‹ Souvenirs de FélicieChapitre 20 sur 82 · M. LE DUC DE LÉYIS · texte numérisé non relu

M. LE DUC DE LÉYIS

AVANT-PUOPOS

Lorsque j'eus Thonneur de me trouver deux fois avec M. le duc de Lévis, il pouvait avoir déjà plus de soixante ans. Sa naissance et son nom , son grade dans Tarmée, sa position à la cour (c*était sous la Restauration), la considération méritée qui Tentourait, et surtout ses écrits, attiraient naturellement vers lui les regards. Son maintien avait plus de gravité que de noblesse. On demandait à sa physionomie de révéler plus heureusement son intelligence, et l'on ne retrouvait pas dans ses entretiens, il faut bien Tavouer, tout ce qui brillait d'esprit dans ses ouvrages : comme on le savait riche , on eût voulu le voir moins économe. Ses Maximes et Pensées avaient, dès qu'elles parurent, avant 1808, marqué sa place dans le petit nombre d'hommes que distinguaient surtout alors l'habitude de la réflexion, la sagacité des aperçus et le talent du style. Il préludait en quelque sorte parce premier écrit à l'écrit très-piquant qu'on va lire. Il commença d'abord l'étude de Thomme dans le domaine des facultés et des passions; il chercha dans les penchants l'origine des caractères, et, devant écrire àsi& portraits, il se fit, par la psychologie, moraliste avant d'être peintre. Nous devons donc ici dire un mot de son premier ouvrage.

Il était dii^cile assurément d'écrire des pensées après Pascal et des maximes après La Rochefoucauld; aussi

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M. de Lévis prit-il , avec trop de modestie , pour devise : Sinon novaynove. Dieu soit loué du moins qu'il D*ait pas toujours cherché^ comme un de ses devanciers illustres, à voir le mauvais côté du cœur humain ; il prend à tâche, au contraire , à'en seconder les penchants généreux . « On a ne peut convenir des défauts de ses amis, dit-il, qu'avec « ceux qui partagent nos sentiments pour eux. » Il a malheureusement Texpérience pour lui quand il ajoute : a L'ingratitude ne décourage pas la bienfaisance, mais a elle sert de prétexte à Tégoîsme. » Il dit avec finesse : a Quand par hasard la flatterie ne réussit pas, ce n'est pas c sa faute ; c'est celle du flatteur, d Sa pénétration le force d'ajouter : « La flatterie n'a tant de charmes que parce a qu'ellenous parait confirmer le jugement de notre amoura propre, d Mais quand plus bas je lis : « On n'aime plus a lorsque les sacrifices coûtent; on aime peu lorsqu'on . a s'aperçoit qu'on en fait; d je voudrais que l'auteur eût effacé cette remarque : elle touche à des cœurs trop peu dignes de son attention.

Écrire comme à la page 123 : « Les conteurs d'histoire a ressemblent aux gens qui vivent d'emprunt : leur crédit cr ne dure pas longtemps ; d c'est rendre assurément une observation juste par une expression spirituelle ; mais , sur le même sujet, une femme précisément du même temps que le noble duc, M"« Necker, me parait avoir mieux rencontré dans ces paroles : a Les grandes mémoires qui rea tiennent tout indifféremment sont des maîtresses d^aua berge et non des maltresses de maison, d

On se demande comment M. le duc de Lévis , né à la cour, pour ainsi dire,qui, jeune, la vit sous Louis XVI et qui^ ious Louis XVIII et Charles X, y tenait le haut rang , la

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décrit pourtant sous des traits peu flatteurs ; comment il dit dans ses Pensées : « A Venise, où l'on était habitueliea ment masqué, ce n'était plus un déguisement : chacun « se reconnaissait ; il en est de même à la cour, excepté « pour les novices. »^Puis, page 14, il dit : a Quelque idée « que Ton ait de la crédulité du peuple et de la bassesse « des courtisans, on est toujours au-dessous de la vérité, j» Nous espérons qu'il exagérait.

On conçoit qu'un descendant des preux qui étaient maréchaux de la foi parle de la noblesse; mais il en parle toutefois avec trop d'aigreur contre ceux qui n'ont pas Tair d'en comprendre, d'en apprécier assez les avantages, a J'ai connu (page 88) des partisans outrésde l'égalité, a à qui il ne manquait qu'une généalogie pour être les a plus vains de tous les nobles. » Il ajoute : « L'orgueil « de la naissance serait le plys sot et le plus insupportable a de tous sans l'orgueil des parvenus, toujours empressés « de regagner le temps perdu. » Enfin il dit : « La noa blesse est fille de l'histoire; toutes deux sont immora telles. D Les idées nobiliaires étaient portées loin avant 89 ceux qui les partageaient les croyaient même très-sérieusement appuyées sur des supériorités physiologiques.

Dans une séance de TAissemblée constituante, les mem« bres du côté droit avaient longtemps vanté l'ancienneté de leur origine, la noblesse et la pureté de leur sang. « Serait-il possible, disait M. Frochot, qui revenait de la « séance dans la voiture de Mirabeau, serait-il bien pos- « i^le que ces messieurs se crussent en effet, à part toute « expression figurée, d'an autre sang que le reste des « hommes? — N'en doutez pas, reprit vivement Mira- « beaul D Puis, après un moment de réflexion, il ajouta :

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«f Et, croyez-moi, c'est une erreur dont ou se guérît bien a plus mal aisément que voua ne pensez l & C'est de M. Ffo< chot que je tiens ce fais.

On ne saurait dire si M. de I^vis eut à se guérir de quelque errenr, mais ou le voit agir et penser comme s'il n'en avait aucune. Député de la noblesse de Bourgogne auK états géûéraux, il s'y montra partisan de toutes lessa^ ges réformes* Quand la limite de Tutile et du bien lui parui dépassée, il émigra, et, pctit-fils de tunt de bauts barons J servit, simple soldat, dans T armée de Condé. — La Bévolution tout entière était ik : M. de Lé vis la faisait^ si j'oti peut ainsi dire , en son particulier, au profit de ses affections monarchiques. De retour en France après le I s brumaire, il n'y donna ses loisirs qu'aux lettres»

M. de Lévis avait vingt-cinq ans lorsque la première révolution éclata j elle mit obstacle aux premiers pas de sa carrière, mais par le fait il n'en atteignit pas moins bonorablement le but» U fut, sous la Restauration, lieutenant général , due et pair de France. L'ancienneté de son nom, rélévation de ses sentiments, la dignité de sa conduite ne méritaient pas moins* Ses ouvrages lai ouvrirent comme écrivain les portes de T Académie française Il est juste d'ajouter encore, à la louange de M. de Lévis, quli fut, des seigneurs nés sous Louis XV, un de ceux qui &e rallièrent le plus sincèrement au gouvernement parlementaire ; Les discours qu'il prononça c^mme directeur de r Académie française, eu 1B17, en font foi*

La prose de ces discours estélégante, maïs un peu froidei Qui le croirait? j'ai pu penser un moment qu'orateur et moraliste il avait été poète! La maison d*éducation dirigée par madame Le Duc Housset était» eu I82â^ et continue

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d'être encore aujourd'hui une des meilieures institutions destinées aux jeunes personnes. Or, la France littéraire, tome V, p. 282, attribue à M. de Lévis un discours en vers prononcé le 23 août 1825 à la distribution des prix de cette maison. C'est une erreur : une extrême obligeance nous a permis de la constater. Ce discours, en vers assez aisément tournés, était dun professeur, et non de M. le duc de Lévis.

Il ne pardonne point aux femmes, on le verra, Tinfluence qu'elles exerçaient^ avant 89, dans les choix qui tenaientsoit à la politique, soit à la guerre ; peut-être même ne voit-il pas avec assez d'équité , de reconnaissance , leur délicate et douce intervention dans les difficultés qu'offre le monde. Oh I que madame Necker en rend bien mieux compte dans la gracieuse image qui suit : a Les femmes remplissent les « intervalles de la conversation et de la vie, comme ces <c duvets qu'on introduit dans des caisses de porcelaine : «r on les compte pour rien, et tout se briserait sans elles, b Quoique peu disposée en faveur de madame Necker, madame de Genlis,j'en suis sûr, eût accueil 11 cette déûnition.

Félicie, pour ne pas répéter toujours le nom de madame de Genlis, Féiicie et M. de Lévis ont vu le même temps et peignent les mêmes mœurs ; mais ils diffèrent entre eux d'école et de manière. Dans le style de la première il y a plus de clarté, plus de naturel; le langage du second tient plus de l'art et de la réflexion. Elle excelle à peindre les femmes: elle a leur secret; les hommes ont, sous la plume de M. de Lévis, plus de décision dans les traits et dans le caractère. Madame de Genlis met plus d'harmonie dans ses couleurs; M. de Lévis donne plus de relief à ses figures. Le bon sens et le goût faisaient le fond de son talent.

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comme la sagesse et Télévation des sentiments servaient de règle à sa conduite. Il brillait moins par la vivacité qae par la politesse du langage ; mais, quand des hommes d*un grand nom posent pour lui, dans ses portraits^ comme le comte de Maurepas, le duc de Richelieu , le marquis de Conflans , le duc de Nassau, le duc de Biron , sa parole s'anime et le grand seigneur passionne l'écrivain. Si jamais il avait composé des vers pour une distribution de prix 9 assurément il ne les eût prononcés que dans une école de gentilshommes : après la religion et la vertu , la naissance semblait tout pour lui.

Au moment où je le vis pour la seconde fois, les mémoires inédits de Brienne venaient de paraître ; il voulut bien m'en dire quelques mots, puis il ajouta presque à l'instant : a Vous savez que ces messieurs ne sont pas Brienne; ils sont Loménie. » Dans un ouvrage curieux sur Louis XIV et sa cour, ce qui Tavait le plus frappé, c'était le nom de l'auteur, et l'absence, à côté de ce nom , d'une généalogie chevaleresque.

F. Babbièbe.

Od convient généralement qnMl est impossible d'écrire l'histoire du temps où l'on vit ; il n'en est pas de même des Mémoires. Ces matériaux de l'histoire doivent être l'ouvrage de ceux qui ont vu de très-près les événements qu'il s*agit de raconter. Mais la curiosité des contemporains n'y gagne rien ; car ces Mémoires, qui pour être intéressants ne doivent rien taire d'important, ne sauraient être publiés qu'après un long espace de temps. Et^ en effet , puisqu'il est malheureusement impossible de parler de la conduite des affaires sans avoir plus ou moins à blâmer , les égards que Ton doit aux vivants, et même aux familles des morts, font de ce délai une loi de bienséance et de délicatesse. L'on peut ajouter que les écrivains tentés de l'enfreindre seraient contenus par les gouvernements, qui, même dans les temps de tranquillité et de calme, ne tolèrent point la publication de pareils écrits. Ils craignent, avec raison, que des révélations prématurées ne compromettent les intérêts politiques de la nation, ou du moins qu'elles ne portent atteinte à la considération que les principaux personnages de l'État ne sauraient perdre sans que le peuple lui-même en souffre.

Il n'est pas aisé de déterminer l'époque précise où ces raisons cessent d'exister, le moment où l'on peut, sans inconvéoienty dévoiler les causes secrètes des événements ,

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et montrer au grand jour les véritables motifs, souvent si différents de Tapparence, qui ont fait agir les personnages les plus influents. Cependant Ton peut établir pour règle que l'histoire de chaque individu devient d'autant plus vite une propriété publique que le rôle qu'il a joué sur la scène du monde a été plus important ; et, à l'appui de cette opinion, l'on remarquera que la presse remplace aujourd'hui, dans toute l'Europe, ce tribunal égyptien chargé de Juger les rois aussitôt après leur mort: institution presque semblable à celle qui est encore en vigueur dans un grand empire à l'extrémité de l'Asie. Si la mémoire des souverains n'est point exempte de cette juridiction populaire, à quel titre leurs ministres prétendraient-ils s'y soustraire? En s'exposant volontairement aux regards du public ils lui ont donné le droit de les juger. L'on a vu de tout temps les spectateurs décider, sans ménagement et sans contrôle, du mérite des pièces et du talent des acteurs 5 et, suivant le poète :

H C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant. »

Nous payons bien plus cher les fautes des hommes en place ; il paraît donc juste que nous puissions nous plaindre librement de leurs vices ou de leurs faiblesses lorsque la mort nous en a délivrés. Cette vengeance ne nuit point à Tordre, et peut d'ailleurs servir de frein à leurs successeurs. Au reste, dans la dispensation du blâme comme de la louange, la curiosité des lecteurs ne se contente point du simple récit des actions; ils veulent encore connaître le caractère, le tour particulier d'esprit, et jusqu'aux manières et à la figure de ceux dont on leur parle. Aussi les

portraits tracés par les bons écrivains ne sont pas moins estimés que ceux des grands peintres. Si même l'on était réduit à opter, je crois que Pou renoncerait plutôt à la ressemblance physique qu'à celle qui serait l'ouvrage d'un auteur habile et véridique. Qui n*aime mieux lire la vie des grands hommes dans Plutarque que de voir leurs effigies dans un médailler? Mais on ne saurait donner une idée claire et satisfaisante des événements mémorables sans faire connaître la plupart des personnes qui y ont concouru, et cela devient surtout nécessaire lorsque Ton se propose de peindre les mœurs. On se trouve alors obligé de parler de personnages secondaires, à qui la nature n'avait destiné aucune prééminence, et qui ne doivent une espèce de célébrité qu'aux hasard de la naissance, à ceux de la faveur , ou à quelque autre caprice de la fortune. Ceux-ci étant d'une condition privée, et ne s' étant point présentés d'eux-mêmes sur la scène, semblent avoir droit à de plus grands ménagements.

C'est en me conformant à ces principes que j'ai écrit ce livre ; j'ai fait avec liberté des remarques sur la conduite et le caractère des principaux ministres qui se sont succédés depuis mon entrée dans le monde jusqu'à la Révolution, et j'en ai agi de même avec quelques députés que j'ai connus à l'Assemblée nationale, et qui, à ce titre, étaient des hommes publics. J'ai traité avec bien plus d'égards les personnes qui eurent, pendant cette même époque, une influence remarquable sur la société , Tesprit ou les manières du jour, dont j'ai cru pouvoir parler sans inconvénient. Le titre de cet ouvrage m'impose l'obligation la plus précise de dire la vérité, et certes je la remplirai ; mais il me laisse une grande latitude dont je profiterai pour ne

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donner souvent que des notices incomplètes ou de simples fragments. Si j'avais pris une autre forme, de telles réticences pourraient passer pour des faussetés ; mais assez d'autres s'empresserontde remplir les lacunes que je laisse. Au reste, j'essaie la solution d'un problème que bien des gens croient impossible à résoudre : « composer un ouc( vrage, sur les personnes, qui soit sans malignité, et qui a cependant, ne paraisse pas insipide, d Si je réussis^ je partagerai Thonneur du succès avec la nature bumaine^ qui aura été calomniée. Je sais qu'en n'admettant point d'anecdotes scandaleuses dans ce recueil je me suis privé d'une grande ressource; et encore comment l'ai-je remplacée? Par des observations sur les mœurs et des réflexions sur les événements mémorables qui se sont passés devant moi : bien faible équivalent aux yeux de ceux qui, poussés par une curiosité aussi vaine que répréhensible , s'embarrassent moins de la vérité et de l'importance des faits que du nombre et de la malignité des détails licencieux. Cette manie anecdotique doit être insatiable, puisqu'elle n'est point satisfaite par les immenses collections d*anas publiées si indiscrètement depuis quelques années. Celle connue sous le nom de Bachaumout ne compte pas moins de trente-six volumes ; il y en a encore dix de Mémoires secrets, et je ne sais combien d'autres compilations plus obscures et non moins fautives. Là, le vrai est entassé avec le faux, sans choix, sans pudeur et sans critique ; souvent le vrai même est déguisé sous des circonstances qui le rendent méconnaissable. Je n'écris point pour les lecteurs avides de pareilles productions; le but que je me propose est de donner des notions précises sur quelques personnes qui ont joué un rôle important, afin que désor-

mais FigDorance ou la mauvaise foi ne puisse plus les représentée sous des couleurs mensongères. J'essaie , en même temps, de peindre i'espiit de la cour et de la haute société au moment de la Révolution. Dans les temps ordinaires, les changements que les mœurs éprouvent sont presque insensibles, et ce n'est qu'après de longs intervalles qu'ils valent la peine d'être notés , au lieu qu'une révolution aussi brusque, aussi entière que la nôtre, produit sur les opinions, sur le ton et les manières, plus de différences qu'une suite de siècles paisibles n'en eût causées. Mais de tels souvenirs, fugitifs de leur nature, ne sauraient être transmis à la postérité par les monumentset les documents historiques comme la mémoire des grands événements. C'était jusqu'ici la tradition qui seule faisait passer d'âge en âge ce frêle dépôt; aujourd'hui elle est presque interrompue ; encore quelques années, et la mort aura moissonné e^ ceux qui pourraient instruire la génération nouvelle et les témoins qui pourraient confirmer ou redresser leursjugements. Le temps est donc venu, pour ceux que les drconstancesont mis à portée d'avoir des renseignements exacts, d'écrire sur un sujet qui a toujours excité une curiosité raisonnable ; et cela est d'autant plus indispensable que les publications nouvelles , où l'on traite des événements et des personnes de rancienne cour, pèchent encore plus par le défaut de couleur locale que par l'inexactitude des faits. Le ton vrai et naturel, qui fait le charme des tableaux de tous les genres , manque essentiellement à ceux-ci. Aussi les personnages que l'on prétend nous représenter sont-ils méconnaissables pour ceux qui les ont vus; et quant à ceux qui, par leur jeunesse ou leur position , ne peuvent pas juger par eux-mêmes de la

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ressemblaûce, iï suffit qu'ils aient du goût pour s'apereé-" voir de ce défaut de véj-ité avec d'autaot plus de eliagriû qu'il leur est impossible d'y rernédiçr par la mémoire-

C'est ici le lieu de dire quelque chose sur Ta uth eu licite des fragments que Je présente au public.

L'on sait assez que le priDcipal m é rite de toute composition historique est la vérité ; maîs dans les ouvrages préparatoires , tels que celui-ci, comme la plupart des faits doivent être nouveaux , ou du moins présentés avec des circonstances nouvelles , il est clair que l'on ne saurait remonter aux sources. Ainsi la seule garantie que le lecteur puisse avoir est la confiance que T auteur lui inspire. Il s'informe doue moins de son talent que de son caractèrCp de son rang dans le monde , et surtout de la facilité qull a eue de connaître les événements qu'il raconte. Cette sorte de confiance ressemble à celle qui est la base des effets de commerce ; une lettre de change est-elle souscrite par un bomme obscur et sans crédit relie est de nulle valeur ; revêtue d'un nom connu et considéré ^ c'est de For, et elle a cours dans tout Tunivers, Sans le boulcvei^emcnt révolutionnaire, on ne serait pas forcé d'indiquer ici les droits à la créance publique de celui qui a composé ce livre : sa signature suffirait ; mais Tépoque de ce changement étant déjà ancienne ^ il devient nécessaire de dire qu'élevé à la cour il n'y était point inférieur aux personnes du rang le plus élevé ; excellente position pour observer de lels hommes, dont on ne fera jamais de portraits ressemblants en les regardant de bas en haut , ainsi que les ont vus la plupart de ceux qui ont essayé de les peindre. Il serait pénible d'avoir à rappeler le souvenir de ces avantages de rang lorsqu'ils n'existent plus^ si ce revers était causé par

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notre faute; mais, lorsqu'il est purement accidentel, et que Ton a de la modération et quelque dignité dans le caractère, on parle de ces vicissitudes avec aussi peu d'émotion que de celles des temps passés; car le sort, maître absolu des conditions, ne peut rien sur l'homme; il le fait déchoir sans le dégrader, le fait tomber sans Tavilir. Mais revenons à des considérations plus générales.

On ne saurait nier que, dans le genre dont il s'agit (et dans ce genre seulement, je m'empresse de le dire de peur du genus irritabile vatum ], le degré de mérite a presque toujours été en raison de la qualité des auteurs. Le plus habile faiseur de Mémoires fut Tun des maîtres du monde, César. Le second, Frédéric le Grand, fut encore un héros. On voit à leur suite le naïf sire de Joinville, le judicieux Brantôme ; ce cardinal de Retz , aussi consommé dans la connaissance du cœur humain que dans Fart d'écrire ; le duc de La Rochefoucauld, celui dont les Maximes choquent tous les amours-propres et commandent pourtant l'admiration; enfin le duc de Saint-Simon, vertueux sous la Régence , et dont le pinceau habile et énergique a si bien retracé les désordres d'une cour corrompue. De nos jours, le prince de Ligne, l'un des plus aimables grands seigneurs de l'Europe, nous a donné des détails infiniment précieux sur Catherine II et sur l'empereur Joseph. C'était assez de son esprit original et piquant pour les faire lire avec intérêt; mais son rang et la loyauté de son caractère, en leup imprimant le sceau de l'authenticité , les ont rendus historiques. Mon livre partage avec le sien un avantage que n'ont point eu la plupart des ouvrages du même genre , celui d'être publié par l'auteur lui-même y en pré-

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setice de contÊmpûraios doat il ne craint poîut dMnvoquer le témoignage.

Malgré les soins que j^ai apportés à la eom position de cet ouvrage, que J'aurais voulu rendre moins incomplet^ je ne serais point étonné qu'il eût le sort de ces productions éphémères qui, nu contraire de celles de la nature, naissent en hiver pour mourîr au printemps. S*ii en était autrement, s'il excitait une attention soutenue , je m'attends que la critique me reprocherait une grande inégalité de style. J^avouc qtie cette accusation me toucherait peu, et que je serais même tenté de la prendre pour un éloge. Je pense qu'eîicepté les diseurs académiques et les harangues sacrées , dont le style doit être soutenu â une hauteur uniforme, celui de toutes les compositions littéraires doit s'*élever et s'abaisser avec le sujet, tel que ces chemins tracés par un ingénieur habile , qui suivent , en les adoucissant , les inégalités du terrain ; ou^ si Ton veut encore, je le comparerai à une e-au limpide qui laisse voir la couleur du fond sur lequel elle coule; plus elle est transparente et pure, moins elle se fait remarquer.

Mais aujourd'hui l'on attache une importance excessive aux formes du style; Ton voudrait même faire passer en axiome cette maxime de Buffon : a Le style fait tout riiomme. a Je crois que rien n'est moin;^ exact. Le style nVst qu'un instrument: Touvrier habile s*en sert pour façonner, pour embellir la matière ; mais de rien on ne saurait produire quelque chose, et jamais le plus exceîlent lapidaire ne parviendra à donner au stras Téclat du diamant. Cependant cette fausse doctrine exerce la plus funeste infiuence sur notre littérature. On s'occupe bien moins de la Justesse des idées, de leur enchaînement et de la vérité

des sentiments y que du choix et de Tarrangement des mots. Contents s*ils réussissent à former une suite de sons harmonieux , la plupart des écrivains cherchent plus à plaire à Toreille qu'à contenter la raison. Il en résulte que presque tous les livres nouveaux, la prose comme les vers, semblent composés pour l'Opéra. Ce n*était pas ainsi que travaillaient les anciens ; chez eux» la pensée l'emportait sur la diction y le fond sur la parure; on méditait alors avant d'écrire , on attendait Tinspiration ; ne venait-elle point : on se taisait. Mais voilà ce que l'on ne persuadera jamais à tous ces auteurs sans verve et sans mission qui ont fait de l'art d'écrire une espèce de métier, où l'on réussit comme dans les autres avec un peu d'adresse et beaucoup de patience. Les plus orgueilleux cherchent pourtant à cacher leur stérilité sous un amas de termes pompeux, de grandes phrases sonores, mais vides de sens; ils croient monter bien haut parce qu'ils se perdent dans les nuages ; ils ne savent pas que le génie plane, au-dessus de cette région de brouillards» dans une atmosphère toujours claire et sereine.

Dans tous les arts, la .simplicité et la franchise sont les inséparables compagnes du talent supérieur : les grands peintres et les grands sculpteurs sont avares de draperies. Il en est de même dans les ouvrages d'esprit. Quoi de plus clair , de plus naïf que les pensées et les sentiments des grands poètes et des grands historiens de l'antiquité I Lisez et relisez Homère , Plutarque, Virgile ; vous ne trouverez nulle part la moindre trace d'enflure ou de' recherche. L'homme se montre tout entier; il dédaigne les vains déguisements , et se présente avec une noble confiance , comme Hercule, qui n'avait pour vêtement que la peau d'un

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lion* Vous pourrez remarquer dans ces immortels ouvrages des erreurs et des fautes, suites inévitables de i*imperfec-tion hum aine ; mais on les pardonne aisément eo favêur du naturel , et l'on ne se ressouvient que des beautés qui laissent une impression profonde » parce qu'elles partent du cceur.

Ces vérités sont de tous les temps; nos grands écrivains modernes les ont connues, et ils ont profité de ces eïiemples< Je ne citerai que J.-J. Rousseau , peut^^être le plus éloquent de tous. Le charme , la magie de sou style vraiment enchanteur tiennent moins à la richesse de son imagination qu'à sa constante franchise ; toujours intimement persuadé de ce qu'il dit, il s'efTorce de vous faire partager son sentiment, de vous inculquer son opinion : c'est là son unique but; il veut convaincre, et non briller; aussi toutes les figures , toutes les expressions lui sont bonnes , pourvu qu'elles soient énergiques, même celles qui sont triviales et surannées; il ne fuit que les termes vagues , les locutions obscures, car il veut paraître tel qu'il est, tei que Ta fait la nature. Vous reconnaît i-ess plus tard le sophisme et le paradoxe qui se glissent trop souvent dans ses écrits, mats non pas tant qu*il vous parle ; vous êtes trop ému , et vous cédez à la puissance d'un cœur vrai , le plus fort levier qui soit dans la nature.

Vous qui courez la carrière des lettres , croyez- moi , montrez- vous tel que vous êtes ; c'est le seul moyen d'avoir de la grâce ; je sais bien que cela ne donne pus de la force ; maisj si vous en manquez, tous les déguisements, au lieu de cacher votre faiblesse, ne feront que plus ressortir votre impuissance. Il vaudrait mieux vous retirer; car on n'entre point par ruse dans le temple de Mémoire; ses

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portes , toujours fermées , roulent péniblement sur leurs gonds et ne cèdent qu'aux efforts d'une main vigoureuse.

J'aurais encore plusieurs observations à faire sur l'état actuel de la littérature , mais ce n'est pas ici le lieu, et d'ailleurs il faudrait avoir dans les lettres une autorité que je n'ai pas. Je me suis donc borné à exposer des vérités que je crois incontestables.

Si ce livre est favorablement accueilli, il sera incessamment suivi d'une seconde partie, qui contiendra des observations sur les principaux personnages que j'ai eu occasion de connaître dans mes voyages en Angleterre, en Allemagne et en Russie.

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