‹ Souvenirs de FélicieChapitre 23 sur 82 · LE MABÉCHAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE MABÉCHAL DE RICHELIEU

que temps après avoir fait construire la ménagerie à Textrémité d'une des branches du canal de Versailles, il y faisait élever des dindons, et allait assez souvent les visiter dans ses promenades. Un jour qu'il ne les trouva pas en bon état, il fit appeler rinspecteur, qui avait le titre de capitaine, et lui dit du ton le plus imposant : « Capitaine, si vos dindons ne profitent pas « mieux, je vous casserai , et je vous mettrai à la queue de la « compagnie. » La vérité de cette anecdote , curieuse parce qu'elle est unique, m'a été confirmée par l'un des descendants de ce prince. Jamais on n'a mieux joué que lui son rôle de roi; il était toujours en représentation, et tout, jusqu'à son costume, était sous ce rapport l'objet de ses soins les plus recherchés. On connaît l'ampleur de ses perruques, mais on sait moins qu'il ne se montrait jamais , devant qui que ce soit , tête nue. Lorsqu'il se mettait au lit et que ses rideaux étaient tirés , il ôtait lui-même sa perruque et la remettait à un page, qui la lui rapportait avant son lever. Il y avait un grand cabinet qui leur était consacré, et qui avait encore, de mon temps, conservé ce nom. Ce genre de soin pourra paraître minutieux ou même ridicule; cependant il n'est point sans excuse. Chez toutes les nations européennes, cette espèce de parure de tête n'a pas cessé d'être réservée aux magistrats, et généralement à tous ceux dont les fonctions ont de la gravité. On peut même, jusqu'à un certain point, juger la différence des grades par l'amplitude des perruques. Chez le peuple le plus ennemi du faste et dont les vêtements sont d'une propreté remarquable, mais sans élégance ni richesse, en Angleterre, celles du lord chancelier et de l'orateur des Communes sont immenses et leur couvrent la moitié du corps ; elles vont ensuite en diminuant pour les grands-juges et les autres magistrats inférieurs ; celles des ecclésiastiques, quoique d'une autre forme, sont aussi fort vastes ; et généralement , dans tous les pays protestants et luthériens , elles sont une partie nécessaire de l'habillement du clergé. On pourrait aller plus loin, et dire que, dans toutes les

LB MAKKCHAL BS BlCHELTEU.

professions civiles, religieiises et militaires , el jusque chez les sauvages, on b cherché à ougmeuter, dans le costume des chefs , le volume apparent de la léte par des cheveux d^cm* prunt, des plumes, des fourrures, des bonnets, elc, ; t^omme si eet accroisse m eut dt la plus noble portion du corps, de celle qui contient Porgane de la pensée, devait inspirer le respect que réclament les dignités et le rang. Peut-être irouveral-on dans cet usage général, fondé sur une notion antique et confuse , mais que des observations récentes , base d\in système ingénieux, tendent à confirmer, une preuve nouvelle que Tenveloppe spacieuse indique un esprit supérieur

Après rette digression sur les perruques, a laquelle la réflexion qui ïa termine ote un peu de sa frivolité, revenons à Louis XIV, il paraît qu'il voulait éviter, par cette précaution, que la vue de sa tête chauve et ridée, indice de détradence, ne tendît à affaiblir cette autorité dont il se montra toujours si Jaloux. La dépendance dans laquelle il tenait ses courtisans, et raSHÎduité qu'il exigeait d*euK , contrastaient singulièrement avec la liberté ou plutôt la licence qui régnait, dans ce genre, à la coiïr de l^uis XVI ; le service y était , par la volonté du roi, réduit au plus strict nécessaii-e , et encore s'en dispensait qui voulait. Le maréchal de Ridielieïi ifaiiguraît rien de bon de ce nouvel état de choses, et disait que, dans nue monarchie, la haute noblesse devait donner à la nation l'exemple du respect et du dévouement ou prince; que uon-seulemeni sa nmi* son, mais tous les grands seigneurs devaient être son cortège habituel, ajoutant qu'un despote oriental pouvait vivre seul et retiré au fond de son palais^ mais qn>n France, où la puîssoTiee royale est fondée sur Tamour et Topinion , un monarqtie isolé serait bientôt sans force et sans pouvoir. Ces raisonnements me toucliaient peu alors, parce que j'étais fort jeune et que je jouissais moi-même de cette indépendance; mais ils me sont souvent revenus dans la mémoire, ainsi que les détails de Passujettissemeot où se trouvait le maréchal dans sa jeunesse*

LE HÀBBCHAL DE BICHELIEU. 267

« Mon père, me disait-it, exigeait de moi que je me trouvasse « tous les matins, en hiver comme en été, à sept heures pré- « cises, au bas du petit esealier de la chapelle, uniquement « pour donner la main à madame de M aintenon , qui partait « alors pour Saînt-Cyr. Cependant, ajoutait-il, ma famille était « comblée de grâces, et nous n'avions rien à demander. Deux « duchés-pairies et l'immense substitution du cardinal nous « étaient irrévocablement assurés. La soirée était plus de mon « goût ; je passais quelques heures diez madame de Mainte- « non, où madame la duchesse de Bourgogne égayait, par ses « saillies spirituelles et son aimable naïveté, l'ennui d'un roi « grave et dévot. Tout lui était permis , et elle se permettait « tout; par exemple, appuyée sur un écran, elle prenait des « lavemrats en présence du roi, qui fut longtemps sans s'en « douter, et qui s'en amusa beaucoup quand il le sut (1). »

Lorsqu'on parlait au maréchal de Richelieu de ses amours avec cette jeune princesse , amours qui avaient fait tant de bruit dans ie monde et causé même du scandale à la cour. Il répondait que ce n'était qu'un enfantillage , qu'il était alors bien étourdi, et elle un peu légère. Je suis porté à croire que cette aventure ne fut point en effet sérieuse ; mais, l'eût-elle été , sa réponse n'eût pas varié. Jamais homme à bonnes fortunes ne fut moins prompt à s'en vanter,, et, quoiqu'il estimât peu les femmes en général, il ne parlait qu'avec un ménagement convenable de celles avec qui il avait eu des liaisons. Une seule était exceptée : c'était sa première femme, de qui il racontait des l'istoires étonnantes. Je ne sais pourquoi il l'avait prise en aversion ; ce qui est certain, c'est que ce fut uniquement parce qu'il vivait mal avec elle, ou plutôt parce qu'il n'y vivait pas du tout, qu'il fut mis à la Bastille ; il n'y a pas d'autre exemple, en France ou ailleurs , qu'une prison d'État ait servi à re-

(I) J'ai Ktroavé depais cette anecdote dans les Mémoires de Saint- Simon; maii à cette époque ils n'étaient pas encore publiés.

268 LE MAHÉGHAL DE BICHELIEU

dresser de semblables torts , et il est inconcevable qu*un aussi grand prince que Louis XIV n'ait pas dédaigné d^interposer sou autorité dans des querelles de ménage. Les circopstances de cette détention sont amusantes. On amenait madame de Ricbelieu une fois par semaine à la Bastille, et le gouverneur avait ordre de n'accorder quelque adoucissement à son prisonnier qu'autant que sa femme se montrait satisfaite de l'accueil conjugal qu'elle recevait de lui.

Cette réunion forcée n'eut pas d'heureuses suites; car, dès qu'il fut libre , il la délaissa pour de nouvelles amours , et , pour elle, sa conduite ne fut guère meilleure ; du moins son mari prétendait qu'étant entré chez elle sans être attendu il l'avait trouvée dans un tête-à-tête fort vif avec son écuyer, et que , sans s'émouvoir, il lui avait dit : « Songez , Madame , à « l'embarras où vous vous seriez trouvée si tout autre que « moi fût entré chez vous. » Quelques années après (c'est toujours de lui que je tiens ces anecdotes) , il devint veuf, et il songeait à épouser mademoiselle de Guise ; mais la chose était encore secrète , lorsqu'il vit entrer ce même écuyer qui , ne sachant où donner de la tête, et espérant que son ancien maître avait oublié une rencontre qui avait paru lui faire si peu d'impression , venait lui demander de rentrer à son service. Le maréchal lui répondit avec un grand sang-froid : « D'où « savez-vous donc déjà que je me remarie? »

Je m'étendrai peu sur les aventures galantes du maréchal de Richelieu; elles furent très-nombreuses, et, comme cela arrive toujours, on s'est plu à les augmenter. Cela était d'autant plus aisé que la cour, la ville et les faubourgs en furent longtemps le théâtre. Les princesses et les bourgeoises, les femmes de qualité et celles du Marais reçurent tour à tour, ou plutôt en même temps, ses hommages ; le nombre flattait sa vanité, et la variété plaisait à son inconstance. Enfin il menait à Paris ce même train de vie que le fameux comte de Rochester avait mené à Londres sous le règne de Charles II ; il avait comme

LE MABÉCHAL DE BICHELIEU. 269

lui des inventions originales, telles que la cheminée tournante, qu'il imagina pour s'introduire chez une de ses maîtresses. D'autres fois il saisissait sans réflexion les premiers moyens qui se présentaient, quelque hasardeux qu'ils fussent ; c'est ainsi qu'il loua une maison qui donnait sur une ruelle assez étroite, derrière un hôtel dont il n'avait pu gagner le portier. La femme de chambre, qui était dans ses intérêts, ouvre une lucarne de grenier; il s'en sert pour appuyer une planche légère, et passe hardiment sur ce pont tremblant; mais à la pointe du jour, lorsqu'il faut reprendre le même chemm, le maréchal le trouve trop périlleux ; il lui semble que la planche s'est considérablement rétrécie. £n vain la femme de chambre le presse de s'éloigner, lui représente les inconvénients de sa situation, de celle de sa maîtresse ; il résiste. « Enfin, lui dit-elle, vous y avez déjà « passé. — Oui, répondit-il, mais c'était avant^ et alors on pas- < serait dans le feu ; mais après ^ c'est bien différent. » Rien ne put le déterminer. Il fallut l'enfermer dans une armoire et le faire sortir sous un déguisement.

Ce qu'il y a de plus répréhensible dans la conduite de M. de Richelieu, c'est qu'ilne se borna pas à la séduction de cesbeautés faciles, conquérantes autant que conquises, veuves du vivant de leurs époux ; car ils leur laissaient une entière liberté, comme un dédommagement de leurs propres torts. S'il s'en était tenu là, on pourrait dire pour son excuse que, en faisant abstraction des principes religieux, la chasteté, chez les hommes, n'est pas un plus grand mérite que la sobriété ou tout autre genre d'abstinence , qu'elle ne devient une vertu sociale qu'autant qu'elle fait respecter la foi du mariage et qu'elle empêche de porter le trouble dans * les familles. Mais il arrive presque toujours, dans le relâchement des mœurs, que l'intempérance n'est point contenue par les étroites limites que prescrivent la justice et l'honnêteté. L'homme à bonnes fortunes ne s'informe guère s'il fera le malheur de l'époux dont il convoite là moitié, ou plutôt cette circonstance rare donne du pi-

JM M À BECHAI I>E BIGHELIEU.

quant h l'aventure et excite son activité ; d'ailleurs iï n'a point à redouter, comme eu Angleterre, ces lois peu commodes qui répriment sévèrement de pareils délits, qui assignent aux éjvûux outragés des sommes souvent énormes, suffisantes, si c'était une compensation, pour acheter tout un serai L En France, au contraire, les torts de cette espèce ont toujours plus occupé (es mauvais plaisants que les jurisconsultes. Le mari ne reçoit qye des condoléances équivoques. On dirait que c'est à cette ocea^ si on que l'on a fait le proverbe. Les btittm payent r amende. Au reste, quand le législateur en accorderait une , l'opinion , (ilus forte que la loi, la ferait rejeter comme le prix de l'infamie. Cependant ta morale est tndépend3nt& des préjuges nationaux; le vol d'nue fenioie est aussi condamnable que celui de tout autre objet précieux ; la probité réclamera toujours contre î'usage qui l'absunt , et il est imprudent de se fier à la délicatesse de celui qui s'en est rendu cou[>abie. En pensant que M. de Ricbelîeu le fut si souvent, on s'étonne moins des bruits qui coururent coutre lui, pcudautsa campagne de Hanovre, au sujet des contributions levées, par ses ordres, dans te pays occupé par r armée qu'il commandait. On prétendit que leur produit n'avait pas été employé en entier, comme cela avait été annoncé, à l'entretien des troupes, mais quo le général en avait détourné une partie pour des objets d'un luxe personnel.

Au reste, cette a ce usa ti ou, qui n'était [ïcut-étro que T effet dereuvic, ne fut jamais prouvée; mais elle était d'atitant plus fâcheuse que des reproches de ce genre furent toujours trè^ rares en France. Sons le règne de l^uis XÏV, le grand Coudé, Turenne, Catinat, enfin tous ses généraux furent des modèles de désintéressement et de générosité* Le seul Villars uc fiil pi*ut-être pas, sous ce rapport, exempt de tout reproche , et, comme il était fanfaron de vices et de vertus, de défauts et de qualités, il ne s'en cachait point. Ou connaît sa réponse aux municipaux d'une ville qui venait de se soumettre à ses armes, ils lui présentaient les clefs d'argent, en lui disant humblement

Page 1