‹ Souvenirs de FélicieChapitre 13 sur 82 · JOURNAL DU VOYAGE D'ITALIE · texte numérisé non relu

JOURNAL DU VOYAGE D'ITALIE

Comme je voyage rapidement, ne pouvant passer que deux mois en Italie, je n'ai pas le temps de faire un journal détaillé ; je n'écrirai que les choses principales , et souvent même que des indications : je ne veux tracer ici que le canevas d'un ouvrage philosophique et profond que je ferai à mon retour à Paris.

DE MAiWkmi DE GENLIS. 38

De Nice. Description pittoresque de la mer et des moatagnes. Chapitre mélancolique et sentimental. J'y placerai une ïéverie amoureuse, sur le bord de la mer ; j'en serai tiré tout à cour par un orage, ce qui me fournira des réflexions morales et philosophiques.

De Gènes. Éloge de l'envoyé de France, qui m'a logé, et de toutes les personnes qui m'ont accueilli. Anecdotes particulières que je composerai à tête reposée ^il faudra les faire piquantes, gaies et malignes, afin de contraster avec mon chapitre de Nice.

De Reggio, Détails sur la cour de Modène. Rédt de tout ce que les princes et princesses m'ont dit d'obligeant.

De Mantoue, Souvenir de Virgile. Rappeler les plus beaux morceaux de V Enéide^ en dter quelques vers. Je ferai faire ce chapitre par mon secrétaire.

De Venise, A l'occasion du sénat de Venise , grand morceau sur le despotisme. Semer ce chapitre d'idées hardies sur la liberté' , et pour cela extraire à loisir Montesquieu , Rousseau et Raynal.

De Bologne. Quelques détails sur l'institut de Bologne. Mon secrétaire fera ce chapitre.

De Terni. Extase à la vue de sa cascade. Chapitre d'un grand genre. Description poétique. Ensuite admiration passionnée pour les beautés de la nature , et finir par une espèce d'hymne

l'Être suprême. .

De Rome. Enthousiasme pour l'antiquité et pour les arts. Il faut que tout ce premier chapitre sur Rome soit surtout écrit avec feu, avec énergie , que la grandeur et la hardiesse des

pensée

' fait 1

ées aimODceiît Touteur fait pour apprécier et dîgnB de décrire le PaDthéon et leCoïysée* Ce genre ne demande nî pureté ni clarté de style; au contraire, T incorrection en dtela froldeur^fl insipide de la r égul arité ; clic pro uve F indomptable indépendance i du génie, et cet abandon d*uiie âme ardente qui se livre à i'entraînement àes mouvements passionnés qu'elle éprouve. L'obscurité donne au styEe un ton mystérieux et prophétique gui ressemblera rinspiration. C'est la Divinité qui, trop éclatante pour se montrer sans nuage , s'enveloppe, comme la statue d'Isis, d'un voile épais que nul mortel ne peut teûer(\). Enfin, comme la nuit qui semble agrandir tous les objets, et qui souvent prête à de vaines ombres une apparence imposante et terrible , robscurité du style rend les idées plus frappantes, et donne un tour d'originalité à ta pensée la plus commune et même la plus fausse. Avant de faire ce chapitre, je relirai avec attention Thomas, Diderot et quelques autres.

Second chapitre sur Rome d'un genre tout différent. De la légèreté, de la moquerie^ des épigrammes sur les prêtres et sur la religion. Anecdoctes un peu libres sur les dames romaines* Je u*aî pas eu le temps d*en recueillir une seule ; mais je n*eni suis pas fâché, car, dans ce genre, il est plus facile d'inventer . que de broder avec agrément

De Naptes, Détails de ma présentatioii à la cour.

Mont F'ésuue. Placer là un morceau d*un genre sombre et philosophique.

Du iac Jgnano. l>escnptiQn poétique et gracieuse, il faudra h décrire mes sensations avec charme. Je me rappellerai ma maî- ^Ê

(0 Cfiilfi statue voilée porlait celle inscription : Nul murîtl ne fmêi i/;i*er le voile qui me Cùuvfw,.

{ N&iâ ée VûHîmr.

tresse, ce qui amènera naturell^nent un joli morceau sur l'amour, l'absence et les femmes.

De Florence. Détail de ma prés^tation à la cour. Description pittoresque et passionnée de la Vénus de Médicis; trois pages en style coupé , chaque ligne offrant une pensée neure et brillante.

De Turin. Détail de ma présentation à la cour.

Du mont Cenis. Description élégante et sentimentale , dans laquelle je montrerai le goût de la botanique et de la solitude. Une teinte mélancolique de misanthropie doit être répandue dans ce chapitre, que je terminerai par une tirade touchante sur l'amitié.

Pont de Beauvoisin, Je le passai la nuit et je dormais ; mais il faudra nie supposer au point du jour, dépeindre une belle aurore, et rendre compte de mes sensations en rentrant en France , de mon émotion en touchant la terre natale , et finir par des réflexions intéressantes sur l'amour de la patrie. JMntercalerai dans ce voyage trois ou quatre pages d'érudition , et sept ou huit sur l'histoire naturelle. Je ferai faire ce travail aride par mon secrétaire, et j'ose croire que cet ouvrage, aussi instructif qu'agréable et varié (que je ne manquerai pas d'intituler Foyage pittoresque) ^ sera placé par le public au rang des ouvrages les plus célèbres que nous ayons dans ce genre.

Le roi est à toute extrémité (1) ; outre la petite vérole , il a le pourpre ; on ne peut entrer sans danger dans sa chambre : M. de

<i) LoaUXT.

MEHOIBEvS

de le ■

Letoïière est mort pour avoir enir^ouvert sa portfi afin regarder deux miQutes. Les médecms eux-mêmes prennent toutes sortes de précautioïis pour se préserver de la contagion jde ce mal affreux., et Mesdames, qur n'ont j a mai s eu la petite vérole, qui ne sont plus jeunes, et dont la santé est naturellement mauvaise, sont toutes trois dans sa ehambre , assises prèa de son tit et sous ses rideaux ; elles passent là le jour et lesnuits. Tout le monde leur a fait à ce sujet les plus fortes représentations ; on leur a dit que c'était plus que d'exposer leur vie, que c'étoit la sacrliier ; rien n^a pu les empêcher de remplir ce pieux devoir.

Versailles offre dans ce moment un spectacle curietix. Le voile de bienséance qui couvre les vis^iges leur donne à tous, au pre^ niier coup d-œil, à peu près la même physionomie \ mais, quand on les examine avec attention, que de nuances différentes on découvre j Les gens en place et en faveur soot bien véritablement affligés ; ils cherchent a dissimuler leur inquiétude, comme pour prolonger un peu Jeur empire. D'ailleurs leur chagrin ressemble à rbumiliation \ ils ont un air abattu ^ et surtout désœuvré, qui me frappe; ils sont déjà déchus, et beaucoup plus polis. Ceux auxquels cet événement donne de grandes espérauces ont un assez bon maintien \ mais ils ont quelque chose de sî animé dans le regard , ils traversent les galeries avec une mine si affairée , d*un pas sî ferme, ils sont si préoccupés, si distraits L.. Le vulgaire des courtisans se rapproche déjà d^eux ; les uns les accueillent avec une maladresse grossière et comique ^ les au^ très leur font mille petites avances délicates. Quand on m prétend 5 rîen, il est très-amusant d'observer tout cela* Personne sûrement, dans ce vaste palais, ne dormira cette nuit L, Mais iî est affligeant de penser que le ressentiment et la haine y veilleront avec Tambition , et que bien des noirceurs se trament en Becret, que des vengeances éclatantes se préparent 1... Je partirai après souper; j'irai coucher à Paris., ^

Je suis partie hier de Versailles à une heure et demie après minuit Y et j'étais à la placQ de Louis XV à trois heures. Pai passé devant la statue du roi ; les réverbères qui Tentourent ne jetaient plus qu'une lueur défaillante... Cette vue m'a frappée, en pensant que, dans ce moment même , la vie du roi était aussi prête à s'éteindre ! Pai levé , en soupirant, un œil respectueux sur cette image imposante ; c'était un dernier hommage que j'aimais à rendre à celui qui nous a gouvernés si longtemps... Honorer son maître, c'est ennoblir sa dépendance... les vrais esclaves sont ceux qui obéissent avec haine ou murmure : se soumettre et maudire est à la fois une folie et une lâcheté !

J'apprends dans l'instant que le roi est mort. C'est un grand événement que la mort d'un roi , de celui que nous étions accoutumés à craindre et à respecter depuis l'enfance , et pour lequel nous avions un attachement naturel , à moins qu'il ne fût un tyran. Je n'avais ni à me plaindre ni à me louer de celui-ci ; mais , après un si long règne, qui ne doit pas quelque reconnaissance à son roi, du moins indirectement, pour ses parents, pour ses amis?... Quand on est venu me dire : Le roi est mort , j'ai tressailli -, les larmes me sont venues aux yeux. Je * me rappelle cette figure si royale î II était bien beau! Jamais homme n'eut de tels yeux,. et un regard si imposant et en même temps si serein et si doux!...

Ainsi que les vieillards décrépits de la cour, nous parlerons donc aussi du feu roi; il me semble que cela va me vieillir, et que nous allons commencer un autre siècle.

M. de Montesquiou , qui était aujourd'hui chez madame de Puisieux, nous contait un beau trait du feu roi (1), et c'est un fait dont il a été témoin. On soutenait sur mer, contre les Anglais, une guerre désastreuse; un homme qui avait retrouvé le funeste secret du feu grégeois le donna au roi. L'expérience

(I) Louis XV.

se fit sur le grand conaï de Versailles (M. de Moutesquioo y était) , et elle réussit parfaîtemcnt ; le feu dans ua tustant fut mis sous Teau aux bateaax. Le roi fît venir rinveuteur dans soD cabinet, et lui défendît avec menaces de jamais publier cet affreux secret, en ajoutant qu*ii croirait lui-même commettre un crime atroce en s*en servant contre ses ennemis. Le roL fît donner à Tinventeur te brevet d^une pension de mille écus; et c'est ainsi qu'une invention si pernicieuse fut, par f'humamtc de ce ptiuee, ensevelie dans T oubli une seconde fois.

Le feu roi était dans un tel état de corruption que les chirurgiens déclarèrent qu'il était impossible de faire l'ouverture de son corps ^ M. le duc***» qni est d'année, s'est écrié qu'il serait inouï que le roi ne fOt pas embaumé, « Ëh bien î monsieur ■ le duc , lui a dit La Martini ère , comme premier chirurgien du feu roi , c'est à moi a faire Ton vertu re du corps ; mais vous , comme premier gentilhomme de la chambre , vous devez vous trouver à celte opération , et recevoir dans une boite d'or h ereur du roi que je vous présenterai ^ et j'ai Thonneur de vous prévenir que ni vous , ni moi , ni aucun de ceux qui assisteront à cette cérémonie^ ne seront vivants huit Jours après* » M, le duc*** n'a pas insisté.

C'est une chose véritablement miraculeuse que Mesdames, à leur âge , malgré leur mauvaise santé et leur vive et profonde douleur, malgré les longues veilles qui ont dû leur allumer le sang (étant restées attachées nuit et jour au rhevet du lit de leur père , et jusqu'à son dernier soupir ) , et atteintes toutes les trois de cette horrible maladie, n'aient pas été plus malades que de Tinoculation Eâ plus heureuse. Tous les médecins disent que c'est un miracle. Une tetie piété Qliale méritait bien de robtenir.

M. de Nédonchel est extrêmement anglomane. Hier, il était à cbeval à la portière de la voiture du roi, qui allait à Choisy. Il avait fait de la pluie , et M. de Nédonchel, trottant dans la boue, éclaboussait le roi, qui, mettant la tête à la portière,, lui dit : « Monsieur de Nédonchely vousme crottez. — Oui^Sire, à r anglaise, » répondit d'un air très-satisfait de lui-même M. de Nédonchel f qui , au lieu du mol crottez, avait entendu vous trottez. Le roi, sans connaître cette erreur, s'est contenté de lever la glace, en disant avec une bonhomie très-aimable: VoUà un trait d^anglomanie qui est un peu fort.

Il y a présentement dans le grand monde deux sectes trèsdistinctes : celle des gens à grands sentiments , qui affichent une délicatesse particulière de goût , de ton , de manières , de principes. Ils ont d'extrêmes prétentions à la considération, à l'esprit, à la sensibilité; ils se piquent d'être philosophes, métaphysiciens; ils ne causent point, ils décident avec empire et laconisme, ou bien ils dissertent longuement ; ils sont tranchants, frondeurs , dédaigneux et froidement polis avec le vulgaire, mais passionnés, enthousiastes, éloquents^ avec leurs amis. Us ont de l'affectation , ils sont quelquefois ridicules ; mais c'est cependant parmi eux que l'on retrouve encore les traces de cette politesse noble et délicate qui distinguait les gens de la cour du siècle dernier. On ne doit pas les prendre pour modèles ; néanmoins il est utile de les étudier ; d'ailleurs on appteùà d'eux de vieilles traditions qu'on ne trouve point dans les livres, et qui peuv^t servir à former le goût d'une jeune per- » sonne. On ne les aime pas, parce qu'ils sont dénigrants, et surtout parce qu'ils en imposent. Pourmoi, je les rencontre avec plaisir ; je m'en moque quelquefois , mais j'avoue volontiers que plus souvent je m'instruis avec eux. J'ai, au contraire, une aversion

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naturelle pour la secte ennemie de celle»ci ; elle est composée de personnes qui , pour déjouer leurs adversaires, affectent une insouciance qui ne ressemble que trop souvent à la dureté ; ils traitent tout avec légèreté. Trop vivement frappés du ridicule de l'exagération , ils se sont jetés dans un autre excès infiniment plus vicieux : ils se moquent, par système, de Tamitié, de la sensibilité , de la vertu ; ils mettent encore de la grâce, et par conséquent de la mesure, dans ce pernicieux genre de plaisanteries, et c'est un danger de plus ; on les trouve aimables, et leur parti s'augmente et se fortifie. Afin de jeter du ridicule sur les prétentions à l'esprit , ils font profession de mépriser les gens de lettres et la littérature , et ils se sont imposé la loi de ne jamais causer un instant raisonnablement. Leur frivolité ne saurait se décrire ; aussi cette phrase, inventée par eux, avoir de renfonce dans F esprit, exprime, dans leur opinion , le genre d'agrément le plus désirable. Ils se rassemblent en petit comité, avec l'intention positive de ne dire que des enfances et des bêtises ; projet toujours parfaitement exécuté. Je m'y trouve souvent, et je conviens, à ma honte, que non-seulement je m'y amuse, mais que je ne ris véritablement que là, et ceux que j'y vois rire autant que moi , et ne point se lasser de ces puérilités, ont certainement beaucoup plus d'esprit que je n'en ai. Cette gaieté est Iths-innocente sous tous les rapports. Je ne crois pas avoir jamais entendu dire dans la société , à un homme de bonne compagnie, une chose libre; mais on a peine à concevoir que des gens qui ont le sens commun puissent trouver constamment un tel charme à renoncer ainsi à leur raison , et même à leur esprit. Voilà où nous ont conduits l'affectation et les prétentions outrées de la secte raisonneuse et sentimentale. On est si excédé des conversations métaphysiques et des belles phrases qu'on cherche à s'en délasser par un véritable enfantillage. Ceci rappelle madame de Sévigné, qui disait, en parlant d'une précieuse qui l'ennuyait : Quand je Cecout€y elle me jette dans des grossièretés, de peur de lui res-

sembler. Au milieu de tout cela, que deviendront les lettres, le bon goût et la morale?... Voilà doue M. de Maurepas, à soixante-seize ans, revenu tout-puissant à la cour; le voilà, de fait, premier ministre : c'est recommencer bien tard ime nouvdle carrière d'ambition. Ce vieillard était si heureux à Pontchartrain, avec une femme d'un esprit supérieur, qu'il aime uniquement depuis près de cinquante ans, et qui a toujours eu pour lui le même attachement ! Madame de Puisieux les appelait Baucis et PhUénwn. Madame de Maurepas lui disait tristement aujourd'hui : Il n'y a plus de Baticis à yersailles ; je ne vois plus M, de Maurepas, et tout ce travail le tuera. \oilk une femme. Mais M. de Maurepas est rayonnant ; je le trouve rajeuni. Voilà les hommes ! leur ambition ne s'use point; l'exil , le temps , un demi- siècle ne font que la concentrer.

Le roi n'avait nullement le projet de placer là M. de Maurepas, ni, à la mort du feu roi, la moindre idée sur aucun autre ; il n'y avait pas pensé. Madame Adélaïde lui proposa surle-champ le cardinal de Bemis. Noriy répondit brusquement le roi ; il a fait des vers y c'est un poêle, je n'en veux point. Madame Adélaïde insista, en représentant que depuis vingtsix ans le cardmal n'avait pas fait un seul vers; le roi répondit avec sécheresse : Je ne veux point dun poète , je ne veux point d'un bel esprit {!). Dans cette même conversation, le roi témoigna qu'il était fort embarrassé, relativement au cérémonial qu'il devait prescrire pour les obsèques du feu roi et pour tout ce qu'il avait à faire dans cette occasion ; dans l'instant, madame Adélaïde, qui aime M. de Maurepas, le désigna comme l'homme le plus profondément instruit de l'étiquette du cérémonial, etc. M. de Maurepas fut appelé ; le roi eut, tête à tête

(I) H est bien fâcheux qa*an soaveraiD craigne les gens â*esprit, mais <fétait alors ane preave de boD sens : l'esprit mal employé nous avait fait tant de mal, et il préparait tant de désastres ! Au reste, le cardinal de Bernis ne méritait pas d*étre confondu avec les encyclopédistes.

(Note de Vauteur.)

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avec lui, uû long entretien sur le cérémonial, mais ne lui dit pas un seul mot des affaires. M. de Maurepas, ayant annoncé qu'il avait encore plusieurs choses à dire , obtint un second rendez-vous. Dans cette conversation, il prit sur lui de faire quelques questions ; le roi y répondit avec bonhomie, et bientôt avec confiance. M. de Maurepas donna des conseils qui parurent bons ; il fut encore rappelé , et voilà comment il a eu sa place. Je sais ces détails avec certitude. M. de Maurepas n'est pas poêtSy il n'a pas fait de jolis verâ; il n'a fait qiie de mauvaises chansons satiriques , et les Étrennes de la Saint- Jean, Ces petites productions, bien plates et bien ignobles, ne sont pas tout à fait innocentes ; mais c'est un genre qui ne donne pas de célébrité^ cela ne fait pas recevoir à l'Académie^ cela ne nuit point à la cour.

Je reviens de la campagne ; je m'y suis fort amusée. La gaieté > était extrême, mais orageuse ; chaque jour on s'y jetait à la tête les oreillers de tous les canapés de la maison et l'eau de toutes les cruches ; puis on jouait à colin-maillard et à la guerre-panpan. Ce genre de gaieté n'est pas ingénieux, mais il est très-sain; il fait prendre beaucoup d'exercice; il faut, pour s'y livrer, être leste et robuste.

Toutes les dames de la cour, dans ce moment, raffolent de la chanson de M. le marquis de *** sur tes chaises percées, que l'auteur a la délicatesse d'appeler les baronnes. Dans le siècle dernier , Benserade chantait les beautés de la cour ; M. de *** chante les chaises percées, et avec le plus grand succès. Le goût varie suivant les temps.

M. de Bussy est toujours amoureux de sa femme , qui ne partage point du tout ce sentiment. Un jour, après lui avoir reproché le ton froid et les manières cérémonieuses qu'elle a constamment avec lui, il la conjurait de letutover : Eh bien! répondit-elle, va-t'en.

Personne, à mou avis, ne conte aussi bien que M. D*** (1), et dans tous les genres, talent que je n'ai vu qu'à lui. 11 est aisé de faire rire en contant; mais il est bien difGcile d'étonner, d'émouvoir, de toudier dans la conversation, et M. Donnesan produit à son gré toutes ces impressions. Sa physionomie douce et fine, la flexibilité de sa voix, la simplicité, en même temps la vérité parfaite de ses inflexions et de l'expression de son visage, font, sans doute, le plus grand charme de ses récits. Je l'ai souvent entendu , avec un intérêt inexpnmable , conter le canevas de mauvais romans modernes dont on n'aurait pu supporter la lecture. Mon ami La Bruyère a dit : Conteur, mauvais caractère. Il a raison ; mais il veut parler de ceux qui content parce qu'ils sont bavards et médisants, ou de ceux qui, dans l'impw'ssance de jouer un rôle raisonnable dans la société, ont pris celui de bouffon. M. Donnesan n'a rien de commun avec ces conteurs-là; il n'a ni commérage, ni méchanceté; il est même naturellement silencieux et réservé. 11 ne conte qu'à propos, et dans le cercle d'une société intime, et jamais des traits scandaleux et malins n'entrent dans ses récits , qui sont toujours variés, toujours intéressants ou piquants. IL fut charmant hier au soir au Palais-Royal. Le chevalier de Chastellux loi rappela une anecdote bizarre, qu'il conta de manière à faire frissonner les femmes qui l'écoutaient , et moi surtout , qui

(I) Dannesan, frère de M. d*Ussoa.

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n'ai jamais entendu de sang-froid une histoire de revenants , fût-elle contée par une femme de chambre. Celle-ci était annoncée d'une manière frappante, en présence d'un témoin. En voici le fond.

Mademoiselle de Sens, princesse du sang, mourut. M. Donnesan, n'ayant jamais été de sa société particulière, eut envie de l'aller voir sur son lit de parade. 11 y fut un soir, avec le chevalier de Chastellux. Ils y arrivèrent tard, y trouvèrent une grande foule, et ne purent approcher du lit ; mais ils virent parfaitement, à la lueur d'une multitude de cierges, la princesse morte, assise dans son lit, appuyée sur des oreillers. Elle avait du rouge et des gants blancs, et elle était très-parée. M. Donnesan la regardait fixement, lorsque tout à coup il la vit lever le bras et passer la main sur son visage.,. Étrangement surpris de cette vision, il la regarda avec plus d'attention encore, et il vit distinctement la princesse, qui paraissait tenir un mouchoir, le passer une seconde fois sur sa figure. Ce mouvement, fait avec rapidité, fut remarqué d'un grand nombre de personnes, qui tressaillirent en faisant diverses exclamations de surprise et d'effroi... Une jeune femme, qui se trouvait à côté de M. Donnesan, s'écria : Bon Dieu! qu'est-ce que c'est qut cela?.,. M. Donnesan se tourna vers le chevalier, en lui disant: « JveZ'Vous vu?,., — Oui, répondit le chevalier, cela est singulier... Tenez, cela recommence... » En effet , la princesse passait encore la main sur son visage.... Dans ce moment, plusieurs femmes épouvantées se précipitèrent vers la porte pour s'enfuir. « Sortons, dit le chevalier ; je connais la première femme de chambre de la princesse ; elle nous fera passer derrière le lit; nous pourrons examiner de près ce prodige. » Ils sortirent ; et, aprè^ avoir fait le tour de l'appartement, ils entrèrent dans un cabinet dont la petite porte dérobée donnait dans l'alcôve de la princesse; alcôve immense, soutenue par des colonnes, et séparée de la chambre, comme toutes celles de ce genre , par ime balustrade à hauteur d'appui. Là , le

mystère fut dévoilé ; les femmes de chambre en donnèrent Texplication. La princesse morte rendait mi abcès par le nez, et, pour épargner au public le dégoût que devait causer un tel objet, on avait imaginé de placer, derrière Toreiller de la princesse, une femme de garde-robe dont on ne voyait que les bras gantés, qui paraissaient être ceux de la princesse, parce qu'ils étoient passés sous son manteau de dentelles ; et cette femme, qui tenait un mouchoir, avait reçu Tordre d'essuyer, de minute en minute, le bas du visage de la défunte... Mais beaucoup de personnes , qui n'eurent point cette explication , contèrent le soir, dans leurs familles , une histoire miraculeuse très-attestée, et que vraisemblablement leurs enfants croient encore.

J'ai vu, chez une personne de ma connaissance, de jolis vers de Alarmontel qui ne sont point connus. H y a vingt ans que deux amants, guéris d'une longue passion et devenus amis, firent faire un petit tableau qui représente l'Amitié éplorée enchaînant l'Amour endormi, dont elle brise le carquois. Marmontel fit sur ce'sujet les vers suivants :

Amour , croel Amour, dans les brasda sommeil, C'est la tendre Amitié qui vous donne des chaînes; Elle brise, en pleurant, vos flèches inhumaines, Et craint encor votre réveil.

On se plaint de l'exagération des gens du' monde , et Ton n'a pas tort; elle augmente tous les jours; la politesse des jeunes personnes prend un ton sentimental qu'elle n'avait pas il y a quelques années, et, lorsqu'elle passe l'expression de la

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simple bienveillance , elle n'est plus que de la fausseté. Cependant le ton de la bonne compagnie a été certainement jadis beaucoup plus exagéré dans ce genre qu'il ne r«st maintenant. Il changea sous Louis XiV. Le bon goût de sa cour établit cette politesse parfaite dans toutes ses nuances que Ton a tâché d'imiter dans toute l'Europe ; mais sous Louis Xlil l'exagération n'avait point eu de bornes, il est à croire que la cour militaire du plus brave et du plus loyal de tous nos rois n'offrit rien de semblable , et que ce ton complimenteur ne devint à la mode qu'après la mort de Henri IV; peut-être fut-il introduit par les Italiens , favoris de Marie de Médicis. Quoi qu'il en soit, il devint , jusqu'au règne de Louis le Grand , tous les jours plus ridicule , comme on peut le voir par les lettres de Voiture et de Balzac. La politesse alors n'était autre chose que la flatterie la moins ménagée et la plus extravagante ; ses formules remplissaient presque entièrement toutes les lettres, qui finissaient toujours par l'assurance d'un attachement , d*un dévouement passionné. On était avec passion y on était passionnément le plus humble des serviteurs. Ces phrases se retrouvent constamment à la fin de toutes ces lettres. Quand on profane ainsi le langage le plus véhément du cœur, la passion, l'amour et l'amitié n'ont plus d'expression pour se peindre; tous les mots de leur vocabulaire , affaiblis et flétris , ont perdu leur signification. Alors on a recours aux images , aux métaphores, aux hyperboles ; on compose une espèce de langue sacrée que les initiés seuls peuvent comprendre , et qui toujours meurt avec eux... Le ton, les manières, et tout ce qui forme ce qu'on appelle usage du monde et politesse, ont donc, sur les mœurs et sur la littérature, plus d'influence qu'on .ne le croit communément...

Je Tiens d'apprendre une chose qui me paraît si touchante , que je voudrais pouvoir la publier et en instruire toute la terre. . . Mais j'ai promis de n'en point parler. Du moins il m'est permis de l'écrire dans ce livre consa(»ré surtout aux; souvenirs intéressants. Je ne veux point que-ce secret meure avec moi. On aime tant les anecdotes qu'il m'est permis de croire qu'un jour on en dierchera quelques-imes dans ce journal ; et quel trait peut mériter mieux d'être recueilli que celui-ci?

Il faut convenir, à notre gloire, qu'aujourd'hui toutes les femmes lisent, ou du moms qu'elles ont toutes un livre dans leur sac à parfiler, et ce livre n'est presque jamais un roman. Aujourd'hui, au Palais-Royal, après le dhier, le comte de Schomberg a fait une remarque obligeante sur ce goût de lecture. Je n'étais pas comprise dans cet éloge, car je ne parfile point, et je n'avais pas de sac. Quand les sacs ont été posés sur la table, M. de Schomberg a témoigné le désir de voir le titre des livres qu'ils contenaient. On s'est empressé de satisfaire sa curiosité, à l'exception de madame la duchesse de Chartres (1), qui a prodigieusement rougi , et qui, au lieu d'ouvrir son sac comme les autres, a mis ses deux mains dessus, comme si elle eût craint qu'on y touchât. Ce mouvement a causé beaucoup d'étonnement ; car, comment soupçonner une personne si pure et si pieuse de lire un Kvre licencieux ? Cependant, pourquoi cette vive rougeur et cet embarras? « Madame n'a point de livre ? a demandé quelqu'un. — ^Pardonnez-moi, a répondu madame la duchesse de Chartres, mais je ne veux pas le montrer. » Elle a prononcé ces paroles en rougissant à l'excès, et avec une telle émotion qu'elle en avait les larmes aux yeux. On s'est regardé aVec une surprise inexprimable. 11 y a eu un moment de silence, et tout à coup la marquise de P*** (2) s'est mise à rire,

(1) Mère de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, qui fut depuis le roi Louis-Philippe.

(2) La marquise de Polignac, ancienne dame d'honneur de la feue ducheise d'Orléans. C ^'<>'^ ^^ VauUur.)

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en disant : « £h bien ! Madame, nous croirons que vous lisez des sottises. — A la bonne heure, a répondu madame la duchesse de Chartres en s'efforçant de sourire ; mais on me fera plaisir de parler d'autre chose. » On a changé de conversation. Madame la duchesse de Chartres a ouvert son sac pour travailler. Nous y avons toutes, au même moment, jeté un œil curieux. Nous avons entrevu un livre relié en veau, qui a été caché tout de suite. Tout le monde, successivement, s'en est allé, et chacun a emporté Tidée que madame la duchesse de Chartres lisait un ouvrage très-libre , ce qui serait assurément en elle la plus étrange inconséquence. Quand nous avons été tête à tête, je ne lui ai point dissimulé mon étonnement et ma curiosité ; et, après m'avoir fait promettre un secret inviolable : « Je vais, ditelle, vous avouer la vérité... Vous savez peut-être que tous les chevaliers de Tordre font serment, à leur réception, de lire tous les jours l'office du Saint-Esprit ?. . . — Eh bien ? . . — Eh bien ! . . . Il ne le dit pas, et, pour expier cette faute, j'ai fait vœu de le dire régulièrement. . . — Et depuis quand ? — Depuis que je suis mariée. — Et ce livre est l'office du Saint-Esprit.?... — Oui, tenez, regardez. »

J'ai pris le livre , je l'ai ouvert avec tout le saisissement de la plus profonde admiration, et mes larmes sont tombées sur la page où j'ai lu Office du Saint-Esprit,

11 faut au moins deux heures pour lire cet office

Et l'on prétend que la religion dessèche l'âme!. . Non, elle se confond naturellement avec tous les sentiments vertueux, elle les fortifie, elle les exalte, et tout ce qu'elle inspire est touchant et sublime comme elle.

En priant Dieu, en implorant avec une foi vive le souverain Maître, celui qui peut tout, s'oublier soi-même!... remplir avec tant de constance le devoir d'un autre!... se faire une obligation sacrée de le remplacer chaque jour, et toujours à son insu!... et avec cet éclat de jeunesse, dans un tel rang, au milieu de tant de dissipation!...

Que dirai-je après ce trait ? Ah ! rien ce soir ; j'ai oublié, d'ailleurs, tout ce que j'ai entendu aujourd'hui.

Quand on pourra me citer d'une femme esprit fort un trait de sentiment aussi touchant que celui-ci , je deviendrai philosophe.

Nous sommes accablés d'éloges funèbres; il n''y a point de mort qui ne laisse'tt/i ami prêt à jeter des fleurs sur son tombeau. Huit jours après la mort de madame Geoffrin, nous avons vu paraître son éloge par d'Alembert; ainsi l'éloge, composé pendant la maladie, était tout prêt à l'instant de la mort, tant l'amitié est prévoyante !

Le proverbe dit : Dieu nous préserve du jour des louanges; j'y ajouterais : Et de certaines louanges^ de ces louanges que l'esprit invente pour briller, qui ne peuvent ni toucher ni persuader, et dont l'exagération ridicule ne sert qu'à faire réfuter des éloges si maladroits ou à donner l'envie de s'en moquer. Mais ce qui me choque le plus dans ces panégyriques , c'est l'affectation de sensibilité des orateurs. Arranger, combiner des phrases sur sa douleur, chercher une manière ingénieuse delà peindre, ou placer dans un jardin, pour V embellir y unefa" brique qui rappelle la mort d'une personne qu'on a aimée , V(Hlà des choses qui paraîtront toujours révoltantes aux yeux de toutes les personnes qui sont véritablement sensibles. Honorons la mémoire de ceux que nous avons aimés : c'est un devoir touchant et doux à remplir ; mais ne parlons point de notre douleur, elle n'a nul droit à l'intérêt public ; quiconque vante la sienne en fait douter. C'est l'éloge de notre ami qu'il nous est permis de fisiire, et non le nôtre.

On parlait à Fauteur de l'Éloge de feu M*** d'un passage dans lequel il détaille les derniers moments de son ami. « J'a-

voue, dit cet auteur^ avec Fair et le ton de Tamour-propre satisfait, que je suis content de ce morceau-là. » Quel aveu!

M. de La Borde a fait élever dans son jardin une pyra* niide surmontée d'une urne sépulcrale, monument qui retrace^ dans son inscription, U mort tragique de ses fils ; j'ai entendu quelqu'im lui dire : « Cette pyramide faitlà un très-bon effet... » Dans la société, les satires les plus sanglantes sont faites communément non par les gens malins, mais par les sots ou par les étourdis.

Madame de Blot a perdu son frère ; elle a fait faire en miniature la façade de l'église qui renferme son tombeau , et elle a mis cette triste peinture dans un beau médaillon entouré de diamants qu'elle porte à son cou. Elle expliquait aujourd'hui cette parure sentimentale à ha comtesse de Genlis, qui lui dit étourdiment : « Mon Dieu, Madame, que ferez- vous de cela au bal et au spectacle? »

Young méditait sur les tombeaux de sa femme et de ses enfants d'adoption; mais Young n'allait point au bal. Il avait renoncé sans retour au monde ; il se nourrissait de sa douleur, et la piété la plus exaltée en était le contre-poison.

Il est légitime, il est raisonnable de chercher à se distraire de sa douleur ; mais si vous voulez me persuader que vous aimez à conserver la vôtre , si vous vous entourez de cyprès, de tombes, de monuments funéraires, fuyez, cachez-vous, quittez le monde. La bienséance ne défend-elle pas d'y paraître à ceux qui portent le grand deuil? Et les enseignes de douleur et de mort que vous étalez avez tant d'ostentation ne sont-elles pas plus frappantes, plus tristes qu'un habit noir?

Si jamais je deviens auteur, j'attaquerai, sinon avec talent, du moins avec courage et persévérance , deux choses que je hais : l'impiété intolérante et la fausse sensibilité. Je me ferai beaucoup d'ennemis ; mais, quand on ne s'attire la haine que des gens qu'on n'estime pas, c'est un bien petit mal.

Je vois que , dans le grand mondé la fausse sensibiltté a

presque totalement anéanti la bonté ; il ne s'agit plus , pour avoir la réputation d*étre humain et sensible , de faire des fondations bienfaisantes , ou d'autres bonnes actions; il suffit d'inventer des emblèmes^ de jouer quelques pantomimes , de pleurer aux drames pathétiques, et d'apprendre par cœur une douzaine de phrases.

La fausse sensibilité gâte le goût et déshonore la littérature , elle produit des ouvrages remplis de sentiments forcés, exagérés , et souvent aussi dangereux que chimériques. Jamais l'amour n'a eu moins d'influence sur la vie que de nos jours , et jamais , dans les ouvrages d'imagination , son langage n'a été si véhément, si chargé d'hyperboles outrées. Tous les amants sont des énergumènes , et les amantes des pythonisses sur le trépied ; elles parlent d'une manière inintelligible ; elles improvisent , prophétisent ; elles ont une énergie qui tient de la fureur... Je ne sais pas si ces femmes-là doivent exciter l'admiration , mais je suis certaine qu'elles ne sont pas faites pour inspirer l'amour.

Il s'est établi parmi les littérateurs une prétention à lajorce^ à la grandeur et à la chaleur ^qvi est aussi fatigante pour les lecteurs que pour ceux qui composent. Chaque écrivain veut brûler le papier^ et le lecteur reste froid et dit en bâillant : Il y a de l'énergie dans ce morceau; hauteur a du génie. Car, dans les idées reçues maintenant , point de génie sans une force prodigieuse et sans un feu dévorant ; enfin , im athlète en fureur, voilà l'homme de génie ; et par conséquent La Fontaine, Boileau, Fénelon, Richardson n'avaient point de génie. Voltaire n'a-t-ii pas dit que La Fontaine n*a que le charme du naturel, que Boileau n'est qu'un bel esprit, que la prose de Télémaque est traînante, et que Ctorî^^e est le plus sot de tous les ronups? ..."

Le public est^l donc si blasé qu'il ne puisse plus sentir le diarme de la simplicité , et celui des grâces , des nuances délicates? Des tableaux , des développements touchants et vrais ,

52 MÉtfOlBES

un style doux , harmonieux dans les ouvrages de sentiment, n*ont-ils plus le droit de lui plaire? Non, rassurons-nous; par bonlieur, les novateurs sont ridicules ; ils n'ont point corrompu le goût; ils n'ont, jusqu'ici, gâté que la foule des littérateurs vulgaires. Le public juge bien encore ; il se moque des sentiments alambiqués , gigantesques, et du galimatias; il n'achète en général que les ouvrages qu'on peut relire.

Quintilien disait avec raison que la première qualité d'un orateur ou d'un écrivain est d'être clair. Cette maxime a bien vieilli pour certains beaux esprits ; mais elle est justifiée et consacrée par le suffrage de tous les siècles. Sans une parfaite clarté d'idées et d'expressions il est impossible de bien écrire ; nul .ouvrage mal écrit ne conservera de la réputation. Voilà des réflexions qu'il serait bon d'offrir de temps.en temps aux jeunes littérateurs.

Je lis les lettres de Balzac, et je ris quand il parle si gravement de sa gloire^ et de l'éclatante renommée qui le prive du repos. Dans cent ans nos petits-enfants riront aussi en lisant certains ouvrages modernes où le même orgueil se montre avec la môme emphase. Celui de Balzac, plus excusable, était du moins fondé sur l'admiration universelle de ses contemporains. Quel goût que celui de ce siècle qui précéda celui de Louis XIV! Balzac, dans une de ses lettres écrite à un évêque, rappelle comme une chose sublime un passage d'un de ses discours adressés à Louis XIII avant la naissance de Louis XIV. Voici ce singulier passage que je n'ai vu cité nulle part :

« Si vous voulez , Sire, que la tranquillité publique ait un « fondement assuré, et que vos victoires soient étemelles, il « ne faut plus que vous parliez d'agir puissamment , ni de « faire des coups d'État qu'avec la reine. »

Voilà certainement une manière très-neuve d'exprimer à son souverain, dans un discours public, le désir de voir naître un héritier du trône. Ces lettres de Balzac sont d'ailleurs excessivement ennuyeuses ; néanmoins on y trouve beaucoup d'es-

prit, et quelques pensées qui annoucent un homme observateur, entre autres celle-ci : Iai malice est injuste^ mais Vignorance V est davantage. Enfin ce Balzac a dit d'excellentes choses sur les femmes (1).

Avec de l'esprit et de l'âme, plus on a vu de choses, plus on a éprouvé de sensations différentes , et plus on aura d'idées , mieux on saura peindre. On ne peint rien avec vérité quand le sentiment ou un souvenir vif ne nous guide pas. Si l'on veut bien parier de la vertu, il faut être vertueux ; si l'on veut toucher, il faut être sensible. 11 est donc nécessaire qu'un auteur voyage, observe ; qu'it ait vécu avec des gens de tous les états, qu'il ait vu des malheureux, et qu'il s'attache surtout à perfectionner sa raison, son caractère; et même, s'il avait éprouvé des injusâces et de grands malheurs, son talent y gagnerait.

I>e chevalier de Chastellux m'a lu une comédie manuscrite intitulée les Prétentions : elle n'est pas bonne , mais l'idée en était excellente. Ce sont des gens qui ont des prétentions tout à fait opposées à leurs caractères ; ils ne sont nullement hypocrites ; l'amour-propre leur persuade qu'ils possèdent véritablement les qualités qu'ils affectent ; ils sont les dupes d'une vanité ridicule.. On ne voit que cela dans le monde, et cela n'a pas été peint.

L'harmonie du style n'est autre chose que l'imitation juste et vraie d'une bonne déclamation ; le style doit être doux , vif,

(I) Dans ses Lettres à sa sœur. {^'ole d» Couleur.)

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serré , simple , pompeux , suivant le genre et suivant ce qu'il exprime. Lorsqu'on éprouve de l'impatience , de la colère » qu'on est dominé par des sentiments impétueux, on parle avec volubilité, et l'auteur qui veut peindre ces mouvements violents ou passionnés doit en général employer un style rapide et coupé. Ce même style convient encore parfaitement dans le genre épigrammatique, qui demande du irait et de la saillie. Cependant, lorsque dans la critique on emploie une ironie soutenue , un style plus doux , des phrases plus arrondies font beaucoup plus d'effet, parce que, dans la réalité, les personnes qui se moquent ironiquement ont l'accent, le ton de la simplicité et d'une feinte douceur. Enfin, on parle avec lenteur ou avec une espèce de mollesse lorsqu'on est plus touché qu'ému, lorsqu'on se plaint sans emportement et avec sensibilité, ou lorsqu'on fait le récit d'une scène agréable et d'un genre gracieux. L'écrivain, pour peindre les mêmes choses^ doit employer un style plein de douceur, ce style harmonieux qui jadis exprima toutes les pensées et tous les sentiments de l'auteur de Télémaque^ et que nos brillants écrivains modernes appellent une prose traînante.

J'ai soupe avec six personnes aimables et spirituelles ; on n'a point joué ; toute la soirée s'est passée à causer, après avoir fait un peu de musique. On a parlé du sauvage amené par M. de Bougainville, et M. de Thiars a dit que, si ce sauvage est né avec de l'âme et de l'esprit, et que l'on parvienne à le civiliser, il sera intéressant de savoir quelle est la chose qui parmi nous lui causera le plus de surprise. Nous avons voulu deviner quel serait ce grand sujet d'étonnement. Chacun a fait part de son opinion à cet égard ; madame de F*** a dit que ce qui paraîtrait le plus surprenant à cet homme de la nature, en le sup-

posant sensible, serait sans doute notre ipdifTérence pour les infortunés que nous rencontrons à chaque pas et l'emploi que nous faisons des richesses. En effets on pourra facilement faire comprendre à ce sauvage que Finégalité des talents a dû trèsjustement établir dans la société Finégalité des fortunes et des rangs, et que, si l'on n'eût pas assuré aux hommes supérieurs et industrieux le droit de transmettre leurs biens à leurs descen* dants, on eût dté à l'amour du travail le but qui l'encourage, à l'ambition son plus puissant mobile et les motifs qui l'ennoblissent et la justifient. Il est doux de penser que l'honune, n'agissant que pour lui seul, manquerait en général d'audace et d'énergie^ c'est quand il travaille pour ses enfants qu'il est infatigable ; la loi qui le condamnerait à l'égoïsme le vouerait à la paresse. Ce n'est pas assez pour lui de s'occuper de la famille ' qui l'entoure; son cœur paternel porte sa touchante sollicitude sur un avenir éloigné; il passe les mers, il se consacre aux travaux les plus pénibles pour des enfants qu'il ne verra jamais, pour des enfants qui naîtront des siens !... Malheur au législateur qui voudrait éteindre ou réprimer de tels sentiments !... Notre sauvage comprendrait tout cela ; il ne s'étonnerait donc point de voir des riches et des pauvres ; mais pourrait-il concevoir que des gens sensibles et vertueux eussent un goût si passionné pour le faste le plus frivole lorsqu'ils n'ont point ces emplois éclatants qm obligent à une grande représentation? « Pourquoi, dirait-il, cet énorme souper, préparé pourcent personnes qui ont bien dîné, lorsque dans ce quartier six cents personnes meurent de faim et manquent d'aliments depuis deux jours? Pourquoi cette fête où tout le monde s'ennuie , et qui coûte tant d'argent, quand cette même sonune rendrait la vie à deux cents familles désespérées? Pourquoi cette jeune dame, qui montre tant de sensibilité et qui verse tant de pleurs à la Comédie-Française, voit-elle d'un œil sec le vieillard infirme qui lui demande l'aumône, et la mère infortunée, couverte de haillODS, qui l'implore aussi avec son petit enfant dans les bras?

56 MÉMOIBES

Comment ces tableaux ne lui déchirent-ils pas le cœur ? — (Test qu'elle les voit continuellement. — L'habitude peut-elle endurcir sur des scènes si déplorables? Mais cette jeune dame va sans cesse à la comédie, et elle y pleure toujours? — 11 est impossible de donnera tous les pauvres qu'on rencontre. -^ Raisonde plus pour être ému, touché et profondément affligé. Mais d'ailleurs cette jeune dame ne donne pas autant qu'elle le pourrait. Pourquoi dépense-t-elle tant d'argent chez mademoiselle Bértin et chez M. Baulard? — Mon ami, quand vous serez plus instniit, quand vous aurez acquis de la grâce , de l'élégance , un bon ton et de l'usage du monde, vous ne ferez plus des questions aussi déplacées. — Si toutes ces choses-là doivent m'ôter mon étonnement, je n'en veux point, » etc., etc.. Combien cet importun sauvage serait plus pressant s'il avait lu l'Évangile! Combien sa surprise augmenterait!... Ce qu'il y a de terrible dans tout ceci, c'est que, cet interrogatoire qu'il nous ferait, il faudra le subir un jour devant un tribunal tout-puissant et sans appel !... Un juge suprême nous les fera, toutes ces questions ! Que répondrons-nous ?. . .

Il me semble que les valets et les soubrettes de comédie sont des personnages tout à fait épuisés. Les anciens les peignaient d'après nature ; c'étaient les esclaves facoris , qui , élevés avec leurs jeunes maîtres, avaient reçu une sorte d'éducation qui leur donnait un bon langage, de la finesse , de l'adresse et de la ruse. Molière, Regnard et quelques autres les ont mis sur notre scène avec un talent supérieur , mais sans aucune vraisemblance ; car, dans nos mœurs , les Crispins et les Martons sont des êtres imagmaires ; tout ce qui n'est pas une imitation de la nature doit nécessairement s'épuiser avec le temps. On peindra avec succès des tableaux représentant des paysages,

des flatteurs et des hommes, tandis que l'architecture, qui est un art de convention, et non un art imitatif, doit finir par n'offrir que des copies serviles ou des inventions bizarres. Il paraît même que, depuis ie siècle de Louis XIV, toutes les combinaisons les plus belles et les plus savantes sont épuisées. Il en est ainsi des Crispins, des Frontins, etc. Les auteurs, ne trouvant point de modèles existants, se contentent de copier ; et comme on sait d'avance avec certitude que ces personnages sont intéressés, poltrons , intrigants et fourbes , on les devine trop pour qu'ils puissent paraître amusants ou piquants. Il faut pourtant des confidents un peu subalternes ; ne pourrait-on pas employer avec succès les demoiselles de compagnie et les secrétaires des grands seigneurs qui n'écrivent point? et les chimistes, les botanistes, les petits savants attachés à tant de gens riches qui ont des cabinets et des laboratoires, mais qui d'ailleurs ne savent ni la chimie ni la botanique ? On pourrait peindre d'après nature ces nouveaux personnages; ces peintures du moins seraient vraies et seraient variées ; enfin, avec ces nouveaux confidents, on aurait encore la ressource, pour compléter les intrigues, des véritables femmes de chambre et des vrais domestiques, que l'on n'a jamais bien peints, parce qu'on n'a jamais fait jusqu'ici que suivre la tradition laissée l>ar les anciens auteurs.

L'abbé Arnaud est aimable, quoiqu'il ait de l'affectation dans Fesprit, parce qu'il a du naturel dans le ton et dans les manières, et toutes ses phrases les plus apprêtées ont une heureuse apparence d'originalité. Il intéresse quand il parle, mais il ne faut ni le lire ni se rappeler ce qu'il a dit ; ou l'écoute avec plaisir : le souvenir détruit cette impression. Ce n'est que lorsqu'il est preien^ que l'on peut aimer son esprit, mais, absent, il

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a toujours tort. Madame de *** est précisément tout le contraire ; elle dit des choses fines, sensées, délicates ; mais elle a un ton pédant, rempli d'afféterie, et tout le monde la trouve une précieuse ridicule. Elle a pourtant beaucoup de justesse dans l'esprit.

Quel dommage que M. de Lauzunne sadie pas apprécier la femme angélique et charmante que le Ciel lui a donnée ! ... Il a d'ailleurs tant d'excellentes qualités et tant d'esprit 1... Quelqu'un se moquant de son goût pour mademoiselle Laurent, W convint qu'elle n'est point jolie et qu'elle joue fort mal la comédie. « Mais, ajouta-t-il, si vous saviez comme elle est bête et connue cela est conunode ! On peut parler devant elle des choses les plus importantes avec une sûreté ! ... »

Madame de ***, coquette encore à cinquante ans, eut ces jours-ci une violente dispute avec le marquis de G*** (1) ; et comme elle s'emportait à l'excès : « Calmez- vous, lui dit le marquis de G*** ; car je vous défie de me dire la plus piquante de toutes les injures : vous ne m'appellerez pas une vieille femme.

(I) De Genlis, si célèbre alors dans la société par les grâces de son esprit et ses l)ons mots. Son malheureux frère joignait aux mêmes grâces beaucoup dMnstrucUon , une mémoire surprenante et le talent de faire des chansons charmantes , dont plusieurs sont devenues vulgaires. M. de La Harpe eu cite une dans sa Correspondance.

[Note de Vauteur.)

Madame de La Reynière a toute la beauté qu'on peut avoir sans jeunesse et avec une extrême maigreur; sa ligure est noble, imposante et régulière. Le baron de Breteuil, qui revient d'Italie, a dit d'elle enki voyant : « C'est le Colisée ! » Malgré la majesté de cette image , on peut douter que madame de La Reynière soit flattée d'un tel éloge. Quelle femme de quarante «is s'enorgueilliroit d'être comparée à la plus belle ruine du monde?

A la dernière course de chevaux, M. de *** a perdu sept mille louis ; M. le comte de *^ en a gagné six mille, et le roi a parié un petit écu. C^est une leçon bien douce et de bien bon goût sur l'extravagance des paris; mais personne n'en profitera. Je méprise tous les jeux où Ton peut se ruiner ; ainsi je hais ces courses de dievaux ; d'ailleurs il me parait affreux de chasser de leurs diamps d'innocents bergers et leurs troupeaux, pour transformer une belle pelouse verte en un tapis de jeu : c'est profaner la nature. C'est bien assez déjouer dans les palais, dans les maisons , ^ans donner encore si publiquement ce pernicieux «xemple à la classe d'hommes la plus innocente et la plus vertueuse.

Une louange donnée aux dépens d'un ami, quelque flatteuse qu'elle puisse paraître, ne saurait plaire qu'à la personne dont Tamour-propre a gâté le cœur.

n y a des gens qui n'ont de succès dans le monde que par leurs défauts. S'ils se corrigeaient de l'humeur, du caprice, de la brusquerie, ils deviendraient si médiocres qu'on ne les remarquerait plus. Il faut pourtant qu'ils aient une sorte d'esprit.

et que quelque circonstance particulière les ait mis à la mode. Si la marquise de Polignac n'avait pas été longtemps dame d'honneur d'une grande princesse, si elle était plus mesurée dans ses discours, si elle avait une laideur moins extraordinaire, si elle avait des manières moins étranges, elle n'aurait certainement pas cette grande réputation d'esprit qui me paraît peu fondée, et elle ne passerait pas pour la personne du monde la plus originale et la plus piquante. Elle a du naturel, mais on l'a tant louée à cet égard qu'elle en a trop ; le naturel n'est véritablement agréable, dans une femme, que lorsqu'il s'allie avec la grâce, la douceur et la délicatesse. La marquise de Polignac peut paraître aimable lorsqu'elle est dans ses bons jours et qu'on la rencontre rarement ; quand on la voit de suite elle fotigue , parce qu'elle se répète et qu'elle n'a qu'un ton, une sorte de plaisanterie brusque, plus comiique par ses manières et ses mines que par ce qu'elle exprime. Lorsqu'elle a de l'humeur, elle devient absolument un enfant gâté ; elle boude, gro^e, hausse les épaules et tourne le dos sans répondre. Toutes c choses* sont plaisantes dans un beau grand salon, au milieu d'un cercle ennuyeux de personnes bien compassées et bien parfaitement uniformes par leur maintien. Cette disparate offre un contraste amusant qui fait rire ; mais, dans une société intime, ce caractère fantasque et bourru ne peut qu'impatienter et déplaire. Les bons mots que l'on cite d'elle sont surtout remarquables par une certaine grossièreté d'expressions qui lui est particulière. En voici un qui a fait fortune. Madame de Lutzbourg, toujours en mouvement, est étonnamment agissante et leste pour une personne de soixante-huit ans. Quelqu'un la louant à ce sujet : Oui^ dit la marquise de Polignac, elle a toute la vivacité que donnent les puces.

Madame deFleury,dans un autre genre, a des manières aussi singulières que celles de la marquise de Polignac. Elle est légère, étourdie, et elle a des accès de gaieté qui ressemblent un peu à la folie ; mais, quoiqu'on ait la perfidie de s'amuser de ses tra-

Ters et de les exciter autant qu'on peut, ils ne réussissent point: elle est jeune et jolie, et elle trouve dans les femmes de sévères censeurs. Il est vrai aussi que la jeunesse et la beauté donnent à ces tournures extraordinaires quelque chose d'indécent. Si madame de Fleury, qui ne manque point d'esprit, était bien laide, elle ne paraîtrait qu^originale. C'est un Anglais qui a fait d'elle la meilleure critique. M. Horace Walpole, soupant avec elle, pour la première fois, en nombreuse compagnie, et voyant tout le monde occupé d'elle et rirô de ses folies, dit à l'oreille de son voisin : Elle est fort drôle ici, mais que fait-on de cela à la maison ? II n'est que trop commun dans la bonne compagnie de rencontrer des personnes qui manquent de principes ; mais chacun y respecte cette morale de tradition, dont l'opinion fait la seule base, cette espèce de code de société qui sert à conserver quelques idées estimables et délicates, à cacher plusieurs vices et à rendre la vertu plus aimable. Les inclinations, les passions, les habitudes particulières, l'intérêt même, tout cède à cette morale de convention, tout s'y soumet. Par exemple, l'homme le plus ambitieux et le moins sensible ne sollicitera point la place que demande celui qui passe pour être son ami intime. La femme la plus humoriste et la plus dédaigneuse sera toujours, chez elle, polie, obligeante. Cette espèce d'hospitalité est mieux exercée en France que dans aucun autre pays ; c'est peut-être une des choses qui contribuent le plus , parmi nous, à l'agrément de la société. On ne se fâche points on ne se formalise pointât on ne se moque point chez soi y on n'y montre ni humeur, ni dédain^ ni sécheresse : voilà des maximes qui sont généralement suivies. Madame de V*** ( f ) est une preuve frappante de cette vérité ; avec beaucoup d'esprit, elle est la personne du monde la plus moqueuse, la plus capricieuse et la plus dénigrante avec les gens qui ne lui plaisent pas. Rien de tout c^Ia ne s'aperçoit chez elle; qui ne la verrait que là se-

lO La marquise de Yoyer.

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rait persuadé qu'elle est d'Que politesse aimable et coûstûnte, d'une parfaite égalité d'humeur, et qu'elle est remplie de bau* lioniîe. Il faut pourtant se faire une extrême violence pour âavoh* se composer ainsi. Nous avons tous asse2 de force pour nous vaincre quand nous croyous véritablement que cet effort est nécessaire. Ce propos vulgaire : Ce/a est plus fort que hïo/, est une plate et mauvaise excuse* Avec tous ces défauts et une jjgure étrange, madame de Y*** a, dît- on, inspiré de grandes passions, et en inspire encore^ à ce qu'on assure^ quoiqu'elle ait près de cinquante ans, Klle a les plus jolis pieds {chaitsuéa) et les plus jolies mains de Paris; d'ailleurs elle est Ibrt laide ; clic a le plus grand nez connu de la ville et de la cour; elle fait elle-même sur cette espèce de difformité des plaisanteries qid ont beaucoup de grâce; elle prétend que son nez, exactement mesuré, est plus long que sa pantoufle, et ce fait singulier ne parait à personne une cxagéradoit. La belle madamo Cases, qui n'a pas de quoi comprendre que Tesprit puisse dédommager du manque de beauté, ne regarde jamais madame de Yoyer,son amie, sans éprouver une pitié déchirante, et, pour la consoler de ce malheur, elle lui parlait sans cesse de ses mains et de ses pieds. Ces éloges, continuellement réjïétés , ont fmi par excéder madame de Voyer, qui, pour s'en délivrer, pria secrètement le président de Pérîgnt de lui faire un jour une scène sur son nez, quand madame C-ases recommencerait ses louanges accoutumées. En effet, à la première oeeasîon, et devant huit ou dix personnes qui n'étaient point dans cette confidence , Périgui coupa la parole a madame Cases, qui se récriait sur la délicatesse et la blancheur des mains de madame de Voyer. « Pour moi, dit-il, ce n'est point du tout là ce qui me charme dans madan>f de Voyer'; je ne puis souffrir ses mains et ses petits pieds si vantés ; ce que j'aime le mieux en elle, c'est son nez. »* A cette incartade^ tout le monde s'étomia et madame Cases frémit, u Oui, continua le président, son nez; il est de si bonne amitié, si prévenant ; il me fait toujours des avances, tandis que ses

mains et ses pieds me repoussent... » Le président dePérigni dit des bons mots et fait de bonnes actions; c'est l'un des honunes de la société le plus gai, le plus spirituel et le plus loyal. Puisque j'ai parlé de lui, je veux conter l'histoire du fameux fidéiconmiis de madame de Launay. J'en tiens les détails du président même et de l'amie incomparable que j'ai perdue , et qui en fut l'héroïne.

Madame de Lôgny, l'une des plus riches veuves de la finance, eut une conduite plus que légère, dont le scandale même devint apparemment une sorte de leçon morale pour ses deux filles, qui furent l'une et l'autre deux personnes si vertueuses et si parfaitement irréprochables. L'aînée, qui épousa M. deLouvois, était la plus petite femme que j'aie vue ; mais la taille la mieux proportionnée, de petites mains ravissantes, un beau temt, un joli visage, un air enfantin rendaient cette petite figure charmante. La cadette avait la beauté imposante et majestueuse de Minerve. Cette belle figure, qui, dès l'âge de seize ans, annonçait la sagesse, n'était pas trompeuse. Mademoiselle de Lôgny, élevée chez ime mère coquette et galante, avec l'éducation la plus négligée, n'entendant que des entretiens frivoles et dangereux et ne recevant que de pernicieux exemples , devint la personne la plus pieuse, la plus austère pour elle-même et la plus indulgente pour les autres.- Un livre d'Évangiles qu'elle relisait sans cesse et qu'elle méditait profondément produisit ce miracle. Elle était si attachée à ce livre, d'une impression fine, et ne formant qu'un petit volume, qu'elle le portait toujours dans son sac ou dans ses poches, et qu'elle l'a soigneusement conservé toute sa vie... Il a malheureusement passé dans mes mains ; je ne possède rien de plus précieux et qui me soit plus cher...

L'unique talent (celui de la danse ) que madame de Lôgny désirât donner à sa fille fut prédsément la seule chose que mademoiselle de Lôgny ne voulut pas apprendre. On ne la contraignit point à cet égard dans son enfance ; mais, lorsqu'elle eut

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quatorze ou quinze ans , f e maître de danse reparut ; il ne fut pas mieux accueilli. Madame de Logny la questionnant sur cette répugnance si constante , sa fille lui répondit : Je veux me réserver une bonne raison pour ne jamais aller au bal. On fut très-effrayé de cette réponse ; madame de Lôgny en conclut que sa fille avait le projet de se faire religieuse; elle chargea Périgm', son ami intime, de l'interroger à cet égard. Mademoiselle de Lôgny assura qu -elle avait le désir de se condmre sagement dans le monde, et non le dessein d'y renoncer. Le résultat de cet entretien fut que le président lui promit de lui donner secrètement les sermons de Massillon et de Bourdaloue, qu'elle n'avait jamais lus. Quelques jours après, il les lui apporta mystérieusement. Depuis ce moment, Périgni devint le confident et l'ami de mademoiselle de Lôgny. 11 avait cinquante ans, et elle entrait dans sa seizième année.

M. et W^^ de Louvois logeaient chez madame de Lôgny ; c'était même une des conditions du mariage, madame de Lôgny n'ayant pas voulu se séparer de cette fille chérie, qu'elle aimait beaucoup mieux que l'autre. M. de Louvois eut avpc sa bellemère des manières légères et des procédés ridicules ; madame de Lôgny prit de l'humeur, et sut mauvais gré à sa fille de ne pas la partager. Madame de Louvois adorait son mari ; cette tendresse était à tous égards si peu fondée que l'on pouvait presque la regarder comme une faiblesse ; mais une mère surtout devait la respecter : c'est ce que ne fit pas madame de Lôgny. Dans son dépit contre son gendre, elle eut assez peu de principes et de raison pour instruire sa fille des infidélités et des dérèglements de son gendre. Par cette indigne conduite elle perdit entièrement la confiance de madame de Louvois, et elle fit son malheur sans la guérir. L'aigreur réciproque devint extrême, les tracasseries et les explications de mauvaise foi se multiplièrent ; enfin, un jour que madame de Lôgny était allée dîner à la campagne, M. de Louvois, qui avait secrètement loué une maison , quitta brusquement celle de sa belle-mère, sans

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Feu avoir prévenue ; il déiQénagea en quelques heures et emmena sa femme. Ce procédé bizarre et malhonnête mit le comble au ressentiment et à la colère de madame de Lôgny. £n vain madame de Louvois écrivit les lettres les plus soumises et vint se présenter chez sa mère ; on lui renvoya ses lettres toutes cachetées, la porte lui fut toujours fermée ; madame de Lôgny lui fit dire qu'elle ne la recevrait et ne lui pardonnerait jamais , et malheureusement elle tint parole. £lle résista avec une fermeté extravagante et barbare aux représentations de ses amis, aux pleurs et aux supplications de mademoiselle de Lôgny, qui intercéda avec ardeur et persévérance pour sa malheureuse sœur ; mais, victime de sa propre rigueur, elle éprouva un dérangement de santé qui devint une maladie chronique trèsdangereuse. Plus ses forces s'affaiblissaient, plus son ressentiment semblait s'accroftre , ou , pour mieux dire , sa haine dénaturée achevait de détruire en elle les principes de la vie. Une mère implacable peut-elle vivre?... Lorsqu'on vit sa fin approcher, on luir^arla de madame de Louvois ; elle imposa sûence. On tâcha, mais avec aussi peu de succès, de ranimer en elle quelques sentiments religieux. Le curé de sa paroisse vint ' sans être appelé'; il hii parla de sacrements : elle ne répondit •rien ; il prononça le nom de madame de Louvois, et madame de Lôgny lui dit d'un ton terrible : Sortez^ monsieur. Il s'éloigna, et resta dans un cabinet voisin. Cependant mademoiselle de Lôgny avait fait entrer furtivement sa sœur et la tenait cadiée. Dans im moment qu'elle crut favorable, elle se jeta à genoux au chevet du lit de sa mère, et, baignée de larmes, elle implora pour sa sœur un pardon maternel. Taisez-vous, ïnX la seule réponse qu'elle obtint. Madame de Louvois passa quatre jours et quatre nuits sur une chaise de paille dans l'antichambre de sa cruelle mère... Madame de Lôgny n'admit dans sa chambre que Périgni et sa fille cadette ; cette dernière recueillit plusieurs discours qui lui firent penser que sa mère méditait une vengeance qui pût lui survivre... Le cinquième

M^MOTHÏS

jour, madame de Ldguy étant à la dernière extrémité, mais avee toute sa coimaissaiîee» dcmaDda son notaire et fut enfermée avec lai pins de denx heures. Durant ee temps, mademoiselle de Logoy vouïut cntreteDjr Périgni sans témoins , et elle lui tintée discours : « Vous êtes, Monsieur, l'homme du monde que j*eslime le plus, et j'ai besoin de vous ouvrir mon cœur. Je n'ai nulle connaissance des affaires; mais je ms qu'il est des moyens d'éluder les lois, et qu'en les employant ma mère pourrait déshériter ma soeur, et je crois que tel est son projet. Toutes mes intentions sont droites ; cependant je n'ai que di\-sept ans ;, à cet âge on peut se démentir ou suivre de mauvais conseils ;, je veux me lier par un engagemeul irrévocable... Vous, Monsieur, que je regarde comme un père, recevez donc la parole ■ d'honneur que je vous donne soleiuiellement de rendre à ma sœur, si elle est déshéritée, non pas une partie du bien, mais la moitié tout entière qi ri lui reviendrait naturellement. Maintenant , coiitinua-t-^Uet je suis tranquille sur ce pnint ; me voilà dans ri m possibilité de manquer à ce devoir, ^i Périgni fut profondément attendri de cette démarche. Ce qui le frappa le plus dans cette jeune personne, qui toute sa vie avait montré le caractère le plus ferme, fut cette modeste et vertueuse défiance d'ellemême, et la précaution qu'elle prenait de se lier de manière | ne pouvoir changer de résolulion. En effet, ce trait est admirable ; il peint une âme angélique tit une vertu véritablement chrétienne. Le soir de ee même jour, mademoiselle de Lôgny et le président firent une dernière tentative en faveur de madame de Louvois ; ils osèrent déclarer qu^elle veillait dans fanticbamhrc depuis cinq jours. Alors madame de Logny élevant la voix prononça avec fureur ces h<^rriUles paroles : Je ta îîiflî/^/é.s. Sa malheureuse fille, platée contre lo porte entr'ouverte, les entendit et s^évanouit. . . A près ce dernier effort d tino haine monstnieuse , madame de Logny tomba dans une ef* frayante et longue agonie; elle mourut au point du jour. Si elle eût eu de la religion, si elle eût voulu recevoir ses sacrements^

elle aurait reçu sa fille dans ses bras, et, malgré rinconcevable dureté de son cœur, elle aurait pardonné. . .

Mademoiselle de Lôgny voulut aller dans un couvent ; on la conduisit à Panthemont.

Par son testament, madame de Logny donnait au président de Périgui toute sa fortune (environ cent mille livres de^rentes), ses terres, ses revenus, son mobilier, ses diamants ; enfin, sans exception, tout ce qu'elle ^vait possédé. Périgni accepta ce fidéicommU^ et, suivant l'intention de la testatrice, il remit toute cette fortune à mademoiselle de Lôgny, qui partagea avec sa sœur, et si scrupuleusement que, dans le compte de l'argenterie, elle fit rompre en deux une cuillère de vermeil qui formait un nombre impair, afin d'en envoyer une moitié à madame de Louvois. Cette dernière mourut sans enfants peu d'années après, et toute sa fortune retourna dans les mains pures et généreuses qui la lui avaient cédée. Mademoiselle de Lôgny^ un an après la mort de sa mère, épousa le comte de Custine. Poulie jeune personne n'est entrée dans le monde avec une réputation plus désirable et n'y fut accueillie d'une manière plus distinguée et plus flatteuse. Sa conduite avec sa sœur, dont Périgni avait publié tous les détails , inspirait pour elle l'admiration la mieux fondée. Il était dans sa destinée de ne devoir qu'à elle seule ses vertus et sa réputation; elle n'eut, pour la conduire dans le monde, ni guide, ni mentor : sa belle-mère vivait en Lorraine ; et cependant, sans surveillance et sans conseils, elle ne fit pas une faute, parce que , ferme dans ses principes et timide dans ses démarches, elle ne fit pas une étourderie. Elle avait infiniment d'esprit, et elle ne l'employa jamais qu'à perfectionner sa raison et son caractère. Biche, jeune et belle comme un ange, elle mena toujours une vie sédentaire, n'allant à la cour que par devoir, aux spectacles que par complaisance , ne paraissant jamais au bal ; et, quoiqu'elle eût beaucoup de vivacité, elle était si indulgente, elle avait tant de douceur et de simplicité, que son goût pour la retraite et son austérité ne ressemblaient qu'à la

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paresse. Lorsqu'on paraissait Iç croire, elle en était charmée. « J'aime mieux, disait-elle à ses amis, que Ton m'accuse d'indolence que de singularité. » Elle n'était ni une épouse, ni une mère, ni une amie indolente. On n'a jamais eu plus d'activité pour remplir ses devoirs domestiques et pour obliger et servir ses amis. Ce portrait, loin d'être flatté, est bien inférieur à son modèle. Il me reste une amie charmante, la comtesse d'Harviile, qui fut aussi la sienne, et qui peut dire combien je suis loin d'exagérer... Madame de Custine vécut six ans dans le monde avec ia considération personnelle et l'existence d'une femme de quarante ans, dont la conduite aurait toujours été parfaite. Une fluxion de poitrine termina en cinq jours cette vie si pure et si exemplaire. Son mari était à cent lieues, et madame d'Harviile dans une terre. J'étais à Paris ; je ne la quittai ni jour ni nuit, et, quand je ne l'aurais pas aimée passionnément, je n'oublierais jamais cette mort édifiante... Elle eut toujours toute sa tête et ne s'abusa pas un moment sur son état. Chaque jour je lui faisais tout haut de longues lectures de piété, dans son petit livre d'Évangiles ou dans V Imitation, Elle était calme, douce, silencieuse ; elle ne faisait point de phrases ; il n'y avait rien à citer d'elle ; mais Raphaël ou le Poussin auraient voulu la peindre. Sa physionomie exprimait tout ce qui pouvait toucher profondément dans sa situation, la pieuse résignation, le sentiment et la sérénité. Sur la fin du quatrième jour, M. Tronchin jugea qu'elle ne passerait pas le cinq. Ce jour terrible était un dimanche ; elle avait reçu tous ses sacrements la veille, et, à sept heures du matin, elle me conjura d'aller à la messe. Elle ne souffrait plus ;elle était si belle, si tranquille, que je ne pouvais me persuader qu'elle fût à la mort. Pressée par elle d'aller à l'église, Je demandai des Heures à une de ses fenmies ; madame de Custine me dit de prendre son livre chéri d'Évangiles, à la tête duquel se trouvait l'Ordinaire de la messe. Une pensée confuse et douloureuse me rendit immobile : je savais qu'elle ne prêtait jamais ce livre... Je la regardai, et ses grands yeux

noirs, si expressif et si parlants, ne me confirmèrent que trop ce que j'avais pressenti.... Sa femme de chaiobre me donnant le livre : «Prenez-le donc, » répéta-t-elle d'un ton ému... Je le reçus, ce livre sacré, avec un sentiment inexprimable. Hélas ! c'était un don!... Tremblante, et ne pouvant parler, je m'approchai du lit; j'embrassai mon angélique amie avec toute la tendresse et toute la douleur qu'on peut ressentir. Elle me serra dans ses bras, en me disante voix basse : Gardez-le toujours,,. Mes pleurs inondèrent son visage... Je m'échappai, et je ne la revis phis ; quand je revins, elle avait cessé d'exister... On regrette doublement une personne dont tout l'avenir offrait une si douce perspective. Son mari est un honnête homme , un brave et bon militaire : il remplira sûrement une carrière honorable ; ses enfants sont charmants à tous égards : ilsannoncent tant d'esprit et de vertus ! Elle eût été une épouse et une mère si heureuse !.» Ah ! pourquoi la Providence n'a-t-elle pas accordé à cette femme si pieuse et si parfaite ce bonheur promis au juste, cduide voir les enfants de sespetits-enf^ts ^'l^ ?. . . .

I^es princes français meurent de peur de manquer de grâces» Les princes étrangers ne craignent que de ne pas paraître affables et obligeants ; aussi sont-ils parlants et polis, tandis que les nôtres sont timides et ne savent pas dire un mot à ceux qu'ils connaissent peu. Ils aiment mieux avoir l'air dédaigneux que de paraître gauches. Si j'élevais des princes, je ne leur parlerais jamais de grâces^ et je les accoutumerais de bonne heure à causer sur toutes portes de sujets, avec des gens du monde, des savants, des hommes de lettres et des artistes.

(i) Poar lai épargner rhorreur de voir périr sur un écfaalaad son marietsoDiils.

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