‹ Souvenirs de FélicieChapitre 21 sur 82 · ET PORTRAITS · texte numérisé non relu

ET PORTRAITS

Lorsque M. de Maurepas fut nommé premier ministre, il avait conservé, à près de quatre-vingts ans, cette même frivolité qui l'avait fait renvoyer du ministère sous le règne précédent. On sait que ce fut un couplet de mauvais goût sur madame de Pompadour qui causa alors sa disgrâce. Son élévation à la première place de l'État ne fut point le fruit d'une intrigue. L'embarras oh se trouva le jeune monarque (Louis XVI) à son avènement au trôné en fut la principale cause. Il ne voulait point prendre de conseiller dans le parti d'Aiguillon , que ses liaisons avec madame du Barry avaient rendu ' méprisable à ses yeux , et il voulait encore moins appeler à la tête de l'administration le duc de Choiseul , ennemi déclaré du Dauphin son père, et que d'atroces calomnies lui faisaient regarder conune im monstre. La reine n'avait point encore sur lui cet ascendant irrésistible qu'elle acquit dans la suite, et il craignit de la consulter dans cette circonstance , de peur qu'elle ne lui indiquât une créature des Choiseul, pour lesquels toute sa maison, qui leur devait la fameuse alliance de 1756, était favorablement disposée. Dans cette perplexité , il crut ne pouvoir mieux faire que de s'adresser à ses tantes, princesses qui lui avaient toujours montré beaucoup d'affection. Elles venaient

de donner un bel exemple de piété flliale, en prodiguant les soins les plus assidus au roi leur père, attaqué d'une horrible maladie contagieuse ; elles avaient failli en être les victimes , et la considération dont elles jouissaient s'en était accrue.

Mesdames , c'était leur titre , étaient au nombre de trois , depuis que madame Louise s'était faite carmélite au monastère de Saint-Denis ; elles vivaient dans une union touchante , et que l'on rencontre rarement dans le monde. Ce fut l'aînée , madame Adélaïde, qui avait plus d'esprit et un caractère plus décidé que les deux autres , qui fixa sur M. de Maurepas le choix incertain du monarque. On avait d'abord pensé à M. de Machault, homme à grandes vues, intègre et expérimenté. Malheureusement on se ressouvint que, pendant son administration (car il avait déjà été ministre), il avait eu des démêlés sérieux avec le clergé, qu'il voulait faire contribuer aux charges de l'État en proportion de ses biens. Cela donna quelques inquiétudes. Une personne en qui la princesse avait une extrême confiance proposa, sur ces entrefaites, M. de Maurepas, qui, disait-elle , était bien vu de tout le monde. 11 était d'ailleurs connu pour un homme de beaucoup d'esprit et d'un commerce très-agréable. M. de Machault , au contraire , était un grave magistrat, dont les formes étaient un peu austères (1). L'homme aimable fut préféré, et, toutes les fois que l'on consultera les femmes, on sera en danger de voir les grâces et la légèreté l'emporter sur les qualités essentielles.

Au reste, M. de Maurepas , sans avoir un génie supérieur, était réellement un honmie d'esprit et de sens ; il avait en outre de l'habileté dans les affaires, de l'expérience et du discernement. Ce qui lui manquait dépendait plutôt du caractère et du cœur que des talents ou des moyens. D'abord il avait si peu d'énergie qu'il était absolument soumis aux volontés de sa femme, personne très-médiocre , et cette faiblesse était d'au-

1 1 ) On lui avait donné à la cour le nom d'oc/er poli.

tant moins excusable que, si Ton en croit le bruit public , il n'y avait jamais eu et même il n'y avait jamais pu y avoir entre eux d'autres liens que ceux de l'babitude et de l'intimité. Mais le plus grand de ses défauts était une indifférence pour le bien public qui tenait moins à l'âge qu'à l'égoïsme. Pourvu que son crédit ne souffrît point d'atteintes, et que sa place, à laquelle il était aussi attaché qu'à la vie, lui fût conservée, le reste était pour lui d'un intérêt secondaire. Enfin il était sur le vaisseau de l'État plutôt passager que pilote, laissant aller sa course incertaine au gré de l'opinion et des événements , qu'il aurait dû maîtriser. Cependant, quels que soient les ta* lents que la nature ait départis aux hommes qui remplissent ces fonctions aussi importantes que difficiles, ils n'en ont jamais trop pour surmonter tous les obstacles qui les entourent. £n vain travaillent-ils de toutes leurs forces à faire le bonheur des peuples qui leur sont confiés , en vain se donnent-ils toutes les peines possibles pour découvrir le meilleur parti à prendre; ils sont encore exposés à commettre des fautes graves. Celle que fit M. de Maurepas au commencement de son admmistration , en rétablissant les parlements, eut des suites bien funestes pour l'autorité royale.

11 y avait déjà quatre ans que le chancelier Maupeou avait renversé le colosse parlementaire, si redouté des rois et qui paraissait si cher à leurs sujets, avec une facilité qui prouve, malgré l'opinion contraire , trop. généralement répandue, combien la monarchie avait encore d'énergie, et, si j'ose le dire, de vitalité. La nouvelle magistrature était loin, il est vrai , d'avoir acquis cette considération personnelle qu'un corps nouveau ne saurait obtenir : trop de causes s'étaient réunies pour circonscrire les choix. 11 n'y avait donc plus dans les tribunaux autant de probité et de lumières que par le passé. Cependant la machine marchait, elle se perfectionnait même tous les jours; et d'ailleurs les procès des Calas , des Sirvens , et tant d'autres moins célèbres, prouvaient que les anciens juges n'étaient

point infaillibles. La haute robe s^était exclue elle-même de ses fonctions devenues presque héréditaires : Tesprit de corps exalté lui en avait fait un devoir ; elle vivait donc retirée dans ses terres, et dans une inaction qui paraissait bien dure à des hommes que Thabitude avait rendus laborieux. Une disgrâce éclatante et non méritée donne de la considération ; le temps la mine sourdement , et l'oubli ne la remplace que trop vite chez une nation aussi légère. Ce qui avait soutenu les membres des parlements dans leur détermination de ne point accepter d'emplois dans les nouveaux corps était principalement l'espérance d'un nouveau règne, que la vieillesse du monarque présentait dans un avenir peu éloigné. Si son successeur eût déclaré la ferme résolution de maintenir l'ouvrage de son aïeul, cette résolution seule eût suffi pour le consolider. Ajoutez-y quelques vaines prérogatives , surtout quelques distinctions flatteuses , auxquelles les Français ne savent point résister, et bientôt les anciennes familles de la magistrature eussent transigé avec leurs prétendus principes. Que si quelques individus plus fermes, ou plus opiniâtres, avaient prolongé leur résistance, leurs enfants, peut-être même à l'instigation des pères, auraient suivi l'exemple et l'impulsion générale. Les tribunaux se seraient donc épurés ; ils auraient repris leur ancien lustre ; la nation leur aurait rendu sa confiance entière, et le gouvernement se serait trouvé dégagé à jamais de cet obstacle renaissant qui aggravait ses fautes sans les corriger, et qui finit par l'entraîner dans sa chute.

La justesse de l'opinion que j'énonce aujourd'hui est devenue évidente par la suite des événements ; mais elle était dès lors celle des personnes les plus sensées de la cour. A mon entrée dans le monde , en 1780, le regret était général , et les moins clairvoyants s'apercevaient de la faute du ministre. Un véritable homme d'État n'y fût point tombé. Quels furent en effet les motifs qu'on lui présenta pour le déterminer à cette opération funeste ? On s'attacha à lui faire envisager toutes les mesures du

dernier règne comme le produit d'un système d'immoralité et de corraption ; mais les désordres de la vie privée du monarque n'avaient rien de commun avec les déterminations énergiques de son conseil. On lui disait encore « que l'avènement au trône « d'un jeune prince vertueux devait être l'époque d'une régé- « nération complète dans toutes les parties de l'administration ; « qu'il était donc indispensable de rappeler au plus vite ces « magistrats amis. du peuple , défenseurs de la couronne, et « dont la désobéissance avait été non-seulement légitime, mais « honorable. En effet , s'ils s'étaient opposés avec force à l'en- « registrement de divers édits bursaux ,. c'était uniquement « parce qu'ils émanaient de ministres vils et corrompus , qui « abusaient de l'autorité du prince pour ruiner l'État. Une pa- « reille opposition ne pouvait plus se renouveler. Le roi actuel, « tout occupé du bonheur de ses peuples , s'était entouré de « conseiUers probes et éclairés; il haïssait le faste et les dé- « penses inutiles ; ainsi les finances devaient s'améliorer suc- « cessivement , et de nouveaux impôts ne seraient plus néces- « saires. Enfin , si les besoins de l'État l'exigeaient , la nation « et le parlement , son organe, s'empresseraient d'offrir à son ce chef des subsides dont la destination ne pourrait plus exciter « de soupçons. » Tels étaient les arguments en faveur du rétablissement de l'ancienne magistrature. M. de Maurepas était d'une ùmïile de robe, petit-fils d*un chancelier ; ses habitudes, ses liaisons, ses préjugés, l'ascendant de sa femme, qui était Phelippeaux comme lui, tout le disposait favorablement pour raristocratie parlementaire, et donnait du poids, dans son esprit, à des raisonnements frivoles que, sans ces considérations personnelles, il eût sans doute mieux appréciés.

U ne fallait pas une grande sagacité pour reconnaître dans le parlement im esprit permanent d'ambition et d'envahissement, un désir perpétuel de sortir des fonctions judiciaires pour- lesquelles il avait été institué , d'usurper le pouvoir législatif, ou même de s'immiscer dans les détails de l'administration. Cher-

citant

'prévaloir de

les Pairs

association

imposer par d'antiques souvenirs, ce corps altier s'opposait iiidisliiicîjement auï demandes des ministres, moins p^ir intérêt pour le bien pub lit! que pour tirer un plus grand parti de son conseiitenîent, ou pour renverser ceux qui iiuraient enj pouvoir s'en passer* Il y avart, surtout dans les chambres des enquêtes, des liommes aussi turbulents et aussi empnrtés que du temps de la Fronde ; car Tesprit dHnsubordinatoin et d*intrigue semblait être devenu héréditaire avec ks ebarges. M. de ISl au repas ne IHgnorait point , il avait même eu souvent à s*en pi a nid re, et cependant il se contenta, pour toute précaution, d'insérer, dans redit par lequel le roi rétablissait son parlement , rinjonetion d'être à Tavenir plus circouspect et plus soumis. Lii réponse lut arrogante , et bientôt les arrêts furent plus factieux que jamais.

Je n*ai encore considéré cette opération mémorable que sous le rapport de l'autorité royale, à qui elle fut certainement funeste ; mais était-elle avantageuse au sujet? Sans le parlement, disaient quelques-uns de ses partisans , et ceux-ci du moins présentaient des raisons nobles et des motifs généreux, quelle serait la sauve-garde des crtoyens ? Depuis que les états généraux ne s'assemblent plus , tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains du monarque ; il augmente à son gré les impôts, sans terme ni mesure^ il modifie sans cesse les lois politiques, civiles et religieuses; enOn la propriété, la liberté , rextstenee des Français n*ont point de garantie. Oui ^ sans llntervention énergique de ces magistrats intégres et considérés , on serait , comme en Orient, soumis sans réserve aux caprices des favoris et des maîtresses

Cette objection spécieuse tombait devant un examen réfléehi. D*abord il y avait en France plusieurs provinces vaste» et populeuses qui avaient conservé leurs privilèges et des états qui les faisaient respecter. Là les trois ordres de la nation étalent représentés : rirapdt était librement consenti

: égâl^

ment réparti; on n'y connaissait point , on n'y aurait point souffert l'odieuse gabelle et les vexations des traitants. Si la capitale et les provinces du centre ne jouissaient pas de ces avantages , la présence de la cour et des grands propriétaires était une compensation ; et, quant à la liberté individuelle, elle était presque aussi assurée en France, grâce à la douceur des mœurs , que par les institutions politiques des États républicains. Le plus grand abus , celui qui pesait réellement sur la nation , c'était la répartition inégale de l'impôt, et surtout le détestable système de finances au moyen duquel la moitié de l'argent payé par le peuple était intercepté en route et n'arrivait point au trésor public. Le parlement, dans son opposition si vantée , avait toujours cherché à maintenir cette inégafa'té dont il jouissait avec les autres privilégiés , et constanmient il refusa cet impôt du timbre , d'ime perception si facile et si peu dispendieuse. Enfin on pourrait accumuler une foule de raisonnements et d'exemples pour prouver que l'influence du parlement , nulle sous un prince fort , pouvait devenir désastreuse sous un prince faible. Avec un roi juste et économe , un ministre habile et des assemblées provinciales au défaut d'états particuliers, la monarchie eût été indestructible, et la prospérité de l'État se serait accrue mdéfiniment. Je ne vois point que le parlement fût un des éléments nécessaires de cette combinaison.

M. de Maurepas ne conduisit pas avec plus de sagesse la politique extérieure lorsqu'il s'engagea dans une guerre maritime pour soutenir l'indépendance des États-Unis. En secourant ces colonies insurgées il suivit l'adage politique qui prescrit de chercher à faire du mal à son ennemi ; mais on tombe dans l'absurde lorsqu'on se ruine pour nuire, et voilà précisément ce qui est arrivé à la France. La guerre d'Amérique lui coûta douze cents millions ; il fallut les emprunter, puisque, loin d'avoir un trésor , l'on avait des dettes qu'il n'était pas possible d'acquitter. Les intérêts onéreux de cette nouvelle

ns

eharge amenèrent ou accrurent le fameux déficit ; le déGrit fut cause de la convocation des états géiiéraux. On sait le reste. 11 est singulier et certain que M. Necker, eu relevant momentanément le crédit, lit le plus grand tort âu royaume ; flans lui on n'aurait pas trouvé h emprunter; donc ou ne se serait pas ruiné. Mais il était dans la destinée de ï^e Genevois que ses Lîleutsne seraient pas moins funestes à la France que ses fautes. Si M- de Maurepas eût été plus habile ^ il eût fait passer aiiK Américains des secours abondants et secrets^ mais il n'eu fdt jamais venu à une rupture que les Anglais eu\niÉmes cherchaient à éviter ; de cette manière tl aurait prolongé une guerre ruineuse entre la métropole et les colonies ; en ménageant les ressources de ,1a France il eût épuisé celles de son éternelle rivale. Dira-t-ou que l'Amérique réduite à ses propres forces eût été proniptement soumise? La réponse est aisée ; il y avait déjà plusieurs années qu'elle se soutenait avœ des succès balancés, il est vrai ; mais ses troupes s'étaient aguer^ ries , le Congrès acquérait de jour en jour plus de consistance \ enfin il praît impossible que Ton puisse soumettre une nation brave avec des troupes qu'il faut tTausp^Drterdedeux mille lieues. Mais je veux que les Américains eussent été remis sous le joug. N'aurait^il pas fallu.^ pendant un long espace de temps, des forces considérables pour les contenir? ce qui donnait à la France le moyen d'accroître les siennes sans contrôle et sans Inquié* tude* D'autres pourraient ajouter que les officiers français qui firent la guerre d'Amérique en rapportèrent des principes d'indépendance et de républicanisme qui hâtèrent la Révolution. Pour moi, je ne crois pas que ropinion de quelques jeunes gens d'un esprit médiocre, et dont l'ambition était toute militaire, ait pu avoir quelque influence sur ce grand événement ; on ne saurait Tattribuer qu'aux feutes consécutives du gouvernement, La monarchie était aussi forte sous Louis XVi que sous son aïeul. i^'horribEe bouleversement des finances, pendant la Régence, li*avait diminué eu rien l'attachement que la nation lui portait f

elle n'avait à redouter qu'une assemblée factieuse sous un prince faible; malheureux concours de circonstances sans lequel la France aurait pu jouir de plusieurs siècles de bonheur et de tranquillité.

£n admettant même que M. de Maurepas n'ait point agi impoljtiquement en secourant ouvertement les Américains , on sera toujours en droit de lui reprocher la faiblesse et le peu d'habileté qu'il montra dans la conduite de cette guerre. Il a manqué l'occasion la plus favorable de procurer à la France de magnifiques établissements dans l'ancien et le nouveau continent. Au lieu d'envoyer dans les Antilles une expédition mesquine, dont les exploits devaient nécessairement se borner à la prise d'une petite tle à sucre, vraie conquête de gazette^ que ne faisait-il partir pour le Canada un corps d'armée de dix ou douze mille hommes? Cette colonie, encore toute française, se serait soulevée en notre faveur, et nous la posséderions aujourd'hui. D'un autre côté, deux ou trois vaisseaux de ligne et quelques milliers de soldats de plus dans l'Inde nous y auraient donné une supériorité décisive et sauvé l'empire du Mysore.

J'ai lieu de croire que ce qui décida M. de Maurepas à la guerre fut une raison de courtisan : il y trouvait une occasion de flatter le goût que le roi montrait pour la marine. Ce prince avait une prédUection smgulière pour tout ce qui tient à la navigation; il en avait étudié la théorie, et tous' les termes de l'art lui étaient familiers. On en eut la preuve pendant le voyage qu*il fît à Cherbourg. Mais un ministre sage aurait profité de rembarras des Anglais pour acxsroître notre flotte sans la compromettre, et Louis XVI, dont le caractère était pacifique, fût entré aisément dans ses vues ; il eût attendu avec patience le développement d'une grande force maritime, capable de faire respecter sa puissance dans les deux mondes. Ce système de prudence était combattu par l'influence que Beaumarchais exerçait sur M. de Maurepas. Cet homme, plus fameux en littérature qu'en politique, eut cependant une part assez grande à

seo

LE COMTE I>E MAïmEPAS.

la guerre èe l'Indépendance, Il nvait acheté à vil prix, en Ho] lande ^ une immense quantité de fusils, pm moins de 6i>,0û0 ; il les avait vendus, à crédit, aux agents des Américains ; s* ils suceambûient , sa créance était perdue avec leur liberté. L'admit auteur des Figaros , qui avait trouvé accès auprès de M. de Ma II repas et qui Tanin sait par ses saillies , parvint à le décider aux premières liostiliLés. Le vieux ministre n'avait que trop de faible pour les gens d'esprit ; tl leur croyait beaucoup trop légèrement une capacité qui exige toujours un jugement sain et de la réflexion. Mallieureasement, toutes ces qualités sont indépendantes et se trouvent rarement réunies da us le im^ui^ individu ; mais Ton prî&e plus que de raison les agréments que Vùn possède soi-même, et M. deMaurepas avait le don assez rare de la bonne plaisanterie. La gravité de ses fonctions ne le retenait pas , lorsque roceasion se présentait. Il n'y avait pas longtemps qu'il était premier ministfe quand un geutilbomme gascon, avec qui il avait eu quelques rapports éloignés pendant son exil, parut à son aiidienee ■ et, voulant se donner mi air de ^onûaissauce , <^ Monsieur le Comte, lui dit- il en s'approebant « et parlant haut , oserais-je vous demander ce que vous avez <« fait de ce petit cheval blanc que vous montiez , il y a une dix ai ne d'années, lorsque nous étions à la campagne en- » scmbïc ? — Monsieur, lui répondit gravement M. de Mau- « repas , qui s'aperçut que Thabit du Gascon était reiouriié , « je l'ai fait retourner , et je lui ai fait mettre des boutons n neufs, u Cette plaisanterie peut être dcplacéé , mais en soi elle n'a rîen de condamnable. ït n'eu est pas de même de cette histoire bouffonne quil avait composée, ou du moins amée de circonstances ridicules sur la mort du ïîbai angola de madame de Maurepas» Cet animal chéri avait été tué par le roi , qui 1 dans ses fréquentes promenades sur les immenses toits en terrasse du château de Versailles , se plaisait , par un enfantillage un peu prolongé, h cette espèce de chasse. M. dû Maurepas racontait en petit comité cette historiette , dans la-

LE COMTE DE MÀUREPAS. 26t

quelle ce qui me frappa le plus fut le regret que témoigna le bon prince d'avoir causé ce chagrin à madame de Maurepas, et le soin qa*il prit de remplacer le défunt. Cette anecdote rappelle le couplet licencieux sur madame de Pompadour que le même ministre composa trente ans auparavant , et prouve que rage n'avait point diminué son inconséquence et sa légèreté. Cette fois il était bien plus répréhensible, puisque ses moqueries portaient sur la personne du souverain.

M. de Maurepas était d'une taille un peu au-dessous de la médiocre; sa figure était assez commune et peu expressive; ses manières étaient amples; mais son extérieur froid, joint à la haute dignité dont il était revêtu, rendait son abord imposant. Cependant on s'apercevait bien vite que sa gravité ne dépassait point son maintien, et je crois même qu'il n'affectait tant de sérieux que pour rendre ses plaisanteries plus piquantes.

n montra du désintéressement dans une place où il est si aisé d'accumuler des millions sans que le public puisse distinguer ce qui provient des largesses du prince et des déprédations du ministre. Ennemi de la magnificence et du faste , il ne déploya jamais l'appareil de la puissance; jamais il ne se laissa entourer par la foule des courtisans, moins pour se conformer aux goûts simples du monarque qu'il servait que pour suivre les siens. Toute sa représentation se bornait à un médiocre souper qu'il donnait tous les soirs au petit nombre de personnes qui faisaient la partie de loto de madame de Mau-

Si on compare M. de Maurepas aux fameux personnages qui ont occupé avant lui ce poste si important pour la France et pour l^Europe entière , on trouvera qu'il n'avait ni la profondeur énergique de Richelieu, ni la grande habileté de Mazarin , ni la sagesse de Fleuiy ; mais aussi il ne fîit ni immoral comme Dubois , ni follement présomptueux comme le cardinal de Loménie.

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