec toute l'exactitude de j'historien le plus fidèle. Quant aux petites historiettes de société dont les personnages ne seront point connus, je serai beaucoup moins scrupuleuse ; je les conterai à ma manière ; elles ne seront pour moi que des espèces de romans. Celle du chevalier de Chastellux est dans ce genre ; il assure néanmoins qu'elle est vraie. Il me semble que, sur ce sujet , on pourrait faire une jolie Nouvelle ; mais je vais l'écrire sans art et sans développement , à peu près comme on me l'a contée.
L'un des infortunés élèves de l'abbé de l'Épée, nommé Darmance, fils unique d'un gentilhomme de Normandie, perdit son père à vingt-cinq ans , et se trouva possesseur d'une terre de dix mille livres de rente et d'une jolie maison de campagne, près de Paris, à Saint-Mandé. Ce fut là qu'il s'établit. Darmance, sourd et muet de naissance, avait reçu de son vertueux instituteur tout ce qui pouvait contribuer à le consoler d'une telle infortune. D'ailleurs il semblait que la nature eût pris plaisir à le dédommager d'une grande injustice en lui prodiguant des dons qu'elle accorde rarement réunis : une figure charmante , un esprit juste , étendu , une âme sensible et gêné-
DE MÀBÀME DE GEINLIS. 3
reuse. l\ aimait passionnément la lecture, il dessinait supérieurement; miais, ne pouvant se plaire dans le monde, il crut que son malheur le condamnait à vivre dans une profonde solitude. « Je ne puis , se disait-il , communiquer avec les hommes que par mes actions ; ne cherchons donc que ceux que Ton peut servir, toucher et soulager par sa conduite, et non par des discours. Le pauvre , en recevant mes bienfaits , comprendra ces pensées que je ne saurais exprimer, et même l'infortuné que je ne pourrais secourir m'entendra, il mQ verra pleurer avec lui. . . » Ces douces idées consolaient le bienfaisant Dannance ; il aurait pu être sinoii heureux, du moins paisible, sans la réflexion accablante que jamais une compagne aimable n'achèverait d'embellir $a retraite. Il ne pouvait entrevoir une belle femme sans éprouver une sensation douloureuse ; U n'osait se livrer au plaisir de la regarder ; son cœur ému répétait alors en gémissant : Ce n'est pas moi qu'elle aimera,..
Dans l'une d^ belles matinées du mois de mai, Darmance , après une longue promenade dans le bois de Yincennes , s'assit au pied d'un arbre. Ses regards erraient, avec distraction, sur 'one allée qui se trouvait vis-à-vis de lui , lorsqu'il aperçut une jeune personne qui s'avançait lentement, en tenant par la main un enfant de douze ou treize ans. La vue d'une femme qui paraissait jolie fit soupirer Darmance. La solitude du bois, désert alors (il n'était que huit heures ) , ajoutait à son émotion , qui s'augmentait à chaque pas que faisait l'inconnue ; car plus elle se rapprochait de lui, et plus il la trouvait belle... Tout à coup il la vit chanceler el tomber. Aussitôt Darmance se fêve, court à elle; l'inconnue était couchée sur le gazon, et sans connaissance , dans les bras du jeune garçon fondant en larmes; elle avait passé sur une souche d'arbre, et venait de se donner une entorse. L'enfmt parlait vainement à Darmance ; mais ce dernier, tirant un flacon de sel de sa poche, le fit respirer à l'inconnue, qui presque au même instant ouvrit les yeux. Darmance attendait ce premier regard, et il s'étonna de
n'y pas troaver T expression de la surprise que sa présence devait inspirer, car il était à genou st devant elle. L'inctmmje avait les plus bpnux yeux du monde, maïs* F in différence et ]a mélancolie S'y peignaient d*une manière frappante. Darmance, ne sachant pas qu'elle s'était donné une entorse , voulut Taider à se lever. A peine eut-il touché sa main qu'il la vil rougir et s'étonner... Il tressaille, îl vient de s'apercevoir qu'elle est aveugfc. Son cœur sensible saisit avec transport le doux prétexte d'une tendre pitié ponr se livrer à l'amour . Un lien ptiissant que rien tie pourra rompre, la sympathie du malheur, rattache pour jamais a cette jeime infortunée.,. Il prend ses tablettes , il écrit quelques lignes , et les présente à l'enfant qui , par bonheur., savait iire^ et même écrire* Alors la conversation s'établit entre eux. Darmance apprend que Tenfant, appelé Léon, est le trère de la belle H er mi nie ; que cette dernière a (e pied droit démis, qu'elle souffre beaucoup, et qu il est impossible «pi'elle puisse regagner sa maison,, qui n'est cependant qu'à un demi-quart de lieue. Après cette explication , Darmance écrivit cl lit lire à Léon ces mots : Conduisez-nous au lieu que i^ous habitez. Ensuite il prit dans ses bras îlerminie , quoiqu'elle se débattît un peu , et, chargé de ce doux fardeau , il se mit en marche. Au bout d'un quart d'heure , Léon s^'arrêta devant une petite, maison isolée , placée sur la lisière du bois. On frappe ; on entend aussitôt les aboiements d'un gros chien, et le pas lourd et traînant d' une vieille servante qui accourt et qui vient ouvrir. Léon se précipite vers une salle basse pour aller prévenir sa grand'mère; Darmance le suit, entre dans la salle , et pose Herminie dans un fauteuil de cuir noir, que vient de quitter la grand'mère pour aller au-devant de sa petite-fille. Léon se jette au cou de Darmance pour le remercier; Darmance l'embrasse tendrement, et disparaît. Tout, dans cette humble maison, annonçait, non la misère, mais la pauvreté; et cette remarque fut pour Darmance un nouveau sujet d'intérêt, a Elle est pauvre , se diâait^il , elle est
ipalheureuse, die est charmante. Peut-être ne serai-je jamais sou époux; mais je suis sûr, du moins, de devenir son appui. Cependant, coniïnent 'parviendrai'-je à lui faire connaître mes sentiments? Quelle conmiunication peut exister entre nous?... Ah! malgré son malheur et le mien , si son âme est sensible, nous saurons nous deviner et nous entendre. »
Lé lendemain matin , Darmance envoya chez Herminie une corbeille remplie de fruits et de fleurs. Ce présent fut reçu avec |me joie naïve. Herminie déjà s'intéressait à Darmance; elle compatissait à son malheur ; elle était vivement touchée de sa bonté ; d'ailleurs Léon lui avait fait une description si charmante de sa figure et de ses manières!... Herminie n'était aveugle que depuis trois anis; à douze^ ans une cataracte s'était formée sur ses yeux ; peu de mois après elle avait entièrement perdu la vue. Les médecins , consultés, avaient répondu que Ton ne pourrait faire l'opération avec sûreté que lorsque Herminie aurait atteint sa dix-septièibe année : elle n'avait encore que seize ans et demi. Privée dfi son père depuis le berceau > elle avait reçu de sa mère une première éducation très-soignée, mais qui s'était trouvée totalement suspendue dans son adolescence par la mort de sa mère, par la privation de la vue , et par la ruine entière de sa famille.
Herminie, confinée dans une retraite absolue depuis l'âge de douze ans , avait conservé l'innocence et toute la naïveté de l'enfance ; son humeur seule avait diangé : elle était devenue profondément mélancolique; elle regrettait et pleurait sa mère comme dans les premiers jours de son deuil. Rien n'ayant pu la distraire de sa douleur, elle la ressentait chaque jour tout ^tière conmie la veille. Dans les ténèbres qui Tenvironnaient, dans la tristesse et la monotonie de sa vie, le temps pour elle semblait être immobile. Nul changement, nulle révohitioQ ne l'avertissait de son mouvement et de sa fuite.
Cependant Darmance , après le dîner, se rendit chez Herminie; il la trouva souffrante encore ,.mi9ds assise à côté de sa
MiuOIBES
vieille grand^mère. Cette deraière , âgée de quatre-vingts ans + avait un petit rouet posé sur ses geuoux , et fîlait ; Hcrmînie , placée deiant un vieux clavccm discord , tâchait , suivaut sa coutume, de se rappeler les leçons de sa preuiièrc Jeunesse; elle cbautâît une romance en s^aceompagnant. Au oiiUca d'uti couplet elle s'était arrivée tout à C4)up en rougissant... Elle avait entendu ouvrir la porte, et, sentant eu ni^me temps une odeur d^ambre se répandre dans la chambre , elle reconnut ce parfum qu'elle avait senti la veille dans les cheveux de Barmance; elle devina que c^était lui , et elle prononça son nom.., le jeune Léon en fut si surpris que , lorsque la conversation par écrit fut établie entre lui et Darmance , iUui rendit compte de ce trait. Hermînlet interrogée par Léon, avoua qu'elle devait sa pénétration à la poudre ambrée que portait Darmance, et elle ajouta que ce parfum, nouveau pour elle, lui paraissait préférable à celui do toutes les fleurs. Le soir même elle reçut un couvre rempli de sachets d'ambre^ eUe le serra Boigueusement et ne s'en parfuma point ; ^ car, dit-elle à Léon , El j'en portais , je ne distinguerais plus Darmance ,'et quand il est dans le salon je ne saurais plus s'il s'éloigne ou s'il sa rapproche de moi. » Souvent Herminie , dans l'absence de Darmance , allait onvrir son coffre et respirer avec délice ce parfum si douîÊ. Ali! disait-elle, il me semble qu'il est là!,., et cependant ses pleurs couJaient; mais^ pour elle, verser des lar* mes, c'était aimer. Elle avait tant pleure sa mère!... Depuis longtemps i dans son âme et dans son imagination , le sentiment était inséparable de la douleur. Néanmoins , un intérêt nouveau formait enfin une époque dans son existence depuis qu'elle connaissait Darmance ; les jours se succédaient pour elle; le matin, elle attendait le soir avec impatience; le soir, en se couchant ^ elle pensait au leudemain.
Darmance, de son côté, n'était occupé que d'Herminie; instruit de tous les détails de sa vie par Léon , il pensait avec ' plaisir que non-senlemiiiit aucun éloge de sa beauté n'avait al-
téréson innocence , mais qu'elle-même ignorait ses charmes. II avait appris avec joie qu'elle conservait Tespérance de recouvrer la vue; il se représentait avec ravissement le bonheur de la voir fixer sur lui ses regards. Cependant il n'^visageait pas sans inquiétude une telle révolution dans le sort d'Herminie. N'ayant plus alors qu'à se louer de la nature , aurait-elle les mêmes sentiments pour le malheureux Darmance ? Et comment se eontenter désormais de sa seule compassion?... La présence d'Herminie dissipait facilement ces craintes affligeantes : il était si bien accueilli dans cette petite maison dont tous les habitants recevaient de lui tant de marques d'intérêt! Il donnait de l'argent à la servante', de la soie pour filer à la vieille giiand'mère , des joujoux à Lëoh , des fruits et des fleurs à la belle Herminie, et des gimblettes au gros chien. Aussi, quand il arrivait , tout le monde était en mouvement ; la servante accourait tout essoufflée, le chien venait le caresser, Léon se jetait dans ses bras et s'établissait sur ses genoux, la bonne vieille mère s^égayait à sa vue, Herminie rougissait et soupirait. Tous les maâns elle recevait , dans la corbeille qu'on lui apportait de la part de JDarmance , un bouquet de violettes qu'elle portait tout le jour. Chaque soir on prenait du thé; alors Darmance demandait le bouquet de violettes d'Herminie ; eUe le turait de son sein, Darmance l'efifeuillait, et le prenait en infusion au lieu de thé.
Darmance, sachant que le clavecin d'Herminie était discord, le fit accorder pendant qu'elle était à la promenade. Léon , dans le secret de cette attention , pressa sa sœur de jouer du clavecin , qu'elle négligeait beaucoup depuis qu'elle connaissait Darmance. « Non , dit Herminie , je n'aime plus la musique. — Et pourquoi ? demanda Léon ; tu chantes si bien ! — Mais à quoi bon? » reprit Herminie en soupirant... EUe répondait à sa pensée , et eUe ajouta qu'elle ne désirait qu'un talent , celui (Secrire, « Si-Dieu me rend la vue , poursuivit-elle , ce sera fa première diose que je rapprendrai. » Darmance, instruit de cet
• MÉMOtËËS
entretien , vole à Paris ; il va chez le vertueuit instituteur de^ aveugles (1) , il en obtient la machine ingénieuse avec laquelle on peut écrire en relief et lire par le tact. 11 revient à Saint- Mandé. Hemiinie , transportée de joie de cette invention , devient récolière de Darmance; ponvait-elle ne pas faire de rapides progrès? Elle avait su écrire ; elle forma toutes les lettrée avec facilité , et biebtôt te nom de Darmance se trouva tracé sous ses doigts ; bientôt elle fut en état de s*entretcnir avec lui. Combien ces premiers entretiens lenr parurent délicieux ! Ils y goûtaient tout le Uonheur que deux amants éprouvent en se retrouvant après une longue absence. Ils n'avaient pas besoin de se connaître mieux \ depuis longtemps leurs cceura fi'eotend aient si bien ! Mats ils jouissaient du cliarme de n'être plus séparés et de pouvoir se communiquer, avec détail , leurs pensées et leurs sentiments. Ce fut ainsi que s'écoula i'étc. Herminie vit arriver le mois de septembre avec une vive émotion. Daus quelques jours , dîsait^eUe, je verrai Darmance , ou j*aurai perdu pour jamais respérance de le voir... «
Darmance voulut se cbargerdu soin de cboisir le cbimrgjeu qui devait faire cettç opération intéressante , et au jour indiqué il amena l*octtliste le plus célèbre de Paris. Darmance désira qu*il se fit accompagner de Tun de ses élèves, jeune chi' rurgien d\uie jolie ligure; car Darmance voulait éprouvci non le cœur, mais rinstiuct d' Herminie. L*amour est crédule et superstitieux ; les prodiges ne sauraient Tétonncr, il croit avoir le [muvoir de les produire tous. Darmance prit un habit noir semblable à celui du jeune chirurgien , et pendant Topé' ration il se tint à côté de lui. L'opération réussit parfaitement; ta vue et la lumière furent rendues à Uerminie. Son premier mouvement fut pour la nature ; elle se jeta dans les bras de sa grand' mère, elle embrassa Léon ; ensuite, se re^ tournant, elle vit Darmance et le jeune chirurgien ; ils avaient
(Ij U. Haùy.
l'un et ràutre à peu près la même taille et la même couleur de dieveux ; ils étaient tous les deux vêtus de même, et tous les deux immobiles; maïs Herminie avait tant questionné Léon sur la figure de Darmance qu'il était impossible qu'elle pût le méconnaître ; d'ailleurs , sa physionomie avait une expression si frappante... HeVminie n'hésita pas; elle tira de son sein le bouquet qu'elle avait, comme de coutume, reçu le matin, et elle l'offrit à Darmance, qui, pénétré de joie, de reconnaissance et (l'amour, saisit sa main et la baigna des^ plus douces larmes.
Hermim'e fut bientôt guérie : il semblait que le bonheur hâtât sa convalescence. Darmance lui avait fait promettre qu'elle ne se regarderait dans une glace-qu'en sa présence , et le jour où elle pourrait sortir de sa chambre. Il n^y avait dans toute la maison qu'une petit miroir fêlé, dont se servaient tour à tour la grand'mère , la servante et Léon ; mais Herminie , fidèle à sa promesse , n'aurait pas souffert qu'on l'apportât dans sa chambre, ^ffmance, plus amoureux encore depuis qu'Herminie avait ' Ipiecouvré la vue, était aussi beaucoup plus agité. « Elle va donc perdre, se disait-il , cette aimable ignorance de ses charmes et de leur pouvoir ! Elle va se connaître ; elle s'enorgueillira peutêtre de sa beauté... du moins elle en sera surprise, elle en verra l'efTet dans tous les yeux... jet moi je la verrai l'objet de l'admiration universelle , et je n'entendrai ni ce qu'on lui dira , ni ses réponses ; je pourrai tout craindre et tout supposer... » Effrayé de ces réflexions , Darmance , craignant d'exposer le bonheur de celle qu'il adorait , la fit lire dans son cœur ; il avoua qu'il serait jaloux. « Laissez-moi toujours la gloire et la douceur de me charger de votre sort ( écriyait-il ) ; soyez ma sœur : je ne suis pas digne de devenir votre époux. » Oh ! combien il est facile de rassurer l'objet qu'on aime pasnonnémeut !... on sent si bien tout ce qu'il faut dire ! toutes les expressions qu'on emploie ont tant de force et d'éner^eL^.
10 MRUOIfiES
Hcrminîe, eu deux ligues, dîssipn toutes les inquiétudes de DarmDnce; die prit Teugagemeiit de reuoucer à jamais au mou de et à de vains amusements dont Darmanee ne pourrait jouir. Enfin elle proposa de quitter pour toujours les environs de Paris, et d'aller se fixer dans la terre que Darmance possédait en Normandie.
Deux jours après cet entretien, Darmance , un matin, arrive chez Uerminie; elle était avec sa grand'mcre et sou frère ^ Darmance fit poser dans la chambre une grande glace couverte d'uu voile, ensuite, prenant Hermîme par la main, il la conduisit vers la glace qu1l découvrit. Herminic se regarda, n Oh I comme je suis grandie ! ^^ s'écria*t>elle. £n disant cesparoles^ elle fixe ses yeux sur la glace, elle examine sa figure avee un air de complaissauee dont T inquiet Darmance fut blessé. (^ Comme elle se contemple ! se disait- il ; quetle expression sur son visage ! Ah 1 dans une femme la vanité satisfaite ressemble si bien au sentiment !.., » Herminie se regardait toujours avec émotion. Tout à coup elle fond en larmes, et, se tournant verstiéon : f^ Hélas l dit-elle, comme je ressendile à ma mère ! » C'était là tout ce qu'elle avait remarqué.., Darmance reçoit de Léon Texplication d*un mouvement qui lui paraît si extraordinaire. Pénétré jusqu'au fond de Tilme, il tombe aux pieds dlîer* minie. Oh! que, dans ce moment surtout, il la trouvait belle L., Darmance épousa la sensible Herminie; il ne Ja sépara ut de ea grand'mère , ni de son frère. 11 partit pour la Normandie avec cette nouvelle famille dont il était le bienfaiteur ; Herminie , dans une profonde retraite , conserve son bonheur et ses Tertus ; Dannauce , le plus heureux des époux et des pères » pardonne à la nature, et chaque jour il s'applaudit de son sort et remercie le CieL
Voici Faneodote que j'ai recueillie du comte de Thiars,etdans laquelle il joue un grand rôFe.
Dans la jeunesse du roi(l) (et par conséquent la sienne, car ils sont du même âge ), M. de Thiars, se trouvant à Fontainebleau, à l'un des voyages de la cour, logea au château datis un appartement situé au-dessous de celui de madame de Mailly, qui n'était point encore maîtresse déclarée , et dont même personne, à cette époque, ne soupçonnait l'intrigue avec le roi. Une espèce de terrasse ou de plate-forme , tenant à l'appartemant de madame de Mailly, contenait quelques tuyaux de cheminée des étages inférieurs, entre autres le haut de la cheminée du comte de Thiars, dont la chambre à coucher était en partie placée sous cette terrasse.
Unvsoir que M. de Thiars se retirait à deux heures après minuit pour s'aller coucher, il rencontra dans un corridor le comte de Bissy, son frère , et, ayant à lui parler, il l'emmena diez lui. On était aux derniers jours de l'automne, il faisait froid ; les deux frères s'établirent au coin du feu, et, après avoir causé de quelques affaires, la conversation tomba sur le roi. Ils étaient tous les deux dans un moment de mécontentement et d'humeur, et le roi ne fut pas ^largné : ils parlèrent de ses défauts et de ses vices, non-seulement avec aigreur et mépris, mais avec exagération. Ils avaient sur ce sujet épuisé tous les traits de la satire , lorsque tout à coup un son terrible , parti du haut de la cheminée, leur coupa la. parole. Une voix foudroyante (c'était celle du roi) prononça distinctement ces mots : TaU seZ'V(ms\ insolents.., M. de Thiars et son frère restèrent muets, immobiles ; ils se crurent perdus sans retour... Ils ne s'étaient point trompés; c'était en effet le roi qui , en sortant de chez madame de Mailly, et en s' arrêtant sur la terrasse, les avait écoutés par le tuyau de la cheminée. Quand le premier mouvement de surprise et de terreur fut passé, on délibéra sur
(I) Louis \\\
MÉUÛtAES
le parti qui restait à prcudre daos cette effrayante conjonctiiiWj et Ton peiisa que la fuite était impossible, qu'il lallatt se résigner et atteadre avec courage révénemeût. Le reste de la mut parut bien long. Les deux frères, qui ne doutaient pas qu'on uq vînt les arrêter pour les cooduire à la Bastille , n'entcndaietit pas le moindre bruit sans frémir* Le grand jour augmenta leur frayeur i le mouvement qui se fit dans le château semblait à chaque instant réaliser leurs craintes sinistres ; cependant rleo ne parut; ils commencèrent à se rassurer un peu. Us entendirent sonner dix heures, et ils prirent la courageuse résolution d'aller au lever du roi. Ils s'y rendirent ; tout le monde fiit frappé de leur pâleur et de leur changement. Le roi Jeta ^ sur eux uo regard lixe et sévère , ensuite il détourna les yeui, fl lis eurent encore, pendant quarante-huit heures , la crainte d*étre arrêtés ou exilés, ou du moins bannis de la cour \ rien de tout cela n'arriva* Le roi, qui, ]usqu*alors, les avait traites avec distinction, cessa totalement de^ leur parler et de les rcgar^ der Depuis cette époque, trente ans se sont écoulés . et dans cet espace de temps jamais le roi n'a démenti cette froideur vindicative; jamais il ne leur a donné le moindre signe de bienveillance ni ne leur a fait essuyer la plus légère injustice. Ils ont fait leur chemin ; ils ont été privés des faveurs de la cour, mais ils ont obtenu des récompenses méritées, ils n'ont point éprouvé de passe -droits. Le roi s'est toujours souvenu de leur oiïense et ne s'en est jamais vengé. Qui ne jugerait le roi que sur ce tniit lui croirait autant de caractère que d'é<juité. Un prince d'un mérite supérieur, mais enivré de sa gloire, ne se serait peut-^tre pas aussi bien conduit eu pareil cas; c e^t que, m^gré des qualités émiiientes , rorgueil est souvent un obstacle à la véritable grandeur.
Tai VU aujourd'hui Lekain donner à un débutant une leçon de déclamation. Ce jeune homme , au milieu de la scène , saisit le bras de la prince«56; Lekain, choqué de ce mouvenient, lui a dit : Monsieur , si vous vouiez paraître passionné y ayez rair de ci'aindre de toucher la robe de celle que vous aimez.
Que de sentiment, et combien de choses délicates dans ce mot! On les retrouve toutes dans le jeu parfait de cet acteur inimitable. Aussi madame d'Hénin a-t-elie dit qu'elle ne connaît que deux hommes qui sachent parler aux femmes y Lekain et M, de Faudreuil.
Je viens de passer huit jours à Bralne , chez madame d'Egmont la mère ; j'ai vu là M. de Groy, que la feue reine (1) appelait rinvalide de Cythère, Il est impossible de mieux peindre ai deux mots. M. de Croy est un vieillard écloppé , goutteux, boiteux , avec dçs cheveux blancs bien parfumés , un habillement négligé en apparence , mais de la plus grande recherche ; il porte beaucoup de bijoux gothiques, chargés de vieux chiffres et d'emblèmes, devenus, avec le temps, si communs qu'on les trouve sur tous les écrans. Tout ce qui vient du sentiment ne vieillit point ; mais la galanterie subit le sort des modes ; ce qui était du meilleur goût dans ce genre, il y a trente ans , paraîtrait ridicule aujourd'hui. Les tabatières de M. de Croy sont d'un poids énorme, parce qu'elles sont toutes à secret, c'est-à-dire qu'elles renferment de vieux portraits cachés là mystérieusement depuis un demi-siècle , et que l'on pourrait montrer maintenant sans indiscrétion, <»ir assurément personne ne les reconnaîtrait. M. de Croy , bien loin d'être galant avec
(l) La remmc de Louis XV.
14' MÉMQIBES
îes Jeunes personnes, les regarde et leur parle avec une froideur et ime sécheresse qui vont jusqu'au dédain': il n'a plus Tespoir des conquêtes ; cela doime de rhumeur, quand on avait ptaeé là tout son orgueil [ mais il vante avec extase les beautés célèbres de son temps , et ses éloges sout toujours mêlés de quelques épigranimes sur la jeunesse aetuelEe. H a de la causticité ; il est sombre et métancoïique. Je le plains : que peut^il faire d'un amour-propre ardent et désœuvré ^ qui ue sait plus ou se prendre ? Cest un malbeoreux être qu'un vUU invalide de Cythére.
Qui n^A. paa l'esprit de san âge De ioa âgti a loul \e malheqr (t).
Le jour de mon départ pour Bratue , j^aî déjeuné avec madame de Puisieux , che^ madame d'Egmont la jeune (2). Cette dernière , quand elle n'est pas souffrante ou préoccupée , est aussi agréable h entendre qu^a regarder ; sou esprit ressemble à son charmant visage : il est rempli de grâces et de tiiiesse. Durant cette conversation , madame d'Egmont m'a confirmée dans Topinion que j'avais sur te Testament du cardinal de Richelieu ; elle nous a dit que le maréchal de Richelieu avait écrit et répété à Voltaire qu'il était inconcevable qu'il s'obstiiidt à révoquer en doute Pacte le plus authentique , dont Foriginal existait t etc, ; mais qu'à tout cela Voltaire avait répondu que, dans cette occasion , la vérité était si peu vraisemblable qu'il ne se rétracterait point.
Comment se fait-il qu'un homme, avec une jolie iîgure, infiniment d^esprit , des talents agréables ^ de la douceur et de la bonté, soit ennuyeux et ridicule?,,. CV^t M. de P*** qui me cause cet étonnement. Point de goût , peu d'usage du monde, et beaucoup d'amour» propre ; voilà , je crois, Texplication de cette espèce de phénomène.
(|)Voll|ilf«.
(t) Fille Ûii maté^ïliat de. Biclieli^u.
JjB seul beau visage de soixante ans que j'aie jamais vu, c'est celui de laduchesise de La Yallière ; quoiqu'elle ait dans la taille un défaut très-visible, sa figure a dû être céleste. On dit que, lorsqu'elle parut à la cour, le vieux duc de Gévres, bossu comme Ésope, s'écria en la voyant : Nous avons une reine!
II y a des manières de parler et des phrases vulgaires qui mé« ritent d'être méditées , car elles ne sont devenues aussi communes que parce qu'elles ont un sens d'une profonde moralité. Par exemple, rien n'exprime mieux que les deux phrases suivantes les différences de qualités et de conduite qui doivent se trouver entre les hommes et les femmes.
// a fait parler de lui est toujours un éloge ; cela veut dire qu'un homme s'est distingué par ses talents ou ses actions.
Elle a fait parler (Telle est toujours un blâme... Cette phrase signifie que la conduite d'une femme n'est pas irrépréhensible!... 11 est donc évident que, pour nous, la véritable gloire ne sera jamais dans la célébrité !... Gela fait rentrer en soi-même.
J'ai passé hier une délicieuse soirée chez mon amie la comtesse d'Har.... Nous étions tête à tête; elle m'a lu une charmante comédie de sa composition. Je lui proposai d'en faire une lecture à sept ou huit personnes de notre connaissance. « Non, m'a-t-elle répondu, c'est une indiscrétion d'amour-propre qui n'est excusable qu'avec ses amis intimes. » Madame d'Har. . . ne veut pas faire parler cTelle, Que cela est sage !
On cite d'un monsieur de Laitre, homme d'esprit, mort il y a quelques années , des traits singuliers d'égoisme ; en voici un qui , selon moi , surpasse tous les autres.
M. de Laitre était l'ami de madame de B***, et, durant un hiver, livré à la dissipation du grand monde, ilfut longtemps
&îÉMamES
sans la voir^ quoiqu'il la sût malade, Qaand il retourna chë: elle , il la trouva sur sa chaise longue. EJle lui reprocha soa abscuee ^ eti ajoutaat qu'uyant toujours été malade elle avait soulTcrt les plus cruelles douleurs. ^ Mais depuis quand êtes vous donc malade ? demanda 51. de Laitre. — Depuis six se maines.— Bon Dieu ï six semaines* Comme le temps passe!.,, i
Ce même M. de Laitre contait im jour Thisloire suivante <^ Vous savez comme j'aime S***. J*étais hier à la chasse avec liii; son cheval se cabra et se renversa sur lui. Je volai à son secours. J^avais un saisissement alTreux. Je dégageai S*'* de dessous sou cheval; il n'avait aucune blessure, mais tl était d'une pâleur effrayante. Je vis qu'il allait s'évanouir. Heureuse ment que Je porte toujours £;ur moi un Ûacon plein d'eau-d^ vie ; je le tirai de ma poche et je Tavalai^ car je sentis que j'allais moi- même me trouver mal. »
Ainsi f dans l'émotion même d'une vive pitié, cet homme trouvait encore le moyen d'être prorondémeat égoïste.
Mademoiselle Sainvnl ( la cadette ) , qui m*a donné deg leijons de déclamation , me demanda ces jours passés d'aller à la Comédie-Française lui voir jouer Cliimèue; j'y allai. Mademoiselle Sain val me parut charmante dans ce rôle; mais je lui dis , le lendemain , que je n'approuvais point qu'elle ■ vînt demander vengeance avec autant de force et de chaleur que si le meurtrier lui e<it été indifférent. J'aurais désiré qu'en remplissant ce devoir de piété filiale, en criant : Sire, Sire! jmUctl elle eût joué de manière à taire entrevoir ce qu'elle m devait souftVir en demandant ta mort de son amant. " On a ^ déjà fait cette remarque, m*a répondu mademoiselle Sain val; mais il n'est permis à aucune actrice d'y avoir égard ; une tradition très-rc^ipeciable nous eu empêche. Hous savons que
le grand Corneille défendit expressément à Factriee qui jouait Chimène de mettre dans ce rôle la nuance que vous désirez, parce que, dit-iF, Chimène vient de voir le corps de son père dont le sang fume encore , et qu'après un tel spectacle' et dans un tel moment rien ne peut en elle rappeler le souvenir de son amour elle doit être tout entière à la nature. »
Cette explication m*a fait rougir de ma critique. Qu'elle est belle cette tradition ! II faut louer aussi les c«3médiens qui savent la respecter conmie ils le doivent à tous égards.
M. de Chauvelin, Tami du roi (1), a été frappé d'apoplexie dans les petits appartements , et est mort subitement en jouant avec le roi. Il est universellement regretté. Il joignait à beaucoup de finesse dans Fesprit le caractère le plus aimable. Peu de jours après sa mort, le roi fut à Choisy; un des chevaux de son attelage s'abattit et mourut sur la place. Quand on vint dire cet accident au roi , il répondit : Cest comme ce pauvre Cliauvelinl Tout le monde cite avec indignation ce mot étrange, et peut-être n'a-t-il pas l'atrocité qu'on y trouve ; ce n'est peut-être qu'une bêtise , qu'une espèce de naïveté ridicule. Quelqu'un qui était dans la voiture du roi m'a protesté qu'il a £ait cette odieuse comparaison avec attendrissement. Cependant le roi ne manque pas d'esprit; on cite de lui plusieurs bons mots, et il écrit, dit-on, fort bien. Mais on juge trop légèrement les rois sur des mots irréfléchis et sur des phrases déplacées qui leur échappent quelquefois. On ne songe pas qu'ils n'ont aucun usage du monde. Ils ne causent point ; quand ils parlent , c*est beaucoup , c'est tout. Leurs mauvaises plaisanteries ne tombent point; ils ne sont jamais rectifiés par une repartie piquante , ni fonnés par la conversatiop. D'après
<i) Louis xy.
18 MéMOlfiES
tout cela, il faut avouer qu'un roi qui a du goût et qui n'en manque en rien est une espèce de prodige. Voilà ce qu'était Louis Xiy, quoiqu'il eût eu l'éducation la plus négligée. Mais aussi, loin de craindre les gens d'esprit, il se plaisait à les rassembler autour de lui, et toutes les femmes qu'il aima furent très -distinguées par leur esprit.
Je viensr de lire une satire en vers de M. c****** contre certains académiciens et les encyclopédistes. Quoi ! dit l'auteur.
Je ne pourrai trouver d'AIembert précieux.
Dorât imperUnent (i), Coodorcet ennuyeux,
Et Tliomas assommant, quand sa lourde éloquence
Souvent, pour ne rien dire , ouvre une bouche immense !
La bouche immeme de M. Thomas est une expression trèsplaisante, et qui peint à merveille l'emphase de cet écrivain. Nous avons bien encore quelques auteurs qui ouvrent aussi des bouches immenses pour dire pompeusement des trivialités, ou pour se louer eux-mêmes , ou pour débiter des phrases inintelligibles.
Pai diné aujourd'hui avec M. de Rulhières. Il a beaucoup d'esprit ; mais la manie de tirer des résultats piquants des plus petites choses le fait souvent tomber dans la puérilité. Il me semble que son esprit a plus de finesse que d'étendue. Il est de ces gens qui se croient observateurs parce qu'ils sont curieux et malins. Je croirais que, pour bien observer, il faut surtout
; (I) Dorât n'était ni académicien , ni encyclopédiste.
une parfaite impartialité , et la méchanceté n'est jamais impartiale. Pendant le diner, M. de Rulhières m'a conté que , voyageant il y a quel(iues années , il se trouva dans une voiture publique avec une très-jeune religieuse ; il lui demanda à quel âge elle avait fait ses vœux. « Àh! monsieur, répondit-elle en soupirant , il y a un an ; j'avais seize ans ; j'étais bien jeune alors!... » Ce trait est joli ^ je répondrais qu'il est vrai; je ne crois pas que. M. de Rulhières puisse inventer un mot naïf.
Je viens de passer trois semaines à Rambouillet; j'ai observé que les étiquettes sont beaucoup plus rigoureuseme^it suivies là que diez les autres princes , et cela doit être : les princes légitimés ont toujours une sorte d*inquiétude vague sur leurs prérogatives que ne sauraient avoir les véritables princes du sang. Cette réflexion n'a certainement pas pour objet M. le duc de Penthièvre, qu'une vertu parfaite (parce Qu'elle vient de la véritable source de la perfection) met audessus de toutes les petitesses de l'orgueil. L'observance minutieuse des étiquettes n'est eu lui qu'une habitude contractée dès l'enfance, et entretenue à dessein par les gens qui lui sont attachés. Mais ce qu'il ne doit qu'à ses propres lumières et à la sagesse de son eâprit, c'est cette politesse exacte, atteqtive , qui le distingue entre tous les princes; il n'y a point de particulier qui en ait une aussi recherchée , et nul honmie de la société ne montre aux femmes plus d'égards , et ne les traite avec plus de respect; aussi la noblesse (toujours en querelle avec les princes) ne lui a-t-elle jamais rien disputé. M. le duc de, Penthièvre est trop pieux , trop charitable pour avoir du faste. Il ne donne point de fêtes , point de bals ; il donne rarement de grands soupers. Il sait faire de sa fortune un autre usagé, et cependant, dès qu'il ouvre sa porte, tout
IfÉMOniES
le monde y court avec empressemeut; en lui rendimtdes boni-' mages , on ne pense point se soumettre à une vaine formalité^ on croit remplir un devoir indispensable. Disons à la gloircv des gens du monde que, si l'intérêt et le plaisir leur Font faire tant de démarches , la vertu bien reconnue les attire aussi ; ils y croient diftîcilement^ mais ^ lorsqu'elle ne leur parait ni douteuse ni suspecte , ils savent Thonorer.
J'ai vu à Rambouillet mademoiselle Bagarotti , sur ^a(|l^ell^ le chevalier de Oouflers a fait une chanson si plaisante ; elli m'a conté, d'un de ses amis, un trait qui m'a frappée, C*ej un llnaDcier très-riche, qui n^'a qu^uu llls unique. Ce jeune homme , né avec de resprit et de T intelligence , avait une telle passion pour le jeu qu'il employait tous ses moments de loi'-^^ sirs a jouer aux cartes , et, sans cesse distrait par ce goût, il^ n'apprenait rien. Cette passion bien avérée ( Tenfant avait alora douze ans), le père lut ôta tous ses maîtres et lui dit : « X rt vois avec peine que vous n'avez de godt que pour le jeu -t TOUS n*aurez par conséquent aucun agrément dans la soft çiété; mais, comme vous sereK joueur, je veux du moins n que vous ne soyez dupe que le moins possible. Ainsi , au lieu tt des maîtres que vous aviez y je vous en donnerai de tous les n jeux imaginables*. » En effet , on lui donna des maîtres d^ piquet, de wisth, de quadrille, de tri, d'hombre, de comète de trictrac, d'échecs, de dames, etc. On le réveillait avec jour pour prendre ses leçons , on ne le laissait pas un niomenl en repos; il fallait jouer sans reldehe du matin au soir; ce qui lui inspira une telle aversion pour le jeu qu'il Ta toujours délesté depuis. Il demandait avec instance ses anciens maîtres ; on se fit longtemps prier ; enlin on les lui rendit au bout de six mois. Il se remit à fétude avec ardeur et constance, il a maintenant vingt-deux ans » et est un excellent sujet.
DE MADAMK DE GSNLIS. 21
Si jamais je deviens auteur, je ferai un ouvrage sur la my- , thologie, mais avec un système tout nouveau , et dont la simplicité me plaît. Il me semble qu'en citant un trait d'histoire ou de fabU il faudrait bien examiner, avant d'y chercher un sens allégorique, si le fait par lui-même est possible ou non. Mais les mythologues veulent surtout donner des explications ingénieuses y et dans ce dessein tout leur parait énigmatique. L'amour du merveilleux a sans doute mêlé beaucoup de fables à l'histoire; mais la fureur de commenter, de découvrir et d'expliquer des allégories, a métamorphosé en fables une multitude de faits très-réels; et voilà ce que je m'attacherais à prouver, si j'écrivais sur la mythologie. Par exemple , les diverses explications que des auteurs très-savants ont données de la fable du Jardin des Hespérides ne me paraissent ni heureuses ni vraisemblables. Celle de Yarron, citée par Chambers, est étrange ; il prétend que ces pommes d'or n'étaient autre chose que des moutons (1). D'autrei; soutiennent que ces pommes étaient des oranges. Pour moi, malgré mon ignorance, j'ai là-dessus une opinion toute particulière : je crois que tout simplement ces fameuses ponunes étaient en effet des pommes d'or, et voici sur quoi je me fonde. C'était une chose fort commune chez les anciens de voir, dans les temples et dans les palais, des arbres et des fruits d'or. Quand Nidas conduisit la pompe sacrée que les Athéniens envoyaient tous les ans à Délos , il planta devant le temple un superbe palmier de bronze. U y avait dans le temple de Delphes une statue d'or de Pallas; elle était posée sur un palmier de métal dont Xe/i-uit était d'or. Les Métapontins , après le retour d'Aristée l'historien , qui vivait du temps de Cyrus , lui consacrèrent un laurier d'or ^ qu'ils mirent daùs la grande place de Métaponte. Aristobule envoya à Pompée une vigne ou un jardin éPor^ qu'on estima cinq cents talents , c'est-à-dire à peu près quinze cent
(1) Voyez CyWo/Nvdia, par Cbamben.
2à MÉMOIRES
mille francs ; cette vigne fut ensuite consacrée dans le temple de Jupiter Olympien, etc., etc. Ainsi donc, sans avoirlrecours à des explications forcées, on peut croire qu'Atlas était uu prince riche et magnifique, qui avait dans sou palais un pommier dont les fruits étaient d'or. Il me semble que cette opinion est beaucoup plus raisonnable que celles que j'ai citées, et qu'une infinité d'autres dont je ne rends pas compte. Mais les idées les plus simples et les plus vraies ne se présentent guère qu'aux ignorants. Le bon sens vaudrait-il donc mieux que la science? Que cela serait heureux et commode !
Il existe un homme , jeune , beau , sensible , né avec les pas^ . sions les plus impétueuses et l'imagination la plus ardente ; et cet homme , libre , indépendant , presque entièrement livré à lui-même depuis dix ans , aimant le monde et la société , a toujours été à l'abri des pièges du vice et des séductions de l'amour et de la volupté. Qui peut donc le maîtriser ainsi? Les principes? — Non. Entièrement dominé par son imagination, il est mcapable de réfléchir, — Une grande passion? — Non. L'ardeur de ses sens le porte sans cesse à Tinconstauce , et la délicatesse de son goût , V exigence naturelle d'une âme passionnée, que des sentiments faibles ne sauraient satisfaire, suffiraient encore pour le préserver d'un attachement véritable. Tout l'attire et rien ne le fixe. Qui l'empêche donc de se livrer à l'attrait du plaisir ? qui peut le garantir de la contagion de l'exemple? — Raisonneurs et philosophes, humiliez- vous... C'est un prestige qui le retient; c'est une folie qui produit &k lui tous les résultats d'une profonde sagesse. Réfléchissez, analysez, dissertez, mais ne contestez pas; le fait est vrai. Ce serait le sujet d'un beau roman ; pour moi je me borne à le conter avec précision et simplicité; le voici;
Le vertueux comte de***, devenu veuf à cinquante ans, se retira du monde et des affaires, donna la démission de tous ses emplois, et alla s'établir dans une terre éloignée de Paris , avec son fils unique, âgé de cinq ans. Le comte avait servi trente ans avec distinction^; il crut avoir acquis le droit de vivre enfin suivant son goût, et il se consacra, sans distraction et sans réserve, au devoir si doux d'élever son fils. Le jeune Gustave répondit par£adtement à ses soins ; il joignait aux plus heureuses dispositions un attachement passionné pour son père ; et quelle éducation peut manquer de réussir lorsque l'élève , par son cœur et par son esprit , est en état d'apprécier le dévouement d'un excellent instituteur! Gustave devmt un jeune homme accompli. Quand il eut atteint sa dix-huitième année , son père voulut le faire voyager, et, désirant qu'il connût, avant tout, son propre pays , il le mena d'abord à Paris. Mais au bout de trois semaines le comte y tomba malade , et, bientôt réduit à l'extrémité , il ne s'abusa point sur son état , et il eut besoin de toute sa ]^été pour se résigner, non à quitter la vie, mais à laisser son fils sans mentor et sans guide , à l'époque dangereuse où toutes ses passions se développaient avec énergie. Le comte, fils d'un Allemand et veuf d'une Irlandaise, n'avait point de parents en France , et son cœur se déchirait en pensant à tous les dangers ipn allaient environner l'unique objet de son affection et de ses espérances ; mais la religion , toujours utile et secourable, en lui commandant de se soumettre, lui offrit les seules consolations qu'il fût en état de recevoir. Il remit avec confiance son fils sous la protection de l'Être tout-puisssmt, et ses mortelles inquiétudes se cahnèrent. Quelques instants avant d'expirer, il appela son fils pour l'embrasser encore et pour lui donner sa dernière bénédiction. Le désolé Gustave, se précipitant à genoux, au chevet du lit, saisit la main glacée de son père et l'arrosa de larmes. «Mon fils, dit te vieillard mourant, je t'ai consacré quinze années de ma vie , afin de jeter dans ton âme les semences de la vertu; j'ai mis
ïosH
S4 MBHOIBES
en usage tout ce que Dieu m'avait douné de talents et de lu mières ; je n^aî pensé que pour toi , je n'ai vécu que pour to avenir. La mort ne saurait rompre ces liens d'amour et de reconuaissance qui nous umsseat. Tes vertus m'appartiennent \ j'en reeevrai le prix dans réteruité ; ce sera jouir de mon ou-< ïrnge. Oui, mon fils, dans ce livre de vie où toutes dos| œuvres sont retracées eu caractères ineffaçables, tes bonnes ac tions me seront comptées ; tu n'en feras point dont je ne doive ' partager avec toi la récompense. — Mon père, s'écria Gustave , que deviendrai-je,etque serai-je, sans vous?... — Mon fils, reprit le comte, je veillerai sur toi... •— O mon vertueui pèrei interrompit Gustave avec enthousiasme -, si jamais je suis tenté de m'égarer, daignez m'apparaître sous cette forme vénérable et chérie , et je reprendrai le sentiment de mes devoirs et Tamour sacré de la vertu. )> A ces mots, le vieillard été vaut vers le ciel ses mains défaillantes: * Grand Dieu l s'écria-t-il, écoute la voix de cet enfant... Au pied du tribunal suprême où je vais paraître^ s^il est permis d'espérer un prodige , j'oserai te de^H mander d'exaucer le souhait formé par rinnocence craintive d^Ê par [a piété filiale, et^. tu ne rejetteras point ma prière. » Ces paroles, prononcées avec force, émurent Gustave jusqu'au fond de l'âme ; elles restèrent gravées dans sa mémoire et produisirent sur son imagination une impression profonde et ineffi» cable...
Il se souleva pour embrasser son père expirant , et au mo ment mt'me il reçut son dernier soupir...
La douleur de Gustave fut violente et durable. Il passa une année entière dans la retraite ^ et , dans cette solitude , se rappelant sans cesse le dernier discours de son père, il acheva, par« ses méditations mélancoliques , d'égarer son imagination et dfl^ la frapper sans retour. Le comte , par son testament , avait donné pour tuteur à son fils un homme d'une probité parfaite , mais d'un caraetère indolent et facile , qui ne lui permettait ni de surveiller ni de guider son pupille. 11 l'introduisit dans le
isimeV
moDde et dans la bonne compagnie ; ensuite il cessa totalement de s'occuper de lui. Gustave, aimable, intéressant, d'une figure charmante , eut les plus brillants succès dans la société. Il se lia intimement avec un jeune homme sans mœurs et sans principes, mais d'un extérieur agréable et doux ; il se nommait Selnange. Un jour, il mena Gustave au concert spirituel , pour lui faire entendre une Italienne nouvellement arrivée, qui chantait d'une manière ravissante. Gustave aimait la musique avec passion; la cantatrice était jeune et belle; il en devint éperdument amoureux. Selnange, amant d'une sœur de la chanteuse, donna le lendemain un grand souper où les Italiennes qui possédaient différents talents furent invitées, et Gustave s'y trouva. Rosara, c'est ainsi que se nommait la cantatrice, acheva de séduire Gustave par ses talents, ses grâces et ses agaceries. Gustave n'ignorait pas que sa Rosara n'était qu'une courtisane; mais il n'avait jamais vu réunis tant de charmes et de moyens déplaire. Rosara n'était occupée que de lui; elle avait de la décence et de l'ingénuité dans les manières, avec une physionomie pleme d'expression et de sentiment. Il n'en faut pas tant pou]> tourner une tête de dix-neuf ans. Gustave promit d'aller chez elle le lendemain, et Selnange se chargea de 1'^ conduire, car sa maîtresse, sœur de Rosara , logeait dans la même maison.
Le jour suivant, à dix heures du soir, Gustave, mené par Selnange, se rendit dans la rue Traversière, où demeuraient les deux Italiennes. La voiture ne pouvant entrer dans la cour, on s'arrêta devant la porte ; on descendit. Gustave était ému de plus d'une manière ; un souvenir frappant , qu'il voulait Tainement repousser, troublait tout le bonheur qu'il se promettait Le cocher demande les ordres de Selnange, qui
loi répond: A trois heures du matin.. On entre dans la maison; la cour n'était point éclairée. Au milieu d'une obscurité profonde, à peine Gustave a-t-il franchi le seuil de la porte, à peine a-t fait les premiers pas dans le sentier du vice
M EMOI fi ES
quil recale en frémissant; so» imagination frappée lui présente un objet imposant et terrible... Il voit la figure vénérable de soa père percer la terre, s'élever lentement, se placer sur son chemin ^ et s*arréter devant lui , dans nae effrayante immobilité, comme pour l'obliger à retourner en arrière... Gustave dianceJle et s^appuie contre ïe mur. Un cri de terreur s'échappe de sa bouche. ,. « Qu'est-ce donc? lui demande Selnange. — Dieu ! ., . dit Gustave d'une voix ëtoufTée, Dieu 1 c'est lui^ c^est lui-même ; il est là i .. * — Et quoi ? reprit Selnange ; que vois -tu donc?... — Ah h., s'écria Gustave éperdu, je vois... je vois ma conacisnce. » En prononçant ces mot5 tl tomba évanoui dans les bras de Selnange. Ce dernier n'entendit pas les paroles étranges que venait de proférer Gustave ; il attribua cet accident a des causes purement physiques. Il appela du secoursi un domestique accourut avec une lumière. On porta Gustave dans la maison ; la Gustave reprit aussitôt Tusage de ses sens. Son ami lui dit qu'il n'avait point fait avertir Rosara , dans la crainte de Tijiquiéter. Ce nom de Hosara ranima Gustave: K Quoi! dit- il, est-elle ici?... — Viens, répondit Selnange ; sa vue seule achèvera de le guérir. » Kn parlant ainsi il entraîna Gustave , troublé , égaré , n'osant résister, mais cédant avec crainte et remords... A la porte d'un cabinet Selnange s*arrête, ouvre cette porte et disparaît. Gustave se trouve à rentrée d'un cabinet délicieux qui lui parut le temple de l'Amour, au fond duquel il aperçut la belle Rostira sur un canapé. ïransporté, hors de lui, il allait oublier sa terreur et son père; Rosara ellemême lui rendit ses remords ; elle se leva pour aller à sa rencontre ; elle aurait dû l'attendre... Elle s^avança vers lui les bras ouverts. Gustave ne vit plus en elle qu'une courtisane... Au même instant il pûlit, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête... Il apercevait le fantôme tutélaire se plaçant entre lui et Rosara*.. « Oh! pardonne, s¥cria-t-il, pardonne !.,. je vais fûbéir. « A'çe5 mots, laissant Rosara pétrillée d'étoimemenl,il fi'élaDce hors du cahmet, traverse les appartemeûts comme us
DE MAPAMl^ DE GENLIS. 27
éclair, descend rapidement Tescalier, et sort de cette dangereuse maison pour n'y rentrer jamais.
Depuis cette aventure, Fimagination de Gustave a toujours reproduit à ses yeux le spectre de son père, toutes les fois qu'il a voulu s'écarter de ses principes. Il s'est marié, et, quoiqu'il n'ait point d'amour pour sa femme, il est le plus fidèle des époux, car il est le plus irréprochable de tous les hommes: Il est donc quelquefois des illusions salutaires.
Tous les gens distraits réussissent dans le monde; chacun les aime , non-seulement parce qu'ils amusent et fournissent sans cesse de nouveaux sujets de conversation , mais aussi parce qu'ils sont hors d'état de feindre et de dissimuler. Les deux hommes les plus distraits que je connaisse sont M. d'Osmond et M. de Roquefeuille ; le dernier m'a dit que sou frère est infiniment plus distrait que lui, ce qui est difficile à croire ; il m'en a conté une infinité de traits : j'en citerai deux assez plaisants. >
Le comte de Roquefeuille fut nommé par M. le duc de Penthièvre gouverneur dé M. le prince de Lamballe, âgé alors de sept ans. Le soir même de cette nomination, M. de Roquefeuille^ suivant l'usage, vint s'établir dans la chambre du jeune prince pour y passer la nuit. Le prince dormait depuis longtemps, lt>rsque le nouveau gouverneur, qui joignait à sa distraction une vue extrêmement basse, voulant se coucher, se trompa de lit, et, prenant son élève endormi pour un grand diien danois, qui jusqu'alors avoit couché dans sa chambre, il poussa de toutes ses forces le prince, et le culbuta rudenoent dans la ruelle, en criant : A BaSyPatauîLe prince, froissé, meurtri, jeta des cris perçants ; toute la maison fut en rumeur. Heureusement que l'enfant en fut quitte pour quelques légè-
S8 liEMOtBES
res contusions, et M. de RoquefeulUe pour la plus vive frayeti^ quïi eût éprouvée de sa vie» Le lenderaiiiii, il s'agissait de yné^ sider aux Icçdds; on était en hiver, et à cinq heures après midi' Le prince, le précepteur et M. de Roquefeuilte passèrent dans un petit cahinct. Le gouverneur s'agit auprès d'une table sur laquelle Étaient posées deux bougies, et le précepteur commença une lecture tout haut. M. de Roquel'euille, qui, jusqu'à cette époque , avait eu la coutume , lorsqull était couché, de faire lire tous les soirs son valet de chambre, se crut dans son lit, et, sentant qu'il allait céder au plus doujc sommeil, tout à coup il interrompit le lecteur, en disant i Cesl as^^ez. En même temps il souffla le^ deux bougies et s'endormît profondément. Il ne fut réveillé que par les éclats de rire et les niches de son élève, qui trouvait cette manière de présider aux lectures beaucoup plus amusante que les lectures mêmes.
La guerre est plus terrible que jamais entre les Gluckistes et les Picciniëtes. Les deux partis écrivent, déraisonnent , se disent des injures ; personne ne s'entend , mais Ton se hait avec fureur. C'est une odieuse et ridicule chose que Tes prit de parti, ou, pour mieux dire , F amour-propre qui produit tous ces excès, le ne m'accoiitume point à voir des gens qui n« sauraient pas déchiffrer un air, ni distinguer dans un prélude un accord faux d'une dissonance^ juger du mérite d'une partitîon. Je m*afilige de voir le chevalier de Chastellux , qui n'a pas in moindre notion de musique, déclamer d'une manière sj extravagante contre Âkente et Ipklgénm^ et soutenir que Gluck *st un barbare. L'autre jour, en présence de beaucoup de té^ moins, il voulut engager une dispute sur ce sujet avec le marquis de Clermont, qui est trèS'bon musicien (1). » Hou amî, lui (I) Celui qui M depaifi ambassadeur à ^apleit.
DE MADAlfB DE GENLIS. 29
rqtondît M. de Clermont, je vais te chanter un air, et , si tu peux m battre juste la mesure, je disputerai ensuite avec toi tant que tu voudras sur Gluck et sur Piccini. » Le chevalier eut la prudence de se défier assez de son oreille pour ne pas accepter cette embarrassante proposition. Et c'est cette oreille si délicate qui ne peut supporter la musique baraque dtIphU génie!
Gluck vient toujours, deux ou trois fois la semaine, passer les soirées chez moi. Sans voix, sans doigts , il est ravissant lorsqu'il diante ses beaux airs en s'accompagnant du piano. Le génie n'a besom ni d'agrément ni de fini ; du moins il peut s'en passer. Quand on est profondément touché, que peut-on désirer^ encore?
Gluck parle de Piccmi avec justice et simplicité ; on sent que c*est sans ostentation qu'il est équitable. Cependant il disait hier que , si le Roland de Piccini réussit, il le refera. Ce mot est remarquable, mais il est d'un genre qui ne me plaira jamais : un langage constamment modeste est de si bon goût 1
J'ai passé toute ma matinée à Saint-Denis. Madame la duchesse de Chartres alfâit aux Carmélites faire une visite à madame Louise ; j'ai désiré la suivre, elle a bien voulu m'y mener. De tout temps les personnes qui ont eu assez de force dans le caractère pour renoncer au faste et à la grandeur ont excité l'admiration et la curiosité de tous les honunes. Il y a dans les abdications une sorte de magnanimité qui frappe et qui console le vulgaire ; on aime à voir mépriser le rang où l'on ne peut atteindre. Il n'a fallu souvent que de l'audace et du bonheur pour s'élever au trône ; mais, pour en descendre volontairement, pour le quitter avec calme et réflexion , il faut une âme peu commune, une véritable philosophie. Et quelle abdication que
SQ hémoiëes
celle de la fille d'im souverain , d'oij roi de France ^ quittant
sans retour le palais de Versailles pour habiter jusqu'au tomlieau uue cellule!... Mon imagiuatïon me présentait tous les détails de ce sacrifice , et je ne iHmvais concevoir qu*une pei^onne de trente-cinq ans , élevée dans la pompe et dans la mollesse, pût supporter le genre de vie de ces austères recluses. Ces pensées m'occupaient sur la route de SaiDt'l>cms , et je suis entrée avec émotion dans le parloir des Carmélites. Un Instant après, le rideau de la grille a été tiré, et nmdame Louise a paru. Je ne puis exprimer la surprise que j^ai éprouvée en jetant les yeux sur elle. Madame Louise, qui était si maigre et si pâle, est extrêmement engraissée ; elle a le teint le plus frais j et des couleurs très* vives... paix de rdme! doux accord des opinions et des sentiments avec tes actions , la conduite et le genre de vie I c*est vous qui former le bonheur î c'est vous qui donnez cette sérénité céleste qui maintient réquilibre de nos forces, qui conserve le mouvement égal et salutaire des ressorts de notre existence I Lorsque rien de ce qu'on voit et de ee qu*OD entend ne peut blesser et contrarier^ que tout ce qui nous entoure est en harmonie avec nous, que nulle discordance, nulle opposition ne trouble le calme de nos pensées ^ que tout doit fixer notre imagination et nos regards sur Tobjet qui nous touche et sur le but vers lequel nous courons ; Iorsqu*enlin Fexemple universel nous soutient dans notre marche , n'est-o» pasaussi heureux qu*on peut Têtrc sur la terre?. . . .Madame Louise permet les questions, et y répond brièvement, raab avec bonté. Je désirais savoir quelle est la chose à laquelle, dans son nouvel état , elle a le plus de peine à s*accoatumer. « Vous ne le devineriez jamais , a -t- elle répondu en souriant : c'est de descendre seule un petit escalier. Dans les commencements^ a-t-elle ajouté , c^était pour moi le précipice le plus effrayant ; j*ëtais obligée de m' asseoir sur les marches , et de me traîner ^ dans cette attitude, pour descendre, »
En effet , une princesse qui n*avait descendu que le grand
escalier de marbre de Versailles , en s'appuyant sur le bras de son chevaUer cT honneur,., et entourée de ses pages, a dû frémir case trouvant livrée à elle-même sur le bord d'un escalier bien roide , en colimaçon. Elle connaissait longtemps d'avance toutes les austérités de la vie religieuse : pendant dix ans elle en avait secrètement pratiqué la plus grande partie dans le cbâteau de Versailles, mais elle n'avait jamais pensé aux petits escaliers. Ceci peut fournir le sujet de plus d'une réflexion sur l'éducation ridicule, à tant d'égards, que reçoivent en général les personnes de ce rang, qui , dès leur enfance, toujours suivie, aidées, escortées, sifflées, prévalues, sont ainsi privées de la plus grande partie des facultés que leur a données la nature (1).
' Pendant le dernier voyage de l'Ile-Adam, on a joué tous les jours au pharaon. Un soir, madame de Montau, en se mettant au jeu, fitunexome à l'une de ses cartes, a Que faites-vous donc là, niadame? s'écria ie banquier. — Monsieur, répôndit-elle tranquillement , C'est un empressement bien pardonnable à un ponte. » Avec du sang-froid et un tour plaisant dans resfHÎt on se tire heureusement de tout.
Voici un joli mot de la comtesse Amélie de Bouflers. Quoiqu'elle ait une conduite irréprochable, elle se permet quelque-
(I) Les princes ont été depuis beaucoup mieux élevés en Angleterre, en Prusse, et surtout aqiourd*hui en France; mais l'auteur écrivait ces lignes en 1773.
Z2 JIÉMOIBES
fois des plaisanteries sur les ridicules de sou mari. Uû jour qu'elle s'en moquait en présence de sa belle-mère : « Vous oubliez, lui dit cette derniêire^, que vous parlez de mon fils. — Il est vrai , maman, répondit la comtesse Amélie ; je croyais ne parler que de votre gendre. »
Le marquis de *** est. revenu dltalie , ce qui fournit à sa conversation un peu plus de lieux communs et un peu plus de pédanterie qu'avant, son voyage. Je lui ai demandé s'il avait fait un journal; il m'a répondu qu'il en avait rapporté tous les matériaux^ et que dans ce moment il faisait le plan de cet important ouvrage. Le chevalier de ***, qui soupait ce soir-là avec nous , et qui avait écouté cette conversation , vint me voir le lendemain, et, me présentant un petit caliier de son écriture : « Voilà, me dit-il, le Voyage d*IlaUeàe M. le marquis de ***; on me l'a communiqué, et j'ai sur-le-champ copié ce précieux manuscrit afin de vous Toffrir. Il vous apprendra dans quel esprit il faut voyager, et comment il faut écrire aujourd'hui dans ce genre pour plaire aux lecteurs philosophes et pour intéresser les cœurs sensibles. »
Les moqueries du chevalier de *** ont presque toujours une certaine originalité qui m'amuse; celle-ci m'afait rire : je la transcris sur mon livre de Souvenir.