H EMOI
Le jeu des hatéâux est toujours fort à la mode. On vous Bupposf tbns un bateau prêt à périr avee les deux persoiiueg que vous aimez ou qiie vous devez aimer le mieux, et ne pou^fl vaut eji sauver qu'une ; et Von a Tindiscrëtion et la cruauté dé^ vous demander quel ehob vous feriez \ Ce jeu, qui ne me paraît pas fort gai, plaît beaucoup dans ce moment. On a fait, pour la comtesse Amélie, un bateau bien embarrassant ; il étaït rempli par sa mkm^ qui ne Ta point élevée , qu'elle coonait a peine, et par s^beïïe-mère, qu'elle aime avee la plus vive tendresse- Elle a répondu : Je mumraii ma mère^ et J6 me iwierais avec ma beile-fuére-
La langue française a des noms pour tous les vices et pour tout ce qui en dérive ; elle est complète et riche à cet égard ; mais elle est pau^Te dans le genre contraire. Par exemple, nous avons le mol remords^ et nous ne pouvons pas exprimer par un seul mot la satisfaction intérieure que fait éprouver le souvenir d'une action ma^anime. Nous avons le mot encieim, et le caractère opposé n'a point de nom, 11 est vrai que» si ce mot existait, on ue pourrait remployer que bien rarement ; mais as^ sûrement on Tappli^pierait à M. d'Anteroche. C'est un homme qui n'a reçu de la nature ni asscï d*espril, ni assez d'agrémems pour attirer sur lui rallentîon des autres ; il a très-peu de fortune ; aiitsl son existence dans le monde n'est nuïlemeut brillante. Il est bon , mais il ne comprend guère les raffinements de la délicatesse et de la sensibilité. Comme il n^a jamais causé d'ombrage, il n'a jamais eu d'ennemis, < t il* ne connak ni ne conçoit la haine. TS 'ayant inspiré ni passion ni grand attachement, familié n'est pour lui (|ue de la bienveillance. H jouit d'une santé parfaite ; on lui voit toujours un visage épanoui, riant et fleuri. Il nest pas joueur, il n'est pas chasseur; il n^a qu'un goût, celui de la bonne chère en nombreuse compagrue.
U a des idées extrêmement simples sur les plaisirs de la sodété ; U les £sdt consister non dans le choix des personnes,mais seulement dans un grand rassemblement d'honmies et de femmes, dans un beau salon bien éclairé. Je ne crois pas que, durant toute sa vie (il a cinquante ans), il ait été admis dans un petit cercle particulier, ni qu'il Tait désbré. Certain de n'être jamais ronarqué, il ne craint pas de se perdre dans la foule ; au contraire, il la cherche ccmime Tasile qui lui convient , et, par \m heureux mstînct, il ne se plaît que là. Sa naissance lui assure l'entrée de toutes les grandes maisons ouvertes ; il est invité aux noces, aux fêtes, aux cérémonies de la société. Sa vie n'est remplie que des événements qui arrivent dans le monde, et sop bonheur se compose , sinon de celui des autres, du moins de tout ce qui le forme dans son opinion. Se marie-t-on : sa joie est extrême t il ira à la noce. Une femme accouche-t-elle heureusement : il est charmé : au bout de trois semaines elle recevra, sur sa chaise longue , les visites de tous ceux qui se présenteront. Meurt-on : il s'afflige réellement: il suivra l'enterrement (ce qui est une petite consolation) ; mais la maison sera fermée pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois ; aussi les veuvages surtout lui causent une véritable peine. Mais comme il est heureux lorsqu'il y a un compliment à faire ! U y a vingt ans qu'il a quitté le service, et il n'en prend pas moins d'intérêt à toutes les promotions qui se font ; il n'existe pas un colonel et un brigadier qu'il n'ait félicités avec effusion de cœur ; sa joie est toujours proportionnée à l'élévation du grade, et pour celui de maréchal de France elle va presque jusqu'au transport. Ce caractère lui fit faire , il y a deux ou trois ans, un plaisant quiproquo. On faisait une promotion. A cette même époque, M. de Vaubecourt découvrit les dérèglements inconcevables de sa femme, et avec un tel éclat que tout Paris en fut instruit. M. de Vaubecourt dit publiquement qu'il va demander une lettre de cachet pour faire enfermer dans un couvent cette malheureuse jeune personne, âgée de vingt-deux ans ; il écrit en consé-
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quence au ministre. Le lendemain il part pour Versailles. Tout le monde savaitce qu'il venait y solliciter. M. d'Anteroche, qui ne s'informe jamais des nouvelles scandaleuses, ignorait parfaitement tout cela ; mais, comme à son ordinaire, très-curieux d'apprendre les noms de ceux qui ont obtenu des grades, il arrive à Versailles, chez le ministre, en même temps que M. de Vaubecourt. Il y avait à cette audience un monde prodigieux. Le ministre fait sa ronde, et en approchant de M. de Vaubecourt , qui était à côté de M. d'Anteroche, il lui dit : Monsieur, votre affaire est faite. Il parlait de la lettre de cachet de madame de Vaubecourt ; mais M. d'Anteroche, croyant qu'il s'agissait de 1» promotion, et que M. de Vaubecourt y était compris^ embrasse ce dernier avec transport, en s'écriant : « Mon ami, je t'en fais mon compliment ; cela ne me surprend point : tu n'as que ce que tu mérites assurément bien ; cela ne pouvait te manquer. . . » M. de Vaubecourt rougit, pâlit, veut s'esquiver ; M. d'Anteroche le retient de force, en s'extasiant sur sa modestie, et en répétant que cet événement est très-simple, que tout le monde s'y attendait, et que lui , qui parle, l'a prédit... Enfin le malheureux M. de Vaubecourt s'échappe ; toute l'assemblée éclate de rire, et M. d'Anteroche sort sans être désabusé, en disant : « Je soutiendrai toujours que ceci n'est qu'une justice rendue à M. de Vaubecourt, et dont personne ne devrait s'étonner. »
On se moque beaucoup des gens de finances qui font rapidement une immense fortune ; sur les théâtres et dans la société on s'acharne à les couvrir de ridicule. Je trouve bien que ces prodigieuses fortunes acquises si promptement peuvent paraître un peu suspectes, mais rien n'autorise à blâmer sans connaissance de cause et sans preuves ; aussi les sarcasmes sur nos millionnaires ne tombent communément que sur leur per-
sonnel et sur remploi qu'ils font de leurs richesses. 11 est surprenant que, depuis tant de siècles, les inépuisables plaisanteries faites sur le luxe des parvenus n'en aient pas corrigé quelquesuns du goût de la magnificence. On étale pour briller, et quand {"étalage ne produit constamment que d'amères moqueries, «omment ne prend-on pas une apparence modeste ? On ne pardonnera jamais le faste éclatant aux financiers, puisqu'on ne le pardonne pas aux nôtres, qui sont en général de meilleure compagnie que dans les autres pays, et qui font, à beaucoup d'égards, un emploi noble de leur fortune. M. de Montmartel était mort quandje suis entrée dans le monde ; mais j'ai entendu conter de lui des traits admirables de bonté et de générosité. On en cite aussi de Samuel Bernard. M. de La Popeliuière, que Voltaire a surnommé Mécène un peu légèrement, a eu le tort de ne protégea' que des chanteurs et des musiciens et d'en rempUr sa maison ; mais il avait beaucoup d'esprit ; il a fait un roman agréable (1), de jolies chansons et plusieurs comédies de société. Ce qui vaut mieux encore, il était bienfaisant et mariait tous les ans six pauvres filles.
Ofï a fait les vers suivants pour être mis au bas de son portrait gravé :
Ce sage, des arts le Mécène, Par ses propres talents pleins de célébrité, EsCau sein de Platus l'homme de Diogène, Et le plus tendre ami qu'ait eu l'humanité.
Cet éloge était exagéré, mais il n'était pas ridicule, et c'est beaucoup. M. de La Borde est simple dans ses manières, d'un commence agréable et d'une extrême obligeance.
M. de Beaujon est aussi bon, aussi généreux que magnifique ; sa vaste maison est ime petite république, dans laquelle tout le monde est heureux. Loûi d'avoir la tyrannie, si commune, de forcer ses gens au célibat, il les engage tous à se marier, et il
(I) Inlilulé Daîra.
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loge et nourrit leurs femmes et leurs enfants. Quand ces derniers sont en âge de travailler, il les place chez des artisans et paye leur apprentissage. Il recueille le fruit de cette bonté touchante : il a des domestiques sages, sédentaires et affectionnés. Enfin M. de Beaujon a f onde un hospice pour les pauvres malades. !Ne faut-il donc pas lui pardonner de couchet* dans un lit qui représente une corbeille de roses ? On doit avoir des idées si douces et si riantes quand on peut faire autant de bien!... Pour moi , si je voulais peindre la douceur du sommeil de l'homme bienfaisant, je le représenterais couché sur un lit de fleurs ; c'est lui qui dort paisiblement, c'est pour lui qu'on aurait dû inventer tous ces emblèmes gracieux, consacrés à l'amour et à la beauté..... Les passions ne dorment point ou dorment si mal !... La volupté du sommeil et le charme des songes ne sont goûtés que par l'innocence et la vertu.
J'aime la société des vieilles personnes spirituelles qui ne parlent point d'elles, qui en même temps se plaisent à conter des anecdotes du temps passé ; outre que je m'instruis agréablement avec elles, j'ai remarqué que toutes ces personnes-là sont franches, bonnes et sensibles. Une autre observation que j'ai faite, c'est qu'en général toutes les femmes de soixante ans, dont la jeunesse a été souillée par de honteux égarements, sont trèsfroides et très-silencieuses sur le passé, ou n'en parlent qu'avec sécheresse, et souvent même avec une sorte de morosité. Les souvenirs, pour elles, sont remplis d'amertume, et naturellement elles les repoussent.
La vieille marquise de Rochambeau, qui a toujours été ime personne très-vertueuse, est , à soixante-quinze ans, une aimable conteuse. J'ai recueilli d'elle, aujourd'hui après dîner, un trait assez drôle de feu madame la duchesse d'Orléans. Voici
cette espièglerie. Le Père (M. d'Étréban) (1), qui avait alors environ cinquante ans , et cette figure étrange et ridicule qu'il devait avoir à vingt-cinq, unjour, après dîner, au Palais-Royal, s'endormit profondément dans le salon, au coin du feu, ce qui ne produisit aucune sensation dans la société tant qu'il y eut du monde, parce que, suivant sa coutume, il ne s'était nullement mêlé de la conversation, et qu'il ne se trouvait là que pour attendre l'heure de l'Opéra. Tout le monde s'en alla ; il ne resta, avec madame la duchesse d'Orléans, que madame de Blot. Cette dernière se mit à rire en apercevant cette figure endormie. On cherdia quelle niche on pourrait lui faire, et on imagma de le coiffer avec un petit bonnet à />ajE>t7/o725, fait en carcasse, comme on les portait dans ce temps; on y ajouta une jolie rose artificielle, posée coquettement sur l'oreille. Madame la duchesse d'Orléans et madame de Blot lui attachèrent tout cela délicatement et solidement sur sa perruque, sans le réveiller ; ensuite elles lui mirent du rouge et une demi-douzaine de mouches, appelées alors des assassins. Pendant cette toilette il ronfla sans discontbiuer , et, lorsqu'on eut fini, on fit dire aux valets de chambre et aux valets de pied de ne témoigner ^aucune surprise lorsque M. d'Étréhan passerait pour s'en aller. Alors on le réveille, et on l'avertit que l'opéra était commencé. Il s'y rendit sur-le-champ, en passant par les appartements et les petits corridors du palais. Sa loge était au premier rang, près le théâtre et très en vue ; en y entrant il ne manqua pas de se pencher en avant, pourvoir si la salle était pleine et pour lorgner les petites loges des gens de sa connaissance. Aussitôt, à l'aspect de cette singulière figure, un rire général s'éleva dans la salle. Le Père, pour découvrir la cause de cette gaieté, se montra mieux encore au public, en sortant le corps à moitié de sa loge, et en regardant de tous côtés. Les rires redoublèrent, de longs applaudis-
(I) Oq ne l'appelait dans la société qae le Père, quoiqu'il n'eût Jamais
eu de femme ni d'enfants.
{Note de V auteur.)
76 Hl^MOIBES
sements s'y joignirent, et Ton fit un tel tapage que le spectacle en fut interrompu..*.. Le Père répétait toujours : Qv! est-ce que c'est ? gu* est-ce que Cest ?. . . Mademoiselle Fel, une chanteuse, entrant dans sa loge en lui présentant un miroir, le lui apprit. . . .
M. d'Étréhan est un vieillard qui se porte fort bien, qui n'a jamais manqué une représentation d'opéra: on croirait que c'est un vœu qu'il a fait, tant son exactitude à cet égard est scrupuleuse. Tout ce qu'il se permet, c'est de sacrifier un afcte ou deux, mais il faut qu'il comparaisse dans sa loge. D'ailleurs il n'arrive dans une maison que pour dîner ou pour souper ; il mange, et ne parle point, à moins qu'il ne soit question de l'Opéra ; il dit alors quelques mots, surtout si l'on parle de ballets ^ car c'est la chose qui l'intéresse le plus. Il n'a pris aucun parti dans la querelle de Gluckistes et des Piccinistes ; pourvu qu'il y ait toujours des opéras et des ballets, c'est tout ce qu'il lui faut. Il ne manque pas un bal masqué ; il s'y promène gravement, sans attaquer personne ; il n'y va que par bienséance^ parce que cela s'appelle le bal de l'Opéra, Je ne sais pas pourquoi on l'a surnommé le Père, car il n'a rien de vénérable ni dans ses mœurs ^ ni dans sa personne. Si une femme ne l'appelait pas mon Père, elle aurait l'air d'une provinciale, ce qui oblige, en quelque sorte, à se lier avec lui, afin d'acquérir le droit de lui donner ce titre. Ainsi ce surnom lui a valu dans le monde une sorte de considération qu'il n'aurait jamais eue sans cela. Sa constance pour l'Opéra ne lui a pas été inutile sous ce rapport ; on en rit, on en parle ; au défaut d'agrément ou de caractère, une singularité sert souvent à donner dans la société une espèce d'existence. Il n'y a rien de pis qu'une complète insipidité qui ne fournit rien à laconversation; le ridicule même vaux mieux que la nullité.
Je ne connais rien de moins spirituel que tous les surnoms donnés et reçus dans la société. M. de Saint-Chamand, surnommé r Amour, a toujours été fort laid , et le peu de soin qu'il prend de sa personne ajoute à cette disgrâce naturelle un défaut plus désagréable encore. Un jour que , voulant aller au
bal, il demandait un conseil pour se bien déguiser, on lui répondit: « Mon ami, mets une chemise blanche. » Le surnom de Poule, donné à madame de Flacour, qui a, dit-on, été si belle, n'est pas plus heureux . *
On a surnommé le marquis de Choiseul le beau Danseur, parce qu'en effet il danse à merveille ; mais on pouvait lui donner un surnom plus intéressant, qu'il a bien mérité par un caractère très-estimable et par line action noble et touchante que je conterai demain , car il est trop tard pour récrire ce soir.
M. de Choiseul (surnommé le beau Danseur), veuf depuis quelques mois, après deux ans de mariage, est, avec raison, inconsolable delà mortde sa femme, qui était, par sa beauté, par son caractère et par sa conduite. Tune des plus charmantes personnes que j'aie jamais connues. M. de Choiseul a très-peu de fortune, et sa femme en avait une immense ; mais il fut stipulé sur son contrat de mariage que, si elle mourait sans en^fants, non-seulement tout son bien retournerait à sa famille, mais encore tous les bijoux, tous les diamants qu^elle se trou» verait avoir au jour de son décès ; clause singulière, dont on a beaucoup parlé dans le monde, parce que ses parents, malgré leur richesse, ne lui donnèrent pas pour deux mille écus de diamants. Cette clause n'empêcha point le marquis de Choiseul de donner à sa femme, quelques jours après la noce, de trèsbeaux bracelets de diamants. Cette jeune personne, qu'il aimait avec passion, eut mal à la poitrine un an après son mariage; le mal ne fit point de progrès pendant six mois, mais au bout de ce temps elle tomba tout à coup dans un état qui fit tout craindre pour sa vie. Elle n'avait point eu d'enfants. On essaya en vain tous les remèdes ; les plus grands médecins consultés déclarèrent enfin à M. de Choiseul que sa maladie était parvenue à son dernier période, qu'il n'y avait plus d'espérance, et que
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madame de Ghoiseul n'avait pas quinze jours à vivre. Cependant, par un bonheur commun dans cette maladie, madame de Choiseul jusque-là n'avait point eu d'inquiétude sérieuse; elle conservait toute sa tête , toute sa trahquillité d'esprit, et elle avançait doucement vers la tombe avec la sérénité de l'innocence et toutes les illusions de l'espérance et de l'amour. Néanmoins elle s'aperçut que son mari, qu'elle adorait, ne pouvait ni vaincre ni dissimuler sa profonde tristesse. Ce fut pour elle un trait de lumière ; elle vit sa mort dans les yeux éteints et rouges de celui qu'elle aimait, et elle la vit avec horreur ! M. de Choiseul l'étudiait avec trop de soin pour ne pas remarquer qu'elle était enfin éclairée sur. son état, et son cœur fut déchiré en pensant que cette connaissance empoisonnerait ses derniers jours, et sans doute en précipiterait le terme. Alors, faisant sur lui-même un effort surnaturel (s'il en est de tels quand on les croit utiles à ce qu'on aime], il parut chez sa femme avec une physionomie ouverte et le ton de la gaieté ; il lui fit la fausse confidence d'un chagrin imaginaire qu'il prétendait avoir eu, et il parvmt, sinon à la tranquilliser entièrement, du moins à diminuer ses craintes. Le lendemain il fit en quelques heures l'acquisition d'un superbe collier de diamants, qui lui coûta quarante-huit mille francs, et il engagea pour Tacheter la petite terre qu'il possédait. Ce marché fait , il alla trouver sa femme. « Mon amie, lui dit-il, voilà une emplette que je viens de faire pour toi. Ce collier ne m'a coûté que deux mille louis ; il vaut davantage ; c'est pourquoi je me suis pressé de Tacheter, quoique nous ne soyons qu'au mois de septembre, et que je sache que tu ne pourras t'en parer' que cet hiver ; car tu n'as plus maintenant que la faiblesse inséparable d'une longue maladie; mais dans deux mois, j'en suis certain, tu seras en état de sortir, et ce collier sera une belle parure pour les bals de la cour... » Pendant ce discours, madame de Choiseul regardait avec ravissement son mari ; l'espérance et la joie renaissaient dans son cœur ; tout ce qu'elle éprouvait se peignait sur
son visage, et M. de Choiseul jouit pendant quelques mstanis de riilusion qu'il causait, quoiqu'il ne pût la partager. Depuis ce jour madame de Choiseul n'eut pas la moindre inquiétude^; elle montrait ses diamants à tout ce qui venait la voir. Outre le plaisir qu'elle éprouvait à faire valoir la magnificence de son mari, il semblait qu'elle assurât, en la produisant, cette preuve prétendue de sa prochaine guérison. Elle vécut encore près de trois semaines ; elle goûta la vie jusqu'au dernier moment, et «lie expira doucement dans les bras de son mari.... Après sa mort, sa famille voulut rendre le collier de diamants à M. de Choiseul ; il le refusa avec toute la fierté de la douleur. L'accepter eût été détruire en quelque sorte une action si noble et si délicate (1).
Voici un trait singulier du fameux médecin Chirac, que je tiens de M. de Schomberg. Chirac était à l'extrémité de la maladie dont il mourut. Après quelques jours de délire , la tête lui revint à moitié. Tout à coup il se tâte le pouls. « J'ai été appelé trop tard, s'écrie-t-il ; Ta-t-on saigné? — Non, lui répond-on. — Eh bien! repriMl, c'est un homme mort » Et il dit vrai.
Le baron de Besenval est très-aimable ; il a du naturel, de la grâce dans l'esprit et de la gaieté ; U est Suisse pourtant . Voici un joli mot de sa jeunesse, qui est très-français. Il revenait sain et sauf de l'armée, et il enviait les jeunes gens qui, dans cette campagne, avaient eu l'honneur d'être blessés. Il alla à
(1) M. de CholMol s'est remarié, n eat le bonheur de trouver une leeoode femme digae de le oonioler de la perte de la première.
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la chasse, et par la maladresse d'un des chasseurs il reçut une blessure assez considérable à Tépaule. Comme on Ten plaignait r « En effet, dit-il, c'était à Tarmée qu'il fallait recevoir cela ; mais c'est toujours un coup de fusil. »
Le chevalier de Durfort est certainement l'homme de la société qui a poussé le plus loin l'exagération de démonstrations et d'expressions. Ces jours passés, l'ambassadeur de Suède, louant un air de l'opéra nouveau, ajouta : « Cet air est vérita- > blement divin. » Cette louange parut froide au chevalier. « Qu'appelez-vousd'êmn/ s'écria-t-il ; non-seulement il est divm, mais il est... » Il fut forcé de s'arrêter, maudissant la langue française qui ne lui fournissait pas une seule expression plus forte que ce mot si faible dioin. Eh bien ! cet homme enthousiaste et passionné ne sait point la musique, ne l'aime point, ne l'écoute pas. Il est à cet égard, ainsi que sur toutes^ les autres choses qui le transportent, comme ces écrivains dépourvus de sensibilité, qui, ne pouvant parler le doux langage du cœur, tâchent de prendre le ton véhément d'une passion désordonnée ; car il est plus facile de feindre le délire que le sentiment.
Madame la comtesse de Coaslin est encore belle. Rien n'est plus piquant que le contraste de sa figure et de ses manières avec le genre de son esprit. Elle a une beauté majestueuse , quelque chose d'imposant et d'un peu dédaigneux dans son maintien ; elle parle avec lenteur et l'air de la nonchalance, et elle est accueillante quand on lui plaît. Elle a l'imagination trèsvive, et en général sa conversation est remplie de saillies plaisantes. On la craint, parce qu'elle n'épargne pas ceux dont elle
croit avoir à se plaindre , et qu'elle est capable , contre tout usage, de se venger par un mot insultant, au milieu même du cercle le plus nombreux. M. M*** avait mal parlé d'elle, et elle se promit de lui faire une scène publique ; elle tint parole. Un soir, elle arriva au Temple, chez M. le prince de Conti ; c'était un lundi, jour des grands soupers ; il y avait cent cinquante personnes, et, entre autres, M. M***. Madame de Coaslin, arrivée près de M. le prince de Conti , lui dit qu'en traversant la salle au milieu de tant de monde elle avait pensé s'en aller, tant elle était troublée. « En effet, madame, répondit en riant le prince de Conti, vous êtes si timide!... — Jugez- en. Monseigneur, reprit-elle ; j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait la révérence à M. M***. » Ce trait n'est pas délicat ; je ne le cite que parce qu'il prouve qu'il est de certains caractères qui ont l'intrépidité deTjraver les convenances avec un sang-froid que je ne conçois pas. Madame de Coaslin n'ignorait certainement pas qu'une scène semblable était la chose du monde la plus étrange, et ce fut par cette même raison qu'elle la fit. Il ne faudrait pas mettre un trait de ce genre dans un ouvrage d'imagination ; il n'aurait nulle vraisemblance aux yeux de ceux qui connaissent le monde ; il donne l'idée d'un caractère trèssingulier, mais il ne peint point du tout le monde.
Je ne connais rien d'insipide conmie madame de ***. On ne peut même lui savoir gré de ses bonnes qualités. Elle n'est pas médisante parce qu'elle ne voit rien, n'est frappée de rien. Elle n'est pas haineuse, elle n'a ni rancune, ni humeur, parce qu'elle oublie tout et n'est sensible à rien. Elle a des torts sans pouvoir s'en douter, faute de délicatesse. Elle imite, sans en avoir le projet, les gens avec lesquels elle vit, comme une glace qui représente les objets qui passent devant elle.
Il y a des gens que Ton peint en entier en disant: Ils sont bas. Ils ne sont ni méchants, ni vindicatifs, ni dépravés ; ils sont bas. S'ils manquent d'esprit il faut dire : Us sont plats.
Les femmes sont tenaces en amour; cela est tout simple: qui veut perdre de grands frais?.. Et les hommes, qu'ont-ils risqué?
J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup ; d'autres personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est celle de madame de Meulan ; c'est un brin de violette à moitié caché sous l'herbe, avec ces mots : Il faut me chercher ^eUe charmante devise convient parfaitement à une personne si réservée, et si aimable quand on la connaît. Madame de Saller a pris pour devise une épingle, avec ces mots : Je pique, mais j'attache. J'étais brouillée avec une personne •que j'estimais et que j'aimais; M. Meeke (un Anglais) nous a raccommodées ; il m'a demandé un cachet avec une devise ; j'ai fait graver sur le cachet une aiguille à coudre, avec ces mots : Je raccommode, je réunis. J'ai donné pour devise à une jeune bonne mère de mes amies un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans son bec. Voici Vâme de cet emblème : Pourvu qu'ils vivent!.,. Un homme de lettres (M. de Chamfort) a pris cette devise : une tortue ayant la tête hors de son écaille , et étant atteinte d'une flèche qui la lui perce ; et pour âme des mots latins dont le sens est : Heu» reuse si elle eût été entièrement cachée (1). Une belle devise
(1) Cetle devise est très-remarquable en ce qu'elle fat prophéUque. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s*ii avait pu se cacher dans le temps de la Terreur, U vivrait eneore. Cette devise rappelle celle de
DE MàDAME DE GENLIS. 83
fut celle du régiment de cavalerie du grand Condé ; elle représentait un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots :
Splendescam, da materiam.
Pins faorai de maUère et plus J'aurai d*éclat.
Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu'elle est soucieuse et pensive, a pris pour devise un bouquet de soucis €t de pensées, ce qui est de très-mauvais goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou •enfin par l'usage consacré par les anciens. Ainsi Tasphodèle est une plantjS funéraire, le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier est celui de la gloire, etc . ; mais prendre le souci pour le symbole des soucis moraux^ c'est faire un jeu de mots trèsridicule. Vimmortelle est un bon emblème de la constance, parce que son nom ne lui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours. — Je voudrais que l'usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise , révèle un petit secret ou prend une sorte d'engagement.
Je compte partir incessamment pour la Suisse.
Uempereur (1), dans son voyage en France, a gagné tous les cœurs. Durant mon séjour à Rome, j'avais déjà entendu beau-
Fouquel, qui eut le même genre de singularité. Fooqaet avait dans ses armes an écureuil; il prit pour devise cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent, animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de le Tellier, ses ennemis. Vdme de cette devise était : Je ne sais où Us m'entrainenU En effet, il fut enirainé où il n'avait pas prévu qu'on pAt le conduire.
{Note de Vauteur.)
(1) Joseph U, empereur d'Allemagne, frère de la reine Marie- Antoi-
MBUDÎBES
coup [>Eir]er de ce prince, dont tout Je monde farsait Té loge, même les artistes, qui assuraient que nul amateur ne ^ counaissait mieux en peinture et ne pariait si bien des arts. Ce serait un petit mérite dans un souverain s'il n'avait que celui-là; mais il est certain qu'il a d'ailleurs des connaissances solides et tres-éteodues. Le cardinal de Bernis m'a dit qu'ii avait infiûiment d'esprit. 11 m'a conté que, lorsque l'empereur entra au conclave, il quitta son épée, suivant l'usage., et la remit au cardiual de Bernis, qui la lui rendit en lui disant : Sire^ qat' de^-ia pour défendrs l'Égiiae.
Ici Tcmpereur a eu les plus grands succès^ par sa politesse , sa simplicité, et l'iustructiou qull a montrée. Il a été accueilli avec enthousiasme dans toutes les provinces de France qu'ira parcourues. On prétend qu'à Cherbourg, se promenant sur le port, mt des oFficiers chargés de l'accompagner écartant rudement le peuple, Tempe reur lui dit: * Calmez-vous, Monsieur ; il ne faut pas tant de place pour faire passer un homme. ^ On a beaucoup loué ce mot ; il ne me plaît pas, il manque de vérité* Un souveraÎQ sait très-bien qu*il lui faut plus de place qu*à un homme ordinaire ; sa modestie consifste à ne point s'enivrer des éloges, et non à rabaisser ses prérogatives. Son affabilité n'est aimable que lorsqu'il est impossible de la soupçonner d'hypocrisie, et qu*elle lui laisse toute la dignité qui peut donner Tëclat à ce rang suprême, 11 me semble qu'un souverain doit être populaire, non par des manières et un ton vulgaires, mais par une bonté solide, utile, paternelle. Les trônes sont si au-dessus de nous que le seul bon goût pourrait faire désirer que ceux qui les occupent eussent toujours quelque chose d'imposant dans leur maintien, dans leur extérieur, dans létir langage ; il me paraîtrait tout simple qulls ne parlassent qu'en beaux vers. Le grand Condé disait qifil n^y n pas dt pêàisir à obéir à un $Qt ■ on pourrait dire aussi qu'il n'y a pas de plaisir à rendre des hommages à celui qui les reçoit sons noblesse et sons dignité ; les recevoir aiiisi est même une
sorte d'insulte ; c'est paraître les trouver exagérés et ridicules : et quel air dans un souverain ! Au reste, ces réflexions ne tom* bent qu'à demi sur l'empereur, puisqu'il n'était qaHncognUo à Cherbourg. A Nantes, il partit de son auberge à la petite pointe du jour; il trouva dans la cour sa voiture entourée de toutes les jeunes dames de la ville, toutes excessivement parées r l'empereur , après les avoir saluées , dit en les regardant : P^oilà vne si charmante aurore qu'elle promet plus (Tun beau jour, \
Un trait que j'aime mieux que tout cela est celui-ci.
Il passa le bois de Rosny tandis qu'il dormait dans sa voiture; quand il se réveUla, il en était à un quart de lieue. Se rappelant que Sully avait, durant les guerres civiles, vendu cebois pour en donner l'argent à Henri IV, alors dénué de tout, l'empereur ordonna aux postillons de retouiner sur leurs pas et de rentrer dans le bois, voulant mesurer par ses yeux retendue du sacrifice qu'un grand homme et un sujet affectionné avait fait, dans un moment de détresse , à l'un de nos plus grands rois (1).
Je pars demain pour la Suisse.
De Berne.
J'ai été voir Michel Shuppach, empirique célèbre, fixé avec sa famille sur le haut d'une montagne où l'on respire Tair le plus pur et d'où l'on découvre une vue admirable. Cet homme n'a, dit-on, aucune instruction ; il n'a point fait d'études ; mais il guérit presque tous les malades qui vont se mettre en pension chez lui, ce qu'on attribue au régime qu'il prescrit et à la salubrité de l'air de sa montagne. On appelle cela de la char-
(I) Ce bois est immense; Sully en retira 30,ooo francs, somme énorme dans ce temps, qali donna toat entière à Henri IV.
( Note de Vauieur,)
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lataneide ; mais les vrais charlatans ne dierchent pas la solitude, ils sont dans les vUies. Michel Shuppach fait faire à ses malades de longues promenades ; il les oblige à se coucher d6 bonne heure, à se lever avec le jour, à travailler à la terre à des heures réglées, à se contenter d'une nourriture simple et same. Tout cela ne vaut-il pas mieux que des pilules et des médecines? Il y a dans sa maison une chambre qu'on appelle la chambre pour Pinsomnie, On n'y entend d'autre brait que celui d'une chute d'eau qui va toujours, et qui, par son murmure monotone, doit, en effet, provoquer le sommeil. Voilà encore un remède que je préférerais à l'opium. Je désirerais dans cette maison un peu de bonne musique de temps en temps (car, comme remède, il ne faut pas la prodiguer), et je voudrais encore que Michel Shuppach sût bien parler les lanl^es vivantes; qu'il eût de l'esprit, de la sensibilité, une conversation agréable , et alors ce médecin philosophe , sur sa montagne, serait le premier médecin de l'univers pour toutes les maladies chroniques (1).
De Lausanne.
Voici un trait intéressant que m'a conté l'amie intime de M. Tissot (2). Ce dernier était en commerce de lettres depuis
(1) Pai encore réfléchi là-dessus, depuis la pabUcatioo de cet ouvrage, et Je trouve aujourd'hui ( en 1825 ) que Michel Shuppach aurait dû protiter de Tinvenlion d^un cheval mécanique qui ne sert qu'à ramusement des voyageurs, et que Ton voyait à Douvres, dans l'auberge de Payne, depuis un temps immémorial. Ce cheval, de grandeur naturelle, est posé sur un balcon au grand air, et par le moyen d'une petite manivelle il donne, avec une illusion parfaite , les divers mouvements du pas, du trot et du galop, de sorte qu'on peut faire sur cette machine autant de lieues qu'on veut sans sortir de place ; ce qui serait certainement de la plus grande uUIlté aux malades.
(2) Ce trait n'a été recueilli ni dans la vie de Zimmermann, ni dans
quinze jours avec le célèbre Zimmermann , premier médecin du roi d'Angleterre et homme de lettres très-distingué. M. Tissot sollidtait depuis longtemps son ami, qu'il n'ayait jamais vu, de venir passer quelques mois en Suisse. M. Zimmermann s'y décida enfin. U quitte TAngleterre, traverse rapidement la Suisse, et arrive à Lausanne. Mais, en entrant dans la maison de son ami, il apprend que M. Tissot est sans connaissance et à l'extrémité, d'une fièvre maligne. M. Zimmermann s'établit dans la chambre du malade, le soigna, le veilla et le guérit. M. Tissot , en revenant à la vie , connut tout ce qu'il devait à l'amitié ; mais à peine était-il convalescent que M. Zimmermann tomba dangereusement malade, et M. Tissot lui rendit tous les soins qu'il avait reçus de lui. M. Zimmermann recouvra la santé et passa un an à Lausanne. La liaison de ces deux hommes vertueux et célèbres devint intime et dura jusqu'à la mort.
De Zug, ce dimanche.
M. de Branski est venu me chercher à sept heures du matin pour me faire voir la chose la plus intéressante de ce lieu , le cimetière public. Je n'en ai vu la description dans aucun voyageur ; c'est pourquoi je vais la faire ici.
Toutes les tombes de ce cimetière sont exactement semblables ; une pierre carrée, grisâtre et polie , de trois pieds de haut, contenant l'épitaphe , et surmontée d'une grande croix bien travaillée, dorée et très-brillante , telle est la composition uniforme de tous ces monuments. Chaque tombe est entourée des plus belles fleurs de jardin. On peut dire, sans figure, qu'elles sont arrosées de larmes ; car la tendresse maternelle,
«elle de Tissot. Il est vrai dans toos set détails ; c*est poorqaoi on le raiipoTte ici.
{N9ied« Vauteur,
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latanene ; mais les vrais charlatans ne cherchent pas la solitude, ils sont dans les villes. Michel Shuppach fait faire à ses malades de longues promenades ; il les oblige à se coucher dt bonne heure, à se lever avec le jour, à travailler à la terre à des heures réglées, à se contenter d'une nourriture simple et same. Tout cela ne vaut-il pas mieux que des pilules et des médecines? Il y a dans sa maison une chambre qu'on appelle la chambre pour Pinsomnie. On n'y entend d'autre brait que celui d'une chute d'eau qui va toujours, et qui, par son murmure monotone, doit, en effet, provoquer le sommeil. Voilà encore un remède que je préférerais à l'opium. Je désirerais dans cette maison un peu de bonne musique de temps en temps (car, comme remède, il ne faut pas la prodiguer), et je voudrais encore que Michel Shuppach sût bien parler les lanl^es vivantes; qu'il eût de l'esprit, de la sensibilité, une conversation agréable , et alors ce médecin philosophe , sur sa montagne, serait le premier médecin de l'univers pour toutes les maladies chroniques (1).
De Lausanne.
Voici un trait intéressant que m'a conté l'amie intime de M. Tissot (2). Ce dernier était en commerce de lettres depuis
(1) Pai encore réfléchi là-dessus, depuis la publication de cet ouvrage, et Je trouve aujourd'hui (en 1825 ) que Michel Shuppach aurait dû protiter de Tinvention d'un cheval mécanique qui ne sert qu*à ramusement ûes voyageurs , et que Ton voyait à Douvres , dans l'auberge de Payne, depuis un temps immémorial. Ce cheval, de grandeur naturelle, est posé sur un balcon au grand air, et par le moyen d'une petite manivelle il donne, avec une illusion parfaite , les divers mouvements du pas, du trot et du galop, de sorte qu'on peut faire sur cette machine autant de lieues qu'on veut sans sortir de place ; ce qui serait certainement de la plus grande utilité aux malades.
(2) Ce trait n'a été recueilli ni dans la vie de Zimmermann, ni dans
quinze jours avec le célèbre Zimmermann , premier médecin du roi d'Angleterre et homme de lettres très-distingué. M. Tissot sollicitait depuis longtemps son ami, qu'il n'ayait jamais vu, de venir passer quelques mois en Suisse. M. Zimmermann s'y décida enfin. U quitte TAngleterre, traverse rapidement la Suisse, et arrive à Lausanne. Mais, en entrant dans la maison de son ami, il apprend que M. Tissot est sans connaissance et à l'extrémité, d'une fièvre maligne. M. Zimmermann s'établit dans la chambre du malade, le soigna, le veilla et le guérit. M. Tissot , en revenant à la vie , connut tout ce qu'il devait à l'amitié ; mais à peine était-il convalescent que M. Zimmermann tomba dangereusement malade, et M. Tissot lui rendit tous les soins qu'il avait reçus de lui. M. Zimmermann recouvra la santé et passa un an à Lausanne. La liaison de ces deux hommes vertueux et célèbres devint intime et dura jusqu'à la mort.
De Zug, ce dimanche.
M. de Branski est venu me chercher à sept heures du matin pour me faire voir la chose la plus intéressante de ce lieu , le cimetière public. Je n'en ai vu la description dans aucun voyageur ; c'est pourquoi je vais la faire ici.
Toutes les tombes de ce cimetière sont exactement semblables ; une pierre carrée, grisâtre et polie , de trois pieds de haut, contenant l'épitaphe , et surmontée d'une grande croix bien travaillée, dorée et très-brillante , telle est la composition uniforme de tous ces monuments. Chaque tombe est entourée des plus belles fleurs de jardin. On peut dire, sans figure, qu'elles sont arrosées de larmes; car la tendresse maternelle,
celle de Tissôt. Il est vrai dans toos set délails ; c'est poorqnoi on le rappoTte id.
{Nûiede Vauteur.
BS
MS^OIBIS
la piété filiale^ Tamour et l\imîtié les cultivent. Tous ces tombenax sont séparés pnr de petits fossés , alîu qne les fleurs , plantées et soignces par les parents et amis, ne soient pas con- Ibudues ensemble. Le cimetière est vaste, entouré seulement d une palissade à hauteur d'appui, par-dessus laquelle on découvre les montages majestueuses qui forment , de ce coté , une perspective admirable. Ce heu sert de promenade publique ; on y respire un air embaumé ; j6 n'ai vu, dans aucun parterre, une telle profusion de fleurs odoriférantes. Malheur à la main profane qui oserait en cueillir une 1 Cette action serait regardée comme une es|ièee de sacrilège. Les jours de fête surtout, le cimetière offre un coup d*œil enchanteur ; outre les arbustes qui entourent les tombeaux, les croix dorées sont ornées de couronnes et de gairlandes de fleurs suspendues à leurs branches, et la pierre même des tombes eu est couverte. Comme c'est aujourd'hui dimanche. J'ai joui de ce tableau, qui retrace les anciens usages de la Grèce. J'ai vu des jeunes fdies et des vieillards apporter ces offrandes et les déposer avec attendrissement sur les tombes ; ils gardaient le silence, mais ce culte mélancolique et touchant n'a besoin ni d'hymnes ni de langage ; Faction seule dit tant de choses ! elle exprime la tendresse, le respect, les regrets et la fidélité. Le costume pittoresque de^ habitants de la Suisse ajoute à Tintérêt de ce spectacle.
Toutes les épitaphes des tombes sont écrites en langue vulgaire^ comme en Angleterre.
Ces hommages rendus à !a mémoire de ceux qu'on a aimés ont sans doute une grande influence sur les mœurs ; ils entretiennent les idées morales les plus touehantes et les plus utiles ; ils font servir à Tinstruction publiqtic les plus grandes calamités de la vie humaine, la mort et la douleur. Les bornes de pierre placées sur les chemins n'indiquent aux voyageurs que des distances ; les tombeaux dispersés sur la terre nous montrent le but inévitable de la route entière I Les méditations sur les tombeaux ne sont pas toujours lugubres \ on peut en faire
là de si consolantes ! C'est là qu'on se sent détaché d'une nmltitude de petits intérêts qui tourmentent , sans produire une illusion de bonheur; c'est là qu'on pense avec plus de grandeur^ et que les passions et la vanité se calment; c'est enfin là qu'on peut se résignera l'injustice, au malheur, et pai:donner l'ingratitude! La tombe n'est obscure et silencieuse que pour l'impie; mais pour l'âme religieuse une lumière éclatante perce et dissipe les ténèbres de la mort, et l'on entend s'élever du fond de cet abime la voix pénétrante de l'étemelle Vérité....
Les anciens payaient des pleureuses mercenaires, qui s\iivaient les enterrements en déchirant leurs vêtements et poussant de grands cris ; cet usage antique se retrouve encore e& Suisse. Il est probable qu'originairement les pleurs et les gémissements n'étaient pas simulés ; mais, quand les mœurs s'altérèrent, les épouses, les filles et les mères prétendirent sans^ doute qu'elles étaient trop sensibles pour avoir le courage de suivre les convois ; elles se dispensèrent de ce devoir, et les pleureuses à gages les remplacèrent (1). C'est encore quelque chose de conserver ces signes de douleur ; c'est dire publiquement qu'on doit s'affliger pour de telles pertes ; les peuples moins vertueux ont retranché toutes ces pieuses démonstrations. Si une nation parvenait au dernier degré de corruption, elle retrancherait encore les pompes funèbres et le deuil ; alors,, débarrassés des entraves de la bienséance , l'épouse sans pudeur et le fils dénaturé oseraient se montrer dans les fêtes publiques le lendemain même de la mort d'un époux ou d'une mère; alors on verrait à découvert toute la dureté des mauvais cœurs, et ce scandaleux exemple en pervertirait beaucoup d'autres.
En France, on a, par degrés, diminué l'austérité du deuil ; les veuves, jusqu'à ce qu'elles soient remariées, ne peuvent pa-
(1) On n*a Jamais payé ùe pleureurs; chez tous les peuples, et dans tous les temps, la vive sensibilité n'a été attribuée qu'aux femmes.
(Noie de Vauieur, )
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raître en habit de cour qu'avec un voile noir, qui semble devoir interdire l'éclat d'une grande parure. J'ai ouï dire aux vieilles dames de la cour qu'en effet jadis il eût été ridicule de porter des fleurs avec ce voile^funèbre , fût-on quitte du deuil depuis plusieurs années ; d'ailleurs ce voile était long et très-ample ; aujourd'hui il est si petit qu'on l'aperçoit à peine. Enfin Louis XYl a diminué la durée des deuils presque de moitié; . c'est, dit-on, en faveur de nos manufactures : nouvelle preuve que le luxe se trouve toujours en opposition avec les bonnes mœurs.
En Hollande, une veuve porte le deuil deux années, et durant les six premiers mois elle est eiitièrement voilée lorsqu'elle sort.
Pourquoi la piété, filiale est-elle, à la Chine, un sentiment si exalté? C'est que nulle nation ne rend aux morts des hommages plus éclatants, et que les Chinois ont conservé l'usage de porter pendant trois ans le deuil d'un père ou d'une mère.
Le lendemain de mon arrivée ici, j'ai vu Gessner ; c'est un bon grand homme que l'on admire sans embarras, avec qui l'on cause sans prétentions, et que l'on ne peut voir et connaître sans l'aimer. J'ai fait avec lui une promenade délicieuse sur les bords charmants de la Sil et de la Limmath. C'est là , m'a-t-il dit, qu'z7 a rêvé toutes ses idylles. Je n'ai pas manqué de lui faire cette question oiseuse, que l'on fait toujours aux auteurs célèbres, afin de n'être jamais de leur avis, quelle que soit la réponse. Je lui ai demandé quel est celui de ses ouvrages qu'il aime le mieux; il m'a dit que c'est le Premier Navigateur, parce qu'il l'a fait pour sa femme, dans les commencements de leurs amours. Cette réponse m'a désarmée, et je veux aussi préférer le Premier Navigateur à la Mort dCAbel.
Gessner m'a invitée à l'aller voir dans sa maison de campagne ; j'avais une extrême curiosité de connaître celle qu'il a épousée par amour et qui l'a rendu poète. Je me la représentais sous, les traits d'une bergère charmante, et j'imaginais que l'habitation de Gessner devait être une élégante chaumière, entourée de bocages et de fleurs, que l'on n'y buvait que du lait, et que, suivant l'expression allemande, on y marchait sur des roses > J'arrive chez lui ; je traverse un petit jardin uniquement rempli de carottes et de choux, ce qui commence à déranger un peu mes idées d'églogues et d'idylles, qui furent tout à fait bouleversées, en entrant dans le salon, par une fumée de tabac qui formait un véritable nuage, au travers duquel j'aperçois Gessner fumant sa pipe et buvant de la bière, à côté d'une bonne femme en casaquin, avec un grand bonnet à carcasse, et tricotant: c'était madame Gessner. Mais la bonhomie de l'accueil du mari et de la femme, leur union parfaite, leur tendresse pour leurs enfants, leur simplicité retracent les mœurs et les vertus que Gessner a chantées; c'est toujours une idylle et l'âge d'or, non en brillante poésie, mais en langue vulgaire et sans parure. Gessner dessine et peint supérieurement , à la gouache, le paysage ; il a pemt tous les sites champêtres qu'il a décrits. Il m'a donné une gouache ravissante de son ouvrage. J'ai vu aussi, à Zurich, le fameux Lawater. Je crois beaucoup aux physionomies, mais j'ai des principes, à cet égard, trèsdifférents de ceux de Lawater; il tire les siens des formes, et son système est démenti par une infinité de visages ; il est impossible de réfuter le mien, ce qui m'autorise à le croire parfait. Je ne juge que par l'expression du sourire ; ma science ne peut se communiquer ; elle n'a point de règles, elle est un don delà nature. Au reste, je ne fais que la renouveler ; les Grecs Font connue, et lui donnèrent un nom qui sigm'fiait divination par le rire. Les sourires de politesse et d'affabilité sont trèsinsignifiants; mais le vrai sourire, le sourire bien naturel, montre l'esprit, décèle la bêtise, la fatuité, et dévoile les incli-
nations. C'est sans doute par cette raison que tous les poëtes ont attribué à rAmour un malin sourire.
Lawater prétend que, de plus, il connaît parfaitement le caractère d'une personne en examinant son écriture. Si, du temps de Louis XIV, on eût fait de gros livres sur de telles sciences, on aurait fait interdire les auteurs ; mais aujourd'hui les savants ont le droit de dire toutes les folies imaginables sans rien perdre de leur considération; ils en profitent.
Je n'ai point vu Haller à Berne , parce qu'il était fort malade. Haller est médecin et poëte, ainsi que Zimmermann. Le talent de faire des vers est fréquemment uni à la science de la médecine, en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Le dieu de la médecine était, en effet, le fils d'Apollon, mais il ne fit point de vers ; Hippocrate ne cultiva point la poésie, et j'avoue que j'aimerais assez que mon médecin ne s'occupât que de médecine.
Aujourd'hui le chevalier de ***** est entré chez moi avec un petit manuscrit à la main. « Le Journal du f^oyage d* Italie du marquis de*** (1), m'a-t-il dit, a dû vous apprendre de quelle manière il faut voyager en Europe, au milieu des peuples policés ; mais vous ne savez pas comment on doit voyager en Afrique et en Amérique , parmi les sauvages , et je veux vous en instruire. Je me trouvai, il y a quelques jours, chez un académicien (M. de ***) ; j'entendis les conseils qu'il donnait à un jeune voyageur qui venait d'Amérique et qui veut faire imprimer son voyage. Cet entretien m'a paru curieux et très-instructif. En rentrant chez moi, j'ai sur-le-champ écrit de mémoire ce dialogue, et je vous l'apporte. »
Le chevalier de ***** m'ayant donné ce dialogue, je le copie sur mon livre de Souverdrs,
(l) Page 32 de ce volame.