‹ Souvenirs de FélicieChapitre 25 sur 82 · LE MARÉCHAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

que tout ce qu'on avait reproché dans le temps au duc de Richelieu était d'avoir été assez extravagant pour faire le sacrifice d'un cheval blaûc à la lune. Cette version est bien plus probable, et, dans le doute, il vaut mieux croire au meurtre. d'un cheval qu'à celui d'un sorcier. Ce dont je suis positivement certain, c'est que cet homme si spirituel était superstitieux, et qu'il croyait aux prédictions des astrologues et autres sottises de cette espèce. Je Tai vu refusant à Versailles d'aller faire sa cour au fils atné de Louis XYI, en disant sérieusement qu'il savait que cet enfant n'était point destiné au trône. Cette crédulité superstitieuse, générale pendant la Ligue, était encore très-commune sous la Régence , lorsque le duc de Richelieu entra dans le monde ; par la plus bizarre des inconséquences, elle s'alliait très-bien avec la plus grande impiété, et la plupart des matérialistes croyaient aux esprits. Aujourd'hui, ce genre de folie est très-rare; mais beaucoup de gens, qui se moquent des astrologues, croient à des prédictions d'une autre espèce. Les médecîîis ont observé que, lorsqu'une maladie s'éteignait, elle était bientôt après remplacée par une autre; il semble qu'il en est de même des infirmités de l'esprit.

Revenons au personnage qui nous occupe. L'aventure de Vienne n'eut point de suites désagréables pour lui. Et comment en aurait-elle eu, puisque l'abbé de Sintzendorf , Tun de ses compagnons ou de ses complices, n'en eut pas moins le chapeau de cardinal ? A son retour, Louis XV, qui avait de l'esprit, trouva le jeune duc fort aimable , et commença dès lors à le traiter avec une bonté familière qui ne s'est jamais démentie. Il aimait à le plaisanter, et supportait très- bien ses réparties, qui étaient quelquefois assez vives. En sortant d'un de ces sermons de l'évéque de Senez, où ce prélat , avec un zèle apostolique bien rare dans une telle chaire^ avait tonné contre le débordement des vices et le scandale de la cour, le roi dit au maréchal, qui l'y avait accompagné : « M. de Richelieu, le pré- « dicateur a jeté bien des pierres dans votre jardin. — Sire,

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« répondit-il, n'en serait-il pas tombé quelques-unes dans le « parc de Votre Majesté ? »

Je raconte avec d'autant plus de plaisir ce trait d*une liberté spirituelle, auquel on pourrait joindre la réponse si connue de M. de Narbonne-Pelet au même roi, qu'il servira, j'espère, à détromper un grand nombre de personnes qui n'ont point été à portée de coimaître les cours, et qui s'imaginent que les palais des souverains ne sont peuplés que d'âmes basses et serviles, et que courtisan et flatteur sont des mots synonymes. Il serait aussi trop affligeant pour l'humanité que la forme du gouvernement monarchique , reconnue pour la plus favorable à la prospérité des grandes nations, entraînât par une suite nécessaire l'avilissement des personnes les plus illustres de l'État ; mais il n'en est rien. L'on rencontre assurément, dans toutes les cours, de bas intrigants et de vils flatteurs, et il est encore vrai que ces vices y sont les plus communs de tous, comme la cupidité est le défaut ordinaire de ceux qui se livrent au négoce ; mais on trouve dans ces mêmes palais des hommes qui ont de l'élévation et de la dignité dans les sentiments aussi bien que dans les manières, enfin des grands seigneurs nobles de cœur comme de naissance. Je dirai, de plus, avec quelque orgueil, qu'ayant visité les principales cours de l'Europe je n'ai vu nulle part plus qu'en France de la soumission sans bassesse , de la déférence sans abjection , et cette heureuse alliance du respect et de la fierté qui rehausse l'éclat du trône sans ravaler le sujet, rajouterai que les princes paraissent mettre plus de prix à de tels hommages, et que, sous une monarchie presque absolue, la tradition de l'égalité chevaleresque était si loin d'être perdue qu'ils la reconnaissaient eux-mêmes, au besoin, en accordant, par le duel, la réparation de l'ofTense. Il y en eut un exemple de nos jours en France ; peu d'années après , un des fils du roi d'Angleterre se battit avec le colonel Lennox, frère du duc de Richmond.

Le maréchal de Richelieu avait avec les particuliers de la

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dignité sans hauteur ; ses manières et ses discours avaient une grAcG particulière ; mais il ne se Familtarisaït point avet- les subattemes, et, sans les htmiîHer, ii les tenait h une distance respectueuse. Voltaire, si gfité par les grands-, et qui avait été le compagnon des plaisirs de sa jeunesse, n'osa jamais franchir cette barrière; ses nombreuses lettres ont un air de soumission qui forme un singulier contraste avec la liberté de celles qu'il écrivit à tant de princes et de princesses de maisons souveraines, M. de Rictielieu , dans son gouvernement de Guîenne , tenait un très-grand état , et déployait celte magniiicence qui ne se trouve plus en France que dans T histoire. Ou lui a cependant avec raison reproché de permettre chez lui un jeu ruineux ; chose répréhensiblc pcirtout , mais surtout dans une grande place de commerce, dont réconomic doit être la divinité tu télai re. On se ressouvient encore a Bordeaux de ses ingénieuses reparties. Je ne citerai que sa réponse h un jeune étourdi de la garnison, qui, dans une querelle très- vive, au spectacle, s*approche inconsidérément de la toge Un maréchal et se plaint qu'on lui a craché au visage ^ Fi doncl Monsieur, s'écrie* n l*il ^ allez vite vous laver, v Pour sentir toute Ja finesse de c« mot a double entente , il faut se rappeler que les maréchaus: de Franco étaient juges du point d'iionneur^ c'est-à-dire qu'ils étaient obligés d^empécher et de punir les duels ; et cejjcudaut ils professaient, avec toute Tannée, des opinions coutraires aux devoirs de leurs charges ; tous s'étaient battus plutôt deux fois qu'une, et M* de Richelieu a\ait même tué le [grince de Lixen , parent de mademoiselle de Guise , sa seconde feumie, sur ce qu'il lui avait exprimé en termes peu mesurés son mécontentement de ce mariage. On peut même ajouter que le militaire qui^ pour se conformer aax ordonnances et aux décrets du tribunal des maréchaux, aurait refusé un duel, ne serait jamais parvenu à cette éminente dignité.

Le maréchal de Richelieu exerça, pendant les deniières années de sa vie , les fonctions de président du tribunal, qui ap.

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partenaient aux doyens des maréchaux ; ils avaient cette partie des attributions du connétable, depuis que cette grande charge était supprimée. Il ne s'y conduisit point comme un de ses prédécesseurs , dont la parcimonie fut telle que les plaisants l'appelèrent le marédial de la diète. M. de Richelieu eut, au contraire, une grande représentation; mais sa maison était peu fréquentée par les jeunes gens, et la société ordinaire était c(»nposée de ses contemporains. Il y avait, entre autres siècles, une dudiesse de Phalaris, personnage passivement historique ; c'était dans ses bras que le régent avait expiré quelque soixante ans auparavant. Il fallait qu'elle fût belle alors; mais quand je la vis elle était hideuse ; sa peau livide et ridée était recouverte d'une épaisse couche de blanc rehaussée de deux placards d'un gros rouge ; une fuerruque blonde couvrait mal ses tempes diauves, et faisait un contraste marquant avec ses sourcils peints en noir. Par une réminiscence de ses anciens goûts, elle se plaisait à embrasser les jeunes gens, et , sous le prétexte de je ne sais quelle parenté, elle me fit cette faveur, dont on peut croire que je me serais bien passé. On l'appelait la mère Jézabel, et ce nom lui allait à merveille. On voyait aussi à l'hôtel de Ridielieu le maréchal de Biron, noble de caractère, de naissance et de figure, dont je parlerai plus au long dans la suite de cet ouvrage, et ce comte d'Argental, dont il est si souvent question dans la correspondance de Voltaire, qui, pendant quarante années, l'appela son ange , finissant toutes ses lettres par se mettre à l'ombre de ses ailes. Cette longue plaisanterie allait mal avec l'extérieur d'un personnage de la plus épaisse construction, et dont la conversation n'était pas plus légère. Parmi les vieillards qui fréquentaient cette maison, il y en avait un dont l'aspect et le caractère étaient également vénérables : c'était le président de Nicolay ; ce digne magistrat avait une taille élevée ; de longs cheveux blancs flottaient sur ses épaules ; son air était grave et serein, et tous ses traits portaient l'empreinte de la vertu héréditaire dans sa famille.

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Le maréchal de Richelieu poussa jusqu'à quatre-vingt-douze ans sa longue carrière , moins extraordinaire encore par ce grand nombre d'années, auquel l'espèce humaine atteint ce* pendant si rarement, que par la manière dont la fortune se plot à la remplir, et, pour ainsi dire, à la prolonger. Il était déjà marié, amoureux d'une grande princesse et prisonnier d'État, lorsque les adolescents de son âge étaient encore au collège, et, quand il eut passé au delà de soixante ans dans les plus grandes places qu'un sijyet puisse occuper, après avoir été ambassa* deur, général d'armée, gouverneur de province, à l'âge pour les autres hommes des infirmités et des apoplexies, il se remaria et sembla commencer une nouvelle vie.

H ne déploya point un. génie supérieur et il ne fit point de ces grandes actions qui commandent l'adimration de la postérité; cependant son esprit, sa bravoure et sa galanterie lui assurent une place distinguée dans notre histoire. A la guerre, plusbrillant qu'habile ; en amour, plus séduisant que passionné , dans le monde, plus aimable qu'estimé, l'éclat de ses succès en tout genre le garantit du blâme que son immoralité méritait, et fit rejeter sur la corruption du siècle des vices que, dans un autre, on eût méprisés.

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