‹ Souvenirs de FélicieChapitre 22 sur 82 · LE MARÉCHAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Le voyageur qui contemple les ruines des monuments fameux éprouve un sentiment mêlé d'admiration et de regrets ; en vain son imagination se plaît à leur rendre Féclat de leur grandeur passée en dierchant à réparer les dégradations causées par le temps ; il ne saurait se défendre d'un retour affligeant sur la fragilité des choses humaines. Il en est de même lorsque Ton voit un homme célèbre accablé sous le poids des ans ; cette ruine vivante attriste Tâme en même temps qu'elle rélève, en présentant à la fois le spectacle de notre grandeur et celui de notre misère. Cependant , comme la sagesse et la science sont nécessairement le fruit de l'étude, des recherches et d'une longue expérience , et que la vieillesse du philosophe n'est que sa maturité, elle ne présente point à l'esprit ces signes fâcheux de décadence , ou plutôt les cheveux blancs et les rides d'un sage ne font qu'exciter davantage notre vénération et nos respects. Mais celui qui n'a dû ses succès et un nom fameux qu'à la valeur guerrière, à la force ou aux agréments du corps , devient , dans la caducité, un objet moins d'intérêt que de pitié. Qui se serait soucié de voir Paris ou même Achille âgés de quatre-vingts ans ? Le modèle de la beauté, le héros de laf force, ne pouvaient exciter qu'une curiosité des yeux, au lieu que la considération du prudent Nestor, Tâme du conseil de rois, s'accroissait avec l'âge , et que chacun désirait le voir et l'entendre

Ce n'est que de loin à loin qu'il s'est rencontré des êtres privilégiés par la nature qui réunirent les talents aux charmes de la figure, et les dons de la pensée aux grâces de l'esprit. Séduisants dans la jeunesse , brillants dans l'âge mûr, supérieurs

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dans la société comme dans les affaires, leur commerce fut à toutes les époques de leur vie aussi agréable que recherché. Tels furent Aldbiade chez les Grecs , et chez les Français le maréchal de Richelieu.

Lorsque je Tai connu , il avait plus de quatre-vingts ans. 11 n*était pas possible de retrouver dans sa personne le héros de tant d'aventures galantes , car il n'avait pomt de ces traits nobles que le temps flétrit sans les effacer ; des rides profondes sillonnaient en tous sens son visage , et il cherchait en vam à cacher la diminution de sa taille, qui n'était, dans sa jeunesse, que de grandeur ordinaire , par des talons d'une hauteur excessive. Son esprit n'avait pas éprouvé le même dépérissement ; il n'avait plus sans doute la vivacité et l'enjouement du jeune âge, mais sa mémoire était excellente ; il prenait intérêt aux affaires du jour, et racontait avec autant de simplicité que de grâce celles du temps passé. Il jugeait avec un discernement admirable les hommes et les choses, et ses plaisanteries étaient piquantes sans méchanceté.

Comme il se sentait la force nécessaire pour faire le service de premier gentilhomme de la chambre, il alla s'établir à Versailles le 1" janvier 1781. Mais la reine n'aimait point les vieillards ; elle écouta avec complaisance ceux qui , uniquement pour lui plaire, prétendirent que le maréchal radotait; en général, elle favorisait beaucoup trop ce ton moqueur' sans esprit qui s'introduisit vers ce temps-là à la cour. Le fait est que le maréchal de Richelieu était plus sensé et plus aimable que les railleurs. Il n'en fut pas moins délaissé. Pour moi , je mis à profit cet abandon général, et je passais souvent des soirées presque solitaires avec lui ; j'y recueillais des renseignements précieux sur les dernières années de Louis XIV, et je les préférais aux plaisirs bruyants des réunions les plus brillantes de la cour. Je me plais encore aujourd'hui, en 1812, à transmettre ces détails sus ce qui se passait, il y a précisément cent ans, à la cour de Louis le Grand, détails que je tiens d'un témoin de

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cette importance ; car le maréchal de Richelieu n'était pas seulement contemporain de ce prince ; madame de Maintenon , amie intime de son père, et qui lui avait fait épouser une de ses parentes, l'avait admis dans sa société intime. Le roi, qui conserva toute sa vie une grande reconnaissance pour le cardinal de Richelieu, qu'il regardait, avec raison, conmie le restaurateur de l'autorité royale, était favorablement disposé pour toute sa famille; ajoutez que l'esprit et les grâces du jeune Fronsac (c'était le titre que portait alors M. de Richelieu ) plaisaient au vieux monarque, qui lui donnait des marques d'une faveur très-enviée.

J'étais surtout frappé de ce qu'il me disait sur les respects, ou plutôt sur le culte qu'on rendait à ce prince , et qui semblait, au contraire de ce qui a lieu pour la plupart des rois , augmenter plus on approchait de sa personne ; mais aussi la nature et la fortune avaient réuni en lui tout ce qui impose aux hommes. Son extérieur répondait parfaitement à l'élévation de son rang ; à la noblesse des traits , à une haute taille , au plus grand air, il avait joint, autant par goût que par politique , la dignité des manières et des discours , et jamais sa bonté ne descendait jusqu'à la familiarité. Un seul de ses regards suffisait pour réprimer une saillie inconsidérée, et, lorsqu'il avait fait aux demandes des plus grands personnages de l'État cette réponse aussi singulière que laconique : « C'est un « cas , » il n'en fallait pas davantage pour mettre un ternie à leurs sollicitations les plus pressantes. Cependant il tempérait habituellement la gravité espagnole, qu'il tenait de sa mère , et dont la reine sa femme offrait aussi un parfait modèle , par cette grâce qui semble appartenir plus particulièrement aux Français. Naturellement sérieux, il aimait pourtant la gaieté dans les autres , applaudissant les pièces de Molière et souriant aux bons mots de madame de Montespan. Les plus anciens courtisans se rappelaient lui avoir entendu faire une [)laisanterie , mais on ne pouvait en citer une autre. C'était quel-

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