‹ Souvenirs de FélicieChapitre 28 sur 82 · LA MARECHALE DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LA MARECHALE DE LUXEMBOURG

Lorque j'ai connu la maréchale de Luxembourg elle était très-vieille ; il n'était plus possible de s'apercevoir qu'elle avait été jolie , et les traces de son amabilité étaient presque entièrement disparues. Tout ce qui était resté d'elle , c'était un esprit encore piquant et un goût toujours sûr. A l'aide d'un grand nom y de beaucoup d'audace , et surtout d'une bonne maison , eUe était parvenue à faire oublier une conduite plus que légère, et à s'établir arbitre souveraine des bienséances , du bon ton, et de ces formes qui composent le fonds delà politesse. Son em« pire sur la jeunesse des deux sexes était absolu ; elle contenait rétourderie des jeunes femmes, les forçait à une coquetterie générale , obligeait les jeunes gens à la retenue et aux égards ; enfin elle entret^iait le feu sacré de l'urbanité française ; c'était chez elle que se conservait intacte la -tradition des manières nobles et aisées que l'Europe entière venait admirer à Paris et tâchait en vain d'imiter. Jamais censeur romain n'a été phis utile aux mœurs de la république que la maréchale de Luxem* bourg l'a été à l'agrément de la société pendant les dernières années qui ont précédé la Révolution. On avait d'autant plus besoin alors d'une pareille c^isure que Tanglomanie , avec ses dubs, ses fracs et sa rudesse , envahissait déjà la bonne compagnie. La licence en détruisait le charme , en ôtant ce que nous avions de mieux, les dehors agréables. S'il fallait absolument opter, il vaudrait mieux , sans doute, être vertueux qu'aimable ; mais la grossièreté ne donne pas des principes, et le cynisme ajouté à la corruption rend le vice hideux.

La sévérité caustique de la maréchale de Luxembourg était d'autant plus remarquée qu'elle était presque toujours aocom«

LA MABÉCHALE B£ LUXEMBOUfia.

pagoée d^ la duchesse de Biron, sa petite-ûlte, dont la doU'^ cGiir était vraîmeul augélique. Elle, au contra tre, ne méDageatt perso une ; et ce qu'il y avait de plus fâcheux , c*est que ses réparties étaieat des épigramiiies que Tau retenait.

Couveuons ccpeudaut que la malice de ta marécbale dé Luxembourg s*e\halait en sailïies ; le cœur n'y était pour rien ; elle était incapable de faire uno méchanceté, pas même une tra^ casser ie. Ses formes étaient plus cassantes que sèches, plus décidées qui mpé rie uses ; elle avait des boutades sans humeur, toujours pr^te à vous rendre service au moment même ou elle vous faisait une scèue. KuJiu elle était franche et naturelle, qnor lîtés qui font pordonner l>ien des défauts.

Sa dévotion , qui était sincère sûus être ferveute , se manifestait plus en bonnes œuvres qu*en prières , quorqu'ellc fréquentât assez régulièrement les églises. Elle se promenait presque tous les jours « et c'était pour elle une occasion d*exercer la charité ; car, pour ne pas être prise au dé^JOurvu, elle avait imaginé de remplir la pomme de sa longue caime de pièces de monnaie* De cette manière , elle retirait de la promenade deux effets très-salutaires : T exercice du corps et la satisfaction de faire du bien , Mais elle ne se bornait point à eei gratifications manuelles ; elle distribuait de nombreux secours avec autant de bouté que de discernement, et elle savait les pro* portionneraux besoinsetà la condition de ceux qu'elle assistait.

Un trait fera mieux connaître que tout ce que je pourrais dire sa disposition bienfaisante et le caractère de sa dévotion. Madame de Monconseil , son amie intime , était à toute extrémité ; la maréchale de T.nxembourg alla à sa paroisse, et fit vœu, si la malade réchappai t, de délivrer dix prisomiïers pour dettes.

La maréchale de Luxembourg aimait les inventions singulières. Un jour qu'elle avait une fluxion , elle unagina de faire monter sa chaise à porteurs dans sou salon, et elle s'y trouva si bien qu'elle y resta tout l'hiver. Peut-être que le tonneau. de son amie, madame du Deffand , lui en avait donné Hdée ;

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